Les militaires et le recours à la force armée

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L'objectif de cet ouvrage consiste, à travers l'étude comparative de différentes situations dans le temps comme dans l'espace, à suggérer, sinon à démontrer, le jeu et la complexité du rapport entre intérêts corporatifs et usage de la force. Des intérêts qui se trouvent également liés à certaines dispositions institutionnelles, l'esprit d'offensive d'une part, l'alarmisme d'autre part, lesquels débouchent assez naturellement sur la recommandation du recours à la force et, possiblement donc, sur la guerre.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782296146051
Nombre de pages : 223
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Les militaires et le recours à la force armée Faucons,colornbes?

ç[}Joupoiu

compa'&é.s

Collection dirigée par Michel Bergès
Professeur de Science politique à l'Université Montesquieu de Bordeaux

NATHALIEBLANC-NoËL (sous la direction de) La Baltique. Une nouvelle région en Europe. David CuMIN et Jean-Paul JOUBERT Le Japon, puissance nucléaire? Dmitri Georges LAVROFF(sous la direction La République décentralisée. de)

Thomas LINDEMANNet Michel Louis MA1mN (sous la direction de) Les Militaires et le recours à laforee armée. Faucons, colombes?

Constanze VJLLAR
Le Discours diplomatique Gérard DussoUY internationales. Les théories géopolitiques

Traité de Relations

Thomas Lindemann et Michel Louis Martin
(sous la direction de)

Les militaires et le recours à la force armée Faucons,colornbes?

é}JoUJ)oi'CS compa'té.s

L'HARMATTAN

«d L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2006 75005 Paris

L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l. Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Kônyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16; 1053.,Budapest L'HARMA TTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMA TTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa ROC http://www.librairiehannattan.com harmattan 1@wanadoo.fi' diffusion.hannattan@wanadoo.fi'

ISBN: 2-296-00484-9 EAN : 9782296004849

L'illustration de la couverture reproduit une peinture intitulée Menaces du ciel, de Madeleine Martinez-Ubaud.

SOMMAIRE

INTRODUCTION:

LE JEU DU CORPORATISME

par Thomas

LINDEMANN et Michel ÙJuis MARTIN. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9

LES MILITAIRES DE LA RÉVOLUTION ET DE L'EMPIRE par André G. CABANIS et Marie-Dominique CHARLIER-DAGRAS .. . . . 33

LES MILITAIRES PRUSSffiNS CONTRE LA RUSSIE (1871-1892) par Andreas MARCHETTI. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .63 LA CONQ~TE DU SOUDAN FRANçAIS par Martine CurrIER. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .71 LE PLAN ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE par Jean-Jacques BECKER. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87 LES MILITAIRES AMÉRICAINS ET HIROSHIMA par Barthélemy COURMONT

xvn

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .97

L'INDoCHINE, UNE GUERRE PLUS SUBffi QUE VOULUE par Pierre MORISOT. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .111
LA DOCTRINE NUCLÉAIRE SOVIÉTIQUE ET RUSSE

par Henri PARIS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .127
LA CONTESTATION DOCTRINALE DANS L'ARMÉE FRANÇAISE

par Rémy MARTINOT-LEROY
LES JUNTES ARGENTINES ET LA GUERRE

.137 (1976-1983) .153

par Gabriel PÉRIÈS
LES MILITAIRES ET LES GUERRES DE TCHÉTCHÉNffi (1994-2000)

par Pierre SOUQUE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .171
NOTES ET INDICATIONS BŒLIOGRAPHIQUES .191

LES AUTEURS

- Thomas LINDEMANN: Professeur de science politique à l'Université Montesquieu de Bordeaux et membre du Centre Moms Janowitz de Toulouse 1. Spécialiste de relations internationales, auteur de plusieurs articles et ouvrages sur la guerre et la stratégie, dont Les Doctrines darwiniennes et la guerre de 1914, Paris, Économica, 2001. - Michel Louis MARTIN:Professeur de science politique et directeur du Centre Monis Janowitz. A écrit de nombreux travaux sur les questions de défense et de relations civiles-militaires, dont Warriors to Managers, Chapel Hill, 1981 et Le Soldat africain et le politique, Toulouse, 1990. -André G. CABANIS:Professeur d'histoire du droit à l'Université Toulouse 1, auteur de nombreux travaux sur la société française au XIXe et XXe siècles. -Marie-Dominique CHARLIER-DAGRAS: Docteur en droit public de l'Université Toulouse 1, auteur de La Laïcité française à l'épreuve de l'intégration européenne, Paris, L'Harmattan, 2002. -Andreas MARCHETTI:Chargé d'enseignement à l'Université de Bonn, travaille actuellement sur les relations franco-allemandes depuis la réunification de l'Allemagne. Remercie Catherine Poupon et Frank Meyer pour leur aide dans la relecture du manuscrit. - Martine CUTTIER:Chercheur au Groupe de recherche en histoire immédiate, Université Toulouse-le-Mirail, ainsi qu'au Centre Morris Janowitz; auteur d'une thèse d'histoire sur la conquête coloniale. -Jean-Jacques BECKER:Professeur émérite à l'Université Paris ION anterre, préside actuellement le Centre de recherche sur la Grande Guerre de l'HistoriaI de Pérone. Ses travaux portent sur l'opinion publique, la vie politique française au XXe siè,cle et particulièrement sur le communisme et la première guerre mondiale. -Barthélemy COURMONT:Chercheur à l'Institut de recherches internationales et stratégiques et enseignant à l'Université Lille 2. Prépare actuellement une thèse sur l'emploi de la bombe atomique à

Hiroshima, a été visiting scholar à l'Université Columbia, travaillant sur la défense et la stratégie nucléaire pendant la guerre froide, auteur de plusieurs articles sur la politique américaine, les relations transatlantiques et les questions nucléaires. -Pierre MORISOT:Général de corps d'armée (CR), breveté de l'École de guerre et diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, est ancien auditeur de 1'IHEDN . A servi notamment en Indochine et en Afrique du Nord, puis a été Directeur central du Service national et Inspecteur de la Défense opérationnelle du territoire. - Henri PARIS: Général de division (CR), docteur en histoire de l'Université Paris 1 et diplômé de l'lEP de Paris, est président de Démocraties et de la Fédération des officiers de réserves républicains. Spécialiste de l'Union soviétique et de la Russie; auteur de nombreux travaux, dont Stratégies militaires soviétique et américaine (1981), L'Atome rouge (1996) et Vers une armée citoyenne (1998).

-Rémy Martinot-Leroy: Chargé d'études à la Délégation à l'information et à la communication de défense (DICoD). En plus d'une thèse sur la contestation de la dissuasion dans l'armée de terre, a publié plusieurs articles, notamment dans Mots et Champs de Mars. Remercie le colonel Guy Brossollet, le colonel Guy Doly et André Thiéblemont, qui a évoqué la mémoire de son camarade décédé Philippe Debas. -Gabriel PÉRIÈS: latino-américaniste. Enseigne à l'Institut des Télécommunications. Il a publié plusieurs travaux sur les questions militaires, dont un ouvrage collectif avec Renée Frégosi, Armées et
pouvoir en Amérique latine, 2004.

-Pierre SOUQUE: Général de l'armée de l'air (CR), diplômé de l'Institut national des langues orientales et titulaire d'une maîtrise de langue russe. A été à deux reprises attaché de l'air adjoint à Moscou puis, à la fm des années 1980, chef de la Mission militaire française de liaison près le haut commandement soviétique en Allemagne.

INTRODUCTION:

LE JEU DU CORPORATISME

Thomas LINDEMANN

Michel Louis MARTIN

Parmi les différents corrélats de la guerre, les facteurs se rapportant aux acteurs institutionnels, et tout particulièrement ceux qui sont les plus directement impliqués - les militaires -, sont souvent déterminants, quoique négligés dans les études sur les origines de la gueITe.S'agissant des conceptions que ceux-ci se font du recours à la force, deux hypothèses sont généralement avancées. Pour les uns, lorsqu'ils ne nourrissent pas des desseins bellicistes, les militaires 1 sont naturellement portés à l'alarmisme et à l'adoption de points de vue politiques, diplomatiques ou stratégiques susceptibles de conduire à la gueITe en période de tension internationale. Pour les autres, au contraire, ils sont plus circonspects que les civils en matière de sécurité internationale, conscients des aléas d'abord, des conséquences ensuite, de tout recours inconditionnel à la violence armée, tant pour la profession que pour la société dont elle dépend. La réalité montre toutefois que ces attitudes ne sont pas mutuellement exclusives -les militaires pouvant être tour à tour faucons et colombes - sans doute parce qu'elles sont au fond d'abord motivées par des raisons d'ordre corporatif. Autrement dit, la logique du recours à la force armée apparemment commandée par des considérations d'ordre systémique, externe (équilibres interétatique et stratégique), ou interne (nature du régime, visions des classes politiques ou sentiments des opinions publiques), demeure également associée à des impératifs institutionnels d'ordre matériel (moyens et équipements), psychologique (reconnaissance et

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prestige) et professionnels (autonomie et pouvoir), même si leur impact direct et réel demeure toujours plus malcommode à mesurer et à isoler parmi les autres corrélats se rapportant à l'acteur militaire, telles les traditions institutionnelles ou les cultures stratégiques. L'objectif du présent ouvrage consiste, à travers l'étude de différentes situations dans le temps comme dans l'espace, à suggérer, sinon à démontrer, le jeu en même temps que la complexité du rapport entre intérêts corporatifs (postulés ici comme invariant) et emploi de la force 2.Des intérêts, par ailleurs, qui se trouvent également associés à certaines dispositions institutionnelles, l'esprit d'offensive d'une part, l' alarmisme d'autre part, lesquels débouchent assez naturellement sur la recommandation du recours à la force et, possiblement donc, sur la guerre. Les lignes qui suivent, récapitulent, en guise d'introduction, les principaux linéaments de notre problématique.
GUERRE ET CORPORATISME

Comme au sein de toute institution, le souci de la rentabilité corporative, consciemment ou non, est souvent au centre des points de vue défendus par les militaires, même s'ils recourent à des justifications (des « dérivations» dirait Pareto) invoquant l'expertise professionnelle, la rationalité géopolitique, etc. La préconisation de l'emploi de la force, et par-delà, de la guerre, n'échappe pas à ces mécanismes. Pour ou contre l'application de la force À l'évidence, la perspective du recours à la force apparaît comme riche de promesses budgétaires et matérielles plus amples, en même temps que d'opportunités de promotions, avec, au surplus, la possibilité de voir s'élargir la sphère d'autonomie de ses membres, notamment en regard du contrôle civil. De surcroît, dans un tel contexte, la place et le prestige des militaires se trouvent confortés et leur influence consolidée; ainsi toute opposition ou contestation à leur endroit ne saurait se manifester ou s'organiser, sauf à passer pour de la subversion.

Introduction: le jeu du corporatisme

Il

L'on sait l'importance des moyens mis à la disposition des armées allemande, russe et française, avec aussi une large faculté d'usage, pour la préparation de la Grande GuelTe,et l'extraordinaire indépendance dont jouirent les commandements chez tous les protagonistes au début du conflit, sans d'ailleurs que les gouvernements aient toujours été capables d'en reprendre pleinement le contrôle par la suite. fi en fut de même pour le Japon au cours de la décennie suivante. S'il demeure rare que, dans l'hypothèse de conflit prolongé, les militaires aient cherché à s'emparer du pouvoir, encore que beaucoup se soient vus offerts des postes clés, comme en Israël, du moins ont-ils souvent bénéficié d'une ample liberté d'action et de parole. Tout conflit, enfm, surtout lorsqu'il débouche sur la victoire, établit la centralité des militaires, affermissant leur autorité et leur légitimité au sein de la nation, comme ce fut le cas, pour prendre quelques illustrations connues, en Prusse après les défaites du Danemark, de l'Autriche et de la France (1864-1870), au Brésil, en Argentine et en Uruguay à la même époque après leur victoire sur le Paraguay, au Chili après la gueITedu Pacifique contre le Pérou et la Bolivie (1879-1883), un siècle plus tard, en Israël, de manière récurrente jusqu'à la fin des années 1970, puis de nouveau depuis l'Intifada d'Al-Aqsa, aux États-Unis encore après la première guelTedu Golfe ou en Équateur après le bref affrontement contre le Pérou en 1995 3.Il est clair encore, que c'est afin de mettre un terme à l'état de précarité des armées et de recouvrer son influence politique que le commandement russe a cherché à tout prix la victoire lors de cette seconde guelTe en Tchétchénie qu'il avait d'ailleurs contribué à engager 4. La perspective d'un recours à la force paraît donc corporativement productive, quelle que soit d'ailleurs la nature - démocratique ou autoritaire - du régime politique, du moins tant que les civils sont tributaires de l'expertise des militaires, alors en position de faire entendre leur point de vue. Les exemples ne manquent pas, qui attestent de cette inclination militaire pour les options belliqueuses en cas de tensions, et en général pour une réponse signifiant un usage éventuel de la force aux évolutions de l'environnement stratégique. Au cours de la guelTefroide, les militaires américains, pour des raisons non exemptes de calculs corporatistes, afin de justifier des exigences budgétaires pressantes, ont contribué à exagérer la menace soviétique, noulTis-

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sant ainsi la course aux armements et, par-delà, les risques d'affrontement; pour certains, l'engagement au Vietnam aurait procédé de ce type de logique 5.Jusqu'à cette période d'ailleurs, les militaires américains se seraient montrés plutôt favorables à l'emploi de la force armée 6, tout comme l'auraient aussi été leurs homologues français qui auraient inspiré nombre d'opérations extérieures, en même temps qu'ils se trouvaient en position d'imposer leurs préférences en matière d'équipement 7. Pour des raisons tout à fait similaires, cette tendance se manifesterait également dans les configurations non démocratiques dont la propension à recourir à la force est d'ailleurs estimée plus élevée 8. Les récents développements intervenus dans nombre de pays d'Asie en matière de missiles balistiques et d'armes de destruction massive ont été sinon inspirés, du moins encouragés par des militaires, via leur interprétation du système de menaces régionales, désireux de renforcer leur influence interne 9. Ce rapport positif à la force, toutefois, n'est pas aussi consubstantiel au métier des armes et particulier à ceux qui l'exercent, comme cela semble d'emblée ou comme l'idéologie antimilitariste le donne à croire. Loin s'en faut. La défense des intérêts corporatifs, en effet, est tout également susceptible de conduire les militaires, non plus à privilégier ou à recommander la force armée, mais plutôt à s'y opposer, du moins dans des conditions où le résultat leur paraîtrait aléatoire. Plus conscients des effets négatifs de la guerre, ils seraient en fin d'analyse plus pacifistes que les civils. Les officiers constituent évidemment le groupe qui a le plus à perdre dans un conflit, non pas tant d'ailleurs du point de vue humain, puisque c'est un risque qu'ils sont en principe prêts à courir, que du point de vue organisationnel. La notoire réticence des militaires américains à l'égard de l'emploi de la force, et qui a commencé à se manifester au milieu des années 1980, aurait son origine dans la guerre du Vietnam. Celle-ci, perçue comme ayant été l'une des principales causes de la quasi-désintégration subie par les forces armées et des problèmes organisationnels subséquents 10,expliquerait les diverses reconfigurations doctrinales engagées dès 1984, conditionnant et spécifiant application de la force et intervention armée, lesquelles ne pourraient être décidées qu'en dernier recours après l'épuisement de tous les autres moyens non militaires Il.

Introduction: le jeu du corporatisme

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Par ailleurs, comme il l'ajustement été remarqué, jamais satisfaits des ressources mises à leur disposition, les militaires tendraient à faire de leur augmentation une finalité, sans pourtant parvenir à concevoir la gueITepossible ou souhaitable 12.Cette préoccupation semble d'autant plus marquée que les armées sont numériquement et budgétairement limitées, ce qui est devenu le cas aujourd'hui dans nombre de pays de l'aire euroatlantique avec le passage à des forces de métier, au sein desquelles les redondances en hommes et en moyens, qui en rendaient autrefois l'usage moins problématique, ont été éliminées; en cas d'échec, en effet, la possibilité d'une remise sur pied rapide s'avère plus improbable, en tout cas plus longue et plus difficile. Les militaires, dans ces hypothèses, ne se résoudront à l'emploi de la force qu'assurés d'une victoire aussi certaine que prompte, impliquant par conséquent des équipements qu'ils auront toujours du mal à trouver patfaitement appropriés. De plus, si la vocation du soldat suppose - certes d'une manière ou d'une autre selon les cas-le sacrifice de soi, cela ne signifie nullement qu'il soit prêt à le faire dans n'importe quelle condition. Rationalité, individualisme et autres tendances «posthéroïques» aujourd'hui, auraient même accentué ce sentiment,

amorcé avec la « civilianization» des armées, à tout le moins
dans les sociétés les plus développées 13.Les militaires seraient ainsi devenus plus précautionneux en matière d'emploi de la force et, lorsqu'ils se résolvent à l'accepter ou à la préconiser, c'est à condition de disposer de moyens importants, sinon massifs, pour garantir un succès rapide, sans pertes déraisonnables, voire sans pertes du tout; une tendance naturellement plus ou moins accentuée selon les cultures. L'exemple américain, comme on l'a indiqué, est le plus illustratif à cet égard, puisque très marqué par le culte de la supériorité massive 14.En août 1990, au moment de l'invasion du Koweït par l'Irak, l'amiral Crowe et les généraux Powell, Jones, Butler et Schwarzkopf avaient demandé que les États-Unis et leurs alliés s'en tiennent à des sanctions économiques, avant d'envisager, mais selon leurs conditions, une action militaire 15;une attitude qui s'observera de nouveau à propos des interventions en Bosnie et au Kosovo et qui semblait encore prévaloir fm 2002-début 2003, du moins à comparer les points de vue civils et militaires à

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l'égard d'une action militaire, et de ses modalités, de nouveau contre l'Irak 16.Enfin, même si l'on convenait que les régimes non démocratiques sont plus belliqueux que les autres, le recours à la force, en raison de l'absence de contre-pouvoirs, semble plus souvent le fait des responsables civils que des militaires. Dans les pays du Sud par exemple, les conflits relevant du corporatisme militaire sont assez peu fréquents. Beaucoup ont même été engagés sans, sinon contre l'avis des militaires (ainsi des interventions irakiennes contre l'Iran et le Koweït). Par ailleurs, et s'agissant de cette catégorie particulière de situation autoritaire que constituent les régimes militaires, elle ne paraît pas plus significativement belliqueuse que les autres régimes autoritaires dominés par des civils 17.L'occupation des sites politiques et administratifs leur permet d'écarter ou de palier la plupart des causes de frustrations institutionnelles ou statutaires. Il existe certes des exceptions, mais sans que l'on sache exactement dans quelle mesure des considérations corporatives ont prévalu; elles ont compté dans la gueITe déclenchée par le général Galtieri contre la GrandeBretagne à propos des Malouines; elles paraissent absentes du conflit qui a opposé brièvement en décembre 1985 le Burkina Faso et le Mali, respectivement gouvernés par le capitaine Sankara et le général Traoré, ainsi que des engagements pakistanais contre l'Inde entre 1958 et 1971, à l'époque des généraux Ayub et Yahya. La préférence pour le recours à la force ou, au contraire, son refus dépendra par conséquent de circonstances ou de considérations spécifiques. La nature des opérations prévues, par exemple, en est une. D'une manière générale, les militaires chercheront à dissuader les civils d'utiliser la force lorsqu'ils estimeront que seuls des moyens limités seront mis en œuvre. En revanche, ils y seront plus favorables s'ils jugent que l'intervention se fera sur le registre de la haute intensité avec un emploi massif des moyens de violence armée; souvent alors, ils cherchent à l'imposer aux civils, comme l'ont fait, pour prendre l'exemple israélien, les généraux Sharon en 1982 pendant la gueITedu Liban, Barak en 1998-1999 et Mofaz en 2001 au cours de la deuxième Intifada. Cette réticence envers les conflits limités, qui explique également le premier rét1exe d'objection des militaires américains à intervenir en Irak, puis en ex-Yougoslavie, ne procède donc pas

Introduction: le jeu du corporatisme

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d'un quelconque pacifisme militaire, même s'ils se refusent à courir des risques excessifs. Elle trahit plutôt des intérêts corporatifs: dans une gueITelimitée, l'augmentation des moyens engagés est plus faible; ensuite et surtout, les politiques, afin précisément d'éviter les risques d'escalade, sont conduits à s'immiscer dans la gestion des opérations et par conséquent à enfreindre l'autonomie des militaires, plutôt naturellement portés à ignorer la connexion
« clausewitzienne» entre gueITeet politique.Au surplus, cette

ingérence, notamment sur le ten-ain, leur paraît constituer une source possible de désordres, de dysfonctionnements opérationnels, voire d'échecs de nature finalement à ternir leur image 18.Ce sont fort probablement ces mêmes raisons qui nounissent leur circonspection, plus ou moins affichée selon les armées ou selon les unités, envers les missions dites « autres que la gueITe» 19. Il est à noter que l'intérêt croissant des militaires aujourd'hui pourla révolutiondansles affairesmilitaires(<<RAM») tient sans doute à ce qu'elle suppose la mise en œuvre d'une doctrine qui, tout en permettant une augmentation substantielle des moyens, périphérise la place des civils et resitue le militaire au centre de l'appareil de sécurité. Par ailleurs, elle permet de remporter la bataille décisive, mais encore, en raison de la nature des opérations, elle satisfait à l'exigence de non-létalité. À cet égard, il ne saurait être exclu que le thème de l'aversion pour les pertes dont les forces armées, du moins parmi les plus modernisées, se font le relais, ne reflète pas tant ce nouvel esprit « post-héroïque », qu'un artifice cOIporatif visant à garantir à l'institution des ressources substantielles,étant donnéque l'entreprised'une guerredite « à zéro mort» requiert une forte mobilisation de moyens, opérant de surcroît sur des registres technologiques élaborés. Menaces aux intérêts corporatifs Logiquement donc, s'ils sont satisfaits du statu quo, les militaires s'abstiendront très probablement de plaider l'usage de la force, alors qu'ils seront tentés de le faire si leurs intérêts sont contestés ou perçus comme tels. Les périodes de transitions politiques, avec les inévitables remises en cause des institutions existantes et l'émergence de groupements politiques appelant à une nouvelle règle du jeu, seraient ainsi susceptibles de faire naître chez les militaires des attitudes belliqueuses puisque

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l'espoir d'un conflit est l'occasion de réduire ces oppositions potentielles, de maintenir leurs privilèges ou de préserver leurs ressources, sinon d'en obtenir de nouvelles. Cette option, toutefois, ne sera retenue que faute d'alternatives plus « pacifiques », notamment celle du coup d'État, rendue impossible par exemple en raison de divisions internes ou d'un probable désaccord général de la part de l'opinion 20. Ainsi le bellicisme des militaires prussiens tout au long des quelque vingt-cinq années qui ont précédé la première guelTe mondiale ne fut pas sans rapport avec la montée des sociauxdémocrates au Reichstag et le recrutement croissant d'éléments roturiers au sein du corps des officiers; pour beaucoup, la guelTe offrait l'occasion de raffermir les valeurs traditionnelles et de consolider leurs intérêts de classe 21.fi en est de même du militarisme japonais au cours des années 1930. Avec le déclin de l'absolutisme du régime à la fin de la précédente décennie, nombre de groupes réclamaient sa démocratisation et surtout la subordination des militaires aux civils. Des divisions internes, des clivages interarmées, surtout entre la marine et l'armée de telTe,accentuèrent encore l'instabilité de l'institution, chacune cherchant à dominer l'ensemble du système de défense 22.La guerre apparaissait alors comme le moyen de résoudre ces difficultés tout en permettant le maintien de la prééminence de l'institution militaire. Plus récemment, l'animosité que les militaires indonésiens cherchaient à entretenir à l'encontre de la Malaisie à l'époque de Sokarno doit être mise en regard de la fragilité croissante du régime, contesté par un parti communiste puissant qui dénonçait, entre autres choses, les privilèges dont jouissaient les forces armées 23.Dans sa contribution, Gabriel Périès montre bien que c'est à partir du moment où son pouvoir fait l'objet d'une forte contestation de la part de formations favorables à la démocratie que la junte militaire argentine décide d'affronter la GrandeBretagne à propos des Falklands, mobilisant alors le soutien de l'ensemble de l'opinion, opposants compris. De tels exemples donnent une idée des problèmes que pourrait poser la mise en œuvre d'une transition politique dans un régime où les forces armées sont toute puissantes, comme c'est le cas en Corée du Nord ou en Chine, et auxquelles il sera impératif, en tout cas politiquement prudent, d'assurer des compensations adéquates 24.

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Les périodes de déclin national sont également de nature à susciter ou à nourrir un bellicisme d'origine martiale. Les raisons en sont idéologiques, mais également corporatives, puisqu'il s'observe que dans les petites ou moyennes puissances, les forces armées sont généralement plutôt marginalisées et que, dès lors, toute conjoncture de déclassement national constitue une hypothèque sur toutes perspectives institutionnelles et professionnelles. La valorisation de l'usage de la force, sous la forme de la simple recommandation, de la gesticulation, voire de l'initiative opérationnelle pure et simple, peut ainsi traduire une manifestation d'opposition de la part des militaires à une politique qu'ils perçoivent comme de nature à affaiblir le pays. L'« aventurisme colonial» des troupes de marine en Afrique de l'Ouest que décrit Martine Cuttier dans son étude, au cours de la période qui a suivi la défaite de la France en 1870, s'explique pour partie de cette façon. De même, le sentiment d'un affaiblissement du standing international du pays, après 1940, puis de nouveau après la perte de l'Indochine, n'est certainement pas étranger à l'attitude de l'armée à l'égard du pouvoir politique, qu'elle cherchera à dominer, et à la façon de conduire les opérations contre le Front de libération nationale lors de l'engagement en Algérie 25. À l'inverse, satisfaits du statu quo, les militaires sont moins enclins à défendre l'emploi de la force. C'est le cas, semble-t-il, dans les configurations prétoriennes, lorsqu'ils contrôlent ou détiennent le pouvoir politique 26,nonobstant les quelques exceptions qui ont été signalées plus haut. Ainsi, après que le général Suharto eût renversé et supplanté le régime civil, les militaires indonésiens revinrent à des sentiments plus pacifiques à l'égard des Malais, au point même de participer avec eux à la mise en place de l'AsEAN; un comportement également observé en Espagne franquiste, chez les trois grands rivaux latino-américains, le Brésil, l'Argentine et le Chili, après que l'armée se soit installée à la tête de l'État 27de même que dans la Corée du Sud des généraux Park et Chun. Ce type de régime permet en effet aux militaires d'être en mesure de régler, du moins sans trop de difficultés, tout problème d'ordre corporatif et de prévenir ainsi leur formulation sur le mode belliciste; laquelle d'ailleurs aurait du

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mal à se matérialiser, du moins sur le registre interétatique, étant donné qu'une autre conséquence des situations prétoriennes est de réorienter les capacités opérationnelles des armées vers des missions à caractère intérieur difficilement convertibles pour des
actions extérieures 28.

Le contrôle de l'expression belliqueuse des intérêts corporatifs Si l'attitude des militaires en matière de recours à la force n'est donc pas sans rapport avec leur sensibilité corporative, l'expression de celle-ci dépend néanmoins de facteurs comme l'autonomie des armées, leurs moyens, leur cohésion, l'environnement international ou la nature du contrôle politique. Les changements qui ont affecté de nombreux régimes au cours des deux dernières décennies ont indéniablement frustré les intérêts de plus d'une institution militaire dans le monde. Ce fut pourtant sans beaucoup de conséquences, puisque toutes ces transitions se sont produites de manière pacifique. Dans certains cas, en Europe centrale et orientale, c'est en raison de l'influence des pays de l'Europe de l'Ouest, des États-Unis ou de la Russie. Ailleurs, c'est plutôt le résultat d'un manque de ressources. En Amérique latine, non seulement celles-ci avaient été réorientées pour des tâches de maintien de l'ordre interne, mais, en général, elles étaient plutôt réduites. À la fin des années quatre-vingts, les dépenses militaires y atteignaient à peine 1,3 % du PNB; une situation encore plus prononcée dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne 29. Ce serait donc au sein des nations les plus prospères ou les plus puissantes que les militaires seraient le plus en mesure de faire valoir leur point de vue. Mais dans l'hypothèse où ils se montreraient prêts à le tenter, nombre de conditions doivent être présentes, de nature psychologique et organisationnelle d'abord (tenant au moral ou à la cohésion). L'implication précautionneuse des militaires français dans le conflit indochinois n'était pas sans lien, comme l'illustre la contribution de PieITeMorisot, avec la faible cohésion du corps des officiers au lendemain de la seconde guerre mondiale, qui ne pouvait beaucoup peser sur les

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choix politiques. La réticence des militaires russes à la veille du premier conflit de Tchétchénie à propos des problèmes posés par une telle intervention tenait plutôt à des considérations techniques 30, à côté d'autres éléments que met en lumière PietTe Souque dans son étude. S'ajoute à ces éléments, du moins pour les situations de gouvernement à direction civile, l'ampleur du contrôle qui s'exerce sur les forces armées. Une domination résolue, dans le style de celle mise en œuvre en France sous la Ve République 31, contribue à faire accepter les décisions des politiques comme normales, sinon comme les meilleures, et ainsi à devancer toute manifestation éventuelle de corporatisme sur un mode agressif. Qu'elle intègre de surcroît des éléments plus « subjectifs», une formation civique ou l'enseignement d'une vision du monde pacifiée, dont l'innere Führung ou l'idéal du soldat-citoyen sont deux illustrations européennes, une telle domination peut aboutir à une véritable transformation de la culture militaire, voire à sa négation, puisqu'elle finit par refléter celle de la société plutôt qu'à traduire des spécificités institutionnelles. Et si dans les régimes démocratiques, les militaires tendent à éviter de plaider le recours à la force, c'est non seulement en raison de la capacité des politiques à faire admettre leur point de vue, mais également parce qu'ils ont intériorisé en quelque sorte les normes plus irénisées de la société parente. Dans ce contexte de « concordance» ou « fusionniste » 32,les considérations d'ordre corporatif n'interviennent plus que de manière marginale. Lorsqu'elles n'inclinent pas purement et simplement à la retenue en matière d'emploi de la force, elles ne revêtent plus une expression belliqueuse. Et dans l'hypothèse d'une décision civile de recours à la force, il est même probable que l'expertise et le réalisme des militaires joueront dans un sens dissuasif. Ainsi, sans doute paradoxalement, le corporatisme tendra à opérer de sorte à ce qu'ils plaident plutôt la modération à des civils parfois devenus trop confiants dans leur propre expertise en matière de sécurité; l'on aurait là un autre élément d'explication de l'intérêt des militaires dans certains pays pour les missions de maintien de la paix. En bref, la relation entre intérêts corporatifs et recommandation de l'emploi de la force est relativement complexe puisqu'elle

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suppose la prise en compte de nombreuses conditions spécifiques. De ce fait, l'on ne saurait en dériver une quelconque théorie à vocation générale. Les militaires ne sont pas a priori plus favorables à l'usage de la force que les civils. Postuler leur« pacifisme» à partir du cas américain est aussi excessif que de déduire leur « bellicisme» à partir du cas prussien. Les choix militaires en matière d'application de la force sont toujours contingents à un grand nombre de facteurs. Les militaires tendront à la préconiser si leur autonomie, leurs ressources ou leur prestige sont menacés par des changements d'ordre intérieur (transitions politiques, restrictions budgétaires) ou extérieur (perte d'influence, déclassement international), et si l'institution militaire est suffisamment cohérente et différenciée du monde civil. À l'inverse, si leur situation matérielle et statutaire est stable, ou si l'institution est traversée par des clivages, en cours de réorganisation ou affaiblie, si enfm elle a intégré les normes civiles, les militaires seront plus hésitants, sinon opposés à l'emploi de la violence armée. Ceci étant, une autre dimension de la problématique est à prendre en considération. Le corporatisme en effet opère en association avec d'autres variables également susceptibles de conduire les militaires à préconiser le recours à la force.
OFFENSIVE, ALARMISME ET CORPORATISME

Deux traits distinctifs du milieu militaire liés à ses intérêts corporatifs débouchent assez naturellement sur l'usage de la force, lorsqu'il ne le précipite pas. Il s'agit de la préférence pour les doctrines offensives et de la tendance à l'alarmisme. L'offensive comme stratégie corporative Le lien entre intérêts corporatifs et préférence pour l'offensive est évident. Celle-ci, tout d'abord, présente maints avantages psychologiques et, à cet égard d'ailleurs, se voit exaltée comme propriété de la culture militaire 33. L'offensive est considérée comme la seule façon de parvenir rapidement à une victoire décisive, dont elle est indissociable, alors que la défensive laisse supposer que l'ennemi POUITait pas être défait; à ce titre, elle ne est une source de prestige et d'estime de soi des militaires, nour-

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rissant ainsi un fort sentiment de supériorité. En impliquant un affrontement prolongé et indécis, la défensive induit plutôt une dévaluation de la posture militaire; elle débouche en d'autres termes sur des situations de nature à hypothéquer le statut de l' institution militaire, tant par la démonstration de son incapacité à venir à bout de l'adversaire que par la disproportion entre les investissements effectués et les résultats obtenus. Prometteuse d'actions rapides et victorieuses, l'offensive est le type de doctrine le moins susceptible de contrarier l'opinion, qui justifie l'utilité de dépenses militaires immédiates et substantielles, en même temps qu'elle fonde le charisme du métier des armes 34.C'est bien parce qu'elle était consciente que sa place et son ascendant dans la société tenaient à ses offensives victorieuses contre le Danemark, l'Autriche et la France, que l'armée wilhelmienne était très attachée à la mise en œuvre du plan Schlieffen 35. L'ambivalence des militaires à l'égard de l'arme nucléaire, dans l'armée de terre en particulier (avec des variations selon les pays), tient sans doute à la posture de non-bataille qu'induit la stratégie de dissuasion 36. Impliquant une certaine caducité du conventionnel, elle conduit non seulement à des déséquilibres interarmées, mais encore suppose moins d'opportunités matérielles et une sensible dévaluation de statut, le sentiment que l'efficacité stratégique dérive désormais de la crédibilité du pouvoir politique et non plus des capacités et des mérites propres aux armées. Dans la version française de la dissuasion nucléaire, l'engagement terrestre n'avait plus d'autre fonction que de servir d'« avertissement» avant l'escalade aux extrêmes, c'est-à-dire à l'emploi massif anti-cité du feu atomique 37.Comme le met en relief la contribution de Rémy Martinot-Leroy à propos des officiers stagiaires de l'École de guerre, cette perspective de nonbataille a suscité un sentiment de frustration prononcé, surtout au sein des armes de combat, et exprimé dans divers écrits proposant à côté ou à la place de la dissuasion d'autres options visant à rétablir un rôle offensif pour l'armée de terre, sous des formes conventionnelles ou non; ainsi souhaitèrent-ils, lorsqu'elles furent introduites, que les armes nucléaires tactiques aient une fonction autonome dans le dispositif de défense. De même, la réserve initiale des militaires soviétiques envers la dissuasion nucléaire tenait à leur croyance en l'inéluctabilité d'un affrontement avec l'Occident et leur attachement au concept de victoire massive 38.

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De ce point de vue, l'intérêt des militaires américains et soviétiques pour la défense antimissile aujourd'hui s'expliquerait en ce qu'elle redonne à l'option offensive - sur le mode conventionnel ou nucléaire - une garantie d'opérer et, au-delà, ouvre aux armées des opportunités de faire valoir leur puissance et d'asseoir leur prestige. Le succès de la « RAM» aux ÉtatsUnis tient à la fois à la place faite à l'offensive, puisqu'elle tend à favoriser la préemption, ainsi qu'à l'importance et à l'autonomie du rôle dévolu aux forces armées À côté de ces avantages immatériels, les doctrines offensives en procurent bien évidemment d'autres plus tangibles, associés à la condition matérielle de l'institution et de ses membres. Elles impliquent en effet la mobilisation de ressources immédiatement disponibles et plus importantes que dans I'hypothèse de doctrines de type défensif, étant donné que les opérations d'acquisition, de destruction et de conquête qu'elles supposent, sont plus lourdes à réaliser que celles consistant à simplement préserver des ressources dont par ailleurs la mise en œuvre réclame des qualifications logistiques et techniques que seuls possèdent les militaires, ce qui, incidemment, leur assure une plus grande autonomie d'action vis-à-vis des civils. Une telle prédilection pour l'offensive explique ainsi la réticence des militaires pour des opérations limitées ou graduelles essentiellement destinées à forcer l'ennemi à modifier ses objectifs, non à le vaincre, et leur prédisposition à l'escalade vers un emploi non restrictif, en même temps que massif et annihilateur de la force. De plus, comme dans toutes les organisations modernes, des routines s'instaurent au sein des armées, avec l'établissement de procédures types pour le traitement d'opérations standardisées 39.Ces routines répondent également à l'exigence de discipline et à la nécessité de « prévisibilité » dans la conduite des opérations; or, les doctrines fondées sur l'offensive sont précisément celles qui sont le mieux adaptées au besoin organisationnel de réduire les incertitudes et de programmer des scénarios standards; en outre, l'initiateur dispose d'un indéniable avantage puisqu'il engage la guelTeselon ses propres termes, alors que le défenseur qui subit l'attaque est contraint à plus de flexibilité et forcé de s'adapter aux conditions créées par l'ad-

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