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Les Noirs de l'Elysée

De
361 pages
Situé au coeur des réseaux, l'Elysée paraît tout à la fois comme palais de la République française et agence de recrutement et de soutien aux dictatures africaines. De l'installation au pouvoir des dictateurs africains à la vente des vertus des droits de l'homme, du conservatisme français au soutien d'une parodie de démocratie en Afrique, l'auteur de cet ouvrage-bilan s'est livré à un travail de repérage du paradoxe, du double langage et des trajectoires secrètes qu'empruntent les élites de la Françafrique pour empêcher le peuple africain de s'émanciper.
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À Barack Obama, « Nous devons partir du principe qu’il revient aux Africains de décider de l’avenir de l’Afrique », avez-vous déclaré devant le Parlement du Ghana, le 11 juillet 2009. Mais nous devons aussi partir du constat que les puissances occidentales qui installent au pouvoir des dictateurs corrompus qu’ils soutiennent dans une parodie de démocratie mettent un frein considérable à toute possibilité de décollage de l’Afrique. Le peuple opprimé de toute l’Afrique vous convie ainsi de l’aider à lever les barrières de la dictature et de la corruption afin qu’il prenne en main son destin.

Introduction
La naissance, en 1958, de la Ve République française marque aussi celle de la place prééminente du Président de la République1, conformément aux vœux du général de Gaulle. Il est investi des pouvoirs que n’avaient pas ses prédécesseurs de la IIIe et de la IVe Républiques qui, eux, ne disposaient que des pouvoirs honorifiques. C’est, profitant du rôle et du pouvoir de faire changer les choses après tant d’années où le chef de l’État était réduit à n’exercer qu’une magistrature morale qu’il eut l’idée géniale, dans la redistribution des pièces du Palais de l’Élysée, d’en réserver une spécialement à la gestion des colonies de l’Afrique noire. Après avoir construit des tribus opposées les unes aux autres, les officiers et les préfets français chargés de diriger les colonies d’Afrique noire ont bien souvent choisi les moins puissantes donc les plus dépendantes des interventions extérieures pour administrer ces pays. 1960, la France accorde l’autonomie administrative à ses anciennes colonies d’Afrique noire en ayant imposé dans la plupart des pays des régimes politiques structurés autour d’une ethnie ou d’un clan minoritaire. Une organisation d’origine géographique et familiale s’arroge ainsi le pouvoir en se soutenant selon un modèle de fonctionnement clanique. Francophiles au point de prendre position pour la transformation de leurs pays en départements français, la plupart d’entre eux ont été renversés par des militaires. Mais, il appartenait à la France quand le coup d’État n’était pas à son initiative de décider du remplacement ou non du chef de l’État, de la prise du pouvoir ou non par le militaire putschiste2. C’est ainsi que Fulbert Youlou, premier président du Congo-Brazzaville, décrié pourtant par les révolutionnaires de son pays comme une « marionnette » de l’excolonisateur, fut renversé par un mouvement populaire encadré par les militaires et les syndicalistes. Lâché par le général de Gaulle, son appel au sauvetage du régime par l’intervention de l’armée française n’était pas entendu. En revanche, Léon Mba, premier président du Gabon, avait été renversé, dans la nuit du 18 au 19 février 1964, par des militaires qui avaient porté au pouvoir son adversaire depuis l’époque coloniale, Jean-Hilaire Aubamé. La France, qui n’était pas
1 Revue française de science politique, 1959, Michel Debré, Nicholas Wahl, Naissance de la Cinquième République : analyse de la constitution, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1990, 242 p. 2 Olivier Rouquan, Régulations et stratégies présidentialisées sous la Ve République, édit. Connaissances et savoirs, 2005, 909 p.

intervenue jusque-là dans les affaires du pays, avait réagi vigoureusement. En quelques heures, un commando de parachutistes français avait restauré Léon Mba, qu’on s’était ensuite employé à consolider, notamment en mettant à sa disposition, comme conseiller politique, un homme des services secrets français, Guy Ponsaillé. On peut multiplier les exemples qui ont toujours, depuis les années 1960, laissé Paris intervenir ou non suivant que le régime à sauver était manipulable à souhait ou non par l’Élysée. Les civils qui ont survécu aux putschs militaires se sont associés à ces derniers pour serrer les rangs à l’entrée de l’Élysée. L’année 1965 aurait pu être celle d’un tournant décisif de libération effective des anciennes dépendances, du moment où cette date marqua la première élection du Président de la République au suffrage universel direct, si l’on avait laissé aux Français le choix de s’impliquer dans les rapports avec leurs anciennes colonies. Mais, en donnant aux Français la liberté de choisir leur président de la République, le général de Gaulle confisqua celle des Africains, depuis leur statut de dépendance jusqu’à la prétendue souveraineté. Dans une phrase tronquée en 1962 où il déclara que « La clé de voûte de notre régime, c’est l’institution d’un Président de la République désigné par la raison et le sentiment des Français pour être le chef de l’État et le guide de la France1 », il aurait pu conclure : « L’élu des Français s’investit de pleins pouvoirs individuels d’imposer aux Africains les dirigeants de son choix... » Pour avoir immiscé sur le même moule Africains et Français, de Gaulle a fait peser aux uns et aux autres le poids de la Constitution qui a fait de lui le garant de la continuité de l’État, de l’intégrité du territoire et de l’indépendance nationale2. Il a défini, avec son gouvernement, l’orientation générale de la politique intérieure et extérieure du pays. Son successeur, Georges Pompidou, enfonça le clou et estima qu’il revenait au président de la République de « donner les impulsions fondamentales, de définir les directions essentielles et d’assurer le bon fonctionnement des pouvoirs publics, à la fois arbitre et premier responsable national ». Un rôle de premier responsable demeuré d’autant vrai pour les Français que pour les Africains d’anciennes dépendances. Tous les autres successeurs à l’Élysée se font moutons et appliquent la règle à la lettre.

1 Jean-Paul Jourdan, Bernard Lachaise, Documents d'histoire contemporaine, Presses Universitaire de Bordeaux, 2000, 280 p. 2 Bernard Branchet, Stéphane Rials, Contribution à l'étude de la constitution de 1958 : le contreseing et le régime politique de la Ve République, L.G.D.J., 1997, Université du Michigan, 307 p.

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L’Élysée, blanc Palais et noire Cellule
L’hôtel particulier qui a ensuite pris le nom de Palais de l’Élysée, situé au 55 rue du Faubourg-Saint-honoré à Paris dans le VIIIe arrondissement, dont l’architecture a été largement modifiée au cours des siècles, est la résidence officielle du chef de l’État français, siège de la Présidence et de la diplomatie avec les chefs d’État africains d’anciennes colonies françaises. Il existe dans cet hôtel une pièce spécialement réservée à la gestion des anciennes colonies françaises d’Afrique noire : la Cellule africaine de l’Élysée. La Cellule africaine de l'Élysée est un groupe de collaborateurs proches du Président de la République chargés de veiller à la sauvegarde des intérêts de la France en Afrique1. Ce groupe a été créé dans les années 1960, au moment des indépendances, et dirigé par Jacques Foccart, qui coordonnait l'action d'un vaste réseau d'hommes politiques, de diplomates, d'hommes d'affaire français et africains. À ce double titre, cet hôtel particulier est un lieu hautement symbolique de la République française et de son histoire commune avec l’Afrique. Une histoire mouvementée d’autant par son architecture, par la succession de propriétaires que par la dépendance des chefs d’État africains d’anciennes administrations coloniales. Si, pour la France, cet hôtel particulier est classé monument historique2, pour l’Afrique, il reste encore un enjeu de luttes pour ses libertés fondamentales. Libertés fondamentales enserrées dans des réseaux opaques d’un système néocolonial appelé « Françafrique », et qui, au nom des intérêts français, accorde des privilèges illimités aux dirigeants africains au détriment des populations locales. Plus particulièrement à ceux d’entre eux qui, au sein de la classe politique française de gauche comme de droite, ainsi que de ses anciennes colonies d’Afrique noire, sont unis par la gestion du gaullisme et de l’héritage de Jacques Foccart. Ce dernier reste la référence incontournable dans la constitution des équipes de travail chargées de mettre en œuvre la diplomatie d’influence pratiquée vis-à-vis de l’Afrique par tous les chefs d’État, depuis de Gaulle jusqu’à Sarkozy. Un Sarkozy qui face aux énormes enjeux politiques et financiers de l’héritage s’investit plus à la concorde familiale qu’à une rupture mort-née. Aussitôt élu, il a pris soin de ne ni clamper ni nouer le cordon ombilical, ce qui a permis d’éviter l’arrêt de la circulation sanguine entre le père fondateur, Foccart, et le bébé qu’il semblait encore être au sein de la Françafrique. D’où le recours fait à Jacques Toubon, membre de l’ex-équipe de Jacques Foccart. Il faut noter en effet que Jacques
Claude Wauthier, Quatre présidents et l'Afrique : De Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing, Mitterrand : quarante ans de politique africaine, Seuil, 1995, 717 p. 2 Roland Pozzo di Borgo, Les Champs-Élysées : trois siècles d'histoire, édit. de La Martinière, 1997, 399 p.
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Toubon est président du Club89 devenu le « Club de réflexion de la majorité présidentielle » à une époque où le Secrétariat général de ce mouvement politique, qui mobilisait pour Jacques Chirac, était feu Maurice Robert, l’homme de l’ombre de Jacques Foccart. Le « monsieur Afrique » de ce mouvement était alors Robert Bourgi1, aujourd’hui le Foccart pur sang de Nicolas Sarkozy, aux côtés du Secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant. C’est donc à Jacques Toubon que Nicolas Sarkozy a chargé de préparer l’initiative « 2010, année Afrique », pour fêter le 50e anniversaire de la Françafrique. Autre Noir de l’Élysée au service de Nicolas Sarkozy, Patrick Balkany, député-maire de Levallois qui, lui aussi, était déjà bien impliqué dans la famille Foccart notamment en 1994 pour le compte du Premier ministre, Édouard Balladur. Du doyen Omar Bongo au maréchal Mobutu en passant par le doux Biya, il sillonnait Libreville, Gbadolité, Yaoundé... sans avoir besoin d’un plan de la ville. Sarkozy a pris tout le goût qui lui manquait de l’Afrique et en a découvert les merveilles. Entouré des africanistes comme l’ancien ministre Olivier Stirn chargé de mission pour la liaison entre l’Union pour la Méditerranée (UPM) et l’Union Africaine (UA) , Alain Bauer ancien Grand maître du Grand Orient de France (GOF) , Bruno Joubert, Rémi Maréchaux, Romain Serman, le général de brigade Didier Castres, le directeur Afrique du Quai d’Orsay, Nathalie Delapalme ou l’ambassadeur, Louise Avon, chargée de rédiger le rapport sur la « rénovation des sommets Françafrique »... plus malin serait celui qui trouvera dans la configuration les pistes d’une rupture. Sur le chemin de la mondialisation qui a laissé la France portes ouvertes à la réconciliation avec l’Allemagne, à l’Europe monétaire ou à l’Amérique de Barack Obama, seule l’Afrique ne semble pas avoir le droit de s’ouvrir la porte aux libertés et droits de l’homme. Rien de plus accablant qu’un mariage incestueux. En signant le privilège du partenariat avec son colonisateur, l’Afrique ne s’imaginait-elle pas qu’un colon n’a pour seule obsession qu’une relation fusionnelle : de maître à esclave ? Ne connaît qu’un seul mode de partage : le partage inégal ? N’a qu’une seule logique d’échange : l’exploitation ? Ne sait se servir autrement que par le pillage ? N’incite le camp adverse pour mieux en tirer profit qu’à la barbarie, aux violences et à la mal gouvernance ? Des oublis qu’elle paiera au prix fort.
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Le retour du refoulé françafricain sous la présidence de Nicolas Sarkozy s'est opéré en deux actes : à Paris, puis à Libreville (Gabon). Le premier a le charme discret des réunions de famille. Le palais de l'Élysée sert de cadre. Le 27 septembre 2007 au soir, en présence de plusieurs ambassadeurs africains, de la fille du président gabonais Omar Bongo et du fils de son homologue sénégalais Abdoulaye Wade, Nicolas Sarkozy fait Robert Bourgi chevalier de la Légion d'honneur. Avocat né à Dakar voici 63 ans, il sert de missi dominici officieux tant aux présidents africains que français depuis des décennies. Il est le dernier héritier direct de Jacques Foccart, le patron historique des réseaux gaullistes en Afrique.

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Un coffre-fort des droits et libertés des peuples africains
Personne n’imaginait que l’actuel Faubourg Saint-honoré qui, au XVIIIe siècle, n'était encore qu'une plaine traversée de pâturages, de cultures maraîchères et de quelques maisons au toit de chaume1, deviendrait le lieu des enjeux entre les intérêts d’un État la France et le triste sort de tout un souscontinent l’Afrique noire francophone. Quel flair maléfique a donc eu le neveu par alliance d'André Le Nôtre, l'architecte Armand-Claude Mollet, possesseur du terrain, de l’avoir vendu en 1718 à Henri-Louis de la Tour d'Auvergne, comte d'Évreux ? Pourquoi l’hôtel qu'Armand-Claude Mollet eut la charge d'y construire la résidence du comte d'Évreux2, se transforma-t-il en un palais pas comme les autres ? Était-ce dans l’intention de Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, qui l'acheta en 1753 à la mort du compte d’Évreux ? Ou bien dans celle de Louis XV à qui elle légua cette résidence à sa mort ? Ou bien encore dans celle du financier Nicolas Beaujon qui l’acheta en 1773 ? Ou alors dans celle de Louis XVI à qui ce dernier la céda en août 1786 sous réserve d’usufruit ? De la cousine de celuici, la duchesse de Bourbon, qui l’acheta en 1787 et la donna le nom de sa propriétaire « Hôtel de Bourbon » ? Des Hovyn qui s’en portèrent acquéreurs aux enchères quand la duchesse de Bourbon s’exila en Espagne ? De Joaquim Murat, maréchal de France, prince d'Empire, qui se porta acquéreur suite à sa vente organisée, en 1805, par la fille d'Hovyn pour faire face à ses dettes ? De l’empereur Napoléon qui reçut de Murat (nommé roi de Naples en 1808) l’ensemble de ses propriétés en France dont l’Élysée, qui prit alors le nom d’Élysée-Napoléon ? D’Alexandre qui prit possession de la demeure durant l’occupation de Paris par les Alliés avant de la mettre à la disposition du duc de Wellington en novembre 1815 ? Du duc de Berry, neveu de Louis XVIII, qui la lui attribua à l’occasion du mariage de ce dernier avec Marie-Caroline de Bourbon-Sicile quand, en 1816, l’Élysée entra définitivement dans les biens de la Couronne ? De Louis-Philippe qui prit possession du Palais en 1820 et, jusqu’en 1848, en fit la résidence des hôtes étrangers de la France en visite à Paris ? Du prince-président Louis-Napoléon qui s'y installa le 20 décembre 1848, avant de disposer du Palais des Tuileries en 1852 ? Pourquoi ô diable cette saga de successions commencée pendant la Révolution et se poursuivit jusqu’à l’arrestation de la duchesse de Bourbon en avril 1793 ne fit-elle pas du Palais national une résidence principale de Mikhaïl Gorbatchev, qui y aurait
René Huyghe, Les Champs-Élysées et leur quartier, Délégation à l'action artistique de la ville de Paris, 1988. 2 Jean Vatout, Souvenirs historiques des résidences royales de France, F. Didot frères, 1852, vol. 3, La New York Public Library, 19 avr 2007.
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soufflé le vent de la perestroïka ? Ou bien celle de Nelson Mandela qui, seul détiendrait le secret du pardon et de la réconciliation des races ? Ou, enfin, celle de Barack Obama qui disposerait du courage politique pour y enrayer le conservatisme et apporter le changement ? La décision royale du 14 août 1765 a pourtant réussi à mettre la demeure à la disposition des Ambassadeurs extraordinaires séjournant à Paris pour y faire la présentation des tableaux des Ports de France1 commandés par Louis XV à Joseph Vernet, jusqu’à la transformer en Garde-meubles de la Couronne, trois ans plus tard. Cette résidence aurait pu demeurer le siège de la Commission de l’Envoi des lois et l’imprimerie du Bulletin des Lois qu’elle était devenue en 1794, ou le dépôt national de meubles provenant des saisies d’émigrés ou de condamnés. En tout cas l’Hôtel Bourbon aurait dû garder son utilité grâce à laquelle il prit, en 1797, le nom de l’Élysée, par référence à la promenade toute proche, à savoir, un lieu de bals populaires organisés dans les salons et le jardin. Devenu désormais la résidence officielle de tous les présidents de la République française après la chute de l’Empire, plus aucun locataire du « Palais national » n’a été capable d’humaniser la pièce qui dans la distribution des pièces pour répondre aux nouvelles exigences de la fonction présidentielle était réservée à la gestion coloniale des États africains2. Le sort de l’Afrique noire francophone a été ainsi scellé... pour l’éternité, semble-t-il. En un demi-siècle de Françafrique, la France des valeurs démocratiques, des donneurs de leçons sur les libertés et les droits de l’homme, peut toujours être fière d’elle d’en avoir suffisamment données pour « aider » ses anciennes colonies d’Afrique noire francophone à suivre le modèle : 1960 : « Indépendance » des colonies françaises d’Afrique, conditionnée par la signature des accords de continuité avec l’ex-métropole. Jacques Foccart prend la tête de la Cellule africaine de l’Élysée. 1967 : La France encourage discrètement la guerre de sécession du Biafra3, afin de démembrer le géant pétrolier nigérian. 1978 : Les paras français sautent sur Kolwezi4 et sauvent le régime dictatorial du maréchal Mobutu. 1979 : Le président français Valery Giscard d’Estaing est éclaboussé par le scandale des diamants offerts par l’empereur Bokassa. Celui-ci est renversé la même année par l’armée française (opération Barracuda1).
Ségolène de Dainville-Barbiche, Archives du Cabinet de Louis Bonaparte roi de Hollande (1806-1810) : inventaire des articles AF IV 1719 à 1832, Archives nationales (France), 1984, 201 p. 2 Jacques Adda, Marie-Claude Smouts, La France face au Sud : le miroir brisé, Karthala, 1989, 363 p. 3 Jean Buhler, Tuez-les tous! : Guerre de sécession au Biafra, Flammarion, 1968, 237 p. 4 Marie Larroumet, Thamar Kinski, Mythe et images de la légion étrangère, L'Harmattan, 2004, 310 p.
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1982 : Peu après sa nomination, le ministre de la Coopération, Jean-Pierre Cot, est démissionné pour avoir réclamé la mort de la Françafrique. La politique africaine est prise en charge par Guy Penne, dentiste du président François Mitterrand, puis par le fils de ce dernier. Les affaires continuent à prospérer entre l’Élysée, les réseaux et les dictateurs africains. 1987 : Thomas Sankara, président burkinabè, critique et réclame la mort de la Françafrique. Il est assassiné à la demande de l’Élysée2 par son ami d’arme, Blaise Compaoré, assujetti à la Françafrique. 1990 : Le président François Mitterrand, dans l’incertitude des retombées sur le pré carré du vent des libertés qui souffle en Europe de l’Est et soucieux de conserver la mainmise de Paris sur ce pré carré, prononce le discours de La Baule, incitant à la démocratisation les anciennes colonies d’Afrique noire francophone encore sous influence française. 1994 : La France dévalue de moitié le franc CFA sans consulter les Africains qui en font usage. C’est le chaos dans tous les pays africains dits de la Zone Franc. En juin, à la fin du génocide rwandais, Paris lance la controversée opération militaro-humanitaire Turquoise3 pour redorer son blason. 1995 : Avec l’arrivée de Jacques Chirac à l’Élysée, la vague de démocratisation est gelée. L’Élysée remet en scelle les régimes de dictature souvent moyennant des guerres civiles ou des coups d’État particulièrement sanglants (Congo-Brazzaville, Centrafrique, Tchad) dans tous les pays qui ont réussi des élections transparentes, ou bien où la mort d’une marionnette nécessite une succession « valable » (Togo), sauf en Côte d’Ivoire où, malgré la guerre civile qui a occasionné de nombreux morts, la Françafrique subit son premier fiasco historique. Le régime Chirac inaugure le système dynastique de succession au pouvoir (RDC, Togo...). 2004 : Commencé en 1994, le procès sur l’affaire Elf met à la lumière du jour les liens troubles entre la France et l’Afrique. 2008 : Le Secrétaire d’État à la Coopération, Jean-Marie Bockel, est pris au piège de bonnes intentions du candidat Nicolas Sarkozy qui promettait la signature de l’acte de décès de la Françafrique dès son arrivée à l’Élysée. Il est démissionné pour avoir rappelé au candidat de la « rupture » le retard que prenait la mise en application de sa promesse. Nicolas Sarkozy est totalement embobiné par les « caciques français » et les « doyens africains » qu’il arrive autour du gâteau au moment où ces derniers sont mouillés dans des affaires de « biens mal acquis » sur le dos de leur peuple. Exposé à une critique vigoureuse des Africains, il sera hué soit pour un discours sur une Afrique qu’il ne connaît

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Tom Clancy, David Michaels, Operation Barracuda, édit. Berkley Books, 2005, 326 p. Jacques Morel, Calendrier des crimes de la France outre-mer, Esprit frappeur, 2001, 283 p. 3 Renaud Houzel, Rwanda (1993-1997) : MINUAR I, Opération Turquoise, MINUAR II, Centre de droit international de Paris I, Montchrestien, 1997, 203 p.
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pas (Dakar), soit pour un soutien à un « ami » jugé peu fréquentable (Sassou, Déby, Biya, Bozizé, etc.), soit enfin pour les funérailles d’un « bienfaiteur » trahi en fin de vie (Bongo). Une preuve que l’immortalité de la Françafrique n’empêche pas aux populations africaines de s’émanciper, lentement mais sûrement, tant que la France ne comprendra pas que le temps est enfin venu de s’ouvrir au partenariat digne d’État à État avec ses anciennes colonies, de porter le débat africain à l’Assemblée nationale et de tourner définitivement la page d’une relation fusionnelle et incestueuse qui ne pourra que mal finir.

Une Cellule pour le bonheur des uns et le malheur des autres
Dans la Cellule africaine de l’Élysée, on travaille pour ou contre l’Afrique selon les intérêts en jeu1. C’est de cette Cellule que, depuis un demi-siècle, se prennent les décisions capitales sur le sort du sous-continent. On y installe au pouvoir en Afrique des dirigeants « sûrs ». Des dirigeants dont le nom finit par se confondre avec celui de leur pays. Ceux-là qui doivent accéder au pouvoir par coup d’État et le quitter soit par un autre coup d’État, soit par la mort naturelle ou de vieillesse. On y fixe le prix non seulement des matières premières à piller mais aussi le prix à payer, évalué en sang humain (assassinats des insoumis, coups d’État, guerres civiles, rébellions, etc.), en frais financiers (obligation de s’endetter énormément), en marchés passés de gré à gré (pillage des matières premières, marchés entre amis, etc.), en générations sacrifiées (maintien au pouvoir des dictateurs aux mandats à durée indéterminée), en viol et vol de l’histoire (néocolonialisme déguisé en coopération), en corruption au sommet de l’État (déni des populations, maladies non soignées, éducation passée au placard, misère, pays plus anesthésiés que pacifiés, etc.)... C’est ainsi que l’on peut dresser à ce jour le triste bilan d’une relation d’asservissement de l’homme par l’homme, qui a évolué de l’esclavage au colonialisme, puis aux accords de coopération protectionnistes et, depuis un demi-siècle, à la Françafrique. La difficulté d’en sortir aujourd’hui réside en ce que la France, pour être allée beaucoup trop loin dans l’exploitation à vil prix des hommes et des produits précieux de ses anciennes dépendances, est confrontée à une mondialisation qui ne lui laisse plus la possibilité d’inventer une nouvelle formule de surenchère géostratégique. Face au poids d’une rude concurrence internationale, des dictateurs « serviables » en bout de course, et des populations
1 Richard Banégas, Roland Marchal, Julien Meimon, Philippe Hugon, France-Afrique : sortir du pacte colonial, Karthala, 274 p.

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bafouées dans leur chair et leurs os mais qui ne veulent plus se laisser faire, la France persiste à tripoter des réseaux qui ne sont plus à l’air du temps1. Et pourtant, les populations africaines continuent à payer le prix fort. Au début de l’histoire... l’esclavage ! Un triangle de la honte situé entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Un voyage infernal rythmé de souffrances et d’humiliations inédites. Tenez ! Les navires négriers étaient aménagés pour transporter les esclaves et surtout pour stocker les vivres nécessaires au voyage. Pendant la nuit, les « nègres » pris pour prisonniers étaient gardés sous le pont, allongés et enchaînés deux par deux sur des planches de bois, chacun disposant d’un espace de 80 cm sur 1 m. Dès 8 heures le matin, ils étaient conduits sur le pont pour être lavés à l’eau de mer. Vers 9 heures, on leur servait une soupe : une assiette de bouillie très épicée composée de fèves, haricots et riz devant suffire à dix hommes. On mettait en place des méthodes permettant de préserver la « cargaison » un voyage pouvait représenter un gain de 50% sur l’investissement, mais aussi une perte de 40% , afin d’éviter le risque financier. Des séances de danse et gymnastique pour éviter le scorbut. Des gorgées de Brandy pour aider la digestion. Toutes les deux semaines, ongles et cheveux étaient coupés, et la peau des captifs/prisonniers était enduite d’huile de palme. L’histoire raconte que la traite des esclaves est une tragédie dont se sont rendus complices Européens et Africains, chrétiens et musulmans... Pour en sortir, l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme a stipulé : « Personne ne sera gardé en esclavage ni en servitude ; l’esclavage et la traite des esclaves seront interdits sous toutes leurs formes ». Le colonialisme a alors pris le relais. Certaines nations, devenues des Empires, utilisent bientôt la lutte contre l’esclavage comme prétexte pour se lancer dans des campagnes de conquêtes en Afrique, troquant ainsi leur ancien statut de puissance esclavagiste contre celui de puissance coloniale. L’histoire raconte que le colonialisme est une tragédie dont se sont rendus complices Européens (explorateurs) et Africains (rois coutumiers). Pour en sortir, l’Empire français accorda les indépendances en 1960 à ses anciens administrés. Le colonialisme français, loin d’être aboli le système d’exploitation, bien que s’étant déplacé de l’Afrique à l’Élysée, reste exactement le même s’est déguisé en néocolonialisme2 aujourd’hui connu sous le vocable de Françafrique. Pots-de-vin, diplomatie parallèle, rente pétrolière détournée,
Une étude réalisée par Enablon (éditeur de solutions logicielles de maîtrise des risques environnementaux, sociaux, financiers et juridiques) en partenariat avec l’Ifop révèle que près de deux tiers des dirigeants français craignent en priorité la concurrence de la Chine contre un quart seulement des dirigeants allemands. 2 Le néo-colonialisme français, qui suscite un mouvement de rejet et qui met en péril tout l'édifice de la Francophonie, apparaît d'autant plus dangereux pour les pays visés qu'il n'agit jamais à visage découvert, mais s'abrite derrière les causes les plus nobles : défense des droits de l'Homme, protection des faibles et des opprimés, défense de l'environnement, etc.
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biens publics détournés, financement occulte des partis politiques, opposition politique muselée, élections arrangées, mandats à vie, alternance dynastique... l’Afrique noire d’anciennes colonies françaises passe pour l’une des plus belles vitrines de l’Élysée. Car il appartient désormais à l’Élysée d’opérer le choix de dirigeants africains, de distribuer les bons points, de les maintenir ou non au pouvoir et de fixer les orientations de leurs actions. C’est ainsi que des despotes qui se sont retrouvés au bon moment, à la bonne place, s’y sont maintenus à vie. L’histoire, qui est en train de s’écrire sous nos yeux, montre que la Françafrique est une tragédie dont se rendent complices dirigeants français et une catégorie de dirigeants africains. Pour en sortir, les Africains sont tenus de combattre les complices des deux bords1. Car, comme tout système d’injustice et de domination combattu dans l’espace et le temps, les adeptes de la Françafrique trouvent, à ce jour, tout à fait légitime cette relation fusionnelle et paternaliste2. Lequel des Américains blancs des années de la ségrégation raciale pouvait croire que ce système était mauvais non seulement pour les Noirs mais aussi pour les Blancs ? Lequel des Blancs sud-africains pouvait croire que l’apartheid était mauvais pour la liberté des Noirs mais aussi pour celle des Blancs ? Et pourtant, dire, aux États-Unis, en 1870, qu’un Noir non seulement pouvait incarner un changement radical de la société américaine mais aussi devenir le président des États-Unis, pouvait exposer son auteur à un enfermement dans un hôpital psychiatrique, si ce n’est une décapitation. Pour preuve, l’histoire du Ku Klux Klan en 1915, de Rosa Parks en 1955, de Martin Luther King en 1957, de Malcom X en 1963 ou de panthères noires en 1966... est loin d’être un conte de fée. Si la liste de leaders africains de l’acabit de Thomas Sankara , qui ont payé de leur sang, paraît courte et connue, personne ne sait évaluer avec précision combien d’Africains sous l’effet de coups d’État, d’assassinats, de guerres civiles, de la mal gouvernance, etc. , ont subi le même sort du fait d’un néocolonialisme françafricain que ses défendeurs français et africains considèrent aujourd’hui comme juste et relevant d’une coopération d’État à État. Immédiatement après les indépendances des années 1960, les lois non écrites de la Françafrique sur la coopération actuels réseaux opaques n’ont garanti pour seules libertés que
Des dirigeants français et africains atteints de la nostalgie de l’époque coloniale. Depuis des décennies, les populations africaines désespérées tentent de fuir en barque les conséquences de cette politique africaine de la France qui les tient prisonnières, bravant la police, les tempêtes et la mort qui guettent leurs embarcations de fortune. Mais leur destin ne semble guère déranger la France, patrie des Droits de l’homme à indignation variable. L’écrasante domination que la gauche/droite française continue curieusement d’exercer sur les élites intellectuelles malgré l’échec patent des idéologies entretient jusqu’aujourd’hui une stupéfiante indulgence pour les crimes des régimes africains. Derrière les enthousiasmes échevelés des élus français vantant les dictateurs comme « les amis de la France », se cache la forêt des compromissions d’une France largement incapable d’avouer qu’elle défend les mauvaises causes.
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celles des dirigeants au service de la poursuite de l’œuvre néocoloniale : libertés de voler les biens publics, de violer les lois, de museler presse et opposants, de piller les richesses de leur pays, de corrompre les élus des Français, de financer les partis politiques français, de prendre le pouvoir par la force, de conserver le pouvoir à vie... de prospérer dans la dictature. À certains égards, la condition des populations africaines empire donc : la représentation néocoloniale des intérêts français par des dirigeants africains est marquée par une suite de restrictions légales qui frappent les populations. Pour ces populations, la situation est encore plus difficile qu’avant les indépendances car au bâton du colon blanc présent sur le terrain succédait la carotte, l’aspirine accompagnait le mal de tête provoqué par le travail forcé, ce qui n’est plus du tout le cas. On meurt aujourd’hui pour une piqure de moustique ou pour un manque de verre d’eau. Entre-temps, la Cellule africaine de l’Élysée monte les enchères. Elle continue à « aider » des émirats où rien ne se décide sans l’aval de « Son Excellence ». Mi-présidents, mi-monarques, les émirs règnent sur un étonnant ilot d’autosuffisance au milieu des populations soufflées par une misère qui dépasse largement l’entendement humain. C’est, depuis la Cellule africaine de l’Élysée que ces émirs des « pays amis de la France » se reconnaissent pour leur bienfaisance à la « mère patrie », leur habilité politique et leur totale disponibilité à la corruption sous toutes ses formes. C’est de là que se tissent de nouvelles relations fusionnelles et troubles. La gratification commence par le soutien indéfectible au pouvoir exercé sans partage ni limitation de mandats. Un soutien commencé par l’Élysée et qui s’étend à la diplomatie en Afrique comme à l’Organisation des nations unies (ONU) et au reste d’organisations internationales où les « élus » françafricains auraient pu pourtant être déboutés à tout moment par les exigences démocratiques. Nul partenaire autre que ces enfants « serviables » n’incarne mieux le marché stratégique passé par la France de la Ve République1, dont les services secrets, les compagnies multinationales, les réseaux de corruption opaques, l’armée officielle et les mercenaires français restent les instruments. Ils incarnent par ailleurs jusqu’à la caricature les rapports incestueux du Palais de l’Élysée avec ses anciennes colonies d’Afrique noire, brocardés sous le nom de la fameuse « Françafrique ». Despotes oscillant entre clientélisme et poigne de fer dans leurs pays respectifs, les « élèves dociles2 » usent de la même dialectique à l’égard d’une France plus que jamais déterminée à conserver les pleins pouvoirs dans ce souscontinent en mal d’émancipation politique et économique, mais regorgeant de pétrole, de diamant, d’uranium, de manganèse, de cuivre, d’or, de cobalt, de fer, de la pierre à bâtir, de plomb, de zinc... de bois rares. Loin d’être de simples
Olivier Duhamel, La Gauche et la Ve République, Presses universitaires de France, 1980, 589 p. Ambroise Kom, La malédiction francophone : défis culturels et condition postcoloniale en Afrique, édit. LIT Verlag Berlin-Hambourg-Münster, 2000, 183 p.
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« marionnettes de la France1 », ils manient tour à tour les sortilèges de métaux précieux et produits divers au bénéfice de la classe politique française de gauche comme de droite. Le chantage à un retournement d’alliance au profit d’autres puissances intéressées pour maintenir leur emprise personnelle sur les richesses des pays de cocagne a fini par faire jouer aux dirigeants français le rôle de « marionnettes secondaires ». Madrés, ils parviennent à compromettre tant de responsables politiques français soit parce qu’ils sont mouillés dans des séries d’affaires politico-judiciaires dans les réseaux de la Françafrique, soit parce qu’ils ont osé bouder la probité morale de leur prodigalité. Quand, à cela s’ajoute la menace d’un grand déballage, que les « marionnettes primaires » exhibent dans l’art de tirer les ficelles2, les « marionnettes secondaires » de l’Élysée, elles, craignant pour la mise au jour du secret de financement de leur campagne passée et le risque d’en être privées pour la campagne à venir, se retrouvent dans l’obligation de se faire plus petites parmi les petites. À ce prix, dirigeants français et africains ont collectivement transformé en poubelle de misère des territoires censés devenir des nations, réduits en pré carré névralgique d’un État, la France. Si l’indétermination des mandats des uns tient largement au gardiennage des intérêts économiques des autres, elle procède aussi, pour les dirigeants africains patentés à la Françafrique, d’une étroitesse de vue patriotique, voire d’un aveuglement infantilisant hors du commun. C’est dans cette situation qui met en présence dirigeants d’une puissance « développée » soucieux du bien-être de leur peuple et dirigeants des pays en manque de patriotisme qui ont condamné leur peuple à la misère que les uns se sont enfermés dans l’arrogance de « donneurs de leçon » sur la bonne gouvernance, et les autres, dans l’arrogance qui les en a immunisés. Somme toute, les Noirs de l’Élysée sont des personnages atypiques qui constituent l’équation suivante : Noirs de l’Élysée = Chefs d’État français + Chefs d’État africains assujettis à la Françafrique + Opérateurs économiques en Réseaux françafricains

C’est un univers qui n’accepte pas le changement. Changement que les disciples croient aller à l’encontre de leurs privilèges, leurs intérêts partagés, leur pouvoir exercé au nom du peuple. L’assourdissement l’emporte dans cet univers très particulier où, au monologue d’autosuffisance succède le
Gaston Baty, René Chavance, Histoire des marionnettes, Presses universitaires de France, 1959, 124 p. 2 Résultat de cette diplomatie d’influence, les dictateurs africains sont reçus à l’Élysée par les différents présidents français, qui taxent à l’occasion de «stupide» l’étonnement des ONG, parlant de faire évoluer non pas la dictature mais la différence culturelle africaine par la politique de la main tendue et le dialogue.
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conservatisme, devenu le maître-mot. Face à eux, des populations qui en ont assez du chômage, de l’injustice, du mensonge d’État, de la maladie non ou mal soignée, de la misère, de la soumission, de l’esclavage, de l’incertitude du lendemain1. Des populations qui, bravant les conséquences souvent dramatiques de la vie, ne s’empêchent plus de sortir de la résignation dans laquelle elles s’étaient enfermées et qui paraît aux Noirs de l’Élysée comme une obéissance à leur loi pour « huer » sur maîtres et élèves de l’influente Françafrique.

L’Élysée, marché d’échange servitude contre pouvoir
La Françafrique est un marché d’échange où se côtoient marchands du pouvoir et marchands des matières premières. D’un côté, les offreurs des matières premières. Ils n’ont qu’une seule revendication : le pouvoir individuel. L’avoir, le détenir et le maintenir pour soi et sa famille... à vie ! De l’autre côté, les offreurs du pouvoir. Ils n’ont qu’une revendication : les intérêts. Les avoir, en tirer profit, moitié pour soi, moitié pour son peuple. La démocratie et les droits de l’homme, c’est la règle d’or2 ! Une règle qui s’applique prioritairement aux candidats issus des pays pétroliers ou disposant de richesses naturelles diverses (Congo-Brazzaville, RD Congo, Gabon, Cameroun, Centrafrique, Tchad, Togo, Niger, Côte d’Ivoire...). Elle sert à destituer ceux qui peinent à installer réellement ces valeurs de droits de l’homme et à légitimer ceux qui font comme si ! Car les bons points sont distribués aux élèves dont le discours sur la démocratie s’arrête au niveau du discours ou du faux-semblant, le véritable critère de sélection étant la soumission non pas aux valeurs démocratiques mais aux ordres du système Françafrique. Le baromètre fidélité des candidats se mesure dans la Cellule africaine de l’Élysée, où l’on filtre les bons des mauvais. Il s’agit alors soit d’installer un candidat valable, soit, une fois confirmé, d’assurer sa propre succession en parant aux risques qu’eût comportés une
Les Noirs de l’Élysée se comportent comme ces « professionnels qui rentrent et sortent de chez vous sans laisser la moindre trace... des fantômes… », que révélait Leila Bouachera dans Le Parisien du jeudi 10 juillet 2008, lorsqu’elle évoqua l’existence d’un « Cabinet noir à l’Élysée ». Docteur en Droit, chargée de mission au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), Leila Bouachera, avait tenté, sans succès, de se présenter à l’élection présidentielle de 2007. Inconnue du grand public, cette juriste de formation installée à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) désignait à l’époque le candidat Nicolas Sarkozy comme « un réel danger pour la démocratie ». Ex-membre du RPR puis de l’UMP, elle a été cambriolée deux fois et se dit, comme Ségolène Royal, victime d’une opération « d’intimidation ». 2 Niagalé Bagayoko-Penone, Afrique, les stratégies française et américaine, édit. L'Harmattan, 2004, 619 p.
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élection et, à cette fin, de faire réviser la Constitution. Mais encore convient-il, pour conduire la manœuvre, de remplacer l’ambassadeur de France au pays assujetti, s’il est un diplomate de carrière classique, par quelqu’un qui n’hésiterait pas à intervenir dans le sens de l’Élysée. C’est souvent un administrateur du courant Jacques Foccart, Jacques Chirac, Maurice Robert, Robert Bourgi ou Nicolas Sarkozy... disciples inconditionnels de la Françafrique1.

Antifrançais, tout dirigeant africain non choisi par l’Élysée
Le 2 décembre 1967, Albert Bernard Bongo (devenu Omar Bongo Ondimba) prête à Paris le serment de président de la République pour le compte du Gabon2. Quarante-un ans plus tard, son influence à l’Élysée oblige le remaniement du gouvernement Sarkozy : le Secrétaire aux Affaires étrangères et à la Coopération l’ayant considéré comme peu fréquentable, est limogé sans ménagement. Omar Bongo assiste ainsi, dans l’ombre, à de nombreuses réunions valant Conseil des ministres aux côtés de tous les présidents de la Ve République, du général de Gaulle au président Sarkozy en passant par les présidents Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand et Chirac. Et pourtant, celui qui fait bousculer les institutions démocratiquement établies, au point de contrarier les nominations faites par le chef de l’État français, n’a jamais été élu par les Français. Et, il n’est pas le seul. Coïncidences troublantes sur des hommes d’exception en effet l’Afrique compte à la tête d’un bon nombre de pays, des présidents installés par l’Élysée, et qui règnent à l’image d’Idi Amin Dada, président de l’Ouganda dans les années 1970 et « Dernier Roi d’Écosse », magistralement incarné au cinéma par Forest Whitaker3. Ils ont commencé par chasser les technocrates dont ils s’étaient d’abord entourés avant de placer l’armée au cœur du système. Ils organisent le pillage des pays qu’ils dirigent au profit de leurs proches. Et lorsque l’argent vient à manquer, ils sont prêts aux manœuvres les plus extrêmes. C’est ainsi que jouant sur la fibre nationaliste, ils éliminent leurs adversaires politiques et instaurent des régimes de terreur. Mais il faut surtout voir dans les Noirs de l’Élysée des soudards, animés par la soif du pouvoir, qui peut effrayer leur entourage tout en cultivant
Paul Feuilloley, La France du général de Gaulle (1958-1969) : de l'acte de foi à l'ingratitude, L'Harmattan, 2001, 508 p. 2 Paul Bory , Gouverner le Gabon, édit. P. Bory, Paris, 1968, 139 p. 3 Le Dernier Roi d’Écosse de Kevin Macdonald, d’après le roman de Giles Foden (éditions de l’Olivier), en salle depuis le 14 février 2007.
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leur personnage plein de bonhomie. Ils sont reçus en grande pompe à l’Élysée. Les régimes à durée indéterminée à la tête desquels ils se trouvent les passent pour des « rois » menant un train de vie dans un monde enchanté. Cette politique à l’ancienne, mise en place une bonne fois pour toutes dans les années 1960 par le général de Gaulle, a pu séduire la nouvelle génération de la classe politique française bien qu’étant complètement en désaccord avec son temps. Nicolas Sarkozy, pourtant de la même génération que Barack Obama, aurait pu voler la vedette aux Américains et confirmer la place de la France dans le monde moderne s’il avait eu le courage politique de mettre en pratique une « rupture » promise et, bien malheureusement pour la France, devenue incontournable avec sa politique africaine à la coloniale. Il a préféré s’aligner au rang des caciques pour retarder l’agonie. Et, pour mieux confirmer la bonne santé du « conservatisme », il n’a pas attendu dix jours après son investiture pour accueillir à l’Élysée Omar Bongo, le « doyen » des Noirs de l’Élysée, avant de se rendre au Gabon où il a déclaré : « Le Gabon est un partenaire privilégié depuis 1967, quelle que soit la majorité en place en France; ce pays accueille 850 militaires français, et Omar Bongo est le doyen des chefs d'État, et, en Afrique, le doyen, cela compte1 ». Moment tragique de l’histoire francoafricaine, la présence incessante de ces Noirs à l’Élysée a aussi durablement imprégné le regard des Occidentaux sur le continent africain. À la même époque et après Mobutu au Zaïre, Bokassa en Centrafrique, Eyadema au Togo , Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, François Bozizé en Centrafrique, Paul Biya au Cameroun, Idriss Déby au Tchad, Faure Gnassingbé Eyadema au Togo, Blaise Compaoré au Burkina Faso… ont fait renaître le cliché des « rois nègres2 ». Ces chefs d’État pas comme les autres ont été longtemps cornaqués par Paris, avant de s’émanciper lentement mais sûrement, au point d’obtenir la tête de tout autre dirigea nt africain intègre, voire de certains ministres français coupables d’insolence. Leur remplacement, en fin de vie, à la tête de l’État dépend surtout d’un jeu françafricain fermé, interdisant tout changement de régime dans le pays. Avec la contribution de ce genre de dirigeants, l’histoire récente de France face à ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne semble être confondue avec son histoire du passé. Dès lors que depuis la « décolonisation » des années 1960, le futur n’a plus été le moteur de ces anciens sujets, il n’a plus été objet d’espérance mais porteur de catastrophes , l’histoire avec un grand H n’a plus eu de sens3. Il s’agit ici Jean-François

Lire Le Monde, du 28 juillet 2007. Pierre Bourgault, Écrits polémiques : 1960-1983, édit. Illustrated, VLB, 1982. 3 Le président français, Nicolas Sarkozy, va même jusqu’à déclarer que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Lire L’Afrique de Sarkozy - Un déni d’histoire, dirigé par JeanPierre Chrétien, édit. Khartala, Paris, 2008, 203 p.
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Bayart et autres l’ont bien expliqué1 d’une mémoire d’un genre nouveau. La mémoire, au sens traditionnel, qui relève de la transmission : c’est quelque chose que l’on passe de génération en génération, sans même s’en apercevoir. Celle dont il s’agit ici est d’autant plus exacerbée que la transmission n’a pas eu lieu. L’infirmité de la mémoire historique sur l’Afrique d’anciennes possessions françaises, ses erreurs et ses horreurs sont à la une des revendications des populations africaines vis-à-vis de la politique africaine de la France. Pour comprendre comment, dans cette politique, il peut exister un demi-siècle après la prétendue décolonisation et vingt ans après la chute du Mur de Berlin des retours de flamme pour le passé, il faut remonter aux circonstances historiques. Il n’y a certes pas de petits crimes dans toute histoire qui met en jeu la domination d’une société par une autre société, mais de tous les crimes qu’aura commis la France sur ses anciennes dépendances d’Afrique noire, un seul est responsable à 80% du chaos actuel de cette partie du monde : la confiscation du droit du peuple de choisir ses dirigeants. Or, il est bien connu qu’il n’y a ni indépendance ni développement possibles pour tout peuple du monde qui ne peut pas librement choisir ses dirigeants2. Ce peuple ne peut qu’être condamné à la dépendance, à la pauvreté et à la fatalité. Et lorsqu’on n’est ni indépendant ni développé, on est accroché à l’Histoire d’une autre société sans pour autant être forcément laissé au bord de l’Histoire3. L’esclavage et la colonisation ne se réduisent pas seulement à l’alternative entre « pillage » et « assistanat », pas plus qu’à un jeu à calcul élémentaire où le colonisateur aurait gagné ce que le colonisé aurait perdu. La situation de l’Afrique est beaucoup plus grave qu’elle ne se présente non pas du seul fait des « ressources humaines et naturelles » constamment pillées mais de la « conscience » du peuple confisquée : la conscience de prendre la liberté de désigner ses dirigeants sans être acteur ou victime des mascarades (élections truquées, coups d’État, successions dynastiques, etc.).

Un an après le discours controversé de Nicolas Sarkozy à Dakar, cinq universitaires français et africains reviennent sur les déclarations du président français et fustigent « un déni d’histoire » basé sur « une vision manichéenne, raciale et paternaliste » de l’Afrique. Op. cit., Y a pas rupture, patron, par Jean-François Bayart (p.31) ; L’Afrique, un village sans histoire par Jean-Pierre Chrétien (p. 35) ; L’intarissable puits aux fantasmes par Achille Mbembe (p. 91) ; Un enseignement ouvert au monde ? Carences françaises et frustrations de mémoires par Pierre Boilley (p. 133) ; L’histoire vue d’Afrique. Enjeux et perspectives par Ibrahima Thioub (p. 155). 2 Ce premier critère de dépendance résume d’emblée tout ce qui reste à lire dans cet ouvrage. 3 Pour s’être converti à la Françafrique, Nicolas Sarkozy n’en conserve pas moins quelques convictions « idéalistes » concernant les relations de la France avec une partie du continent noir. Il s’est chargé lui-même d’aggraver le malentendu avec les opinions publiques africaines en prononçant le « calamiteux » discours de Dakar où il expliquait que « ‘l’homme africain n’était pas encore assez entré dans l’histoire ».

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Une diplomatie des as du poker menteur
De Félix Houphouët-Boigny, le « sage », à Omar Bongo, le « doyen » en passant par Blaise Compaoré, le « médiateur », l’Élysée s’emploie à donner du poids aux plus affirmés des marionnettes en leur faisant jouer le rôle de pacificateurs de la famille, dévolu dans la pure tradition africaine. C’est, en tout cas, ainsi que fut perçu Félix Houphouët-Boigny, président ivoirien de 1960 à sa mort en 1993. Considéré comme un « homme plus Français en Afrique » qu’un « Africain dans son pays », les services rendus à la France lui valurent le titre de « sage d’Afrique ». Voilà qui explique que toute la classe politique française de la Ve République ait fait le déplacement pour son enterrement à Yamoussoukro. François Mitterrand, pourtant souffrant, ainsi que son prédécesseur, Valéry Giscard d'Estaing, côtoyaient quelque 7 000 invités. Au total, une quarantaine de chefs d'État et de gouvernement étaient présents1. Produit pur jus de la Françafrique, sa conception de la politique n’a pas toujours été acceptée par les populations africaines. Fin des années 1950 déjà, il s’opposa à l’indépendance « totale » et « immédiate » réclamée par ses pairs africains. Il opta pour une indépendance en douceur et progressive au sein de l’« ensemble français ». Lenteur et douceur qui perdurent sous la bannière de la Françafrique... jusqu’aujourd’hui. Farouchement opposé à toute forme de partage du pouvoir et d’alternance, il préféra le « monopartisme » au « multipartisme (qu’il considérait comme un luxe pour son pays) », un système qui profite aux militaires, et donc à la Françafrique, avec l’état des lieux que l’on sait... jusqu’aujourd’hui. Dans sa préférence de l’« injustice » au « désordre », il était conduit à la suite des émeutes de février 1992 à faire emprisonner sans état d’âme et par centaines, syndicalistes, journalistes et opposants politiques. Un système de dictature encore très à la mode au sein de la Françafrique... jusqu’aujourd’hui. Et pourtant, parce qu’installé au pouvoir par l’Élysée, Paris qualifie l’homme d’« exceptionnel que la providence installe avec parcimonie au cours des siècles2 », contrairement à Laurent Gbagbo, parce qu’élu du peuple ivoirien, que la France considère comme un « chef populiste, manipulateur et nationaliste qui ressemble aux fascistes3 ». Omar Bongo Ondimba pour sa part, investi en « doyen » de la Françafrique, a eu la mission de démineur de crises pour mériter le grade. Il a fait ses premiers pas dans la diplomatie souterraine en prenant fait et cause, en 1968, pour la province
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L'Humanité, « Les obsèques de Félix Houphouët-Boigny », http://www.humanite.fr/1994-02-08_Articles_-Les-ob... le 8 février 1994. 2 UNESCO, « Houphouët-Boigny : témoignages », Reseauivoire, http://www.rezoivoire.net/cotedivoire/patrimoine/1. 3 ibid.

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nigériane du Biafra, en pleine insurrection contre le pouvoir central de Lagos. Il a fini par afficher cette neutralité indispensable au rôle de médiateur. Après avoir accueilli à Libreville, en août 1977, le sommet de l’OUA, qui l’a désigné président en exercice de l’organisation continentale pour un an, Omar Bongo a été nommé président du Comité ad hoc chargé de résoudre le conflit Tchad – Libye. Il n’a plus cessé de s’investir pour trouver une issue pacifique aux nombreux conflits qui se sont succédé en Afrique. Il s’est attaqué à une autre plaie de l’Afrique : la guerre civile qui a éclaté, dès l’indépendance de l’Angola en 1975, entre le pouvoir de Luanda et la rébellion de Jonas Savimbi. Le sommet de Franceville du 1er octobre 1988 réunissant les présidents angolais José Eduardo dos Santos et congolais Denis Sassou Nguesso a constitué un tournant décisif, dos Santos ayant accepté pour la première fois de discuter directement avec Savimbi. Omar Bongo n’a pas non plus ménagé ses efforts pour dénoncer la politique ségrégationniste du régime sud-africain sous l’apartheid1. Afin de lui exprimer sa gratitude, Nelson Mandela, qui lui avait réservé sa première visite africaine après sa libération, a choisi de se rendre à Libreville, en compagnie de Miriam Makeba, lors du premier anniversaire de sa sortie de prison, le 11 février 1991. Au cours des années 1990, une ouverture démocratique mal maîtrisée par les uns, non voulue par les autres (adeptes françafricains), a dégénéré en guerres civiles dans nombre des pays africains encore sous le joug de la Françafrique, justifiant plus encore les interventions de celui qui est devenu le doyen du système au lendemain de la disparition de Félix Houphouët-Boigny, en décembre 1993. De la crise ivoirienne au contentieux postélectoral malgache en passant par le conflit entre le président tchadien Idriss Déby Itno et son homologue soudanais Omar el-Béchir, le président gabonais est sur les photos de toutes les cérémonies de signature d’accords de paix. Il s’est aussi et surtout investi dans une Afrique centrale secouée par des coups d’État particulièrement sanglants, coups d’État téléguidés notamment depuis l’Élysée d’un Jacques Chirac préoccupé à redynamiser la Françafrique dans les ex-colonies françaises qui ont pu basculer vers la démocratie. La Françafrique le nommera président du Comité international de médiation sur la crise du Congo-Brazzaville pour aider son gendre Sassou Nguesso à mieux se repositionner au sein du système, au détriment de Pascal Lissouba, le président démocratiquement élu par le peuple congolais, ce qui était fait au terme des violences de 1997. Quand la République démocratique du Congo a sombré dans la guerre au cours de la même année, le doyen de la Françafrique a multiplié les initiatives. D’abord à titre personnel, puis, à partir de novembre 2000, en qualité de président du Comité de suivi institué par la
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Alfred Bosch, Christian Coulon, Alain Maître, Nelson Mandela : le dernier titan, L'Harmattan, 1996, 213 p.

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Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC). En Centrafrique, il a réussi à faire signer, en février 2008, un « Pacte de réconciliation nationale » à toutes les factions qui s’entredéchiraient depuis plusieurs années. Mais, ce serait tronquer l’histoire si l’on ne précisait pas à qui profitaient « médiations » et « victoires » du doyen françafricain : au système qu’il défendait, bien sûr ! Pour une fois que les « bons services » butèrent contre l’un des plus détestés du système1, en Côte d’Ivoire, il fut traité de « rigolo » par le président Laurent Gbagbo. Après la mort du « sage » Houphouët-Boigny, puis celle du « doyen » Omar Bongo, le système, sans être enterré, accusera incontestablement un coup aussi vrai que, pour jouer la diplomatie souterraine de la Françafrique, la longévité au pouvoir seule ne suffit pas. Signe que les suivants de la liste, Denis Sassou Nguesso et Blaise Compaoré en tête, sont loin de prouver qu’ils sont ce que le dernier doyen a été : avoir maintenu la paix dans son pays pendant plus de quarante-un ans. Or, en un quart de siècle de règne, Sassou Nguesso a toujours brillé par sa tyrannie et est reconnu comme le dirigeant malfaisant qui, pour avoir régné trop longtemps, a commis dérapages et crimes qui ont dévasté le Congo-Brazzaville, le ramenant vers les âges obscurs de l’humanité. Son fiasco à la présidence de l’Union africaine (UA) et dans la médiation sur le conflit ivoirien2, imposées en sa faveur par son mentor Chirac3 dans le souci de faire oublier ses crimes, en sont des exemples d’incapacité du boss de Mpila à remplacer valablement son gendre au sein du système. Quant à Compaoré, un siècle de règne et le soutien de la terre entière ne suffiront pas à se faire pardonner l’assassinat de celui qui reste et restera pour longtemps encore dans l’esprit des Africains comme l’Africain modèle et intègre, Thomas Sankara. En tout état de cause, qu’il s’agisse de défunts Houphouët, Mobutu, Eyadema, Bongo... ou de leurs exacts contemporains, Sassou, Biya, Bozizé, Déby, Gnassingbé ou Compaoré, les « leaders modérés » de la Françafrique sont des personnes qui ont joué un grand rôle dans la déchéance de l’Afrique francophone. Que des morts, que d’orphelins, que d’apatrides... dans cette partie du monde ! À qui la faute ? L’Afrique d’anciennes colonies françaises est aujourd’hui assiégée par des vautours, des profiteurs qui ne se soucient pas de l’existence des populations et de leur réveil. Quoiqu’on en dise, tous ceux qui se plaisent au système néocolonial nommé Françafrique auraient peut-être évité dès le départ l’hécatombe en limitant la
Il faut noter en effet que les différents cercles d’éveil - justice, presse, associations, partis politiques - génération de Robespierre et de Saint Just que l’on voit naître ici et là en Afrique, prêts à tout pour libérer l'Afrique de sa servitude françafricaine comme aux plus belles heures de la colonisation, ne le sont pas pour la prospérité de la Françafrique. 2 Ange Ralph Gnahoua, La crise du système ivoirien : aspects politiques et juridiques, L'Harmattan, 2006, 383 p. Lire l’ouvrage de Niagalé Bagayoko-Penone, Afrique, les stratégies française et américaine, Op. cit.
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durée de leurs règnes. Ils auraient ainsi calmé le jeu s’ils avaient conscience de la responsabilité qu’ils portaient sur la déchéance de la sous-région. Leurs interminables contradictions sur fond d’inassouvie soif du pouvoir ont sûrement ouvert la voie à l’apocalypse. Depuis cinquante ans, ces kleptocrates dirigent des pays où le revenu par habitant est le plus bas de la planète. Le système Françafrique étant basé sur le principe qui a participé au partage de l’Afrique par les « grandes » puissances, la communauté internationale s’émeut mais n’intervient pas. La corruption la plus totale étant le nerf du système, toutes les bonnes volontés d’en découdre sont noyées dans les appétits du nouveau-venu à l’Élysée. Résultat : les inamovibles dirigeants africains, passés du statut de corrompus à celui de corrupteurs, sont toujours candidats à leur propre succession, les régimes n’ont aucun contrepouvoir et sont dotés des mandats renouvelables par tacite reconduction1. Tant pis s’il ne reste plus aux populations africaines que leurs yeux pour pleurer, quoique jetant un regard sans compromis sur la réalité d’une politique africaine de la France qui procure aujourd’hui plus de honte qu’hier elle témoignait de la grandeur d’un État puissant. Une politique qui fait de la mère dépressive d’autant qu’elle présente les dirigeants français et africains comme des personnages tragiques. On aurait pu escompter une levée de boucliers, dans la presse française en priorité, un cri d’indignation unanime contre les élus des Français, une dénonciation franche et massive des violeurs de démocratie et, peut-être même un tant soit peu de compassion pour les victimes (populations africaines) de cette politique des maffiosi. C’est le contraire qui se produit. Éditorialistes, éditeurs, directeurs de journal et autres commentateurs ne se sont donné qu’une cible : les populations misérables, ethniques et violentes. Il a suffi qu’elles esquissent, ici ou là, une remontrance, une réserve sur ce détournement de leur volonté, leur choix, pour que dictateurs et leur protecteurs de l’Élysée leur tombent dessus : les barbares sont de retour. C’est culture : il n’y a aucunement besoin de démocratie trop luxueuse dans un tel monde si inculte mais féroce. La seule chicotte du colonisateur qui les disciplinait aux temps bénis des colonies étant rangée dans le musée du Louvre, il leur faut des dragons locaux, recrutés à l’Élysée, pour le rappeler à l’ordre. Néocolonialisme ? À votre avis ?

En fait, la Françafrique est un iceberg, avec une face du dessus, la partie à 10% émergée de l'iceberg, visible par la communauté internationale, et qui porte les valeurs des droits de l’homme et de la démocratie, au point d’en faire un modèle au monde. Puis, il y a la plus grande partie, 90%, la face immergée, allouée à l’« Afrique amie » avec tout ce qu’elle peut contenir comme dirigeants « modérés », « sages », « doyens », « amis personnels » , le tout dans un grand marigot de domination tranquille et apaisée où pataugent les populations en survie.

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Première partie

L’Élysée, agence de recrutement

P o u r l ‘ H i s t o i r e

Il est écrit que le pouvoir d’un dictateur se dissémine en réalité entre de nombreux soussous-dictateurs anonymes et irresponsables dont la tyrannie et la corruption deviennent bientôt insupportables.

Chapitre 1

La sélection à l’embauche
Tout part de tout ou de rien pour pouvoir détecter dans le lot un candidat valable. Les questions ethniques1, idéologiques ou de frontières… entrent essentiellement en jeu mais on ne peut s’y limiter. Tous les problèmes d’ordre public ou privé qui se posent à la hauteur des êtres humains (jalousie, envie, haine, lutte pour une femme, traîtrise, etc.) sont bons pour aider la France à repérer l’élève2 qui convient. Au Tchad, par exemple, des révoltes paysannes ont éclaté en 1965 parce que les impôts étaient trop lourds. C’est dans un second temps que les intellectuels ont organisé la rébellion avec la création, en 1966, depuis le Soudan, du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat). Et, depuis, plus personne ne réussit à arrêter l’engrenage. La France y gagne à apporter son soutien d’un rebelle à l’autre selon l’évolution des positions dans le gardiennage de ses intérêts. Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso qui, en 1991, ne s’était jamais remis du déballage de la Conférence nationale3 contre sa dictature, a tout fait pour revenir au pouvoir moins de cinq ans après en ayant amplifié tout ce qui lui était reproché pour qu’il ne regrette plus jamais de ne l’avoir pas fait. La France, qui avait du souci à se faire avec sa contribution à l’exploitation pétrolière du Congo, dont la taxe était passée de 17% (sous Sassou) à 33% (sous Lissouba), ne pouvait que soutenir l’enfant prodigue quoique la guerre civile ait coûté aux populations locales… innocentes. En Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo n’étant pas du goût de la France parce que jugé trop amoureux de son pays, donc nationaliste, s’est vu porter le poids d’une guerre civile qui avait pour étincelle un leader aux origines douteuses qu’une majorité d’Ivoiriens ne voulait pas voir à la tête du pays. La France prête une attention soutenue dans le choix du serviteur, la simple humeur pouvant suffire quelquefois. Phénomène courant
1 L’ethnicité a été souvent systématisée par l’État colonial pour des besoins de classification, pour le travail des missions, pour constituer des élites aussi, parfois, dans le but de distinguer des intermédiaires, des chefs. 2 Axel Éric Augé, François Gaulme, Le recrutement des élites politiques en Afrique subsahariennes : une sociologie du pouvoir au Gabon, L'Harmattan, 2005, 299 p. 3 Il faut rappeler que la Conférence nationale souveraine du Congo-Brazzaville s’était tenue du 25 février au 10 juin 1991.

dans les coups d’État, il arrive qu’on choisisse un camp non parce qu’il est le meilleur mais parce qu’on n’a pas le choix. Si le voisin choisit tel camp et que l’on ne l’aime pas pour un antécédent banal (histoire de rivalité amoureuse), on va choisir l’autre camp. L’engagement dans un camp n’est pas toujours un choix positif et il ne correspond pas toujours à des indicateurs idéologiques ou ethniques. Les conditions de recrutement à l’Élysée jouent beaucoup. On consulte parfois une bonne partie de l’élite du pays à déstabiliser pour la convaincre de rejoindre la cause du candidat préféré. Et puis, dans tous les coups d’État en préparation avec l’aval de l’Élysée, il y a toujours des recrutements forcés, soit d’éléments géographiquement stratégiques (communauté ethnique ou régionale avec l’adversaire que l’on cherche à évincer). Mais il ne faudrait pas négliger les revendications politiques. Beaucoup se recrutent à l’Élysée avec la promesse de changer des situations qu’ils jugent intolérables. Pour être crédible, un putschiste, d’aussi pur dictateur soit-il, utilise l’arme de son Maître : la demande de plus de démocratie. Une fois installé au pouvoir, au service du Maître, tous les espoirs sont déçus. Mais, c’est au Maître de prendre la relève pour mater les rébellions indésirables, d’autant, en passant, que son régime s’est doté d’une légitimité, à commencer par celle qui signe son acceptation à l’Élysée. C’est donc par des critères tout à fait subjectifs que la France opère le choix de ses fidèles à la Françafrique. Les critères dogmatiques, pour le maintien du poste, à vie selon le degré de docilité, n’interviennent qu’une fois l’élève, devenu vétéran, a compris à fond le génie du Maître.

Les critères de repérage
Le demi-siècle de règne a mis en évidence un constat : faute de libre choix du peuple, la catégorie de dirigeants qui accèdent au pouvoir par coup d’État n’a de pouvoir politique réel que celui conféré par l’ancienne métropole. Car au service de la France, tout est permis1 ! Voilà qui démarre le bateau de la

Un ancien collaborateur de la Françafrique qui a requis l’anonymat nous a confié en privé : « J’ai employé pendant des années des méthodes de voyous envers des citoyens présumés innocents, mais ce qui m’a le plus sans doute coûté dans ma carrière est d’avoir été obligé de collaborer avec les vrais truands de la Françafrique dans l’assassinat d’un dignitaire africain, parce que digne de lui, voilà ce qu’on lui fit comme seul reproche. La culture gaullienne du « au service de la France, tout est permis » n’a rien de politique autre qu’une œuvre de Satan. Malheureusement, elle imprègne profondément, aujourd’hui encore, l’âme des dirigeants de la nouvelle génération française que l’on croyait mettre fin à un système délinquant, »

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malédiction de l’Afrique. Un bateau « mal parti1 », pour reprendre, sous la plume de René Dumont, cette révélation fondatrice. La France lève l’ancre depuis les bords de la Seine dès la décolonisation des années 1960, avec pour capitaines à bord, Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire) et Léopold Sédar Senghor (Sénégal), militants anticolonialistes, d’abord situés à gauche et ensuite ralliés à de Gaulle. Sous l’œil ensorcelant de Foccart sur tous les passagers présents à bord, connus et méconnus, jeunes et vieux, bébés et fœtus, visibles et invisibles, présents et à venir. On y remarque au premier plan la présence de François Tombalbaye (Tchad), Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), Léon Mba (Gabon), Ahmadou Babatoura Ahidjo (Cameroun), David Dacko (RCA), Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), Sédar Senghor (Sénégal)… ; à l’arrièreplan, celle de Jean Bedel Bokassa (Centrafrique), Désiré Joseph Mobutu (RD Congo), Étienne Gnassingbé Eyadema (Togo), Albert Bernard Bongo (Gabon), et plus loin dans le même bateau chancelant, la présence de Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville), Blaise Compaoré (Burkina Faso), voire tout au fond du bateau, celle de François Bozizé (Centrafrique), Faure Gnassingbé Eyadema (Togo) et des invisibles qui, demain, feront leur apparition… En un demi-siècle, l’Afrique voulue par la France demeure sans liberté d’opinion publique2 : ses intrigues, sa corruption et ses volte-face ont réduit à néant la confiance des citoyens et le crédit public. Le Trésor Public de chaque micro-royaume n’a en caisse que quelques miettes, voire rien du tout, en numéraire. Les impôts sont d’autant moins levés que les rôles ne sont plus établis. Les armées sont sans solde ni matériel et les fonctionnaires sans traitement. Les jeunes diplômés sont laissés à la merci de leurs clans en l’absence d’un plan d’embauche consécutif à leur formation. La mauvaise gestion, alourdie par le poids de la dette, a desséché tous les canaux de la circulation monétaire. Les emprunts forcés et progressifs ne servent qu’à financer la joie de vivre des dirigeants et à soudoyer leurs souteneurs au pouvoir. La corruption au sommet de l’État a bouleversé les circuits du commerce, eux-mêmes entravés par l’insécurité sur des routes en piteux état3. Dans chaque micro-royaume, les autorités et les citoyens sont en rupture ouverte. Dans cette misère généralisée, des nouveaux riches que sont les dirigeants africains étalent insolemment le produit de leurs rapines. L’opinion publique est sortie de sa grande peur pour réclamer un changement rapide et radical. Pour toute réponse au changement réclamé, les dirigeants interchangeables, en accomplissant des coups d’État, savent que presque toute la nation est leur complice.
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Op.cit. Cheikh Seck, Afrique : le spectre de l'échec, L'Harmattan, 2000, 350 p. 3 Robin Hodess, Tania Inowlocki, Diana Rodriguez, Toby Wolfe, Collectif Rapport mondial sur la corruption 2004 : Thème spécial : la corruption politique, Karthala, 2004, 432 p.

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Les victoires du nouveau venu dans un micro-royaume qui échappe au pouvoir à vie, sa popularité, sa réputation d’être le plus civil des généraux le poussent à la première place : il la prend. Premier devoir : promulgation d’une Constitution obscure taillée sur mesure, car ne pouvant être que le reflet du principe nécessaire au « rétablissement de l’ordre ». Puis, tout repart comme avant, du même au pareil… jusqu’au prochain coup d’État. Le règne de la collégialité avec ses conséquences d’immobilisme et d’irresponsabilité observées au régime destitué refait surface dans le nouveau régime. En réalité, celui qui est perçu dans le pays africain comme un chef d’État n’est géré, en France, que comme un sous-préfet1. Avec tout de même une différence de taille. En France, lors de la naissance des départements en mars 1790, la souveraineté était passée du roi au peuple (qui y était peu préparé). Les intérêts de l’État dans ces nouvelles circonscriptions étaient confiés à un procureur général syndic, puis sous le Directoire, à un commissaire central : comme ils étaient des élus locaux, ils se consacraient plus aux intérêts de leur département qu’à ceux de l’État. C’est ainsi qu’il y eut dans chaque département un préfet nommé par le Consul. Ce préfet était seul chargé de l’administration. Quant aux dirigeants africains qui font office de chefs d’État, sous-préfets de la France, l’État à la tête duquel ils sont propulsés n’en est en fait qu’une forme de comité de salut public. C’est pourquoi l’Élysée est contraint de déléguer en Afrique, avec pouvoirs illimités, des représentants du peuple français en mission pour maintenir l’unité de l’action gouvernementale française, tirée à hue et à dia par le Maître de l’Élysée. Il ne peut exister de politique nouvelle et unitaire dans chacune de ces républiques bananières prétendument une et indivisible, sans qu’il y ait à la tête un représentant de l’État muni de tous les pouvoirs, indépendant des intérêts locaux, et révocable ad nutum (au moindre signe) par le Maître qui l’a fait roi2. Tous ceux des peuples africains qui, dans une période de leur vie, ont eu à la tête du pays un usurpateur du pouvoir savent que deux comportements ont été observés le jour de sa prise du pouvoir : celui de la liesse populaire suscitée par l’arrivée de l’homme providentiel pour les uns, celui de la liesse populaire ressentie du fait de la chute du prédécesseur qu’ils détestaient pour les autres. Un point commun en somme, la liesse due au coup d’État, si l’on exclut le sentiment des constitutionnalistes qui veulent que toute alternance s’opère au moyen d’une élection libre et transparente. En tout état de cause, deux traits de caractère dont l’un immédiat l’acte posé , l’autre progressif la nature du
Richard Banégas, Roland Marchal, Julien Meimon, Philippe Hugon, France-Afrique : sortir du pacte colonial, Karthala, 2007, 274 p. 2 Claude Hélène Perrot, François-Xavier Fauvelle-Aymar, Le retour des rois : les autorités traditionnelles et l'état en Afrique contemporaine, Karthala, 1999, 568 p.
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régime né de cet acte , permettent aux usurpateurs du pouvoir de se reconnaître et de s’assembler. Dans un premier temps, la ressemblance des usurpateurs du pouvoir est réellement très frappante. Pour l’illustrer, il convient de se référer à la ressemblance que prennent des végétaux avec les feuilles parmi lesquelles ils vivent : certains papillons, certaines chenilles, des insectes précisément appelés phyllies (feuilles) ou bacilles (baguettes), pour éviter leurs ennemis. Il n’est pas rare qu’en se promenant dans la forêt, on prenne entre ses doigts, croyant prendre une brindille de bois mort, une horrible chenille arpenteuse. Avant de s’emparer du pouvoir, l’usurpateur, telle une phyllie fixée parmi les feuilles et qui ne s’en distingue pas, se fait homme parmi les hommes. C’est donc un être humain comme tout autre, loin de paraître comme un monstre, un inhumain. Mais, la connaissance des usurpateurs serait vague si l’on se limitait à l’acte de prise du pouvoir. Un éclairage plus ou moins objectif ne peut se faire que si l’analyse s’inscrivait dans le contexte de l’utilisation que les putschistes font du pouvoir usurpé, c’est-à-dire, la dictature dans la plupart des cas1. C’est ici que, dans un deuxième temps, l’état d’esprit de l’usurpateur fait fi du vécu d’un autre usurpateur, notamment celui qui a mal terminé l’aventure politique : chassé du pouvoir par un autre coup d’État ou bien par le verdict populaire. Un dictateur ne s’inspire de la leçon d’un autre dictateur que pour le bien qu’il lui procure, jamais pour le profit qu’il peut tirer d’une expérience douloureuse en évitant de tomber dans les mêmes erreurs de gouvernance. Ce n’est pas parce qu’un Mobutu aura été chassé du pouvoir pour avoir, des décennies durant, mené en bateau son peuple qu’on empêcherait à un Sassou Nguesso, à un Idriss Déby, à un François Bozizé, à un Faure Eyadema, à un Blaise Compaoré… de retomber exactement dans les mêmes exactions sur un créneau de temps au moins identique. À la différence des grands hommes de la taille de Nelson Mandela dont le combat est mené pour le bien-être de leur peuple, la petitesse des dictateurs repose au contraire sur le fair-play ethnique, démontrant par là leur capacité de frappe contre les populations d’autres ethnies exclues de la redistribution du revenu national. Seul le bonheur de l’ensemble de la communauté ethnique2 ne suit pas la manipulation qu’en fait le dictateur. Considérées comme des étrangers dans leur propre territoire, les populations majoritaires, ethniques ou non, ne sont perçues que comme des « opposants au pouvoir légal ». Voilà qui explique que les courtisans des dictateurs passent l’essentiel de leur temps à rêver debout du devenir de leurs héros qui, luttant pour s’élever au
Jacques Lantier, L'Afrique déchirée de l'anarchie à la dictature, de la magie à la technologie : de l'anarchie à la dictature, de la magie à la technologie, Planète, 1967, 351 p. 2 Fondation panafricaine de lutte contre le tribalisme (INPACT), Démocratie africaine : otage du tribalisme? Publication INPACT, 1993, 87 p.
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piédestal de Nelson Mandela, ne finissent que sur le tabouret de leur semblable Mobutu Sese Seko. Une preuve qu’il y a dans la personnalité des dictateurs un fond commun de paranoïa agressive, associée à une perte de sens du réel qui engendre les pires désastres. Il convient, pour mieux les connaître, d’analyser une particularité de la personnalité névrotique de ces acteurs : leur haine profonde contre les démocrates pas seulement ceux qui s’opposent à eux, mais les démocrates en tant que tels y compris les intellectuels de conviction et tous ceux qui œuvrent pour le respect des Droits de l’Homme. Cette haine trouve son origine dans des critères qu’il convient de classer en trois catégories1, à savoir : les critères environnementaux, les critères psychologiques, les critères du complexe.

Les origines porte-chance
Une première curiosité est pour le moins nécessaire à relever : les origines. Souvent issus des milieux sinon pauvres du moins modestes de la population, les dictateurs africains sont généralement peu instruits, entrés en politique en tant que militaires de bas rang et terminent toujours au grade de général, de maréchal, d’empereur2… C’est le cas de Mobutu venu du Nord-ouest de la RDC qui a terminé maréchal du Zaïre, Eyadema du Nord-ouest du Togo terminé général, Sassou Nguesso du Nord-ouest du Congo-Brazzaville général en cours de mandat, François Bozizé du Nord-ouest de la Centrafrique général en cours de mandat… Ces enfants de la brousse ont en commun d’avoir vécu le traumatisme qu’a été l’école3. Les témoignages faits par eux-mêmes ou par des analystes politiques concordent qu’ils franchissaient à pied de longs kilomètres, traversant monts et vallées, le fardeau contenant vivres et autres produits nécessaires sur la tête, pour y étudier, se heurter au mépris de leurs camarades et à la discipline coloniale de leurs Maîtres d’école. Pour le malheur de leurs pays respectifs, la frustration de chacun de ces individus a coïncidé avec l’apprentissage politique des dignes premiers dirigeants qui ont fait accoucher leurs pays d’autonomie administrative. C’est l’ère des jeunes révolutionnaires
Kōnstantinos Leōnidou Geōrgopoulos, Contribution à la classification des régimes politiques, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1987, 256 p. 2 Jean-Claude Shanda-Tonme, Ces dinosaures politiques qui bouchent l'horizon de l'Afrique, L'Harmattan, 2003. 3 Université de Cergy-Pontoise Centre de recherche Texte/histoire, L'enfant des colonies, CRELID, 2000, 142 p.
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d’origine paysanne1 ; c’est leur ère. Accusant les dirigeants en place d’être à la solde de l’ancienne métropole, ils n’hésitent plus à les opposer contre leurs populations. Habiles, ils ont su se frayer un passage devant les civils et les militaires de l’époque ; c’est l’unique point qui fait d’eux des combattants. Ainsi, au Congo-Brazzaville, par exemple, Denis Sassou Nguesso, pour asseoir son pouvoir, a-t-il écarté au passage ses amis gênants, Ange Diawara2, Ikoko, Pierre Anga, Marien Ngouabi, Sirocco Kiganga, Kikadidi, Xavier Katali, etc. Il n’a suffi que le temps de s’accaparer du pouvoir, d’aboyer tels des chiens enragés « mort aux impérialistes3 » et, bizarrement – comme si la dépendance reprochée aux prédécesseurs était trop molle -, de finir par se prosterner en purs valets de chambre (la comparaison est modeste) devant ces mêmes impérialistes jadis diabolisés, ce qui constitue un facteur environnemental extérieur destructeur pour l’Afrique. Dans les rapports que ces dictateurs établissent avec les anciens colonisateurs en effet le baromètre confiance repose sur la docilité. La docilité qui rappelle la louange du credo de la subordination : « Au premier rang le roi de Bavière qui, avec docilité, se résigne au servage.4 » Et, depuis, la docilité a rassuré les Maîtres qui, dans les années 50, craignaient les retombées de l’indépendance de leurs anciennes colonies , que plus que jamais, le Noir africain demeure maintenu à l’état de sa nature primitive du « petit nègre » à la solde du « Grand Blanc ». Mais, « le flatteur vivant aux dépens de celui qui l’écoute (Jean de la Fontaine !) », les anciens colonisateurs veulent bien montrer aux dictateurs qu’ils sont non pas des enfants soumis mais bel et bien des dirigeants, dignes et respectueux5. Car leurs conseillers en psychologie sont pour le moins prodigues des résultats : les honneurs, la gloire, la grandeur sont les véritables nerfs vitaux des dictateurs. Alors, ils les accueillent sur tapis rouge, les reçoivent en audience où ils louent les efforts accomplis en faveur de leurs peuples. Ils jurent de les aider et de les maintenir au pouvoir tant qu’ils restent en vie ou d’étendre
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Nathalie Reyss, Les Révolutionnaires africains, Martinsart, 1985, 447 p. C’est le cas typique où l’abus du pouvoir d’un militaire ne connaît aucune limite, la vie privée étant confondue à la vie publique. Selon la radiotrottoir congolaise, Ange Diawara aurait fait les frais d’une banale histoire de Cu. Sassou lui en aurait voulu pour lui faire payer une gifle reçue de celui-ci en 1971, au motif que Sassou aurait séduit et épousé la femme de Kader… un cousin à Diawara. 3 On peut lire avec intérêt l’article de Jean-Pierre Chrétien, Les racines de la violence contemporaines en Afrique, Politique africaine, n° 42 : 15-27, Paris, 1991. 4 Revue L'Illustration no. 3983 du 5 juillet 1919, La Signature du Traité de Paix, par Georges Lecomte. 5 Les foucades et les discours des uns et des autres ne ressemblent plus qu’à un décor de pacotille, où se mirent les tyrans. Derrière, il n’y a plus qu’une île en ruine claquemurée dans la pauvreté des populations victimes. C’est un désastre !

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ce soutien à leurs enfants s’ils ne sont plus de ce monde. Ils leur font des promesses d’amitié indéfectible. Les dictateurs aiment ça ! Ils adorent ça ! Après avoir écouté, disciplinés, ils promettent à leur tour de nouveaux puits de pétrole jusque-là inexplorés au pied même des cases dans les brousses d’où ils sont originaires, à condition de les maintenir au pouvoir. L’audience se termine par une bonne note-conseil : « la chèvre broute là où elle est attachée ». Ils les raccompagnent sur le perron, le sourire large jusqu’aux oreilles, convaincus de compter parmi les grands hommes de ce monde. Derrière eux, les Maîtres donnent l’ordre de remballer le tapis rouge. Ils reprennent place dans le bureau où venait d’avoir lieu l’audience. Boniches et conseillers pour les affaires africaines sabrent ensemble le champagne avec celui qui, il y a peu, était le Maître, redevenu un ordinaire responsable hiérarchique. Ensemble, ils se moquent, en rigolant, des dires, des faits et gestes mais aussi de la naïveté de celui qui, finalement, vient de se réjouir de son mandat confirmé ou prorogé, celui de « sous-préfet nègre ». Un « sous-préfet nègre » accueilli en roi au retour dans son pays, dans une ambiance de propagande faite par les médias totalement acquis à sa cause, et qui honorent les performances non pas de contrats économiques signés mais d’honneurs reçus du « Grand Blanc », j’allais dire du « grand ami », à la satisfaction totale de la « population1 » vachement nourrie d’espoirs et de promesses. Les « éléments de la cour » constituent un facteur environnemental intérieur majeur pour tout dictateur notamment dans sa phase d’enlisement au pouvoir. Ici également, le critère docilité reste prépondérant, car les dictateurs appartiennent le plus souvent à des ethnies minoritaires2. Il est bien entendu que le critère « minorité » pèse de tout son poids (argument fort mais publiquement inavoué) dans la justification des coups d’État par des rebelles issus des confettis d’ethnies qui se sentent lésées par des écrasantes majorités ethniques. L’ethnie est la raison même d’existence d’un dictateur, car c’est sur elle que repose tout son talent de grand manipulateur et d’expert en lavage de cerveaux. Et, comme toute minorité, le sens du mot parle bien de lui-même : état d’une personne qui n’a pas encore atteint l'âge légal et ne peut être considérée comme pleinement responsable de ses actes, n'étant pas majeure. Pris dans ce contexte, on comprend pourquoi les dictateurs africains sont placés dans une position défensive permanente contre le regroupement du plus grand nombre, considéré
Les guillemets qui entourent le mot population le sont pour marquer la nette distinction entre ce peuple qui végète dans la misère, ces fonctionnaires qui galèrent des mois durant sans salaire, ces employés de bureau ou ces professeurs d’université au bord de la clochardise, et les agents de la « cour » qui, eux, mènent un train de vie sans se préoccuper d’où commence et s’arrête le mois salarial. 2 La minorité doit être comprise ici comme le groupement de personnes liées entre elles par des affinités religieuses, linguistiques, ethniques, politiques, englobées dans une population plus importante d'un État, de langue, d'ethnie, de religion, de politique différentes.
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