Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,18 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les nouveaux espaces politiques

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 250
EAN13 : 9782296304185
Signaler un abus

LES NOUVEAUX

ESPACES POLITIQUES

Collection L'Homme

et la Société

sous la direction de René Gallissot critique des pratiques et des représentations Vous avez dit: demande sociale. Les sciences sociales seraient-elles des contractuelles d'État ou d'entreprise, vouées à fournir le marché des produits de consommation culturelle, à être les servantes de l'audiovisuel? Le centre des préoccupations devient la représentation de soi dans le cercle de satisfaction des sociétés nanties: classes et groupes, actions collectives passent à la trappe; il ne subsiste plus que les images. Cette démission compense la parcellisation disciplinaire par la complaisance dans le terrain et le vécu, et plus encore par le culte de l'absolu anthropologique qui accompagne la religion de l'individu, cette invention asociale du libéralisme. Comment retrouver les chemins de la quête de sens et de la synthèse critique, faire se rejoindre une théorie du sujet et une théorie sociale? Ni essentialisme, ni relativisme, le relationnel seul est absolu. Déjà parus:
François Brune, Les Médias pensent comme moi. René Gallissot (00.), Pluralisme culturel en Europe. Gilbert Risse (00.), La culture otage du développement. François Partant, Cette crise qui n'en est pas une.

A paraître:
René Gallissot et Saïd Tamba (OOs.)Populismes du Tiers-Monde. René Gallissot et Véronique De Rudder (cds.), La mode des identités.

@ L'Harmattan et Association pour la recherche de synthèses en sciences humaines, 1995 ISBN: 2-7384-3336-7

Sous la direction de Georges LABICA

LES NOUVEAUX ESPACES POLITIQUES

Actes de la table ronde de l' UR.A.1394 Philosophie politique, économique et sociale année 1990-1991

Centre national de la recherche scientifique Université de Paris X-Nanterre
Préface de Georges Labica

Textes réunis par Nicole Beaurain

Publié avec le concours de l'Université de Paris X
Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

PRÉFACE

La démocratie à réinventer ?

L'expression« nouveaux espaces politiques» mérite une considération particulière. Sans doute recoupe-t-elle en partie le contenu d'expressions voisines, telles que
sociaux », mais elle se signale, au moins sémantiquement, par deux spécifications propres. La première celle d'espace, renvoie à une géographie, des places ou des lieux, qui circonscriraient des champs d'activité où se déploieraient mouvements et acteurs. La seconde,
« politique », dépasse

« nouveaux mouvements sociaux» ou « nouveaux acteurs

l'acception

restreinte

des

institutions et de leurs codes. Elle représente une volonté d'extension, ou plutôt de déplacement, « l'instituant contre l'institué », comme disait Lourau, ou «faire de la politique autrement », comme on dit plus couramment. Une typologie est-elle possible? A traits grossiers, elle s,uggérerait le tableau suivant: du côté des institutions: Etat. et services publics, armée, police, partis, syndicats, mouvements de masse, médias, Eglises, lobbies; du côté des nouveaux espaces politiques (NEP), et de façon sans doute arbitraire: quartier, village, ville; générations, langues, sexe, corps, ethnie, croyances; environnement; 5

femmes, enfants, immigrés, étrangers, chômeurs, détenus... Réservera-t-on des marges aux sectes, aux bandes, aux délinquants, aux dealers? On le voit, places et acteurs s'imbriquent. Les espaces sont à produire, comme on marque son territoire. Çà et là se combinent institutions et NEP (ONG ?), ou « marges» (Mafias ?). Nombre de porosités, sinon de récupérations, peuvent s'esquisser. Se font jour de nouvelles formes de représentation, d'expression, de symbolique et de « culture» (sub -, contre -). De la part de l'institué, ou de celle de l'instituant, sont énoncés et souvent durcis de nouveaux clivages, entre banlieues et centres ville, jeunes et vieux, nationaux et étrangers, actifs et retraités, salariés et chômeurs, blancs et «basanés », ou gagnants et perdants. D'anciennes oppositions s'en trouvent bousculées ou redéfinies, entre hommes et femmes, riches et pauvres... Quel rôle pour les classes? Pour les idéologies? Les fuites utopiques ou les recours à la violence en sont-ils des substituts? La catégorie de l'exclusion, qui fait couler tant d'encre, et de larmes de crocodile, peut-elle prétendre subsumer la considérable diversité des NEP ? Mais de quoi les exclus sont-ils exclus? Et par qui? La conscience de l'exclusion parle-t-elle de sa réalité, au même titre que celle de l'appartenance de classe traduisait une situation objective dans le travail? Les blancs alors dévorent la page. Et seuls les happy few du sommet de la pyramide sociale échapperaient à la marginalité. Ne conviendrait-il pas de parler plutôt de forclusion, cette exclusion forcée, ce rejet d'avant l'intégration? De quelle nature serait l'inclusion perdue ou inaccessible? De fait, le couple exclusion-inclusion est bel et bien inclus dans le système. Il n'y a que des inclus, exclus compris. La transformation globale du travail salarié ne permet pas d'illusion. Les sorties du chômage, rapportées à la fameuse « croissance », quand elles se produisent, débouchent massivement sur le temps partiel et les contrats à durée limitée. L'insécurité de l'emploi est un effet du système. L'invocation de la «crise », qui a si bon dos, ne le dissimule plus. Et cette règle resterait à vérifier, cwn grano salis, pour chaque NEP. 6

Quel commun dénominateur pour les NEP? On peut, semble+il, avancer trois déterminations difficilement dissociables. La première est celle de l'identité, qui,

comme on sait, se pose en s'opposant. « Je suis corse et
j'en suis fier» proclame la pastille collée sur la lunette arrière de véhicules qui ne sont pas seulement immatriculés 2 A ou 2 B. J'ai ma langue, ma terre, ma culture, mon histoire, qui me permettent, sous l'abstraction commune de Français, de reconnaître mon égal dans le Basque ou le Catalan. -L'enfant a des droits qui lui sont propres et sont à codifier, tels celui de n'être pas vendu, ou de n'être pas prostitué. La femme violée refuse la culpabilité et exige le châtiment du crime, dont elle a été victime. L'homo récuse la normativité sexuelle qui l'exclut. La communauté est le second facteur. Les catholiques ont leurs églises, les juifs leurs synagogues. Les musulmans, en attendant, par leur nombre, de devenir religion officielle, veulent leurs mosquées, les beurs leurs stades et leurs maisons de la culture, les appelés et les détenus le respect des droits élémentaires de la personne. Dans ma communauté tzigane, dans le cercle des Auvergnats de Lille, dans le club de pétanque de Carpentras, dans l'association des gens de petite taille, dans la manifestation anti-CIP, ou dans le groupement des défenseurs de la Loire, j'éprouve les liens de solidarité, dont la nation n'est que la forme distendue et passablement artificielle. L'individualité, dernier trait, fait de sa reconnaissance, en tant que telle, la condition expresse des engagements qu'elle contracte, en qualité de travailleur, de justiciable, de contribuable, de syndiqué ou de militant antinucléaire. L'autre travaille le même des rôles interchangeables et de la citoyenneté désincarnée. Un dessin de Siné mettait en présence une jeune femme blanche qui présentait son fiancé à ses parents. «Un

nègre, juif, borgne et boiteux! » s'écriaient ces derniers,
tandis que leur fille priait en confidence son ami de ne pas leur avouer tout de suite qu'il était communiste... Identitaires, communautaires ou individualistes, il est inutile de montrer les dérives. Elles sont connues: du repli sur soi aux refuges sectaires, aux violences de groupuscules et à l'exclu qui exclut, cependant que la désintégration des tissus historiques nationaux laisse carte 7

blanche aux_ répressions institutionnelles et à l'ordre dominant. Le philosophe trouvera également son compte dans les jeux de l'abstrait et du cçncret, du pluriel des singularités et de l'universel de l'Etat, ou des droits de l'homme et de ceux du citoyen. Mais qu'en est-il de la politique des NEP? Ne s'agit-il pas plutôt d'attitudes éclatées, concurrentes, divergentes et incapables d'esquisser un projet commun? N'évoque-t-on pas, à juste titre, un «retrait du politique », attesté par des comportements électoraux de plus en plus abstentionnistes, et une défiance ouvene à l'égard de la «classe politique », en position de monopole sur les affaires de la cité? S'il est vrai que les NEP marquent de telles ruptures, quotidiennement nourries par les phénomènes de corruption et le chassé-croisé de la politique, de l'argent et des médias, il n'en demeure pas moins qu'existe un versant positif de ce déni, la condamnation, plus ou moins assumée, non pas de ses perversions, mais du système lui-même. En ce sens où revient à ce dernier, à son fonctionnement structurel, l'entière responsabilité de la production de citoyens « passifs» et « spectateurs ». Le mythe balconier de la
«

réduction des inégalités» n'inflige pas seulement la

preuve de leur multiplication irréductible, il suscite constamment le plus large éventail de volontés, fussentelles inconcertées, de restituer contenu, sens et dynamisme à la notion de citoyenneté, afin qu'elle ne se rapetisse pas à l'intermittence des votations, qu'elle ne soit pas réduite aux manipulations consuméristes et qu'elle ne s'arrête pas à la porte de l'usine, du quartier ou du village. La citoyenneté active entend avoir droit de regard et de décision dans tous les domaines, du minuscule au global, du local au national, de l'européen au mondial. A supposer que les NEP n'aient valeur que de symptômes, voilà assurément de quoi ils parlent. Et le lieu de cette parole, l'espace où potentiellement encore elle a à se déployer, est assignable aux deux défis de la modernité. Le premier correspond à ce que l'on appelle assez

couramment le
interprétations 8

«

tout-économie ». Il signifie le règne,
des

désormais sans contrepoids, même utopisé, depuis la chute

des pays du « socialisme réel », de la mondialisation. Les
en termes de fin des idéologies,

« grands récits» ou de l'histoire, d'ère du rien ou du vide, de la perte du sens, ou encore de postmodernité, postsocialisme, postcapitalisme, etc., étaient sans doute révélatrices des complaisances démissionnaires, intéressées ou non. Elles inquiètent aujourd'hui leurs propres thuriféraires, qui en viennent à se demander si la catastrophe n'est pas en vue et s'il ne conviendrait pas d'envisager quelques thérapeutiques - un clystère de social plus une prothèse d'éthique. Car ladite mondialisation, pour neuve qu'elle paraisse, n'est autre que la promesse tenue de l'universalité marchande inhérente au capitalisme. Elle ne connaît que vente et achat, compétition et profit maximum. Certes, ses lendemains ne prétendent pas chanter. Son pragmatisme sans perspective se satisfait du jour le jour et de l'action pour l'action, bancaire évidemment. Le second défi, en vé,rité conséquence du premier, consiste en le recul de l'Etat. Terminées Jes gloses sophistiques de naguère sur le plus ou moins d'Etat, qui laissaient accroire que le choix était ouvert, les jeux, sont faits. Le «tout-économie» achève de ravaler les Etats à la fonction de gestionnaires locaux-nationaux de forces qui les transcendent. Les mots oligopoles et multinationales disent bien ce qu'ils veulent dire. Le pouvoir de décision ignore les frontières et leur dicte ses lois, quand il ne va pas jusqu'à les modifier. Le « complexe militaro-industriel » est parlant lui aussi. Et le « scientifico-technique », qui élabore notoirement ses propres politiques. Partant, la « classe politique », en confessant son impuissance, s'octroie, du même coup, l'absolution. Si les « lois» de l'économie fonctionnent comme les lois naturelles, ou, plus exactement, si l'anarchie du marché, dont on convient, relève de la fatalité, que faire ?, comme disait l'autre, sinon accepter, qu'on s'en réjouisse ou qu'on la déplore, l'inéluctabilité du libéralisme? Encore, assure+on que l'impuissance peut être relativisée. Les « politiques» n'abdiquent pas, c'est à leur honneur. On fera dans le moins « sauvage» possible, on tempérera par deux doigts de protectionnisme, une louche d'humanitaire, et on tentera de « réguler ».

Qu'est-ce à dire? La réponse est limpide. Le « retrait
du politique» ne se situe nullement où l'on pensait. Il se rencontre du côté des « politiques» eux-mêmes. Et de 9

leurs démissions qui obéissent à une logique interne, dont on connaît les effets. Prenons presqu'au hasard. Le démantèlement du service public ne répond ni à un complot, ni à une volonté de nuire, il est d'obligation systémique. Ici on ferme une gare, là une école, ailleurs un bureau de poste. Partout le critère de rentabilité démaille le tissu social que des décennies avaient serré. Le train ne dessert plus, il réduit les distances pour les affairistes du l'emploi (au désemploi). La poste se privatise, comme les terres se gèlent. Longue serait la liste. Elle est connue. La fameuse «construction de l'Europe », pour sa part, représente-t-elle autre chose qu'l!n transfert accru des compétences de chacun des Etats-nations qui la composent, en matière de réglementation et de droit, et la libre circulation des marchandises, dans le cadre de la concurrence internationale? Quand la représentation nationale et l'exécutif démettent la souveraineté, qui, en principe, n'appartient qu'au ,peuple, de son pouvoir de dire la loi, quand le chef de l'Etat engage, sans consultation préalable du Parlement, le pays dans une guerre, où il ne figure qu'en supplétif d'une superpuissance, ou couvre une entreprise de génocide, comment le citoyen ne se sentirait-il pas dépossédé de ses droits les plus élémentaires? Du Conseil de sécurité à la technocratie bruxelloise, des massacres du Golfe et du Rwanda, aux accords de Schengen et de Maastricht, la distance ne cesse de se creuser entre les mandants et les décisions, prises en leur nom, à leur insu. Le discours du droit ne parvient plus à légitimer les pratiques qui le désavouent ouvertement. Les NEP représentent de la sorte, sous des aspects multiformes, autant de surgiss.ements protestataires disons de la société civile contre l'Etat et les institutions, pour reprendre une distinction peut-être suspecte mais

« temps réel ». L'école ne socialise plus, elle forme à

assurément opératoire. La « classe politique» se substitue
à la société, parle à sa place et conforme son opinion. La preuve en est délivrée cyniquement, au moment de la constitution des gouvernements, par l'attribution de quelques portefeuilles à des membres, précisément dits de la société civile, dont la durée d'exercice a ceci de particulier qu'elle n'excède pas quelques semaines, voire quelques jours. Le marché joue contre la démocratie, quoi 10

que l'on prétende de leur association libérale, et, plus généralement contre le politique, abaissé au rang d'abstraction. Les NEP, jusque dans leurs recoins, du quartier ou des expériences autogestionnaires, qui paraissent si dérisoires, traduisent de fait les potentialités d'une créativité démocratique chaude. Peut-on, pour autant affirmer, qu'ils circonscrivent l'espace commun d'une alternative et qu'ils forment le creuset où se réinventerait la démocratie? Cela supposerait deux conditions, dont on ne s'aventurera pas à assurer, dans l'état actuel des choses, qu'elles sont réunies. La première concerne leur convergence. Qu'y a-t-il de semblable entre une association de consommateurs, le mouvement gay, Greenpeace, le FLB, une radio libre, SOS racisme, les femmes battues, médecins du monde et la coordination des infirmières? Laissons de côté telles proclamations d'apolitisme, qui tiennent à la fois au souci de se démarquer, nous l'avons vu, des pratiques officielles confisquant apparemment le politique, et à la, crainte légitime des récupérations institutionnelles. Ecartons également le poids des illusions puristes et des intentions douteuses, qui ont, en France, conduit les Verts à l'éclatement. N'en demeurent pas moins et la dénonciation sous-jacente de l'adversaire commun, et désormais unique, la mondialisation capitaliste, et le vouloir de pratiques désaliénant le citoyen en lui restituant ses responsabilités. Mais une seconde convergence semble nécessaire. Les NEP ne peuvent durablement demeurer confinés dans leur espace propre, fût-il unifié et, par conséquent, se tenir à l'écart des grands mouvements traditionnels formés par l'histoire, si affaiblis ou si intégrés que soient ces derniers - partis et syndicats de gauche. C'est à une proposition de ce genre que parvenaient les auteurs de l'excellent Transforming Revolution 1, quand ils en appelaient, à l'échelle

internationale, à une alliance organique des « mouvements
antisystémiques, sociaux et populaires », qualifiés, « en dépit de toutes leurs ambiguïtés », de « levier décisif» dans la lutte contre « le système mondial actuel ». Les mêmes suggéraient un critère permettant d'apprécier la valeur, i.e. l'efficacité, de chacun de ces mouvements (les NEP) selon la quantité de LEFS (Liberté-Égalité11

Praternité/Sororité) qu'il renfermait. Une telle contradiction entre les aspirations de la société civile ,et la mainmise des multinationales se subordonnant les Etats, ne peut-elle être porteuse de changements inédits? La jugera-t-on utopique? Ce serait oublier, comme le disait Ernst Bloch, que l'Espérance aussi est un principe qui travaille le réel. Notre ouvrage, Les nouveaux espaces politiques, s'inscrit au sein de cette ambitieuse problématique. Il ne prétend ni la cerner, ni en exhiber toutes les facettes. Il est le fruit d'une ample réflexion collective nourrie d'écoutes et de discussions parfois vives, qui ne pouvaient ici être toutes consignées, tant il est vrai que les terres abordées étaient encore bien caligineuses. Nonobstant, au travers d'une recherche multidisciplinaire, en quête d'unité théorique, il entend proposer, du particulier au global, quelques éclairages, qui ne feront sens que dans leurs prolongements.
Georges LARICA

Université de Paris X-Nanterre

Notes
1. Sarnir AMIN, Giovanni ARRIGHI, WALLERSTEIN, traduit en français sous un Les mouvements sociaux dans l'économie On se reportera aussi utilement à Henri André GUNDER fRANK, Immanuel malheureux titre, Le grand tumulte? monde, Paris, La Découverte, 1991.
LEFEBVRE/GROUPE de NAVARRENX,

Du Contrat de citoyenneté, Paris, SyllepselPériscope, 1990.

12

Urbanité et citoyenneté ou la polis dépolitisée
Jean-Pierre GARNIER

«Civilisation urbaine ou barbarie l ». Tel est le dilemme crucial auquel se trouverait confrontée la société française à l'aube du troisième millénaire. Du moins si l'on en croit l'un des conseillers appelés par les princes et les barons de la République à prodiguer leurs lumières sur le devenir des villes. Un devenir dont dépendrait l'avenir même de la démocratie. Les barbares, en effet, seraient de retour. Certes, ils n'ont plus grand chose en commun, si ce n'est d'être issus

de milieux populaires, avec ces « classes dangereuses» de
naguère qui ont cessé de l'être aujourd'hui. Avec le développement du salariat postindustriel et après l'effondrement du communisme, n'eût-il adopté sous nos cieux que la forme débonnaire d'un «socialisme municipal» à vocation gestionnaire, le fantasme d'une «banlieue rouge» cernant les cœurs de ville embourgeoisés achève de se dissiper. Mais, à peine se réjouissait-onde voir la démocratie ainsi consolidée, que de nouveaux ennemis viendraient en déstabiliser les fondements. Les uns, passant d'un extrême à l'autre, votent mal, c'est-à-dire pour l'extrême droite. D'autres, lassés par une alternance sans alternative, ne votent plus. Parmi les nouvelles générations issues de l'ancienne classe ouvrière, beaucoup d'adolescents et, de plus en plus, d'enfants, se livrent au vandalisme et au chapardage, trafiquent et se droguent, agressent et rackettent, instaurant un climat 13

malsain de peur et d'intolérance. Rejetés par une société « duale » qui les marginalise, ils pourraient bien, à la longue, la rejeter à leur tour et prendre pour cible la ville « à deux vitesses» qui la symbolise pour la plonger dans le chaos et la désolation. Les vandales ne se contentent d'ailleurs plus de saccager les entrées de leurs immeubles, de dégrader les équipements de leur quartier ou de transformer en pistes de «rodéos» les rues de leurs «cités ». Profitant des manifestations de la jeunesse studieuse contre des réformes qui réduisaient à néant tout plan de carrière, n'ont-ils pas déjà commencé à effectuer quelques raids dans le périmètre sacré des centres villes pour détruire et piller? Les abribus, les cabines téléphoniques ou les kiosques à journaux mis en pièce, les vitrines mises à sac ou les automobiles mises sens dessus dessous sont interprétés comme autant de signes funestes, annonciateurs d'apocalypses urbaines. Il serait donc plus que temps de mettre bon ordre à ces manifestations diverses d'incivisme qui, non seulement portent atteinte à la « sécurité des personnes et des biens », pour reprendre l'expression consacrée, mais mettent en péril jusqu'à la démocratie. Or, cet ordre qu'il s'agit de préserver ou de rétablir sera avant tout « urbain ». Aux dires des experts chargés de réinsuffler un esprit civique en perdition, le diagnostic, en effet, ne fait pas de doute: le déclin de l'urbanité entre pour une bonne part dans cet affaiblissement de la citoyenneté. Sur les franges des agglomérations, les ensembles de logements qui ont proliféré au cours des années 60 et 70 ne méritent pas le nom d'espaces urbains. Sous-équipés, isolés du centre ville, banalisés, anonymes et souvent d'une laideur insigne, ils donnent l'impression à ceux qui y sont relégués de n'être que des habitants de deuxième zone, des «suburbains» ou, plus exactement, des «sousurbains ». Faute de s'y sentir des citadins à part entière, comment pourraient-ils, dès lors, se comporter en citoyens? Le remède va donc de soi: il faut reconstruire la ville pour refonder la démocratie, réinventer une scène urbaine où les habitants redeviendront acteurs, réaménager des lieux où la civilité aura droit de cité, 14

civiliser la ville, en un mot, pour y faire renaître la citoyenneté. Dans les textes et les déclarations officiels, « la ville» apparaît ainsi de plus en plus comme la dénomination euphémisante des effets cumulés, dans certaines portions de l'espace urbain, de la marginalisation et de la précarisation des couches populaires touchées de plein fouet par la restructuration capitaliste. Il est devenu habituel, parmi les politiciens, les technocrates et les experts qui les conseillent, de se lamenter devant «les forces de dislocation », de « disjonction» ou de « désagrégation» à l'œuvre dans nos « sociétés urbanisées ». Ainsi déplorera-t-on que le « tissu

social », plus ou moins identifié au « tissu urbain », y
parte en lambeaux, pour s'interroger ensuite avec gravité sur les moyens d'en« recoller les morceaux ». Quoi qu'on en dise, néanmoins, le «lien social », dont le « délitement» alimente les discussions lors des innombrables colloques consacrés à « la ville », demeure plus que jamais sous-tendu par des rapports de domination qui opposent les individus et les groupes plus qu'ils ne les rassemblent. Les signes de « fracture », de« déchirure» et autres « menaces de rupture» que l'on croit déceler dans les troubles qui agitent les zones de relégation où les

couches les plus dominées sont assignées à résidence quand elle ne sont pas menacées d'expulsion pour cause de loyers impayés -, ont quelque chose à voir avec la lutte des classes dont la fin avait été un peu vite annoncée parJes chantres de «l'après socialisme ». A cet égard, les formes « dépolitisées» prises par la révolte dans les banlieues populaires, qui ont valu à ces dernières d'être placées sous les feux de l'actualité, ne sauraient masquer son caractère foncièrement politique, c'est-à-dire de classe. Pour « apolitique» qu'il puisse paraître, en effet, l'illégalisme qui entache les pratiques des« délinquants », «voyous» et autres« casseurs» n'est qu'une réaction et une riposte des dominés à la

domination. « Nous savons que la violence de certains
manifestants n'est qu'une réponse à la violence qu'ils subissent tous les jours dans leurs conditions de vie », déclarait un étudiant nantais au lendemain de l'un de ces affrontements devenus rituels entre la police et les 15

« trublions» venus perturber les défilés de protestation

contre le contrat d'insertion professionnelle. « C'est pour
cela que nous sommes solidaires. Les seuls véritables casseurs sont ceux qui, par leurs décisions économiques et politiques, brisent la vie de millions de gens par le chômage, l'exclusion, la précarité et la répression 2 ». Ce qui revient à dire que si la révolte n'est plus le corollaire direct de l'exploitation, elle dérive tout de même pour une large part des modalités nouvelles que celle-ci revêt, puisqu'elles aboutissent à dévaloriser la force de travail d'une multitude de gens désonnais condamnés à osciller entre des emplois intermittents au rabais et le désœuvrement complet. Que les « classes dangereuses» de cette fin de siècle soient moins le prolétariat que le sous-prolétariat engendré par la «flexibilisation» de l'accumulation capitaliste n'autorise donc nullement à conclure à la disparition des antagonismes de classes. Mais il en faudrait plus, semble-t-il, pour que l'on renonce à privilégier une approche « urbaine» dans les analyses visant à rendre compte des « désordres» en tout genre qui en résultent. Dans les cercles dirigeants comme dans les milieux de la recherche, en effet, on continue imperturbablement à établir un signe d'égalité réducteur entre problèmes dans la ville et problèmes de la ville. Certes, des voix ont commencé à s'élever pour dissiper une confusion apparue de plus en plus inopérante au plan pratique, au vu des échecs répétés des mesures qu'elle avait inspirées. La ville

est « un terme pudique pour désigner des quartiers à la
dérive où se concentrent toutes les populations en difficulté, et tous les « problèmes» du moment: chômage, échec scolaire, insécurité, difficultés de logement, immigration », signalait ainsi un journaliste rendu sceptique par la disproportion entre l'ampleur des moyens déployés pour soigner le « mal vivre des banlieues », depuis plus d'une dizaine d'années, et la maigreur des résultats obtenus 3. « La« ville» n'est aujourd'hui qu'une manière de désigner les problèmes sociaux qui se concentrent dans certaines banlieues: exclusion, chômage, délinquance, immigration... », constatait pour sa part le sociologue François Dubet, sans pour autant

essayer d'expliquer pourquoi cette « manière de désigner
16

les problèmes» avait si longtemps prévalu... et continue de prévaloir 4. Profitant d'un moment apparemment propice aux interrogations sur la portée et surtout les limites de la mode est venue de baptiser cette lancinante écharde gouvernementale, est par droit étymologique une notion

« politique de la ville », un autre journaliste donnera un embryon de réponse. « C'est que « la ville », comme la

éminemment cohabitationniste -

entre les habitants

d'abord, entre ces habitants et le pouvoir ensuite, et seulement après entre les concurrents du pouvoir. Dire « la ville », c'est une manière inventée par les socialistes,

de ne pas dire « la banlieue », « les quartiers », etc., bref
une façon d'émettre un souhait d'unité par-dessus une fracture désagréable 5 ». Appréciation effectivement corroborée par les refrains devenus antiennes sur la nécessité de « retisser sur le terrain ce lien social toujours à refaire» et la « volonté de vivre ensemble », dont les initiateurs de l'ainsi dénommée politique de la ville ne manquent jamais d'émailler leurs argumentaires. Devant le consensus dont celle-ci fait l'objet par delà « l'alternance », on serait d'ailleurs presque tenté de classer la référence lancinante à «la ville» comme relevant d'une prophétie autoréalisatrice. Encore faudraitil, toutefois, que la convergence de vues sur la « question urbaine» à laquelle on est parvenu au sommet n'aille pas de pair avec une accentuation des clivages à la base. Sous cet angle, la quête désespérée de « cohésion sociale» qui transparaît au travers de la recherche obsessionnelle de la
« cohésion urbaine» a tout l'air d'un vœu pieux. Mais, pourquoi s'entêter à parler de « la ville» alors

qu'il devient de plus en plus évident que c'est « ailleurs» que gît l'origine des « maux» qui lui sont imputés? La réponse est contenue dans la question. Au plan idéologique, cette «urbanisation» des problèmes, notamment ceux posés à - et posés par une jeunesse paupérisée et privée d'avenir, permet d'attribuer à la détérioration du « cadre de vie », et donc de circonscrire à un cadre spatial et local - un «cadre de ville », en quelque sorte -, les manifestations d'un processus de décomposition sociale imputable à l'évolution générale du mode de production. D'où le bavardage intarissable 17

-

auquel donnent lieu la «crise des banlieues» et la « politique de la ville» censée y remédier. Une logorrhée qui contraste singulièrement avec la discrétion, pour ne pas dire le mutisme, qui entoure tant les raisons profondes de cette crise que les finalités réelles de cette politique. L'efficacité idéologique de ce transfert sur la scène urbaine de la réflexion et du débat est indéniable. Car une chose est d'admettre le caractère mystificateur des connotations unanimistes de la référence à« la ville », une autre, est de reconnaître l'enracinement et la dynamique de classe des conflits dont elle devenue le théâtre. Tout en soulignant l'effet de censure qui consiste à parler génériquement de « la ville », alors que seuls certains habitants de certaines parties de celle-ci posent problème, le journaliste mentionné plus haut, par exemple, se garde bien de réinsérer ledit problème dans le contexte socioéconomique d'ensemble qui l'a fait surgir. Bien au contraire! « Cette fiction de « ville », utopie modeste et méritante, est un symptôme de la fin de la lutte des classes qui avait remodelé le tissu urbain (avec, surtout en France, un incontestable effet régulateur). Mais il ne faut pas confondre une telle «fin» avec la fin des tensions sociales - lesquelles peuvent au contraire se révéler plus explosives (et plus épidermiques) que jamais. Les contradictions n'auront reflué du monde de la production que pour mieux resurgir sur les trottoirs des cités qui l'environnent 6. » La situation de ces « citadins» déchus de leur statut de « travailleurs» n'aurait-elle donc rien à voir avec le «monde de la production»? Déclassés, parce que inadaptés aux exigences nouvelles du capitalisme, auraient-ils du même coup perdu toute appartenance de

classe? A la différence des ateliers ou des bureaux, « les

trottoirs des cités» seraient-ils mystérieusement placés à l'abri des rapports de domination? Si « fiction de ville» il y a en fin de compte, ne serait-ce pas plutôt celle de cette « cité» où, comme par miracle, les divisions et les oPP9sitions de classe se seraient évanouies? Erigée en contre-feu aux incendies qui embrasent de temps à autre certains territoires de banlieue depuis plus d'une décennie, la « politique de la ville» offre donc une 18

particularité paradoxale: imprégnée. On est loin de ville », théorisé par Henri voire clamé, comme un d'associations et de comités

l'apolitisme dont elle est l'époque où «le droit à la Lefebvre, était revendiqué, slogan par les militants de quartier prêts à affronter

les promoteurs et les spéculateurs qui avaient fait « main
basse» sur elle. Telle qu'elle était formulée il y a une

vingtaine d'années, la « question urbaine» conduisait à
reposer, dans une perspective élargie, la fameuse « question sociale », c'est-à-dire à critiquer et remettre en cause de façon plus radicale le type de société dont celleci était le produit. La « révolution urbaine» dont Henri Lefebvre s'était également fait le porte-parole, impliquait une réappropriation collective de la quotidienneté hors travail qui viendrait compléter et parachever à la fois, en plaçant le jeu, le plaisir et la créativité au centre de la praxis sociale, l'émancipation des travailleurs sur les lieux de production. Or voilà que « l'urbain» est aujourd 'hui à nouveau invoqué et convoqué, non plus par les « contestataires », mais par les instances gouvernementales et, décentralisation aidant, municipales. Il ne s'agit plus d'« urbaniser la lutte des classes» pour «ouvrir un nouveau front dans la lutte anticapitaliste ». Au contraire, certains prétendent pacifier le champ social et restaurer la convivialité, grâce à un urbanisme et une architecture qui rendraient la beauté accessible à chacun. Bref, si «la ville» est supposée être à l'origine de maints «problèmes de société », elle serait aussi le lieu où, grâce à une politique urbaine appropriée, ceux-ci sont susceptibles de trouver une solution. Cette vision esthétisante d'une «société urbaine» transfigurée qui rabat le réel sur le visuel, n'est pourtant qu'une vue de l'esprit, expression à prendre au pied de la lettre. Si la démocratie représentative connaît effectivement une certaine désaffection, c'est peut-être parce qu'elle tend à apparaître à beaucoup pour ce qu'elle est: une pure représentation. Or, chercher à aménager ou réaménager « un espace urbain capable de sécréter une citoyenneté démocratique », comme le proposent certains architectes bien en cour, ne nous fera pas quitter le domaine du spectacle. Et il n'est de surcroît pas sûr que 19

celui-ci fasse recette auprès des «intéressés », en l'occurrence ceux qui vivent dans ces non-lieux dégradés et dégradants censés engendrer à eux seuls la barbarie, alors qu'ils ne font qu'ajouter à la dégradation de la situation économique et sociale de ceux qui y résident. Surtout si l'on s'inspire, pour faire éclore la « civilisation urbaine du troisième millénaire », du mythe fondateur de l'urbanité européenne que serait la cité athénienne idéalisée où les sujets libres et égaux passaient une bonne partie de leur temps à déambuler et à dialoguer sur l'agora pendant que les esclaves trimaient au Pirée. Car tel est bien le statut du personnage fictif que l'on s'évertue à propulser sur le devant de la scène de ce théâtre urbain aux décors ravalés: le « citadin-citoyen ». Véritable ectoplasme idéologique dont on guette la réapparition en faisant tourner les tables rondes réunissant élus locaux, hauts fonctionnaires et chercheurs plus ou moins vassalisés, ce citoyen semble dépouillé de toute appartenance à une catégorie sociale, de toute référence à des conditions concrètes d'existence. Doté de l'aptitude à débattre et à décider en tant qu 'habitant, il pourrait ainsi mystérieusement recouvrer ce dont il est privé par ailleurs

en tant que travailleur... ou chômeur. Le « lien social»
que les nouveaux espaces urbains, dûment refaçonnés, auraient pour fonction de resserrer, échapperait donc à l'emprise des rapports de domination et d'exploitation qui, jusqu'à plus ample informé, continuent de structurer une bonn~ part des relations individuelles et collectives. « Etre quelqu'un, c'est d'abord être de quelque part » proclament des idéologues qui voudraient voir la citoyenneté prendre racine et refleurir sur le terreau - et le terrain - de l~ localité, plus proche et plus concret, que le territoire de l'Etat-nation. Ainsi en vient-on à fétichiser le « lieu» sans lequel, paraît-il, il n'y aurait pas de « lien », au point d'oublier les autres attaches qui lientet ligotent parfois - le citadin à la cité, que ce soit à l'échelle de « sa» ville ou de « son» quartier. Car le partage du topos qui servirait d'assise à une citoyenneté redéfinie à partir d'un mixte de socialité et de territorialité, ne met aucunement fin aux divisions qui demeurent pardelà l'appartenance commune à un même «quelque part ». En raison de la banalisation et de la sérialisation du 20

bâti qui prévalent le plus souvent de nos jours, ce « quelque part» tend d'ailleurs souvent à se retrouver n'importe où. Mais cela ne l'empêche pas d'être socialement situé. Ainsi en est-il de ces « cités» dépotoirs où des gens dont la force de travail est devenue quasi invendable sont rejetés comme des déchets. Si elles sont baptisées «quartiers difficiles », ce n 'est pas en raison des difficultés que connaissent leurs habitants, mais bien parce que les désordres qui naissent de ces difficultés rendent ces quartiers difficiles à « gérer ». De même, si certaines cités sont devenues des « zones de non-droit », comme on se plaît à le répéter aux sommets de l'État, ce n'est pas parce que leurs jeunes habitants se voient peu à peu dépouillés dans la pratique de nombre de droits inscrits dans le préambule de la Constitution, à commencer par le droit au travail. Il y a « non-droit» en ces lieux mal

famés, parce que « la police ne pourrait pas y pénétrer »,
si l'on en croit J'énarque Jean-Louis Bianco, ex-secrétaire général de l'Elysée, bombardé ministre des Affaires sociales et de l'Intégration [sic], qui se félicitait à l'époque des rencontres organisées au ministère de l'Intérieur entre policiers et adolescents des banlieues pour ~< faire comprendre aux jeunes que la loi c'est la loi 7 ». Etait-ce bien la peine d'avoir fait l'ENA pour ramener la définition de « l'Etat de droit» à une tautologie de ce calibre-là? Toujours est-il que, depuis bientôt vingt ans, des cohortes de ravaleurs en tout genre se succèdent au chevet des « ensembles» lépreux, petits ou grands, et autres « îlots sensibles» pour leur « redonner figure urbaine », sans se préoccuper de la déshumanisation aux multiples visages qu'entraîne la disqualification, la précarisation et l'appauvrissement pour les « perdants» de « la France qui gagne », selon un slogan qui fit florès dans les années 80. Mais, comme chacun sait, l'homme ne vit pas seulement de pain ou plutôt - salariat oblige! - de son gagne-pain. Aussi des augures grassement rétribués révèlent-ils aux travailleurs atteints ou menacés par les « dégraissages », les « compressions d'effectifs» et autres « mesures d'assainissement », que le chômage, devenu « structurel », est la contrepartie obligée de l'avènement de la « société information nelIe ». Non pour le déplorer, 21

comme s'entêtent à le faire les derniers tenants d'un «productivisme archaïque ». Mais pour célébrer la « révolution du temps choisi », rendue possible et même indispensable par la substitution de l'artefact électronique au labeur humain. Pour ces idéologues à temps plein, guère affectés dans leur carrière professionnelle par ces «mutations technologiques» qu'ils décrètent « inéluctables », seul importe de favoriser - et c'est d'ailleurs ce pour quoi eux-mêmes sont, en fin de compte,

payés -

les « mutations psychologiques» qui doivent

accompagner ces dernières. D'où le tube du « nécessaire changement de mentalité », refrain dont le succès parmi les spécialistes en sciences sociales, repris par les hommes politiques et les médias, ne s'est pas démenti depuis près de trois décennies. Parmi les multiples «révisions» que ce changement suppose dans les esprits, figure le primat accordé au « culturel» trop longtemps laissé à l'arrière-plan par suite

du privilège indu dont jouissait « l'économique ». Au
moment où celui-ci, quasiment naturalisé sous forme de « lois» et de « contraintes », n'offre plus matière à débat - sauf dans les instances qui ont assez de poids pour peser sur des lois et alléger ces contraintes -, le « culturel» dispute à 1'« écologique» et, depuis peu, à « l'éthique », le rang de « paradigme incontournable» pour penser le« troisième millénaire ». Dans le champ urbain, ce primat culturaliste a inspiré une bonne part des « réponses» qui furent données durant les années 80. «Les villes où l'on habite doivent être pareillement belles à tous, que l'on soit puissant ou misérable », claironnait alors l'architecte histrion Roland Castro, promoteur des opérations médiaticourbanistiques labélisées sous le sigle « révolutionnaire» de « Banlieues 89 8 ». En guise de réponse au désarroi de familles fragilisées par les lendemains que les exigences de l'accumulation « flexible» avaient rendu incertains, il n'avait, à l'instar de nombre d'ex-gauchistes recyclés dans l'aménagement urbain, rien trouvé de mieux que de placer l'esthétique au poste de commande. «Ils veulent du travail? Donnez-leur de l'urbanité! » « Ils réclament des emplois? Offrez leur des monuments! » Ils rêvent d'égalité? Parlez-leur de citoyenneté! » Tels auraient pu 22

être les mots d'ordre de la « révolution urbaine », revue et
corrigée par les architectes courtisans de la monarchie républicaine mitterrandienne. Libre à ces bâtisseurs conseillers du Prince de se proclamer « platoniciens» et de préférer « voir la ville comme un espace mental plutôt que matériel 9 ». Mais il y a des limites à cet idéalisme forcené. Celles que le réel refoulé ne tarde pas à imposer à l'impact escompté des politiques qui reposent sur son déni. Fort du calme relatif qui régnait dans les «cités» depuis « l'été chaud» de l'an de grâce 1981, où des « rodéos », feux de joie et autres impromptus populaires non prévus au programme des réjouissances avaient salué la montée du nouveau souverain sur le trône, Roland Castro se félicitait, en novembre 1987, du bilan globalement positif des actions menées sous l'étiquette «Banlieues 89» ppur refroidir l'atmosphère dans les

quartiers chauds. « A présent, on sait ce qu'il faut faire et
ne pas faire pour redonner espoir aux banlieues délaissées. Cette grande politique d'urbanisme serait l'une des meilleures réponses à long terme aux questions telles que l'insécurité, le chômage, la montée du racisme ». Sous le septennat précédent, le président Giscard d'Estaing déclarait déjà, dans une interview qui fit grand bruit à l'époque: «Notre civilisation souffre de maux que l'urbanisme peut seul résoudre ». Le libéralisme avancé fit place au social libéralisme, mais la chanson restait la même. Roland Castro avait néanmoins tort de pavoiser. Trois ans plus tard, les émeutes de Vaulx-en-Velin, suivies de celles de Sartrouville, Mantes-la-Jolie et d'ailleurs allaient révéler tout ce que cette autocélébration pouvait avoir de dérisoire. Le quartier du Mas-du- Taureau comme la Cité des Indes ou le grand ensemble de la Dame blanche, à Gargesles-Gonesse, qui défraierait à son tour la chronique et effraierait le bourgeois à la fin de la décennie et au début de la suivante, ne figuraient pas, en effet, parmi les zones de relégation urbaine laissées à l'abandon. Ils avaient au contraire bénéficié de ce traitement urbanistico« difficiles» - euphémisme qui, on l'a dit, renvoie moins aux difficultés de ceux qui y sont parqués, qu'à la 23

architectural du « cadre de vie» prévu pour les quartiers

difficulté à les faire se tenir tranquilles -, grâce auquel les médicastres appelés en consultation par les caciques politiques et les notables locaux espèrent soigner, sinon guérir, « le mal vivre des banlieues ». Quant au grand ensemble du Val Fourré, c'est, dès la fin des années 70, dans le cadre des opérations « Habitat et vie sociale» lancées sous Giscard, qu'il avait commencé à faire l'objet des soins de chirurgie esthétique destinés à lifter un « tissu

urbain» en guère meilleur état que le « tissu social»
correspondant. Quelle « vie sociale» auraient bien pu y insuffler les milliers de travailleurs immigrés qui, après avoir sué sur les chaînes de Poissy, de Flins et de Billancourt, venaient d'être congédiés par charrettes entières pour cause de «redéploiement»? Et voilà qu'aujourd'hui leur progéniture, dont on sait encore moins que faire - leur mise en retraite anticipée apparaîtrait pour le moins prématurée! -, est tentée de meubler le vide de son existence, et de se remplir les poches à l'occasion, en se laissant entraîner à des actes délictueux. « C'est la faute au cadre de vie! », s'écrieront pourtant comme des perroquets les Diafoirus chargés de remédier au « malaise des banlieues », à qui leur propre vie de cadres interdit apparemment de saisir tout ce qu'induisent les conditions de vie, ou plus exactement de survie, de

leur « clientèle ».
En septembre 92, les habitants du Val Fourré et la presse avaient ainsi été ainsi conviés, à grands renforts de pub, à assister à ce qui est devenu le clou obligé de la politique spectacle de la ville: 1'« implosion» de tours ou

de barres HLM jugées indignes d'être « réhabilitées ».
« Le nouvel horizon du Val-Fourré », titrait Le Monde pour saluer l'événement, comme si la vue dégagée par l'affaissement des immeubles allait suffire à faire oublier l'avenir bouché et le futur sans perspectives promis aux

jeunes du quartier. « A-t-on réglé le problème essentiel du
chômage? Non c'est illusoire: le plâtre qui descend de l'explosion, ça s'appelle de la poudre aux yeux », s'indignait à ce propos le romancier Didier Daeninckx 10. Ce qui n'empêchait pas les personnalités présentes à la cérémonie d'annoncer des jours meilleurs sous la forme d'« une grande plaine de jeux et, de détente », en lieu et place des bâtiments dynamités. A défaut de proposer du 24

ttavail aux nouvelles générations promises à la « galère », on peut toujours veiller à ce qu'elles fassent bon usage de leurs loisirs forcés. Le principal est de les « occuper ». La vision idéalisée de la « civilisation urbaine» comme
spectacle, dont Castro et ses pareils se, veulent les promoteurs, reflète bien leur aveuglement. A privilégier aujourd'hui ce qui se voit aux dépens de ce qui se vit, ils finissent par ne plus discerner !e point aveugle sur lequel

ils étayent leur point de vue. A savoir que la « question
urbaine », à laquelle ils prétendent apporter leurs solutions d'esthètes, n'est qu'un faux problème. Ou plutôt une réponse idéologique à !lne question qu'ils se refusent désormais à voir posée. A savoir cette fameuse « question sociale» qu'ils avaient hâtivement décrété réglée, alors qu'elle refait surface de nos jours sous des formes inédites, inattendues, et brutales parfois, tel un retour du refoulé. Les ttoubles survenus en ces lieux, que l'on disait pacifiés, ébranlèrent néanmoins quelques esprits en haut lieu, au point d'inciter certains responsables à reconnaîtt~ publiquement ce que, jusque là, ils feignaient d'ignorer. A savoir que les « problèmes» qui surgissent dans la ville ne sont pas forcément des problèmes urbains. « Maintenant, ça suffit », tonnait, par exemple, Michel Noir, à la suite des émeutes de Vaulx-en-Velin dont l'onde de choc avait fait frissonner les habitants des beaux quartiers lyonnais. «Ce n'est plus un problème d'urbanisation. Le problème, ce sont 200 000 à 300000 jeunes qui se retrouvent chaque année sans perspective 11». Même refus de faire endosser à « la ville », la responsabilité des événements survenus dans la banlieue lyonnaise et dans quelques communes de la région parisienne, de la part de Michel Delebarre, pourtant

-

fraîchement nommé ministte... de la Ville. « Ce ne sont
pas les villes qui génèrent l'exclusion: c'est notte société, encore trop inégalitaire, qui produit de telles villes. La ville n'est que le reflet de la société que 1)ousvoulons 12». Paul Quilès, alors ministre de l'Equipement, du Logement, des Transports et de l'Aménagement, renchérissait quelques mois plus tard: « Ce n'est pas l'architecture qui est responsable de la crise traversée par certaines banlieues, même si 25