Les Palestiniens de Jérusalem

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Jérusalem est une ville-frontière, revendiquée comme capitale à la fois par les Palestiniens et par les Israéliens. Les Palestiniens tentent d'entretenir une action de résistance dans sa partie Est occupée par Israël depuis 1967, sous la direction d'un homme politique palestinien, Fayçal Husseini. Ce livre démontre que les Palestiniens participent au processus de transformation de Jérusalem-Est. Au-delà de l'image d'une société décomposée, il révèle une société dynamique qui a su s'autogérer sous l'impulsion de son leader Fayçal Husseini.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296217638
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Les Palestiniens de Jérusalem

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07583-2 BAN: 9782296075832

May Maalouf Monneau

Les Palestiniens

de Jérusalem

L'action de Fayçal Husseini

Préface de Bernard Bativeau

L'Harmattan

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008. Michel CARLIER, Irak. Le mensonge, 2008. Nejatbakhshe Nasrollah, Devenir Ayatollah. Guide spirituel chiite, 2008. Mehdi DADSET AN et Dimitri JAGENEAU, Le Chant des Mollahs: la République islamique et la société iranienne, 2008.
Chanfi AHMED, Les conversions à l'islam fondamentaliste en Afrique au sud du Sahara. Le cas de la Tanzanie et du Kenya, 2008. Refaat EL-SAID, La pensée des Lumières en Égypte, 2008. El Hassane MAGHFOUR, Hydropolitique et droit international au Proche-Orient, 2008. Sepideh FARKHONDEH, Société civile en Iran. Mythes et réalités, 2008. Sébastien BOUSSOIS, Israël confronté à son passé, 2007. Ariel FRANÇAIS, Islam radical et nouvel ordre impérial, 2007. Khalil AL-JAMMAL, L'Administration de l'Enseignement Public au Liban, 2007. Dr. Moustapha AL FEQI, Les Coptes en politique égyptienne. Le rôle de Makram Ebeid dans le Mouvement National, 2007. Mohamed Anouar MOGHIRA, Moustapha KAMEL l'égyptien. L 'homme et l'œuvre, 2007. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Palestine, la dépossession d'un territoire, 2007. Benjamin MORIAMÉ, La Palestine dans l'étau israélien, 2006. Réseau Multidisciplinaire d'Études Stratégiques, Analyse politique, stratégique et économique de la troisième guerre du Go(fe. Iraqi Freedom, 2006. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et la bombe atomique, 2006. Hichem KAROUI, Où va l'Arabie Saoudite ?, 2006. J.-J. LUTHI, M. A. MOGHIRA, L'Égypte en république. La vie

quotidienne. 1952 - 2005,2006.

A Daniel, Alexandre et Rémi

Préface

Au moment où Yasser Arafat et une partie de la direction de l'OLP ont pu s'établir en Palestine, à r été 1994, venant de Tunis, un lieu apparaissait central pour l'identité des Palestiniens de Jérusalem et de l'ensemble des Territoires occupés: la Maison de l'Orient, située à Jérusalem-Est, non loin de la rue Salaheddine, centre de l'activité hiérosolomytaine. Relancée après la Conférence de Madrid de 1991, la Maison de l'Orient, qui avait été un point de ralliement pendant la première Intifada, jouait le rôle d'une municipalité très politique dans cette partie de la ville destinée à devenir la capitale d'un Etat palestinien toujours en attente. Tout Palestinien autorisé à se déplacer connaissait cette demeure de la fin du XIXe siècle ottoman construite par la famille Husseini, seule bâtisse sur laquelle flottait le drapeau palestinien, pour y être entré en quête d'un papier administratif, d'une information foncière archivée, d'une aide médicale, d'une recherche de médiation ou simplement d'un moyen de défense face à l'arbitraire de l'autorité militaire israélienne. Au centre de cette institution, auréolé de son action résistante passée, mais accessible à tous, Fayçal Husseini, dont les obsèques après sa mort le 31 mai 2001 seront suivies de Ramallah à Jérusalem par une foule débordante. Les diplomates, la presse internationale se pressaient à la Maison de l'Orient en quête d'informations, d'analyses, quand ce n'était pour manifester un soutien symbolique. Lorsqu'une droite israélienne qui symbolisait le refus d'Oslo est revenue au pouvoir au printemps 1996, lors des élections qui ont suivi l'assassinat d'Itzhaq Rabin, elle n'eut de cesse de mettre un terme à cette présence, jusque-là tolérée, qu'elle percevait comme un défi. Après des mois de harcèlement, Ariel Sharon y parvint, profitant de la mort de Fayçal Husseini. Loin de l'image d'EpinaI et des échos médiatiques que suscitait la Maison de l'Orient, il était juste de vouloir comprendre ce que représentait réellement cette institution et en quoi Fayçal Husseini était devenu un leader politique incontournable, pour les Palestiniens certes, mais aussi pour une partie des élites politiques israéliennes lorsqu'elles songeaient à réellement négocier. Or ni l'institution, ni la personnalité et l'action de son leader n'avaient fait, jusqu'à présent, l'objet d'une enquête systématique et approfondie, même si de nombreux travaux y faisaient référence. C'est à cette tâche que s'est employée May Maalouf Monneau à la faveur d'une recherche ayant abouti à la soutenance d'une thèse de doctorat. D'emblée, elle a posé les questions indispensables pour comprendre ce leadership: Jérusalem, dont la discussion du statut final avait été différée en 1993 à Washington, a-t-elle été «oubliée» pendant le processus d'Oslo? Comment

la Maison de l'Orient a-t-elle pu compenser l'inexistence politique qui semblait accabler les Palestiniens de Jérusalem? Où Fayçal Husseini, il est vrai héritier d'une dynastie hiérosolomytaine prestigieuse et résistant chevronné, a-t-il su trouver les ressources nécessaires pour maintenir un niveau minimal de solidarité par le biais de cette «municipalité» ? Et surtout: une société dominée a-t-elle les moyens d'exister indépendamment de sa sujétion, peut-elle produire du politique et se libérer des contraintes multiples d'une occupation déguisée en annexion? Jérusalem a fait l'objet de nombreux écrits au cours de la dernière décennie. Mais comme pour ce qui a trait aux Territoires palestiniens, une grande majorité de ces écrits s'est cantonnée dans les dimensions diplomatiques, internationales, géopolitiques, militaires du conflit israélopalestinien et de la place que Jérusalem y occupe. On affecte souvent de ne voir la société palestinienne qu'en fonction du conflit, comme si elle n' exi stait qu'accessoirement, à la marge de ce conflit et surtout à l'ombre de son voisin l'occupant. La dimension internationale de la question, les enjeux de compétition auxquels Jérusalem est livrée en font une cité à part et c'est pourquoi May Maalouf Monneau a accordé un intérêt particulier à cette position de «ville-frontière », qualifiée ainsi moins en raison de sa composition multiethnique que de sa position au centre d'un conflit. Ne pouvant plus jouer - du fait d'une fragmentation territoriale aggravée par

l'érection du mur de séparation - le rôle essentiel qu'elle jouait vis-à-vis de
la Cisjordanie, notamment sur le plan économique, elle assure néanmoins un lien symbolique fondamental et un rôle politique non moins important même s'il est moins visible, entre les Israéliens et les Palestiniens. Mais la «ville-frontière» est aussi inscrite dans une société qui requiert une observation de l'intérieur. La dynamique d'Oslo a permis le développement à partir des universités palestiniennes et dans le cadre d'une coopération scientifique internationale adaptée, de nouvelles recherches. Pour ce qui est des seules universités françaises, une vingtaine de thèses ont été soutenues au cours des années récentes, après des enquêtes de terrain exigeantes effectuées par des chercheurs palestiniens et européens. Outre les obstacles à la mobilité déjà évoqués, il leur fallait tenir compte de la mobilité réduite des acteurs ou de leur immobilité forcée, sans parler de la multiplicité de leurs statuts juridiques, autant de facteurs à additionner dans la quête d'une cohérence scientifique. Ce livre est le résultat heureux de ces aléas et il témoigne par ailleurs d'une réelle empathie manifestée pour les acteurs et la situation, qui a été de pair avec la distance à laquelle les observateurs des sociétés en conflit ouvert doivent s'astreindre. S'inscrivant dans une perspective de sociologie politique, May Maalouf Monneau étudie la dynamique de réappropriation nationale que constitue la Maison de l'Orient, en interprétant le rôle de son leader Fayçal 10

Husseini. Parce que les accords intérimaires signés à Washington en septembre 1993, n'ont pas intégré dans la négociation, à l'insistance d'Israël, le statut définitif de Jérusalem, et que l'Autorité palestinienne issue d'Oslo a entériné cette mise à l'écart en attendant une conjoncture plus favorable, la ville s'est déclarée représentée par la Maison de l'Orient. Mais elle n'aurait pu le faire sans l'action de son leader. Est-ce à dire qu'un leader fort et charismatique s'impose dans toute crise durable et de grande ampleur et que c'est pour cela que le projecteur a été dirigé sur la personnalité de Husseini ? En interrogeant la sociologie des ressorts de l'action publique, ce livre apporte des éclairages nouveaux. Sur le leadership d'abord, May Maalouf Monneau a choisi, sans écarter les apports de Max Weber sur le charisme de certains dirigeants, de privilégier Norbert Elias, considérant la proximité de Husseini à la population qu'il représentait et sa personnalité dont la modestie n'était en rien contradictoire avec son aura chez les Palestiniens et la fascination qu'il exerçait chez beaucoup d'Israéliens. Surtout, son idée de l'interdépendance entre l'individu et la société permet de mieux comprendre l'articulation entre l'action d'un leader au sein d'une communauté de dimensions réduites et la réceptivité de cette communauté à son action de représentation. Quant à l'action collective, deuxième axe de réflexion, la relecture d'Anthony Giddens, dans ce contexte historique et politique spécifique, vise à s'interroger sur la capacité d'autonomisation des acteurs en situation de dépendance. Dominée et soucieuse de ne pas être expulsée «hors du temps », la société palestinienne a trouvé des ressources dans l'énergie de personnages peu communs comme Fayçal Husseini qui agissent comme révélateurs du changement à l' œuvre. Dans une situation sous contrainte, cette société parvient à contourner le monopole israélien de la production du politique pour devenir acteur de son propre destin. Se substituant, à la faveur des accords d'Oslo, à l'Autorité palestinienne qui ne pouvait officiellement agir à Jérusalem, elle constitue à travers des initiatives comme celle de la Maison de l'Orient, son espace d'action et de mobilisation. Sans doute, la fermeture ultérieure de la Maison de l'Orient n'aura pas été sans conséquence sur l'espace dans lequel la population palestinienne peut à présent se mouvoir et agir, et donc sur l'action collective à JérusalemEst. Sans parler de la complexe sinuosité du mur, créatrice d'arythmie puis d'asphyxie politiques, qui réduit chaque jour la capacité d'autonomisation politique. Au total, avec ce livre de May Maalouf Monneau, les lecteurs, familiers ou non de la société palestinienne et du conflit israélo-palestinien, disposeront d'un matériau riche pour nourrir leurs interrogations sur cette dialectique de structuration des intérêts dans une logique politique de domination. Ils pourront mesurer les limites de l'action publique dans cette configuration spécifique tout en constatant ses potentialités, dues en Il

l'occurrence Husseini.

à la présence d'un leader politique pertinent et inventif, Fayçal

Bernard BOTIVEAU Directeur de recherche au CNRS, IREMAM, Aix-en Provence

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Avant-propos

Cet ouvrage reprend très largement notre travail de thèse. Il a été élaboré à partir d'informations que nous avons collectées lors de nos différents séjours en Palestine entre juin 2003 et juin 2006. Précisons la difficulté de notre travail de terrain liée à la fermeture, par les autorités israéliennes, de la Maison de l'Orient et du Centre d'Etudes Arabes en 2001. Les archives ont été confisquées par ces mêmes autorités. La collecte de données à la fois écrites et fiables, nous a été particulièrement difficile. Les documents que nous avons étudiés viennent pour l'essentiel des archives personnelles des personnes qui ont travaillé avec Fayçal Husseini à Jérusalem. Nous tenons à les remercier pour la confiance qu'elles nous ont accordée. Parmi ces documents figurent des bulletins édités par la Maison de l'Orient, des rapports d'activités de ses différents centres et départements, des cartes produites par son centre de cartographie, une vidéo-cassette que nous avons visualisée sur place. Nous avons aussi travaillé sur des interviews télévisées et radiodiffusées données par Fayçal Husseini, dont la version papier nous a été remise par l'Association Fayçal Husseini. Par ailleurs, nous avons pu consulter certains documents des archives de la municipalité de Jérusalem, ainsi que des travaux scientifiques qui nous ont été remis par des chercheurs palestiniens et israéliens. La qualité et la quantité des documents fournis varient d'un point traité à l'autre: la faible quantité d~s uns peut parfois contraster avec la grande quantité que l'on peut trouver pour l'autre. La presse locale a constitué pour nous un permanent support de travail. Nous avons consulté notamment, les quotidiens palestiniens Al-Qods et Al-Ayyam, ainsi que la presse israélienne, en particulier le Jerusalem-Post. Nous avons aussi utilisé la presse française. La pratique d'entretiens (autour d'une soixantaine) nous a permis de compléter notre entreprise de collecte d'informations brutes, et parfois, de pallier un manque de données écrites.

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Introduction générale

La ville de Jérusalem], notamment sa partie Est que nous analysons ici, est une ville spécifique dans la mesure où elle est revendiquée comme capitale à la fois par les Palestiniens et par les Israéliens. Certes, Israël a cherché à l'inclure dans son espace territorial depuis son occupation en 1967, mais cet acte n'a pas été reconnu par les Palestiniens qui la revendiquent comme la capitale de leur futur Etat. Jérusalem-Est demeure donc un espace qui, jusqu'à nos jours, ne rentre dans aucune définition nationale définitive. C'est une ville-frontière, ou ville disputée, dans laquelle les deux communautés, palestinienne et israélienne, se disputent le contrôle de r espace. Le vocable « frontière» a de nombreuses acceptions. Par le concept de ville-frontière, que nous empruntons à Joël Kotek2 et que nous employons à différentes reprises dans cet ouvrage, nous entendons «toute ville (ou région) non seulement polarisée sur une base ethnique ou idéologique, mais surtout disputée parce qu'elle est située à la charnière d'ensembles ethniques ou idéologiques ». L'idée de contestation est ainsi au cœur de la notion de ville-frontière. Par conséquent, ce concept ne se recoupe pas totalement avec les notions de ville frontalière, multiethnique, pluriethnique ou encore multiculturelle3. Une ville frontalière ou multiethnique n'est pas toujours frontière, car elle n'est pas forcément disputée et sa souveraineté n'est pas contestée. La ville de Jérusalem rentre parfaitement dans le cas de figure de la ville-frontière, car étant «un territoire pour deux rêves »4, deux nations opposées la convoitent. En effet, lorsqu'en juin 1967, Israël occupe Jérusalem-Est, il procède à une transformation totale de la ville, aussi bien sur le plan territorial que juridique et administratif. Toutefois, dans son annexion unilatérale de la ville, Israël n'a pas pu empêcher la restructuration d'un espace palestinien, opposé à son cercle de décision politique. Notre examen de la société palestinienne à Jérusalem-Est révèle un milieu dynamique, dans lequel
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Nous utilisons parfois Je terme «Jérusalem» pour désigner Jérusalem-Est afin de ne pas

alourdir le texte. 2 KOTEK Joël. « La frontière au XXe siècle », in BROMBERGER Christian et MOREL Alain (ss. dir.), Limites floues frontières vives, Editions de la Maison des sciences de l'homme, 200 I, p.337. .\ Des villes telles que Paris, Londres ou New-York, sont multieulturelles en ce sens qu'elles regroupent des populations d'origines différentes. Elles ne peuvent être considérées comme des villes-frontières parce que la souveraineté politique ne se trouve pas mise en cause. I RUPNIK Jacques cité dans Limites floues frontières vives, Editions de la Maison des sciences de l'homme, 2001, p.338.

l'acteur palestinien cherche à légitimer ses revendications sur la ville. C'est autour de cet espace palestinien restructuré, que nous positionnons notre réflexion. Dans cet ouvrage, nous étudions l'action de Fayçal Husseini, homme politique clé à Jérusalem. Descendant d'une famille qui ajoué un rôle central dans l'histoire nationale palestinienne, en particulier à Jérusalem, Fayçal Husseini engage une longue et épineuse action dans cette ville. Depuis son retour clandestin et définitif dans les Territoires occupés en juillet 1967, jusqu'à son décès en mai 2001, il est à la recherche du meilleur moyen de légitimation des droits palestiniens sur Jérusalem. Son rôle devient incontournable dans la ville, notamment après la signature des accords d'Os105 qui laissent Jérusalem en dehors des compétences politiques de l'Autorité palestinienne, nouvellement instaurée dans les Territoires. F. Husseini développe alors la Maison de l'Orient, une institution politique palestinienne qui tentera de garder un chemin de retour pour l'Autorité palestinienne et qui deviendra en même temps le lieu de ralliement des Palestiniens de Jérusalem. Si, en tant que dirigeant, il est sensible à toutes les dimensions de la cause palestinienne, il n'en est pas moins vrai que la ville de Jérusalem occupe une place particulière dans son parcours. Nous cherchons à comprendre son action en la plaçant dans le cadre général de la résistance palestinienne. La question centrale de notre analyse est la suivante: en quoi l'engagement de Fayçal Husseini a-t-il contribué à la restructuration de l'espace politique et social palestinien à Jérusalem-Est? Tout au long de ce livre, nous voulons démontrer que le processus de recomposition de la société palestinienne à Jérusalem-Est ne découle pas exclusivement des interventions israéliennes sur la ville, mais aussi des actions palestiniennes. Cette idée constitue la matrice du présent ouvrage. Notre travail cherche à dépasser l'hypothèse déterministe qui envisage l'irréversibilité de l'occupation israélienne et qui voit la population palestinienne des Territoires occupés quasi exclusivement comme une victime de la colonisation. L'action de F. Husseini nous permet de montrer que les Palestiniens participent au processus de transformation de JérusalemEst. Notons que la ville de Jérusalem a fait l'objet de nombreuses publications. Toutefois, elles sont restées dans leur ensemble confinées dans une approche favorisant une vision historique6, géopolitique7 ou les données
5 Signés en septembre 1993 entre les Palestiniens et les Israéliens, selon lesqueJ s le statut de Jérusalem doit être réglé lors des négociations définitives. Ces dernières ont fini par avoir lieu en 2000 à Camp David, mais sans donner lieu à la signature d'un accord. 6 Nous pouvons citer le livre de RIVIERE~TENCER Valérie et ATTAL Armand. Jérusalem. Destin d'une métropole, L'Harmattan, 1997. Voir aussi LAFON Jacques, Jérusalem, Montchrestien, 1998.

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internationales des négociations politiques entre Israéliens et Palestiniens8. L'action menée sur le terrain lui-même a peu retenu l'attention. Notons de même qu'un bon nombre des travaux menés sur le local ont focalisé leurs études sur le processus de colonisation de la ville de Jérusalem9 plus que sur l'évolution du terrain palestinien lui-même. Sans doute est-ce dû en partie aux difficultés d'investigation du milieu palestinien, qui ne font par ailleurs que s'accroître avec la construction du mur de séparation dans les Territoires depuis 2002-2003. Il faut néanmoins constater le regain d'intérêt pour l'évolution du milieu local dans la recherche française, francophone, palestinienne, israélienne ou israélo-palestinienne, à partir des années 1990 et dans les années 200010. C'est dans le prolongement de tels travaux que nous nous situons, optant pour une approche de sociologie politique.
7 Citons la thèse de ENCEL Frédéric qui a été publiée sous le titre Géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998. 8 Voir notamment ENDERLTN Charles, Le rêve brisé. HislOire de l'échec du processus de paix au Proche-Orient 1995-2002, Fayard, 2002. 9 Voir notamment BENVENISTT Meran, Jérusalem une histoire politique, Actes Sud, 1996. Voir aussi DUMPER Michael qui s'est intéressé surtout à la colonisation de la Vieille Ville et a publié plusieurs travaux à ce sujet, panni lesquels «Colons et colonies dans la Vieille Ville de Jérusa]em: 1980-2000» in MARDAM-BEY Farouk et SANBAR Elias (ss. dir.), Jérusalem. Le sacré et le politique, Sindbad/Actes Sud, 2000, pp.273-302; «La colonisation de ]a Vieille Ville de Jérusalem », Revue d'Etudes Palestiniennes, N°42, Hiver 1992, pp.147] 71; The Politics of Sacred Space. The Old City of Jerusalem in the Middle East Conflict, Lynne Rienner Publishers, 2002. JONous faisons référence aux études qui ont été publiées après Oslo (1993) el après Camp David (2000). Nous renvoyons à LATENDRESSE Anne que nous aurons l'occasion de citer à plusieurs reprises. Voir notamment son travail de thèse, Processus de dè,tructurationrestructuration de Jérusalem-Est et dynamique palestinienne depuis 1967, présentée comme exigence partielle du doctorat en études urhaines, Université du Quéhec à Montréal, mars 2000. Voir aussi parmi ses autres travaux Jerusalem. Palestinian dynamics, resistance and urban change, 1967-]994, PASSIA, ]995; «Espace urbain et mobilisation sociale à Jérusalem-Est», Les Cahiers du CERMOC, N°I7, 1997, pp.299-320; «Les Palestiniens à Jérusalem-Est. Ou comment les Palestiniens, depuis 1967, résistent au processus d'israélisation de leur ville », Revue d'Etudes Palestiniennes, n03, Printemps ]995, pp.53-70. Nous renvoyons également à la thèse de SIGNOLES Aude sur le pouvoir local en Cisjordanie: Municipalités et pouvoir local dans les Territoires palestiniens. Entre domination israélienne et Rtat en fonnation (1993-2004), doctorat de science politique, Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, mars 2004. En ce qui concerne les publications israéliennes: KLEIN Menachem, Jerusalem, the contested city, Hurst&Company, en association avec Ie Jerusalem Institule for Israel Studies, 2001; CHESHIN Amir S., HUTMAN Bill, MELAMED Avi, Separate and Unequal, the inside story of Israeli rule in East Jerusalem, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts and London, England, 2002 ; BREGER Marshall J. et AHIMEIR Ora (ss. dir.), Jerusalem, a city and its jillure. Jerusa]em Institute for Israel Studies, 2002. Notons aussi la publication palestinienne de TAMARI Salim (ss. dir.), Al-Qods 194R. AI-ahya al-arabiya wamasirouha ji harb 1948 (Jérusalem 1948. Les quartiers arabes et leur destin durant la iiuerre de 194R), BADIL (Jérusalem) et l'Association d'Etudes palestiniennes (Beyrouth), Beyrouth, 2002. Dans les publications israélo-palcstiniennes, nous citons l'ouvrage collectif: Israelis, Palestinians. 17

Notre réflexion s'inscrit dans la continuité des recherches menées depuis l'éclatement de la première Intifadall de 1987, qui ont ouvert une brèche dans les études sur la Palestine et ont permis de penser la société palestinienne en tant que sujet de son historicité. En effet, comme le signale la chercheuse canadienne Anne Latendresse: «A partir de l'Intifada, les chercheurs découvrent que la population palestinienne des territoires occupés, en dépit des contraintes engendrées par le processus de colonisation et de la domination exercé par Israël, peut devenir acteur de sa destinée. »12 Notre étude commence en 1967, pour intégrer les débuts de l'action de Fayçal Husseini. Ces débuts, même s'ils ne forment pas le cœur de son engagement, sont nécessaires pour comprendre l'évolution de la société à Jérusalem. En remontant en 1967 et en parcourant ces trente-cinq années qui ont fait l'objet de nombreuses études historiques, l'accent sera constamment mis sur la vision qu'ont de ces événements la société palestinienne à Jérusalem et ceux qui la représentent, F. Husseini en tête. Ceci dit, bien que nous placions notre travail dans les études sur le local, il n'en est pas moins vrai que nous avons affaire à un espace particulier. Il ne s'agit pas en effet d'un espace local bien défini que l'on pourrait étudier à la lumière du paradigme classique: centre/périphérie, mais plutôt d'un espace indéfini qui est constamment à réinventer par les Palestiniens. Car dans une viJlefrontière comme Jérusalem, comment définir le centre? Est-ce par rapport à la municipalité israélienne dont le pouvoir n'est pas reconnu par les Palestiniens? Ou bien par rapport à l'Autorité palestinienne dont l'action politique depuis 1994 est problématique, car prohibée par les accords d'Oslo? Deux grands axes de réflexion guident notre travail de terrain. Ils partent de deux questionnements: quelle place Fayçal Husseini a-t-il pu occuper au sein de la classe politique palestinienne? Comment comprendre l'action de résistance qu'il a engagée à Jérusalem pendant plusieurs années?

Coexisting in Jerusalem, The Orient House, Arab Studies Society-Jerusalem, Economic Cooperation Foundation, Centro Italiano per la Pace in Medio Oriente, Giugno 200 I ; KHAMAISI Rassem et NASRALLAH Rami (ss. dir.) The Jerusalem urban fabric, International Peace and Cooperation Center, 2003 ; FREIDMAN Abraham (Rami) et NASRALLAH Rami (ss.dir.), Divided cities in transition, International Peace and Cooperation Center et Jerusalem Institute for Israel Studies, 2003. Il Intifada qui signifie «soulèvement» en arabe, a commencé en décembre 1987 dans la bande de Gaza, puis s'est étendue dans tonte la Cisjordanie ainsi qu'à Jérusalem-Est. Bien qu'elle ait éclaté spontanément à la suite d'un accident routier qui a fait des victimes du côté palestinien, les manifestations de colère sc sont rapidement transformées en un mouvement organisé. 12 LATENDRESSE Anne, Processus de déstructuration-restructuration de Jérusalem-Est et dynamique palestinienne depuis 1967, op.cit., p.63. 18

Ce faisant, ce sont deux problématiques centrales de science politique que nous allons soulever: la place du leader politique dans la formation de l'espace social, d'une part; la dynamique sociale dans le contrôle de cet espace, d'autre part. Ce qui nous renvoie donc à une double rét1exion sur la représentation et sur l'action dans la reproduction de J'espace sociall3. Notre premier axe de rét1exion est donc centré sur le rôle du leader politique dans la production de l'espace. Cette étude appelle quelques précisions. L'interprétation que nous faisons de l'influence de F. Husseini dans la résistance palestinienne nous pousse à emprunter un virage conceptuel précis. En effet, notre relecture de ce pan de l'histoire ne nous porte pas à comprendre l'action palestinienne dans les Territoires comme le produit exclusif d'un seul dirigeant, en l'occurrence Fayçal Husseini, bien qu'il en soit l'un des piliers centraux. Malgré la centralité de son pouvoir au sein de la classe politique palestinienne, nous ne pouvons lire son expérience politique à la lumière de la théorie wébérienne par exemple, communément utilisée dans les études sur les leaders politiques. Cette vision qui comporte une approche idéaltypique du leader, en Je décrivant comme essentiellement dominateur, à la recherche du pouvoir absolu, ne saura nous éclairer pour notre étude. Car bien que Husseini présente certains aspects relatifs à l'homme charismatique wébérien, en tant que premier représentant de l'OLP dans les Territoires occupés et faisant partie des plus illustres personnages politiques, la cJasse dirigeante paJestinienne qu'elle soit à« l'intérieur» ou à «l'extérieur », a réciproquement constitué «le "médium" dans lequel, sur lequeJ et à partir duquel» 14il a agi. Nous avons alors opté pour une vision du leader plus proche de la société, qui correspond par ailleurs à Ja personnalité même de Husseini, jugé par son entourage comme étant « proche» et «modeste ». Ce choix a réclamé une certaine subtilité dans l'interprétation, étant donné le positionnement même de Husseini sur 1'« échelle des leaders »15: s'il n'est pas un homme politique dominateur, il est loin d'être à la marge de l'histoire. Nous avons fini par constater que Husseini incarne en réalité un modèle (de leader) qui nécessite d'être analysé à part. Nous avons alors choisi de lire son engagement à la lumière de la réflexion de Norbert Elias, relative à 1'« interdépendance» entre J'individu
13 Nous comprcnons l'espace palestinien que nous examinons, comme un cspacc « produit» dans le sens utilisé par la géographie humaine. Il s'agit de l'espace au sens d'unc production tant matérielle que symbolique de la société, une notion illustrée en particulier par le géographe français Guy Di Méo cité plus loin. En effet, pendant longtemps la géographic s'est intéressée aux territoires sans accorder suffisamment d'attention aux pratiques des acteurs. De son côté, la géographie humaine reconnaît de plus en plus l'importance d'intégrer à son corpus d'analyse la perception et les représentations qu'ont les acteurs des territoires qu'ils habitent. Elle attribue beaucoup d'importance à l'individu. 14Termes empruntés à Norbert Elias, La société des individus, Fayard, 1991, p.96. 15Souligné par nous. 19

et la société dans laquelle il agit. Une réflexion que nous mobilisons dans l'analyse de notre deuxième partie. Ainsi, même si l'int1uence de F. Husseini sur les autres acteurs palestiniens et son importance pour eux ont été particulièrement grandes à partir de 1987, ses actions font partie d'un tout historique à ]' écriture duquel il a participé. Son évolution est indissociable du milieu sociopolitique. Nous pensons, à l'instar de N. E]ias, que d'une manière générale, la foi en un pouvoir totalement autonome de quelques individus uniques pouvant agir sur le cours de l'histoire est utopiquel6. Cela ne nous empêche toutefois pas de comprendre Husseini comme un « grand acteur» ayant int1ué sur le cours de l'histoire palestinienne. Certes, le pouvoir individuel demeure faible lorsqu'il est isolé et ne peut agir sur les grandes lignes de l'évolution et du changement historique, mais il n'en demeure pas moins que ce même changement « dépend dans des situations la plus particulières d' indi vidus particuliers» 17: « L'observation élémentaire, note Elias, suffit à constater que tous les individus n'ont pas ]a même importance pour le cours de l'événement, que la personnalité individuelle et la décision personnelle exercent dans certaines situations pour des individus occupant certaines positions sociales, une influence considérable sur la marche des événements historiques. »18 Proche de son terrain d'action, Husseini est loin de ne représenter que «le véhicule passif [de la] machine sociale »19 palestinienne. Toutefois, hâtons-nous de le dire, la sociologie de N. Elias est loin d'être incontestée et incontestabléo. Néanmoins, elle nous donne l'occasion de reformuler la notion de leadership pour l'adapter à notre étude, placée dans un espace dominé21 par l'occupation israélienne. Par ailleurs, dans le contexte de Jérusalem-Est où se superposent deux sortes d'espace - dominé/dominant - la question de ]a marge de manœuvre dans ]a production de ]' espace par l'acteur en position de subordination dans notre cas l'acteur palestinien - nous intéresse plus directement. Une question s'impose dès lors : quels mécanismes l'acteur dominé mobilise-t-il dans sa production de l'espace social? Si la réflexion de Norbert Elias nous aide à sonder le rôle de Fayça] Husseini en tant que leader politique dans la
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17 Ibid., p.90. 18 Ibid., p.96. 19 Idem. 20 Voir DECHAUX Jean-Hugues, «Sur le concept de configuration: quelques failles dans la sociologie de Norbert Elias », Cahiers internationaux de Sociologie, Vol. 99, juillet-décembre 1995, pp.293-313. 21 Voir à ce sujet l'étude de Marco Martiniello, sur les élites dans ]es communautés d'origine immigrée, consacrée notamment à la «communauté» italienne de Belgique: Elites. leadership et pouvoir dans les communautés ethniques d'origine immigrée. Vers une approche théorique, ACADEMIA, 1988, 33 pages.

ELIAS Norbert, Op.CiL,p.96.

20

recomposition de la société palestinienne à Jérusalem, elle ne précise pas les moyens qu'emploient les acteurs dans ce processus. Pour pallier ce manque, nous optons pour un deuxième axe de réflexion. Il concerne l'action ellemême et cherche à comprendre comment l'acteur palestinien, à travers la mobilisation sociale qu'il engage, arrive à imposer son contrôle dans un espace controversé à savoir la « Jérusalem d'Oslo »22. Plus précisément, il nous permet de réfléchir sur les moyens employés par l'action de Fayçal Husseini à Jérusalem-Est. C'est la sociologie de la structuration que nous mobilisons à cet effet. Elle nous aide à appréhender les différents instruments utilisés par l'acteur en position de subordination, pour produire son propre espace social. En effet, après avoir signé les accords de paix en 1993, dits accords d'Oslo, avec les Israéliens, la direction palestinienne a vu son autorité diminuée à Jérusalem. Il est vrai que, si ces accords institutionnalisent une autorité centrale en Cisjordanie et à Gaza en donnant naissance à l'Autorité palestinienne, ils empêchent aussi l'action des Palestiniens à Jérusalem: installée dans les Territoires occupés depuis juillet 1994, cette Autorité n'a pas de compétences politiques à Jérusalem d'après ces accords. Cependant, loin de rester passifs dans la ville, les Palestiniens ont dû faire plusieurs tentatives pour contourner cette nouvelle situation. Le développement de la Maison de l'Orient traduit leur volonté de maintenir leur action à Jérusalem. Mise sur pied au début des années 1990, comme siège de la délégation palestinienne pour les négociations de paix, elle centralise ses activités à Jérusalem à partir de 1993-1994. En effet, avec J'installation de l'Autorité palestinienne, plusieurs activités qui étaient sous la responsabilité de la Maison de l'Orient lui sont transférées. Cette dernière va alors redéfinir son rôle qui sera désormais local: représenter les intérêts de la population palestinienne à Jérusalem-Est auprès des autorités israéliennes. Municipalité officieuse, elle sera la principale institution palestinienne à Jérusalem et mobilisera plusieurs moyens d'action dans le but de gérer la société palestinienne dans la ville. Une véritable « dialectique du contrôle» s'instaure ainsi à Jérusalem-Est. Développée par la sociologie de la structuration d'Anthony Giddens23, la notion de «dialectique du
22 Précisons que l'expression «Jérusalem d'Oslo» fait référence à la nouvelle réalité engendrée par les accords d'Oslo, en vertu desquels l'Autorité palestinienne, fraîchement instituée, se retrouve sans aucune compétence politique dans la ville. 23 Nous nous basons notamment sur plusieurs chapitres de son ouvrage principal, La constitution de la société, PUP, 1987, ainsi que sur ses différents articles. Nous pouvons citer «Power, the dialectic of control and class structuration », in Social class and the division (if labour, edited by A. Giddens & Gavin Mackenzie, Cambridge University Press, 1982, pp.2945 ; GIDDENS Anthony and PIERSON Christopher, Conversations with Anthony Giddens. Making sens of Modernity, Polity Press, 1998, Interview Three "Structuration Theory", pp.7593. Voir aussi les commentaires sur la théorie de Giddens, notamment ROJOT Jacques, «La théorie de la structuration », Revue de gestion des ressources humaines, n026-27, mai-juin 21

contrôle» intégrée dans l'analyse de notre troisième partie, nous permet d'appréhender les différents mécanismes qui ont animé l'action palestinienne durant la période 1993/2001. Mais qu'est-ce qu'un contrôle dialectique? La dialectique du contrôle est le «caractère réciproque de la dimension distributive du pouvoir (le pouvoir en tant que contrôle): comment, dans des relations de pouvoir, les moins puissants organisent et utilisent leurs ressources de manière à exercer un contrôle sur les plus puissants »24.Cette conception est au cœur de la théorie de la structuration. En l'intégrant dans notre étude, nous démontrons que l'espace palestinien à Jérusalem n'est pas complètement monopolisé par les structures israéliennes en place, et que sa gestion s'est faite à deux, malgré la radicalisation des pressions israéliennes sur les Palestiniens. Nous partons du principe que, même si elle «croule sous la contingence »25, l'action palestinienne possède un pouvoir26. Nous paJ1ageons avec A. Giddens la préoccupation de montrer que les dominés ne sont pas complètement déterminés par l'action des dominants. Sa réflexion sociologique est particulièrement riche pour notre analyse, dans la mesure où tout en mettant en avant la dimension du pouvoir dans l'action, elle prend en compte les contraintes qui limitent cette action sans pour autant les présenter comme handicapantes. Elle nous permet de disséquer l'action de l'acteur dominé pour mieux comprendre son potentiel de création. C'est à la lumière de ces deux réflexions sociologiques, celle de Norbert Elias et celle d'Anthony Giddens, que nous étudions l'action de
1998, pp.5-19; GIORDANO Yvonne, «Communication et organisations: une reconsidération par la théorie de la structuration », Revue de Gestion des Ressources Humaines, n° 26-27, mai-juin 1998; COHEN Ira, «La sécurité ontologique, la face sociale et la question de ]a motivation dans ]a théorie de la structuration », dans Structuration du social et modernité avancée. Autour des travaux d'Anthony Giddens, sous. ]a dir. de AUDET Miche] et BOUCHIKHI Hamid, Les Presses de l'Université Lava], Sainte-Foy, I993. Nous pouvons aussi consulter ]e travail de WILLIS Pau] sur lequel Anthony Giddens s'appuie: Learning to labor. How working class kids get working class jobs, Columbia University Press, New York, 1977. La théorie du pouvoir de Michel Foucault est particulièrement intéressante. Voir WEBERMAN David, «Foucault's reconception of power », The Philosophical Forum, volume XXVI, n03, Spring] 995, pp.] 89-213 ; voir aussi «Comprendre Miche] Foucau]t », Sciences Humaines, n° 44, novembre 1994, pp.15-31. Notons aussi ]e travail de TOSEL André, «Quelle pensée de l'action aujourd'hui? », Actuel Marx, Les théories de l'action aujourd'hui, nOI3, PUF, premier semestre 1993, pp.16-39. 24 GIDDENS Anthony, La constitution de la société, op.ciL, p.441. 25 DI MEO Guy et BULEON Pascal, L'espace social. Lecture géographique des sociétés, Armand Colin, 2005, p. I 39. 2n Nous abordons l'action comme pouvoir dans sa dimension positive, ce que Miche] Foucau]t appelle le pouvoir «productif» par opposition au pouvoir répressif. Voir WEBERMAN David, «Foucau]t's reconception of power », The Philosophical Forum, op.ciL, pp. I 89-2 I 7. 22

Fayçal Husseini à Jérusalem. Après avoir précisé les débuts de ses actions dans un premier temps, nous abordons ensuite son ascension comme principal dirigeant palestinien dans les Territoires occupés. Enfin nous examinons son action locale qui prend toute son ampleur avec le développement de la Maison de l'Orient dans la Jérusalem d'Oslo.

23

Première partie
L'action de Fayçal Husseini dans une Jérusalem entre déstructuration et restructuration sociospatiale (1967-1987)

L'action de Fayçal Husseini à Jérusalem commence dans la première moitié des années 1960. Elle deviendra plus constante après son retour définitif dans la ville en juillet 1967, après la guerre des Six Jours. F. Husseini tente alors de se construire une vie politique propre dans les Territoires occupés. La période qui s'étale entre 1967 et 1987, que nous traitons dans cette première partie, est jalonnée de plusieurs tentatives de la part des Palestiniens de réorganiser leur résistance. Des tentatives conditionnées par la présence de la puissance occupante israélienne certes, mais qui ont suivi un processus d'évolution précis qui a fomenté l'éclatement de la première Intifada de 1987. Les actions engagées par F. Husseini durant cette période et qui sont encore à leur début, ont contribué à cette évolution dans une Jérusalem où la société palestinienne tente de se restructurer. Nous tenterons de mettre en lumière une résistance palestinienne qui a réussi à passer de la simple ré-action à l'occupation israélienne de Jérusalem-Est à une réelle action, tout en essayant de s'adapter à un contexte politique lui-même changeant. Dans le premier chapitre, nous analysons la question liée au statut de Jérusalem-Est comme ville-frontière. Nous partons de la question suivante: peut-on comprendre le problème de Jérusalem à travers son statut de villefrontière, une caractéristique que d'autres villes du monde partagent? Ou faut-il y voir une ville-exception, en raison de sa qualité de ville sainte? Nous élucidons ce point dès le début de cet ouvrage, car l'exceptionnalité de Jérusalem est souvent évoquée dans les études sur la ville. Nous défendons l'idée selon laquelle la spécificité de la question de Jérusalem telle qu'elle existe depuis 1967, réside moins dans sa caractéristique religieuse de représentante des trois religions monothéistes que dans sa particularité de ville-frontière27. Il ne s'agit donc pas d'une exception par le sacré, mais plutôt d'une singularité politique liée à une souveraineté disputée. Notre compréhension de Jérusalem-Est comme ville-frontière nous mène ensuite à nous interroger sur la partie Ouest de la ville. Etant donné que les Palestiniens n'acceptent pas la logique israélienne qui considère Jérusalem comme ville unifiée depuis 1967, il nous semble intéressant de préciser la position palestinienne sur ce point avant d'aborder le sujet de Jérusalem-Est, au cœur de notre étude. Nous montrons que, même si d'aucuns dirigeants palestiniens, à l'instar de Fayçal Husseini, sont enclins à un certain compromis concernant Jérusalem-Ouest comme capitale israélienne, en échange de Jérusalem-Est28 comme future capitale palestinienne, il n'en est pas moins vrai que le secteur Ouest de la ville compte encore dans les calculs politiques palestiniens. Nous abordons ensuite les mécanismes
27 Voir introduction 18 Une Jérusalem-Est

générale. dont les limites

territoriales

restent

à préciser.

26

d'occupation israélienne de Jérusalem-Est qui ont mené à la déstructuration29 de l'espace palestinien dans la ville. Nous démontrons que l'occupation israélienne de Jérusalem-Est ne vise pas seulement à judaïser cette partie de la ville, mais aussi à l'israéliser, c'est-à-dire à l'incorporer dans son espace étatique. Toutefois, nous ne nous attarderons pas longtemps sur ce point évoqué à plusieurs reprises dans cet ouvrage30. Enfin, dans ce jeu de pouvoir entre les deux protagonistes autour de la question de Jérusalem, l'influence exercée par les acteurs extérieurs est loin d'être négligeable. Nous examinons notamment le rôle européen et surtout celui des Etats-Unis, acteur incontournable à Jérusalem depuis 1967. Après avoir ainsi posé les jalons de notre sujet, nous traitons dans un deuxième chapitre de l'héritage familial de Fayçal Husseini, notamment celui de son grand-oncle Haj Amin Husseini et de son père Abdel Qader Husseini, deux illustres figures de la résistance palestinienne. Notre objectif est de démontrer la centralité du rôle de la famille Husseini dans la première moitié du XXe siècle où la Palestine vit un tournant dans son histoire. Il nous est difficile de traiter l'action de F. Husseini à Jérusalem entre 1967 et 1987 déjà annoncée, sans nous pencher sur la période qui précède, durant laquelle la famille Husseini est au centre du mouvement palestinien de résistance. Ce chapitre nous permet aussi de montrer la singularité de Jérusalem au sein de ce mouvement, bien avant la création de l'Etat d'Israël en 1948 et l'occupation israélienne de Jérusalem-Est en 1967. Une résistance cadencée comme nous le verrons, au rythme d'un nationalisme arabe en vogue dans la région. Le troisième chapitre est l'occasion pour nous de rappeler un épisode où la résistance devient l'affaire des Palestiniens eux-mêmes, en s'éloignant de l'influence directe des différents régimes arabes. Nous verrons que durant cette période, Fayçal Husseini, qui revient s'installer à Jérusalem, oscille entre le repli politique, puisqu'il ne participe pas directement aux différents mouvements qui ont consolidé l'affirmation de la résistance depuis l' «intérieur », et une conduite ouverte de refus de l'occupation. Une démarche qui lui a coûté une année d'incarcération dans les prisons israéliennes, mais qui, en même temps, lui a permis de montrer un visage de la résistance relativement nouveau à l'époque, à savoir le refus de l'occupation par le dialogue. Nous analysons dans le quatrième et dernier chapitre de cette première partie les actions de Fayçal Husseini à Jérusalem-Est, notamment dans la
29 Nous utilisons indifféremment les termes « déstructuration» ou « décomposition» de la société palestinienne à Jérusalem-Est, pour désigner sa désintégration politique, administrativc, juridique, etc., suite à l'occupation israélienne depuis juin 1967. JO Nous renvoyons ici aux travaux d'Anne Latendresse cités dans notre introduction générale. Le processus d'israélisation de Jérusalem est particuJièrement traité dans sa thèse déjà citée. 27

période qui a mené à l'éclatement de l'Intifada de 1987. Nous focalisons notre étude sur ]a mise en place du Centre d'Etudes Arabes qu'il a fondé en 1980. Ce dernier chapitre apporte une contribution inédite, nous semble-t-il, à l'étude de la résistance de 1'« intérieur », en particulier à Jérusalem, dans la mesure où l'action concrète des Palestiniens d'avant 1987 reste un point peu traité par la littérature qui se focalise sur l'action menée par l'üLP depuis 1'« extérieur ».

28

Chapitre Jérusalem,

1

une ville exceptionnelle?

1- Jérusalem, une ville-frontière parmi d'autres?

1.1 De la ville sainte... La ville de Jérusalem a une spécificité: dans son histoire, elle a été investie par des acteurs exogènes qui ont influencé son développement, chacun avec des enjeux particuliers et dans des termes différents. Depuis le XVIe siècle, elle a été soumise au pouvoir ottoman (de 1516 à 1831), puis au pouvoir égyptien pour une courte période (de 1832 à 1840)31. En 1841, elle revient à nouveau sous le contrôle de l'Empire ottoman jusqu'à l'effondrement de celui-ci et l'arrivée des représentants de la GrandeBretagne en 1917. Depuis l'époque ottomane jusqu'à la fin du mandat britannique en 1947, qui a donné lieu à la création de l'Etat d'Israël en mai 1948, plusieurs espaces ont été créés à Jérusalem par des acteurs aux intérêts et aux enjeux politiques différents. C'est cette variété d'espaces successifs qui constitue la singularité de Jérusalem. En effet, au sein de l'Empire ottoman qui atteint son apogée sous le règne de Soliman le Magnifique32 (1520-1566), Jérusalem connaît un vaste mouvement d'urbanisation et de développement. La muraille actuelle qui ceinture la Vieille Ville date de cette époque. L'Empire lance également de grands travaux d'infrastructure et procède à la restauration du périmètre du Haram Sharif, de ses mosquées et des bâtiments attenants33. Mais l'Empire ottoman est aussi celui des tanzimat34. Si ces nouvelles réformes ont eu des conséquences positives sur l'économie palestinienne et ont marqué le début des transformations sociales et culturelles dans le processus de modemisation35, elles ont en même temps favorisé l'expansion coloniale.
31

LATENDRESSE Anne. Processus de déstructuration-restructuration de Jérusalem-Est et

dynamique palestinienne depuis 1967, op. cil., p.l34. 32 MANNA Adil, «Jérusa]em sous les ottomans », in Jérusalem, le sacré et le politique, MARDAM-BEY Farouk et SANBAR Elias (ss. dir.), Actes Sud, 2000, p. J 91. 33 MANNA Adil, Ibid., pp.194-195. .\4 Le mot tanzimat, pluriel de tanzim, désigne les réfonnes introduites par ]cs Ottomans dans la période comprise entre [839 et 1876. .15 Voir notamment LAURENS Henry, La question de Palestine, Tome premier 1799-1922, ] 999, p.56. L'invention de la Terre sainte, Fayard,

Introduites dans la première moitié du XIXe siècle, les tanzimat marquent une période importante dans la formation sociospatiale de Jérusalem à plusieurs niveaux, dans une conjoncture marquée par l'expansion impérialiste européenne. Sur le plan économique, elles ont favorisé l'intégration de la région dans le marché capitaliste. Sur le plan politique, les puissances européennes profitent des signes de faiblesse des autorités ottomanes pour se positionner au Moyen-Orient, et en particulier à Jérusalem: ouverture des consulats, recrudescence des activités missionnaires menées par les Etats et les puissantes institutions dépendantes des Eglises. Les missions religieuses mettent sur pied des institutions scolaires, des hôpitaux, des institutions charitables, etc. De nouveaux quartiers, comme les quartiers allemand, grec et russe, sont construits à l'extérieur des murs de la Vieille Ville36. A ce titre, Jérusalem est au centre des préoccupations européennes. La question du statut des non-musulmans devient le problème essentiel entre les puissances coloniales et la Porte. De même, cette période est marquée par le début de l'immigration juive, essentiellement en provenance de l'Europe de l'Est. Au début du XIXe siècle, on dénombre en Palestine cinq mille Juifs, dont la moitié réside à Jérusalem37. Leur nombre ne cesse d'augmenter à la faveur des tanzimat pour atteindre vingt mille habitants en 188038. Cette immigration juive ainsi que la présence européenne provoquent l'expansion du peuplement à l'extérieur de la ville fortifiée. Ainsi «à partir de 1860, de nouveaux quartiers apparaissent à l'ouest et au nord dans ce qui devient la nouvelle ville »39. En 1840, la ville de Jérusalem devient la capitale administrative du sanjalO de Jérusalem et obtient son propre gouvemeur41. Lorsqu'elle obtient en 1874 le statut de sanjaq indépendant, c'est-à-dire dépendant directement d'Istanbul, la ville voit son importance régionale se confirmer42: « Ce statut administratif contribue à accroître le rayonnement de la ville dans la région, en plus de permettre le renforcement d'une élite locale qui assume les 43 fonctions administratives d'une partie des affaires civiles et religieuses. »
.11> LATENDRESSE Anne, Processus de déstructuration-restructuration dynamique palestinienne depuis 1967, op.ciL, p.13S. 37 MANNA Adi1, Ibid., pp.213-214.
38 39

de Jérusalem-Est

et

L'empire ottoman était découpé en provinces, wilayet, qui étaient divisées en sanjaq(s). Ces derniers étaient subdivisés en qada. Voir]a carte N°2 dans« Annexes ». 41 LATENDRESSE Anne, op.ciL, p.l3S. 42 Jérusalem envoie un député aux parlements de 1877-1878 et trois à ceux de ]908-19]8. KHALIDI Rashid, L'identité palestinienne, la construction d'une conscience nationale moderne, La fabrique éditions, 2003, p.68. 43 LATENDRESSE Anne, op.cil., p.136.

40

MANNA Adil, Ibid., p.214. LATENDRESSE Anne, op.ciL, p.136.

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