Les réfugiés et déplacés de Syrie

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Avec plus de douze millions de Syriens arrachés à leurs foyers depuis mars 2011, la question des réfugiés et déplacés de Syrie est progressivement devenue un enjeu en soi pour tous les acteurs impliqués dans le conflit syrien. L'ouvrage propose une lecture inédite d'un déracinement sans précédent dans l'histoire du Moyen-Orient, résultat de stratégies des forces en présence. Il appelle également à une réflexion sur l'avenir du pays, dépourvue pour l'heure du substrat essentiel à sa reconstruction.
Publié le : mardi 15 mars 2016
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EAN13 : 9782140004735
Nombre de pages : 260
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Comprendre le Moyen-Orient
Jonathan H a s si n e
Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par J.-P. Chagnollaud
LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS DE SYRIE LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS
Une reconstruction nationale en question
DE SYRIE
Depuis le début des événements en Syrie, en mars 2011, plus de douze millions
de Syriens ont été arrachés à leurs foyers, dont quelque quatre millions ont trouvé Une reconstruction nationale en question
refuge dans les pays voisins. L’exode du peuple syrien a largement dépassé l’ampleur
de la Nakba palestinienne. Dans ce contexte, la question des réfugiés et déplacés de
Syrie est progressivement devenue un enjeu en soi pour tous les acteurs impliqués,
de près ou de loin, dans le confit syrien. Préface de Pierre Razoux
Cet ouvrage propose une lecture inédite d’un déracinement sans précédent dans
l’histoire du Moyen-Orient. Loin de se résumer à des efets secondaires des combats
qui font rage, les déplacements de population sont également le résultat de stratégies
bien établies par les forces en présence. C’est toute la société civile qui est en fait
devenue otage de la partie sanglante qui se joue dans ce segment de l’ancien bilâd
ach-Châm.
L’auteur s’interroge également sur l’impact grandissant des réfugiés sur les principaux
pays d’accueil. Accueillis à bras ouverts lors des premiers afux, ils sont aujourd’hui
considérés comme un fardeau par les communautés hôtes. Les politiques mises en
place par les États voisins procèdent aussi bien de leurs intérêts stratégiques dans la
crise syrienne que de leurs impératifs de légitimité et de stabilité.
Indispensable pour comprendre ce drame humain qui se déroule désormais des deux
côtés de la Méditerranée, la lecture de cet ouvrage place les réfugiés et déplacés de
Syrie au cœur des recompositions territoriales à l’œuvre dans la région. Elle appelle
également à une réfexion sur l’avenir de la Syrie, dépourvue pour l’heure du substrat
essentiel à sa reconstruction.
Diplômé en histoire de l’université Paris IV-Sorbonne, arabisant, Jonathan Hassine est
l’auteur de plusieurs travaux sur les réfugiés et déplacés au Moyen-Orient.
ISBN : 978-2-343-08267-7
27 €
LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS DE SYRIE
Jonathan H a s si n e
UNE RECONSTRUCTION NATIONALE EN QUESTION






LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS DE SYRIE

Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Mohamed-Ali ADRAOUI (dir.), Les islamistes et le
monde, Islam politique et relations internationales, 2015.
Gaït Gauhar ARCHAMBEAUD, Afghanistan,
anthropologie de l’égalité sur une zone de fracture du
système-monde, 2015.
Louis BLIN, Le monde arabe dans les albums de Tintin,
2015.
Nicolas TENEZE, Israël et sa dissuasion, histoire et
politique d'un paradoxe, 2015.
Inan SEVINÇ, L’exécution des arrêts de la Cour
européenne des droits de l’homme par la Turquie, 2015.
Mesut BEDIRHANO ĞLU, La conception turque de la
laïcité, à l’épreuve du standard européen de société
démocratique, 2015.
Ibrahim Ö. KABOGLU et Eric SALES, Le droit
constitutionnel truc. Entre coup d’État et démocratie,
2015.
Gérard FELLOUS, Daech – « État islamique ». Cancer
d’un monde arabo-musulman en recomposition. Un conflit
international long et incertain, 2015.
Mamduh NAYOUF, Vers le déclin de l'influence
américaine au Moyen-Orient ?, 2014.
JONATTHAN HASSINE



LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS DE SYRIE
UNE RECONSTRUCTION NATIONALE EN QUESTION



Préface dde Pierre Razoux


Couverture : Jonathan Hassine, Camp de Zaatari, mai 2013










































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08267-7
EAN : 9782343082677
À C. F.,

SOMMAIRE
NOTE À PROPOS DE LA TRANSCRIPTION..................................................... 11
REMERCIEMENTS ........................................................................................ 13
PRÉFACE ...................................................................................................... 15
ABRÉVIATIONS ............................................................................................. 19
INTRODUCTION ............................................................................................ 21
PREMIÈRE PARTIE LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS
DANS LA RÉVOLTE SYRIENNE ...................................................................... 29
Chapitre 1 Le printemps du soulèvement syrien ...................................... 31
Chapitre 2 L’instrumentalisation des réfugiés palestiniens de Syrie ........ 51
Chapitre 3 La naissance des réfugiés et déplacés syriens ........................ 69
DEUXIÈME PARTIE LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS
DANS LA CRISE SYRIENNE ............................................................................ 87
Chapitre 1 Le printemps du déracinement de la société syrienne ............ 89
Chapitre 2 L’approche divergente des pays d’accueil ........................... 107
Chapitre 3 Entre radicalisation et dispersion : la globalisation
du conflit syrien ..................................................................................... 127
TROISIÈME PARTIE LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS
DANS LE PROLONGEMENT DE LA CRISE SYRIENNE .................................. 147
Chapitre 1 L’hiver de l’exil du peuple syrien ........................................ 149
Chapitre 2 La « palestinisation » relative des réfugiés syriens .............. 169
Chapitre 3 La reconstruction de l’Etat-nation syrien en question .......... 187

CONCLUSION .............................................................................................. 203

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE ...................................................................... 215

ANNEXES .................................................................................................... 223
Annexe I : La Syrie morcelée aujourd’hui ............................................. 225
Annexe II : La répartition des réfugiés et déplacés de Syrie .................. 227
Annexe III : Évolution du nombre de réfugiés ...................................... 229

CHRONOLOGIE DE LA CRISE SYRIENNE ................................................... 231
INDEX .......................................................................................................... 247
TABLE DES MATIÈRES ............................................................................... 253

NOTE À PROPOS DE LA TRANSCRIPTION


Afin de faciliter la lecture, le système de transcription adopté dans
cet ouvrage est un système simplifié qui ne distingue pas les
consonnes emphatiques par des points diacritiques. Seules la lettre ع
( ʻayn) et la hamza ( ء) sont translitérées respectivement en ʻ et ʼ. Quant
aux voyelles longues ي (ya ʼ), و (wâw) et ا ( ʼalif), elles sont
translitérées respectivement en î, û et â. L’orthographe française a été
généralement privilégiée pour les noms de lieux et de personnes.
REMERCIEMENTS


En premier lieu, je tiens à remercier chaleureusement le professeur
Olivier Forcade qui, en tant que directeur de recherche, a su me
donner le goût de la recherche historique et m’a offert l’opportunité de
travailler sur un sujet d’histoire immédiate auquel je vouais un intérêt
tout particulier. J’adresse également mes remerciements aux
professeurs Pierre Razoux et Tristan Lecoq qui m’ont tous deux
apporté une aide précieuse au cours de mes recherches.
Aussi, je souhaite exprimer ma sincère gratitude au colonel
Guillaume Bailleux de Marisy, ancien attaché de défense près
l’ambassade de France en Israël, qui m’a fait profiter de son expertise
et de ses conseils, bien au-delà de mon objet d’étude. Je suis
également reconnaissant au colonel Cyrille Barbié de Préaudeau,
ancien attaché de défense près l’ambassade de France en Jordanie,
ainsi qu’au capitaine Jérôme Le Bellego, au lieutenant Laurent
Populaire, et au maître principal Jean-Claude Honoré de l’opération
Tamour d’avoir fait de mon séjour jordanien une étape décisive dans
la conduite de mes recherches.
Par ailleurs, je ne peux manquer de souligner la contribution
essentielle de tous les réfugiés interrogés dans le cadre de cet ouvrage,
ainsi que celle d’Iris Blom, coordonnatrice principale des activités du
HCR dans le camp de Zaatari, de Konady Kone, spécialiste de
l’assistance d’urgence de l’UNICEF à Zaatari, et d’El-Mostafa
Mihraje, premier conseiller près l’ambassade de France en Jordanie,
qui ont bien voulu m’accorder un peu de leur précieux temp. Je
remercie également Wladimir Glasman, Stéphane Cohen, Lucie Rober
et Julie Deschepper de leurs conseils décisifs pour l’aboutissement de
mon travail.
En dernier lieu, j’ai bien évidemment une pensée affectueuse pour
mes parents qui m’ont apporté un support sans faille tout au long de
cette entreprise. Merci également à Karim El Mufti de ses précieuses
réflexions à l’égard de mon étude. Enfin, je souhaite spécialement
remercier Samuel Hassine de sa patience, de son soutien moral et de
sa contribution à ce livre qui, sans lui, n’aurait jamais vu le jour. PRÉFACE


Depuis l’été 2015, les Européens, abasourdis, ont découvert le
problème des réfugiés syriens en regardant sur leurs écrans
d’ordinateur ou de télévision des cohortes de pauvre hères désemparés
et de familles apeurées se répandre à travers l’Europe, en quête d’un
havre provisoire ou durable. C’est le très grand mérite de Jonathan
Hassine, jeune historien brillant au talent prometteur, de nous
expliquer dans cet ouvrage qu’il s’agit en fait d’un drame humain plus
ancien, apparu dès le début de la guerre civile syrienne, au printemps
2011.
Pendant quatre ans, les opinions publiques occidentales, mais aussi
les pouvoirs en place dans les capitales européennes, se sont largement
désintéressés de cette question, ne s’estimant pas directement
concernés, puisque ces Syriens ne s’amassaient que dans des camps de
réfugiés situés dans trois des pays voisins de la Syrie : la Jordanie, le
Liban et la Turquie. La situation paraissait alors sous contrôle et il
était admis que la plupart d’entre eux rentrerait chez eux dès que le
régime en place à Damas serait renversé, comme le décrit très bien
Jonathan Hassine dans sa première partie. Lorsque l’afflux toujours
plus massif de réfugiés syriens a menacé de déstabiliser la Jordanie,
mais surtout le Liban avec lequel une partie de l’élite française
entretient une relation complexe et passionnée, des voix d’experts se
sont levées pour prévenir d’une bombe à retardement dont les effets
risquaient d’impacter non seulement le pays du Cèdre, mais aussi
l’ensemble du Levant jusqu’aux marches de l’Europe et des Balkans.
Ces experts, auxquels l’auteur fait écho, avaient raison mais, comme
souvent, ils n’ont pas été entendus. Tout comme les questions de bons
sens qu’ils posèrent alors : n’était-il pas dans l’intérêt des belligérants,
qu’il s’agisse du régime syrien ou de l’Organisation de l’État
islamique, de procéder à un vaste nettoyage ethnique en minant le
fragile équilibre sociétal des pays voisins, tout en faisant par là même
diversion auprès d’acteurs internationaux désireux de s’impliquer dans
la gestion du conflit ? Était-il crédible de penser que la Turquie
pourrait absorber indéfiniment un flux permanent de réfugiés, sans
être tentée de dévier ce flux vers l’Union européenne pour mettre ses
LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS DE SYRIE
dirigeants face à leurs contradictions et se venger de leur décision de
reporter aux calendes grecques son processus d’adhésion à l’UE ?
N’était-il pas prévisible que cette même Turquie, mais surtout
l’Arabie saoudite, essaieraient d’instrumentaliser et d’armer une partie
de ces réfugiés pour les retourner contre le régime syrien, les sacrifiant
cyniquement dans un combat à l’issue plus qu’incertaine ? Pourquoi,
dès le début de cette crise migratoire, les monarchies du Golfe,
pourtant riches et faiblement peuplées, ont-elles refusé d’accueillir ces
réfugiés syriens ? Pourquoi enfin l’Union européenne n’a-t-elle pas été
capable d’anticiper le problème et définir une stratégie commune sur
cet épineux dossier ? Pourquoi tant de divergences d’analyses ? Par
aveuglement ? Par lâcheté ? Par ignorance ? Par cynisme ? Par
idéologie ?
Il est sans doute trop tôt pour apporter aujourd’hui des réponses
élaborées à ces questions. Mais demain, les historiens seront en
mesure et en droit de le faire. Et ce qu’ils découvriront pourrait
permettre d’éclairer sous un angle nouveau les politiques
moyenorientales de certains acteurs aveuglés par une vision idéologique qui
les a conduits à l’impasse. Le retournement de certains médias – dont
un grand quotidien du soir – laisse présager à cet égard des
lendemains douloureux pour tous ceux qui se sont acharnés à ignorer
les leçons tragiques de l’histoire de cette région.
En attendant, il est indispensable de disposer de briques solides sur
lesquelles s’appuyer pour fonder la recherche visant à mieux
comprendre les ressorts de cette tragédie. C’est une de ces briques que
nous offre Jonathan Hassine qui brosse avec la plus grande objectivité
possible le paysage de cette crise des réfugiés syriens et qui pose des
bornes et des repères très utiles pour les historiens de demain. En
replaçant le problème dans son contexte, en l’abordant avec le recul
nécessaire et en montrant son impact sur la scène locale comme sur la
sphère internationale, l’auteur démontre qu’il a parfaitement intégré
les fondamentaux du métier d’historien. Jonathan Hassine fait partie
d’une génération très prometteuse de jeunes chercheurs, soutenus par
l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), qui se
spécialisent dans l’étude du Levant. Le 21 mars 2014, sa contribution
sur l’étude des réfugiés syriens lors d’un colloque portant sur les
perspectives d’évolution de la guerre civile syrienne, organisé
conjointement par l’IRSEM, l’Université Paris IV Sorbonne et
16 PRÉFACE
l’Institut universitaire de France, avait été très remarquée. Ses travaux,
initiés dans le cadre de sa maîtrise à l’Université Paris IV Sorbonne,
poursuivis ensuite à l’INALCO, sont d’autant plus solides qu’ils
s’appuient sur l’étude de documents de première main, sur de
nombreux témoignages et sur plusieurs enquêtes de terrain conduites
dans des conditions parfois difficiles. Ils complètent ceux d’autres
universitaires français (notamment la thèse d’Isabelle Feuerstoss sur la
Syrie et la France publiée en 2013 chez L’Harmattan), mais aussi ceux
de journalistes ou d’essayistes (Les chemins de Damas, de Georges
Malbrunot) qui, bien que d’une facture peu académique, n’en sont pas
moins utiles pour saisir cette problématique dans son acception la plus
large possible.
L’un des mérites de cet ouvrage consiste à replacer les évènements
dans le temps long en les appréhendant de manière pluridisciplinaire,
ce qui permet à l’auteur d’aborder le sujet sous de multiples facettes,
illustrant de manière convaincante la complexité du kaléidoscope
syrien. Un autre consiste à nous apporter des annexes très utiles,
richement illustrées. En outre, la plume est alerte et le style agréable,
ce qui ne gâche rien. Enfin, la conclusion, soigneusement pesée et
ciselée, laisse entrapercevoir ce que pourrait être la Syrie de demain, à
l’heure où un nombre toujours plus important de combattants
étrangers, qu’ils viennent d’Irak, de Turquie, de Jordanie, d’Arabie
saoudite, d’Iran, du Liban, de Russie, d’Afrique du Nord ou d’Europe,
occupent le territoire syrien et modifient durablement les fragiles
équilibres démographiques et communautaires.
Pour nous avoir expliqué tout cela clairement et sans parti pris,
Jonathan Hassine a fait œuvre utile. Au nom de tous ceux qui
cherchent à décrypter honnêtement la complexité du Levant, je le
félicite chaleureusement et ne peux que recommander la lecture des
pages qui suivent. Elles en valent la peine.

1Pierre Razoux
Directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de
l’École militaire (IRSEM)

1 Dernier ouvrage paru : The Iran-Iraq War, Harvard University Press, 2015.
17
ABRÉVIATIONS


ACU Assistance Coordination Unit
AQI Al-Qaida en Iraq
ASL Armée syrienne libre
CIA Central Intelligence Agency
CICR Comité international de la Croix-Rouge
CGRS Commission générale de la révolution syrienne
CNS Conseil national syrien
CCL Comités de coordination locaux
CPL Courant patriotique libre
EI État islamique
FISCR Fédération internationale des Sociétés de la
CroixRouge et du Croissant-Rouge
FPLP-CG Front populaire de libération de la
PalestineCommandement général
Greater Arab Free Trade Area GAFTA
Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés HCR
Haut comité de secours HCS
Human Rights Watch HRW
Jordan Hashemite Charity Organization JHCO
Mission de supervision des Nations unies en Syrie MISNUS
Norwegian Refugee Council NRC
United Nations Office for the Coordination of OCHA
Humanitarian Affairs
OCI Organisation de la coopération islamique
OFDA Office of Foreign Disaster Assistance
OIM Organisation internationale pour les migrations
OIR Organisation internationale pour les réfugiés
OMS Organisation mondiale de la santé
ABRÉVIATIONS
ONU Organisation des Nations unies
OSDH Observatoire syrien des droits de l’homme
OTAN Organisation du traité de l’Atlantique Nord
PAM Programme alimentaire mondial
PKK Parti des travailleurs du Kurdistan
PYD Parti de l’union démocratique
SANA Syrian Arab News Agency
SARC Syrian Arab Red Crescent
SCRT Société du Croissant-Rouge turc
UNESCO United Nations Educational, Scientific and Cultural
Organization
UNICEF United Nations International Children’s Emergency
Fund
UNRWA United Nations Relief and Works Agency for Palestine
refugees in the Near East
20
INTRODUCTION


Le 6 mars 2011, une quinzaine d’adolescents, âgés de onze à
dixsept ans, entreprennent de taguer sur les murs de leur école, à Deraa,
un slogan inspiré par les révolutions arabes voisines : « ton tour arrive
2
docteur ! ». Nul n’imagine alors la résonance de leur geste. Attisées
par la rafle prolongée de ces enfants téméraires, les premières
manifestations apparaissent, le 15 mars, dans cette petite ville du
sudouest de la Syrie. Après l’avortement des appels à protester lancés sur
Internet en février, Damas se joint alors symboliquement à cet
embryon de contestation. Dix jours plus tard, de petits mouvements
pacifiques se dessinent déjà dans une dizaine de villes au sortir des
mosquées, à la fin de la prière du vendredi. Succédant à la Tunisie et
l’Égypte, cette effervescence naissante marque le début d’une
nouvelle révolte dans le monde arabe. Pourtant, deux ans après
l’étincelle de Deraa jour pour jour, le soulèvement national a laissé
place à un conflit de plus en plus fratricide forçant le millionième
Syrien à prendre le chemin d’un exil manifestement indéterminé. Loin
de connaître le destin de ses homologues tunisien et égyptien, le
président syrien, Bachar al-Assad, s’est donc maintenu au pouvoir
jusqu’à aujourd’hui en ayant réussi à défigurer irrémédiablement le
réveil de son peuple.
Lorsque les premiers troubles éclatent en Syrie, il est toutefois
difficile de ne pas y voir la continuation des révolutions arabes initiées
par l’immolation du jeune Tunisien, Mohammed Bouazizi, devant le
siège du gouvernorat de Sidi Bouzid le 17 décembre 2010. Puisant
dans plus de deux décennies de mécontentement et de vexations
quotidiennes, son geste de désespoir a bel et bien impulsé une
mobilisation populaire sans précédent en Tunisie qui, à son tour,
inspirait plusieurs pays de la région. Le 14 janvier 2011, le dirigeant
Zine al-Abidine Ben Ali n’a ainsi d’autre choix que de fuir son propre
pays. Alors que le précédent tunisien joue à plein, c’est au tour de
Hosni Moubarak, le raïs égyptien, d’être chassé par son peuple moins
d’un mois après, le 11 février. Quasi-concomitantes, ces deux

2 « Jây ʻalayk ad-dor yâ doctor ! », Entretien avec Ayman al-Aswad, réfugié
politique syrien en France, 15 décembre 2012.
LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS DE SYRIE
révolutions embrassent de fait une dynamique et des dénominateurs
communs : la jeunesse de la contestation et son caractère acéphale,
l’impact grandissant des nouvelles technologies de l’information et de
la communication, l’aspiration à la justice ( ʻadâla) et à la dignité
(karâma), la corruption des régimes en place et les inégalités qui en
résultent, pour ne citer qu’eux. Aux prémices de la mobilisation, la
Syrie semble se diriger tout droit vers un scénario similaire. D’aucuns
y voient la naissance d’une soi-disant vague révolutionnaire traversant
peu ou prou l’ensemble du Maghreb et du Machreq, hâtivement
baptisée le « printemps arabe ». Fréquemment associé aux
mouvements populaires et émancipateurs, l’usage de cette expression
se révèle en effet tentant, d’autant qu’elle a déjà été utilisée en 2005,
toujours à propos du monde arabe, pour témoigner des premières
élections libres en Iraq après la chute de Saddam Hussein et de la
prétendue révolution du Cèdre au Liban. Vouloir rassembler la
pluralité de soulèvements nationaux sous la coupe d’une terminologie
univoque ne saurait néanmoins rendre justice aux aspirations des
peuples en révolution. Surtout qu’une fois le sursaut régional passé,
les spécificités internes ressurgissent aussitôt – de la manière la plus
extrême parfois, à l’image d’une insurrection syrienne définitivement
dévoyée. Est-il besoin en effet de rappeler que, durant les douze
derniers siècles, les Arabes ont été divisés en plusieurs nations (ou
eprovinces d’Empire) et que le panarabisme du XX siècle, bien que
mobilisateur, est demeuré à l’état de mythe ? Au mieux pourra-t-on
ainsi parler des révolutions arabes qui, avec le temps, creusent
davantage leurs divergences. Car au-delà du renversement des régimes
autocratiques, c’est l’affirmation par le bas de souverainetés nationales
qui se joue dans la région.
S’inscrivant dans une historiographie plus large, les révolutions
earabes sont en fait le prolongement de la Nahda (renaissance) du XIX
siècle. À cet égard, il n’est pas surprenant de constater que le bilâd
3ach-Châm (pays de Cham ) et l’Égypte en étaient déjà les pionniers.
Cet « âge libéral », selon l’expression d’Albert Hourani, marque
l’éveil du sentiment national arabe au Maghreb et au Machreq. Il
correspond également à des mouvements divers d’émancipation se

3 Ancien nom donné à la Syrie naturelle (la Syrie et le Liban actuels ainsi qu’une
grande partie de la Palestine historique).
22 INTRODUCTION
revendiquant aussi bien d’un réformisme à l’européenne et des libertés
individuelles que d’un panislamisme arabo-centré, vecteur, pour
certains intellectuels de l’époque, d’un retour aux premiers temps de
l’islam. Comme le fait valoir l’historienne Anne-Laure Dupont, « la
4“Renaissance” est islamique autant que laïque ». Cependant, cette
dernière n’a pas débouché sur les délivrances espérées par les uns et
les autres. À peine libérées du joug ottoman dans le sillage de la
grande révolte de 1916, les provinces arabes de l’époque tombaient
sous la domination des empires français et britannique. De nouvelles
luttes nationales s’engagent donc cette fois-ci contre l’emprise
coloniale ou mandataire, inaugurant ce que les historiens arabes
appellent « la seconde Nahda ». Conquises dans la douleur, les
indépendances arabes n’ont cependant pas tenu toutes leurs
promesses, loin s’en faut. Les dirigeants qui se réclamaient de cette
renaissance ont échoué, tantôt instrumentalisés dans le jeu des grandes
rivalités internationales, tantôt guidés par la seule consolidation de
leur pouvoir. L’âge postcolonial des pays arabes s’apparente ainsi à
une succession de régimes autoritaires, incapables de paver la voie au
développement économique et social tout en ménageant une nouvelle
place à l’islam dans la société moderne.
Le grand tournant des années 2010 sanctionne par conséquent la
faillite des gouvernements qui se sont succédé tout au long du second
eXX siècle. Il renouvelle un processus de longue durée qui se veut la
réponse aux questionnements issus de la renaissance arabe. S’il est
encore bien trop tôt pour attester la pleine réalisation des promesses de
la Nahda, les scénarios tunisien, égyptien, libyen et syrien ont d’ores
et déjà généré des mutations irréversibles, au-delà de leurs territoires
respectifs. En dépit de la diversité des intifada (soulèvement), on
assiste bel et bien à la naissance d’un espace où le mur de la peur
instauré par les régimes arabes commence de s’effondrer peu à peu.
Où l’antienne consistant à persuader la population – et parfois les
chancelleries occidentales – que la dictature est le prix à payer pour
endiguer les extrémismes de tout bord a moins d’écho que par le
passé. Aussi ce basculement n’est pas sans incidence sur la
reconfiguration des jeux d’alliance régionaux. Or c’est bien la Syrie

4 DUPONT Anne-Laure, « Nahda, la renaissance arabe », Le Monde diplomatique,
août 2009.
23 LES RÉFUGIÉS ET DÉPLACÉS DE SYRIE
qui, à la confluence des dynamiques révolutionnaires et
conservatrices, s’impose comme la pierre angulaire de ce
MoyenOrient en construction. Loin de laisser indifférent, le sursaut syrien ne
pouvait dès lors demeurer circonscrit à l’intérieur du pays. Se gardant
bien de renier les enseignements de son père, Bachar al-Assad l’a bien
compris. Il faut dire que, depuis plus de quarante ans, le système
5(nizâm ) Assad a fondé sa survie sur l’instrumentalisation des crises
successives ; intérieures, aussi bien que régionales.
Si, dans leur course pour une souveraineté authentique, les
révolutions tunisienne et égyptienne n’avaient pas subi d’ingérences
extérieures, le scénario syrien, lui, vient contredire cette assertion. Les
révolutionnaires syriens s’étaient pourtant évertués à démontrer
également le caractère national de leur lutte. Mais depuis les premiers
mouvements de contestation, Bachar al-Assad a tout fait pour les
discréditer. Accusant à demi-mot les instigateurs d’être à la solde de
« l’ennemi sioniste et de l’Amérique », il tente de réduire le
6soulèvement à une « conspiration » ourdie de l’étranger dès la fin du
mois de mars 2011. Face à l’ampleur non moins grandissante de la
mobilisation, le régime baathiste cherche alors à lui donner une
coloration sectaire, en agitant le spectre d’une population sunnite
majoritaire désireuse de faire payer à la minorité alaouite sa
domination sans partage depuis l’ascension de Hafez al-Assad en
1970. Fidèle à son credo « après moi, le déluge », le président syrien,
lui-même issu de cette communauté, s’érige en dernier rempart contre
7la prétendue ascendance salafiste jihadiste de cette « sédition ». Ce
faisant, il joue sur les peurs de ses coreligionnaires comme des autres
communautés minoritaires, druze et chrétienne en tête.
Victime de la rhétorique gouvernementale et de sa propre
inexpérience, l’opposition part en quête de nouveaux alliés,
nonobstant ses difficultés à présenter un front uni tant en Syrie même
que sur la scène internationale. Pourtant, le pouvoir en place a beau
dénoncer avec véhémence les immixtions étrangères, il n’hésite pas à
faire appel, de son côté, à ses alliés de longue date dans la région,

5 Le terme « nizâm » signifie à la fois système et régime en arabe.
6 Syrian New National Agency [ci-après SANA], President al-Assad Delivers
Speech at People’s Assembly, 30 mars 2011.
7 Lors de son discours du 30 mars 2011, ce terme est employé à dix-neuf reprises par
Bachar al-Assad pour désigner le soulèvement syrien
24 INTRODUCTION
l’Iran et son bras armé au Liban, le Hezbollah. Afin de briser le
continuum stratégique irano-syrien, l’Arabie Saoudite et le Qatar
prennent alors fait et cause pour une opposition tiraillée et éclatée.
Engagé dans son bras de fer avec Téhéran, Riyad s’immisce
ouvertement dans les affaires syriennes, sur fond de luttes millénaires
entre chiites et sunnites. Quant à l’émir qatarien, outre sa solidarité
tissée avec les Frères musulmans syriens, il tient à se « placer du bon
côté de l’histoire » en vue d’en récolter les dividendes politiques. Ce
soutien a toutefois un prix. Il contribue directement à la radicalisation
de la scène syrienne et accrédite, aux yeux d’une partie de la
population mais aussi de la communauté internationale, la lecture
confessionnelle du soulèvement faite par le système Assad. Ce dernier
réussit très vite, en outre, un autre tour de force. Grâce à l’indéfectible
soutien de la Russie, le dirigeant syrien peut se targuer d’une
immunité providentielle au Conseil de sécurité des Nations unies qui
l’autorise à réprimer d’une main de fer chaque foyer de résistance. En
cela, il a su cultiver l’alliance scellée par son père avec l’ancienne
superpuissance soviétique. Internationalisée, la révolte se fait crise,
une crise réunissant tous les ingrédients d’un enlisement mortifère.
Alors que les dix premiers mois du soulèvement avaient déjà été
sanglants, le déchaînement de violences franchit un nouveau pas dans
le prolongement de la crise, du fait des agissements du régime mais
également d’une opposition qui s’est progressivement militarisée
8depuis l’automne 2011. L’Observatoire syrien des droits de l’homme
(OSDH) faisait état de cinq mille victimes civiles à la fin de cette
année, quarante mille personnes supplémentaires ont trouvé la mort un
an plus tard. Cette escalade meurtrière provoque inévitablement le
déracinement croissant de la société syrienne, à la suite de
déplacements internes dans un premier temps, auxquels s’ajoutent
dans un second temps des vagues d’exils successives. À tel point que
les réfugiés et déplacés de Syrie deviennent très vite un enjeu, ou des
enjeux en soi dans le conflit. Il n’est pas uniquement question de
réfugiés et déplacés syriens car il semblait essentiel de traiter aussi le

8 Cet observatoire est une ONG dirigée par l’opposant syrien en exil à Londres,
Oussama Souleiman (son nom d’emprunt est Rami Abdel Rahmane). Il est l’une des
sources les moins partiales disponibles. Plus tardivement, l’ONU s’est mise elle
aussi à fournir une estimation du nombre de victimes, utilisée également dans cet
ouvrage.
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