Les relations entre les deux Congo

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En raison même de leur intensité, les relations qui existent entre les deux Congo ne sont à nul autre cas pareilles sur le continent. La proximité particulière de leurs deux capitales, Brazzaville et Kinshasa, renforce cette singularité. L'auteur tente de saisir le sens des relations entre les hommes pour tracer l'évolution des rapports entre ces deux pays voisins.
Publié le : mardi 1 février 2011
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EAN13 : 9782296802858
Nombre de pages : 252
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LES RELATIONS
ENTRE LES DEUX CONGO
Évolution et dynamique interne
Jérôme Ollandet












LES RELATIONS
ENTRE LES DEUX CONGO
Évolution et dynamique interne























































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54342-3
EAN : 9782296543423


















À tous ces piroguiers habiles et cossus
qui, par-dessus les vagues et les crues,
aident à la traversée du fleuve puissant
car du très fond de leur âme intime, ils
savent qu’il est une limite infime.
































































AVAT-PROPOS

De tous les rapports que les hommes, les peuples ou les Etats
peuvent tisser entre eux, les relations de voisinage, c’est-à-dire de
proximité cartographique, restent probablement parmi les plus
vivantes et les plus concrètement vécues. En effet le parcours, donc
l’espace comme le temps, reste l’une des données profondes de
l’existence. Des hommes et des femmes qui se voient tout le temps
et tous les jours ont beaucoup de choses à se dire ; ils ont beaucoup
d’occasions pour s’apprécier, parfois aussi pour se haïr. Voilà
pourquoi tracer l’évolution des rapports entre deux pays voisins
comme les deux Congo revient tout d’abord à saisir le sens de ces
relations entre les hommes. C’est donc la sociologie de ces
relations humaines qui importe ici plus que les normes juridiques
qui les sous-tendent. Ici, il est nécessaire déjà de rappeler les
orientations essentielles qui ont servi de guide à cette étude. La
première, qui est la plus importante, reste ce qu’on pourrait appeler
la singularité de ces rapports entre les deux Etats. En raison même
de leur intensité, les relations entre les deux Congo sont, à nulle
autres, pareilles sur le continent. La proximité particulière des deux
capitales renforce cette particularité.
Il y a ensuite cette dynamique interne qui, même aux plus hauts
moments des tensions, arrive toujours comme une force
régulatrice. Autant ces rapports se gâtent très vite, souvent pour des
motifs très banals, autant ils se normalisent dans les délais
raisonnables que la codification des coutumes politiques qu’on
appelle la raison d’Etat n’arrive pas toujours à expliquer. Le
troisième axe de cette étude renvoie à cette espèce d’amicale
mésentente qui existe entre les hommes politiques des deux rives
du fleuve Congo. Des hommes qui sont capables de se faire
fustiger par la radio et dans les journaux des pires récriminations
au sortir de grandes embrassades diplomatiques. Comme tout
mariage capricieux, celui de ces deux rives du fleuve Congo
possède aussi ses sautes d’humeur et ses anecdotes. En voici une
de 1982 qui est à peine crédible tant les faits sont si vrais ! Chaque
année, les deux pays fixent des périodes d’interdiction et
d’ouverture de la chasse qui malheureusement ne coïncident pas
7

partout. La chasse était déjà ouverte au Congo-Brazzaville lorsque
l’interdiction de chasser restait en vigueur sur la rive gauche du
fleuve. C’est ainsi que deux chasseurs de la région du Pool au
Congo-Brazzaville, poursuivant alors un gibier qu’ils venaient de
blesser grièvement, s’étaient retrouvés sans faire attention en
territoire du Congo-Kinshasa. Là-bas la chasse était encore fermée.
Les deux hommes furent arrêtés par les gardes champêtres de ce
pays pour braconnage et pour désobéissance à la loi. Ils se
défendirent en disant qu’ils avaient bel et bien chassé sur leur
propre territoire (où la chasse était ouverte) et que le gibier qu’ils
poursuivaient après le premier coup de feu était une bête qu’ils
avaient blessée sur leur terroir. Leur argumentation était solide. Le
lieu du premier tir qui blessa la bête se trouvait effectivement non
loin de Mbanza/Nkolo dans le Pool, en territoire du Congo-
Brazzaville. Malgré tout cela, rien ne fut fait. Les pauvres
chasseurs furent internés. Et il fallut attendre des négociations de
haut rang pour obtenir la libération de ces deux hommes qui ne
1
purent regagner leur village que trois semaines plus tard . Voilà
l’un des aspects cocasses de ces relations entre les deux pays. C’est
dans ces faits et gestes insolites, parfois sérieux, parfois bizarres,
qu’il faut se situer pour les comprendre. C’est là également toute la
richesse de ces rapports ! Et quiconque se refuse d’admettre ce côté
ambigu des hommes et des choses doit se résigner à ne jamais
comprendre ce pan intéressant des relations internationales qui
existent entre des Etats africains voisins comme les deux Congo !










1L’auteur qui était à l’époque Secrétaire général du Ministère des Affaires
Etrangères avait pris part à ces négociations. La remise en liberté des deux
hommes se fit par l’intermédiaire de la chancellerie du Congo-Brazzaville à
Kinshasa.

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ITRODUCTIO

Dans le monde, on sait que le fleuve Congo et les deux Etats qui
2portent son nom, le Congo-Brazzaville et le Congo-Kinshasa sont
situés au cœur de l’Afrique centrale. Mais sait-on toujours que
Brazzaville et Kinshasa, les capitales de ces deux Etats, ne sont
séparées que par un fleuve d’une dizaine de kilomètres de large qui
avait porté, un moment donné, un nom spécifique sur chaque
berge ? Sur la rive droite, il s’appelait Fleuve Congo. Sur la rive
gauche, on le nommait Fleuve Zaïre. Seuls les artistes, les
musiciens surtout lui avaient trouvé l’appellation médiane de
Zaïco. Cette ingéniosité arrangeait tout le monde puisque la
trouvaille avait fini par désigner toutes sortes de métissages
possibles réalisés entre les deux peuples.
La traversée du fleuve dure environ quinze à vingt minutes à
une cadence d’un passage chaque demi-heure. Donc plusieurs
passages dans la journée. Au départ et à l’arrivée de chaque Beach,
ce sont des foules immenses d’amis et de parents qui montent et
descendent des embarcations. Chacun va et revient avec son motif
et ses préoccupations. Les relations entre les deux rives du fleuve
Congo se traduisent avant tout par le poids de ce trafic. C’est un
indicateur important. Quand il est dense et continu, cela veut dire
que tout va bien entre les deux pays ! Un arrêt de quelques heures
soulève dans chaque ville autant à Brazzaville qu’à Kinshasa, une
grogne populaire, un malaise social que les pouvoirs publics
doivent toujours tenir en ligne de compte pour éviter des
mécontentements intérieurs plus grands. Pourtant, entre ces deux
villes si proches, une lettre mise à la poste dans l’une ou l’autre
capitale pouvait encore mettre, il y a encore si peu de temps, plus
de deux à trois semaines pour arriver à son destinataire. Elle aurait
fait tout d’abord le parcours Bruxelles et Paris dans une longue
course. La conséquence de tout cela reste que tout le monde, sur les
deux rives, avait perdu ainsi l’habitude de s’adresser aux services
postaux des deux pays pour écrire à un ami, à un parent ou à un

2Après plusieurs valses de noms, les deux Etats s’appellent : République du Congo
et République démocratique du Congo

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3quelconque service. Jusqu’au 25 avril 1985 , il était plus facile
d’entrer en relation téléphonique de Brazzaville à Bonn ou de
Kinshasa à Washington qu’entre les deux capitales. Même le
service postal entre les deux villes n’existait pas encore jusqu’en
1985. Pourtant, depuis toujours, le langage politique est resté le
même sur les deux rives du fleuve. Il magnifie la profondeur des
liens unissant les deux peuples. On dit souvent qu’ils sont liés par
une communauté de sang et une identité de civilisation. Ce type de
discours ne trompe généralement personne. Il est indéniable que les
hommes des deux rives ont plus qu’une simple identité de vue
culturelle. Ils sont un même peuple, issu des mêmes ancêtres, ayant
souvent des héros légendaires communs, parlant les mêmes
langues, etc. Ce que nous avions dit du passage entre les deux
capitales est aussi valable pour les autres localités situées de part et
d’autre du fleuve. Entre les deux Lokoléla, entre Mpouya et
Bolobo, aux endroits ou le fleuve n’est plus une simple frontière
fluviale, mais une véritable mer qui bouge, les populations gardent
des relations de même intensité.
En dépit des mesures souvent draconiennes des deux Etats pour
gêner leurs relations, d’importants mouvements de circulation des
personnes et de biens existent entre les populations qui vivent de
part et d’autre de la frontière. Ces mouvements et ces relations
s’avèrent être une réplique à la rupture des circuits réels de
contacts entre les peuples africains, circuits brisés par les nouvelles
frontières issues des legs coloniaux et que les États modernes
s’acharnent à défendre comme une grande raison d’existence. Cet
aspect caché de la vie des peuples met très souvent le chercheur
devant une question fondamentale. Comment concilier alors les
différents accords et traités internationaux consacrant les frontières
actuelles en Afrique avec les intérêts vitaux des populations et leur
désir de se mouvoir dans un espace large, ouvert et libre ? Ces
textes administratifs suffisent-ils pour fixer la frontière entre les
peuples ? Rien n’est moins sûr. Les populations ne croient pas aux
frontières. Elles ont mille façons de les contourner. Parce qu’elles

3 Ce fut après la tenue de la grande commission mixte tenue le 25 avril 1985 que
fut établie la première ligne téléphonique entre Brazzaville et Kinshasa. Depuis
l’arrivée du téléphone cellulaire, la situation s’est améliorée considérablement.


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ne coïncident pas avec leur vision de l’espace, ces frontières leur
apparaissent comme des absurdités. Dans certaines zones de
contact entre les deux pays, là où le fleuve ne sert plus de frontière
entre les deux États, comme au Sud-Ouest des deux capitales, on
retrouve des villages mixtes ayant dans l’un ou l’autre quartier des
citoyens de l’un ou de l’autre État. La connaissance de cette réalité
fondamentale est nécessaire. Les relations qu’entretiennent les
États africains entre eux sont très souvent factices. Elles tiennent
parfois d’une simple amitié entre les gouvernants. Par contre, les
relations entre les différentes populations sont régulières et sans
calcul. Les peuples africains n’ont pas un langage particulier pour
qualifier leurs rapports. Les États ont au contraire un riche
vocabulaire pour se rapprocher. Ce sont : le bon voisinage, la non-
ingérence, le respect de l’intégrité territoriale, la souveraineté
permanente sur les ressources; etc. Ces concepts n’ont d’ailleurs
pas trouvé dans les langues locales des mots correspondants.
Le bon voisinage a été presque érigé en sacro-sainte valeur des
relations entre les États voisins. Mais, ce concept qui relève
davantage du discours politique que de la réalité des faits, introduit
souvent plus de confusion qu’il ne sert la cause visée. Car, s’il
arrange les choses au niveau des États, au niveau des populations,
il les sépare plus qu’il ne les unit. Il les invite à prendre conscience
d’une fausse authenticité qui les conduit, dans bien des cas, à un
nationalisme fort déroutant. Par exemple le Téké de Franceville au
Gabon et celui d’Okoyo au Congo gardent en secret un ensemble
d’éléments de vie matérielle, de repères historiques et religieux qui
traversent de façon presque osmotique les bornes administratives
de leurs pays respectifs.
Quand les deux individus réfléchissent à froid sur leurs parents
communs ainsi que sur leurs généalogies communes, leur souffle
embrasse la frontière qui les sépare. Chacun se reconnaît sans un
effort particulier dans l’identité de l’autre. Mais au bout du compte,
lorsque les mêmes Téké sont sollicités pour défendre, au nom de la
souveraineté nationale, les principes sacrés du bon voisinage, à ce
moment-là, celui de Franceville s’aperçoit qu’avec le Fang
d’Oyem il possède une histoire commune et une vie matérielle à
partager. Et celui d’Okoyo va chercher à son tour les fondements
de son adhésion au discours de son État avec le Fang de la Sangha
ou bien avec le Vili du bord de l’Océan atlantique. Alors, chacun
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va se reconnaître plutôt dans son identité nationale. Voilà pourquoi
les aventures guerrières que les pouvoirs politiques font déclencher
sur le continent sous le prétexte de la défense des frontières
nationales ont presque échoué partout. Car, ne croyant pas à ces
frontières, les peuples africains refusent du même coup de
reconnaître le bien-fondé (souvent un simple caprice de souverain)
de ces guerres. L’instabilité des rapports entre les deux Congo
avait souvent créé une atmosphère de guerre froide dans la région
d’Afrique centrale ; un climat malsain qui fut souvent exploité et
entretenu tant par la presse internationale que par celle des deux
pays. Parfois aussi, la diplomatie des quelques pays amis de chaque
partie s’y mêla pour ajouter plus de confusion.
Le 9 janvier 1985, les deux États tenaient, la première
commission mixte pour aborder les différents aspects de
coopération dans les domaines du développement économique,
social et culturel. Cela quinze ans après l’indépendance ! Les deux
gouvernements étaient restés dans une méfiance réciproque qui
bloqua alors toute initiative. Depuis les journées d’indépendance
de 1960 jusqu’aux incidents d’avril 1985, on pouvait compter dans
les rapports entre les deux pays, une vingtaine de crises politiques
graves, avec une quinzaine d’expulsions réciproques de citoyens de
chaque côté du fleuve. Aucun gouvernement n’a traversé le
Rubicon en entraînant son peuple dans des aventures guerrières.
Dans ces rapports évoluant en dents de scie, on note des périodes
d’intenses relations affectueuses et des phases de grande nervosité,
marquées par des évènements qui mirent parfois la paix sous-
régionale en péril. Mais chaque fois que la corde était tendue raide
pour rompre, il y avait toujours eu une dynamique interne qui se
dessinait, de part et d’autre du fleuve, pour remettre la tension au
niveau zéro. En termes plus clairs, chaque fois que les deux États
avaient voulu aller à la violence, les deux peuples avaient refusé de
les suivre sur cette voie.
L’histoire des rapports qui existent entre les deux rives du
fleuve Congo a ceci de bien particulier qu’elle s’inscrit dans une
double complexité. Il y a d’abord les deux raisons d’État avec leurs
codes de conduite spécifique qui en font un pan de l’histoire des
relations internationales dans ce qu’elles ont de bénéfique
(coopération, concertation), mais aussi de sadique et de violent ! Le
deuxième niveau de cette complexité qui existe, pour bien
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appréhender ces relations entre les deux Congo, vient de ce que
l’histoire de ces relations est avant tout, celle du contact permanent
entre des hommes et des femmes qui vivent constamment
ensemble, avec leurs désirs, leurs élans et leurs passions. La
proximité des deux capitales ajoute à ces relations, un poids
singulier qu’on ne saurait trouver ailleurs. Cela se traduit dans des
faits et gestes d’une banalité parfois simple. Un pas de danse qui
naît à Kinshasa le matin se danse à Brazzaville le soir et vice-versa.
Chaque musicien compose ses chansons en ayant en ligne de mire
les admirateurs des deux capitales. Chaque artiste connaît les
prouesses de l’autre sur chaque rive. À partir de cela, il ajustera son
propre talent pour une compétition saine qui, au bout du compte,
permet à la musique congolaise de gagner en qualité. Les canaux
de Radio-trottoir à Brazzaville sont connectés sur ceux de
Kinshasa de sorte que la moindre rumeur court les deux villes sans
parasites, selon une métaphore de Sylvain Bemba dans son
ouvrage consacré à la musique congolaise des deux rives du
4
fleuve. Quoi de plus normal pour des peuples où le récit oral l’a
toujours remporté sur l’écrit ! On connaît de part et d’autre du
fleuve Congo, la vie publique ou privée (voire intime) de tel
responsable politique, de tel homme d’affaires, de telle vedette de
musique ou de football, etc. Chaque voyageur qui traverse le fleuve
le matin ou le soir, apporte dans ses bagages, des nouvelles d’un
parent ou d’un ami. Chaque voyageur est un messager, un courrier,
un donneur de nouvelles, etc.
Frères et voisins, très souvent adversaires, mais jamais ennemis,
ces deux peuples congolais constituent un merveilleux cas d’étude
encore vierge. Et pour cause ? Dans les universités, en Europe
comme sur le continent, on ne s’est intéressé, jusque-là, aux
relations internationales des États africains que dans leur unique
rapport avec l’Occident. D’où ces différents travaux de recherches,
ces thèses de doctorat, chaque fois ressassés sur les mêmes
relations entre la France, la Belgique ou l’Angleterre avec tel ou tel
autre pays africain. Même les chercheurs africains ont même une
peur indicible de toucher aux rapports qui existent entre des États
africains voisins. En tout cas, ceux qui existent entre les deux

4Bemba (Sylvain) Cinquante ans de musique p. 47.

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Congo présentent assez de complexité pour être un élément
révélateur du type de vie internationale africaine et assez de
simplicité pour valoir l’étude. Ils offrent à la recherche des
matériaux suffisants pour une analyse sérieuse sur la vie des É
tats africains et les préoccupations essentielles de leurs
peuples.
Avant de terminer cette introduction, il convient de situer
l’esprit dans lequel l’auteur a voulu placer cette étude. C’est dans
l’unique perspective d’une meilleure connaissance de cette double
réalité qui soutient le contact des deux peuples que s’inscrit cet
ouvrage. Il est aussi temps que la recherche s’intéresse aux
relations internationales africaines en tant que données vivantes et
une réalité active de la vie internationale. La tache est difficile. Car
il existe très peu d’études du genre sur les relations entre des États
africains voisins. Il se pose donc ici un réel problème d’études de
référence. Les documents diplomatiques restent d’un accès souvent
difficile à cause de leur côté sensible. Les témoignages des grands
animateurs de cette rencontre des peuples sont délicats à cause du
coefficient de subjectivité qui les caractérise souvent. Il faut dire
quelques mots sur le plan. Il s’articule sur deux axes essentiels
correspondant à deux trajectoires historiques très précises qui ont
eu comme moment topique l’année 1960.
Avant l’indépendance des deux pays, on avait le Congo Belge
et le Moyen-Congo. L’étude des relations entre les deux Congo au
regard de leur arrivée sur la scène internationale ne devrait
démarrer réellement qu’avec cette année cruciale. Cette année-là
on avait dansé au tam-tam, le 30 juin sur la rive gauche et le 15
août sur la rive droite pour fêter le départ du colonisateur.
L’homme blanc, le mundele était parti avec ses peurs et ses
angoisses quotidiennes. L’ère des joies infinies était donc arrivée !
Cette façon de voir la réalité aurait l’inconvénient de ne pas saisir
plus globalement tout le phénomène. Car les rapports entre ces
deux peuples tirent toute leur substance dans un ensemble cohérent
de repères historiques qui débordent les simples dates des
réjouissances publiques de 1960.




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CHAPITRE I

LES HOMMES DES DEUX RIVES

Les relations entre les deux Congo sont à la fois des rapports
humains et des relations publiques qu’il faut toujours saisir sous
cette double perspective. Au niveau des deux peuples, ces relations
ont toujours été vécues comme de simples faits sociaux qu’on ne
saurait encastrer dans la simple vanité des États et de leur code de
conduite générale. Examinons maintenant l’histoire des peuples qui
habitent les deux rives du fleuve Congo. Ces hommes ont un passé.
Ils ont une histoire. Elle remonte à des temps fort anciens. Quelle
est donc cette histoire ? Elle n’a pas été fixée par l’écriture. Nous
manquons des documents de première main pour remonter très loin
dans le temps et mieux fixer les repères utiles. Lorsque cette
e histoire a commencé à être écrite au début du XVI siècle, ce fut
par les premiers voyageurs européens, spécialement les Portugais
qui ne connaissaient que la façade atlantique du pays. Leurs
chroniques de voyage furent très souvent de simples fonds de
traditions recueillies avec plus ou moins de bonheur.
Les difficultés de communication, la différence des cultures, le
manque d’intérêt pour une connaissance en soi des peuples visités,
tout cela devait donner naissance à de fausses appréciations à des
fantaisies, à des interprétations erronées. Mais, n’exagérons pas.
Mais il y eut aussi des observateurs plus raffinés qui ont laissé de
brillants témoignages et des renseignements très critiques. C’est la
première source écrite de l’histoire de la côte congolaise.
Aujourd’hui, il existe des moyens supplémentaires pour accéder
plus facilement encore à la connaissance du passé profond des
peuples africains. Il y a tout d’abord le dialogue avec les vieillards
des villages et avec les objets de leur art et artisanat. Du point de
vue de l’approche anthropologique, il existe avec le monde
congolais traditionnel, un ensemble de peuples dont le passé ne
peut être saisi qu’à travers des traditions orales. Le scepticisme qui
avait toujours fait douter de tout ce qui n’est pas attesté par le texte
écrit semble une attitude incorrecte, car elle bloque la connaissance
véritable de l’histoire des peuples sans écriture. On fait comme si
la parole n’avait pas précédé le texte écrit ! Dans une investigation
15

sérieuse, le mode importe peu. Le texte écrit, la médiation avec les
objets, le récit du conteur et l’observation du symbole religieux,
tout cela concourt au même but. Tout cela peut servir le chercheur
dans l’écriture de l’histoire d’une civilisation. Il ne s’agit pas dans
ce cas de collecter les faits et dates qu’on agence dans une logique
qu’on fabrique, mais de se plier à une méthodologie qui exigerait
une rigueur dans la formulation des hypothèses et l’établissement
des conclusions.
L’indéniable parenté culturelle et surtout linguistique qui existe
entre les peuples que les spécialistes appellent les Proto Bantu et
les plus anciens des Bantu, est couramment expliquée par le
détachement originel d’une grande fraction qui aurait eu lieu aux
eabords septentrionaux de la grande forêt équatoriale au début du III
5siècle de notre ère. Les premiers seraient donc les peuples restés
sur place dans les savanes au Nord de cette grande forêt tandis que
ceux qui, après avoir longtemps contourné l’immense étendue
dense et aquatique, décidèrent d’y entrer, ainsi que ceux qui prirent
à leur tour la direction du cul-de-sac africain sont devenus les
Bantu. Ce dernier cas intéresse les deux pays de notre étude ainsi
que d’autres peuples d’Afrique centrale.

L’occupation de la Congolie
Protégée par l’épaisse forêt humide, la zone de la grande
cuvette congolaise fut toujours d’accès difficile. Pour cela, elle fut
très longtemps abandonnée à la transhumance des seuls Batwa,
premiers occupants du secteur que nous puissions saisir après les
civilisations de la pierre taillée du néolithique finissant. Pour entrer
dans cette immense forêt, les Bantu durent choisir les secteurs plus
accessibles, constitués pour la plupart des voies d’eau et des lignes
de crêtes. Le stock de base venant surtout des grands lacs orientaux
donne l’essentiel du peuplement actuel de cette zone de la
Congolie. Il ne faut pas oublier le rôle primordial joué alors par le
fleuve Congo et son ensemble d’affluents tissés en éventail dans
tous les mouvements plus récents des populations qui fixèrent les
hommes en Afrique centrale; mouvements secondaires certes, mais
qui donnèrent aux différents peuples leur habitat actuel. Un autre

5 Obenga (Th) , Les Bantu, 1985, p. 48.

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courant migratoire plus récent, mais non négligeable dont Bursens
a publié une étude exhaustive est celui des grands piroguiers, c’est-
à-dire, les groupes des gens d’eau. Ce sont ces grands voyageurs
du fleuve qui ne se fixèrent que beaucoup plus tard sur les berges
du grand fleuve et sur celles de ses affluents. Par petites files
minces, discontinues, saisonnières, ils établirent un mouvement
historique de près de deux mille ans depuis les savanes de la
grassfield et celles du Nord-Est vers le cœur de la forêt équatoriale.
Dans ce second mouvement des peuples, la Sangha et
l’Oubangui, grands affluents du Congo furent les grands axes qui
servirent de voies de passage à tout ce vaste ruissellement humain.
On connaît aujourd’hui d’autres descentes de piroguiers presque
isolés sur les autres petits affluents du grand fleuve. Ainsi, tous les
gens d’eau descendirent les rivières reliant le grand fleuve aux
savanes du Nord. Les cours d’eau expliquent une bonne partie du
peuplement de l’Afrique centrale. Mais, ils ne furent pas les seules
voies d’accès à cette épaisse forêt dense. Des centaines d’hommes
par générations ont suivi les voies des crêtes ; ce qui fait des
dizaines de milliers, un vrai courant migratoire secondaire certes,
mais réel. Il apparaît dès lors que les civilisations du bassin
congolais ont presque toutes, depuis très longtemps, un coefficient
Nordique renouvelé, le gros du peuplement venant du côté des
grands lacs orientaux.
Les Congolais des deux rives du fleuve font partie de l’univers
bantu avec toute la charge que Théophile Obenga donne à ce terme
générique. Ici la linguistique vient au secours de l’histoire et
contribue ainsi à la connaissance du passé africain. L’historien
congolais fait descendre le vocable bantu du perchoir sophistiqué
de la linguistique pour l’introduire dans le marais général de la
science. Désormais, tous les chercheurs possèdent des droits sur ce
mot : les Bantu sont les populations de langues bantu. Mais, au-
delà de cette parenté bantu qui est indéniable parce qu’elle est
immédiate, il existe quelques différences qui, sans mettre en cause
cette homogénéité profonde des civilisations, traduisent plutôt des
originalités propres à chaque groupe de peuples.
Le peuplement humain habitant tout le long du grand fleuve
peut se répartir en un ensemble de grandes aires culturelles. Les
premiers africanistes qui s’intéressèrent à cette région du bassin
congolais avaient pu constater tout cela ; c’est ainsi qu’ils la
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répartirent en deux grandes aires de civilisations, baptisées par les
termes de cercle congolais du :ord et cercle congolais du Sud
qu’ils insèrent dans le grand cercle de l’Ouest africain. Ce schéma
d’ensemble ne correspond évidemment qu’à une simple
interprétation ethnographique des situations constatées. En réalité,
rien de bien particulier ne sépare véritablement ces deux aires de
culture qui renvoient toutes à cette réelle parenté d’origine bantu. Il
demeure cependant que chaque groupe de peuples avait construit,
en dépit de cette parenté originelle, une personnalité propre.

Le cercle congolais du ord
De part et d’autre du grand fleuve Congo et à cheval sur
l’équateur, on retrouve l’immense famille des peuples que les
linguistes ont appelés par les :gala. Baumann et Westermann
avaient également identifié cette aire de civilisation. Ce sont les
peuples qui se sont établis dans la grande boucle que le fleuve
Congo décrit au-dessus de l’équateur. Ils ont essaimé ensuite dans
toutes les directions à partir de ce noyau de départ qu’ils
considèrent comme leur berceau originel. Le croissant formé par le
fleuve Congo et son principal affluent l’Oubangui avait servi
pendant longtemps comme un point de rencontre de ces peuples
qui habitent aujourd’hui les bassins de la Likouala-Mossaka, celui
de la Likouala-aux-Herbes, de l’Alima, de la Basse Sangha et du
cours inférieur du Kassaï.
À l’origine de ce grand brassage des peuples de la boucle du
Congo sur l’équateur, il y eut plusieurs courants envahisseurs
venus du Nord-Est qui fusionnèrent ainsi avec l’élément primitif
constitué essentiellement par le fond de départ. Parmi tous ces
groupes d’envahisseurs, les plus nombreux furent les Mongo et les
Ngombe. Ils sont sans doute les plus anciens après les pygmées à
avoir occupé le centre de la cuvette congolaise, probablement à la
èmefin du 16 siècle. Selon le RP Hulstaert, les Ngombe formaient un
groupe tout à fait à part, bien différent des autres. Ils seraient, dans
cette grande boucle du fleuve, une couche relativement plus
6ancienne, hormis bien sûr les Pygmées . Schebesta au contraire
pense que les Ngombe sont de migrations récentes, donc des

6 Hulstaert (R.P) Les Mongo, aperçu général, p. 215.

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mêmes mouvements migratoires que les Mongo leurs cousins. En
tout cas l’histoire traditionnelle des deux peuples penche plutôt
vers une arrivée simultanée qui reste partout marquée par des luttes
pour l’occupation des terres. Les Mongo sans doute plus nombreux
au départ ont pris le dessus, absorbant ainsi l’élément ngombe, sans
toutefois le faire disparaître. Avec le temps, les deux peuples
finirent par faire une fusion inextricable. Les Mongo célèbrent
d’ailleurs l’un des épisodes de ces guerres victorieuses à travers
une chanson de geste connue sous le nom d’Épopée de Lianja. Le
professeur de Rops avait repris avec un grand succès ce texte oral
pour les étudiants de Lovanium à Kinshasa. Cette chanson de gloire
se retrouve dans l’espace des Ngala de la rive droite du Congo sous
le nom du Cycle d’Olendo dont la trame rappelle les mille et une
nuits des civilisations orientales.
Le deuxième courant intéressant également ce croissant fluvial
du Congo vient du Nord-Ouest. Il est constitué par les Banda qui,
barrés sans doute plus tard par les poussées des Fang, furent rejetés
vers l’Est pour donner naissance aux groupes des Zandé. Ce
deuxième courant fit également sa course vers le centre de la
Congolie pour trouver refuge. De tous ces amalgames, il est né
cette série de peuples métis qui habitent la zone comprise entre le
fleuve Congo et son principal affluent équatorial, l’Oubangui.
Les Mangbetu constituent aujourd’hui l’élément ethnique le
plus marquant de ce melting-pot. Il y eut une multiplicité des
apports dans le peuplement de cette boucle que le fleuve Congo
décrit au-dessus de l’équateur. Ces arrivées des peuples furent-elles
simultanées, c’est-à-dire, que les peuples venant du Nord-est et
ceux partis directement de l’est occupèrent-ils la boucle du fleuve à
des époques voisines ou successives ? Les Mongo et les Ngombe
étant peut-être arrivés les derniers auraient alors pu subjuguer
d’autres groupes établis bien avant eux. À l’état actuel des
connaissances sur la région d’Afrique centrale, il est impossible de
répondre de manière satisfaisante à toutes ces questions. Quoiqu’il
en soit, le substratum ethnique constitué par cet ensemble de
peuples apparaît aujourd’hui comme une espèce d’unité, dotée de
nom générique de :gala, sous lequel sont englobés des peuples
qui, sauf d’assez rares exceptions, occupent maintenant tout le
secteur de la cuvette centrale du grand bassin congolais. Les :gala
sont constitués par les populations du Congo septentrional, hormis
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les peuples de la bordure frontalière du Cameroun qui est occupée
par les peuples Fang. Ce sont les peuples habitant les régions de
l’Équateur et d’une partie du Bandundu sur la rive gauche du
fleuve ; ceux des bassins de la Sangha, de la Likouala-Mossaka de
la Likouala-aux-herbes et de l’Alima sur la rive droite. Leurs
différents dialectes avaient donné naissance, sous des impulsions
encore très mal définies, à une autre langue supra ethnique, le
lingala, qui est parlée dans tout le haut bassin du fleuve.
Malgré ces traits de parenté indéniable, chaque groupe de
peuples parle une langue spécifique et assez particulière pour que
deux locuteurs de deux régions différentes rencontrent entre eux
quelques difficultés à se faire comprendre. Toujours sous des
poussées encore mal connues, ce foyer de grande concentration
ngala connut de nouvelles modifications profondes dues à de
nouveaux départs. À partir de ce dernier foyer, cette poussière de
peuples s’émietta comme des météorites d’un astre central. Ce fut
le départ des principaux mouvements migratoires en Afrique
centrale. Parmi les premiers groupes qui avaient quitté le nouveau
foyer bantu figurent tous les peuples ngala qui vinrent s’installer
dans toute la boucle formée par le fleuve Congo au-dessus de
l’équateur. Quelles furent les vicissitudes nouvelles qui firent
éclater ce dernier habitat ? À quelles périodes se réalisèrent les
premiers départs et dans quel ordre se fixèrent les déplacements ?
Là aussi, il est très difficile de répondre avec exactitude à l’état
actuel des recherches sur la question. Dans cette région, l’homme
n’a pas bâti en pierres ; ce qui a rendu aléatoire la survie de ses
œuvres d’art. Les documents archéologiques importants manquent
pour mieux remonter dans le temps les quelques indications que
l’on peut avoir. Il est cependant probable que cet éclatement
trouve, entre autres raisons, la surpopulation, mais surtout la fuite
des populations devant le nouveau fléau qui embrassait déjà le
econtinent africain depuis le 15 siècle, à savoir, la traite
esclavagiste de l’Océan indien menée par les Arabes. Cette traite
de l’Océan indien était beaucoup plus ancienne que celle de
l’Atlantique. Les deux formes de traite, celle de la côte orientale et
celle de l’Ouest avaient-elles une corrélation ? Sans doute ! Il
faudrait établir un jour la jonction entre les deux mouvements. Le
bassin du Congo apparaît comme le point de rencontre des deux
commerces. Beaucoup de peuples fuyant le danger vers l’épaisse
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forêt arrivèrent au fleuve Congo au moment où celui-ci était à son
tour branché sur le même courant d’échanges avec l’Europe. La
recherche des lieux offrant plus de sécurité fut à la base de tout le
grand remue-ménage qui secoua toute l’Afrique centrale depuis la
e efin du 17 siècle jusqu’à la fin du 18 siècle. René Tonnoir écrit à
cet effet :
Ainsi luttant pour occuper de nouveaux domaines qui répondent
selon les circonstances, soit aux exigences de leur sécurité soit
aux nécessités découlant de la surpopulation, des collectivités
migratrices devaient se frayer un passage les armes à la main,
refoulant devant elles les premiers occupants du territoire
convoité, lesquels dans leur fuite se retournaient à leur tour,
ainsi de suite, au gré des siècles, des générations et des actes
7que dictait l’instinct de conservation .
En se ruant vers le cœur de la forêt équatoriale, ces différents
peuples créaient de nouvelles aires culturelles. À chaque halte,
c’était un monde nouveau qui naissait pour donner naissance à une
future migration. Tous ces mouvements de populations qui partent
e esans doute du 9 siècle se sont poursuivis jusqu’au milieu du XVIII
siècle. Le vrai problème que pose la jonction de la traite négrière
de l’océan indien et celle de l’océan atlantique demeure tout entier.
Les deux commerces ont-ils eu une jonction ? Dans une
communication faite au Congrès des Africanistes à Dakar en 1967,
Mahmoud Sekhani soutenait que, entre les deux traites, il n’y eût
8jamais de jonction par le continent . Ce point de vue mérite d’être
nuancé. Il est parfaitement juste si l’on se place du côté des
traitants négriers. L’histoire des peuples de la grande forêt
congolaise établit bien le lien entre les deux phénomènes. Il est vrai
que les négriers arabes n’entrèrent en force dans l’odieux
commerce qu’après son abandon officiel par les traitants de
l’Atlantique. Mais ce fut là une seconde phase. En effet, dans la
première phase de ce commerce, celle qui commence
eprobablement au début du 13 siècle, peut-être plutôt encore, le
bassin du Congo se trouva être affecté. Car dans la grande traite

7René Tonnoir, Giribuma, Contribution à l’histoire et à la petite histoire du
Congo équatorial, Tervuren, Musée Royal de l’Afrique Central, 1972, p. 21
8Mahmoud Sekani « À propos de la traite atlantique » Le Congrès International
des Africanistes , Dakar 1967 , page 81.

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e e négrière du 15 au 18 siècle, certains peuples qui avaient fui la
chasse à l’homme de la côte orientale arrivaient sur les bords du
fleuve Congo au moment où celui-ci, sollicité par la demande des
négriers de la côte atlantique, entrait à son tour dans l’abominable
trafic. Croyant fuir un danger, ces hommes allaient tomber dans un
autre danger aussi grand que le premier.
Le bassin du Congo est le point de rencontre des deux traites. A
la suite de cette deuxième dislocation du nouveau foyer ngala,
certains groupes prirent de nouvelles destinations jusque-là pour se
frayer d’autres chemins et créer un autre habitat. Le premier signal
fut sans doute celui des peuples qui prirent la direction occidentale
en se glissant à travers l’épaisse forêt équatoriale entre la partie
exondée du bassin congolais et les premières terres fermes des
hauts plateaux du Nord-Ouest. Ce mouvement avait fixé dans le
Sud de la RCA certains peuples comme les Mbati de la région de la
basse Lobaye et les Gbaya. Mais ce mouvement avait été de faible
ampleur à cause des difficultés du parcours. C’est la zone de la
grande forêt dense. Par ailleurs ce courant fut coupé en deux par la
descente d’autres peuples déferlant du Nord vers le Sud, les Fang,
appelés à tort par le terme générique de Pahouin par les premiers
marchands européens installés sur la côte gabonaise. La descente
des Fang déposa çà et là de petits groupes de peuples sur la
frontière septentrionale du Congo et sur sa limite avec le Gabon.
C’est aussi le cas des Kota qui se trouvent être coincés aujourd’hui
dans l’univers fang. Ephraim Anderson qui s’était intéressé à ce
cas curieux n’avait pas réussi à établir le lien entre ce peuple
nomade de la forêt et ses voisins immédiats. Les Kota sont de
mêmes migrations que les peuples de l’ensemble fang. Ils ne sont
pas de la souche ngala. Ils viennent plutôt de la lisière
septentrionale de la grande forêt équatoriale ; ils furent sans nul
doute les premiers à avoir affronté les marécages de cet enfer vert
et humide de la forêt équatoriale qu’ils traversèrent directement du
Nord au Sud avant de s’installer définitivement sur leur habitat
actuel après plusieurs divagations. Les Kota sont de mêmes
mouvements migratoires que les Mbéti de l’Ouest congolais qui les
ont suivis dans cette aventure de la forêt dense. Ils la dominent tous
ensemble de manière parfaite.
En sens inverse, il y eut d’autres cousins des Ngala qui partirent
de la boucle du fleuve Congo et qui atteignirent la côte
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camerounaise. Ce sont les Douala et certains peuples installés dans
l’estuaire du Wouri et sur la côte camerounaise autour de Kribi,
tels les Batanga, les Monguo. Les Douala et les Batanga ont gardé
le sentiment très vif d’être des descendants des Mongo et des
Ngombe et Bubangi avec lesquels ils partagent deux langues très
voisines, le lingala et le douala qui ont dominé la naissance de
deux musiques africaines très connues sur le continent : la rumba
et le makossa. Ces derniers mouvements migratoires avaient placé
les différents peuples qui occupent aujourd’hui les régions
administratives de la Likouala, de la Cuvette centrale et de la
Sangha, comme les Bonguili, sur la rive droite du Congo. D’autres
comme ceux de la région de l’équateur et d’une grande partie de la
province du Bandundu sur la rive gauche du fleuve, firent partie
des mêmes courants de marche.

Les hommes des hauts plateaux
Toujours à cheval sur le fleuve, on retrouve le monde téké qui
constitue une immense population dissimulée en savanes et en
forêts secondaires depuis le pays duma à l’Est du Gabon jusqu’au
pays dzing au cœur de la cuvette congolaise, c’est-à-dire depuis la
région de Franceville jusqu’à celle du grand lac Inongo dans le
Bandundu. Les deux capitales congolaises sont issues d’anciens
villages téké installés au point de rupture de la navigation sur le
fleuve Congo. Les seigneurs teke avaient bâti ces « postes de
douane » à cet endroit pour mieux contrôler le grand commerce sur
le fleuve. Ce peuple est « ancien » en ce sens qu’il occupe, sans
autres rivaux, le secteur de son habitat après les Batwa, qui restent
de toute évidence les premiers occupants du territoire connu. Les
Téké furent sans doute les premiers Bantu à fonder dans ces
savanes d’altitude (700 à 900 mètres) le premier royaume
d’Afrique centrale, un royaume faible, d’autorité sacrale, peu
centralisé et mal organisé militairement. Sur leur origine, les
hypothèses s’accordent sur l’origine orientale de leur point de
départ. L’histoire traditionnelle a laissé le souvenir d’un monde qui
avait toujours marché de l’Est vers l’Ouest ; plus exactement du
Nord-Est vers le Sud-Ouest. Ils viennent des savanes orientales au
Nord/Est de la forêt équatoriale sans avoir jamais atteint la côte
atlantique.
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Le pays des Teke se présente comme une lentille ; cela traduit
sans doute le sens de sa marche en fer de cheval depuis le grand
fleuve jusqu’au bord de la forêt occidentale. Plus ancienne, la
marche des Téké vers la grande forêt de l’Ouest est éclipsée par le
mouvement de retour vers l’est. C’est au cours de ce deuxième
mouvement migratoire qu’ils devaient fonder leur royaume
eprobablement au début du 16 siècle. Dans sa grande phase de
récession, ce royaume fut réduit au noyau central situé de part et
d’autre du fleuve, le Tio kingdom, c’est le royaume de Mbé auquel
Jan Vansina avait consacré une étude exhaustive. Le roi de Mbé
resta donc le dernier symbole de cette ancienne entité politique
éclatée depuis fort longtemps. Ce furent ses feudataires qui
signèrent les différents traités d’installation européenne dans le
bassin du Congo. Un autre point de vue fixe l’origine des Téké
dans les terres de l’Ouest congolais. La thèse de la marche des
régions occidentales vers les terres orientales reste surtout la
théorie des auteurs belges.
La thèse prend appui sur l’histoire des sous-groupes téké de la
rive gauche du fleuve, fondateurs de petits royaumes du moyen
Kasaï comme le Giribuma auquel R Tonnoir consacra un ouvrage
précieux. Les peuples matrilinéaires du lac Léopold II viendraient,
selon cet auteur de l’Ouest des Congo français, portugais et belge,
des rives du fleuve entre Kwamouth et Léopoldville. Elles faisaient
e epartie jadis du groupe dit Bétéka. Aux 16 et 17 siècles environ,
elles émigrèrent, se séparèrent, puis se répandirent en cohues vers
l’Est sous la conduite des aînés. Il semble que ce sont ces peuples
qui formèrent le premier royaume teke, celui des Baboma dont il
est question dans l’ouvrage d’O. Dapper. Toujours selon Tonnoir,
cette migration se divisa après quelques siècles de vie commune en
plusieurs mouvements de départ nouveau. Une partie se répandit le
long du Kasaï, au-delà de l’embouchure du Kwango et forma ce
qu’on appelle aujourd’hui la tribu des Ba-Boma Yumu. Une autre
bande prit la route du Nord-Est pour s’installer entre le Kassaï et
ses deux grands affluents que sont la M’fini et la Lukenie.
« …A une époque ancienne, des émigrants originaires de
l’Afrique Equatoriale Française ou du Cameroun : les Batéké,
les Baboma des populations à succession matrilinéaire parlant
probablement jadis des langues semi-bantou ou parlant encore
souvent des langues sémi-bantou avaient pénétré dans les
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districts actuels du Kwango, du lac Léopold II, du Kasaï et du
9Sankuru. »
Les Teke auraient ainsi occupé le cours inférieur du Kasaï bien
avant les autres groupes ethniques qui leur discutent l’espace
aujourd’hui. Un autre africaniste, Van der Kerken est formel pour
marquer l’antériorité d’installation de ce peuple par rapport aux
autres peuples habitant le cours moyen du Kasaï et les plateaux
autour du lac Inongo. Il écrit que les peuples de la grande famille
teke du cours inférieur du Kasaï étaient venus de la rive droite du
fleuve Congo dans un mouvement de traversée qui se situerait au
edébut du 10 siècle. Cette marche précède de plusieurs siècles la
constitution de leur royaume qui fut sans nul doute l’un des plus
anciens de cette partie du continent africain. Le mouvement
d’installation des Teke sur les deux rives du fleuve Congo s’est
opéré de l’Est vers l’Ouest et non de l’Ouest vers l’Est comme
l’indique le point de vue cité plus haut. Cette opinion a bien sûr
vieilli. Car le lac s’appelle aujourd’hui lac Inongo. Mais les
éléments forts de cette thèse gardent toujours un grand intérêt pour
la recherche. Le même auteur, qui cite Foucquet, ancien chef de
district du Sankuru, place lui aussi cette traversée du fleuve au
edébut du 10 siècle. Les premiers émigrants auraient évolué en
petites vagues successives ; ils auraient atteint les environs du
egrand lac, le Stanley Pool au 11 siècle avant d’essaimer dans tout
le secteur et de former les premières structures d’organisations
e politiques. Tout ce remue-ménage des peuples se situe entre le 11
e et le 17 siècle. C’est une période fondamentale pour expliquer
l’histoire du peuplement du bassin congolais et sans doute celle de
toute l’Afrique centrale.
La marche de l’Ouest vers l’Est ou du Nord-Est vers le Sud-
Ouest semble liée à la naissance du royaume kongo. Il est probable
que ce dernier serait né de l’effacement progressif du royaume
voisin. En tout cas, le lien qui existe entre ces deux phénomènes, le
déclin du royaume téké et la naissance du royaume Kongo, est
important à saisir et mérite des études approfondies. Les Téké ont
le regard réellement tourné vers l’Est d’où sont partis leurs
ancêtres. Bénéficiant ainsi de la supériorité que leur conférait la

9 Van der Kerken : L’ethniemongo , page 157.

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