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Les nationalismes identitaires en Europe :

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240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296297364
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LES NATIONALISMES IDENTITAIRES EN EUROPE

Les deux faces de Janus

José FORNÉ

LES NATIONALISMES IDENTITAIRES EN EUROPE

Les deux faces de Janus

Préface de Michel ROUX

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATI AN, 1994 ISBN: 2-7384-2958-0

PRÉFACE
Le philosophe slovène Ratko Mocnik, paraphrasant Groucho Marx, dit un jour: Si vous avez des ennuis, dotez-vous d'un Etat national. Alors vous aurez encore plus d'ennuis, mais au moins vous aurez l'Etat nationall. Au début des années 1990, le nombre des Etats d'Europe, stable depuis plus de quatre décennies, s'est accru de quatorze unités. Encore ce nombre ne tient-il pas compte des Etats dans l'Etat, telle la République serbe de BosnieHerzégovine. La vitesse et parfois la brutalité de ce changement ont accrédité l'idée simpliste, propagée par les médias, que les nationalismes d'Europe de l'Est, longtemps congelés par le pouvoir communiste, venaient de ressurgir et rattrapaient le temps perdu. Ce qui était congelé, en fait, par la bipartition du monde, c'était la carte de l'Europe. Quant aux nationalismes, ils s'étaient perpétués sous le communisme, silencieusement au sein de la population, ouvertement dans les dissidences et les diasporas, quand ce n'était pas le pouvoir politique lui-même qui les utilisait. De sorte qu'un Viktor E. Meier pouvait, dès 1968, publier un ouvrage sur leur renouveau2 et qu'un homme d'expérience, l'ancien dirigeant communiste yougoslave Milovan Djilas, reconnaissait un peu plus tard que la question. nationale ne pouvait être résolue définitivement, mais seulement, dans le meilleur des cas, pour une période donnée, et que chaque changement apporté aux institutions modifiait la configuration du problèmè Si les nationalismes ont pu, au moment de la faillite d'autres idéologies, fournir immédiatement aux dirigeants politiques - nouveaux ou reconvertis- des représentations et des projets crédibles auprès des masses, c'est qu'ils s'y étaient préparés, actualisant sans cesse leur corpus idéologique pour en faire un instrument de conquête et de conservation du pouvoir. A cet égard, le contenu du premier article que Le Monde publia, en 1981, pour expliquer les raisons des troubles politiques qui venaient d'éclater au Kosovo, province de Serbie jusqu'alors quasi inconnue du public français, est tout à fait éclairant: ce que l'universitaire Michel Aubin y expose est un
1. R. MOCNIK, "Mécanismes idéologiques de la nation comme forme de domination", communication au coIloque Les destins des nations yougoslaves. Paris, EHSS,3-4/2/I992. L'aIlusionrenvoieau filmLesfrères Marx au cirque. 2. Viktor E. MEIER. Neuer Nationa/ismus in Südosteuropa. Opladen, C. W. Leske Verlag, trad. en italien sous le titre La rinascita del nazionalismo nei Balcani, Bologna, Il Mulino, 1969. 3. Milovan DJILAS, "Les communistes et la question nationale", Le Monde, 30 décembre 1971, p. 4. 5

pur morceau d'anthologie des conceptions du nationalisme serbe. celles-la mêmes sur lesquelles Slovodan Milosevic s'appuiera sept ans plus tard... avant même la chute du mur de Berlin, événement fondateur supposé de toutes les récentes décompositions. Les nationalismes étaient donc restés bien vivants. Aux historiens, désormais, d'étudier les manifestations d'une dynamique à laquelle politologues et géopoliticiens n'avaient pas prêté suffisamment d'attention. Mais ce qui intéresse José Fomé, c'est autant le pourquoi que le comment du nationalisme. De ses interrogations et de sa méthode, il a donné un aperçu dans un ouvrage précédent, Euskadi, nation et idéologie4. dans l'introduction duquel il précisait: le but de ces lignes n'est pas de définir les critères cachés et visibles d'un processus nationalitaire, mais d'insérer ce processus dans un cadre anthropologique plus vaste qui permettrait d'expliquer la logique des comportements collectifs relevant de mécanismes qui ne sont pas toujours facilement objectivables. Son propos est ici plus ambitieux, car il s'agit d'une mise en situation générale de tous les "petits" nationalismes (séparatismes, nationalismes ethniques) d'Europe. Son champ spatial s'étend, par conséquent, de la péninsule ibérique et de l'Irlande jusqu'aux Pays baltes et au Caucase, et il entraîne le lecteur dans une multitude de sauts chronologiques et géographiques, gymnastique salutaire si l'on songe que les études consacrées au nationalisme sont rarement comparatives. Quant au champ thématique, il s'agit d'une entreprise de démontage généralisé: retournement des argumentaires nationalistes, analyse du rôle du mythe dans la construction des idéologies identitaires, identification des stratégies des élites nationalistes dans la conquête des masses et des institutions, rapports entre comportements nationalistes et structures anthropologiques. La démarche est pluridisciplinaire, autant que le phénomène nationaliste est pluridimensionnel. Tout en admettant que le nationalisme peut être en certains cas une simple question de survie, l'auteur l'étudie surtout pour le combattre, donnant à son livre le caractère d'un "exercice préventif" - comme ceux auxquels se livrent parfois les pompiers, en quelque sorte. Cela n'implique pas qu'il manque à la nécessaire impartialité. Simplement, l'irrationnel du nationalisme supporte mal la lumière. Michel Roux

4. Paris, Editions du CNRS, 1990. 6

AVANT-PROPOS
"Je suis nécessairement homme et ne suis français que par hasard" Montesquieu

La résurgence des nationalismes partout dans le monde et tout particulièrement en Europe, que l'on croyait épargnée à tout jamais par les guerres et les conflits frontaliers, effraie ceux qui de par leur statut ou leurs activités, ont dépassé depuis longtemps le cadre des frontières étatiques et culturelles. C'est le cas de la plupart des artistes dont le cheminement et la production sont de manière croissante le résultat de l'intégration d'idées, de techniques et de philosophies provenant d'horizons divers et éloignés, et ceci quelle que soit la langue dans laquelle leur production s'exprime. C'est aussi le cas des scientifiques, des techniciens, des praticiens qui doivent leur savoir à l'accumulation de connaissances provenant elle-même de la libre circulation des savoirs et des idées. Ravel était-il Français? Certainement car il vécut en France, s'exprimait en français et s'inséra professionnellement et affectivement dans la culture immédiate qui l'environnait. Mais il était aussi Basque par sa naissance, par sa famille et par les petits et multiples réflexes quotidiens qui expriment une culture spécifique. Il était aussi en partie Andalou car il aimait l'Espagne et s'intéressait aux formes musicales autochtones qu'il sut mettre en valeur. Et Allemand, car la musique allemande était, à l'époque, incontournable, et pourquoi pas, Russe dans la mesure où l'un des membres du "groupe des cinq", Moussorgski, influença sa musique.... La plupart des secteurs dynamiques de nos sociétés modernes, y compris des groupes sociaux parfois bien moins sympathiques, certaines catégories d'hommes d'affaires par exemple, sont inquiets des tentations nationalistes. Certains industriels basques seraient effrayés de voir leurs produits métallurgiques taxés ou soumis à une dure concurrence dans le reste de l'Espagne si une frontière apparaissait entre celle-ci et le Pays basque. Comment ne pas comprendre le désarroi chez des femmes et des hommes qui ont consacré leur vie, au détriment parfois de leur confort ou de leur liberté, à montrer que l'être humain ne vit pas seulement de pain ni des normes étriquées d'une culture politique ou nationale, qui constatent que tout est à recommencer? Quelle amertume que celle de Vaclav Havel, rejeté par les nationalistes ultra-libéraux tchèques et quelle apparence 7

grotesque que celle des funérailles d'Alexander Dubcek, où ceux qu'il avait combattus, devenus plus tard nationaux-communistes, lui rendaient des honneurs posthumes dans un décor composé d'uniformes d'opérette, de drapeaux bariolés et de (nouveaux ?) hommes d'Etat slovaques, dans une ville provinciale devenue capitale d'Etat au carrefour de trois frontières nationales!... Le tout dans un contexte qu'on nous présente impudiquement comme un "divorce à l'amiable". , Il est évident que certains nationalismes peuvent, dans des circonstances particulières, être justifiés. Parfois même il y va de la survie physique de tout un peuple ou de toute une culture. Etre nationaliste tibétain, timoréen, ingouche, ou pourquoi pas, amazonien, c'est surtout et avant tout assumer le droit à l'existence menacée non par un génocide partiel ou sélectif. mais par un génocide total. Même dans les processus nationalistes les plus répréhensibles, il est difficile de trouver des événements ou des circonstances, tel le Traité de Versailles, qui sans pour autant les justifier n'aident pas à les comprendre. Nombre de nationalismes identitaires européens peuvent s'expliquer par le degré croissant d'anomie et de dépersonnalisation de nos sociétés contemporaines où ceux qui font partie de la "normalité statistique" sont à la fois victimes et complices de cette fragmentation sociale. La vie politique et économique atteint un tel niveau de complexité et d'inaccessibilité que l'on éprouve ainsi, et c'est dangereux pour la démocratie, le sentiment de ne rien comprendre, de ne rien dominer, de ne pas savoir qui, au niveau des institutions, est compétent et pourquoi. Quoi de plus compréhensible que, sous l'image fantasmatique d'une Arcadie heureuse, les citoyens décident d'agir contre l'Etat, perçu comme une gigantesque machine médiocratique à produire des exclusions? Mais on ne saurait opposer au désordre institutionnel un irrationalisme nouveau: il n'y a que le fascisme pour s'opposer au fascisme. proposent quelques slogans extrémistes turcs en Allemagne. Tout au long de ces pages nous nous efforcerons de démontrer le caractère nocif, voire parfois pervers du nationalisme. Certes, notre expérience personnelle nous a permis de l'observer, et parfois même de le subir indirectement, et comme tout chercheur, y compris même dans les sciences de la nature ou dans celles qualifiées du concept barbare de "dures", cette expérience personnelle, qu'elle soit d'ordre conscient ou inconscient, sublimée
1. D'après The Guardian Weekely du 22 / Il / 92 Alexander Dubcek, dans le texte d'une conférence qu'il aurait dû donner en Suisse l'été précédant sa mort, écrivait: Je JuiJ partiJwl d'une coopération étroite entre TchèqueJ et SlovaqueJ danJ le cadre d'ulI Etat COlTunUll J'ai travaillé toute ma vie pour un Etat (...) commun et je continuerai à lefaire. 8

.

ou explicite, est à la base de tout intérêt scientifique. Nous n'entendons pas attribuer une conception sacralisante du concept "scientifique", dans le sens Roma locuta causa finita mais présenter une démarche construite dans l'étude d'une réalité polémique qui est loin d'être épuisée. C'est pour cela que notre travail n'est pas un apport ponctuel ou spécifique à certains aspects de l'étude du nationalisme, problème sur lequel de nombreux auteurs, parfois de renommée intemationale, se sont penchés et ont écrit des travaux qui font référence. Ce travail se focalise sur l'étude des petits nationalismes, dits séparatismes, micro-nationalismes ou nationalismes ethniques. Pour ce faire, nous avons utilisé des travaux que nous avions déjà publiés antérieurement sur le nationalisme basque, ainsi que d'autres non publiés. Nous faisons aussi référence à des auteurs connus qui ont traité du nationalisme en général ou de certains nationalismes en particulier, dans le but de présenter d'abord, pour les lecteurs qui connaissent mal cette thématique, une brève vision d'ensemble qui leur permettrait d'approfondir, chez ces auteurs, tel ou tel aspect du problème. L'originalité de ces pages, si originalité il y a, consiste premièrement dans la présentation, à partir de cas concrets que nous avons étudiés, du pourquoi et du comment de ces nationalismes et, deuxièmement dans le recours à la démarche pluridisciplinaire. Celle-ci n'est pas forcément exhaustive car d'une part aucune réalité hum~ne ne peut être analysée exhaustivement, et d'autre part, il y a des domaines et des cadres de pensée que nous connaissons mal et que de ce fait nous ne pouvons pas appliquer. Enfin elle vise à ne pas tomber dans le piège de la construction d'un cadre totalisant qui serait tout aussi idéologique que le nationalisme qu'elle prétend analyser. On n'a jamais été aussi conscient de l'internationalisation de l'économie et de la mobilité des personnes et de l'universalité des idées et de la culture, mais paradoxalement on est aussi conscient des phénomènes de massification qui nous étouffent. Ce paradoxe existe aussi dans les sciences humaines. On parle constamment de "pluridisciplinarité" mais, exception faite de quelques auteurs, il est difficile d'en voir des applications concrètes. Il est bien évident que ce concept n'implique pas une connaissance approfondie de tous les domaines des sciences humaines. Les problèmes sociaux sont si complexes que des nouveaux Picco de la Mirandola ou des de Vinci ou des Erasme sont impossibles. Mais nous serions contents de voir plus souvent des auteurs qui, à partir de leur propre thème, se donneraient la peine de voir ce qui a été fait ailleurs sur un sujet donné, dans le cadre des autres disciplines ou au moins dans le cadre de la leur, en d'autres termes, qui utilisent la comparaison. Cela éviterait grand nombre de redites et la multiplication d'études semblables qui 9

prétendent parfois découvrir des faits déjà découverts par d'autres disciplines. L'abondance en ce que l'on appelle les "sociologies sectorielles" (sociologie des institutions, sociologie urbaine, sociologie des déviances, etc.), ou en des domaines historiques "transversaux" (histoire de la presse, histoire de la mode, par exemple) se superpose aux divisions traditionnelles entre la sociologie, la psychosociologie et l'ethnologie ou bien entre les périodes historiques elles-mêmes. A l'instar de la médecine, à force de mieux analyser la réalité humaine par une spécialisation à outrance, on finit par perdre une vue d'ensemble. Le phénomène nationaliste est la quintessence même du fait pluridimensionnel. Il n'est pas uniquement le résultat d'un processus historique dont la langue, la religion ou la couleur de la peau seraient les bannières, ni la conséquence d'une surexploitation économique régionale. Il est un cadre où s'effectue l'harmonisation des processus sociaux, où s'épanouit un imaginaire collectif, cristallisation de dynamiques professionnelles différentes, de formes familiales généralisées d'éducation, de manières spécifiques d'assumer le Moi, d'enjeux économiques sectoriels, etc. En d'autres termes, le nationalisme est une forme de rationalité collective, conséquence à son tour d'enjeux spécifiques d'ordre divers selon les groupes sociaux et qui trouvent leur épanouissement dans l'Etat. Admettre que l'étude d'une réalité collective est non satisfaisante si l'on ne s'extrait pas du cadre étriqué d'une superposition chronologique événementielle, admettre que les outils de notre propre discipline ne permettent pas de tout appréhender et de tout expliquer, c'est assumer la dimension anthropologique. Celle-ci n'est pas une accumulation de connaissances d'ordre ethnologique ou ethnographique, ni une vision globale de l'être humain dans son environnement social et physique comme le concevaient les grands systèmes philosophiques de jadis. Elle se traduit d'abord par un certain degré d'humilité dans le sens qu'il faut être capable de relativiser toute certitude. Ensuite, par une attitude de curiosité intellectuelle qui, tout en mettant en évidence nos limites, nous permettra d'avancer dans la connaissance des faits. Enfin, par une volonté farouche et déterminée de combattre la relation cause-effet. Les faits sociaux, plus encore que les phénomènes de la nature et les processus physiques en général, doivent être construits et organisés au-delà de leur apparence immédiate, au-delà de ce que l'on appelle "sociologie spontanée" dont les media, les politiciens et les idéologues patentés nous abreuvent sans cesse: on nous dit que les habitants du Sud-Ouest meurent moins souvent qu'ailleurs d'infarctus et comme la graisse d'oie fait partie des pratiques culinaires dans cette région, on met en doute le fait qu'elle fasse 10

monter le taux de cholestérol. On affirme péremptoirement dans des articles de vulgarisation scientifique que le déclin de l'Empire romain est dû au saturnisme généralisé dans la population car les céramiques romaines contenaient un taux de plomb très supérieur à la moyenne. On pourrait néanmoins penser que cette relation immédiate entre un fait et une cause est vraie au moins dans les processus physico-mécaniques les plus élémentaires mais depuis longtemps la physique quantique, et plus récemment la physique systémique nous démontrent le contraire. Le nationalisme, comme tous les processus idéologiques en général, use et abuse de cette mécanique grossière (nous essaierons de montrer plus tard par quels moyens raffinés on arrive à la faire accepter par les citoyens), et on le conçoit aisément: ce n'est pas en faisant réfléchir les masses qu'on arrive à les mobiliser (et à les faire massacrer s'il le faut) derrière un drapeau. Celui ou celle qui s'intéresse à tel ou tel nationalisme en particulier aura constaté lors de ce que l'on appelle la période "exploratoire" où l'on essaie de réunir un maximum de documents capables de donner un premier aperçu du problème, qu'il existe autant d'ouvrages historiques allant dans un sens que dans l'autre, où l'on se livre à l'énumération et à l'interprétation simpliste de faits réels ou supposés tels. C'est l'histoire sans fin, en somme, de la lutte entre les tenants de deux nationalismes opposés.

Il

PREMIÈRE

PARTIE

Les enjeux
Les concepts se dénaturent et finissent par assumer une fonction à laquelle ils n'étaient pas destinés, ils se transforment peu à peu en notion et de ce fait, au lieu de signaler un processus, ou un état résultant d'un processus, ils deviennent porteurs d'images et d'impressions confuses et contradictoires. A part la notion de race dont on s'obstine toujours à faire un concept, ceux de bourgeoisie, de peuple, de nation, d'ethnie, et de culture ont tellement subi l'usure du temps qu'il est rare de trouver un ouvrage sur ces thèmes où l'auteur ne se sente obligé de les redéfinir ou de les rappeler. Nous n'échapperons malheureusement pas à la règle. Individualisme. Pourquoi commencer par celui-ci? Parce qu'il est constamment présent dans notre langage quand il s'agit d'analyser les comportements des hommes et des femmes d'aujourd'hui. Mais l'idée que l'on s'en fait est différente selon le cadre choisi pour l'expliquer. Quelles que soient les approches, elles ont un point commun: l'évolution de l'idée du principe d'individuation, à travers le devenir collectif, est linéaire et progressive, et atteint les individus et les formes d'organisation sociale. Les premiers signaux auraient été donnés par les cyniques et les hédonistes mais c'est avec le christianisme, contemporain de l'épicurisme et du stoïcisme, que l'individualisme commence à germer et à se répandre. La Renaissance en serait l'aboutissement final au niveau de l'individu, et la Révolution française le serait au niveau de l'Etat. Herder et Fichte seraient à leur tour ceux qui transfèrent l'individualisme de l'individu et celui de l'Etat à celui du groupe et de la nation. Nous serions maintenant dans une phase représentant l'aboutissement final d'un long processus d'individuation qui atteint les individus et les formes d'organisation sociale dont la plus achevée est l'Etat. Ce n'est pas que ce qui vient d'être dit soit faux, mais nous ne pouvons éviter de ressentir un certain malaise. L'individualisation est un processus historique indiscutable mais le jugement que l'on porte sur nos sociétés actuelles, c'est-à-dire son aboutissement, incite à conférer à ce concept une connotation d'ordre normatif. Ceux qui ont eu l'occasion de visiter l'ex-URSS ou les USA, pour ne citer que ces deux Etats aux idéologies en principe différentes et opposées, dans un esprit autre que celui d'un 13

collectionneur de paysages, peuvent se demander où est la place de l'individu et ceci quelle que soit la forme d'institution, de parti, de syndicat officiel ou corporatiste, de minorité ethnique ou de groupe national. Dans le premier cas, l'individu ne peut pas habiter et travailler là où il veut ou dire ce qu'il veut. Pas davantage dans le second cas: essayez de marcher à pied dans certains quartiers et vous vous ferez arrêter, puis relâcher, après avoir justifié votre condition de touriste naïf. Dans le premier cas, le totalitarisme est institutionnalisé. Dans le deuxième cas, il est intériorisé (on ne peut pas expliquer autrement l'impact du maccarthysme) et l'individu obéira à des normes non écrites dictées par les media ou découlant des habitudes sécrétées par les lois du marché. Des anthropologues, de formation psychanalytique pour une bonne part (et tout particulièrement ceux qui font partie de l'école dite de la "personnalité de base"), se posent la question en des termes différents. Précisons que ce type d'analyse est motivé, en partie, depuis une cinquantaine d'années, par les phénomènes de mimétisme collectif et par le problème de la terreur institutionnalisée, et la question peut être formulée dans les termes suivants: comment se fait-il que des millions de personnes se voient entraînées dans des actions violentes impliquant l'asservissement, l'exclusion ou l'élimination physique d'autres groupes humains? Quels sont les mécanismes par lesquels de vastes ensembles humains deviennent victimes et en même temps complices de l'institution totalitaire? Ainsi, des chercheurs ont focalisé leur intérêt sur les institutions en amont, c'est-à-dire les unités les plus petites où s'effectuent la construction de la personnalité sociale de l'individu ainsi que la reproduction et la perpétuation des normes sociales. Le but avoué est de localiser les facteurs de dépersonnalisation individuelle et collective: face au totalitarisme, institutionnalisé ou intériorisé, la société ne peut résister que si elle est capable de former des individus autonomes, au sens critique développé, en d'autres termes, "individualisés".

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CHAPITRE

I

LES STÉRÉOTYPES SUR LA RÉALITÉ SOCIALE
"L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait inventé. Il Jait rêver. il enivre les peuples, leur engendre des faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution et rend les nations amères, insupportables et vaines". Paul Valery

L'autonomie du "moi" est l'un des thèmes des théories psychanalytiques, en particulier de Mélanie Klein. Le "moi" autonome est capable d'affronter la solitude et de surmonter l'angoisse de la séparation, dans notre cas, l'angoisse de se savoir "séparé" des autres quand on refuse certaines attitudes et certaines pratiques sociales. C'est dans ce sens que la définition de l'individualisme comme tendance à ne songer qu'à soi, tendance à s'affranchir de toute solidarité avec son groupe social, à développer autrement les valeurs et les droits de l'individu, que l'on trouve par exemple dans le Nouveau Larousse, relève davantage de la notion que du concept, car elle véhicule à la fois une norme éthique et une norme psychologique dont elle dénonce implicitement les déviations (l'égoïsme et le narcissisme) en laissant supposer que tout individu doit adhérer obligatoirement aux valeurs du groupe. Cette divergence d'appréciation à l'intérieur des sciences sociales nous incite à utiliser le concept d'atomisation qui relève de la tradition philosophique, et qui de notre point de vue présente l'avantage d'échapper à une polémique, qui n'aurait aucune raison d'être dans ces pages, entre les deux interprétations précédentes. L'analyse que Raymond Ledrut fait de La volonté de puissance de Nietzsche, en tant que critique radicale du totalitarisme idéaliste hégelien, va dans ce sens. Cet idéalisme sacralise la société telle qu'elle est et produit des atomes grâce à un idéal de troupeau. Nos sociétés agissent par masses homogènes, composées d'atomes tous égaux, tous très semblables, très petits, très arrondis, très

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accommodants, très ennuyeux" La désintégration du collectif et celle de l'individuel vont de pair:
"Les hommes s'égalisent et prennent leurs distances par rapport aux groupements traditionnels et par rapport aux autres individus. Le lien social est de plus en plus un rapport d'extériorité ( ). Nécessité donc d'une psychanalyse sociale pour démasquerla grégarité dissimulée et ses normes que l'on prend pour des aspirations ou des désirs personnels. L'ego n'existe pas, les atomes sont des zéros..." 2

C'est dans la décomposition de la société que le principe d'individuation s'affaiblit, car la véritable personnalité de l'individu naît de la contradiction entre la société et la culture. Mais le "moi" ne se construit pas tout seul. Il se forge dans une interaction avec l'autre. Il est en somme le résultat d'un processus dialectique: l'amour du prochain n'est possible que si l'on s'aime soi-même, mais pour s'aimer soi-même, le regard des autres est nécessaire. Il ne peut être remplacé par les miroirs narcissiques que nous offre la société fragmentée actuelle:
"Les conséquences générales sur la vie sociale et le lien social sont évidentes et visibles. Le lien social se relâche partout, non seulement dans ses contenus traditionnels, mais aussi en lui-même, dans sa force réelle. Pourquoi? Parce que les ~ns sont devenus des atomes, les autres des marginaux d'où les tentatives réactionnaires ou archaïsantes pour ressusciter le sens du troupeau " 3

C'est dans cet esprit que peut être comprise la dynamique déstructurante des sociétés modernes. D'un côté, l'idée que l'on se fait de la personne humaine n'a jamais été aussi complète et le délaissement des grands cadres de pensée totalisants, tout comme la méfiance envers tout ce qui pourrait devenir un nouveau messianisme politique, grandissent sans cesse. Mais à l'inverse, l'écart entre cette conscience et la réalité n'a jamais été aussi grand. La population qui vit en-dessous du seuil de pauvreté augmente constamment en termes relatifs et en termes absolus. La dégradation irréversible de l'environnement, la résurgence de la xénophobie, du racisme et du nationalisme dans des grands pays que, de par leur passé, l'on pouvait supposer guéris à tout jamais, leur apparition en tant que phénomène nouveau dans d'autres pays,
1. Raymond LEDRUT, L'analyse critique du lien social: Nietzsche et la situation actuelle de l'anthropologie, Bulletin de l'AISLF, n° 4, Génève, 1987, p. 41 2. Ibid. p. 42 3. Ibid. p. 45 16

qui, de par leur passé historique, en paraissaient fort éloignés, la menace de conflits frontaliers en Europe orientale, n'incitent pas à l'optimisme. Mais quel est le rapport avec l'atomisation des sociétés modernes? C'est parce que plus le processus d'atomisation sociale s'accélère, plus les phénomènes de masse s'amplifient et le nationalisme en est aujourd'hui l'exemple le plus représentatif. Nous assistons actuellement à la disparition des structures collectives traditionnelles (syndicat, paroisse, quartier, etc,), qui, quelles qu'aient été leurs limites, sécrétaient des pratiques normatives spécifiques. Ortega y Gasset, témoin des mouvements totalitaires et des agissements anti-parlementaires des années vingt, décrit cette désintégration: l'homme et la femme modernes se croient uniques, mais ils sont manipulés. Chaque atome est avant tout une unité de production et de consommation, mais aussi la première cellule de reproduction idéologique. Ce que certains appellent "idéologie moderniste" fait croire que tout individu est différent, mais celui-ci, au lieu de développer son "moi" (dans le sens psychanalytique du terme), ne fait que développer son narcissisme, et de ce fait il s'infantilise. En s'infantilisant, il ne peut ni ritualiser, ni intégrer ce que l'éthologie humaine appelle les "mécanismes inhibiteurs" (qui ne doit pas être confondu avec l'inhibition et avec le refoulement du discours psychanalytique), c'est-à-dire l'ensemble des réflexes conditionnés qui vont dans le sens de la conservation de l'individu, du groupe et de l'espèce. La publicité envahissante est l'un des maîtres d'œuvre de la désacralisation générale et indiscriminée de ces valeurs normatives. Le système socio-économique des sociétés occidentales est orfèvre dans l'art de tout uniformiser, du cadre de vie aux pratiques de consommation les plus banales tout en inculquant la nécessité de différenciation qui ne peut se réaliser que de manière quantitative et symbolique, dans la mesure où le public est constamment incité à consommer des "hauts de gamme" ou des produits nouveaux de plus en plus chers, seuls moyens capables de dispenser une illusion de différenciation. Cette uniformisation, cet embrigadement crématistique atteignent en premier lieu les couches sociales plus défavorisées (le taux d'endettement des ménages, en France comme aux EtatsUnis, ne cesse d'augmenter), mais phénomène plus inquiétant, il contamine et endort l'esprit de ceux dont on aurait pu penser qu'ils constituaient un îlot d'opposition irréductible au système. La critique du processus de désintégration sociale s'éteint au rythme de la disparition de la scène intellectuelle et artistique de ceux qui constituaient un dernier rempart de lucidité. Ainsi apparaissent de nouveaux modèles (les "Golden boys"), de nouvelles pratiques de 17

rationalité macro-économique (les politiques monétaristes), la sacralisation de la rentabilité, au prix du démantèlement des services publics et de l'augmentation incontrôlable du chômage, due essentiellement à la course à la productivité. Et de nouvelles têtes pensantes médiatiques font leur apparition 4. Les groupes humains s'organisent pour échapper à la standardisation collective des sociétés modernes, en créant des associations spécifiques, qui sont plus qu'un réflexe "tribal" comme certains sociologues vitalistes, qui semblent faire table rase des connaissances accumulées depuis un siècle, voudraient nous le faire croire. Le monde associatif n'a jamais été aussi développé, et de nouvelles pratiques de loisirs et culturelles voient le jour. Mais si ce tissu associatif, mobile, ponctuel et parfois socialement hétérogène est le cadre de défense et de prise de conscience des spécificités humaines, il est aussi parfois celui qui crée de nouvelles idéologies sectorielles (le "corporéisme" ou ensemble de pratiques et d'attitudes consistant à sacraliser le narcissisme corporel, certaines pratiques alimentaires censées protéger la santé, certaines pratiques de médecine parallèle, etc.). Celles-ci, tout en donnant une illusion de différence, sont totalisantes, et, dans la mesure où elles impliquent souvent des formes de consommation spécifiques, ne font que renforcer le système contre lequel elles s'insurgent. Parfois elles constituent, et ceci est une stratégie classique, le premier maillon d'implantation d'idéologies plus globales, qui prennent pour cibles des individus ou des populations socialement fragiles. C'est le cas des sectes et des mouvements nationalistes. Notre imaginaire social tend à interpréter de manière définitive certains faits et certains comportements collectifs. Les mots et les images sont tellement porteurs de sens qu'ils permettent d'effectuer, surtout dans les media, des raccourcis discursifs rapides, sans lesquels l'information deviendrait indigeste. Redéfinir constamment certains mots est inutile quand le groupe qui les utilise est plus ou moins conscient de leur ambigüité. Le problème est que personne, ni aucun groupe, mis à part le domaine des sciences et des techniques, ne dispose du monopole des concepts et ceux-ci, tels des filets d'eau s'échappant d'un étang, se banalisent et
4. Dans le Figaro Magazine du 21 mars 1992, un sociologue connu écrit, dans un article publicitaire en l'honneur d'un briquet fort repandu: La vogue des briquets Z.. traduit manifestement, au niveau de la consommation, le nouveau sacre de l'idéologie méritocratique et entrepreneuriale. Ce qui est consommé à travers ZoO"c'est plus que l'American Way of Life. c'est notre cosmologie démocratique et capitaliste, notre univers où chacun doit devenir responsable de lui-même. Quand un intellectuel reconnu se prête à de telles pratiques. il ne faut pas s'étonner qu'au nom de la désacralisation de valeurs dépassées. on arrive aux discours les plus outranciers. 18

deviennent des outils comportant des connotations soit moralisantes, soit stigmatisantes. Par exemple le mot "bourgeoisie" qui désignait à un moment donné de l'analyse économique un statut social et économique, est devenu un mot dénotant une attitude morale. Le "fascisme", qui se réduisait à une forme élaborée du nationalisme totalitaire parmi d'autres, est maintenant synonyme de dictature conservatrice Le "peuple basque" comporte pour les nationalistes conservateurs une connotation raciale et confessionnelle, mais chez les nationalistes marxisants, il était synonyme de "peuple travailleur basque". Les "bourgeois" basques étaient donc des Espagnols, et les ouvriers qui n'étaient pas attirés par le nationalisme, des "bourgeois", donc des Espagnols. Le nationalisme utilise à son profit tout un catalogue de mots construits dans d'autres lieux et en d'autres circonstances tels des instruments que l'on sort ou que l'on range dans un placard au gré des situations. Le nationalisme actuel a, en outre, un auxiliaire puissant: l'imaginaire collectif. Dans cet imaginaire, il y a quatre éléments, à savoir: 1) la sacralisation des masses, 2) l'imprégnation immédiate, 3) le décalage temporel entre le discours et les faits et 4) les réflexes que nous nommerons néoteniques. Par sacralisation des masses nous appelons le fait de présupposer qu'elles sont vecteur de progrès, qu'elles sont uniquement victimes d'exploitation et qu'elles sont jeunes. Un survol, même superficiel, du discours nationaliste (mais il n'est pas le seul) le montrera aisément. Pourtant, sans aller jusqu'à affirmer que c'est tout le contraire, ce présupposé ne supporte pas l'analyse des faits historiques et d'innombrables exemples le prouvent. Les masses ne sont pas particulièrement porteuses de progrès. Les timides réformes de Stolopyne, ministre de Nicolas II, échouèrent en partie à cause de l'ultraconservatisme des masses paysannes russes encadrées par le clergé, lesquelles faisaient une guerre larvée contre les paysans qui optaient pour la liberté de travail. Les fascistes et les nazis furent portés au pouvoir par les masses (les SA étaient pour une grande partie des transfuges des mouvements ouvriers)5, et par les jeunes. Si l'idéologie franquiste était archaïsante, les mouvements basco-carlistes qui étaient, avec la Légion étrangère espagnole, la colonne vertébrale du soulèvement, et les phalangistes, étaient composés de jeunes exaltés. Les syndicats corporatistes nord-américains sont des modèles réactionnaires et, en Europe, les revendications catégorielles leur emboîtent le pas. Le nationalisme ethnique contemporain se plaît à nous montrer des foules et n'hésite pas à fabriquer des enquêtes
5. J. AMSLER, Hitler, Le Seuil, 1963. Voir en particulier le chapitre consacré à Roehm. 19

prouvant l'adhésion collective à la cause nationale. La masse légitime le nationalisme aux yeux de ses partisans et de ses adversaires. Ce n'est pas par hasard que la première démarche du nationalisme, quand l'adhésion populaire n'est pas encore acquise, est le contrôle des associations. Cette sacralisation des masses est de claire filiation judéo-chrétienne: du peuple élu de Dieu, l'on passe aux personnes élues de Dieu, et les déshérités (le peuple), sont prédisposés à cette élection (ce qui ne les empêcha pas de se faire massacrer dans les cirques, objets de réjouissances "populaires" des Romains). Elle se perpétue dans un but de contrôle idéologique de la société, par le catholicisme, qui aime particulièrement les spectacles religieux de masse, et par l'orthodoxie égalitariste slave. L'idéologie marxiste et les mouvements révolutionnaires constituent leur prolongation et le résultat est la formation d'un surmoi collectif subliminal, légitimateur chez les uns, inhibiteur chez les autres. Il existe chez l'être humain un phénomène que les spécialistes du comportement peuvent aisément expliquer, qui se produit lors d'un événement en relation avec l'émotivité, et qui consiste en une tendance à l'effacement de la sensation précédente.

Si un enfant habitué à jouer avec son chien se fait mordre, ce
traumatisme lui fera oublier plus ou moins les souvenirs agréables de son chien et il aura tendance à manifester de la peur ou une forte appréhension envers la race canine. Ce type de comportement est encore plus fort chez les espèces animales, et ceux qui travaillent au dressage des animaux savent comme il est important d'éviter les mauvais réflexes d'un animal avant que celui-ci ne devienne adulte. C'est ce que nous appelons l'imprégnation immédiate. Dans l'imaginaire collectif, certains faits historiques, de par leur caractère particulièrement horrible et tragique, font oublier des événements antérieurs, parfois tout aussi horribles et tragiques. Dans la guerre yougoslave, dont nous ne savons s'il faut l'appeler civile, interethnique ou internationale, le massacre de Croates à Bukovar, ou celui dans les camps de concentration serbes où des Bosniaques agonisent, font oublier le massacre des premiers par les "oustachis" croates, et l'engagement des Bosniaques chez ces derniers ou en tant que mercenaires chez les nazis, lors du dernier conflit mondial. L'occupation soviétique de la Lettonie oblitère l'engagement massif, sans égal ailleurs, des Lettons du côté allemand. Le bombardement de Guernica cache les pratiques raciales des nationalistes basques avant la guerre civile. La politique anti-koulak pratiquée par Staline, qui se solda par des centaines de milliers de morts en Ukraine, masque les massacres de Petlioura pendant la guerre civile. La liste pourrait s'allonger. Cette imprégnation immédiate joue aussi un double rôle celui de servir d'écran justificatif des comportements à venir, dans 20

une stratégie nationaliste visant une partie de la population habitant le même territoire, et celui de la fabrication d'icônes ou symboles qui polarisent et alimentent l'imaginaire national. La guerre que mènent les Géorgiens contre les Ossètes et contre les Abkhazes, l'état d'abandon et de ségrégation des populations slaves en Lettonie et en Estonie, l'oppression du peuple palestinien, la stratégie de "décontamination" menée par les nationalistes basques auprès des non-basques dans les années trente, correspondent au premier cas; l'exacerbation parfois saint-sulpicienne de certains faits (le je me souviens des nationalistes québecois) correspond au deuxième. Les médias, dans leur pratique de l'image, ou de la nouvelle immédiate, marchandise sujette à une rotation rapide, ne permettant pas d'aborder un problème dans sa continuité ni d'assurer une continuité informative de l'événement et en laissant l'information inachevée, ne font que renforcer la perte de dimension de la longue durée des faits. Bien que l'histoire ne se répète pas, comment expliquer autrement le manque de clairvoyance des gouvernements européens envers la désintégration de la Yougoslavie, sinon comme l'effacement de la mémoire de longue durée? Par décalage temporel entre le discours et les faits, nous entendons la pratique consistant à analyser un phénomène ou des pratiques sociales qui évoluent dans le temps, avec des critères et des méthodes qui s'appliquent uniquement aux premiers moments, ou aux premières phases de ces phénomènes ou de ces pratiques. L'analyse la plus pertinente est fournie par Pierre-André Taguieff, dans ce qu'il appelle la misère du discours antiraciste, qui semble figé dans l'analyse et la dénonciation des pratiques racistes d'avant la guerre sans tenir compte de ce que ces discours et ces pratiques ont évolué, se sont diversifiés et se sont moulés subtilement dans des pratiques quotidiennes en apparence anodines. La dénonciation, avec des arguments dépassés, d'un phénomène qui évolue, crée parfois, de par sa naïveté, l'effet contraire. La suppression des mesures discriminatoires envers la communauté noire nord-américaine, l'imposition de quotas dans les universités et ailleurs, non seulement n'ont fait disparaître le racisme et la ségrégation raciale que du point de vue formel, mais elles les ont accentués en faisant passer le discours et la pratique racistes à un niveau différent, beaucoup plus difficile à déraciner. La défense des droits des minorités en Europe, avec des arguments anticolonialistes classiques, au mépris d'une analyse différentielle qui pourrait démontrer le contraire dans beaucoup de cas, l'ignorance du fait que tout discours différentialiste, aussi victimiste soit-il, ne peut être que mixophobe, et qu'aucun racisme ni oppression ne sont l'apanage exclusif des grands Etats, sont source de confusion et de dichotomies abusives. Les mouvements 21

et revendications sociales et politiques sont, trop souvent encore, jugées de gauche ou de droite au mépris du caractère suranné et inopérant de cette distinction. Par néoténisation, terme d'origine éthologique, nous entendons le fait de perpétuer les traits morphologiques, et de personnalité, infantiles. Chez les animaux, ces traits permettent d'assurer la protection et la survie d'une portée. Les fabricants de jouets et les réalisateurs de bandes dessinées et de dessins animés, en exagérant ces traits chez leurs personnages (fronts bombés, joues et lèvres proéminents, nez à peine esquissés, etc.), utilisent ce mécanisme inné à des fins commerciales. Tout ce qui est petit attire la sympathie, que ce soit au niveau des contes et des légendes, du David contre Goliath, comme des petits ensembles humains. Tout ce qui est petit ou réduit est une victime en puissance et ne peut constituer une menace. Le Pays basque, les communautés pyrénéennes de jadis, le Haut-Adige, la Slovénie, l'Estonie et la Lettonie, sont imaginés comme des cartes postales, des maisons dans de petites vallées ou des bocages idylliques. En aucun cas on ne les imagine comme des grands centres de production et de rayonnement économique dépassant largement les limites géographiques de l'ethnie. En aucun cas l'on n'envisage que ces nationalismes dits ethniques ont parfois fait disparaître des cultures préexistantes ou qu'ils refusent, à leur tour, le droit à la différence à leurs propres minorités6.

Un terme aux multiples significations
Gellner et Hobsbawm ont démontré l'imprécision totale du terme "nation". Esquissons maintenant brièvement quelques aspects sociologiques sous-jacents à cette imprécision. Avant la Renaissance, le terme "nation" exprime une différenciation perceptible de manière immédiate. Dans la Bible l'on différencie le peuple juif, communauté d'individus d'origines géographique et culturelle très diverses, qui se forge une identité commune autour d'une croyance et autour des lois dérivées de celle-ci, des nations de gentiles. lesquelles se caractérisent par le polythéisme et l'idôlatrie. C'est donc une diftërenciation religieuse qui se prolongera sous l'appellation de "peuple chrétien", jusqu'à la fin du Moyen Age. L'Eglise, le Pape en tête, est l'autorité suprême qui légitime et sacralise en même temps le pouvoir, très
6. En Estonie et en Lettonie, on ne reconnaît pas le droit au bilinguisme, ni le droit d'être de culture russe tout en ayant la citoyenneté estonienne ou lettone. En Géorgie, les noms des rues qui autrefois étaient en deux, voire en trois langues selon l'emplacement géographique des villes (en géorgien et selon les cas, en russe, en ossète ou en abkhaze), sont maintenant en géorgien. 22

nominal, du roi. Toute désobéissance au Pape impliquait, et l'épisode de Canossa le montre, la déposition du roi ou de l'empereur. C'est le Pape qui, en dernière instance, décide des croisades du "peuple" chrétien contre les infidèles. Mais cet édifice se lézarde lentement, parfois de manière violente. Le roi d'Aragon, venant défendre ses vassaux albigeois, ne craint pas l'excommunication qui ne remet pas en cause son pouvoir. Mais le plus souvent de manière pacifique: la monarchie castillane, dont les sujets sont de culture et de religion différentes, n'a pas un caractère sacré, mais relève d'un pacte avec la noblesse et avec les villes. Les premiers rois castillans se considérèrent très tôt affranchis de l'autorité impériale et papale, car la terre ayant été conquise par l'épée, la légitimité du roi était basée non sur son onction avec les huiles saintes mais sur sa capacité à défendre ses sujets. Bien que le principe héréditaire existe, la succession royale se fait par élection et chaque nouveau roi doit effectuer un échange de serments avec le peuple, la noblesse, les prélats et, bien sûr les Cortes, ou parlements. D'autre part, s'il ne remplit pas son contrat, le roi peut, en principe, être déposé. L'Ecole des traducteurs de Tolède, outil essentiel à la redécouverte de l'Antiquité classique, la création des universités où ces textes sont étudiés, le développement des axes commerciaux aux ramifications lointaines et aux villes peuplées de gens d'origines très diverses font réapparaître le terme latin natio, mais avec une connotation différente. Dans l'Empire romain, ce terme implique une notion d'éloignement géographique désignant les peuples à l'extérieur des frontières de l'Empire, par opposition à celui de citoyen romain, ce titre conférant un statut indépendant de l'origine ethnique de l'individu. Dans les universités des villes très importantes, dans les riches villes flamandes et hanséatiques, entièrement gouvernées par des marchands, l'on désigne ainsi les personnes parlant une langue différente et qui cohabitent en fonction de leurs origines géographiques. A l'intérieur des limites territoriales d'un royaume s'opère alors une double distinction: les sujets du roi et les natio, les autres. Mais l'on utilise aussi, du moins en France, les termes de nation picarde ou de nation bourguignonne et cela correspondait à la perception d'une différence linguistique et à la reconnaissance d'un passé collectif à l'extérieur des frontières du royaume. La menace turque fait naître les termes de nations chrétiennes et Chrétienté, notion mythique découlant d'une foi et qui laisse intacte la souveraineté de chaque royaume. Le pouvoir papal se réduit maintenant, vers la fin du XV ème siècle, au droit nominal d'intervenir dans certains domaines temporels, ceux qui peuvent impliquer des problèmes d'ordre religieux. L'expansion ottomane en Europe centrale et les guerres de religion donnent lieu à une 23

dernière tentative supranationale et à la réapparition du terme barbare. Les nations chrétiennes doivent surmonter leurs différences doctrinales et agir ensemble contre l'infidèle, et l'Empereur, Charles Quint, à l'instar du Pape au Moyen Age, doit représenter l'autorité suprême. Mais les tentatives de conciliation ayant échoué, le Concile de Trente consacre ainsi non seulement les divisions entre chrétiens, mais aussi la suprématie définitive du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. D'autre part, ces tentatives échouent parce que dans le corps social, les idées individualistes, mettant l'accent sur la différenciation entre les personnes, sont déjà bien implantées. Erasme, penseur fondamentalement catholique, prône un christianisme intérieur qui s'accommode de la perte de l'emprise temporelle du Pape, et les théologiens catholiques, après le Concile de Trente, développent la casuistique, signe de l'individualisation de la foi. Les villes depuis quelques siècles déjà, sont les lieux où l'on fait l'apprentissage de la différence. Dans les zones périphériques, à l'écart de ce que Fernand Braudel appelle les économies-mondes7, la nationalité, quelle que soit la connotation que l'on donne à ce terme, n'a pas encore un grand sens. Prenons par exemple le cas des relations transpyrénéennes. Pendant plusieurs siècles, les populations montagnardes du versant septentrional, ainsi que celles du piémont et des plaines immédiates sont l'objet d'une émigration massive vers la Couronne d'Aragon et la Couronne de Castille. Quand l'implantation de ces populations se fait dans les campagnes, la différenciation nationale est marginale. En Espagne, les procès ecclésiastiques et les minutes notariales font davantage référence au village de naissance et à défaut, à la région proche ("Béarnais", "Commingeois", etc.). Il est vrai aussi que ces immigrants, établis dans les campagnes ou dans les petites villes, ne font que combler un vide démographique très grand, et leurs occupations (laboureurs, meuniers, domestiques, etc.) ne favorisent pas la constitution de clans ou de filières. Cette population allogène, qui constitue entre le quart et le tiers de la population totale de l'Aragon8, n'hésite pas à faire cause commune contre le roi de France, lors des guerres entre les deux pays. Notons que, pendant l'Ancien Régime, des nobles, des eclésiastiques, et même parfois des mercenaires (le régiment wallon en Espagne) se

7.

Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle. économie et capitalisme. XVeXVllIe siècle, vol. 3 : Le Temps du Monde, Paris, A. Colin, 1979, pp. 10-80. 8. La littérature sur les étrangers en Espagne est très abondante, spécialement pour les Français, et il serait impossible de constituer un échantillon de base. Citons néanmoins J'ouvrage collectif Les Français en Espagne à l'époque moderne. (XVIO-XVllIo siècles) , Editions du CNRS, 1990, qui est le dernier apport sur ce vaste sujet, et qui fournit une bibliographie exhaustive par région. 24