Les Mouvements fascistes. L'Europe de 1919 à 1945

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Grand classique de l’histoire contemporaine, l’ouvrage d’Ernst Nolte dresse le portrait des nombreux mouvements fascistes européens de 1919 à 1945. Comment le fascisme s’est-il développé ? Par quelles figures a-t-il été porté au pouvoir ?
Tout en cherchant à définir les traits essentiels de l’idéologie fasciste, Ernst Nolte examine les singularités de chacun des mouvements qui s’en revendiquent, livrant une analyse comparative de la montée du fascisme en Europe. Salazarisme portugais, métaxisme grec, oustachis croates, Croix fléchées hongroises : tous sont ici présentés et étudiés à l’aune d’un contexte historique européen aux enjeux complexes.
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EAN13 : 9791021010802
Nombre de pages : 448
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Texto est une collection des éditions Tallandier
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Titre original :Die Faschistischen Bewegungen.
© Deutscher Taschenbuch Verlag GmbH & Co. KG, Munich, 1966
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2015 pour la présente édition
EAN : 979-10-210-1080-2
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INTRODUCTION
LA PRÉCAIRE « VICTOIRE DE LA DÉMOCRATIE » VOIE OUVERTE AU FASCISME
En novembre 1918, Giovanni Giolitti disait à un de ses intimes : « Les derniers empires militaires ont vécu. C’est une excellente chose… Le militarisme est défait, la démocratie a surmonté la dernière et la plus terrible épreuve, et elle triomphe à présent 1 dans le monde entier. Ainsi les immenses sacrifices n’auront pas été vains… » Durant ces jours, tous les dirigeants des puissances victorieuses, alliées et associées, tenaient le même langage, qu’il s’agît de Woodrow Wilson, de Lloyd George, du Français Deschanel, alors président de la Chambre ou du président du Conseil italien Orlando. Mais la déclaration de Giolitti est, en l’occurrence, particulièrement révélatrice tant elle montre clairement combien étaient sommaires, même chez ce grand vieil homme de la politique italienne, pourtant nourri d’expérience, les idées et les espoirs qui s’agitaient alors. Lorsque, au printemps de l’année 1915, la question s’était posée de savoir si l’Italie devait entrer dans la guerre au côté des démocraties sœurs, Giolitti, qui représentait incontestablement l’opinion de la majorité du Parlement, s’était prononcé pour la paix, et pendant les journées décisives de mai, c’est une minorité qui conduisit le pays à la guerre. D’une fenêtre d’hôtel de la Via Veneto, Gabriele D’Annunzio avait exhorté, en termes passionnés, une foule surexcitée à abattre l’« intrigant » Giolitti, qui habitait non loin de là, et il s’en fallut d’un cheveu que le vieil homme d’État ne pût échapper à la fureur populaire. Ce fut donc par la conjonction de deux actions tout à fait antidémocratiques, à savoir d’une part les tractations secrètes du gouvernement Salandra-Sonnino et d’autre part la démagogie déchaînée d’hommes comme Gabriele D’Annunzio et Benito Mussolini, que l’Italie entra dans la guerre dans le camp des démocraties. De quel droit, d’ailleurs, peut-on affirmer que l’Italie était davantage une démocratie que ses adversaires ? Si l’on prend comme critère démocratique le suffrage universel, celui-ci avait été institué dans l’Empire allemand un demi-siècle plus tôt, et même l’Autriche avait précédé sur ce point l’Italie de quelques années. Si l’on considère le niveau moyen d’instruction de la population, l’Italie avec ses innombrables analphabètes ne pouvait décemment se mesurer à ses pays voisins. Tout cela, Giolitti ne l’ignorait pas. En 1919, il prononça son fameux discours électoral de Dronero dans lequel il infligea les reproches les plus sévères au premier gouvernement de la guerre à cause de ses procédés antidémocratiques et où il exigea un contrôle démocratique de la politique étrangère et une participation des masses aux décisions politiques. Mais, quand il eut une nouvelle fois reconquis la présidence du
Conseil, rien ne lui tint plus à cœur que de rendre nuls les résultats des premières élections législatives véritablement démocratiques. Il n’hésita pas davantage à réclamer les services des fascistes, de ces mêmes fascistes en qui se perpétuaient l’esprit et le style de l’entreprise de D’Annunzio à Fiume, qui n’avait en fait été elle-même rien d’autre que la continuation du soulèvement de mai 1915. Et quand, après son retrait du pouvoir, les fascistes instaurèrent la terreur dans le pays à un degré qui fut sans exemple dans l’histoire moderne des États européens, il se refusa à prendre la tête d’un gouvernement de lutte antifasciste destiné à rétablir l’ordre, car il était persuadé que le principe démocratique réclamait la présence d’une force politique neuve au sein du Parlement et du gouvernement. La véritable raison de ce refus devait être évidemment sa peur du socialisme révolutionnaire, ou soi-disant révolutionnaire, dont la menace avait pesé lourd sur les premières années d’après-guerre et qui aurait probablement beaucoup gagné en force après une défaite éclatante du fascisme. C’est pourquoi Giolitti ne se départit pas de son attitude favorable au fascisme, même après la « marche sur Rome », et c’est seulement quand on ne put absolument plus ignorer que Mussolini rejetait délibérément le fondement de la démocratie libérale, c’est-à-dire la légitimité du pouvoir par la libre adhésion des citoyens, qu’il lui marqua publiquement son hostilité. Mais ce fut seulement quelques semaines avant sa mort, en 1928. Ce qu’on entendait par « démocratie » n’était donc pas bien clair en 1918. On ne trouvait tout au plus de « gouvernement du peuple » authentique que dans les cantons suisses. La démocratie est bien mal définie si on la caractérise comme la forme de vie politique et sociale où peut s’exprimer et se manifester publiquement une critique radicale, non seulement des dirigeants en place, mais encore de l’état général de la société. Car, à ce compte, les « journées radieuses » de mai 1915 auraient prouvé dans les faits le caractère démocratique de l’Italie ; à ce compte, le refus de Giolitti d’écraser le jeune fascisme avec les armes de l’État partait d’un sentiment purement démocratique. À ce compte, on serait en droit d’attribuer à l’Italie de 1914 un plus haut degré de démocratie qu’à l’Empire allemand puisqu’en Allemagne une agitation comme celle de D’Annunzio aurait été sans aucun doute impossible. Mais il est clair que rien n’est moins évident, n’est plus contestable et plus surprenant qu’une semblable forme de vie démocratique. Vis-à-vis des empires du Calife ou du Fils du Ciel la notion de « critique radicale » n’est même pas concevable, et dans l’Europe absolutiste du e XVIII siècle des limites très étroites réduisaient ses effets. C’est seulement avec la Révolution française que cette notion put apparaître au jour, encore que précisément les champions et les ennemis de cette révolution s’entendissent à démontrer comment on pouvait écraser une critique radicale. Il n’est de critique radicale que là où coexistent diverses conceptions de la vie sans que le centre directeur, c’est-à-dire l’État, s’identifie e avec l’une d’entre elles. En ce sens, la démocratie est un produit du XIX siècle européen, mais elle a des racines profondes dans une histoire beaucoup plus ancienne. D’un terme à la fois plus vaste et plus précis on devrait parler de « système libéral », système qui ne s’identifie nullement avec l’idéologie du libéralisme, mais qui ne serait pas viable, bien entendu, sans son influence préalable. Le terme de « société pluraliste » est trop formel et ne souligne pas assez l’orientation que suggèrent les mots « système libéral » ou encore « système européen » des partis. Le système libéral est la première des conditions nécessaires à la venue du fascisme : sans un Giolitti, pas de Mussolini, en tout cas pas de Mussolini victorieux. Mais si nous considérons ici Giolitti comme le représentant d’un système, nous devons
également tenir Mussolini pour autre chose qu’une simple figure épisodique de l’histoire italienne. Les phénomènes qu’il dénonça, les divisions qu’il sut mettre à profit, les enseignements dont il se réclama : tout cela existait à un degré plus ou moins élevé dans presque tous les pays d’Europe. En vérité, à partir de 1923 on voit surgir, dans les commentaires de presse et dans les correspondances diplomatiques, des informations qui font état chaque jour de créations de groupements « fascistes », à Paris ou à Bruxelles, à Bucarest ou à Varsovie. Certes ces mouvements peuvent être à maints égards ramenés à de simples phénomènes d’imitation, et encore aujourd’hui la tendance subsiste à ne voir en eux, par rapport aux régimes fascistes victorieux, que des manifestations si falotes qu’elles ne méritent pas l’épithète de « fascistes ». Mais Mussolini lui-même n’était-il pas en un sens un imitateur de D’Annunzio ? Est-ce que Hitler ne fit pas figure aux yeux du monde entier, jusqu’en 1933 et encore au-delà, d’imitateur de Mussolini et même de pâle copie du Duce ? Il est sûr qu’en dehors de Hitler et de Mussolini, aucun dirigeant fasciste ne réussit à s’emparer du pouvoir avec ses seules forces, encore que Codreanu et Degrelle fussent parvenus jusqu’aux antichambres du gouvernement. Ce livre est consacré essentiellement aux mouvements fascistes et on ne parlera qu’incidemment des régimes fascistes. Le système libéral étant la condition première du fascisme et ce système ayant eu dans chaque pays d’Europe un aspect différent, l’image d’un petit groupe peut servir à expliquer un grand mouvement ou même la structure d’un régime. Et la variété même du tableau que nous présenterons nous permettra de corriger une analyse trop rigide du concept. Nous considérerons en premier lieu comme fascistes les seuls mouvements politiques qui, dans leur pratique et leur idéologie, se réclamèrent ouvertement du modèle italien ou plus tard du national-socialisme allemand. Ce critère d’évidence peut dans certains cas particuliers reposer sur une erreur ; cependant, en première approximation, il constitue le signe de reconnaissance le plus simple. Si les mouvements fascistes n’ont pu prendre naissance que sur le terrain du système libéral, cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient en eux-mêmes l’expression première de la contestation radicale qui est possible sur ce terrain. Au contraire, ils se manifestent toujours précisément comme la réponse à cette contestation radicale et, au début, ils entreprennent le plus souvent de défendre le système contre une attaque en face de laquelle l’État semble demeurer impuissant. Il n’y a pas de fascisme sans la provocation du bolchevisme. Mais le fascisme n’est pas, cependant, un simple antibolchevisme. On caractérisera beaucoup mieux le fascisme en disant qu’il considère le bolchevisme comme directement issu du marxisme sans la moindre déformation – ce qui est à la fois partiellement indubitable, mais contestable si on prétend l’affirmer ainsi sans réserve aucune –, et qu’il veut être de ce fait avant tout un antimarxisme. Dans la mesure où des groupes isolés de l’extrême-droite ont pu avoir une attitude amicale envers le bolchevisme et ont même pu s’inspirer de la dialectique marxiste, on constatera qu’ils ne se sont jamais réclamés de Hitler et de Mussolini et qu’ils doivent donc être désignés d’un autre terme que celui de fascistes. L’événement fondamental dans l’histoire de l’Europe entre les deux guerres mondiales est le défi que lança dans les années 1919-1920, au système libéral, le bolchevisme victorieux en Russie et organisé au sein de l’Internationale communiste en parti mondial. Ce n’est pas, bien entendu, le seul événement de cette période ni l’événement central. En maint pays, la tentative révolutionnaire échoua avant même d’avoir réellement commencé. Mais là où elle laissa des traces plus profondes, elle provoqua l’apparition d’un mouvement de réaction d’un genre nouveau, le fascisme, et
même dans les pays les moins touchés, elle suscita une très large sympathie pour la résistance qui lui fut opposée, qui avait puisé son énergie dans les couches profondes de la société et qui semblait avoir sauvé l’État. Sans cette sympathie, le fascisme italien aurait difficilement survécu à la crise de Matteoti, sans elle les discours pacifistes de Hitler n’auraient pas trouvé d’audience. Certes l’extension du modèle fasciste fut d’abord aussi rapidement stoppée que celle du modèle bolcheviste. Entre 1924 et 1930, on ne parlait guère de fascisme en Europe. C’était la grande époque de la Société des Nations et des négociations qui s’y déroulaient et devaient libérer dans une large mesure l’Europe et aussi l’Allemagne des séquelles de la guerre. Lorsque l’ambassadeur italien à 2 Sofia se mit personnellement à la tête d’une section de la « Rodna Saschtita », alors que Mussolini avait pourtant déclaré que le fascisme était un « article d’exportation », on ne fit qu’en rire. C’est l’année 1930 qui marqua le tournant, et la prise du pouvoir par Hitler peut être comparée à la rupture d’une digue. Par la suite se forment dans chaque pays d’Europe des groupes politiques plus ou moins puissants qui réclament qu’on se « ressaisisse » suivant l’exemple hitlérien ou mussolinien, cette expression incluant d’ailleurs généralement une intention inamicale envers l’Allemagne. En même temps, les tendances hostiles se modifient et se renforcent. La résistance de Dollfuss donne du courage à Benès, et le mot d’« antifascisme », qui depuis 1923, en dehors de l’Italie et de l’émigration italienne, était en gros synonyme de « communisme », devient une réalité avec un contenu qui peut pendant un temps s’imposer en France et en Espagne. La politique internationale est placée sous les signes du fascisme ou de l’antifascisme, quels que fussent les efforts des conservateurs anglais pour éviter de se laisser entraîner par le courant. La Deuxième Guerre mondiale éclate dans une conjoncture qui cristallise et en même temps modifie les positions typiques des forces politiques à l’intérieur des pays : les victoires de Hitler signifient la prise de pouvoir par un certain nombre de petits mouvements fascistes, la guerre contre l’Union soviétique ainsi que la tentative d’anéantissement des Juifs sont à maints égards une œuvre commune des fascismes européens, et la défaite de Hitler entraîne avec elle la ruine de tous les régimes fascistes (le cas de l’Espagne est analysé plus loin). C’est sous cet aspect que nous allons, dans une première partie, présenter l’histoire de cette période, sous un aspect qui, par conséquent, n’englobe pas la totalité des événements mais qui laissera apparaître leurs traits distinctifs, au fur et à mesure, et s’avérera être ainsi l’aspect caractéristique de toute cette époque.
1(Olindo),. MALAGODI Conversazioni della guerra 1914-1919, a cura di Brunello Vigezzi,Milan-Naples, 1960, t. 2, p. 445. 2. Archives politiques des Affaires étrangères, Bulgarie,Politique 29,vol. I, rapport du 7-11-1930.
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