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Les relations turco-américaines 1945-1980

De
452 pages
En entrant dans l'Otan en 1952, la Turquie est devenue un acteur clé des stratégies de défense des Etats-Unis. Dix ans après, l'opinion et les dirigeants turcs commencèrent à remettre en question le degré de leur rapprochement. Les deux pays traversèrent une période de turbulence marquée par deux crises majeures : le retrait du sol turc des missiles Jupiter en 1963, sans consultation préalable du gouvernement, et la crise chypriote de 1974.
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LES RELATIONS
TURCO-AMÉRICAINES
1945-1980

Genèse d’une relation spéciale
entre ombres et lumières
Emel Parlar Dal




LES RELATIONS
TURCO-AMÉRICAINES
1945-1980

Genèse d’une relation spéciale
entre ombres et lumières


Préface d’Élisabeth du Réau
















































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55429-0
EAN : 9782296554290





À mon fils Berkin
À mon mari Burçkin





REMERCIEMENTS

Cet ouvrage est la version abrégée d’une partie de thèse de doctorat en
Histoire/Relations internationales soutenue le 28 mai 2009 à l’Université de Paris
3 Sorbonne&Nouvelle, sous la direction de Madame l eProfesseur Elisabeth du
Réau, Professeur émérite au Pôle N°385 Espace européen contemporain
politiques, économies, sociétés et culture de l’EDEAGE (Ecole doctorale des
études anglophones, germanophones, européennes).
Ce livre n’aurait pas pu voir le jour sans la confiance et le soutien de ma
directrice de recherche Madame Elisabeth du Réau que je veux vivement remercier
de tout cœur. Ma reconnaissance et mes remerciements vont également à mon
mari, Dr. Burçkin Dal, à mes parents Kamil Orhan et Nurten Parlar, à mes frères,
Ersel et Rasim, à tous mes amis, plus particulièrement à Ayçıl Yücer et mes
proches qui m’ont soutenu lors de la rédaction de ce travail ainsi qu’à Sébastien
Vignaud&Saunier pour ses corrections attentives etq u’à Ata Ayati, éditeur de la
revue française EurOrient pour ses conseils et son orientation pour la publication
de ce livre.
Je remercie également Ayça Çalışkan du quotidien USA SABAH de m’avoir
donné l’autorisation pour l’ utilisation de sa belle photo prise à Wall Street comme
la photo de couverture de mon livre.



PRÉFACE


l’heure où les regards des observateurs se tournent vers les rives orientales Aet méridionales de la Méditerranée, l’ouvrage d’Emel Parlar sur « les
relations turco&américaines de 1945 à 1980 », arrive à point nommé. Cette étude
d’histoire des relations internationales couvre une période et des événements qui
sont capitaux pour la compréhension des relations qui sont actuellement celles
d’Ankara et de Washington. Elle met l’accent sur les nouveaux équilibres qui
structurent la Méditerranée orientale et le Proche Orient en éclairant le passé
récent des relations entre un acteur de la région et les États&Unis acteur majeur sur
la scène internationale.
L’auteur analyse bien les facteurs qui ont favorisé pendant les années cinquante
le rapprochement turco&américain, au moment où l’OTAN juge opportun son
premier élargissement en 1952 à l’Allemagne fédérale en Europe et en Turquie qui
occupe, en Méditerranée orientale, une position géostratégique de premier plan
face à l’URSS et comme tête de pont vers le Moyen&Orient. Parmi les leviers dont
disposent les Américains pour tenter d’obtenir de leur allié turc une fidélité sans
failles dans le cadre de l’OTAN l’aide économique et financière joue un rôle
essentiel. Initiée dès l’époque du plan Marshall, cette aide se poursuit mais elle est
orientée vers de nouvelles finalités. La question qui est l’un des « fils rouges » de
cette étude est celle de l’assistance militaro&finnacière et bien sûr celle des bases
militaires américaines en Turquie.
Dans la décennie 1960 les deux États traversèrent une période de turbulence
marquée par deux crises, le retrait du sol turc des missiles Jupiter en 1963 (sans
consultation préalable du gouvernement turc) à la suite des exigences soviétiques
formulées à l’issue de la crise cubaine. La deuxième crise a éclaté à partir de 1964, à
propos des affrontements inter communautaires à Chypre entre Grecs et Turcs.
Elle devient très aigue dix ans plus tard, en 1974, après le lancement d’une seconde
opération militaire turque sur l’île, mais l’embargo américain d’armement contre la
Turquie peut&il permettre le règlement de la crisec hypriote ?
La difficulté majeure pour les Américains au cours de cette crise est de régler un
contentieux qui oppose deux membres de l’OTAN. Les problèmes spécifiques
dans les deux États, la Turquie et la Grèce, rendent la diplomatie américaine
particulièrement ardue.
À l’époque où la Grèce s’affranchit de la dictature des colonels et pose sa
candidature à l’adhésion à la Communauté économique européenne, la Turquie a
choisi l’épreuve de force. L’embargo sur les armes imposé par les Américains à
partir de 1975 crée une tension majeure entre Turquie et USA mais la situation
évolue à la fin de la décennie des années soixante dix. Les relations turcoaméricaines 19451980
Comme le note bien l’auteur, à l’issue de cette crise, les États&Unis avaient pris
en compte la nécessité de redéfinir les relations turco&américaines sur de nouvelles
bases et redéployaient leurs initiatives en les fondant sur un partenariat stratégique
moins asymétrique.
Cette stimulante étude est le fruit d’un travail de recherche conduit avec vigueur
par un auteur de talent. Grâce à une remarquable maîtrise des langues Emel Parlar
a pu consulter à Washington, Londres, Paris et Bruxelles des sources qu’elle a
croisées avec celles disponibles en Turquie. Jeune docteur après une thèse brillante
à la Sorbonne Nouvelle, elle poursuit ses recherches aujourd’hui à Genève. Cet
ouvrage mérite d’être largement diffusé aux États&Unis et en Europe et devrait
trouver une large audience auprès d’un public soucieux de comprendre les réalités
internationales dans un monde en constante mutation.

Élisabeth du Réau
Professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle
Paris, le 15 mars 2011
8


LISTE DES ABRÉVIATIONS


ADCE : Accord turco&américain de défense et de coopération économique
ADS : Armes de destruction massive
AHEPA : Association hellénique américaine d’éducation progressive
AKEL : Parti communiste chypriote
BNDD : Bureau des narcotiques et des drogues dangereuses
CCEE : Comité de coopération économique européenne
CEE : Communauté économique européenne
CENTO : Traité d’organisation centrale (pacte de Bagdad)
CSN : Conseil de sécurité nationale
CUN : Comité d’union nationale de la Turquie
ECA : Administration de la coopération économique
EDEK : Parti socialiste de Chypre
EOKA : Organisation nationale des combattants chypriotes
ERP : Programme de relèvement économique européen
FMI : Fonds monétaire international
GAN : Grande Assemblée nationale de Turquie
ICA : Administration de coopération internationale
ICBM : Intercontinental Ballistic Missile
IDE : Investissements directs à l’étranger
IISS : International Institute for Strategic Studies
IRBM : Intermediate Range Ballistic Missile
JUSMMAT : Conseil américain d’aide militaire&Joint U.S Miliatry Mission to
Turkey
Le plan REMO : plan de réorganisation et de modernisation des forces armées
MAP : Programme d’assistance militaire (Military Assistance National)
MEC : commandement du Moyen&Orient
MLF : la force nucléaire multilatérale de l’OTAN (Multilateral Nuclear Force)
OCDE : Organisation de coopération et de développement économique
OTAN : Organisation du traité de l’Atlantique Nord
OTASE : Pacte de Manille
PD : Parti démocrate
PE : Poste of Exchange
PJ : Parti de la justice
PNPR : Parti de la nation des paysans républicains
PNT : Parti de la nouvelle Turquie
POT : Parti ouvrier de Turquie
PRP : Parti républicain du peuple
PRPN : Parti républicain des paysans nationalistes Les relations turcoaméricaines 19451980
PSN : Parti du salut national
RTCN : République turque de Chypre du Nord
SACEUR : Commandant suprême des forces alliées en Europe
SWNCC : State&War&Navy Coordinating Committee
TMT : Organisation turque de résistance
TUSLOG : Groupe logistique turco&américain
UE : Union européenne
UNFICYP: The United Nations Force in Cyprus
USAID : Agence pour le développement international
USIS : Services d’information des États&Uni s
10

INTRODUCTION


a Turquie est l’un des rares pays au monde qui malgré le fait qu’il possède une taille, L une puissance et un potentiel économiques suffisants ainsi qu’une position géographique
et stratégique d’une grande valeur n’en est pas un acteur majeur. Ceci explique la question de son
importance stratégique aux yeux des dirigeants politiques américains. Mais, tenter d’équilibrer
une variété de considérations politiques conflictuelles fait apparaître parmi les hommes politiques
américains certaines emphases occasionnelles divergentes, y compris celles concernant la sécurité
même. Cependant, l’importance stratégique de la Turquie demeura dans l’ensemble le facteur
dominant dans la réflexion politique américaine concernant la Turquie répandue parmi les
1conservateurs, les libéraux, les administrations républicaines ou démocrates. » Ces propos
appartenant à l’ancien ambassadeur américain en Turquie, Morton Abramovitz,
résument en quoi la Turquie occupa toujours une place importante dans l’agenda
de la politique extérieure de toutes les administrations américaines arrivées au
pouvoir.
Avec la volonté de comprendre l’arrière&plan histoirque de plus de cinq
décennies de relations turco&américaines nous avon s décidé dans ce travail
d’engager l’écriture de l’évolution des relations turco&américaines depuis la fin de la
guerre froide jusqu’aux crises majeures des années 1960&80.

Une histoire à compléter : le moment des révisions

Cela fait trente&cinq ans que la question chypriot en’est toujours pas résolue.
Cela fait dix&huit ans que la première guerre d’Irka est terminée et huit ans pour la
seconde. Tous ces événements ont causé des changements profonds aussi bien
dans les politiques extérieures turque et américaine que dans les relations
bilatérales. La dernière crise irakienne de 2003, dont les effets négatifs ne sont pas
encore complètement estompés sur les rapports turco&américains, fit l’effet d’un
révélateur pour Ankara et Washington qui n’avaient pas remis en question jusqu’à
cette date la nature, le contenu et les objectifs de leur coopération stratégico&
militaire, dont les bases avaient été jetées après l’adhésion de la Turquie à l’OTAN.
erAprès le refus du Parlement turc de la motion du 1 mars 2003 concernant le
passage des troupes américaines sur le sol turc vers l’Irak, une certaine prise de
conscience et une volonté de comprendre l’enchaînement des événements
erprécédant la crise irakienne du 1 mars 2003 ont émergé dans l’opinion publique
internationale ainsi que dans l’opinion publique des deux pays. Puis très vite, les
éditorialistes, les universitaires et les associations de la société civile turque ont

1 Morton Abramowitz, “The Complexities of American Policymaking on Turkey”, in Morton
Abramowitz ( ed.), Turkey’s Transformation and American Policy, New York, The Century Fondation
Press, 2000, p.157. Les relations turcoaméricaines 19451980
commencé à s’interroger sur les conséquences du « non » turc sur l’avenir des
relations turco&américaines en établissant un parallélisme entre la nature et les
impacts de la crise irakienne de 2003 et ceux des crises majeures des années 60&70
survenues dans les rapports bilatéraux. Aujourd’hui, on remarque que le besoin de
regarder l’arrière&plan historique des relations turco&américaines de plus de cinq
décennies est de plus en plus ressenti dans la société turque. En bref, le
phénomène de la guerre d’Irak de 2003 a suscité l’apparition d’interrogations dans
la conscience des Turcs et des Américains à propos de l’alliance turco&américaine
datant de plus de cinquante ans. De ce fait, nous avons décidé de réévaluer les
périodes de rapprochement et d’éloignement entre 1945 et 1980 de même que
celles des crises majeures des années 60&70 dans lse relations bilatérales.
Aucune relation bilatérale n’est statique, ni précise, dans le domaine des
relations internationales. L’histoire de cinquante ans des relations turco&
américaines est également marquée par des ruptures et des continuités. L’objectif
principal de notre travail a été d’expliquer les raisons des épisodes de
rapprochement et d’éloignement apparus dans les relations turco&américaines en se
focalisant sur les crises majeures des années 60&70. En partant de l’analyse des
crises survenues dans les relations bilatérales pendant la période 1945&1980, nous
allons ainsi cerner les facteurs de continuité et de rupture des rapports turco&
américains depuis l’entrée de la Turquie dans l’OTAN.
Nous avons tenté d’expliquer dans les paragraphes précédents pourquoi nous
avons choisi ce thème pour notre réflexion. Cependant, une autre raison qui nous a
décidé à faire une analyse historique des relations turco&américaines est la nature
« ambivalente » de l’alliance turco&américaine. La puissance amréicaine est, à l’évidence, la
donnée majeure et centrale des relations internationales contemporaines, plus sensibles
encore depuis le 11 Septembre 2001. L’impact d’une puissance aussi considérable ne se
limite pas, au demeurant, au plan international. Quant à la Turquie, elle est une
puissance régionale de taille moyenne. Il y a donc une dissymétrie entre les deux entités
dans plusieurs domaines. Ce qu’Ankara incarne avec Washington dans le domaine
des relations internationales est une certaine vision stratégique et militaire.
Notre volonté de compléter l’histoire s’exprime plus particulièrement dans les
deuxième et troisième partie de notre travail où nous aborderons largement les
crises majeures des années 60 et 70 à savoir la crise des missiles cubains, les
multiples crises chypriotes en 1964, 1967 et 1974 et la crise du pavot ayant un
caractère secondaire et moins important par rapport aux autres crises que nous
exposerons au cours de la période concernée. Par exemple, dans la troisième partie
de notre travail nous tenterons d’exposer le rôle de la Turquie dans la crise des
missiles cubains qui n’a pas été amplement traitée malgré l’existence d’une
abondante littérature dans le monde sur cette crise. Derrière notre motivation de
compléter la crise cubaine avec la dimension turque se trouvait aussi le fait que
lors de nos enquêtes historiques, nous avons profité des fonds d’archives sur la
politique extérieure américaine (FRUS) sur la crise cubaine (1961&1963) rendus
public par le Département d’État américain dans la seconde moitié des années 90.
12 Introduction
La même motivation de pouvoir profiter des fonds d’archives de la politique
extérieure américaine (FRUS) sur Chypre, la Turquie et la Grèce entre 1964 et
1976, qui ont été rendus publiques en 2007 et mis en ligne sur internet, nous a
conduit à faire une analyse approfondie de la crise chypriote, une des crises
reflétant le mieux l’antagonisme Ouest&Est pendant la guerre froide et sur les
tentatives de médiation américaine pour la résolution du conflit chypriote ainsi que
sur les impacts de cette crise sur les relations turco&américaines. L’accès aux fonds
d’archives américains nous a permis de faire une analyse historique plus détaillée
sur l’enchaînement des événements avant et après l’intervention militaire turque à
Chypre en 1974 que celle des travaux précédents sur le même sujet. À la différence
des récits précédents, notre travail a intégralement exposé la question chypriote
dans toute sa dimension en rapport avec les relations entre la Turquie et les États&
Unis, c’est&à&dire son arrière&plan historique da nlses années 1950 et son
prolongement dans les années 60 et 70 avec ces retombées politiques, aussi bien
sur les relations turco&américaines que sur les realtions gréco&turques, pendant la
guerre froide. Dans les chapitres concernant Chypre, nous avons aussi largement
souligné le rôle du facteur « soviétique » dans le conflit chypriote comme acteur en
arrière&plan de cette crise.
En dehors de l’ouverture de nouvelles archives américaines en 2007 sur Chypre
et sur les relations gréco&turques il existe deux uatres raisons qui nous ont conduit
à faire une analyse approfondie sur la question chypriote et sur son influence sur
les relations turco&américaines : d’abord, depuis al fin de la guerre froide il y a un
manque d’intérêt affiché par les chercheurs turcs et étrangers pour l’analyse des
relations turco&américaines autour de la question hcypriote. Ensuite, comme la
question chypriote n’est pas encore résolue, elle reste toujours d’actualité. De plus,
l’européanisation de la question chypriote après l’entrée des Chypriotes grecs dans
l’Union européenne en 2004 et le blocage des négociations d’adhésion de la
Turquie à cause de l’impasse chypriote ont ajouté une nouvelle dimension à
l’impasse chypriote. Tous ces développements nous ont fait penser à la possibilité
d’un retour des États&Unis sur la scène internationale pour jouer de nouveau le rôle
de médiateur dans la résolution de cette question fossilisée qu’ils ont arrêté de
jouer depuis 1974. En fait, aujourd’hui, la question chypriote est perçue comme un
problème davantage européen qu’international, mais elle existait bien avant l’octroi
à la Turquie du statut de candidat à l’UE en 1999 ou avant l’entrée des Chypriotes
grecs dans l’UE en 2004. Aujourd’hui, il semble que ce n’est pas seulement le
démembrement de l’Union soviétique et la disparition de la menace du
communisme soviétique qui ont changé la nature du problème chypriote. En
réalité, l’entrée de Chypre dans l’Union européenne a ajouté une nouvelle
dimension à la question chypriote, la dimension européenne, qui l’a rendu plus
compliquée qu’avant. D’un autre côté, la question chypriote reste encore non
résolue. Pour toutes ces raisons que nous venons de noter, dans ce travail, nous
avons voulu analyser en profondeur les racines de ce problème et son impact sur
les relations turco&américaines durant et l’après&ugerre froide.
13 Les relations turcoaméricaines 19451980
Bien évidemment, ce ne sont pas seulement les grands changements s’étant
déroulés sur le plan international qui ont augmenté le besoin de réévaluer, à ce
jour, les relations entre les deux pays. Du côté de la Turquie plus particulièrement,
depuis cinquante ans, il y eut des changements radicaux dans la vie politique
turque : deux coups d’État militaires respectivement en 1960 et 1980, et un quasi
coup d’État militaire avec la déclaration d’un mémorandum le 12 mars 1971 par
l’état&major turc aboutissant à l’établissement d’un régime intermédiaire sous
contrôle des militaires. Chaque intervention des militaires dans la vie politique
turque a sans aucun doute causé de grands bouleversements politiques,
économiques et sociaux dans le pays. L’histoire de la démocratie turque est elle&
même marquée par des ruptures consécutives et par des passages « douloureux »
entre la démocratie et l’autoritarisme. À l’instabilité politique continue du pays s’est
ajoutée l'instabilité économique qui a créé un poids supplémentaire très lourd à
porter pour les épaules du peuple turc. Dans cette perspective, il est clair que faire
une analyse historique des périodes de grandes crises et de rapprochements dans
les relations turco&américaines entre 1945 et 1980s ans considérer l’influence de la
politique intérieure turque sur les rapports entre les deux États serait incomplète et
erronée. De même, l’influence des personnalités des dirigeants politiques turcs et
américains et de leur style politique sur la conduite des relations bilatérales devaient
être aussi abordée dans une telle analyse historique. Notre travail a donc visé à
combler cette lacune.
Cet étude avait deux objectifs principaux : il fallait d’abord préciser dans quelles
conditions et comment les bases de la coopération stratégico&militaire ont été
jetées. Notre point de départ sera donc l’entrée de la Turquie dans l’OTAN. Il
convenait ensuite de tenter d’expliquer les raisons des crises majeures survenues
dans les relations turco&américaines dans les annése 60 et 70, y compris pendant la
guerre froide.
Nous savons qu’il s’agit rarement d’une constante dans le domaine des relations
internationales. À partir de cet argument, nous sommes bien là au cœur de la
problématique de notre recherche : comment les crises majeures des années 60&70
ont&elles influencé le déroulement des relations turco&américaines depuis l’adhésion
de la Turquie à l’OTAN ? Quels sont les points de ruptures et les points de
continuités dans les relations turco&américaines au cours de la période entre 1945
et 1980 ? De quelle façon les crises chypriotes éclatées dans les années 60&70 ont&
elles influencé le cours des relations turco&amériacines entre 1945 et 1980 ? Quelles
sont les dynamiques et la nature des relations turco&américaines au cours de la
période concernée?

Des archives à la littérature sur les relations turco-américaines

Ce travail a largement profité de l’accès intensif des archives américaines. Du
côté turc, nous avons aussi mené des recherches dans les archives d’État de la
République de Turquie mais comme nous en avons parlé dans les paragraphes
précédents, au vu des lacunes et des incohérences dans ces archives, les documents
14 Introduction
que nous avons consultés ne nous ont pas été très utiles lors de la rédaction de
notre récit historique. En ce qui concerne les archives d’État du bureau du Premier
2ministre de la République de Turquie , il faut noter que nous avons pu accéder à
ces archives sans aucune restriction ou sans autorisation préalable de
l’administration générale des archives d’État qui se trouve à Ankara. Cependant,
l’existence de grandes lacunes dans ces archives ne nous a pas permis de
reconstituer le processus de décision du gouvernement turc et de restituer la
politique d’Ankara face à certaines questions internationales qui concernaient
également les États&Unis. Par exemple, en ce qui concerne la période entre 1950 et
1974, d’une extrême densité où des crises successives ont eu lieu à Chypre en 1964,
1967 et 1974, il n’existe environ que deux cents documents relatifs à la question
chypriote. De plus, à cause du manque chronique de personnel dont souffre
l’administration générale des archives d’État, les documents concernant
l’intervention militaire turque de 1974 ne sont toujours pas ouverts, malgré
l’existence de la règle de 30 ans. La plupart des documents consultés dans les
archives sur Chypre, par exemple, dataient des années entre 1950 et 1964. D’un
autre côté, en ce qui concerne certains événements importants tels que la crise des
missiles cubains de 1962 ou le coup d’État du 27 mai 1960, il n’existe aucun
document dans les archives. Cette situation ne nous a donc pas permis d’évaluer
certains événements importants s’étant déroulés dans les relations turco&
américaines entre 1952 et 1974 d’une perspective turque. Par ailleurs, dans notre
travail, nous avons préféré mettre les documents d’archives les plus utilisés pour le
récit dans les notes infrapaginales. Par contre, ceux consultés mais pas utilisés lors
de la rédaction ne sont pas mis dans les notes infrapaginales, mais ils feront sans
doute partie de l’annexe bibliographique de notre étude. De plus, nous avons
également mené nos recherches dans la bibliothèque de la Grande Assemblée
3 4nationale de Turquie et du ministère des Affaires étrangères turques à Ankara. La

2 Dans le système parlementaire turc, le Premier ministre de la République de Turquie est le chef du
gouvernement turc. En règle générale, le président du parti sorti vainqueur des élections est désigné
par le président de la République de Turquie comme le Premier ministre du gouvernement. Les
archives d’État de la République de Turquie sont implantées sur deux sites, le site d’Ankara et le site
d’Istanbul. L’Administration générale des archives d’État est composée de trois centres : la direction
des archives ottomanes, la direction des archives de la République, la direction de documentation. En
1984, les archives ottomanes héritées de l’Empire ottoman ont été rattachées à l’Administration
générale des archives d’État et renommées « Direction des archives ottomanes ». La Direction des
archives de la République, quant à elle a été établie en 1977 et en 1984 et a été rattachée au cabinet du
Premier ministre de la République de Turquie. Les archives de la République et une grande partie des
archives ottomanes se situent sur le site d’Ankara. Dans le contexte du développement de
l’administration électronique, il est possible de visualiser une partie importante des archives
ottomanes. Quant aux archives de la République, elles ne sont pas sous forme d’archives
électroniques, mais il est possible de faire des recherches dans ces archives sur un thème spécifique
grâce à un moteur de recherche sur le site internet des archives nationales. Disponible sur :
http://www.devletarsivleri.gov.tr.
3 Voir le site d’internet de la bibliothèque de la Grande Assemblée nationale de Turquie. Disponible
sur: http://kutuphane.tbmm.gov.tr/
4 Voir le site internet de la bibliothèque du ministère des Affaires étrangères turc. Disponible sur :
http://lib.mfa.gov.tr/web/catalog/search.php.
15 Les relations turcoaméricaines 19451980
revue des procès verbaux de la Grande Assemblée nationale turque , les
documents de type manuel composés des discours et des visites internationales des
premiers ministres turcs, des ouvrages spécialisés dans les relations turco&
américaines, divers manuels, des périodiques nationaux et internationaux et la
collection d’articles parus sur des événements spécifiques aussi bien dans la presse
nationale qu’internationale que nous avons consultés dans la bibliothèque de la
Grande Assemblée nationale turque nous ont été très utiles pour combler les
lacunes existantes à cause du manque d’un nombre important de sources
diplomatiques cohérentes dans les archives d’État de Turquie.
Par ailleurs, nous avons fait des recherches d’archives dans le Département
d’« U.S GPO (Government Printing Office) Collection» se trouvant dans la
5bibliothèque de l’université de Bilkent à Ankara , nous avons consulté plusieurs
documents d’archives, des rapports, des bulletins, des livres documentaires, aussi
bien sous forme papier que sous forme de microfiches. Dans notre travail, nous
avons majoritairement utilisé les séries de FRUS (Foreign relations of United
States) suivants : FRUS, 1961&1963, Volume XVI, Eatsern Europe; Cyprus;
Greece; Turkey, FRUS 1961&1963, Volume XI, Cuban Crisis and Aftermath,
FRUS, 1964&1968, Volume XVI, Cyprus, Greece and Tukrey et FRUS, 1969&1976,
VOLUME XXX, 1969&1976.
Afin de mieux comprendre l’évolution des relations turco&américaines entre
1945 et 1980, nous avons aussi analysé tous les ouvrages parus aussi bien dans la
littérature turque qu’étrangère relatifs aux relations turco&américaines ainsi qu’aux
politiques étrangères turque et américaine. En dehors de nos recherches dans les
bibliothèques et archives, une dizaine d’entretiens que nous avons effectué avec les
chroniqueurs des quotidiens turcs les plus importants et avec des académiciens
spécialisés dans les relations turco&américaines nous ont permis d’analyser les crises
majeures vécues entre les deux pays dans les années 60 et 70 avec des perspectives
différentes et de mieux appréhender ces approches différentes sur les relations
entre les deux pays.
Parallèlement à nos enquêtes dans les archives du Département d’État
eraméricain et celles du bureau du 1 ministre de la République de Turquie, nous
avons aussi mené des recherches dans le service de la collection d’articles des
journaux turcs de la période républicaine dans la Bibliothèque nationale de Beyazit
à Istanbul. Les articles des journaux sur les événements marquants de l’histoire des
relations turco&américaines entre 1945 et 1980 se osnt révélés complémentaires
avec notre travail car du côté de la Turquie, le manque de documents d’archives de
bonne qualité dans les archives d’État nous a posé des difficultés lors de l’analyse
de l’arrière&plan historique des épisodes des crisse importantes de l’histoire des
relations turco&américaines vu d’une perspective turque. Les articles des journaux
constituèrent donc une source importante pour notre récit historique car dans les

5 Voir le site d’internet de la Collection U.S. GPO se trouvant dans la bibliothèque de l’université de
Bilkent à Ankara. Disponible sur : http://library.bilkent.edu.tr/government/usagove.htm. Voir ainsi la
collection de microfiches, de la collection U.S. GPO.
Disponible sur : http://library.bilkent.edu.tr/government/microfichecollection.htm
16 Introduction
journaux on trouve très souvent des entretiens réalisés avec les personnages clés de
la vie politique turque de la période concernée, des déclarations des hommes
politiques ou des responsables militaires turcs et américains de haut rang et des
analyses sur les questions spécifiques.
En complément de nos enquêtes au sein des archives, nous avons aussi mené
une recherche bibliographique très approfondie sur les politiques étrangères turque
et américaine. Lors de notre recherche bibliographique, nous avons également
utilisé un nombre important d’ouvrages de référence traitant, en particulier, des
relations entre la Turquie et les États&Unis. Toutp articulièrement les ouvrages des
historiens de l’université d’Ankara qui constituèrent les premiers exemples
6d’ouvrages sur les relations turco&américaines. Il existe également un nombre
important d’ouvrages aussi bien en langue turque qu’en langue anglaise qui analyse
les relations turco&américaines à la lumière de cetraines approches théoriques. Les
auteurs des ouvrages de cette catégorie construisent leur mode de réflexion, la
plupart du temps, sur une approche réaliste et/ou néo&réaliste. Ils excluent, en
général, les autres approches théoriques lors de la structuration de leurs études.

Le cadre théorique et conceptuel des relations turco-américaines

Avant de faire une analyse historique des relations turco&américaines pendant la
période 1945&1980, il paraît nécessaire de parler du cadre théorique et conceptuel
des relations turco&américaines pour en cerner les facteurs déterminants de la
politique extérieure des deux pays qui ont exercé un grand impact sur les choix
politiques des principaux acteurs des deux pays. Un regard rapide du cadre
théorique et conceptuel des relations turco&américianes et de la politique extérieure
des deux pays nous permettra de tenir compte de la quintessence des relations
entre la Turquie et les États&Unis et ainsi de faier un bilan des périodes de crises
majeures et de rapprochements ayant eu lieu dans les relations bilatérales entre
1945 et 1980 en essayant de reconstituer la logique propre des relations entre les
deux pays à partir de leur choix politiques vis&à& isv de certains événements
internationaux. Dans cette perspective, il fallait commencer par expliquer
brièvement le réalisme, théorie dominante des relations turco&américaines et sa
contribution au développement des relations entre la Turquie et les États&Unis.
Dans le domaine des relations internationales, les relations entre ces deux pays sont
généralement définies au nom de la realpolitik. C’est donc le réalisme qui règne
dans l’histoire des relations turco&américaines. D eplus, une conception réaliste de
la politique étrangère turque est toujours présente aussi bien dans le monde
politique turc et que dans les milieux intellectuels. Quant aux États&Unis, malgré
toute l’opposition des dirigeants politiques américains à la tradition étatique au

6 A. Haluk Ülman, TürkAmerikan Diplomatik Münasebetleri 19391947 (Les relations diplomatiques entre la
Turquie et les ÉtatsUnis 19391947), Ankara, Ankara Universitesi S.B.F Yayınları, 1961. ; Türkkaya
Ataöv, Amerika, Nato ve Türkiye (Les ÉtatsUnis, OTAN, la Turquie), Ankara, Aydınlık Yayınevi, 1969. ;
Oral Sander, TürkAmerikan İlişkileri 19471967 (Les relations turcoaméricaines 19471967), Ankara, Türk
Tarih Kurumu Basimevi, 1991.
17 Les relations turcoaméricaines 19451980
début du fondement des États&Unis, une vision dite réaliste des relations
internationales reste toujours au cœur de la politique étrangère américaine.
En effet, la perception réaliste des relations internationales par les milieux
intellectuels et politiques date de l’après Seconde Guerre mondiale. Ici, ce que nous
remarquons est que cette perception commune des relations internationales des
deux pays, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1964, leur a
permis de se rapprocher. Dans les premières années de la fondation de la
République turque, la Turquie a adopté une doctrine idéaliste pure qui visait à
mettre en œuvre des principes universels afin d’assurer la paix dans le monde. Il est
évident que le fameux principe de Mustafa Kemal Atatürk « Paix dans le pays, paix
dans le monde » repris dans l’héritage républicain, s’avérait rentable pour la politique
extérieure de la Turquie. Grâce à cette politique de « Maintien de la paix dans le pays et
dans le monde », la jeune République Turque a maintenu sa neutralité au cours de la
Seconde Guerre mondiale.
Si l’on revient aux États&Unis, nous remarquons qu el’influence du réalisme est
encore présente aussi bien au sein du Parti républicain que du Parti démocrate.
Dans les deux premières années de la présidence de George W. Bush, le réalisme a
prévalu au sein des deux partis politiques américains, puis a commencé à s’affaiblir
car les deux groupes étaient, de plus en plus, sous l’influence d’un autre courant de
pensée que nous appelons le courant idéaliste conservateur ou en d’autres termes le
courant « néo&conservateur ».
Afin de ne pas tomber dans le monopole du réalisme dans cette analyse des
relations turco&américaines, nous allons adopter une approche théorique de la
politique internationale élaborée par un théoricien des relations internationales,
Kenneth Waltz : un environnement international ou une anarchie internationale
sans aucune autorité centrale, qui met en œuvre les règles et les normes du
7comportement international. Nous croyons que les approches qui analysent les
politiques intérieures, les structures et le rôle de l’idéalisme peuvent combler les
lacunes du réalisme et ainsi expliquer les raisons des changements dans les relations
bilatérales. Dans ce travail, nous tenterons essentiellement d’expliquer les
continuités dans les relations turco&américaines àt ravers les facteurs structurels.
Quant aux ruptures ou changements, ils seront essentiellement exposés par les
facteurs idéalistes.
Afin de définir les fluctuations d’une alliance ambivalente, il faut d’abord tenir
compte des facteurs déterminants de la politique extérieure turque et américaine. Il

7 Kenneth N. Waltz, Man, the State and War : A Theoretical Analysis, New York, Columbia University
Press, 1959, pp. 159&186.; Kenneth N. Waltz,T heory of International Politics, Reading, Massachusetts,
Addison Wesley Publishing, 1979. Rappelons que dans son ouvrage, Waltz a développé une théorie
du système international. D’après lui, le système international n’est pas clairement expliqué ni dans le
réalisme ni dans l’idéalisme. Dans son ouvrage, il a indiqué que l’absence d’un État supra&national
crée la structure anarchique du système et que cette structure cause un dilemme du pouvoir chez les
États car les ils doivent assurer leur sécurité sans faire augmenter la peur des autres. D’après Waltz,
les résultats des interactions entre les États sont déterminés par les éléments au niveau du système.
Selon lui, le système interétatique apparaît à cause de l’interdépendance entre les États et ce système
force les États à se comporter selon cette interdépendance.
18 Introduction
est vrai que les deux pays ont trouvé l’essentiel de leur identité grâce à certains
événements historiques qui représentent la fondation de leur nation. Aux
fondements de la politique étrangère américaine se trouve le concept de « destinée
manifeste », qui contient un fort héritage religieux. La fondation des États&Unis est
eliée à un groupe de « pères pèlerins » protestants qui au début du 17 siècle
quittèrent la « vieille Europe » pour mettre en place un mode de gouvernement
« idéal, pur et parfait » sur les territoires du nouveau monde, considérés comme « la
Terre promise ». Ce voyage des pèlerins, c’est&à&rdei le voyage du « Mayflower » qui
eeu lieu au début du 17 siècle, est aux fondements de la nation américaine. Le
caractère exceptionnel de la nation américaine qui représenterait le gouvernement
le plus abouti et le plus parfait, justifiait l’idée d’une « destinée manifeste » des
États&Unis, consistant à diffuser son système de vlaeurs et de gouvernement à
travers le monde, afin de le faire progresser à son image.
Une seconde tendance lourde de la politique étrangère américaine est la pensée
experte qui met la technologie au cœur de tout son développement politique et
social. En ce qui concerne l’élaboration de la politique étrangère américaine, nous
voyons que les théories et les techniques sont plus souvent utilisées que les
méthodes classiques de la diplomatie. Nous pouvons dire que la « pensée experte »
essaie d’apporter des solutions pratiques aux problèmes internationaux dans le
domaine des relations internationales.
En ce qui concerne les facteurs déterminants de la politique extérieure turque,
nous voulons faire le point sur le concept de la continuité de la politique étrangère
turque. La caractéristique la plus pertinente de la politique étrangère turque est sa
grande vocation occidentale. En vérité, cette volonté occidentaliste de la Turquie
constitue le facteur essentiel de continuité de sa politique étrangère. Si la politique
étrangère turque est de temps en temps soumise à des mouvements cycliques, les
changements conjoncturels sont, en général, loin de réduire l’influence des facteurs
de continuité.
Paradoxalement, jusqu’en 1945, la Turquie a poursuivi une politique de
neutralité stricte envers les pays occidentaux de même qu’elle a systématiquement
refusé une quelconque initiative qui aurait pu amener le pays à une guerre ou à un
conflit. Trois facteurs principaux nous permettent de rendre compte des raisons de
la vocation occidentaliste de la Turquie : 1) L’héritage d’Atatürk et de la Guerre
d’Indépendance turque 2) Le phénomène du « syndrome de Sèvres » et l’existence
d’un espace de méfiance en Turquie étant donné sa situation géographique et sa
place dans le système international 3) Les préférences économiques de la Turquie
8formulées dans un environnement politique méfiant.
L’héritage d’Atatürk signifie d’abord une volonté de fonder un État&nation sur
ele modèle européen du 19 siècle et ainsi de créer un espace de confiance pour la
Turquie dans le système international. Deuxièmement, la Turquie vise à concrétiser
la formule de la doctrine kémaliste « Paix dans le pays, paix dans le monde » et à

8 Oral Sander, Türkiye’nin Dış politikası (La politique extérieure de la Turquie), Ankara, İmge Yayınevi,
1998, p.72.
19 Les relations turcoaméricaines 19451980
poursuivre une politique de neutralité active en rejetant toute politique d’agression
envers ses voisins. Troisièmement, l’héritage d’Atatürk produit sa propre formule
officielle : « d’élever la nation au degré auquel elle a droit d’aspirer dans le monde
9civilisé. »
Ici, nous voulons nous arrêter sur le sens particulier attribué par l’élite politique
turque à la guerre d’indépendance turque. Avec la guerre de libération nationale
turque (1919&1923) est né le concept de « nation turque ». La victoire des Turcs
contre les puissances sorties victorieuses de la Première Guerre mondiale a servi de
révélateur et constitue un facteur historique important de la politique étrangère
turque. Comme le note Jean&François Bayart : «L a survie de l’État comme acteur à part
entière du système international a longtemps été la préoccupation fondamentale des dirigeants turcs.
La République est née en quelque sorte au forceps, à la suite de la défaite de l’Empire ottoman, et
elle ne s’est imposée à la communauté internationale qu’au prix d’une douloureuse guerre
d’indépendance. Ce traumatisme initial, à peu près systématiquement sousévalué par les
observateurs occidentaux, n’a nullement été gommé de la conscience politique des Turcs et joue
10encore un rôle essentiel dans la détermination de la politique extérieure de leurs pays. »
Comme nous l’avons précédemment évoqué, la situation géographique de la
Turquie et le sentiment de méfiance à l’égard des grandes puissances constitue le
second facteur déterminant de la politique extérieure de la Turquie. Toute politique
étrangère a une double face à la fois historique et géographique. Il est évident
qu’un pays fait la politique de sa géographie. Objectivement, une puissance de taille
moyenne comme la Turquie joue un rôle de stabilisateur dans sa région par sa
géographie, par son histoire et par l’idée qu’elle s’en fait. Il n’existe aucune analyse
politique sur le rôle de la Turquie ou aucune approche de la politique étrangère de
ce pays qui ne souligne l’importance du facteur géographique. Du fait que la
Turquie se trouve dans une zone géographique à haut risque, elle est toujours
soumise aux contraintes de sa géographie. C’est pour cette raison que la méfiance
est toujours présente à l’esprit des dirigeants turcs.
Cette idée de méfiance ressentie par les dirigeants politiques turcs vis&à&vis du
monde extérieur, mélangée avec le phénomène de Sèvres, constitue donc un
facteur important de la détermination de la politique extérieure turque vis&à&vis des
pays occidentaux. Ici, il faut parler notamment du « syndrome de Sèvres ». Notons
qu’en plus du souvenir de la guerre d’indépendance turque (1918&1922) qui reste
encore vif dans la mémoire historique des Turcs, de même que le traité de Sèvres
signé le 10 août 1920 entre l’Empire ottoman et les pays vainqueurs de la Première
Guerre mondiale, qui consacrait le démembrement de l’Empire, les Turcs ont
gardé le souvenir des « patries perdues » et vivent dans l’obsession de subir de
nouvelles amputations territoriales. Ce facteur occupe aussi une place importante
dans la conscience politique des Turcs. Le « syndrome ou la phobie de Sèvres » est
souvent décrit comme la conviction selon laquelle le monde extérieur souhaite
affaiblir et diviser la Turquie. Selon cette conviction, la Turquie se voit comme

9 Discours du Ghazi Mustafa Kemal, p. 676.
10 Jean&François Bayart, « La politique extérieure de la Turquie : les espérances déçues », RFSP,
Octobre&Décembre 1981, n° 5/6, p. 863.
20 Introduction
entourée par des ennemis puissants qui pourraient agir ensemble pour morceler le
pays en États de petite taille, comme prévu d’ailleurs dans le traité de Sèvres de 1920
11préparé par les pays victorieux de la Première Guerre mondiale. » Comme l’a
indiqué Semih Vaner dans son ouvrage « La Turquie », « ce traité était devenu, aux yeux
des Turcs, jusqu’au plus haut niveau, une sorte de protocole caché que l’Occident, frustré de ne pas
avoir pu l’imposer, maintenait toujours comme un objectif ultime. Le syndrome de Sèvres est ainsi
devenu le symptôme par excellence d’un nationalisme sourcilleux. Turcs et Occidentaux se sont alors
mis à se contempler dans des miroirs déformants. Les uns persuadés d’être à nouveau voués au sort
préparé pour l’Empire, les autres habitués progressivement à cette image qui leur était envoyée.
Enfermée dans cette fatalité postottomane, la Turquie républicaine risquait de fournir les mêmes
réponses aux problèmes qu’elle percevait comme identiques pour aboutir aux mêmes résultats. » Ce
constat de Vaner explique clairement l’impact négatif dû au phénomène de Sèvres
sur le développement des relations extérieures de la Turquie avec l’Occident ainsi
que sur la résolution de la question kurde. Rappelons que le mouvement kurde faisait
très souvent référence au traité de Sèvres, seul document international ou
l’éventualité d’un État kurde était mentionné. Lorsqu’il s’agit des relations de la
Turquie avec les États&Unis, le « syndrome de Sèvrse » joue encore un rôle
déterminant dans l’élaboration de la politique extérieure turque à l’égard de ce pays,
bien que ceux&ci ne fissent pas partie des pays vaniqueurs de la première mondiale
ayant préparé le traité de Sèvres. Cependant, selon les dirigeants politiques turcs, le
traité de Sèvres de 1920 avait été en grande partie inspiré des quatorze principes
edéclarés du président américain Woodrow Wilson en 1918, notamment du 12
12principe relatif au respect du droit des peuples à disposer d’eux&mêmes.
Le troisième facteur déterminant de la politique étrangère turque peut être
résumé au regard des actions prises pour répondre aux besoins économiques de la
nation. Le discours économique de l’élite politique turque exprime d’ailleurs assez
fidèlement cette préoccupation nationale: il s’agit « toujours du bonheur et de la
13prospérité matérielle de la nation ». Il est vrai qu’avec la fin de la Seconde Guerre
mondiale, les intérêts économiques sont restés au cœur de la politique étrangère
des États. Pour sortir des crises économiques, la jeune République turque a aussi
dû coopérer avec l’Occident. La combinaison de ces trois facteurs que nous
venons d’analyser, constitue donc le noyau de la politique étrangère turque qui
ainsi, affirme sa continuité.

Une méthodologie à la fois analytique et événementielle

Quelle démarche avons&nous retenue pour écrire cetet longue et dense histoire
à partir de la masse documentaire utilisée ? Notre méthode de rédaction est

11 Kemal Kirişçi, « US Turkish relations in a renewed relationship », in Kemal Kirişçi, Barry Rubin
(ed.), Turkey in World Politics, İstanbul, Bogaziçi University Press, 2002, p.182.
12 Discours prononcé devant le Congrès des États&Unis, el 8 Janvier 1918, Les grands textes de l’histoire
américaine, réunis par Steele Commager, Washington, Service américain d’information, p.60 et voir
également Jean&Michel Lacroix,H istoire des ÉtatsUnis, Paris, PUF, 1996, p.346.
13 O. Cengiz Çandar, L’occidentalisation de la Turquie : Essai Critique, Paris, l’Harmattan, 1985, p.78.
21 Les relations turcoaméricaines 19451980
essentiellement basée sur trois piliers. D’abord, nous avons tenté de constituer la
trame des relations turco&américaines en précisantl a période de travail, les acteurs,
le choix des événements marquants créant un rapprochement et un éloignement
dans les relations bilatérales, les décisions et les prises de position des acteurs à
l’égard de ces événements importants dans l’histoire des relations turco&
américaines. Ensuite, nous avons mis tous ces éléments dans une chronologie. La
longueur de la période nous oblige à faire plus attention à l’ordre des événements
s’étant déroulés au cours de la période concernée car dans un tel récit historique il
y a toujours le risque d’une écriture rétrospective de l’histoire. Enfin, s’ajoutent la
multiplicité des événements historiques et le nombre important des acteurs ayant
chacun leurs différentes perspectives sur les mêmes événements vécus. Dans ce
travail, nous avons tenté d’accorder une place importante à la multiplicité des
points de vue des acteurs turcs et américains sur les mêmes événements. Les
citations tirées des discours, des conférences de presse et des déclarations des
hommes politiques turcs et américains ou des responsables militaires de haut rang
des deux pays restent donc au cœur de notre récit. En dehors des points de vue des
différents acteurs, nous avons largement parlé de ce que pensaient les opinions
publiques turque et américaine à propos des mêmes événements surgissant dans les
relations bilatérales. Nos recherches dans les archives des journaux turcs et
étrangers nous ont permis de tenir compte de la réaction des opinions publiques
turque, américaine ou étrangère concernant les événements marquants de l’histoire
des rapports turco&américains.
La longueur de la période étudiée nous a également obligé à traiter le sujet à
travers un plan chronologique. Il s’agit en fait d’une écriture événementielle, mais
le traitement analytique intervient également au sein des chapitres et des sections.
Les grandes parties organisées en respectant une chronologie rigoureuse et les
chapitres thématiques constituent donc le noyau méthodologique d’écriture de
notre travail. Lors de l’écriture de notre récit historique, nous avons tenté d’insérer
les attitudes politiques de la Turquie et des États&Unis face à certains événements
importants de leur histoire dans le cadre général de la scène politique internationale
en les positionnant par rapport aux choix ou attitudes politiques des autres pays en
relation avec ces deux pays.
Notre travail ne consiste pas en effet à énumérer l’ensemble des relations turco&
américaines, mais à situer, dans toute leur ampleur, les événements importants qui
constituent, dans leur essence, les périodes de rupture et de continuité. À ce
propos, il faut d’abord savoir ce que nous entendons par rupture et continuité dans
l’histoire politique. Dans le sens que nous lui accordons, la rupture désigne les
périodes de crise dans l’histoire des rapports politiques entre les deux pays. Quant
à la continuité, elle signifie une constante dans les relations bilatérales. Dans le
cadre d’une continuité dans les relations bilatérales, les intérêts communs des deux
pays pèsent plus lourds que leurs oppositions dans les crises de courte durée.
D’abord, il est aussi important de préciser que ce travail n’est pas un récit
historique de la politique extérieure de la Turquie pendant la période 1945 et 1980.
Bien évidemment, l’histoire de la politique extérieure de la Turquie entre 1945 et
22 Introduction
1980 coïncide largement avec l’histoire des relations turco&américaines au cours de
la période concernée. Ensuite, il ne s’agit pas non plus d’un travail sur l’histoire de
la politique intérieure turque. En fait, il est vrai que la particularité de la Turquie a
aussi ajouté une difficulté supplémentaire au traitement de notre sujet qui
comportait lui&même une certaine complexité. Lorsqu’il s’agit d’un récit historique
des relations de la Turquie avec un autre pays, nul doute que les facteurs
domestiques de la scène politique turque occupent une place importante dans une
telle analyse. Dans l’exemple de la Turquie, le poids des facteurs domestiques pèse
plus lourdement sur l’analyse historique que tout autre facteur influençant le
déroulement des relations bilatérales. Cette situation oblige les historiens ou
politologues travaillant sur la Turquie à donner une place importante dans leurs
récits historiques au traitement de la politique intérieure turque, aux
caractéristiques propres de la démocratie turque et aux mécanismes de prise de
décisions des différents acteurs de la vie politique turque. Nous avons aussi senti le
besoin de parler largement dans notre travail de l’influence des facteurs
domestiques sur les rapports turco&américains.
Ici, il convenait aussi de préciser notre méthode d’appréhension. Ce travail n’a
d’autre ambition que de cerner les grands traits des relations turco&américaines,
d’en repérer les périodes de continuités et les périodes de ruptures et de mettre en
évidence leur logique propre. Ici, nous présenterons un récit chronologique d’une
dialectique entre les continuités et les ruptures. Nous avons deux interrogations qui
ne cessent de s’enchevêtrer : celle qui est marquée par la dialectique entre la
continuité et le changement et celle engendrée par la coexistence dans une alliance
troublée entre dépendance et interdépendance. Comme le déclare Morton
14Abromovitz, les États&Unis et la Turquie sont des «alliés dans le besoin» .
Il faut donc ici, en quelques mots, parler des difficultés que nous avons
rencontrées lors de l’écriture de l’histoire des relations turco&américaines. Nous
pouvons les résumer en trois catégories essentiellement. La première, et la plus
importante, est le manque de documents, d’archives « utiles et cohérentes » du côté
turc. Ce problème nous a obligé à mener davantage d’enquêtes dans les archives
américaines, plus particulièrement dans les fonds de la politique extérieure
américaine(FRUS) et de faire une recherche bibliographique plus approfondie. La
deuxième difficulté que nous avons rencontrée est que la plupart des ouvrages, des
articles, des rapports, des manuels, des documents d’archives, des livres
documentaires que nous avons trouvés sur les relations turco&américaines sont
écrits en anglais ou en turc. Cette situation nous a obligé à systématiquement
traduire de l’anglais ou du turc vers le français. Admettant que les citations
occupaient une place importante dans ce travail, la tache de traduction qui
nécessitait une véritable compétence linguistique en matière des deux langues,
anglais et français, a constitué un travail lourd pour l’auteur. S’y ajoute la nécessité
de traduire des citations utilisées dans le texte, la traduction des titres d’ouvrages,

14 Morton Abramowitz (Ed.), The United States and Turkey: Allies in Need, New York, The Century
Foundation Press, 2003.
23 Les relations turcoaméricaines 19451980
des articles des périodiques, des journaux, des rapports, de toutes autres sortes de
documents rédigés en une autre langue que le français. La troisième difficulté
concerne directement le sujet de notre travail : la complexité du sujet, la longueur
et l’extrême densité de la période choisie, la particularité des acteurs choisis, la
Turquie et les États&Unis, deux pays difficiles à papréhender dans leur totalité à
cause de leurs équilibres propres relatifs à leurs politiques intérieures et extérieures.

24









PREMIÈRE PARTIE




LES RELATIONS TURCO-AMÉRICAINES DE LA
DEUXIÈME GUERRE MONDIALE JUSQU’EN 1960
UNE LUNE DE MIEL SANS LENDEMAIN


’adhésion de la Turquie à l’OTAN constitue le point de départ des relations L stratégico&militaires entretenues entre Ankara et W ashington. L’OTAN,
promoteur des relations entre les deux pays contribua donc à l’émergence de la
coopération stratégico&militaire turco&américaine acfe à l’ennemi commun et
l’idéologie politique qu’il représentait: l’Union soviétique et le communisme. La
Turquie, en tant que seul pays de l’OTAN frontalier de l’U.R.S.S assuma donc le
rôle de « bouclier » de défense face au danger de l’expansionnisme soviétique vers
l’Europe de l’Ouest et l’est de la Méditerranée ainsi que le Moyen&Orient.
Dépourvue des ressources économiques et militaires suffisantes pour assumer le
rôle que lui avaient attribué ses alliés, la Turquie fut largement assistée par les
États&Unis dans le but d’avoir une armée dotée d’équipements militaires modernes
et un personnel formé et entraîné pour faire face à la menace soviétique.
Dans cette analyse des relations bilatérales de deux alliés de l’alliance
occidentale, il nous faut d’abord regarder l’état des relations turco&américaines à la
veille de la naissance de l’Alliance atlantique afin de mieux comprendre la nature et
la quintessence des relations des deux pays. À cette fin, nous expliquerons d’abord
brièvement comment la Turquie et les États&Unis enrteprirent des relations
diplomatiques après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, nous
analyserons dans quelles conditions et pourquoi les États&Unis décidèrent de
changer l’orientation de leur politique extérieure dans l’après&guerre à l’égard des
revendications soviétiques. Puis, nous relèverons pourquoi l’administration
américaine décida d’élaborer la doctrine Truman et le plan Marshall et pourquoi
elle donna également une place à la Turquie dans ces deux programmes d’aide
militaire et économique. Ensuite, nous ferons le point sur les intérêts de sécurité
des États&Unis et de la Turquie après la Seconde Guerre mondiale ainsi que sur la
démarche de cette dernière vers l’OTAN. Puis, nous nous interrogerons sur
l’influence de l’adhésion de la Turquie sur les relations turco&américaines.
Finalement, nous soulignerons également les premières divergences apparues dans
les relations turco&américaines durant la première décennie après l’entrée de la
Turquie dans l’OTAN.
Dans cette première partie, notre objectif principal est d’expliquer comment et
dans quelles conditions Ankara et Washington se sont rapprochés et comment ces
deux pays ont su jeter les bases de leur alliance stratégique. Est&ce que l’adhésion
de la Turquie à l’OTAN a joué un rôle de catalyseur dans le rapprochement turco&
américain dans la période d’après Seconde Guerre mondiale ? Quelles furent les Les relations turcoaméricaines 19451980
premières divergences apparues dans les relations bilatérales durant les années
1950 ? Peut&on définir les années 1950 comme une période de dépendance totale
de la Turquie aux États&Unis ? Quels furent les ganis et les pertes de la Turquie
dans le cadre de la relation privilégiée entretenue avec les États&Unis au cours de la
période concernée ? Dans cette partie de notre étude, nous tenterons de répondre
à ces questions essentielles.

28



CHAPITRE I


Les relations turco-américaines face à l’émergence
des deux blocs et la naissance de l’Alliance


e changement des pôles de la vie internationale dans la période d’après&L guerre par rapport à l’avant&guerre constitua un bouleversement.
Concernant l’Europe occidentale, on assista en 1943&1944 à un accroissement
considérable de l’influence communiste. L’Union soviétique, quant à elle, avait des
objectifs gigantesques : retrouver les frontières définies avec Hitler par le pacte du
23 août 1939, faire progresser vers l’Ouest l’État soviétique, contrôler et
communiser l’Europe orientale et enfin contrôler l’Allemagne en participant à son
occupation et à sa vie politique. Sur le long terme, le cadre de pensée et de
perception des dirigeants soviétiques se trouvait complètement opposé à celui des
1dirigeants américains et britanniques. Dans cette atmosphère de méfiance, la
Turquie, quant à elle, chercha aussi sa place dans la nouvelle hiérarchie
internationale et essaya d’établir un équilibre entre ces trois puissances sorties
vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Bien évidemment, ce nouveau portrait
du monde influa également sur la conduite de la politique étrangère de la Turquie
et ainsi, sur le déroulement de ses relations avec les États&Unis.
L’année 1946 a été marquée par un échange volumineux de notes entre la
Turquie et l’Union soviétique sur la question des Détroits. La neutralité américaine
face aux revendications soviétiques n’a pas duré très longtemps. Avec le temps,
l’attitude américaine à l’égard de la Turquie et des revendications soviétiques
connut une évolution et aboutit à un changement important à partir de l’année
1946.
Dans cette évolution de l’attitude américaine à l’égard des Soviétiques, les
Britanniques jouèrent un rôle primordial. Au cours de l’histoire, le Moyen&Orient
et la Méditerranée furent essentiellement sous influence britannique. L’historien
Georges&Henri Soutou nota que «W ashington paraissait au départ plus accommodant que
Londres (Staline avait été très frappé par les différents incidents angloaméricains, en 1945 […]
La GrandeBretagne paraissait plus « réactionnaire » que les ÉtatsUnis ; le principal adversaire
pour Staline en 1946 (en Europe et au MoyenOrient) c’était l’Angleterre, pas les ÉtatsUnis,
2point absolument essentiel. »


1 George&Henri SoutouL, a Guerre de cinquante ans, les relations EstOuest 19431990, Paris, Fayard, 2001,
pp. 47&49.
2 Ibid., p. 145. Les relations turcoaméricaines 19451980
À la fin de l’année 1946, les États&Unis se rendirnet compte que l’URSS
recherchait non seulement la sécurité, mais aussi une expansion idéologique. Par
crainte des ambitions agressives du régime de Staline en Iran et au Moyen&Orient,
le président américain, Truman commença à adopter une politique de fermeté et de
raidissement vis&à&vis de l’Union Soviétique. Comm iel écrit dans une lettre (qu’il
n’a jamais envoyé) adressée au secrétaire d’État américain James F. Byrnes, le 3
janvier 1946 :« Je n’ai aucun doute que la Russie ait l’intention d’envahir la Turquie et de
contrôler les détroits de la mer Noire jusqu’à la Méditerranée. […] Ils ne comprennent qu’une
3langue « combien de divisions avezvous ? »… Je suis fatigué de materner les Soviétiques. »
En 1946, les conflits en Grèce, l’affaire de l’Azerbaïdjan, le début de la guerre
d’Indochine et les dissensions au sein du Conseil de sécurité des Nations unies ont
créé une atmosphère d’incertitude et ont accru la méfiance entre les Alliés. A la fin
de l’année 1946, les clivages entre les États&Unis et l’URSS se sont ainsi
approfondis. Les Américains s’opposèrent également aux exigences soviétiques à
l’égard de la Turquie par des notes envoyées à Moscou. Par conséquent, les
tentatives soviétiques se révélèrent vaines. Toutefois, celles&ci eurent pour
conséquences fondamentales d’entraîner l’abandon de la politique de neutralité de
la Turquie et de permettre aux Turcs de rechercher une alliance avec les puissances
occidentales, notamment avec les États&Unis.
Selon l’historien Georges&Henri Soutou, «a près un an ou même dixhuit mois de
débats, les Américains tirent les conséquences de l’échec de leurs projets internationalistes ou
4mondialistes du temps de guerre, aussi bien sur le plan économique que politique. » Selon
Georges&Henri Soutou, les Américains n’étaient plu s dans une situation leur
permettant de refuser la réalité des zones d’influence, engendrée par la politique
soviétique. Pour Georges&Henri Soutou, cette évoluiton de la politique étrangère
américaine dès 1946 n’était pas seulement due à la politique soviétique, mais aussi à
l’échec du programme mis en œuvre par le président Roosevelt. Il est évident
qu’entre 1945 et 1947, les Américains avaient fait leur possible pour établir l’ordre
et la démocratie dans le monde avec la participation des pays vainqueurs.
Cependant, les Américains furent considérablement déçus par le déroulement des
événements récents en Europe de l’Est et par le véto soviétique au sein de l’ONU.
Les efforts économiques des États&Unis connurent également un revers car le
FMI et les négociations commerciales qui devaient conduire aux accords du GATT
en 1948 ne semblèrent pas permettre à l’Europe ni de sortir de la crise économique
5et sociale, ni de se développer. En Europe, le dollar gap s’est imposé. La Grande&
Bretagne avait aussi subi une grande crise économique. Au cours de l’été 1946, les

3 Bruce R. Kuniholm, The Origins of the Cold War in the near east, Princeton, NJ, Princeton University
ndPress, 2 edition, p.297, Harry N. Howard, Turkey, Straits and US Policy, Baltimore, MD and London:
Johns Hopkins University Press, 1974, p. 239.
Le texte original de la citation en français est en anglais (traduction faite par l’auteur): « There isn’t a doubt in my
mind that Russia intends an invasion of Turkey and the seizure of the Black Sea straits to the Mediterranean. Unless
Russia is faced with an iron fist and strong language another war is in the making. Only one language do they
understand "how many divisions have you?"… I’m tired of babying the Soviets. »
4 Georges&Henri Soutou,o p.cit., p. 161.
5 Ibid., p. 162.
30 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
Américains étaient donc déterminés à contrer le cours de la politique soviétique en
Allemagne, en Europe de l’Est et au Moyen&Orient. C’est dans ce climat de
méfiance réciproque qu’ils décidèrent de hausser le ton à l’égard de l’URSS. Pour
les Américains, une chose était certaine : ils devaient réviser leurs conceptions
stratégiques. Ils considéraient aussi que la Turquie, la Grèce et l’Iran qui étaient
menacés par les Russes étaient des pays d’importance stratégique, notamment pour
assurer la communication entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique et contrôler les
ressources pétrolières du Moyen&Orient. Par ailleusr, la Grande&Bretagne n’avait
plus les capacités économiques et encore moins militaires de s’occuper de ces
régions.
Dans ce chapitre, notre principal objectif sera d’expliquer dans quelles
conditions et pourquoi les États&Unis décidèrent da’ccorder une aide militaire et
économique à la Turquie et à la Grèce dans le cadre de la doctrine Truman. Nous
parlerons d’abord de la doctrine Truman et de son impact sur le développement
des relations turco&américaines dans l’après&guer.r eEnsuite, nous relèverons le rôle
attribué par les États&Unis à la Turquie dans le cdare du plan Marshall visant à
assurer la reconstruction économique de l’Europe après la Seconde Guerre
mondiale. De plus, nous ferons le point sur les conséquences politiques et
économiques de la participation de la Turquie à ce plan.

1- L’entrée de la Turquie dans l’agenda de politique extérieure américaine :
la doctrine Truman

À partir de l’été 1946, les États&Unis commencèren tà reprendre à leur compte
les préoccupations stratégiques de la Grande&Bretagne au Moyen&Orient.
Washington était également inquiet de la situation économique et sociale qui se
dégradait en Grèce. En effet, vers le début du mois d’octobre, les Soviétiques
étaient parvenus à consolider leur sphère d’influence dans les Balkans. En Bulgarie
et en Roumanie, les partis communistes avaient remporté la majorité des voix aux
élections d’automne 1946 et ainsi mirent en place des gouvernements favorables au
6Kremlin.
Aux yeux des dirigeants américains, la Grèce et la Turquie constituaient les
seuls obstacles à l’expansion soviétique en Méditerranée orientale. Dans le
mémorandum élaboré par le bureau des affaires du Proche&Orient et de l’Afrique
des États&Unis, il fut également noté que de nombruex signes montraient que les
tensions internationales se focalisaient sur la Grèce et que son destin pourrait bien
constituer un facteur décisif dans l’avenir du Proche et du Moyen&Orient. Ce
mémorandum annonçait qu’avec la multiplication des incidents aux frontières de la
Grèce et de ses pays voisins, la Bulgarie, la Yougoslavie et l’Albanie, la guerre civile
avait repris entre les communistes et les conservateurs d’extrême droite. Ce
document soulignait que la défense de la Grèce remettait en cause le respect des
principes des Nations unies et que le gouvernement grec ne pourrait ni mettre fin

6 FRUS (Foreign Relations of the United States), 1946, vol.VII, pp. 240&245.
31 Les relations turcoaméricaines 19451980
à ses conflits internes ni s’opposer aux agressions soviétiques sans l’appui des
7américains. Ce mémorandum proposait également l’engagement des États&Unis
pour assurer l’indépendance de ce pays. Le secrétaire d’État américain Byrnes
erapprouva ce mémorandum le 1 novembre 1946 et recommanda que les États&
Unis se préparent à accorder une assistance économique et militaire à la Grèce si
8les Britanniques ne pouvaient le faire.
Il est vrai que la Grande&Bretagne souhaitait toujours conserver sa présence
stratégique et militaire au Moyen&Orient et en Médtierranée afin de protéger ses
intérêts stratégiques, économiques et politiques. Mais sa tâche était ardue,
notamment avec les troubles du Moyen&Orient concernant la Palestine. D’ailleurs,
la poursuite de leur mandat dans cette région coûtait très chère aux Britanniques.
Enfin, vers la fin de l’année 1946, malgré les réticences de l’état&major et de
certains dirigeants politiques britanniques, la Grande&Bretagne décida finalement
9de ne plus conserver de présence militaire dans cette région.
La présence britannique en Méditerranée se situait davantage en Grèce. Mais,
elle exigeait une charge budgétaire insupportable. Il fallait y rester au moins
pendant l’année 1947, selon le Foreign Office et l’état&major britannique qui
estimaient également que le retrait de leurs forces de Grèce entraînerait une
domination communiste de ce pays. De plus, la reprise de la guerre civile provoqua
la dégradation de la situation économique et sociale grecque. Dans ces
circonstances, les Britanniques n’avaient qu’une option : faire en sorte que les
10Américains accordent une assistance économique à la Grèce et à la Turquie.
Bevin, le ministre des Affaires étrangères britannique, lors d’une conversation le
25 novembre 1946 avec son homologue américain, évoqua la possibilité du retrait
11des forces britanniques de Grèce. Après ces discussions, le Département d’État
américain se rendit compte que la Grande&Bretagne sasumerait ses responsabilités
pour livrer des armes à la Grèce. Mais les États&Unis pourraient aussi assister ce
12pays afin de répondre aux besoins supplémentaires de cette dernière.
Peu après, le 11 décembre, le sous&secrétaire d’Étta américain Dean
G. Acheson déclara vouloir envoyer une mission en Grèce. Au même moment, le
Conseil de sécurité décidait de charger une commission d’enquête pour établir si la
guérilla en Grèce était bien soutenue par l’Albanie, la Yougoslavie et la Bulgarie. À
la fin du mois de décembre, le Département d’État américain demanda au
gouvernement britannique d’accorder à la Grèce une assistance militaire plus
13importante qu’auparavant.

7 Idem., Ibidem.
8 Ibid., pp. 240&242.
9 Pierre de Senarclens, De Yalta au rideau de fer, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences
politiques, 1993, p. 252.
10 Bruce R. Kuniholm, op.cit., p. 400.
11 FO 800/458, p.99; cité par Pierre de Senarclens, op.cit., p. 253.
12 FO 371/67032; cité par Pierre de Senarclens, op.cit., p. 254.
13 FRUS (Foreign relations of United States) 1946, vol.VII, pp. 286&288 ;F RUS (Foreign relations of United
States), 1947, vol.V, pp. 2&3.
32 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
Du côté des Britanniques, les discussions sur l’orientation de leur politique
étrangère divisaient le gouvernement. Selon Clement Attlee, la Grande&Bretagne
avait pris des engagements qu’elle ne pourrait pas tenir. En ce qui concernait la
Grèce, « Nous soutenons un mauvais cheval » écrit&il à Bevin. Pour Attlee, la
Méditerranée avait perdu son importance stratégique. Quant au Moyen&Orient, la
Grande&Bretagne n’avait pas suffisamment de moyensf inanciers pour y maintenir
son influence. Il ajoutait que la Turquie, la Grèce, la Perse et l’Irak étaient trop
faibles pour constituer un rempart face à l’expansion soviétique. Il proposait de
trouver un terrain d’entente avec les Soviétiques et de leur faire reconnaître la
neutralité de ces pays. Il réclama aussi que les États&Unis utilisent la Grande&
Bretagne pour assurer leur sécurité et ainsi ne pas assumer leurs responsabilités en
14Europe. En janvier 1947, Attlee déclara qu’il serait très coûteux de maintenir les
15bases militaires britanniques au Moyen&Orient.
Sur ce point, Bevin s’opposait à son Premier ministre, Attlee. Pour lui, la
Grande&Bretagne devait continuer à assurer la défense du Moyen&Orient avec des
moyens limités. Il déclara que « si l’on devait se désintéresser du MoyenOrient, les Russes
16s’en empareraient par le biais d’une politique d’infiltration. » Le 21 février 1947,
l’ambassadeur britannique remit au secrétaire d’État américain, le général Marshall,
17une note l’informant que les troupes se retireraient de Grèce à partir du 31 mars.
Cette note avançait aussi que la Grande&Bretagne né’tait plus dans la situation
d’assumer ses responsabilités économiques et militaires pour garantir l’indépendance
de la Grèce et accorder son aide à la Turquie, elle aussi menacée par les
18Soviétiques. Truman écrit dans ses mémoires à propos de la réponse de son
gouvernement à cette note britannique : « le moment était venu de ranger délibérément les
19ÉtatsUnis d’Amérique dans le camp et à la tête du monde libre. »
Avec cette retraite britannique, les Américains se rendirent compte qu’ils
devaient immédiatement combler le vide nouvellement apparu en Grèce, au
Moyen&Orient et dans l’ensemble de la Méditerranée .En janvier 1947, George
Kennan, l’expert le plus important du Département d’État américain sur l’Union
Soviétique, présenta la base de la nouvelle politique étrangère américaine : le
20« containment (l’endiguement). Il convient de rappeler qu’en février 1946, George
Kennan avait écrit un long télégramme en réponse à la requête du Département du
Trésor. Il y résumait la tendance expansionniste du régime soviétique et les thèmes
de la propagande officielle du Kremlin. D’ailleurs, toutes les considérations de
Kennan sur la menace soviétique avaient immédiatement trouvé un large écho à
21Washington. Au début de l’année 1946, le climat des relations entre les États&
Unis et l’URSS avait ainsi commencé à changer.

14 er FO 800/475, 1 décembre 1946, cité par Pierre de Senarclens, op.cit., p. 255.
15 FO 800/476.
16 FO 800/476.
17 André Fontaine, Histoire de la guerre froide, Tome I, Fayard, Paris, 1984, p. 344.
18 Bruce R. Kuniholm, op.cit., pp. 408&409.
19 Harry Truman, Memoires: Years of Decisions, Garden City, New York, 1955, Vol.I, p. 119.
20 Pierre de Senarclens, op.cit., p. 266.
21 Goerge Kennan, Memoires, Londres, Hutchinson, 1967, pp. 34&35.
33 Les relations turcoaméricaines 19451980
Il est aussi nécessaire de noter que l’analyse de Kennan lancée en janvier 1947
sur le « containment », ou l’endiguement, serait reprise quelques mois plus tard dans un
article anonyme paru dans la revue Foreign Affairs sous la signature de « X » qui
était en fait celle de George Kennan, alors le plus grand « Kremlinologue » des
22États&Unis.
Dans son article, Kennan reprit une analyse qu’il avait faite l’année précédente,
alors « qu’il était clair que l’élément principal de toute politique des ÉtatsUnis visàvis de
l’URSS devait être un endiguement à long terme, patient mais ferme et vigilant, des tendances
expansionnistes de la Russie en vue d’opposer aux russes une contreforce inaltérable en tous
23points, ou ils montreront une volonté d’empiéter sur les intérêts du monde pacifique et stable. »
Kennan constatait que l’Union soviétique considérait les régimes capitalistes
comme ennemis et ainsi critiquait la tradition idéaliste des politiques américaines
selon laquelle la guerre perturbait l’harmonie entre les nations. Pour lui, une
conduite réaliste était nécessaire pour la politique étrangère américaine afin de
24contenir les tendances expansionnistes de l’Union soviétique.
Il est vrai que la stratégie d’endiguement lancée en janvier 1947 par Kennan
avait trouvé une grande audience dans les milieux du Département d’État et du
Pentagone. Dans son analyse, Kennan prétendait aussi que la victoire des Soviétiques
en Grèce causerait panique et inquiétude parmi les pays qui luttaient contre le
communisme en ouvrant le Proche&Orient à la pénétrtaion soviétique et en créant
les conditions favorables à une dictature communiste en Italie et en France et ainsi
25à la perte de toute l’Europe.
Pour le général Marshall, nouveau secrétaire d’État américain, la décision prise
par le gouvernement britannique signifiait un retrait du Moyen&Orient avec toutes
26les implications pour son successeur américain. Mais il n’a pas été facile pour le
président Truman de convaincre le Congrès et l’opinion publique américaine sur la
nécessité d’une nouvelle stratégie envers l’URSS. Pour pouvoir obtenir le soutien
du peuple américain sur ce projet, le président américain devait absolument
27« flanquer une frousse de tous les diables » aux États&Unis.
Le 12 mars 1947, le président Harry Truman s’adressait au Congrès des États&
Unis pour présenter sa fameuse doctrine appelée Doctrine Truman :
« Nous sommes à un moment crucial de l’histoire mondiale où chaque nation doit faire un
choix entre deux modes de vie. Trop souvent, ce choix n’est pas libre. Un mode de vie est fondé
sur la volonté de la majorité. Il a pour caractéristique des institutions pluralistes, un gouvernement
représentatif, des élections sans entraves, des libertés individuelles garanties, le droit de s’exprimer,
de choisir sa religion, d’être à l’abri de l’oppression politique. L’autre mode de vie est fondé sur la
volonté d’une minorité qui s’impose à la majorité par la contrainte, qui établit son pouvoir sur la

22 George Kennan, « The Sources of Soviet Conduct », Foreign Affairs, 25 (4), juillet 1947, pp. 566&582.
23 Ibid., pp. 566&582.
24 George Kennan, «The Sources of Soviet Conduct», Foreign Affairs, Vol.65, N°4. 1987, pp. 852&868.
25 Walter L. Hixson, George F. Kennan. Cold War Iconoclast, New York, Columbia University Press, 1989,
pp. 34&35.
26 Bruce R. Kuniholm, op.cit., p. 278.
27 Pierre Mélandri, Les ÉtatsUnis et l’Europe, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, pp.18&19.
34 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
terreur et l’oppression, en contrôlant la presse et la radio, en déterminant l’issue des élections, en
supprimant les libertés personnelles. Je crois que la politique des ÉtatsUnis devrait être de
soutenir les peuples libres qui résistent aux tentatives de les soumettre qui sont faites par des
minorités armées ou des pressions extérieures.
Je crois que les ÉtatsUnis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives
d'asservissement de minorités armées, ou des pressions venues de l’extérieur. […] Je crois que
notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier, indispensable à la
stabilité économique et à une vie politique cohérente. »
En aidant les nations libres et indépendantes à maintenir leur liberté, les ÉtatsUnis mettront
28en œuvre les principes de la Charte des Nations unies. […]»
Truman demanda alors au Congrès de l’autoriser à accorder une aide à la Grèce
de 250 millions de dollars et à la Turquie de 150 millions, en précisant qu’il ne
29s’agissait que d’un début. Des voix isolationnistes se sont élevées dans les deux
Chambres du Congrès pour dénoncer, comme le Sénateur Edwin Johnson, la
doctrine Truman « équivalant à une déclaration de guerre à la Russie. » Bien
qu’essentiellement républicain, donc en principe hostile au démocrate Truman, le
30Congrès américain adopta le projet de loi à une forte majorité.
Ainsi, une nouvelle page de l’histoire américaine était tournée. Selon Pierre
Mélandri, l’idée de l’Alliance atlantique était latente dans la nouvelle politique
américaine nommée l’endiguement. Mais, cette idée se montra initialement par un
31plan d’assistance économique. Il est important de souligner que dans son discours
adressé au Congrès, Truman mit davantage l'accent sur la Grèce que la Turquie. En
effet, cette dernière occupait pour lui une place secondaire. À ce sujet, l'historien
turc Oral Sander affirma aussi que Truman aurait déclaré sa doctrine même si la
Turquie n’avait pas été menacée par l’URSS. Pour lui, la raison principale de la
déclaration de la doctrine Truman était de protéger l’Europe de l’Ouest de
l’expansion communiste et, ainsi de maintenir sa sécurité en mettant fin à la guerre
32civile grecque.
Selon Hans J. Morgenthau, les intérêts américains, dont l’expansion était
géographiquement limitée en ce temps&là, furent convertis en principes éthiques
33par la doctrine Truman et devaient être ainsi appliqués au monde entier.
Morgenthau avança que le premier objectif de la politique étrangère américaine
d’après&guerre était de préserver le statu quo en véitant tout changement dans

28Harry Truman, op.cit., p.124 et voir le discours original du président américain Truman du 12 mars
1947 (“recommandations for assistance to Greece and Turkey”- Speech by the president of the
United States, Harry Truman, before a joint session of the senate and the house of representatives,
recommending assistance to Greece and Turkey.) sur le site internet de l’OTAN. Disponible sur:
http://www.nato.int/docu/speech/1947/s470312a_e.htm (consulté le 15.12.05)
29 André Fontaine, op.cit., p. 345.
30 Idem., Ibidem.
31 Idem., Ibidem.
32 Oral Sander, TürkAmerikan İlişkileri 19471965 (Les relations turcoaméricaines), Ankara, Ankara
Üniversitesi S.B.F.Y., 1979, pp. 11&15.
33 Hans J. Morgenthau, A New Policy for the United States, New York, Frederick A. Praeger, 1969, pp.
16&17.
35 Les relations turcoaméricaines 19451980
l’ordre mondial. Morgenthau constata aussi que les États&Unis avaient très
tardivement remarqué que la stratégie militaire américaine poursuivie au Moyen&
Orient, en Asie et en Afrique n’avait pas rencontré de succès, contrairement à
34l’Europe.
Comme nous l’avons indiqué plus haut, la Grèce était stratégiquement plus
importante que la Turquie selon les principes de la doctrine Truman. Si l’objectif
des Américains était davantage d’empêcher l’expansion du communisme en Grèce
et dans toute l’Europe, pour quelle raison ceux&cia ccordèrent&ils une assistance
militaire et économique à la Turquie par le biais de la doctrine Truman ? Le sous&
secrétaire américain Dean Acheson expliqua à la Chambre des Représentants
pourquoi le gouvernement américain avait fourni une assistance à la Turquie :
« Nous sommes obligés de les aider à résoudre leurs problèmes économiques en choisissant la
liberté. […] D’un autre côté, pensezvous que l’assistance américaine aura des effets positifs sur le
moral et le développement interne de la Grèce et de la Turquie ? Je n’exagère pas si je dis que les
effets positifs de cette aide en Grèce et en Turquie seront suivis avec grand intérêt dans une vaste
région allant des Détroits jusqu’à la Mer de Chine. […] Une aide a été accordée à la Turquie
pour éviter une détérioration de sa politique interne qui aurait été due à des contraintes
économiques. Vu plusieurs demandes du gouvernement turc, nous avons donc considéré comme
35nécessaire de leur accorder une aide. »
Le discours d’Acheson montra que derrière l’idée de l’aide américaine à la
Turquie se trouvait aussi la volonté de maintenir le régime gouvernemental en
Turquie. Pour Truman et les responsables du Département d’État, la Turquie avait
besoin d’aide pour se moderniser et maintenir son intégrité territoriale. Truman
considérait cette dernière comme essentielle à la préservation de l’ordre au Moyen&
36Orient.
Revenons maintenant aux raisons principales pour lesquelles la Turquie fit une
demande d’aide auprès du gouvernement américain et signa un traité d’assistance
avec les États&Unis le 12 juillet 1947. Nous pouvons citer trois raisons principales
pour lesquelles la Turquie accueillit l’aide américaine avec satisfaction : les menaces
soviétiques qu’elle subissait, son besoin d’aide économique pour réaliser son
développement, la forte tendance chez les dirigeants politiques et le peuple pour
l’occidentalisation et la modernisation du pays qui accélérait les réformes
37d’Atatürk.
Il est vrai que la victoire des États&Unis durant al Seconde Guerre mondiale fut
considérée par les dirigeants politiques turcs comme le triomphe du système
38démocratique dans le monde. Selon les dirigeants politiques turcs, coopérer avec

34 Congressional Hearings, Committee on Foreign Relations, Senate, 86 the Congress, 1st Session, April
15, 1959, Department of State Publication, Washington D.C., pp. 2&9.
35 Congressional Hearings, 80th Congress, 1st Session on H. R. 2616, p. 5
36 Basic Papers of the Presidents of the United States, Harry Truman, 1947, p. 487.
37 Mehmet Gönlübol (ed.), Olaylarla Türk Dış politikası (Les événements et la politique extérieure turque
(19191965), Ankara, S.B.F Editions, 1969, p. 147.
38 Georges Harris, Troubled Alliance: TurkishAmerican Problems in Historical Perspective, 1945&1971,
Washington and Stanford, American Enterprise Institute for Public Policy Research and the Hoover
Institution on War, 1972, p. 14.
36 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
le monde occidental était le seul moyen pour assurer la sécurité de leur pays. En
effet, la solitude de la Turquie vis&à&vis de Stanlei avait généré un sentiment de
méfiance chez les dirigeants politiques turcs qui ne pouvait pas facilement
39disparaître.
Il semble que la raison principale pour laquelle la Turquie considéra la doctrine
Truman comme « un appareil de sauvetage » était son grand besoin d’aide
économique et militaire. Pourquoi la Turquie a&t&lel été obligée de rechercher une
aide extérieure ? En fait, plusieurs raisons expliquent sa position : pendant la guerre
de libération nationale, alors que la bourgeoisie avait engrangé des gains
commerciaux importants, le pouvoir d’achat des salariés avait diminué.
L’agriculture et l’industrie turque furent touchées par les pertes humaines de la
guerre. Les impôts furent augmentés par le gouvernement afin de pouvoir financer
les dépenses de la défense. Étant donné la menace soviétique, la Turquie avait
appelé un grand nombre de jeunes hommes sous les armes juste après la guerre.
Bien évidemment, cela créa une charge financière supplémentaire pour le budget
national. De plus, la balance commerciale s’était dégradée avec l’augmentation de
l’importation de certaines matières premières, devenues rares au cours de la
40Seconde Guerre mondiale.
En outre, la chute des récoltes agricoles au cours des deux premières années
qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale avait obligé le gouvernement
turc à importer du blé. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les prix à
l’exportation avaient connu une augmentation considérable. Avec la fin de la
guerre, les prix commencèrent à décroître et ainsi, le nombre de biens de
consommation importés connut une forte augmentation. De ce fait, les réserves de
devises du pays fondirent considérablement.
Une autre raison expliquant cette recherche d’aide extérieure de la Turquie fut
que les années de la Seconde Guerre mondiale avaient montré que l’armée avait
ungrand besoin d’armes modernes pour faire face à toute forme de menace venant
41de l’extérieur. Du fait de toutes ces difficultés économiques que nous venons
d’expliquer, la Turquie se retrouva donc de la sorte attirée par l’aide américaine.
Il est vrai qu'une fois arrivé en 1947, la menace soviétique sur la Turquie avait
considérablement diminué. Grâce à l’aide américaine de 150 millions de dollars, la
mobilité de l’armée turque s’était renforcée et elle s’était dotée de nouvelles armes
et d’équipements qui la rendaient plus moderne qu’auparavant. Du fait que cette
aide américaine signifiait le commencement d’une nouvelle coopération engagée
avec les États&Unis, on ne peut pas nier qu’elle ati contribué à créer un sentiment
42de confiance chez les dirigeants politiques turcs.

39 Doğan Avcıoğlu, Türkiye’nin Düzeni (Dün, Bugün, Yarın) (L’ordre de la Turquie; hier, aujourd’hui, demain),
Ankara, Bilgi Basımevi, 1969, p. 263.
40 Oral Sander, op.cit., p. 19.
41 Alfred Michaelis, « The Economy of Turkey : An Account of Postwar Developments », Middle East
Affairs, Vol.IV, Aug&Sep. 1953, p.278; Haluk Cillov, Türkiye Ekonomisi ( Economie turque), Istanbul,
İstanbul Üniversitesi İktisat Fakuktesi Matbaası, Istanbul, 1972, pp. 139&140.
42 George Harris, op.cit., pp. 28&29.
37 Les relations turcoaméricaines 19451980
En ce qui concerne la première réaction de l’opinion publique turque à la
doctrine Truman, nous pouvons affirmer qu’elle fut, la plupart du temps, bien
43accueillie. Néanmoins, la doctrine Truman souleva aussi des inquiétudes dans
44l’opinion publique turque. Il y eut aussi des articles publiés dans des journaux
turcs de gauche qui critiquaient les explications données au Congrès par le
président Truman quant aux précautions à prendre pour savoir si l'assistance allait
être utilisée de manière efficace tout en tenant compte des exigences du
45gouvernement américain. Peu après, l’inquiétude ressentie par certains milieux
turcs fut également perçue par le gouvernement turc. Ce dernier déclara à
l’ambassadeur américain Wilson que si les réserves émises par le gouvernement
américain dans le traité d’assistance comportaient un contrôle sur le pouvoir en
Turquie, il refuserait l’aide américaine. Wilson rassura le gouvernement turc en
46déclarant que son gouvernement n’avait aucune intention de contrôler la Turquie.
Après avoir expliqué la réaction de l’opinion publique turque sur la doctrine
Truman, nous nous arrêtons maintenant, en premier lieu, sur les conséquences de
celle&ci sur les relations bilatérales des deux pasy et, en second lieu, sur son
fonctionnement. Il est nécessaire de rappeler qu’à la suite de longues négociations,
la demande de Truman pour accorder une assistance à la Grèce et à la Turquie fut
ratifiée le 22 mai 1947 aussi bien par le Sénat que par la Chambre des
ème èmeReprésentants en tant qu’acte public des 75 au 80 Congrès (Public Law 75&
47 4880th Congress). Dans le cadre de cet acte, les gouvernements turc et américain
signèrent le « traité d’assistance à la Turquie » le 12 juillet 1947 à Ankara. Ce traité fut
ensuite approuvé par l’Assemblée nationale turque par la déclaration de loi
49N°5123. Quelles furent les conséquences de cette doctrine sur la politique
étrangère turque ? Dans les premières années suivant la signature du traité
d’assistance, les dirigeants politiques turcs considérèrent cette doctrine comme une
coopération étroite établie avec les États&Unis pour faire face à la menace
50soviétique. De ce fait, ils refusèrent tout rattachement à la politique de bloc. A ce
sujet, le ministre des Affaires étrangère turc Necmettin Sadak affirma : « Nous ne
sommes pas pour la politique de bloc. La construction des blocs ne servira ni à l’assurance de la

43 Ayın Tarihi (Revue trimestrielle publiée par le service de presse du Bureau du Premier ministre turc « Histoire du
mois »), N°160, mars 1947, pp.146&162. ;I bid., N°163, juin 1947, pp. 164&174.
44 George S. Harris, op.cit., pp. 26&30.
45 Haluk Ülman, TürkAmerikan Diplomatik Münasebetleri 19391947 (Les relations diplomatiques entre la
Turquie et les ÉtatsUnis 19391947), Ankara, Sevinç Matbaası, 1961, pp.100&101 ; Hüseyin Cahit
Yalçın, « Türkiye’ye Yardım ve Kontrol (L’aide à la Turquie et le contrôle) », Tanin (la revue turque), 23
mars 1947.
46 George S. Harris, op.cit., pp. 27&28.
47 A Decade of American Foreign PolicyBasic Documents, 19411949, (revised editions), Washington, D.C.,
Department of State, 1985, pp. 534&537.
48 An act to provide for assistance to Greece and Turkey.
49 Düstur (série des lois turques), 3. Tertip, Tome 28, pp.1486&1488 cité par Fahir Armaoğlu, op.cit., pp.
162&164.
50 Cumhuriyet (Le journal turc « République »), 21 septembre 1947.
38 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
paix dans le monde, ni à la défense de nos intérêts nationaux. Il n’existe qu’un bloc auquel nous
51sommes sincèrement attachés : les Nations unies. »
Alors qu’au début, les dirigeants turcs n’approuvèrent pas la politique de bloc, à
long terme, ils durent cependant se joindre au bloc occidental. En fait, avec la
doctrine Truman, la Turquie dut abandonner la politique de neutralité qu’elle
poursuivait depuis la fondation de la République et enfin, se rapprocha de
l’Occident. En acceptant la doctrine Truman, un nouvel épisode commençait dans
l’histoire de la Turquie.
Il faut aussi rappeler que le choix du camp occidental par la Turquie pour faire
face aux revendications soviétiques influença longuement sa politique extérieure de
même que sa politique intérieure. L’influence de la doctrine Truman sur la
politique étrangère turque apparut très clairement dans la politique palestinienne de
la Turquie. En fait, cette dernière suivit une politique favorable à la fondation d’un
État arabe indépendant dans la région jusqu’en 1947. Mais, après avoir adhéré à la
doctrine Truman, elle reconnut l’État israélien dix mois après sa naissance et
permit aux Juifs turcs d’immigrer vers ce nouvel État. Cette attitude de la Turquie
marqua le début de la détérioration des relations de cette dernière avec les pays
52arabes.
Une autre conséquence de la doctrine Truman sur la conduite de la politique
étrangère turque fut qu’après 1947, la Turquie tourna le dos à la plupart des pays
d’Asie, nouveaux pays indépendants inclus. Par exemple, en 1949, elle ne participa
pas à la première conférence politique des pays d’Asie durant laquelle le problème
de l’Indonésie fut examiné. La réponse turque à l’invitation à cette conférence est
intéressante à noter. Malgré tout l’intérêt qu’elle portait au problème de
l’Indonésie, en tant que pays européen, elle n’avait pas vocation à participer à une
conférence réalisée avec les pays de l’Asie. Elle cessa ainsi tout liaison avec le
53mouvement Asie&Afrique.
Compte tenu du fait que le « traité d’assistance à la Turquie » du 12 juillet 1947
était un traité bilatéral, il semblait loin d’assurer la sécurité et la défense de la
Turquie car il n’imposait aucune responsabilité au gouvernement américain pour la
défense de cette dernière. En cas d’une éventuelle attaque de l’URSS, la seule
alliance sur laquelle la turquie pouvait compter était l’Alliance franco&britannique
de 1939. De ce fait, après 1947, le seul objectif de la Turquie fut d’établir une
coopération étroite et permanente avec les États&Unis. Dans les années suivantes,
54elle réalisa son objectif en entrant dans l’OTAN.
Sur le plan de la politique interne turque, la doctrine Truman eut des résultats
positifs aussi bien sur le développement des libertés démocratiques que sur la prise
de contrôle du pouvoir militaire par le gouvernement. Il ne fait aucun doute que la

51 Ulus (Le journal turc « Nation »), 23 décembre 1947.
52Mehmet Gönlübol, Haluk Ülman, «Türk Dış Politikasının Yirmi Yılı 1947&1965» (Les vingt années
de la politique extérieure turque), Siyasal Bilgiler Fakültesi Dergisi (Revue de la Faculté des sciences politiques),
Volume .XXI, N°1, Ankara, 1966, p. 160.
53 G. H. Jansen, Nonalignement and the AfroAsian States, New York, Frederick A.Praeger, 1966, p. 85.
54 Oral Sander, op.cit., p. 38.
39 Les relations turcoaméricaines 19451980
coopération engagée par les États&Unis contribua au renforcement des tendances
démocratiques dans le pays. En effet, l’article 3 du traité d’assistance à la Turquie
exigeait une coopération de la Turquie et des États&Unis afin d’assurer
efficacement la diffusion de toutes sortes d’informations aux peuples turcs et
américains concernant l’assistance qui serait accordée à la Turquie. A ce propos, la
Turquie permit à tous les représentants de la presse et de la radio américaine
d’observer librement l’utilisation de cette aide et ainsi, de diffuser toute
information sur ce sujet d’une manière transparente. Par ailleurs, le gouvernement
turc diffusa des informations au peuple turc de manière continue et juste,
concernant l’objectif, la source, le contenu, le montant et le fonctionnement de
55cette assistance. Il semble que cette disposition eut une grande influence sur le
développement de la liberté de la presse en Turquie. Etait&il possible pour la
Turquie de priver sa presse nationale des libertés qu’elle avait récemment accordées
à la presse étrangère ?
Il convient aussi de noter que l’article le plus important du traité d’assistance à la
Turquie du 12 juillet 1947 était le quatrième article dont la référence se trouve dans
la fameuse lettre de Johnson adressée au gouvernement turc en 1964 suite à la
demande de ce dernier d’intervenir à Chypre afin d’assurer la sécurité des citoyens
turcs subissant les agressions des Chypriotes grecs ultra&nationalistes. Lors de la
crise chypriote, ce quatrième article fut différemment interprété par les dirigeants
politiques de chaque pays, ce qui suscita une grande crise dans l’histoire des
relations turco&américaines. Le quatrième article disait : « La République de Turquie ne
pourra pas transférer la propriété de tous les équipements et informations qu’elle aura acquis à
travers l’aide américaine. [ …] Elle ne permettra à quiconque à l’exception de ses officiers, ses
fonctionnaires et ses agents d’utiliser ces équipements et ces informations […] et de les utiliser en
56dehors des objectifs fixés dans le cadre de cette assistance accordée par les ÉtatsUnis. […] »
Ce quatrième article rendait donc impossible toutes utilisations d’équipements
et d’armes acquises par la Turquie grâce à l’aide américaine sauf en cas d’agression
directe du territoire turc venant de l’extérieur. İl est probable que, lors de la
signature de ce traité, les dirigeants politiques turcs étaient quelque peu
inconscients des résultats qui pouvaient en découler. Ici, il faut aussi constater que
les dispositions établies dans ce quatrième article furent également reprises dans les
57autres traités d’assistance militaire signés entre les deux pays après 1947. Ainsi, la
Turquie devint dépendante des États&Unis aussi bien dans le domaine de la défense
que dans le domaine de la politique étrangère.
Nous remarquons aussi d’autres avancées démocratiques dans la vie politique
turque. En juillet 1947, le chef de l’État Ismet İnönü déclara qu’il ne serait plus le
directeur général du Parti républicain du peuple (P.R.P). Pour lui, le chef de l’État
devait assumer un rôle d’arbitrage. De ce fait, il décida d’assumer seulement sa

55 Resmi Gazete (Le journal officiel turc), N° 6699, 5 septembre 1947.
56 Düstur (Les séries des lois turques), III. Tertip, Tome 28, pp. 1486&1488.
57 Baskın Oran, Türk Dış politikası : Kurtuluş Savaşından Bugüne Olgular, Belgeler, Yorumlar (La politique
étrangère de la Turquie : événements, documents, interprétations depuis la guerre d’indépendance turque), Iletişim
Yayınları, 2001, Istanbul, p. 534.
40 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
responsabilité de chef d’État. En septembre 1947, il y eut donc des démissions
dans le cabinet d’İnönü. Dans le groupe du P.R.P, un nouveau bloc politique
« réformiste » majoritairement constitué de jeunes fut établi avec la participation de
plus de quarante membres. Après la démission du Premier ministre Recep Peker le
9 septembre, le nouveau Premier ministre Hasan Saka remplaça les membres âgés
58de l’ancien cabinet par de plus jeunes.
Pareillement à tous ces changements dans la Grande Assemblée nationale de
er Turquie (GAN) et dans le cabinet du 1 ministre, il y eut une modification radicale
59de la structure et du rôle politique des états&majors turcs. En mai 1949, il fallait
que le gouvernement puisse assurer la coordination de toutes les affaires militaires.
Le Parlement turc vota des lois permettant de lier tous les organismes de la défense
nationale au ministère de la Défense nationale et de fonder ainsi « le Haut Conseil
60National de la Défense ». Derrière ce changement politique se trouvait en
première ligne le traité du 12 juillet 1947 signé avec les Américains, qui exigeait que
les affaires militaires fussent réglées par la coordination d’un seul organe politique,
61le gouvernement turc.
En bref, pour la première fois dans l’histoire turque, l’armée se trouva sous la
responsabilité de la gouvernance civile. Sur le plan social aussi, avec la doctrine
Truman, la société turque connut certaines mutations. Avec l’entrée de plusieurs
biens de consommation américains dans le marché turc, les Turcs découvrirent un
nouveau monde et un nouveau mode de vie, l’« americain way of life ». Avec le plan
62Marshall, ce processus de transformation du mode de vie turque s’accéléra.
Avant de passer à l’analyse de l’intérêt stratégique de la Grèce et de la Turquie
dans le cadre de la politique américaine d’endiguement, il faut s’arrêter sur
l’utilisation et le fonctionnement de l’aide américaine par la Turquie. Il est
important de noter qu’en tant que programme d’assistance séparé, l’Acte d’assistance
à la Grèce et à la Turquie qui fut ratifié par le Sénat et la Chambre des Représentants
le 12 juillet 1947 pouvait être considéré comme un traité de courte durée. Oral
Sander, historien turc, constata qu’au cours des neuf mois suivant la ratification de
cet acte, le montant de l’aide accordée à la Grèce et à la Turquie n’avait pas atteint
les 400 millions de dollars. En fait, le montant de l’aide totale avait atteint 337
millions de dollars, la Grèce en ayant touché 268 millions et la Turquie 69 millions.
Selon Sander, alors que 59 % du montant attribué à la Grèce n’avait été utilisé que
pour des objectifs militaires, 100 % de l’aide accordée à la Turquie avait servi au
financement des dépenses militaires. Selon les économistes américains chargés de
conseiller les dirigeants politiques turcs sur l’utilisation de cette aide économique, la
Turquie devait diminuer ses ressources humaines employées dans ses forces

58 Ayın Tarihi (Revue trimestrielle publiée par le service de presse du Bureau du Premier ministre turc « Histoire du
mois »),, N°166, septembre 1947, pp. 5&6.
59 L’article 9 de la Loi du 3 mars 1924 dont le N° est 429, Düstur (Les séries des lois turques), III.
Tertip, Volume. 5, 2, édition, p. 320.
60 Voir les lois ratifiées par la GAN le 30 mai 1949, Düstur (Les séries des lois turques), III. Tertip,
Volume 30, p.1077&1078.
61 Oral Sander, op.cit., p. 40.
62 Baskın Oran, op.cit., p. 537.
41 Les relations turcoaméricaines 19451980
armées tout en modernisant ces dernières pour améliorer sa situation économique.
Suivant les conseils des économistes américains, l’aide américaine fut davantage
utilisée en Turquie pour l’achat de nouvelles armes, la formation des forces
63militaires, la réfection des aéroports et la construction et la réparation des routes.
En avril 1948, ce programme d’assistance fut décidé dans le cadre de l’Acte
d’assistance extérieure (Foreign Assistance Act) mis en vigueur le 3 avril 1948.
Avec la mise en œuvre de cet acte, l’aide accordée à la Grèce et à la Turquie passa
ainsi sous la responsabilité de l’administration de la Coopération économique
(ECA), récemment fondée. Cet Acte d’assistance extérieure constitua le premier
programme d’aide extérieure mis en œuvre par les États&Unis pour assurer une aide
64directe aux pays sortis très affaiblis de la Seconde Guerre mondiale. Avec cet
acte de coopération économique, le gouvernement américain décida également
65d’accorder une nouvelle aide de 255 millions de dollars à la Grèce et à la Turquie.
L’aide américaine accordée à la Turquie jusqu’en 1949 fut essentiellement utilisée
66dans les domaines suivants :

Tableau 1.1. Aide militaire américaine accordée à la Turquie (1947&1949 )

Les dépenses Montant
Armée de Terre 81.6 millions de dollars
Armée de l’Air 43.8 millions de dollars
Marine 22.1 millions de dollars
Construction de Routes 5.0 millions de dollars
Total aide militaire 152,5 millions de dollars

Ainsi, nous comprenons aisément qu’entre 1947 et 1949, le montant de l’aide
américaine qui incluait également le montant de l’aide militaire accordée dans le
cadre de la doctrine Truman ait atteint 152,5 millions de dollars. La plus grande
partie de cette aide fut utilisée pour assurer la modernisation des armées de terre,
de l’air et de la marine. Le reste de l’aide, c’est&à&dire 5 millions de dollars, fut
utilisé pour la construction de routes dans la région se trouvant entre le sud des
montagnes du Taurus et le port d’Iskenderun (Alexandrette). Pour les Américains,
cette ligne d’importance stratégique allant des montagnes du Taurus jusqu’à

63 William A. Brown, Jr., Redvers Opie, American Foreign Assistance, Washington D.C., The Brookings
Institution, 1953, p. 442.
64 Ibid., pp. 442445.
65 A Decade of American Foreign Policy, op.cit., p. 1267.
66 U.S. President, Eight Report to Congress on Assistance to Greece and Turkey, 30 June 1949, U.S.
Department of State Publication, N°3674, pp.11&12, icte par William A. Brown, Jr., Redvers Opie,
op.cit., p.442.
42 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
Iskenderun était le meilleur point de défense contre une éventuelle attaque de
67l’URSS.
Comme l’indique Baskın Oran, universitaire turc, une grande partie des
équipements militaires américains envoyés sans contrepartie financière à la Turquie
dans le cadre de la doctrine Truman provenaient de l'arsenal de la Seconde Guerre
mondiale mais ils demeuraient plus modernes que ceux déjà possédés par la
Turquie. Cependant, ces équipements militaires envoyés en Turquie nécessitaient
des frais d’entretien importants, ce qui par conséquent ne permettait pas une
réduction significative des dépenses militaires et ainsi, constituait une contrainte
financière lourde pour le budget national. Il faut aussi rappeler que les pièces
détachées pour ces équipements ne pouvaient être fournies que par les Américains.
Après 1948, avec la forte augmentation des importations turques en provenance
des États&Unis, associé à la pénurie du dollar, lab alance du commerce extérieur
68turque s’est dégradée. Cela conduisit à un déséquilibre qui obligea le
gouvernement turc à demander régulièrement une aide économique auprès des
États&Unis.
En 1949, le Sénat américain ratifia un « acte d’assistance pour la défense mutuelle »
(Mutual Defense Assistance Acte) qui fut mis en application le 6 octobre 1949 et ainsi
déclara vouloir accorder une aide militaire de 500 millions de dollars aux pays
d’Europe de l’Ouest qui étaient également membres de l’OTAN, récemment
69fondée. Alors que la Turquie et la Grèce n'avaient pas encore adhéré à l’OTAN à
cette date, les Américains décidèrent d’accorder une aide à ces deux pays dans le
cadre de l’Acte d’assistance pour la Défense Mutuelle. Par la suite, ils créèrent un fonds
séparé d’un montant de 211.370.000 millions de dollars pour pouvoir assister la
Grèce et la Turquie. Il est nécessaire de noter que jusqu’à son entrée dans l’OTAN,
la Turquie continua de recevoir l’aide militaire américaine par le biais de ce fonds
70séparé dans le budget fixé pour l’Acte d’assistance pour la défense mutuelle.
Sur ce point, il faut aussi parler des difficultés qui purent apparaître lors de la
collecte d’informations sur les montants exacts des différents programmes
d’assistance économique ou militaire accordés par les États&Unis aux différents
pays. Dans le cas de la Turquie, la même difficulté existe aussi. L’existence de
plusieurs programmes d’assistance et de projets américains attribués par les États&
Unis à celle&ci rendit notre recherche très difficlie, notamment sur le montant exact
de ces aides et sur les conséquences des différentes aides américaines sur
l’économie turque.
En fait, il y avait deux considérations américaines concernant la Grèce et la
Turquie dans leur stratégie d’endiguement. La force militaire n’était pas pour les

67 George Kirk (ed.), Survey of International Affairs, Middle East, 194550, London, Royal Institute of
International Affairs, Oxford University Press, pp. 39&40.
68 Baskın Oran, op.cit., pp. 535&536.
69 st st Mutual Defence Assistance Act, Public Law 329, 81 Congress, 1 Session, in A decade of American
Foreign Policy, op.cit., pp. 1356&1364.
70 Documents on American Foreign Relations, Vol.XII, New York, Published for the Council on Foreign
Relations by Harper and Brothers, 1950, p. 226.
43 Les relations turcoaméricaines 19451980
Américains une assurance suffisante contre l’expansionnisme soviétique et leur
relation avec la Méditerranée Orientale obéissait à une deuxième considération :
rendre ces pays économiquement stables pour leur enlever tout désir d’un geste qui
paraissait aux américains celui du désespoir, le basculement politique dans le
communisme. C’est d’ailleurs, à l’époque, l’idée maîtresse de la politique américaine
que d’aider les pays à rétablir leur économie et de leur apporter une stabilité
politique. Nous constatons qu'en vérité, cette approche américaine eut des
conséquences paradoxales en Grèce et en Turquie. Certes, grâce à l’aide militaire et
financière accordée à ces deux pays dans le cadre de la Doctrine Truman, leurs
économies purent à nouveau respirer. Cependant, il est très difficile de dire que les
millions de dollars apportèrent à la Turquie et à la Grèce une stabilité politique
dans les années qui suivirent la déclaration de la Doctrine Truman.
Par conséquent, la doctrine Truman constitua un tournant historique dans les
relations turco&américaines. Comme la plupart des historiens l’indiquent, cette
mesure lancée par Truman marqua le début véritable du bras de fer de la guerre
froide. Porta&t&elle ses fruits en Turquie ? Les cnoséquences économiques, sociales
et politiques qui en découlèrent furent paradoxales et encore discutables. En
bénéficiant de cette assistance militaire américaine qui deviendrait dans le futur
l’instrument le plus important de la politique étrangère américaine envers les autres
pays européens, la Turquie ne tourna pas seulement une nouvelle page dans ses
relations politiques, économiques et militaires avec les États&Unis, mais elle le fit
aussi avec les pays du vieux continent européen.
Dans la section suivante, nous traiterons du plan Marshall et du processus de
participation de la Turquie à ce plan. De plus, nous analyserons à quel point le plan
Marshall influença le fil des relations turco&amérciaines dans les années 1950 et
1960.

2- Le plan Marshall et la Turquie

Dès l’hiver 1947, la situation économique et sociale de l’Europe occidentale
s’aggrava. Comme le souligna Elisabeth du Réau dans son ouvrage L’Idée de l’Europe
eau XX siècle, « à de rares exceptions près, l’Europe occidentale se trouve, au début de 1947,
« au bord du gouffre ». Elisabeth du Réau constata, en effet, que l’existence de grands
déséquilibres extérieurs dans l’économie européenne était à l’origine de la mauvaise
situation économique de l’Europe. Le déficit collectif de la balance des paiements
71était également accompagné d’un déficit en termes de dollar.
Les États&Unis, quant à eux, sortirent de la Seconde Guerre mondiale avec le
statut de superpuissance mondiale possédant plus des 3/4 du stock d’or mondial.
Face à cette position américaine, les pays européens auraient souhaité le maintien
du Prêt Bail. L’Europe était considérablement touchée par les difficultés
72économiques et par les ruines causées par les bombardements. La dégradation

71 e Elisabeth du Réau, L’idée de l’Europe au XX siècle, Paris, Éditions Complexe, 1996, p. 143.
72 Ibid., p. 144.
44 Les relations turcoaméricaines de la deuxième guerre mondiale jusqu’en 1960
des conditions économiques et sociales en Europe, plus particulièrement en
Grande&Bretagne, en France et en Italie, ainsi que l’influence communiste
importante dans ces deux derniers pays faisaient l’objet d’une vive préoccupation à
73Washington.
Il est évident que la doctrine Truman avait une portée pratique très limitée.
Toutefois, cette doctrine ne fut pas sans effets sur l’accroissement du déséquilibre
commercial entre les États&Unis et les autres pays industrialisés. Comme le
notèrent les auteurs de l’ouvrage La Loi des géants, « les monnaies européennes
s’effondraient face au dollar, ce qui renforçait la dépendance financière de ces pays impérativement
contraints à acheter aux ÉtatsUnis leurs équipements et leur ravitaillement : le « dollargap »
74(pénurie de dollars) était estimé à l’époque à environ 9 milliards de dollars ». Dans un tel
contexte, les États&Unis se sentaient seuls dans luer prospérité. Selon les propres
termes de Pierre Mélandri, « la prospérité de l’Europe s’avérait une condition sine qua non de
75la sécurité de Washington ».
Dans ces circonstances s’ouvrit à Moscou, le 10 mars 1948, une nouvelle
session de la conférence des ministres des Affaires étrangères dont l’objet principal
était de pouvoir régler la question allemande. Le 24 avril, après six semaines de
délibérations, la conférence de Moscou s’acheva sans progrès concret sur la
question allemande et autrichienne. A l’occasion de la conférence de Moscou, le
secrétaire d’État américain George Marshall visita l’Europe et remarqua ainsi les
effets des destructions de la guerre sur la situation économique et sociale des pays
européens. Il était face à une réalité bien concrète : la situation de l’Europe se
76détériorait.
Au retour de Moscou, George Marshall demanda donc à George Kennan &qui
était son nouveau directeur de la planification politique de continuer à examiner la
réflexion récemment engagée par le StateWarNavy Coordinating Committee
(SWNCC) sur les pays pouvant requérir une aide similaire à celle envisagée pour la
Grèce et la Turquie. Le 16 mai, Kennan fit part au président Truman de la nature
de cette aide : selon lui, elle devait faire l’objet d’un accord préalable avec la
Grande&Bretagne afin que cette dernière puisse résoudre ses problèmes. Cette aide
accordée aux pays européens devait aller de pair avec les efforts des nations
concernées. Elle se basait sur un large programme qui durerait de quatre à cinq ans.
Ce programme soutenait l’intégration politique des pays de l’Europe de l’Ouest et
devait également bénéficier à la Tchécoslovaquie et aux autres pays dans l’orbite
soviétique. Les zones d’occupation en Allemagne et en Autriche devaient
77également participer à ce large programme.

73 Pierre Mélandri, Les ÉtatsUnis et l’Europe...op.cit., p. 17.
74 Ibid., p. 171.
75 Pierre Mélandri, op.cit., p. 19.
76 FRUS 1947, vol. III, pp. 221&222.
77Idem., Ibidem et voir également Lord Ismay (General secretary of Nato), Nato The First five years 1949
1954, Bruxelles, NATO publications, 1955. Disponible sur :
http://www.nato.int/archives/1st5years/chapters/1.htm (consulté le 01.09.07)
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