Les relations Chine-Europe : à la croisée des chemins

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Notre monde globalisé traverse un moment décisif de son histoire. Non seulement l'internationalisation de la Chine bouleverse les enjeux géopolitiques mondiaux, mais les nombreuses crises économiques, politiques et sociales provoquent également un sentiment généralisé d'insécurité et d'impuissance face à la complexité des événements actuels. Cette publication propose d'analyser les relations entre l'UE et la Chine et de questionner la pérennité d'un pouvoir qui oppose valeurs et mercantilisme.
Publié le : mardi 15 mars 2016
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EAN13 : 9782140004032
Nombre de pages : 152
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Questionner l’Europe
Katja BANIK
L C E : ES RELATIONS HINE UROPE ÀLACROISÉEDESCHEMINS
Préface de Xavier Richet
LES RELATIONS CHINE-EUROPE : À LA CROISÉE DES CHEMINS
Questionner l’Europe Collection dirigée par Bruno Péquignot Les questions européennes sont aujourd’hui au centre de la vie sociale, économique culturelle et politique en France comme dans l’ensemble des pays qui participent à l’Union Européenne ou non. Cette collection accueille des ouvrages qui contribuent et participent aux débats et controverses sur ces questions. Déjà parus Arno MÜNSTER,La réprobation de l’Allemagne ou les vraies raisons du nouveau ressenti anti-allemand, 2016. Yves ACHILLE,L’Europe dans l’impasse, 2015. Mathieu PETITHOMME,Dépolitiser l'Europe,Comment les partis dominants évitent le conflit sur l’intégration européenne, 2015. Marie-Claude MAUREL, Pascal CHEVALIER, Guillaume LACQUEMENT (coord.), Transfert et apprentissage du modèleLeaderen Europe centrale, 2014.Slimane HEMANE,Le pantouflage des agents de la Commission européenne, 2013. Slimane HEMANE,Le pantouflage des agents de la Commission européenne, 2013. Alain FAVALETTO,Allemagne, la rupture ? Remarques sur le néonationalisme allemand,2013. Patrice OBERT,Un projet pour l’Europe. Plaidoyer pour une refondation,2013. Thomas DUPONT FEDERICI,La désunion européenne.Pourquoi ça ne marche pas ?,2013.
Katja BANIK LES RELATIONS CHINE-EUROPE : À LA CROISÉE DES CHEMINS
© L'HARMATTAN, 2016 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05626-5 EAN : 9782343056265
INTRODUCTION
Par Xavier Richet, Université de la Sorbonne nouvelle, Paris La grande croissance chinoise qui se poursuit de manière continue et régulière depuis plus de trois décennies ne cesse d’interpeller les spécialistes, économistes, politistes, historiens. La Chine, une économie « en développement », la plus peuplée au monde, qui a introduit un système politique de type marxiste-léniniste au sortir d’une longue guerre civile, est passée par des expériences contrariées et contrastées de socialisme, faites de 1 dérives volontaristes, de fuites en avant pour forger, finalement, un modèle de « socialisme de marché aux caractéristiques chinoises ». Réformes économiques pro-marchés, avec le maintien d’un important secteur d’État, absence de réformes politiques « pro-occidentales » (État de droit, démocratie), caractérisée par ce nouveau modèle atypique tant du côté des expériences de transitions postsocialistes est-européennes, de développements asiatiques (Japon, les Dragons…). Cette spécificité de la réforme chinoise est au cœur de la réflexion de Katja Banik, qui pose la question suivante : l’hégémonisme économique et politique atteint par la Chine, sa place prépondérante acquise au niveau international par ses succès économiques ne concourent-ils pas à créer une forte asymétrie dans les relations entre la Chine et l’Europe ? L’Europe peut-elle défendre ses objectifs, ses valeurs face au poids de l’Empire du Milieu dans les échanges, mais aussi dans la géopolitique mondiale ?
L’émergence de l’économie chinoise
Les expériences de transitions postsocialistes ont conduit les économistes à présenter une typologie des transformations des économies de « type soviétique » (dictature via le monopole d’un Parti-État, étatisation de la quasi-totalité des activités économiques, planification des activités par un 2 organisme étatique central) allant de la thérapie de choc au gradualiste total . Dans le premier cas, avec l’abandon de la propriété socialiste, de la planification, le nouveau système institutionnel doit pousser rapidement à l’adoption du marché via l’ajustement rapide de l’économie (offre de produits, restructuration et privatisation des entreprises, entrée du capital étranger, développement de l’entreprenariat) et faciliter la réintégration au 1 Lucien Bianco (2014) : La récidive. Révolution russe, révolution chinoise, Gallimard, 2014. 2 Gomulka Stanislaw (1994) :Economic and Political Constraints during Transition, Europe-Asia Studies, n° 46.
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sein de l’économie mondiale (libéralisation totale des échanges, convertibilité monétaire). L’introduction du multipartisme et l’instauration d’institutions démocratiques vont donc de pair avec ce mouvement. Les transitions postsocialistes n’ont pas toutes suivi ce chemin vertueux recommandé par les adeptes du « consensus de Washington » ; il a fallu souvent beaucoup de temps, de moyens en Europe de l’Est pour développer un modèle économique de type démocratique (cf. les PECO). La Russie, elle, a subi une véritable thérapie de choc mais elle reste, sur le plan politique, une « démocratie contrôlée » aux mains d’une active kleptocratie qui se redistribue des parts des actifs productifs anciennement propriété de l’État. Ces économies ont été confrontées à un double choc pour certaines, triple pour celles qui ont rejoint l’Union européenne en 2004 et 2007 : un choc systémique avec l’abandon du socialisme, un choc économique avec l’ajustement (plus ou moins rapide) au nouvel environnement économique ; enfin, pour les pays de la dernière catégorie, les plus nombreux, un choc institutionnel, à savoir les conditions drastiques posées pour devenir membre de l’Union européenne. À l’opposé de ces diverses expériences, en Chine on serait en présence du gradualisme total, à savoir un processus lent, continu, progressif par lequel l’économie s’ajuste en limitant les divers chocs qui ont frappé les autres 3 économies . La Chine est passée d’une économie totalement exsangue (effets du Grand Bond en avant, de la Révolution culturelle) et bureaucratisée (séquelle du modèle soviétique) à une quasi-économie de marché avec l’ouverture, le développement des forces du marché, une régulation indirecte 4 par les instruments de la politique monétaire et budgétaire . Le nœud de la question,bien sûr, en comparaison avec les autres expériences de transitions postsocialistes, c’est la dimension politique : les Chinois ont réussi là où les réformateurs soviétiques ont échoué : maintenir l’essence du pouvoir socialiste sur la société, y compris face à de fortes contestations (Tien An Men). Une première constatation : on peut aller vers une économie de marché de manière plus ou moins heurtée d’une part, on peut initier une dynamique de marché sans toucher à l’essence du système politique d’inspiration marxiste-léniniste de l’autre. Ceci soulève une importante question : le capitalisme pour émerger et se développer, comme on l’explique à la lumière des expériences européennes e e duXVIII etXIX siècles, doit-il être précédé d’une révolution bourgeoise démocratique garantissant et assurant les conditions de son épanouissement ? 3 Michael Pettis (2014) : “The Four Stages of Chinese Growth, China Financial Markets. http://www.carnegieendowment.org/2014/06/18. 4  Vladimir Popov (2011) :Is Chinese Variety of Capitalism Really Unique?, CEFIR, New Economic School, Working Paper n° 156.
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Ou bien, doit-on se référer à d’autres expériences où le capitalisme a été institué dans des sociétés non démocratiques, autoritaires, « éclairées » ou non ? L’Asie nous offre des exemples lointains (la révolution Meiji au Japon), plus proches (la Corée du Sud, Taïwan, Singapour), où le capitalisme « développementaliste » s’est développé sous les auspices de systèmes politiques autoritaires mais non totalitaires… La seconde caractéristique est que l’expérience chinoise s’est écartée des expériences de modernisation des économies asiatiques telles que le Japon et la Corée du Sud. Les conditions initiales étaient différentes (population, niveau de pauvreté, stagnation économique, effets durables des bouleversements politiques résultant de la politique maoïste), les ressources limitées en capital, en technologie. Les avantages comparatifs résidaient principalement dans l’abondance du capital humain peu coûteux. L’ouverture prônée par Deng Xiaoping au début des années 80 du siècle dernier s’est appliquée à deux domaines : ouverture interne, tout d’abord, en démantelant l’organisation socialiste dans les campagnes, en libéralisant les échanges internes dans un nombre croissant de secteurs, en abaissant fortement les barrières à l’entrée dans de nombreux secteurs tout en maintenant le soutien aux grandes firmes d’État, piliers du système (base politique et sociale), en protégeant les secteurs bénéficiant de financements adéquats dans les secteurs traditionnels (métallurgie, industries lourdes, 5 6 infrastructures) et stratégiques . L’ouverture vers l’extérieur a eu deux conséquences : accueil des investissements directs étrangers dans les secteurs jugés prioritairesvia la création d’entreprises conjointes à capitaux mixtes, en vue de favoriser le rattrapage technologique (électronique, secteur automobile), avec un fort impact en termes de diffusion et d’essaimage dans le tissu industriel. Cette ouverture, au départ, a été circonscrite dans les zones économiques spéciales, des entités établies le long des côtes pour expérimenter, à petite échelle et en vase clos, l’économie de marché dans des espaces où le contrôle de l’État était fortement relâché en termes de liberté d’entreprendre, de fiscalité, d’accès au marché extérieur, d’emploi de la main-d’œuvre. Le succès de ces expériences a encouragé les responsables politiques à étendre ces nouvelles activités et régulations à des secteurs de plus en plus importants.Last but notleast, la stratégie de croissance tirée par les exportations a privilégié, au départ, les produits à faible valeur ajoutée, utilisant de la main-d’œuvre peu qualifiée et fortement exploitée, remplacés progressivement par des produits
5 Jean-François Huchet :Du dirigisme au réalisme : la politique industrielle chinoise àl’heure de la globalisation, in Jean-François Huchet, Xavier Richet, Joël Ruet (eds.) (2015) : Chine, Inde : L’industrie au cœur de l’émergence, Presses universitaires de Rennes. 6 U. Haley, G. Haley (2013) : Subsidies to Chinese Industries. State Capitalism, Business Strategy, and Trade Policy, OUP, New York.
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plus sophistiqués. La sous-évaluation de la monnaie nationale (le Renminbi) a contribué à maintenir un taux de change compétitif et à stimuler la croissance des exportations, elle a favorisé l’accumulation d’importantes réserves financières et la constitution de fonds souverains, des instruments aujourd’hui au service de la stratégie d’acquisition d’actifs étrangers. Au niveau domestique, ces réserves ont permis le financement des politiques de surinvestissement dans les infrastructures, le transport (voies ferrées), la construction. Ces politiques ont induit de nombreux effets positifs. Le taux de croissance élevé et soutenu, d’environ 10 % par an au cours des trente dernières années, a conduit à un enrichissement manifeste du pays et de la population en général, avec un fort abaissement du seuil de pauvreté, notamment dans les campagnes. Il s’est réparti inégalement entre villes côtières et de l’intérieur, entre urbains et paysans. Une classe moyenne urbaine apparaît avec ses exigences de consommation, d’accès à de nouveaux types de biens, ce qui alimente l’activité de nombreux nouveaux domaines. De nouveaux problèmes apparaissent, touchant à la politique sociale (système de protection, retraite), à la sédentarisation de la main-d’œuvre mobile (les hukou). L’activité économique produit régulièrement des bulles (immobiliers) et la régulation macroéconomique doit arbitrer régulièrement entre stimulation de l’activité, contrôle de l’inflation et freinage des déséquilibres sectoriels. L’informel se déploie toujours et contribue à contourner les régulations gouvernementales (shadow banking), la corruption est endémique. La nouvelle direction chinoise, sous la présidence de Xi Jinping, entend la réduire, sinon y mettre fin, elle demeure un des principaux lubrifiants qui assurent une croissance en douceur en amortissant des ajustements brutaux et en repoussant les potentiels chocs sociaux. Au niveau international, la politique d’ouverture et de spécialisation a fortement modifié le flux et la structure des échanges. En à peine trois décennies, la Chine est devenue la seconde économie mondiale ; elle est sur le point de dépasser les États-Unis. Elle est devenue le premier producteur d’automobiles ; elle est en passe d’acquérir des positions dominantes dans le secteur de l’électronique, des télécommunications en termes de parts de marché. Aujourd’hui, les firmes chinoises partent à l’assaut du marché mondial à la fois pour acquérir des ressources (matières, technologies) et 7 conquérir de nouveaux marchés . D’atelier du monde (production à faible valeur ajoutée), la Chine entend devenir aussi le bureau et le financier du monde. La Chine est aujourd’hui présente sur de nombreux marchés et se trouve en position de contrôler et d’acquérir des firmes stratégiques dans les
7  Xavier Richet :: Growth, Motivation andThe Internationalisation of Chinese Firms Strategies:, in Xavier Richet, Violaine Delteil & Patrick Dieuaide (eds.) (2014) Foreign Direct Investment and Social Regulation, Springer.
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grandes économies de marché, des matières premières dans les économies du Sud. Ses réserves financières et l’importance de son commerce extérieur lui permettent de prendre une place croissante sur les marchés des capitaux internationaux. Ce modèle de croissance peut-il continuer à ce rythme ? La Chine peut-elle maintenir une stratégie de croissance tirée par les exportations, alors que les hausses de salaire accroissent le coût des exportations, que la demande mondiale stagne ? Le rattrapage technologique en cours (hausses des dépenses en Recherche-Développement) permet-il de réduire l’écart qui subsiste et dans quelques cas continue à s’accroître avec les économies les 8 plus développées ? Les dirigeants chinois ne peuvent-ils soutenir l’activité économique qu’en injectant massivement de l’argent dans le financement d’infrastructures pour soutenir la croissance ? Les réformes pro-marchés nécessaires et annoncées par les leaders lors du récent Troisième plénum seront-elles réellement introduites (libéralisation des taux d’intérêt, libéralisation du compte de capital, réforme des terres, mécanisme d’allocation du capital, élimination des subventions, privatisations…) ou seulement à une dose homéopathique ? Voilà quelques questions qui se posent alors que l’économie chinoise a atteint un stade de son développement, qui nécessite une adaptation du modèle qui a assuré cette grande et longue croissance économique, conduisant la Chine à devenir, en volume de production, la première économie mondiale.
Émergence et géopolitique : les relations ambiguës Chine-Europe
L’ouvrage de Katja Banik est ambitieux par le sujet qu’elle traite, par les questions qu’elle pose en analysant la nature des relations économiques et politiques que la Chine entretient avec les économies développées, en premier lieu l’Europe et les États-Unis. La Chine est aujourd’hui une grande puissance dont le poids sur la scène internationale et notamment régionale est aujourd’hui de plus en plus important. Elle y promeut et défend ses intérêts en s’assurant des marchés, ses approvisionnements en matières premières affectant les termes de l’échange en raison de la distorsion de son système de prix, de subventions des exportations, de l’exploitation de ses travailleurs .
8 Peter Nolan (2014) :Is China Buying the World, Politiy, Cambridge, Regina Abrami, William Kirby, Warren McFarlan (2014) :Can China Lead ? Reaching the Limits of Power and Growth ?HBR Press, Cambridge, Mass.
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