//img.uscri.be/pth/1b480dd34f1dccd5122d479284941ef53e6b49e7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les réactions à la réunification allemande

De
300 pages
La réunification allemande a suscité des réactions diverses. En Europe occidentale, une hostilité souvent de principe s'est manifestée par crainte de la puissance politique, économique et financière qu'allait représenter "la nouvelle Allemagne". Aux Etats-Unis, par contre, on a d'une façon générale accueilli favorablement la reconstitution d'une "Allemagne forte" au centre du vieux continent. Dans cette étude comparatiste, l'auteur livre un panorama détaillé de la perception de l'unification allemande en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis entre 1989 et 1995.
Voir plus Voir moins

Les réactions à la réunification allemande
en France, en Grande-Bretagne , et aux Etats-Unis

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00396-6 EAN : 9782296003965

Urbain N'Sonde

Les réactions à la réunification allemande
En France, en Grande-Bretagne , et aux Etats-Unis

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace Fac..des 14-16 HONGRIE L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm.

75005 Paris

Kbnyvesbolt Kossuth Lu.

L'Harmattan italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Faso

1200 logements 12B2260

villa 96 12

KIN XI - RDC

Ouagadougou FASO

1053 Budapest

de Kinshasa

BURKINA

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui Collection dirigée par Thierry Ferai
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes généralement réduits et facilement abordables pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions Henri BRUNSWIC, Souvenirs germano-français des années brunes, 2206. Cornelia STUBBE, L'industrie en Forêt Noire, 2006. Gilles FREISSINIER, La chute du mur de Berlin à la télévision française, de l'événement à l'histoire (19612002), 2005. Thierry FERAL, Suisse et nazisme, 2005. Xavier RIAUD, Les dentistes allemands sous le Troisième Reich, 2005. Georges SOLOVIEFF, Cinq figures féminines méconnues du Romantisme allemand, 2005. Régis SCHLAGDENHAUFFEN, La Bibliothèque Vide et le Mémorial de Berlin, 2005. Anne HENRY, Shoah et témoignage, 2005. Sophie BOYER, La femme chez Heinrich Heine et Charles Baudelaire: le langage moderne de l'amour, 2005. Hanania Alain AMAR et Thierry FERAL, Le racisme: ténèbres des consciences. Essai, 2004. Didier CHAUVET, Sophie Scholl. Une résistante allemande jàce au nazisme, 2004. Ludwig KLAGES, La nature du rythme, 2004. Michèle WEINACHTER, Valéry Giscard d'Estaing et l'Allemagne, 2004.

AVANT-PROPOS

Après la fin de la Deuxième guerre mondiale et la défaite du 3èmeReich nazi, l'Allemagne est amputée d'une grande partie de son territoire. Par rapport aux frontières internationalement reconnues du Reich de 1937, l'Allemagne perd 100 000 km2 (à peu près un tiers de son territoire) et environ 12 millions d'habitants. En effet, la conférence de Potsdam réunissant les vainqueurs (du 17 juillet au 2 août 1945) prévoit notamment de détacher du Reich de vastes régions situées à l'est et qui appartiennent à la Prusse (Etat à l'origine de l'unification et de la puissance allemandes). L'Allemagne perd ainsi les territoires situés sur la rive droite des fleuves Oder et Neisse. La Pomméranie et la Silésie sont administrées puis annexées par la Pologne. Plus à l'est, la Prusse orientale est partagée entre la Russie qui administre puis annexe la partie nord avec Konigsberg (premier "joyau" de la puissance prussienne où le philosophe Emmanuel Kant vécut et publia la Critique de la Raison pure), et la Pologne (qui fait de même avec la partie sud). Dans le reste du pays, les puissances occupantes de l'Allemagne (EtatsUnis, Grande-Bretagne, Union soviétique et France) instaurent quatre zones d'occupation, plus un statut spécial pour la capitale (Berlin), divisée elle aussi en quatre zones. Chaque Etat gère à sa guise sa zone d'occupation et l'organise selon ses intérêts du moment, ses conceptions et ses propres modèles. En effet, le projet de création d'administrations centrales allemandes est rejeté par la France soucieuse d'éviter toute renaissance allemande et l'idée d'une unité économique des territoires n'aboutit pas en raison notamment des controverses sur les demandes des réparations. En 1949, avec la montée des antagonismes Est-Ouest et le début de la guerre froide, l'Allemagne se retrouve divisée en deux Etats distincts. la Sarre doit rester en dehors de l'Allemagne de l'Ouest et ne pourra rejoindre er la République fédérale que huit ans après (le 1 janvier 1957), après un référendum. Cette division de l'Allemagne symbolise aussi la coupure brutale de l'Europe et du monde en deux blocs politiques, économiques et militaires antagonistes. D'un côté, on a « les démocraties populaires» dont la République démocratique d'Allemagne (RDA) est l'un des modèles, et de l'autre «les démocraties libérales» dont la République fédérale 5

d'Allemagne (RF A) est un exemple de réussite économique et politique alliant le développement économique capitaliste équilibré et harmonieux à la démocratie parlementaire vertueuse, consensuelle et pondérée. En effet, en mai 1949, on assiste à la naissance de la RFA: le 8 mai, après un compromis conclu avec les puissances occidentales occupantes notamment à propos de la répartition des compétences entre le pouvoir central et les Lander, le Conseil parlementaire - composé de 65 membres représentatifs des partis politiques allemands des Lander de l'Ouest et de Berlin et présidé

par Konrad Adenauer

-

adopte la « Loi fondamentale pour la République

fédérale d'Allemagne ». Le 12 mai 1949, la Loi fondamentale est approuvée par les gouverneurs militaires et elle est ratifiée par les parlements des Lander sauf celui de la Bavière qui la juge trop centraliste. Enfin, la Loi fondamentale est promulguée le 23 mai 1949 à Bonn lors d'une cérémonie solennelle en présence des membres du Conseil parlementaire, des ministres-présidents des Lander, des présidents des parlements des Lander, des délégués des gouvernements militaires et du Conseil économique de Francfort. La RDA est proclamée le 7 octobre 1949 par la Chambre du Peuple issu du 3ème Congrès du Peuple élu en mai et dominé par les Communistes et leurs alliés. Auparavant, les réformes monétaires à l'Est et à l'Ouest dans un contexte de grande tension internationale apparaissent comme les premières étapes décisives de la reconstruction des territoires allemands et dans le même temps, ces réformes scellent définitivement la division de l'Allemagne en deux Etats distincts et renvoie à un avenir lointain l'espoir d'une réunification du peuple allemand. En effet, le 23 juin 1948, une nouvelle monnaie (le mark de l'Allemagne de l'Est couramment appelé Ostmark) est introduite dans la zone d'occupation soviétique dominé par les Communistes, en réponse à l'introduction du Deutsche Mark (DM) dans la Trizonia occidentale en juin 1948. L'introduction du DM dans la zone alliée de Berlin-Ouest exacerbe les tensions avec l'Union soviétique qui décide brutalement le blocus terrestre de la ville de Berlin-Ouest (du 24 juin 1948 au 12 mai 1949), le monde s'enfonce dans l'afrontement EstOuest et les deux Etats allemands sont en première ligne dans des camps opposés. Quarante ans plus tard, les six ans qui vont de novembre 1989 à novembre 1995 marquent un tournant fondamental dans l'histoire tumultueuse de l'Allemagne avec des conséquences que l'on a pas fini de mesurer. Une fois encore dans ce siècle, les événements qui se déroulent en Allemagne bouleversent le statu quo économique et stratégique de la région, garant de la sécurité des Européens et des Américains. On peut distinguer deux 6

phases: d'une part, l'année cruciale qui va de novembre 1989 à novembre 1990, qui est l'année de l'unification allemande proprement dite. Elle commence avec l'ouverture du mur de Berlin (9 novembre 1989) et le plan en dix points du chancelier ouest-allemand Helmut Kohl proposant une unification par étapes des deux Etats allemands (28 novembre 1989). L'année se termine avec la signature du traité de bon voisinage, de partenariat et de coopération entre la RFA réunifiée et l'Union soviétique (Moscou, le 9 novembre 1990), ainsi que la signature du traité entre la RFA et la Pologne portant règlement définitif de la question de la frontière orientale de l'Allemagne (Varsovie, le 14 novembre 1990). D'autre part, les cinqs années suivantes marquent les débuts de l'Allemagne unifiée sur la scène politique, économique et stratégique mondiale. En novembre 1990 s'ouvre la campagne officielle des premières élections législatives libres de l'Allemagne réunifiée prévues pour le 2 décembre 1990 et la campagne des premières élections régionales de la ville et du Land de Berlin réunifiée. Cinq ans après, au terme d'une période qui constitue un peu plus que la durée d'une législature et le moyen terme économique, on peut raisonnablement tirer un premier bilan de l'unification de l'Allemagne, comme le font la plupart des publications spécialisées sur la question allemande. Notre sujet traite des types de réactions à l'unification et aux premiers pas de l'Allemagne unifiée, en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Nous cherchons à analyser la manière dont on perçoit l'unification de l'Allemagne dans chacun des trois pays étrangers et à trouver des éléments d'explication à l'accueil plus ou moins glacial ou au contraire chaleureux de cet événement en fonction des intérêts nationaux des Etats, mais aussi de paramètres historiques, géographiques et culturels. Le choix de ces trois pays, puissances européennes et mondiales incontestables, s'explique par le rôle déterminant qu'ils ont joué dans le façonnement de l'Allemagne moderne. Hier adversaires de l'Allemagne dans les deux conflits mondiaux les plus destructeurs pour l'Europe et pour l'ordre politique, économique et géopolitique de ce continent et du reste de la planète, ces trois pays occidentaux sont devenus pendant la guerre froide les meilleurs alliés et amis de l'Allemagne de l'Ouest garantissant sa sécurité et sa stabilité économique et sociale à travers une présence militaire et des échanges économiques et culturels, mais aussi à travers la promotion d'institutions démocratiques dont le bon fonctionnement et la performance sont reconnus de tous. 7

Néammoins, lorsque la réunification de l'Allemagne se profile à 1'horizon de l'année 1990, la perspective d'une nouvelle nation puissante et influente au cœur de l'Europe suscite des réactions passionnées. Le passé conflictuel de l'Allemagne avec ces trois pays qui semblait en voie de normalisation resurgit soudain, suscitant une palette de réactions allant de la franche hostilité envers la nouvelle Allemagne à l'espoir d'une renaissance pour la nation allemande. La remise en question prévisible de l'ordre géopolitique et stratégique ancien provoque tantôt le désarroi, tantôt l'enthousiasme. La perspective d'un géant économique au centre de l'Europe effraie les uns et incite les autres à se faire allié de l'Allemagne réunifiée. Cependant, un certain clivage entre les voisins européens de l'Allemagne que sont la France et la Grande-Bretagne et la grande puissance outre-atlantique que sont les Etats-Unis apparaît de façon plus ou moins nette. En Europe, les adversaires de l'unification et plus encore de la manière dont elle a été faite sont nombreux. En revanche outre-atlantique, l'unification semble trouver globalement un regard bienveillant. Pour montrer et expliquer les différences de réactions, nous nous appuierons sur des ouvrages et des articles contenant des études et des interprétations sérieuses et des méthodes rigoureuses. Les auteurs de ces écrits sont généralement universitaires, hommes politiques, diplomates, journalistes, artistes et écrivains, intellectuels au sens large. Ils décrivent et analysent le processus de l'unification allemande et ses conséquences de leur point de vue particulier, rendent compte de l'état des opinions publiques par rapport à cette situation inédite, réfléchissent à la manière d'aborder l'unification de l'Allemagne et ses conséquences, énoncent les problèmes à traiter et proposent des solutions, exerçant par là-même une influence indéniable sur les prises de position et les décisions de leur gouvernement respectif.

8

PREMIÈRE

PARTIE

ÉTAT DE LA QUESTION

Dans la période d'environ une année qui précède le 3 octobre 1990 (date officielle de l'unification allemande), toute une série d'événements se déroulent dans les deux Allemagnes qui constituent le processus d'unification allemande. Ce processus commence avec l'effondrement inattendu et brutal du régime en Allemagne de l'Est et se termine avec l'absorption tout aussi rapide de l'Allemagne de l'Est par l'Allemagne de l'Ouest.

10

CHAPITRE

PREMIER

LES FAITS MARQUANTS DU PROCESSUS D'UNIFICATION ALLEMANDE (NOVEMBRE 1989-NOVEMBRE 1990)
1. Effondrement du régime en RDA profonde vis-à-vis du régime est-allemand

1. 1. Crise de confiance

Pourquoi le mur hermétiquement fermé le long de la frontière des deux Allemagnes et qui divisait la ville de Berlin en deux est-il subitement ouvert le 9 novembre 1989, après vingt-huit ans d'existence? Chacun pense d'abord, à la situation économique morose qui existe en RDA. Les statistiques officielles masquent par leur mensonge l'étendue du désastre. Mais la population ne se trompe pas sur l'état réel du pays. Berlin-Est décide d'adopter (un an avant que n'apparaissent les fuites massives vers la RFA) une nouvelle législation sur les voyages, le 30 novembre 1988. Mais elle suscite plus de réserves et de mécontentement qu'elle n'apporte de satisfaction. Au départ, cette loi n'élargit les possibilités de déplacement que pour les seuls parents liés par le sang et non pour les personnes liées par alliance. Après de nombreuses protestations, le gouvernement est-allemand modifie le texte de loi dans un sens plus libéral. L'année suivante en juillet, la possibilité légale est offerte aux Allemands de l'Est de faire appel devant un tribunal contre une décision administrative contestée. Mais la politique d'ouverture juridique "à petits pas" d'Erich Honecker est un échec. La méfiance envers un régime qui n'a jamais privilégié les réformes allant dans le sens d'une plus grande liberté d'action et de parole des individus est totale. La crise économique, le manque de perspectives d'avenir poussent les gens sur les routes. L'exode massif de 1989 est destructeur pour la RDA. Il touche en effet, la jeunesse du pays: la majorité des départs concerne des jeunes travailleurs qualifiés et en activité. Ils savent qu'ils trouveront vite un travail en RFA et auront la citoyenneté ouest-allemande. On estime que 80% des émigrants de l'été 1989 ont moins de quarante ans. L'exode de masse va bouleverser une économie déjà fragile et créer des dysfonctionnements dans la structure administrative et sociale du pays, toutes deux vitales dans un Etat de type socialiste. A cause du manque de personnel qualifié, des secteurs entiers de l'économie et des infrastructures sont obligés de fermer, ainsi que des petites entreprises, des magasins, des boulangeries, des médecins, des départements entiers d'hôpitaux. 11

1. 2. Rôle de l'Eglise protestante a. Rôle traditionnel d'opposition

est-allemande à l'intérieur du régime

A côté de ceux qui partent, il y a ceux qui manifestent massivement sous l'influence de l'Eglise luthérienne autonome est-allemande, terreau de l'opposition et de la contestation pacifique en RDA. C'est sous l'impulsion du Pasteur Schônherr, que les protestants de la RDA décident de former dès 1969 leurs propres organisations, pour la première fois séparées et indépendantes de celles de la RF A. Dans le même temps, ils adoptent une attitude plus conciliante avec l'Etat. Ils acceptent le régime communiste et en contrepartie, toutes les institutions qui autrefois appartenaient à l'Eglise (hôpitaux, maisons de retraite, asiles, orphelinats, etc...) lui seront rendues sous le gouvernement d'Erich Honecker. En 1978, c'est enfin la reconnaissance officielle du rôle de l'Eglise protestante en tant qu'institution sociale autonome de la RDA. Même si le pouvoir a toujours une certaine méfiance vis-à-vis des membres des membres des églises qui vont peu à peu devenir des lieux de libre parole et de débats. Il va s'y développer un discours d'opposition, de dissidence avec le régime. En effet, les années quatre-vingts sont l'âge d'or de la contestation en RDA. On assiste à la montée en puissance autour des Eglises, de groupes - non nécessairement chrétiens - de défense des droits de 1'homme, de protection de l'environnement, de défense de la paix etc.. Ces groupes sont à l'origine des manifestations contre le régime à l'automne 1989. Même s'ils ne se proclament pas toujours chrétiens, ils sont clairement et directement influencés par les idées de l'Eglise protestante de la RDA. On peut voir le rôle et l'influence des protestants notamment dans la symbolique des bougies que brandissent les manifestants du lundi, mais plus encore dans le discours non-violent et pacifiste qu'ils prônent. Par exemple, environ centvingt membres du mouvement le Neues Forum se rencontrent secrètement le 14 octobre 1989 dans les locaux du mouvement, qui sont les locaux des églises Kirche von unten (l'Eglise d'en bas) de la rue Invalidenstrasse pour constituer une coordination régionale!. Le 23 octobre 1989, c'est dans l'église chrétienne Am Berliner Fennpfuhl qu'est organisée la première grosse conférence de presse des mouvements d'opposition.

Voir Hannes BAHRMANN/Christoph LINKS, Chronik der Wende tome 1 (Die DDR zwischen 7.0ktober und 18. Dezember1989), Christoph Links Verlag, Berlin, 1994, page (p.) 28. 12

I

b. A l'avant-garde

des revendications

démocratiques

Les prêtres ne sont pas en reste dans les revendications politiques. Ainsi, à Dresde, l'évêque protestant Johannes Hempel déclare que le gouvernement devrait publiquement demander pardon pour la brutalité des forces de sécurité2. Cette déclaration s'inscrit dans le contexte du mouvement déjà ancien des prêtres pour la paix appelé «Prières pour la paix» (<< Friedensgebete »), qui participe à la contestation généralisée en RDA (notamment à Leipzig dans la Sankt-Nikolai-Kirche). Jusqu'en 1988, ces prêtres n'étaient qu'un petit nombre à se regrouper les lundis. Très vite, des milliers de personnes vont profiter de la tribune qu'offrent les églises pour se regrouper les lundis. C'est ainsi qu'arrivent les manifestations du lundi, dites « Montagsdemo » (pour « Montagsdemonstrationen »).
1. 3. Exode massif des Allemands a. Exode des Allemands de l'Est de l'Est et contestation du régime

Depuis l'été de l'année 1989, des centaines de milliers d'Allemands de l'Est se réfugient dans les ambassades de la République fédérale d'Allemagne (RFA) en Hongrie et en Tchécoslovaquie. Ils demandent le droit de rej oindre la RFA et de devenir Allemands de l'Ouest comme la constitution de la République fédérale le leur permet. Dans les sondages, 90% de ces personnes disent partir à cause du manque de droits civils et de libertés individuelles en République démocratique d'Allemagne (RDA). Il faut dire que les ouvertures politiques démocratiques esquissées dans certains pays de l'Est (Hongrie, Tchécoslovaquie, mais surtout en Russie soviétique) encouragent les Allemands de l'Est à réagir.
b. Mouvement de contestation du régime en RDA

Le samedi 7 octobre 1989 est le quarantième anniversaire de la de la RDA. Des festivités sont prévues pour tout le week-end. En fin d'après-midi, un groupe de quelques milliers de manifestants perturbe la fête officielle dans le centre de la capitale (près d'Alexanderplatz, devant l'immense palais Palast der Republik). A ce moment-là, les dirigeants du Parti et de l'Etat reçoivent des hôtes illustres tels que le chef de l'Etat soviétique Mikhail
2

Ibid., pages (pp.) 46-47. 13

Gorbatchev, le Polonais Wojciech Jaruzelski, le Roumain Nicolae Ceausescu . Les manifestants demandent l'aide de Gorbatchev à l'origine d'une politique d'ouvertures démocratiques dans son pays aux cris de: «Gorbi, Gorbi!» (diminutif allemand de Gorbatchev), «Wir sind das Volk!» (<< nous sommes le peuple! »), «Gorbi, hilfuns!» (<< Gorbatchev, aide-nous! »). Selon un reporter de la télévision officielle, c'est la plus grande protestation à Berlin-Est depuis la révolte ouvrière du 17 juin 1953. Les manifestants arrivent devant l'église Gethsemane-Kirche de la Schonhauser Allee où l'on brûle des centaines de cierges en l'honneur des arrestations de Leipzig, de Potsdam, de Berlin-Est3. Dimanche 8 octobre 1989, la fête officielle des 40 ans de la RDA est perturbée par de nouvelles manifestations pacifiques à Leipzig, Dresde et dans la capitale, Berlin-Est.
1. 4. Démission du chef de l'Etat, chef du Parti, Erich Honecker

Les manifestations vont continuer dans les jours qui suivent avec des revendications politiques (démocratie, élections libres, liberté des médias) et des demandes sociales (égalité des sexes, protection de l'environnement). Ensuite, les événements s'accélèrent: le puissant chef de l'Etat est-allemand Erich Honecker, chef du parti communiste au pouvoir (Parti socialiste unifié, Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, SED) est forcé de démissionner le 18 octobre 1989. Il est suivi par deux autres membres du Comité Central Günter Mittag et Joachim Herrmann. Onze jours seulement après les 40 ans du pays, c'est un "tremblement de terre" au sommet de l'Etat. Sur proposition d'Honecker, le Comité Central élit un autre membre du Bureau politique, Egon Krenz, au poste de Secrétaire général du SED. Ce dernier représente un compromis entre la nécessité d'ouverture et de réformes et le maintien des structures de l'Etat est-allemand. C'est Egon Krenz qui réalise sous la pression populaire, l'ouverture du mur de Berlin tant attendue par le peuple allemand. Mais le 17 novembre 1989, soit un mois après sa prise de fonction, le gouvernement d'Egon Krenz doit céder la place à un gouvernement de coalition plus restreint dirigé par Hans Modrow. Egon Krenz demeure cependant jusqu'au 6 décembre 1989 le chef du Conseil d'Etat (Staatsrat) et du Conseil National de Défense (National Verteidigungsrat), deux institutions importantes du régime.

3

Ibid., pp. 7-8.

14

1. 5. Marche vers la démocratie

en RDA

Hans Modrow est porté au pouvoir sous la pression des manifestants et à cause de la déstabilisation du pays du fait de la fuite vers la RF A d'une part importante de la population. Il a le titre de Ministerprasident (ministreprésident) chef du gouvernement. C'est lui qui dorénavant aura le pouvoir politique suprême dans le pays. Le lendemain de la nomination de Hans Modrow, la totalité du Bureau politique du SED se retire pour permettre au Comité Central du Parti d'élire des personnalités réformistes proches du nouveau chef du gouvernement. A ce moment-là, la contestation du régime dans la rue est si profonde qu'elle s'étend même aux membres du parti au pouvoir. Des membres du SED prennent de plus en plus part aux manifestations. On évalue à environ 200 000 le nombre de personnes qui quittent le Parti pendant le mois d'octobre 1989 et à 300 000 en novembre 1989. C'est un gouvernement réformiste de coalition que va diriger Hans Modrow. Il compte 28 membres au lieu de 44 dans le précédent. Le SED reste le parti dominant avec 17 ministères, mais des partis ou mouvements qui existaient déjà de façon marginale en RDA font leur apparition au sommet de l'Etat: le LDPD (Liberal-Demokratische Partei Deutschlands, Parti libéral-démocratique d'Allemagne) a 4 ministres; la CDU (ChristlichDemokratische Union, Union chrétienne-démocrate) a 3 représentants; le parti paysan DBD (Demokratische Bauernpartei Deutschlands, Parti démocratique des paysans d'Allemagne) et le NDPD (NationalDemokratische Partei Deutschlands, Parti national-démocratique d'Allemagne) ont chacun 2 représentants. Le premier décembre 1989, la Chambre du peuple (Volkskammer) supprime le rôle dirigeant du SED (article 1 de la constitution est-allemande) à l'unanimité moins cinq abstentions. Le monopole du pouvoir par un seul parti politique n'existe, ni la double direction du pays (par le Parti et l'administration de l'Etat) typique du léninisme. Durant le mois de décembre 1989, le SED évolue encore pour satisfaire sa base qui s'amenuise. Il change de nom et de structure interne et devient le 16 décembre 1989, le SED-PDS (Sozialistische EinheitsparteiDeutschlandsPartei des Demokratischen Sozialismus, Parti socialiste unifiée-Parti du socialisme démocratique). Le 4 février 1990, il garde uniquement le nom de PDS et se veut le parti représentant un socialisme démocratique nouveau et réformé. Le nouveau gouvernement tente d'instaurer des moyens de communication entre le pouvoir politique et les représentants du peuple dans la rue. Le problème qui se pose pour le nouveau pouvoir est le manque de légitimité 15

de la Chambre du peuple sur laquelle le gouvernement devrait s'appuyer pour gouverner. Chambre d'enregistrement dans l'ancien régime, elle n'est presque composée que de membres du SED. Il faut donc imaginer de nouvelles structures de représentation populaire. C'est ainsi que le nouveau gouvernement instaure les réunions dites «table ronde» (Runder Tisch). Beaucoup d'intellectuels est-allemands ont vu là les prémisses d'un socialisme démocratique pouvant conduire à la création d'un nouveau système politique représentatif en RDA, différent à la fois des démocraties populaires et des régimes parlementaires. Cette expérience est imposée par la situation sociale et la crise de représentation politique du régime. Le gouvernement réformiste d'Hans Modrow veut donner la parole aux mouvements et partis d'opposition et aux représentants de de la societé civile, car l'organisation d'élections libres demande du temps. Il faut un délai minimum aux jeunes partis et mouvements d'opposition pour affiner leur programme, trouver des financements, présenter suffisamment de candidats et mener campagne. La solution provisoire qu'est l'instauration de tables rondes dans le pays doit permettre la prise en compte des demandes et des intérêts du peuple. La première table ronde se réunit pour la première fois le 7 décembre 1989 à Berlin-Est (la dernière réunion aura lieu le 12 mars 1990). Lorsque dans chaque région d'Allemagne de l'Est les tables rondes se développent, on appellera la table ronde de Berlin «table ronde centrale »4 (<< Zentraler Runder Tisch »). Cette dernière va devenir un important organe de conseil et de contrôle du gouvernement et du travail parlementaire.
4

Les anciens partis y sont représentés: le SED-PDS, le LDPD (qui devient LDP, Liberal-

Demokratische Partei, le premier février 1990), le NPDP, la CDU, le DBD. Et, les organisations paysannes suivantes: Union des solidarités paysannes (VdgB, Vereinigung der gegenseitigen Bauernhilfe), l'Organisation des coopératives paysannes, des jardiniers et des représentants des coopératives de commerce agricole (Organisation der Genossenschaflsbauern und gartner sowie Trager Bauerlicher Handelsgenossenschaflen). On trouve à la Table ronde les nouveaux partis et mouvements nés de l'insurrection: des dissidents du SED et des syndicalistes pour une alternative socialiste de gauche Initiative Vereinigte Linke (Initiative de la gauche unie), le Parti socialdémocrate SDP (Sozialdemokratische Partei) qui devient à partir du 13 janvier 1990 le SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) affilié à celui de la RF A, le Mouvement des citoyens démocratie maintenant (Bürgerbewegung Demokratie Jetzt), le Mouvement des citoyens nouveau forum (Bürgerbewegung Neues Forum), le Parti vert (Grüne Partei), l'Initiative pour la paix et les droits de l'Homme (Initiative für Frieden und Menschenrechte de la peintre Barbel Bohley) pour la jeunesse et les droits des femmes, la Ligue verte (Grüne Liga), la Fédération indépendante et paysanne des femmes (Bauerlicher Unabhangiger Frauenverband) et le Parti pour l'élan démocratique (Partei Demokratischer Aufbruch).

16

1. 6. Débuts d'une relation fructueuse

entre la RDA et la RFA

Hans Modrow, qui passe pour être le Gorbatchev est-allemand, devient l'interlocuteur privilégié du chancelier ouest-allemand Kohl. Ce dernier dévoile le 28 novembre 1989 un plan en dix points, dans le but de créer une communauté contractuelle entre les deux Etats allemands dont le fonctionnement n'est pas clairement précisé. Les commentateurs s'accordent à dire que, compte tenu de la déliquescence avancée de la RDA, il ne peut s'agir à terme que d'une fusion étatique. Une confédération avec une large autonomie pour l'Allemagne de l'Est apparaît pour les observateurs très peu probable au vu de l'évolution désastreuse de la situation économique, politique et sociale en RDA. Le 18 mars 1990 ont lieu les premières élections démocratiques en Allemagne de l'Est. Elles propulsent au pouvoir un gouvernement dirigé par Lothar de Maizière issu de l'Union chrétienne-démocrate (CDU) soutenu activement par le chancelier Helmut Kohl. Ils sont tous deux pour une union rapide entre les deux Allemagnes dans le cadre de l'article 23 de la Loi fondamentale (Grundgesetz) de la République fédérale. Le 18 mai 1990, les gouvernements de la RDA et de la RF A dominés par les chrétiensdémocrates signent tout d'abord, un traité d'union économique, monétaire et sociale entre les deux Allemagnes. Il doit permettre la réunification des structures économiques et sociales des deux Etats. Le 23 août 1990, la Chambre du peuple (Volkskammer) démocratiquement élue vote l'adhésion de la RDA à la RF A avec 294 voix (62 contre et 7 abstentions), article 23 de la Loi fondamentale. En utilisant cet article, la RDA est assimilée à une partie de l'Allemagne dans laquelle la Loi fondamentale ne s'applique pas encore. Cette partie de l'Allemagne a le droit d'adhérer librement à la République fédérale si telle est la volonté libre et démocratiquement exprimée de ses citoyens. L'unification possible par l'article 146 est abandonnée car elle aurait ouvert la voie à l'organisation d'un nouvel ordre constitutionnel en Allemagne. Le 31 août 1990, un traité définitif d'unification sera signé entre les deux pays (Vertrag über die Herstellung der Einheit Deutschlands). Ce traité sera ensuite adopté par le Bundestag (la chambre basse ouest-allemande) et la Chambre du peuple à la majorité des deux-tiers. Il instaure notamment la ville de Berlin comme capitale de l'Allemagne unifiée et décide que le 3 octobre devient un jour chômé et la date officielle de l'unification allemande. Viendra ensuite l'adoption du traité deux -plus-quatre signé le 12 septembre 1990 à Moscou par la RFA, la RDA, l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), les Etats17

Unis d'Amérique (United States of America, USA), le Royaume-Uni et la France. Ce traité règle les aspects extérieurs de l'unification des deux Allemagnes.
1. 7. Les Allemands a. Perceptions et la chute du mur en Allemagne de l'Ouest

de l'événement

L'ouverture du mur est pour beaucoup la réalisation de la théorie du magnétisme développée notamment par l'ancien chancelier Konrad Adenauer. Selon cette théorie, si l'Allemagne fédérale devient prospère économiquement et stable, les citoyens d'Allemagne de l'Est seront nécessairement attirés vers elle et la RDA perdra peu à peu sa légitimité et sa raison d'être. La RFA pourra alors devenir sans contestation, l'Etat légitime de tous les Allemands. La Loi fondamentale précise qu'il y a une seule nation allemande. Quel que soit le pays d'où il vient, tout Allemand peut y bénéficier de la citoyenneté et d'aides pour recommencer sa vie. Beaucoup profitent de ce droit que la constitution de la RFA donne aux Allemands de l'Est et aux minorités allemandes dans le monde. Par ailleurs, la crise qui conduit à l'ouverture du mur est pour certains observateurs, liée à la personnalité d'Honecker jugée rigide et autoritaire et d'une manière générale à la mentalité "prussienne" des élites. On évoque aussi l'âge d'Erich, les incertitudes liées à sa succession ainsi et les rivalités à l'intérieur du SED.
b. Perceptions de l'événement en Allemagne de l'Est

Avant l'ouverture du mur le 9 novembre 1989, les Allemands de l'Est dans leur grande majorité et leurs organisations disent tout haut vouloir créer un nouvel Etat indépendant et démocratique. Pour avoir pu le vérifier nousmêmes à Berlin-Est durant cette période, nous pouvons affirmer qu'aucune banderole ne demandait alors dans le centre ville de la capitale, l'unification des deux Etats allemands. A ce moment là, l'idée paraît même saugrenue aux manifestants qui vivent la situation comme une révolution intérieure de la république est-allemande. Le peuple dans la rue, les nouveaux partis, les réformistes au sein du SED, tous pensent à des changements à l'intérieur du système avec comme modèle les réformes que Mikhail Gorbatchev tente en URSS. Après l'ouverture du mur, le trouble s'installe. Plus d'un tiers de la population totale de l'Allemagne de l'Est va visiter la République fédérale. 18

Chaque Allemand de l'Est adulte ou mineur en visite en RFA a en poche le don de l'Etat fédéral ouest-allemand 100 Deutsche Mark (DM, environ 350 francs français ou 50 euros). Cela fait beaucoup d'argent pour une famille de quatre ou cinq membres qui a toujours vécue privée de biens matériels et de biens consommation courants. Beaucoup de personnes vont tricher, appeler tantes et grands-parents pour obtenir encore plus de Deutsche Mark. Pour les Allemands de l'Est, c'est le rêve de la société de consommation et de l'abondance capitaliste qui commence à se réaliser avec la bénédiction du chancelier Kohl et de ses conseillers. Ils achètent tout ce qu'ils peuvent et qui n'existe pas en RDA: des vêtements à la mode, une nourriture abondante et variée, des sucreries et souvenirs de toute sorte, du matériel Hi-Fi etc.. Ils s'émerveillent devant la multitude et de la diversité des produits disponibles dans les magasins. Après l'ouverture du mur, rien ne sera plus jamais comme avant en RDA. Les manifestations continuent mais elles ont un tout autre sens. C'est de manière soudaine à partir du 22 novembre 1989 pendant la traditionnelle manifestation du lundi à Leipzig, que des banderoles apparaissent avec de nouveaux slogans: « Wir Deutsche sind ein Volk!» (<< Nous les Allemands, nous sommes un [ou un seul] peuple! »), et le célèbre slogan « Wir sind ein Volk! » (<< Nous sommes un [ou un seul] peuple! »). Dans leur grande majorité les manifestants vont appeler à l'unification des deux pays. Dans une autre manifestation où Willy Brandt est invité, une banderole lui dit: « Willy, kein Sozialismus mehr ! » (<< Willy, plus de socialisme! »). Les Allemands de l'Est qui manifestent déchirent systématiquement le marteau et le compas (symboles du socialisme) au centre de leur drapeau. Ils obtiennent du même coup un drapeau ouest-allemand qu'ils agitent fièrement. Au-delà du désir d'unité, ils expriment la fierté d'être allemand: «Deutschland einig Vaterland» (<< L'Allemagne, une patrie unie ») ; « Wiedervereinigung - der Anfang ist gemacht» (( Réunification: le premier pas est fait»); «Einigkeit und Recht und Freiheit» (<< Unité, droit et liberté »)5, c'est la première strophe de 1'hymne national de la RF A, et de l'hymne national de l'Allemagne unifiée par le chancelier Otto von Bismarck à Versailles le 18 janvier 1971.

5

Hannes BAHRMANN/Christoph

LINKS, Chronik der Wende, tome I, op. cil., p. 144. 19

2. Plan en dix points du chancelier 2. 1. Origine du plan en dix points

Kohl (28 novembre

1989)

C'est à la surprise générale que le chancelier Kohl présente son plan au Bundestag, le 28 novembre 1989. Pour comprendre la naissance de ce plan, il faut revenir à la situation de la RDA et aux inquiétudes qu'elle suscite. Depuis l'ouverture de la frontière austro-hongroise en mai 1989, des milliers d'Allemands de l'Est tentent de rejoindre la RFA via l'Autriche. Avec l'arrivée des vacances d'été, le mouvement s'amplifie. Il atteint un autre palier à l'automne et émeut fortement les opinions occidentales et tout particulièrement l'opinion ouest-allemande. Rien que pour l'année 1989, on compte en tout 343 854 Allemands de l'Est passés en RFA et le flux ne fera qu'augmenter en 1990. En effet, les services fédéraux attendent l, 5 millions à 2 millions d'émigrants en République fédérale dont 600 000 à 700000 Allemands de l'Est6. En arrivant au pouvoir, Hans Modrow propose une communauté contractuelle (Vertragsgemeinschaft) entre les deux Etats allemands dans laquelle la RF A et la RDA auraient des relations plus étroites mais resteraient indépendantes. Mais cela n'arrête pas les fuites massives que les conservateurs ouest-allemands analysent comme une volonté d'union des Allemands.
a. Débat entre la gauche et la droite en RF A sur les mesures à prendre

D'un côté, la plupart des intellectuels et hommes politiques de gauche soutiennent l'idée d'une Allemagne de l'Est indépendante et démocratique. Par exemple, le Parti vert (Die Grünen) dépose au Bundestag une résolution opposée à l'unification, rejoint par une partie du SPD, notamment par Oscar Lafontaine, candidat SPD à la chancellerie pour les élections fin 1990. Willy Brandt, chef historique du SPD, évoluera du rejet de l'unification au soutien à la politique du chancelier Kohl. Beaucoup d'intellectuels de gauche rêvent de la possibilité d'une RDA démocratique et indépendante. Certains membres des Verts, c'est le cas de Joschka Fischer, se prononcent même pour l'abrogation de la référence à l'unification qui se trouve dans le préambule de la Loi fondamentale ouest-allemande. Cette référence est une des conditions de la création de la République fédérale et une de ses raisons

6

Hannes BAHRMANN/Christoph LINKS, Chronik der Wende, tome 2, Station en der Einheit. Die letzten Monate der DDR, Ch. Links Verlag, Berlin, 1995, pp. 126-142. 20

d'être. Une unification serait catastrophique pour l'économie de la RDA disent-ils, le coût financier serait très élevé pour la partie occidentale. Face à eux, les conservateurs au pouvoir à Bonn, considèrent au contraire que le flux continu des émigrants et les manifestations ininterrompues du lundi, sont un signe clair de la volonté d'unité du peuple allemand. Alfred Dregger demande une politique plus active de Bonn en faveur des Allemands de l'Est, allant dans le sens de l'unité, Theo Waigel, ministre des Finances et leader de la très conservatrice CSU (Christlich-Soziale Union), branche bavaroise de la CDU, n'est pas en reste.
b. De fortes pressions poussent le chancelier à agir très vite

C'est donc sous une triple pression que le gouvernement de Bonn doit décider. Pression de ses amis politiques très inquiets pour leur propre avenir à environ un an des élections fédérales générales prévues le 2 décembre 1990. Ils sont d'autant plus préoccupés que le chancelier a une côte de popularité désastreuse, jamais obtenue par un chancelier en exercice. L'opinion ouest-allemande et les opinions occidentales attendent de Bonn une solution rapide et à la hauteur des attentes des Allemands de l'Est. Les voisins de la RFA et des grandes capitales européennes et mondiales voient un risque de déstabilisation et d'anarchie en RDA et par ricochet en Europe, sans oublier les graves problèmes économiques et sociaux qu'un exode de masse illimité ferait peser sur la République fédérale, locomotive économique de l'Europe. Les grandes manifestations des dernières semaines ne laissent plus personne indifférent, comme le dit Horst Teltschik7 : « Mardi 21 novembre 1989 : 8h30 à la chancellerie. Nous sommes tous sous l'effet récent des reportages sur les grandes manifestations d'hier soir en RDA. 250 000 à la manifestation déjà traditionnelle du lundi à Leipzig, 50 000 à Halle, 40 000 à Chemnitz, 10

000 à Schwerin (oo.). Pour la première fois, la demande d'une réunification
ne peut plus ne pas être entendue. Le slogan «Nous sommes le8 peuple»
7 Horst TEL TSCHIK, Innenansichten der Einigung, Siedler, Berlin, 1991, p. 42: « Dienstag, den 21. November 1989: 8.30 Uhr Kanzlerlage. Wir aile stehen un ter dem Eindruck der Berichte über die Massendemonstrationen am gestrigen Abend in der DDR: 250 000 bei der schon traditionellen Montagsdemo in Leipzig, 50 000 in Halle, 40000 in Chemnitz, 10 000 in Schwerin (..). Zum ersten Mal ist die Forderung nach Wiedervereinigung unüberhorbar. Die Parole « Wir sind das Volk» ist weiterentwickelt worden. « Wir sind ein Volk» ru/en die Menschenjetzt. Der Funke zündet ». 8 Les mots en gras sont marqués par nos soins. 21

s'est transformé. Les manifestants déclament maintenant «Nous sommes un [ou un seul] peuple ». L'étincelle est en train de prendre!» L'auteur parle aussi de la rapidité avec laquelle ils mettent au point le plan: « Vendredi 24 novembre 1989 : A la réunion du matin, le chancelier confirme sa décision nocturne d'élaborer un plan sur le processus d'unification. A la suite de cela, je suis convoqué chez Seiters. Le chef du département « Politique allemande» au ministère de la chancellerie, Carl Duisberg, y est aussi. (...). Nous nous mettons d'accord pour essayer au moins de préparer un projet. Après, le chancelier pourra toujours décider s'il veut oui ou non prendre une telle initiative9 ». 2. 2. Élaboration du plan en dix points
a. Les hommes du chancelier Kohl

Les inspirateurs du plan en dix points se recrutent parmi les proches conseillers du chancelier: Horst Teltschik, responsable du département « Relations extérieures et intérieures allemandes, politique de développement, sécurité extérieure» (<< Auswartige und innerdeutsche Beziehungen; Entwicklungspolitik; auj3ere Sicherheit ») et ses collaborateurs Peter Hartmann et Uwe Kaestner; Rudolf Seiters, ministre à la chancellerie fédérale (Bundeskanzleramtsminister) et les membres de son cabinet, notamment Carl Duisberg. Ce dernier est chef de l'équipe qui négociera l'unification et le responsable du département «politique allemande» à la chancellerie. Carl Duisberg travaille sur ce dossier avec son collaborateur Rüdiger Kaas. Les rédacteurs du plan sont Norbert Prill et Michael Mertes.
b. Helmut Kohl, l 'homme providentiel

Le lendemain samedi 25 novembre en fin d'après-midi, le projet de discours est terminé, le plan est fin prêt. Le chancelier retravaille le projet pendant le
Horst TELTSCHIK, Innenansichten der Einigung, op. cit., p. 50 : «Freitag, 24 November 1989: ln der Morgenlage bekraftigt der Bundeskanzler den nachtlichen BeschlujJ, ein Konzept für den EinigungsprozejJ zu erarbeiten. AnschliejJend werde ich zu Seiters gerufen. Der Leiter des Arbeitsstabes Deutschlandpolitik im Kanzleramt, Carl Duisberg, ist bei ihm. (..) Wir einigen uns darauf, dajJ wir wenigstens einmal versuchen sollten, einen Entwurf zu erarbeiten. AnschliejJend kann der Bundeskanzler immer noch entscheiden, ob er diese Initiative ergreifen will oder nicht ».
9

22

week-end mais la substance reste inchangée. Le mardi 28 novembre 1989, Helmut Kohl peut jouer ce qui reste un des meilleurs "coups politiques" de l'histoire de la République fédérale en présentant son plan en dix points devant le Bundestag. Le tout puissant et inamovible ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher et son équipe ne sont ni consultés ni informés par les proches du chancelier. Ils reçoivent une notice un peu avant le discours de Kohl au Bundestag. Le chancelier et ses hommes craignent que Genscher ne reprenne l'idée à son compte et qu'il n'en tire - ainsi que le parti libéral FDP (Freie Demokratische Partei) - tout le bénéfice politique. Pour les hommes du chancelier, Helmut Kohl doit à tout prix se mettre en avant et faire des propositions fortes sur le thème de l'unité allemande pour prendre un ascendant sur ses concurrents dans cette période pré-électorale et les prendre de vitesselO. Le chancelier Kohl qui est au plus bas dans les sondages, et qui est très contesté même dans sa propre majorité, doit absolument retrouver son rôle de dirigeant audacieux, montrer qu'il peut répondre aux attentes profondes du peuple allemand, et affirmer ainsi son leadership dans son parti et dans le pays. Dans le cas contraire, sa survie politique aurait été sérieusement compromise. Kohl intervient en politique étrangère, terrain de son allié mais néanmoins rival Hans-Dietrich Genscher. Les alliés de la RF A ne sont pas plus consultés. Ils ne sont informés qu'après le discours.
C. Contenu du plan en dix points

Le plan en dix points, dont nous résumons et commentons l'essentiel de chaque article, est présenté et interprété par le chancelier Kohl lui-même II dans l'un de ses ouvrages : 1. Le premier point prévoit des mesures immédiates pour répondre aux événements des dernières semaines, notamment l'exode massive des populations. Le gouvernement de Bonn s'engage à offrir immédiatement toute l'aide nécessaire et à faciliter la circulation des populations entre les deux Allemagnes en accord avec la RDA.
10

Ibid, p. 49: «Das ware eine hervorragende Gelengenheit für den Kanzler, dieses

Konzept zur deutschen Einheit ojJentlich vorzustellen und zu erlautern. Würde er es nicht tun, bestünde die Gefahr, daj3 diese Aufgabe von der FDP oder der SPD übernommen würde » «( Ce serait une excellente occasion pour le chancelier de présenter publiquement et d'expliquer son plan pour une unification allemande. S'i! ne le faisait pas, il encourrait le danger que le FDP ou le SPD ne prennent une initiative en ce sens »). 11 Helmut KOHL, (Dargestellt von Kai Diekmann und Ralf Georg Reuth), Ich wollte Deutschlands Einheit, Propylaen, Berlin, 1996, pp. 160-167. 23

2.

3.

4.

5.

6.

Le second point prévoit le renforcement du travail en commun entre les gouvernements de la RF A et de la RDA dans tous les domaines; notamment dans le domaine économique, dans le domaine scientifique et technologique et dans le domaine culturel. L'intensification du travail en commun est particulièrement importante en ce qui concerne la protection de l'environnement. Le chancelier annonce la construction d'une nouvelle ligne de chemin de fer entre Berlin et Hanovre, ainsi que le développement rapide du réseau téléphonique de la RDA (pratiquement inexistant à l'époque). Dans le troisième point, Bonn propose son aide à Berlin-Est pour transformer le système politique et économique de la RDA de façon irréversible. Des transformations constitutionnelles seraient réalisées par le gouvernement de Berlin-Est en accord avec les mouvements d'opposition en RDA. Bonn soutient les demandes de libertés, d'élections libres à bulletins secrets en RDA avec la participation de partis indépendants non socialistes et précise que le redressement économique n'est possible que si la RDA s'ouvre aux investissements occidentaux et réunit les conditions de l'économie de marché. Le quatrième point reprend la proposition du Premier ministre estallemand Hans Modrow qui souhaite la création d'une communauté contractuelle (<< eine Vertragsgemeinschajt») entre les deux Etats allemands. Il est précisé que: « la proximité et le caractère spécial des relations entre les deux Etats qui composent l'Allemagne exigent un réseau d'accords de plus en plus dense dans tous les domaines et à tous les niveaux» 12. Le cinquième point, le plus contesté, précise que des « structures confédérales» (<< konfdderative Strukturen ») entre un Etat démocratique et un Etat non-démocratique sont «un non-sens» (<< ein Unding »). Il faut donc un gouvernement librement élu à Berlin-Est. Le texte explique que traditionnellement l'ordre étatique en Allemagne a toujours été fédéral ou confédéral. L'unité viendra si les populations allemandes le souhaitent. Le sixième point prévoit que l'architecture future de l'Allemagne devra s'intégrer dans l'architecture future de l'Europe. Les principes de la maison commune européenne sont: le respect absolu de

Ibid., p. 163 : « Die Niihe und der besondere Charakter der Beziehungen zwischen den beiden Staaten in Deutschland erforderten ein immer dichteres Netz von Vereinbarungen in allen Bereichen und auf allen Ebenen ».

12

24

l'intégrité et de la sécurité de chaque Etat, ainsi que du droit de chacun de choisir librement son système politique et social. 7. Le septième point traite du rôle et de la signification de la Communauté européenne pour l'avenir du continent européen et de l'Allemagne. La Communauté européenne ne devra pas seulement demeurer une intégration économique de l'Europe de l'Ouest. Elle devra s'ouvrir à l'Est pour être véritablement à la base d'une Europe unie et défendre l'identité et les valeurs européennes dont les fondements sont: la liberté, la démocratie, les droits de l'homme et l'autodétermination. 8. Le huitième point concerne la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) qui est, et devra rester cette structure commune européenne et nord-américaine. Elle est pour Helmut Kohl un forum utile pour débattre des problèmes Est-Ouest. Mais il faudra dans le cadre de la CSCE réfléchir à de nouvelles formes institutionnelles de coopération européenne. 9. Le neuvième point s'intitule «désarmement et contrôle des armements» (<< Abrüstung und Rüstungskontrolle »). Pour le chancelier Kohl, ces deux processus doivent si nécessaire, être accélérés. Cela concerne les négociations de Vienne sur la diminution des forces conventionnelles en Europe. La rencontre entre Bush et Gorbatchev est une bonne opportunité pour approfondir les négociations en cours. Le chancelier appelle les pays du Pacte de Varsovie à soutenir ces efforts, y compris la RDA. 10. Il est précisé dans le dixième et dernier point, que la réunification de l'Allemagne demeure l'objectif politique du gouvernement fédéral ouest-allemand même si plusieurs questions difficiles auxquelles l'on ne peut encore donner une réponse immédiate s'y opposent encore. Le cinquième point suscite des angoisses et des critiques sévères chez les voisins de l'Allemagne parce qu'il annonce l'essentiel: l'unification des deux Etats allemands. Pour beaucoup, la forme politique d'une telle union ne changerait rien au bouleversements que celle-ci entraînerait. De plus, le chancelier Kohl ne parle pas de l'appartenance d'une Allemagne unifiée à l'Alliance atlantique comme c'est le cas pour l'actuelle RFA.

25

2. 3. Réactions en Allemagne du chancelier Kohl

au plan et aux méthodes

En RFA, les réactions sont positives dans l'ensemble, malgré le manque de concertation. Le ministre des Affaires étrangères et chef du parti libéral, Hans-Dietrich Genscher, déclare qu'il s'agit d'un consensus national. Le SPD par la voix de Karsten Voigt (responsable du parti pour les questions internationales), réagit positivement. En RDA, Egon Krenz et Hans Modrow soutiennent aussi le plan. Dans les jours qui suivent, lors d'une visite à Dresde, en RDA le 19 décembre 1989, le chancelier Kohl réaffirme sa volonté de voir l'Allemagne s'unifier. Acclamé en compagnie d'Hans Modrow par des milliers de personnes, le chancelier déclare: «Mon but demeure, lorsque l'heure de l'histoire le permettra, l'unité de notre Nation. Et chers amis, je sais que nous pouvons atteindre ce but et que cette heure viendra; si nous travaillons ensemble pour cela, si nous le faisons raisonnablement avec le bon sens et avec la conscience de ce qui est possible» 13. Il faut cependant que le chancelier attende les résultats décisifs des élections législatives est-allemandes pour que l'unification devienne un objectif réaliste et réalisable à court terme.

13

Carola STERN! Heinrich A. WINKLER (herausgegeben von), Wendepunkte deutscher
1994, p. unserer daft die und mit

Geschichte 1848-1990, Fischer Taschenbuch Verlag GmbH, Frankfurt-am-Main, 208 : «Mein Ziel bleibt, wenn die geschichtliche Stunde es zulâfJt, die Einheit Nation. Und liebe Freunde, ich weifJ, daft wir dies es Ziel erreichen k6nnen und Stunde kommt, wenn wir gemeinsam dafür arbeiten, wenn wir das mit Vernunft Augenmaft tun, und mit Sinnfür das M6gliche ». 26

3. Premières

élections législatives

libres en RDA (18 mars 1990)

Les élections libres de la RDA se déroulent le 18 mars 1990. Elles sont les premières sur ce territoire depuis celles du 31 juillet 1932 qui permirent l'arrivée au pouvoir du chancelier Adolf Hitler le 30 janvier 1933. 58 ans après, ces premières élections libres (tout comme les dernières) vont brutalement sceller l'avenir de l'Allemagne de l'Est et de toute l'Allemagne.
3. 1. Surprise à gauche et dans les petits partis a. Échec des sociaux-démocrates, favoris de l'élection

Les résultats sont sans appel14. Les sociaux-démocrates divisés, sont afaiblis. En effet, le SPD n'obtient que le médiocre résultat de 21,9% soit 2 525 475 voix sur un total de 12426443 inscrits. Les sociaux-démocrates de l'Allemagne de l'Est et ceux de la République fédérale sont divisés sur l'avenir de l'Allemagne. L'épisode de la confrontation entre Ingo Richter et Oscar Lafontaine illustre les conflits au sein du SPD : Ingo Richter dirigeait le SPD à Rostock, au nord de la RDA. Oscar Lafontaine était le chef (Vorsitzender) du SPD de RFA et le candidat déclaré du parti à la chancellerie. C'est ce dernier qui menait la campagne du SPD au niveau national pour ces élections capitales. Pour gagner des électeurs supplémentaires, Ingo Richter s'était déclaré - contre la direction de son

parti - pour l'unification immédiate et sans conditions de sa région avec la
RFA par le biais de l'article 23 de la constitution de la RF A. Oscar Lafontaine et la direction du SPD étaient, au contraire, pour une unification par étapes, lente, minutieusement négociée en application de l'article 146 de la Loi fondamentale15 de la République fédérale. Cette divergeance a entrainé une crise grave au sein du SPD en pleine campagne électorale. Oscar Lafontaine refusa de mener campagne si la thèse de Richter devait l'emporter. Sous la pression de Willy Brandt, Ingo Richter s'est soumis à
14

Robert GRÜNBAUM, Berlin, 1999, p. 85.
15

Deutsche Einheit, Landeszentrale

flir politische Bildungsarbeit,

Voir Loi fondamentale pour la République fédérale d'Allemagne (traduction officielle

revue et corrigée), version en vigueur au 23 août 1976, Office de presse et d'information du gouvernement fédéral, Bonn, 1987. Dans sa version en vigueur avant le 31 août 1990 (date du traité d'union entre la RF A et la RDA), la Loi fondamentale précise dans son article 146: « Durée de validité de la Loi fondamentale: La présente Loi fondamentale cesse d'avoir effet le jour auquel entrera en vigueur la constitution qui aura été adoptée par le peuple allemand libre de ses décisions ».

27

son chef de parti Lafontaine. Le Parti social-démocrate a pu partir uni en campagne, mais ses thèses imposées par les dirigeants de la RF An' ont pas obtenu l'adhésion des Allemands de l'Est. De plus, la cacophonie a discrédité le SPD aux yeux des électeurs. L'émigration des Allemands de l'Est vers la RFA est si importante que de nombreux politiciens de la RDA toutes tendances confondues, comprennent que seule une union rapide avec la RFA peut satisfaire les exigences de leur peuple et arrêter l'hémorragie. On estime entre septembre 1989 et la fin de l'année 1991 qu'environ 900 000 Allemands de l'Est vont vivre en RFA. Le SPD de l'Ouest semble plutôt répondre aux intérêts des classes moyennes et laborieuses de RF A qui commencent à être contrariées par la pression de l'immigration. Ses dirigeants (Oscar Lafontaine et Willy Brandt notamment) sont au départ contre l'accueil d'immigrés supplémentaires de RDA s'ils n'ont pas d'emploi ni un lieu de résidence à l'Ouest. Ils se déclarent aussi contre l'adoption brutale du Deutsche Mark comme devise de la RDA. Selon eux, cela peut avoir des conséquences économiques et sociales désastreuses en RDA. Enfin, en unifiant lentement l'Allemagne, ils veulent préserver le système de subventions et de sécurité sociale qui protège les Allemands de l'Est face aux abus de l'économie de marché à laquelle ils seront confrontés.
b. Les petits partis sont laminés

Parmi les grands perdants de ces élections, on trouve également les petits partis: l'alliance des écologistes «Bündnis '90» n'obtient que 2,9% des suffrages. Cette alliance comprend: le Nouveau forum (Neues Forum) mouvement à l'origine des bouleversements, l'Initiative pour la paix et les droits de l'Homme (Initiative für Frieden und Menschenrechte) qui se veut une réponse pacifiste aux problèmes sociaux des jeunes et des femmes, Démocratie maintenant (Demokratie Jetzt) et l'Union indépendante des femmes (Unabhangige Frauenverband, UFV) créée en décembre 1989. Sous l'appellation «Alliance 90» (<< Bündnis '90 »), ces partis et mouvements réaliseront par la suite une fusion avec les Verts de RF A pour devenir le parti écologiste le plus puissant en Europe «Bündnis '90/Die Grünen ». Bien qu'étant à la base du mouvement de révolte en RDA, cette coalition réalise l'un des plus mauvais scores de ces élections avec l'alliance des «Verts et de la Fédération indépendante des femmes» (<< Grüne Partei und Unabhangiger Frauenbund ») qui n'obtient que 2% des suffrages, et le parti paysan DBD qui n'obtient, lui, que 2,2%. Ces mouvements sont en perte de vitesse et ne mobilisent plus les grandes fouIes comme en 1989. Parmi les autres perdants, on trouve l'ancien parti communiste rebaptisé 28

«Parti du socialisme démocratique» (<< Partei des Demokratischen Sozialismus », PDS ) qui obtient 16,4%. L'ancien SED puis SED-PDS, a renoncé à la dictature du prolétariat et s'est démocratisé. Il demeure cependant isolé. Les libéraux regroupés sous l'appellation «Bund Freier Demokraten» (FDP de l'Ouest, LDP, Die Liberalen) n'obtiennent que 5,3%.
c. Réactions d'amertume des Allemands de gauche

Le social-démocrate Otto Schilly, ancien avocat célèbre, ancien membre des Verts et futur ministre social-démocrate de l'Intérieur du chancelier Schroder, déclare avec ironie que les gens en RDA ont voté pour les bananesl6; c'est-à-dire pour le rêve simpliste de l'abondance et de la jouissance. Sebastian Ptlugbeil, co-fondateur de Nouveau forum symbolise la lassitude et la déception de nombreux intellectuels est-allemands. Ces demiers se sentent un peu manipulés. Après s'être battus contre les communistes, les voilà recupérés brutalement par la République fédérale.
3.2. Triomphe des chrétiens-démocrates et d'Helmut Kohl

Les résultats des élections montrent une large victoire de l' «alliance pour l'Allemagne» (<< Allianz für Deutschland »), avec 48% des suffrages soit 5 544 414 voix. Cette coalition électorale est dominée par les chrétiensdémocrates de la CDU de Lothar de Maizière soutenu à bout de bras par le chancelier Kohl. La CDU atteint à elle seule 40,8% des suffrages. La coalition comprend aussi le Renouveau démocratique (Demokratischer Aufbruch, DA), petit parti modéré proche des milieux protestants pour une société socialiste sur des bases démocratiques. Il se prononce pour une réforme de l'éducation, du système judiciaire et pénal et pour une politique économique écologique. Ce mouvement a une image conservatrice dans l'opinion est-allemande et s'appuie largement sur les réseaux de l'Eglise protestante. La coalition Allianz für Deutschland obtient 193 sièges sur les 400 que compte la chambre basse est- allemande.

16 Hannes BAHRMANN/Christoph

LINKS, Chronik der Wende, tome l, op. cÎt., p. 174. 29

3. 3. Analyse des élections du 18 mars 1990 par les observateurs allemands

Le dimanche 18 mars 1990,85% des inscrits votent pour la première fois de leur vie. Cela pose le problème de la compréhension des instruments de la démocratie parlementaire par cette population et de la signification du vote lui-même. Ces élections sont difficiles à déchiffrer au-delà du «oui à l'unification ». Quelle unification? Comment la réaliser? Selon quels critères et dans quelles conditions? Nul ne le sait véritablement. Le sens du vote demeure flou. La preuve en est que la population est-allemande se déjugera moins d'un an après ces élections. Il y a t-il eu manipulation des esprits comme le suggèrent de nombreux observateurs? Car en effet aucun des électeurs de la RDA n'avait participé auparavant à des élections libres. Aucun d'eux n'avait vu un homme politique professionnel occidental en campagne, avec un discours préconstruit destiné à s'attirer les suffrages. Aucun d'eux n'a jamais vécu une campagne électorale moderne de type occidental, avec des moyens financiers et des moyens de propagande colossaux. Les Allemands de l'Est découvrent pour la première fois, le matraquage médiatique à l'aide de slogans simplifiés, avec l'utilisation massive d'images publicitaires en politique, à la radio comme à la télévion. Ils voient une multitude de grandes affiches au bord des rues avec des couleurs chatoyantes, ils vivent les grands meetings politiques occidentaux organisés comme des shows, avec les discours de propagande, les attitudes flatteuses et complaisantes des hommes politiques (les baisers, les poignées de mains, les sourires de circonstances etc.). Ce sont les jeux de charme de professionnels de la politique entourés de spécialistes en communication et en publicité. Comment les Allemands de l'Est pouvaient-ils comprendre le show politique des professionnels de la politique? Du jour au lendemain, les grands médias ouest-allemands s'intéressent à eux et à ce qu'ils pensent. Les émissions en direct se multiplient. Des gens qui n'avaient jamais répondus à un sondage dans le passé, qui n'avaient jamais parlé devant une caméra de télévision, doivent révéler à des étrangers leurs sentiments et leurs opinions les plus profonds. Selon les sondages, près de la moitié d'entre eux ne savaient toujours pas pour qui voter une semaine avant les élections. Les règles du jeu d'une élection (notamment les débats contradictoires) dans un système parlementaire leurs sont inconnues. Par exemple, dans la plupart des villes d'Allemagne de l'Est, Helmut Kohl est chaleureusement acclamé pendant la campagne. Mais on peut se demander qui les foules acclament: l'homme (l'éminent et célèbre citoyen de la RFA) ? Le chef de la CDU et son programme pour une unification rapide? 30