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LES MODELES EXPLICATIFS DU VOTE

De
286 pages
L'électeur français devient-il individualiste ? Est-il rationnel ? Est-il compétent ? Autant de questions auxquelles ce livre cherche à répondre par une réflexion sur les modèles d'intelligibilité du vote. Les différentes approches présentées dans ce livre montrent que l'acte électoral est à la fois expressif et instrumental, individuel et social, politique mais aussi symbolique, affectif, identitaire. Et qu'il n'est jamais ni totalement libre ni totalement déterminé.
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LES MODÈLES

EXPLICA TIFS DU VOTE

@ Éditions ISBN:

l'Harmattan, 2-7384-5244-2

1997

Sous la direction de Nonna MAYER

LES MODÈLES

EXPLICA TIFS DU VOTE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris- FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA J-I2Y 1K9

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller Dernières parutions:
FAURE Alain, POLLET Gilles et WARIN Philippe, La construction du sens dans les politiques publiques, 1995. SPENLEHAUER Vincent, L'évaluation de politique, usages sociaux, 1995. LE GALÈS Patrick, THATCHER Mark (ed.), Les réseaux de politique publique, 1995. DROUIN Vincent, Radiographie des générations, 1995. JOURDAIN Laurence, Recherche scientifique et construction européenne. Enjeux et usages nationaux d'une politique communautaire, 1995. PETITEVILLE Franck, La coopération décentralisée. Les collectivités locales dans la coopération Nord-Sud, 1995. URF ALINO Philippe, VIL KAS Catherine, Les fonds régionaux d'art contemporain. La délégation du jugement esthétique, 1995 Sl\'IITH Andy, L'Europe politique au miroir du local, 1995 Stephano ZAN, Massimo FERRANTE, Le Phénomène organisationnel, 1996 CHAUSSIER Jean-Daniel, Quel territoire pour le Pays Basque? Les cartes de l'identité, 1996. THOMAS H, Vieillesse dépendante et désinsertion politique, 1996. GAUDIN JP, Négocier d'abord; la contractualisation des politiques publiques, 1996. l\IARCOU G., TIDEBAULT J.C., La décision gouvernementale en Europe, 1996. Textes sous la direction de : L. DEBLOCK, C. EMERY, J. C. GADTRON, A. MACLEOD, Du libre échange à l'union politique, 1996. JOSSELIN Daphné, Les réseaux en action, 1996 lVlASSARDIER Gilles, L'Etat savant, Expertise et aménagement du territoire, 1996. BOURGEOIS Catherine, L'attribution des logements sociaux. Politique publique et jeux des acteurs locaux, 1996. LABBÉ D., Syndicats et syndiqués en France depuis 1945, 1996. LACASSE F., THOENIG J.-C., L'action publique, 1996. CRA TY Lionel, L'administration face au management, 1997. DELOYE Yves, HAROCHE Claudine, IHL Olivier, Le protocole ou la mise en forme de l'ordre politique, 1997. PAOLETTI Marion, La démocratie locale et le référendum, 1997. SAEZ G., LERESCHEJ.-Ph., BASSAND M.,(dir.) Gouvemance métropolitaine et transfrontalière. Action publique teITitoriale, 1997. PÉROUSE DE MONTCLOS M.A., Violence et sécurité urbaines en Afrique du Sud et au Nigéria, 1997.

ONT COLLABORE A CET OUVRAGE

Daniel BOY, Centre d'étude de la vie politique française, FNSP, Paris. Jean-Marie DONEGANI, Centre d'étude de la vie politique française, CNRS, Paris. Sophie DUCHESNE, Centre d'étude de la vie politique française, CNRS, Paris. Patrice GUENIFFEY, Centre Raymond Aron, EHESS, Paris. Florence HAEGEL, Centre d'étude de la vie politique française, FNSP, Paris. Hervé LE BRAS, Laboratoire de démographie historique, EHESSCNRS, Paris. Nonna MAYER, Centre d'étude de la vie politique française, CNRS, Paris. Frédéric NEYRA T, Institut d'études politiques de Bordeaux. Jean-Claude PASSERON, SCHADYC, EHESS-CNRS, Marseille. Christiane RESTIER-MELLERA Y, Institut d'études politiques de Bordeaux. Henri REY, Centre d'étude de la vie politique française, FNSP, Paris. Jean-Philippe ROY, Université François Rabelais, Tours. Marie SERVAIS, LAEP, Université de Paris I. Françoise SUBILEAU, Centre d'étude de la vie politique française, FNSP, Paris. Hélène THOMAS, Université de Paris-Nord.

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TABLE DES MA TIERES

Introduction

par Nonna l\la.ver.

Chapitre 1

Le modèle~ l'enquête et le récit par Jean-Claude Passeron. Le cas de la Révolution française: des élections sans électeurs~ par Patrice Guéniffe.v. Le vote anti-système à Sancerre: pérennité d'une revendication identitaire locale, par Jean-Philippe Rov. Trois composantes des moeurs en France, par lIervé Le Bras. Secteur public contre secteur privé: un nouveau conflit de classe, par Daniel Bo.v et Nonna A/a.ver. Les modèles économétriques du vote~ par Alarie Servais. Introduction aux modèles de nature qualitative, par Jean-Alarie Donegani. Conlment appréhender la diInension sYlnbolique du vote?~ par Sophie Duchesne. Autour du vote à la cité des
Haegel et Henri Rey.
~~

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5 Chapitre 6

Chapitre 7 Chapitre 8

Chapitre 9

4 000

"~

par Florence

8

Chapitre 10

Rationalités de l'électeur, rationalisations du vote, par Frédéric Neyrat et Christiane Restier-Afe//eray. L'abstentionnisme: Françoise Subi/eau. L'hypercivisme Tho/lias. apoIitisme ou stratégie?, par

Chapitre Il

Chapitre 12

apolitique des exclus~ par Hé/ène

Mise en forme par AJonique Cressent.

9

INTRODUCTION

Nonna Mayer

Ce livre est issu des travaux

d'une

l'Association française de

science politique

I

table ronde de

consacrée au

comportement électoral. Il propose moins un bilan des études existant en France, tel que le dressait L'explication du vote il y a dix ans (GAXIE 1985), qu'une réflexion sur les I11odèles,terme entendu ici au sens large, comme représentation simplifiée et principe d'intelligibilité du phénomène étudié, en l'occurrence le vote. 1. Modèles à déictiques A la différence des modèles purs ou universels qui trouvent en eux-mêmes leurs principes d'explication, comme dans les mathématique, ceux des sciences sociales ne prennent leur sens que dans un contexte spatial et temporel singulier, au prix d'un constant va et vient entre modélisation et observation empirique de la réalité, susceptible à tout moment de remettre en cause sa validité. Ils entrent
Congrès de l'Association française de science politique, table ronde de Nonna Mayer sur "Les modèles explicatifs du vote en questions", Aix en Provence, 23-26 avril 1996. Ce livre reprend la majeure partie des communications présentées à cette table ronde. Celles qui ont une dimension comparative sont publiées dans un nUlnéro spécial de la Revue intenlationale de politique conlparée (décembre 1996). Celles qui ont trait aux modèles du choix rationnel sont reprises dans la Revue française de science politique, (GERSTLE 1996~BLONDIAUX 1996) ou prévues dans un numéro ultérieur de la Revue française de sociologie (BERNARD 1997~ LAFAY 1997). Franck Franceries intègre la sienne dans une thèse de doctorat en préparation. 10

dans la catégorie de ce que Jean-Claude Passeron, dans un chapitre introductif, désigne par modèles" à déictiques,,2 (PASSERON, chap.l), illustrés par un exemple paysager. Habitué à marcher dans le massif montagneux de la Sainte-Victoire, il guidait ses promenades sur un modèle expérimental simple opposant le versant nord ou ubac, boisé et en pente douce, et le versant sud ou adret, escarpé et ensoleillé. Il lui prêtait valeur universelle, jusqu'au jour où marchant dans d'autres contrées, il s'aperçut que le soleil et la verticalité n'allaient pas nécessairement ensemble et qu'il manquait un déictique à son modèle de la Sainte-Victoire. C'est à l'exploration de modèles couramment utilisés pour expliquer le vote, avec leurs déictiques particulières, que s'attachent les contributions qui suivent. 2. Modèles déterministes Une première catégorie de modèles, qualifiés de sociologiques ou de déter/1/inistes, met plutôt l'accent sur les structures et les régularités du comportement électoral. Ils cherchent à expliquer l'orientation du vote par l'appartenance des individus à une époque, une société, un territoire ou un milieu donné. Les élections post-révolutionnaires analysées par Patrice Gueniffey (chap.2) offrent ainsi un cas exemplaire de vote communautaire, soulignant a contrario que l'émergence de l'individu électeur ne va pas de soi. Si la Révolution consacre juridiquement la naissance du citoyen, le vote reste un acte collectif, parce que les mentalités sont encore profondément marquées par la société de l'Ancien régime, enserrant l'individu dans de multiples réseaux de solidarités et de dépendances. Quant aux élections, en l'absence d'offre politique constituée (absence de candidature, de débat, d'enjeux) elles sont unanimistes, sans autre fonction que d'exprimer la volonté générale, aboutissant au paradoxe, au premier degré du suffrage, " d'élections sans électeurs" et au second, " d'électeurs sans élections" . Dans la tradition des travaux d'André Siegfried, JcanPhilippe Roy (chap.3) explique la propension plus marquée du Sancerrois à voter aujourd' hui pour le FN par un tempérament politique protestataire, lié à un type de sociabilité" ascendante" et à un rapport particulier à la petite propriété, notamment chez les
Du grec deixis, désignation. Il

vignerons. Analysant 25 tours d'élections législatives de 1876 à 1993, il montre que le modèle siegfriedien rend mieux compte de la résurgence périodique d'un vote anti-système que le modèle concurrent de l'événement traumatique fondateur cher à Paul Bois. Si le Sancerrois a effectivement connu un épisode traumatique une mini révolte monarchiste dite « Petite Vendée Sancerroise » - celui-ci n'a pas généré de clivage électoral durable. C'est plutôt les menaces à la propriété et à des biens chèrement acquis qui déclenchent un vote protestataire, porté tour à tour par le bonapartisme, le poujadisme ou le vote FN. Hervé Le Bras (chap.4) propose un modèle anthropologique des comporteJill\-@nts umains, qu'il explique par trois forces ou h composantes élémentaires, reflétant l'inscription des individus dans trois cercles de relations, avec la famille, le voisinage et l'étranger. Pour mesurer la densité de ces relations et la nature du pouvoir (familial, régional, national) qui y correspond, il utilise trois indicateurs synthétiques et relativement stables dans le temps, la proportion de familles complexes, le degré de population agglomérée au chef-lieu et la pratique religieuse. A partir de régressions multiples et d'analyses cartographiques, il montre comment les comportements électoraux, tout autant que la propension au suicide ou l'âge au mariage, correspondent à une combinaison variable de ces trois forces. La correspondance entre la géographie électorale du FN et celle de la densité de voisinage d'une part, du type de structure familiale d'autre part est particulièrement éclairante, donnant tout son sens aux propos si souvent cités de Jean-Marie Le Pen: " J'aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, et mes voisines que les inconnus" (L 'heure de vérité, 2 mars 1984). La classe sociale a été longtemps, avec la religion, un des meilleurs prédicteurs du vote. Aujourd' hui nombre d'études soulignent un déclin du vote de classe, lié au transformations mêmes de la société post -industrieUe teUes que le développement de l'éducation et des médias, la tertiarisation de l'économie, le déclin de la classe ouvrière et la modification de sa composition, sous l'effet des flux d'immigration (FRANKLIN, 1992; DALTON, WATTENBERG 1993). Les enquêtes post électorales du CEVIPOF conduites en 1978, 1988 et 1995 amènent à relativiser ce déclin (BOY, MAYER, chap.5). Il n'y a pas un modèle unique et invariant du "vote de classe", qui serait celui des ouvriers votant pour le PC et pour la gauche comme dans les année soixante dix (MICHELAT, SIMON

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1977). Le vote croissant pour la gauche des salariés moyens et plus particulièrement ceux du secteur public peut s'analyser comme un réalignement de classe. Les clivages se sont déplacés, passant aujourd'hui entre le monde des indépendants, fermement ancré à droite, et celui du salariat, globalement plus porté vers la gauche, tandis qu'au sein du salariat s'affirme un second clivage, opposant les " gens du public" aux" gens du privé" (de SINGLY, THELOT 1988). 3. Modèles stratégiques La seconde catégorie de modèles met l'accent sur l'acteur plus que sur les structures~ insistant sur la part d'indétermination, de liberté, de stratégie qui caractérise tout comportement électoral. C'est le cas en premier lieu des modèles économétriques présentés par Marie Servais (chap.6) et relativement peu développés en France. Le vote est assimilé à un calcul en termes de coût et de bénéfice escomptés, l'électeur choisissant le parti ou le candidat qui maximise son utilité. C'est étendre au comportement électoral l'hypothèse de rationalité instrumentale des choix habituellement appliquée au comportement économique, tout en prenant au compte les particularités de la décision électorale (caractère limité et sélectif de l'information des électeurs, calcul plutôt rétrospectif que prospectif, fondé sur les performances des sortants, etc.). L'inventaire de ces modèle montre que les variables économiques (inflation, taux de chômage, croissance du PNB) expliquent une part non négligeable de la décision électorale, de l'ordre du tiers de la variance expliquée. Malgré la sophistication des techniques de modélisation mise en oeuvre et leur prétention à l'universalité, ils restent toutefois des modèles à déictiques, difficilement exportables d'un pays à l'autre, au pouvoir prédictif limité. Quant aux modèles les plus performants ce sont paradoxalement ceux qui ajoutent des variables politiques aux variables économiques, tenant à la fois aux repères politiques des individus (identification partisane, proximité idéologique) et au contexte de l'élection (image personnelle des candidats, indices de popularité, votes à l' élection précédente), au point que la limite entre modèles économétriques et modèles politologiques tcnd à s'effacer. Les approches de nature qualitative dont Jean-Marie Donegani trace les grands traits (chap. 7) ne constituent pas à proprement parler un modèle, clics se définissent plutôt en négatif, 13

par leur double rejet des approches utilitariste et déterministe, jugées réductrices et globalisantes. Elles diffèrent tant par leur objet que par leurs méthodes. Elles cherchent moins à expliquer l'orientation du vote qu'à appréhender les multiples significations qu'y attachent les électeurs, dans une démarche compréhensive, au sens que Wilhelm Dilthey puis Max Weber ont donné au terme. Comme le montre Sophie Duchesne (chap.8) en s'appuyant sur les travaux de Charles Ragin (1996), elles peuvent aussi se définir comme centrées sur des cas, généralement peu nombreux~ chacun d'entre eux étant considéré dans sa singularité et analysé en profondeur, par opposition aux approches précédentes centrées sur des variables et privilégiant l'analyse extensive, les grands nombres et la mesure. L'enquête auprès des habitants de la cité des 4000 à la Courneuve à l'approche de l'élection présidentielle de 1995, exploitée par Florence Haegel et Henri Rey (chap. 9), le suivi d'électeurs bordelais de l'élection présidentielle aux municipales de 1995 par Frédéric Neyrat et Christine Restier-Melleray (chap.l 0), les entretiens menés par Françoise Subileau avec Marie-France Toinet auprès de votants et de non-votants aux élections régionales de 1992, réinterrogés lors du référendum sur Maastricht (chap. Il) ou par Hélène Thomas auprès des personnes âgées dépendantes (chap.12)~ restituent à la décision électorale~ y compris celle d'aller ou ne pas aller voter.. de voter pour un candidat ou de voter blanc.. d'hésiter entre deux candidats situés aux deux extrêmes du champ politique, sa temporalité propre et sa complexité. Les électeurs " ordinaires" qu'ils décrivent ont une compétence politique, même si elle ne s'exprime pas dans la langue des agrégés et si leurs connaissances politiques sont lacunaires. Leurs choix électoraux sont rationnels, si l'on veut bien admettre qu'il n'existe pas un seul modèle de rationalité, la rationalité instrumentale des économistes (GERARDVARET, PASSERON 1995). Ils mettent en oeuvre des stratégies que l'on peut qualifier de paradoxales.. si on les évalue à l'aune du modèle déterministe ou du modèle utilitariste, mais porteuses de significations que l'approche qualitative révèle. C'est le cas de ces abstentionnistes intermittents qui se retirent temporairement du jeu électoral pour exprimer leur protestation (chap. Il).. de ces électeurs bordelais qui savent que les jeux sont fait à la veille des municipales de 1995, mais qui iront voter quand même parce que c'est un devoir civique à leur yeux fondamental (chap.l 0) ou de ces personnes du troisième âge placées en maison de retraite~ qui cumulent les facteurs 14

d'exclusion politique, mais qui précisément iront voter, parce que cet acte est le dernier lien qui les rattache à la société (chap.12). Autant d'attitudes qui montrent que l'acte électoral revêt de multiples significations, qu'il est à la fois expressif et instrumental et qu'il n'a pas seulement une dimension politique mais aussi symbolique, affective, identitaire. Loin de s'opposer, les modèles évoqués ici apparaissent complémentaires. Il est possible d'introduire dans les études de cas et les approches qualitatives la rigueur de la mesure, comme le suggère par exemple Charles C. Ragin pour l'analyse qualitative comparative, en préconisant la méthode boolénne de comparaison logique, représentant chaque cas comme une combinaison possible de causes et d'effets (RAGIN 1996). Rien n'interdit, à l'inverse, d'explorer à l'aide de techniques qualitatives les médiations symboliques et affectives qui donnent leur sens au comportement électoral (MICHELA T, SIMON 1985) et expliquent les régularités observées, ou de chercher à comprendre comment s'articulent, se combinent, parfois s'annulent, l'effet des différents facteurs explicatifs du vote, chez un même individu. De même on peut croiser l'approche par les sondages et la géographie électorale, l'étude des caractéristiques des individus et celles des contextes dans lesquels ils sont insérés (MICHELA T 1975), ou encore associer dans le même modèle variables économiques, idéologiques et sociologiques (LEWIS-BECK 1993). Comme le souligne Jean-Claude Passeron (chap.l), c'est 1'hybridation et la confrontation des modèles qui feront progresser l'explication du comportement électoral. 4. Un individualisme tempéré Quels que soient les nlodèles qu'elles mettcnt en oeuvre, les contributions ici rassemblées sont traversées par une interrogation commune, celle que fornlulait Georges Lavau: "L'électeur français devient-il individualiste?" (LAVAU 1986) et reprise par Philippe Habert et Alain Lancelot: " Moins contraint par le jeu des pesanteurs partisanes et idéologiques, rendu à son libre arbitre par la disparition progressive de structures d'encadrement traditionnelles, accédant aux logiques de l'individualisme électoral par le recours aux normes personnelles, le nouvel électeur affirme une autonomie croissante dans la prise de décision électorale et module ses choix à partir d'une adaptation stratégique aux variations de l'offre électorale et aux 15

enjeux du scrutin" (HABERT, LANCELOT, 1996, 23). Les réponses qu'elles apportent sont plus nuancées. Certes l'électeur contemporain est plus individualiste que l'électeur post-révolutionnaire que décrit Patrice Guéniffey (chap.2). Mais son vote n'apparaît toutefois jamais ni totalement libre, ni totalement déterminé. Parce que le vote est un acte social, il manifeste des régularités, des permanences, tout comme des décisions aussi éminemment personnelles que le suicide, ou dans un registre moins dramatique, le choix d'un prénom pour son enfant (DURKHEIM 1960: BESNARD, DESPLANQUES 1986). C'est ce que montrait déjà André Siegfried, posant ainsi les bases d'une science du comportement électoral: " D'après une opinion courante, les élections ne sont qu'un domaine d'incohérence et de fantaisie. En les observant à la fois de près et de haut, je suis arrivé à une conclusion contraire. Si, selon le mot de Goethe, l'enfer même a ses lois, pourquoi la politique n'aurait -elle pas les siennes?" (SIEGFRIED 1980, XXVIII). Mais c'est par abus de langage que les modèles sociologiques ou anthropologiques sont qualifiés de déterlllinistes. Ils font seulement apparaître des prédispositions, socialement façonnées, à voter de telle ou telle manière. Elles ne se concrétiseront pas nécessairement le jour de l'élection, parce que d'autres variables entrent en ligne de compte, qui tiennent à l' histoire personnelle de l'électeur et au contexte économique et politique spécifique à chaque élection, qui font du vote un choix toujours recommencé. Le vote est enfin un acte politique, qui contrairement au choix d'un prénom ou du moment de sa mort, engage au-delà de l'individu la nation toute entière dont il désigne les représentants. Même s'il n'est pas toujours perçu comme tel, comme en témoigne la formule qui revient régulièrement dans les entretiens: "Moi je vais toujours voter" mais" Je ne fais pas de politique" (DUCHESNE, chap. 8), i1 opère un choix, il départage entre des candidats, des programmes, il désigne les vainqueurs et les vaincus de l'élection. Longtemps cette dimension décisive du vote a été la seule étudiée. Il serait tout aussi réducteur de ne prendre en compte aujourd'hui que sa dimension expressive et extra politique. La signification et l'orientation du vote, son" pourquoi? " et son" comment?" sont indissociables.

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Bibliographie

BESNARD P., DESPLANQUES G. (1986), Un prénoJ11 pour toujours. La cote des prénollls, hier, aujourd 'hui et dell,ain, Paris, Balland. BLONDIAUX L. (1996), "Mort et résurrection de l'électeur rationnel. Les métamorphoses d'une problématique incertaine ", Revue française de science politique, 46(5), octobre, p.753-791. DALTON R., WATTENBERG M. (1993), ~~ The not so simple act of voting ", in FINIFTER A.W., Political science: the state of the discipline, vol.2.. Washington, American Political Science Association, p.193 -218. DURKHEIM E. (1960, sociologie, Paris, PUF. 1ère ed. 1897), Le suicide. Etude de

FRANKLIN M., MACKIE T. et VALEN H. et al.(dir.) (1992), Electoral change: responses to evolving social and atitudinal structures in TVestern countries, Cambridge, Cambridge, University Press. GAXIE D. (dir.) (1989, 1ère éd.1985), L'explication du vote, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. GERARD-V ARET L.-A., PASSERON J.C. (dir.) (1995), Le Il,odèle et l'enquête. Les usages du principe de rationalité dans les sciences sociales, Paris. EHESS. GERSTLE 1. (1996), " L'information et la sensibilité des électeurs à la conjoncture ", Revue française de science politique, 46(5), octobre, p.731-752. HABERT P., LANCELOT A. (1996)., "L'émergence d'un nouvel électeur ", in HABERT P., Le nouvel électeur, Paris, Vinci, p.21-58. 17

LAVAU P.(1986), "L'électeur français devient-il individualiste?" in BIRNBAUM P., LECA 1. (dir.), Sur l'individualislne, Paris, Presses de Sciences Po, p.301-329. LEWIS-BECK M. (1993), "The French Voter. Steadfast or Changing?" in BOY D., MAYER N. (dir.), The French Voter Decides, Ann Arbor, University of Michigan Press, p.I-I3. MICHELA T G. (1975), "Vote des groupes socio-professionnels et variables contextuelles ", Revue française de science politique~ 25(5), octobre, p. 901-918. MICHELAT G., SIMON M. (1977), Classe, religion et cOl1'portell1ent politique, Paris, Editions socialeslPresses de la Fondation nationale des sciences politiques. MICHELA T G.~ SIMON M. (1985)~ "Religion, classe sociale, patrimoine et comportement électoral: l'importance de la dimension syn1bolique"~ in GAXIE D. (dir.), L'explication du vote, Paris~ Presses de la Fondation nationalc des sciences politiques. RAGIN C. (1996), "Comparaison, analyse qualitative et formalisation ", Revue internationale de politique cOl1,parée, 3 (2), p.383-403. SIEGFRIED A. (1980, 1ère éd. 1913), Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Illè/lIe République, Slatkine Reprints, Paris~ A.Colin. SINGLY F. (de), THELOT C. (1988), Gens du public, gens du privé. La grande différence, Paris, Dunod.

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CHAPITRE 1

LE MODELE, L'ENQUETE ET LE RECIT

Jean-Claude Passeron

Calcul, terrain, narration: il est peu de sciences sociales qui n'aient, au gré de leurs besoins discursifs, emprunté à chacune de ces trois méthodes de traitement des données quelque chose de sa vertu démonstrative ou interprétative. Qu'il s'agisse d'''expliquer'' par les causes ou de faire "comprendre" par les motifs, d'interroger la cohérence d'un corpus, le parallélisme de séries statistiques, l'équilibre ou la crise d'un système de "faits", ou encore de raconter l'enchaînement singulier ou la répétition d'interactions dans le temps d'une intrigue historique, les chercheurs qui tenaient vraiment à prouver quelque chose ont toujours dû, dans nos disciplines, faire flèche probatoire de tout bois argumentatif, sans tralala méthodologique ni purisme excessif dans l'adn1inistration des preuves. Pas question ici de s'écrier, avec le "n1éthodologisme" prêt à sacrifier toute connaissance empirique à la dictature du formalisme: "Périssent les découvertes plutôt que les principes!". Dans une science empirique, toute mise en intelligibilité du cours historique du monde est bienvenue, tant qu'elle est construite par un raisonnement cohérent dans lequel la vérité des assertions reste, d'une manière ou d'une autre, "vulnérable" à l'observation. Mais il faut alors se demander s'il y a congruence ou étanchéité, renforcement ou contradiction entre les ditTérentes formes de preuve utilisées dans les raisonnements d'une science sociale. La sociologie qui, en ses nombreuses provinces comme en son histoire méthodologique heurtée, est la plus riche en contrastes se trouve placée au coeur de ce débat. Mais c'est dans les domaines de recherche qui, comme la sociologie du vote, la science politique ou l'économie mathén1atique, ont vu se développer l'usage - et parfois
l'usage aveugle

-

de /110dèles, que la concurrence

est la plus forte

entre, d'une part la pureté formelle des algorithmes de calcul et, d'autre part, les méthodes contextualisantes de l'enquête sociologique 19

ou les raisonnements localisés de l'histoire économique, sociale et politique. Que signifie l'unité d"'intelligibilité" dans les sciences sociales - toujours présupposée comme allant de soi dans leur appellation même - lorsqu'on voit cette unité s'accommoder de l'extraordinaire diversité et souvent, du disparate des formes de description, d'analyse et de calcul que nos disciplines associent en tant de combinaisons différentes dans l'administration de leurs preuves? 1. Régimes et styles scientifiques Peut-on distinguer plusieurs formes~ radicalement différentes, d'administration de la preuve dans la démarche d'une science? Pour aller vite~ j'avais en son temps distingué trois grands "régimes de scientificité" c'est-à-dire trois logiques épistémologiquement distinctes de l'intelligibilité scientifique construite dans le cadre d'un raisonnement réglé: le régime logico-formel, le régime expérimental et le régime contextuel (PASSERON, 1991, 363-395). Il s'agissait seulement de tirer les conséquences argumentatives qu'impose une définition cohérente de "l'espace logique" des assertions scientifiques dans ces trois univers de la recherche, puisque cette clarification minimale est allègrement méconnue dans la définition traditionnelle de l'intelligibilité sociologique couramment présentée en France, depuis Durkheim, comme issue d'une induction fondée sur l'expérimentation ou, comme on le dit par un euphémisme ambigu, sur la "quasi-expérimentation". Afin d'éviter de confondre ainsi, dans le malentendu~ l'espace assertorique propre aux sciences sociales avec celui des sciences formelles ou expérimentales, j'ai voulu, au contraire, montrer l'unité et le sens de l'intelligibilité historique que vise toute science sociale, quelle que soit la diversité de ses techniques d'analyse et des formes discursives de confrontation entre calcul théorique et observation empirique qu'elle pratique. Lorsque~ dans une science sociale, nous "comprenons" un ensenlble de faits ou de relations à travers le langage particulier de la théorie empirique qui les met en rapports de signification et de causalité, c'est nécessairement à travers un réseau sémantique de concepts issus de la comparaison historique, à cc titre jamais complètement dissociables d'un "contexte singulier" de description. Les concepts descriptifs du sociologue restent en efTet, en tant que concepts comparatifs - ou, si l'on veut "idéal-typiques" - indissociables de descriptions opérées dans des contextes "apparentés", mais jamais

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identiques "toutes choses égales par ailleurs" (PASSERON, 1991, 377-385). Il n'y a pas d'autre définition possible des sciences sociales que par ce qu'elles contiennent de "raisonnement sociologique"~ et pas d'autre définition de celui-ci que par la forme d'argumentation conjecturale, toujours améliorable, que lui impose la description d'actions historiques dont le sens n'est adéquatement décrit que si on le singularise dans un contexte culturel, inépuisable à la "description définie" (au sens des logiciens). Naturellement, cet inventaire épistémologique dressé au sabre d'abordage procédait d'un souci de simplification pédagogique dans la présentation des méthodes de recherche. Lorsque l'historien des sciences entreprend d'analyser en leur texture probatoire les discours qui, dans un contexte scientifique daté et localisé, ont stabilisé la forme des argumentations collectivement pratiquées et acceptées comme probantes au sein d'une communauté scientifique" il aboutit à un tableau plus complexe. Alistair Crombie a distingué six formes du raisonnement scientifique qu'il caractérise, par d'amples descriptions s'échelonnant tout au long de l'histoire occidentale des sciences, comme autant de "styles de la pensée scientifique" (styles of scientific thinking) (CROMBIE, 1994)1. Ce sont (a) la /néthode for/nelle de postulation explicitée d'abord dans les mathématiques grecques, (b) le contrôle e111pirique des hypothèses par l'observation, l'expérimentation et la mesure, (c) la construction de Illodèles analogiques, (d) l'ordonnancement du divers dans une taxin0111ie issue de la comparaison, (e) l'ana~vse statistique des régularités et le calcul des probabilités, (f) l'interprétation de la causalité historique par la forllle génétique du développement biologique2. Hacking a repris cette problématique en partant de l'état présent de l'argumentation scientifique et en essayant de dégager les critères nécessaires et suffisants de la distinction entre les styles scientifiques dont il précise et restreint la portée descriptive en les caractérisant
L'ouvrage, longtemps annoncé et diffusé en versions provisoires dans des colloques, n'est paru que récemment sous la forme d'une Somme qui est aussi une bibliographie des études de toutes origines sur le sujet. La grille de Crombie a donc été souvent discutée à partir de publications partielles ou de communications spécialisées. "We may distinguish in the classical scientific movement six styles of scientific thinking, or methods of scientific inquiry and demonstration. Three styles or methods were developed in the investigation of individual regularities and three in the investigation of the regularities of populations ordered in space and time" (CROMBIE, 1988, 10).

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comme "styles de raisonnement" (styles of reasoning) (HACKING, 1982, 48-66; HACKING, 1992, 1-20). Nous les décrivons ici comme des "styles d'argumentation". Le plus reconnaissable et le plus célèbre des styles scientifiques, le style dit "galiléen" depuis que Husserl l'a baptisé ainsP - que d'autres préfèrent appeler le style newtonien (COHEN, 1982, 21108) - disons le style hypothético-déductif, qui unifie physique expérimentale et physique mathématique, n'est évidemment pas le seul qui ait fait son chelnin dans J'histoire des sciences~ même s'il y a tracé une voie si royale qu'elle a fini par égarer, à force d'être regardée de loin, les petites troupes de chercheurs qui piétinent dans les chemins des sciences de traverse. Il n'y pas lieu_ par exemple, de considérer comme scientifiquement périmé le st)'le "classificatoire", que calculateurs et structuralistes renvoient volontiers aujourd'hui aux oubliettes aristotéliciennes: les succès éclatants des sciences de la "loi" ou de la "structure" ont indiscutablement encouragé la prolifération dans les sciences sociales d'ambitieuses théories conceptuelles, vite émancipées, par cette ambition même, du contrôle empirique et de ses minuties démonstratives. Garde-fou de la conceptualisation n1éthodique, la "classification", qui a présidé à la première organisation de toutes les sciences~ formule pourtant une condition nécessaire, sinon suffisante~ de la cohérence d'un "univers du discours"~ elle joue, aujourd'hui encore, un rôle théorique y compris dans les sciences les plus dures~ lorsqu'elle est associée à un
La notion de "style" est utilisée depuis longtemps par historiens, sociologues et philosophes, mais c'est le plus souvent une notion dont l'indéfinition allusive permet de désigner toute singularité reconnaissable, sauf précisément chez Husserl pour qui l'index galiléen d'une science mathématique du monde est sans cesse approfondi en sa signification phénoménologique : il constitue en effet une "visée" de la conscience puisque c'est la "mise entre parenthèses de la thèse "naturelle" dont le galiléisme est solidaire qui fonde par cette "réduction" le sens de toute analyse phénoménologique. Voir notamment La crise des sciences européennes et la phénolnénologie transcendantale (1936) et surtout Idées directrices pour une phénolnénologie pure et une philosophie phénolnénologique (1913). Les historiens de la culture ont beaucoup utilisé la notion de "style", surtout Spengler pour qui ce n'est guère qu'un substantif vague disponible à tous les qualificatifs; Max Weber en fait au contraire un usage très particularisé avec. une notion comme celle de "stylisation de la vie" dont il détaille les conditions et les effets.

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principe explicatif, comme on le voit par exemple dans le tableau de Mendelieff. En obligeant à l'étalonnage comparatif des "différences spécifiques", la schématisation en "classes logiques" fonde et systématise la description du monde par l'inclusion des espèces dans un genre prochain, puis de ce genre considéré comme espèce dans un genre supérieur et ainsi de suite. La taxinomie produit au moins une clarification et une mise en ordre de l'univers des descriptions, en soumettant toutes leurs assertions au test empirique d'une comparaison systématique. L'intelligibilité de la "narration" aujourd'hui décrite par historiens et philosophes comme celle d'un scénario intelligible, d'une "intrigue", représente un style bien reconnaissable, lorsqu'il contrôle les constats issus de la "méthode historique" en les reliant à des interprétations par une argumentation comparative faisant intervenir les motivations de l'action. La prise en compte de la pure et simple succession temporelle des événements, des flux ou des quantités ne suffit pas, en effet, à définir le récit de l'historien. L'intelligibilité proprement historique d'un récit le distingue, par toutes ses démarches de construction et d'analyse des faits, d'un style plus abstrait que l'on appellera "diachronique". On a alors affaire au style de modélisation qui se fonde dans une ana(vse forlnelle du "successif' où les éléments de la succession sont construits à partir de propriétés préalablement définies et maintenues constantes: un tel style de raisonnement nous donne, par exemple, à comprendre comme nécessaire, parce qu'engendrée par un calcul portant sur des mesures empiriques, l'évolution d'un ensemble de propriétés dans l'histoire d'une population. C'est le style d'intelligibilité qui est à l'oeuvre dans un modèle de démographie historique construit sur des données agrégées de morphologie sociale. Une telle simulation efface, par construction, toute individualité des biographies et des événements, n'en retenant que les traits descriptifs qui peuvent être agrégés sous les seuls rapports que le modèle définit comme pertinents dans ses définitions de départ. Le temps logique d'un tel modèle n'est pas le temps interactif des enchaînements de décisions et d'actions, individuelles ou collectives, même si les résultats de son calcul logique ou mathématique peuvent être mis en rapports avec des successions observées. La "mise en intrigue" par l'historien ne produit pas une intelligibilité par les mêmes opérations qu'une "mise en flux" de propriétés statistiques ou qu'une description de stratégies par référence aux réquisits formels d'un "équilibre de Nash". Et pourtant ces deux dernières démarches nous donnent aussi à penser,

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dans son intelligibilité séquentielle, un déroulement tout aussi temporel que celui d'un récit de Thucydide. Nous ne comprenons pas la même "histoire" mais nous comprenons dans les deux cas quelque chose de ce qui se passe ou de "ce qui s'est passé". Je pense qu'il faudrait transformer les définitions classiques du "style scientifique" si on veut appliquer avec quelque précision ce concept descriptif aux subtiles distances sémantiques et syntaxiques qui séparent les différentes manières d'argumenter une explication dans les sciences sociales. Un style scientifique ne peut, dans nos disciplines, être caractérisé que comme une conlposition stylistique des méthodes de preuve, toujours particularisée par la manière dont elle a abouti, dans l'histoire de la recherche, à conférer une prégnance et une cohésion argumentatives à la combinaison de plusieurs des grands styles scientifiques déjà mûris dans d'autres sciences, tels que les décrit Crombie. Il faudrait même, avant de clore la posologie descriptive à laquelle oblige la conformation des sciences sociales, ajouter aux styles "classiques" de raisonnement, tels qu'ils se sont déployés dans leur pureté première ou, avec le temps, intimement associés dans les sciences de la nature et de la vie, une forme d'argumentation, irréductible à d'autres, ceIIe qui s'est développée depuis le XIXème siècle en même temps que s'affirmaient les différentes sciences historiques. Il s'agit du style que je caractérise comme celui du "raisonnement sociologique", né sur les terrains qui sont indissociablement ceux de la narration et de la comparaison historique, à savoir le "style typologique", astreint. par ses constructions d'objet à introduire le "sens" culturel dans la comparaison des faits historiques. Ce style ne se confond pas avec le "style clinique" tel que l'a imposé en théorie et en pratique une science de l'homme comme la psychanalyse. Il ne se confond pas non plus avec le style "taxinomique" tel que le décrit Crombie à propos d'autres disciplines~ ni d'ailleurs avec le style "darwinien" qui calque le modèle génétique de l'évolution (PASSERON, 1991, 160-166 et 371-373, 377-385). Une définition du style propre aux différentes sciences sociales ne peut reposer que sur une description de leurs argumentations: cellesci me semblent caractéristiques en ce qu'elles font intervenir des enchainenlents syntaxiquenlent conlposites d'énoncés qu'elles associent à des iJnplications tirées de concepts sélnantiquenlent non équivalents. Cette caractérisation appelle.. en conséquence, une méthode adaptée à l'analyse des n1ixités de la preuve et des "parentés" du sens dénotatif des mots. Lorsqu'elle s'articule en un

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style scientifique, une composition de raisonnements relevant méthodologies différentes appartient encore au domaine l'argumentation scientifique; mais pour autant seulement que contraintes sémantiques et syntaxiques de la composition peuvent être formulées dans un espace assertorique unifié par la constance ses règles d'inférence. 2. Des sciences du modèle aux sciences continuum de fiJ,JUrcsentre deux pôles de l'enquête:

de de les en de

un

Je crois que la sociologie mêle et dans ses bons moments, articule en ses argumentations la plupart des modes de production de l'intelligibilité que permettrait de recenser une description complète des argumentations utilisées dans les autres communautés savantes, à tout le moins les six styles de Crombie. Les différentes sciences sociales sont à mon avis caractérisées, plus que par des différences d'objet, par des degrés différents de métissage méthodologique. Le métissage argumentatif n'est ni un mérite ni un dén1érite scientifique; c'est la caractéristique d'un "style de preuve" parmi d'autres, seulement plus visible dans les sciences sociales que dans les autres. La formule du métissage permet alors d'identifier une science sociale par sa dominante ou son type argumentatif. Le métissage argumentatif est d'autant plus prononcé dans une science sociale que celle-ci s'efforce.. dans l'analyse causale comme dans l'interprétation, de ne pas oublier en chemin le caractère "inépuisable" de ses objets historiques. Les discours sociologiques (textes théoriques aussi bien que comptes-rendus d'enquête) fournissent un bon corpus pour analyser les styles composites de l'administration d'une preuve scientifique. La sociologie est aujourd'hui, entre toutes les sciences sociales.. la plus diversifiée par ses formes d'argumentation: le bariolage des méthodes est son trait dominant peu propice à une didactique unitaire - ses enseignants le savent. Ce qui peut intéresser le débat méthodologique au sein des autres scicnces sociales.. c'est que la sociologie est aussi la discipline la plus ancicnnement accoutumée à rejoindre, par un raisonnement mené en "langue naturelle", les différentes techniques de preuve dans une argumentation d'ensemble qui tire parti de l'apport de chacune. D'où une certaine unité stylistique, qui tient avant tout à son habitude du va-et-vient argul11entatif,je dirais volontiers au doigté.. avec lequel elle s'acquitte de cette fonction de mise en rapports entre des méthodes

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formellement et sémantiquement hétérogènes, tout particulièrement entre celles qui améliorent des présomptions causales et celles qui font croître la plausibilité du sens: Weber revenait sans cesse sur l'exigence conjointe de cette "double adéquation". C'est bien cette double caractéristique de l'intelligibilité qui est au fondement du style de la sociologie, dont la définition même implique, évidemment, un plus grand risque de dévergondage du raisonnement. Un style se définit aussi par les mauvais styles qu'il favorise; les caricatures caractérisent aussi. Si le style des autres sciences sociales diffère de celui de la sociologie, toutes peuvent cependant y retrouver un problème que chacune résoud dans son style propre: celui de la restitution du sens d'un résultat partiel (fréquence chiffrée, constat local et daté ou configuration singulière) au sens explicatif qu'il prend dans un contexte culturel et un déroulement historique. Dans un raisonnement économique par exemple, il y a toujours un moment où le "modèle" doit se confronter à "l'histoire économique", sauf à se dégrader en pur exercice de virtuosité auto-suffisante. De là que toutes les sciences sociales continuent à faire appel aux interprétations les plus synthétiques de la sociologie ou de l'anthropologie, dès lors qu'elles aspirent à inscrire leurs résultats sectoricls dans le cadre d'une intelligibilité synoptique. Je définis ici comme "sociologique" non seulement la discipline qui est cataloguée comme tclle par les institutions de rechcrche, mais une forme de raisonnement repérable en toute science sociale par le rôle-pivot qu'elle joue dans l'engendrement de ses assertions historiques les plus générales. Est en effet constitutif du style d'argumentation de toute science historique le fait qu'elle doive recourir, directement ou indirectement, à la comparaison et à l'analogie pour restituer ses résultats factuels, analytiques ou interprétatifs à un contexte, qui n'est lui-même énonçable que dans le langage de "l'apparentement" typologique entre contextes. Le mixage méthodologique est la règle dans une science sociale: il est rare qu'on n'y voit pas coexister, plus ou moins pacifiquement, le formalisme des modèles et l'érudition historique ou l'exploitation des corpus sociographiques. Ce constat invite à dépasser l'idée descriptivement trop simple d'une synonymie absolue entre méthode sociologique et méthode historique. L'historicité de l'objet définit la "pertinence" des interprétations sociologiques, leur "intérêt" au sens \vébérien, elle n'impose aucun oukasc méthodologique. L'utilisation de modèles s'est diffusée dans toutes les sciences sociales et, avec

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eux, une méthode dont le principe d'homogénéité formelle éloigne de l'histoire et des ses singularités. En dépit de ma définition idéaltypique de toute intelligibilité propre aux sciences sociales comme intelligibilité historique, je reconnais volontiers qu'elle n'exprime qu'une caractérisation obtenue par un passage à la limite. Ce rappel n'est utile que pour décourager l'impérialisme "nomologique" qui menace sans cesse de recouvrir le terrain de nos recherches et d'y faire marcher au même pas "naturaliste" toute forme d'intelligibilité. Mais une description du discours des sciences sociales qui se borne à recenser toutes leurs démarches probatoires fait constater qu'en fait le champ de leurs styles argumenta tifs s'étend bien au-delà de celui que tracerait aux sciences de l'imputation causale une vocation strictement historique. Au risque bien réel de s'oublier dans les paradis artificiels du formalisme, nombre de sciences sociales appartiennent aussi par leurs choix méthodologiques et théoriques les plus caractéristiques à l'univers des sciences du calcul. Survolé dans toute sa diversité méthodologique le continent des sciences sociales s'étend aujourd'hui entre deux caps: des "sciences du modèle" - comme sont par exemple économie, mathématique, linguistique ou démographie - aux "sciences de l'enquête", comme sont histoire, sociologie ou anthropologie et, plus généralement, en quelque discipline qu'elles prennent place, toutes les recherches vouées à renforcer l'ancrage de leurs descriptions dans un contexte, une aire culturelle ou une période: histoires et sociologies spécialisées, mais aussi micro-histoire, ethnométhodologie, interactionnismes et comparatismes sociologiques ou anthropologiques se sont définis et travaillent nécessairement par les moyens d"'enquêtes" de mieux en mieux descriptives. On voit que j'englobe la logique du récit dans celle de l'enquête: histoire et sociologie ne sont complètement elles-mêmes que dans la sociologie historique, l'histoire parce qu'elle ne peut narrer qu'en usant de concepts construits sociologiquement la sociologie parce qu'elle ne parle plus de son objet si elle cesse de parler du cours historique du monde. La richesse descriptive des sciences de l'enquête tient à ce que les ressources du "langage naturel" leur permettent de construire des concepts descriptifs "indexés" sur des séries comparatives de "cas", sans cesse allongées ou raffinées. A l'autre pôle, le traitement des variations historiques dans le "langage des variables" ouvre au raisonnement avec la possibilité d'un calcul au sens strict, un "espace logique" où l'énonciation sur les corrélations entre variables

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peut prendre une forme impeccablement monosémique. Ce qu'on perd en univocité sémantique en allant des sciences dont le style privilégie la rigueur calculatrice des modèles vers les sciences de l'enquête dont la démarche propre consiste à contextualiser leurs analyses de relations dans un lieu, une époque ou une aire culturelle, on le gagne en explication des singularités historiques et en complexité de l'interprétation. Discours formalisé du modèle, du calcul et du croisement statistique, discours sociologique des configurations, des équilibres ou des crises~ discours historique des successions~ des intrigues et des singularités, définissent chacun trois noeuds de la variation des styles scientifiques dans les sciences sociales. Mais, selon les travaux, les époques ou les écoles, on constate que ces noeuds méthodologiques se localisent dans des disciplines différentes. Les styles argumentatifs caractérisent, non des disciplines immobiles, mais des équilibres de méthode qui n'habitent qu'un temps une discipline déterminée. 3. Modèles purs et modèles à déictiques Mais d'abord qu'est-ce qu'un modèle "pur"? Si formalisé ou mathématisé que soit un modèle, l'intelligibilité des phénomènes qui se dégage de la cohérence logique de ses calculs n'est jamais dépourvue de références à une réalité descriptible par d'autres définitions que celles du modèle. En tout modèle, ces références (même cachées) sont partie constitutive de son pouvoir d'intelligibilité. Comme l'objectait l"intuitionisme mathématique" de Brou\ver à une vision "pure" de l'axiomatique d'Hilbert qui débute par des définitions d'ensembles d'éléments (E 1 = {a~b,g ...} ~E2 = {a, b, c...}; E3 = {A, B, C...} et une suite d'axiomes définissant les relations entre ces ensembles (par exemple: tout élément de E2 contient une infinité d'éléments de El, etc.), une telle axiomatisation n'est motivée à choisir, parmi une infinité d'autres axiomatiques possibles, ces définitions et ces axiomes, que parce qu'on sait qu'il existe, par exemple dans la géométrie figurative~ quelque chose comme des points, des droites, des surfaces avec leur définition spatiale, même s'il est de la définition du système formel d'ignorer toute réalité étrangère à ses définitions et règles. Toujours débattue dans le cas des sciences logico-formelles ou mathématiques, l'auto-suffisance sémantique de la formalisation est indiscutablement une illusion dans le cas des modèles qui représentent des "actions sociales" puisque le sens descriptif de ces
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modèles est inséparable des réalités historiques sur lesquelles il est "indexé" par "désignation" (deixis) à défaut de pouvoir l'être par une "description définie" complète. Dans une science sociale, un modèle comme celui qu'a élaboré Ackerlof sur "l'asymétrie de l'information" à partir du "marché des voitures d'occasion", le modèle de Hotelling qui veut rendre compte de la "distribution spatiale de l'offre par des finnes" ou, aussi bien, le modèle d'Hopkins (HOPKINS, 1980, 101125)4 portant sur "l'inversion des courants commerciaux entre les provinces et Rome sous l'Empire" n'ont une signification que tant qu'ils restent liés aux "cas" historiques qui commandent leurs définitions de départ: les "cas" ne sont pas de simples exe/1/ples pédagogiques qu'on pourrait remplacer par d'autres, à volonté. L'efficacité explicative de tcls modèles reste solidaire des raisonnements sociologiquement ou historiquement particularisés qui peuvent seuls définir les conditions de leur pertinence empirique. On le voit immédiatement quand on essaie de donner un contenu historique à l'explication fondée sur leur cohérence formelle ou calculée. Etendre, par exemple~ l'explication par le modèle d'Ackerlof à la baisse des mariages (l'auteur lc fait)~ ou l'explication par le modèle de rationalité économique de HotcHing à "la course vers le centre" des programmes des partis politiques (comme le font les politologues an1éricains, suivis par Giscard d'Estaing) suppose qu'on interroge d'autres faits que les "faits virtuels" (à ce titre hypothétiquement universels) qui figurent explicitement dans le modèle. Il faut, pour généraliser empiriquement la portée d'un modèle et la tester, recourir à l'analyse de particularités de contexte qui n'entreront jamais, au titre de nouvelles variables, dans un modèle pur~ même enrichi. Pour une variable, le droit d'entrée dans
Ce modèle, construit par un historien, fournit un exemple explic.ite de ce qui est appelé ici un "modèle à déictiques". Il doit en effet sa précision explicative au fait de particulariser ses propositions théoriques sur l'impôt et les conséquences de son utilisation dans l'Empire romain par la description raisonnée d'un contexte historique: l'espace
géographique et politique de l'Empire, de

- 200

à + 400,

avec

ses trois

zones différant factuellement par l'importation ou l'exportation de l'impôt, par le commerce lié au stationnement des légions frontalières, etc. C'est seulement dans ce cadre historique bien particulier que le modèle peut donner leur sens explicatif aux traitements des constats empiriques (statistiques des naufrages, composition, dates et emplacements des trésors...) qui deviennent ainsi des informations pertinentes pour examiner et discuter les hypothèses du modèle.

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un modèle a un prix élevé: accepter de s'énoncer celeris paribus. Les variations explicatives dont la description est inséparable de celle de leur contexte d'observation ne peuvent payer ce prix sans devenir évanescentes. On ne peut pas transformer en variables toutes les singularités d'un contexte (inépuisable à une analyse finie) pour les faire figurer dans un modèle, puisque la vertu calculatoire du modèle se fonde précisément sur une énumération finie des principes et des opérations engagées dans la déduction. L'examen empirique de la valeur d'un modèle décrivant des événements singuliers appelle toujours l'usage de formes de raisonnement étrangères à la logique formelle du modèle, tout particulièrement celles de "l'apparentement" analogique des contextes tel que le pratique le comparatisme historique. C'est pourquoi j'avais distingué ailleurs (PASSERON, 1994, 119131), le statut épistémologique des "modèles universels" et celui des "modèles à déictiques". Les premiers sont exempts de tous "noms propres" (de toute nomination de singularité): dans les sciences empiriques qui sont capables d'expérimentation, celle-ci repose sur la répétabilité d'expériences menées "toutes choses égales par ailleurs". On dispose en effet, lorsqu'on peut recourir à l'expérimentation vraie, d'une forme forte, parce qu'homogène, de la "vulnérabilité empirique", celle dont Popper a donné le modèle logique comme "réfutabilité": un seul "énoncé existentiel singulier" suffira toujours à réfuter une "proposition logiquement universelle". En revanche, dans les modèles du second type, c'est une observation, toujours extensible à de nouveaux "cas" indissociables de leurs coordonnées spatiotemporelles, c'est-à-dire l'usage du "raisonnement sociologique", qui garantit le fondement empirique de l'explication. Le sens historique qui est propre aux affirmations d'un raisonnement sociologique se perd dès que l'on désassortit de telles assertions de leurs coordonnées spatio-temporelles. Je soutiens donc que, dans une science sociale, les modèles restent toujours, implicitement ou explicitement, des IIlodèles à déictiques, c'est-à-dire des modèles exigeant, pour prendre un sens explicatif, que leur soient associées des descriptions qui font intervenir d'autres informations que celles qui sont simplifiées et sélectionnées pour les besoins de la modélisation. Quand il porte sur des phénomènes sociaux, un modèle, même le plus mathématisé, reste toujours, par le sens empirique de ce qu'il permet d'asserter, un modèle à déictiques. Autrement dit on ne peut jamais oublier dans la formulation de son intelligibilité explicative le sens sociologique ou historique, le sens daté et localisé de ce qu'il asserte, le sens qu'il

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