//img.uscri.be/pth/7d9e5f026d66f7976c8d03a48e5bd68ab8212708
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 25,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les réseaux de renseignements franco-polonais

De
411 pages
En 1939, la France accueillait le Gouvernement polonais en exil, et les troupes polonaises combattirent sans faille durant la Campagne de 1940 aux côtés de la France. A l'annonce de la demande d'Armistice, le Gouvernement polonais rompit avec la France du Maréchal Pétain et partit se réfugier à Londres pour y continuer la lutte contre l'Allemagne nazie. Les officiers polonais implantèrent des réseaux de résistance sur le territoire français et de nombreux Français, refusant la défaite, répondirent à leurs propositions de combat en commun. Leur activité perdura tout au long du conflit.
Voir plus Voir moins

LES RESEAUX DE RENSEIGNEMENTS FRANCO-POLONAIS
1940-1944

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8157-8 EAN : 9782747581578

JEAN MEDRALA

LES RESEAUX DE RENSEIGNEMENTS FRANCO-POLONAIS
1940 - 1944

Réseau F, Marine, Famille - Interallié, Réseau F2, Etoile,

PSW - Afrique,Enigma- Equipe300, Suisse 3

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

En couverture: 1941, les trois alliés en Ecosse entourés par des officiers britanniques, le général Sikorski, le Premier britannique Winston Churchill et le général de Gaulle. (Avec l'aimable autorisation du Polish Institute and Sikorski Museum de Londres, janvier 2004).

En hommage à ces milliers defemmes et d'hommes qui, à partir de juillet 1940, s'engagèrent dans le Réseau F2, pour continuer la lutte contre l'occupant.

Ku czci tych tysiecy kobiet i mezczyzn, ktorzy od lipca 1940 r. zaangazowali sie w ruch oporu F2, aby kontynuowac walke przeciwko zaborcl.

1.Les lecteurs polonais voudront bien excuser l'absence des signes diacritiques en usage dans l'orthographe des mots polonais.

Préambule

L'Histoire de la Pologne est un long combat pour l'indépendance et la Liberté. Son Histoire est étroitement liée à celle de la France. Après le conflit le plus meurtrier qu'ait jamais connu le monde de 1939 à 1945, aucun récit d'ensemble n'avait été fait des combats de la Résistance Polonaise en France. Dès le début de l'oppression nazie en 1939-1940 les Polonais et les Français ont été étroitement associés dans leur lutte. C'est leur histoire que nous découvrons ici. Pour nous la faire connaître, Jean Medrala a réalisé un travail de bénédictin, il a rassemblé les pièces éparses d'un vaste puzzle où des centaines d'acteurs ont inscrit leur nom et leur destin dans le récit de cette résistance commune. Ce qui fait l'originalité de l'ouvrage c'est la révélation, preuves à l'appui, que les réseaux de renseignements Polonais furent les premiers à fonctionner après l'invasion ennemie de la France. Parmi les grands réseaux qui rassemblèrent les combattants de la liberté - C.N.D., Alliance, OCM Centurie, notamment - le réseau F2 et sa nébuleuse, (les six réseaux qui lui étaient associés) fut le plus important par le nombre des résistants engagés et en tout les cas le premier en date. Avant même, que les premiers agents de la France Libre envoyés par le Général de Gaulle et ceux du S.O.E. britannique n'arrivent en France une première liaison radio de la Résistance polonaise en France avait été établie, le 22 août 1940 depuis Toulouse, le 15 septembre 1940 depuis Marseille. Ce rappel situe l'importance du Réseau F2 initié par les Polonais. Dès la fin de l'année 1940 le réseau comptait déjà 162 résistants dont 95 Français; il en comptera plus de 2.500 homologués fin 1944, après la libération. On sait quel fut le rôle déterminant de la radio dans la Résistance. Une véritable mythologie s'est cristallisée sur ce sujet, elle porte le plus souvent sur les messages; on oublie de parler des opérateurs eux-mêmes et du matériel dont ils disposaient à l'époque. Les premiers équipements utilisés par la Résistance étaient lourds, encombrants et de manipulation difficile. Ce sont des postes miniatures construits par des Polonais, de dimensions et de poids réduits qui vinrent rapidement les remplacer. Le fameux colonel REMY qui fut le fondateur et le chef du réseau CND « Confrérie Notre Dame» a pu dire en toute connaissance de cause qu'un 7

opérateur radio ne « durait» pas plus de trois ou quatre mois avant d'être arrêté. Parmi ces « soutiers de la gloire », héros inconnus bien souvent, beaucoup ont appartenu au réseau Franco-Polonais. Dans ce type de combat clandestin les Polonais étaient passés maîtres. Ils avaient deux atouts en mains: la connaissance des codes secrets allemands, que des mathématiciens polonais hors pairs avaient réussi à décrypter. Ils disposaient aussi d'opérateurs radio, professionnels très exercés. C'est grâce pour une grande part aux machines à déchiffrer « ENIGMA» que la bataille de l'Atlantique, pendant laquelle de 1940 à 1943 des milliers de tonnes de navires furent coulés, a été gagnée par les Alliés. « Dans ce combat mortel le dernier bastion du monde libre a tenu grâce aux renseignements de la Résistance» (Winston Churchill). L'expérience des officiers du Chiffie Polonais a été précieuse pour former les opérateurs radio et pour assurer les liaisons clandestines. Parmi toutes les contributions héroïques des Polonais - combat des maquis en France et combat de la Libération - celles des premiers temps de la résistance sont les plus éminentes. Elles ont justifié pleinement la décision du gouvernement du général de Gaulle d'assimiler à part entière les résistants polonais au statut des résistants fiançais. C'est cette aventure partagée que nous raconte Jean Medrala. Il a recherché les sources et les témoignages, il les a découverts en France et dans les archives étrangères. En les intégrant dans I'Histoire il a fait œuvre de Vérité et de Justice. Ce n'était ni simple, ni trop tardif. Aujourd'hui nous sommes ensemble dans l'Europe et nous sommes partenaires à part entière dans cette Union. La guerre, les combats de la Résistance, la Libération en France nous les avons faits la main dans la main. II aura fallu plus d'un demi-siècle pour que nous puissions la tendre à nouveau à la Pologne amie qui n'a jamais cédé, ni plié, ni renoncé. Nous aurons eu raison de résister ensemble pour notre indépendance. François Bouchet!
« Pour notre liberté et la vôtre» DLA NASZEJ WOLNOSCI I WASZEJ (Mémorial du Mont Cassin 1944)

I. François Bouchet fut Vice-président du Conseil Général des Deux-Sèvres. Il est actuellement Président du Conservatoire de la Résistance et de la Déportation des Deux-Sèvres, de Thouars. 8

Introduction

Quel fut le rôle des réseaux de renseignements franco-polonais dans la Résistance sur le sol français durant la Seconde Guerre mondiale? Lorsque l'on pose cette question, la réponse n'est pas spontanée; elle est même inexistante dans la plupart des cas. Particulièrement conscients de ce déficit de mémoire et soucieux de combler cette lacune, deux anciens Résistants, Stanislas Lucki du Réseau F2 et François Bouchet du Réseau OCM1,me sollicitèrent, il y a trois ans déjà, pour accomplir un travail de recherche sur ces réseaux, puis procéder à la rédaction d'un historique2. N'étant ni historien et encore moins écrivain, j'ai néanmoins accepté de m'impliquer dans ce travail de documentation afin de rendre hommage à l'action de ces Résistants polonais et français de la «toute première heure» et de contribuer à tirer de l'oubli de l'Histoire cette remarquable épopée franco-polonaise. Au fur et à mesure de l'avancement de mes recherches, j'ai rapidement pris conscience du large éventail des faits historiques que j'allais devoir étudier ainsi que de l'importance du travail à accomplir, mais il était trop tard pour reculer... Une fois «embarqué» dans cette aventure, il m'a semblé qu'il serait pertinent de rendre public ce récit dans le courant de l'année 2004. En effet cette année-là, seront célébrées: les :Fetescommémoratives du 60ème anniversaire du Débarquement des Alliés sur le sol français et les festivités franco-polonaises programmées à l'occasion de la «Saison polonaise» en France. La première tâche fut de trouver de la documentation et des archives concernant ces réseaux, puis de pouvoir y accéder. Je pus très vite constater que les publications éditées sur ces thèmes étaient peu nombreuses et que les articles trouvés n'abordaient ce sujet que d'une
I. Organisation Civile et Militaire, Secteur des Deux-Sèvres. Ce réseau comme d'autres (CND) fut animé dans le Sud-Ouest par le Docteur Daniel Bouchet. 2. Je fus également sollicité dans ce but par M. BLICHARCZYK de l'Association du Musée de l'Armée Polonaise en France. 9

façon très ftagmentaire. Dans ma progression, je découvris que ces réseaux de Résistance ftanco-polonais furent nombreux et agissaient sur tout le territoire ftançais métropolitain et en Aftique du Nord, qu'ils avaient aussi implanté des antennes en Belgique, en Italie et en Suisse. Huit réseaux sont recensés, dont certains furent créés dès les premières semaines qui suivirent l'armistice par le Service de Renseignement polonais dépendant du gouvernement de la Pologne libre en exil à Londres. Il convient de citer: le Réseau F, Marine, Famille-Interallié, Réseau F2, Suisse 3, Enigma Equipe-300, Etoile et le Réseau PSW Aftique qui contribua à la réalisation du débarquement des Alliés en Aftique du Nord. Concernant les fonds d'archives, ma joie fut grande lorsque je découvris aux Archives Nationales l'existence de fonds privés concernant l'un de ces réseaux. Ceux-ci avaient été rassemblés après la Libération par l'Amicale du Réseau F2, mais l'accès m'en fut refusé. Poursuivant néanmoins ma démarche, il me fut possible de consulter aux Archives Nationales les fonds du Comité d'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale concernant le Réseau F2 ainsi que d'autres fonds privés. Je pus également obtenir l'accès à certains fonds du Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT) de Vincennes, dont notamment les fonds du colonel Paillole3. J'obtins enfm, véritable cerise sur le gâteau, l'autorisation de consulter, au Bureau Résistance du SHAT de Vincennes, les fonds concernant la liquidation administrative des combattants ftançais et polonais du Réseau F2, ainsi que leur reconnaissance au titre des Forces Françaises Combattantes. Un fichier de quelque 2.800 noms de Résistants put ainsi être établi et il constitua le socle de référence sur lequel je pris appui pour l'étude historique de ces réseaux. Au Polish Institute and Sikorski Museum de Londres, il m'a été possible de consulter les rapports d'activité des différents chefs de ces réseaux, ainsi que les documents relatifs à la procédure de remise des réseaux du SR polonais aux autorités ftançaises des Services Spéciaux après la Libération. L'appellation de «Réseau F2» fut donnée après la fin de la guerre, par les autorités ftançaises, aux réseaux qui agirent en France et qui dépendaient du Service de Renseignement polonais de Londres4. Le Réseau F2 fut homologué en septembre 1946 par les Forces Françaises Combattantes, en tant que réseau de Résistance ftançais. Cette

3. Ancien chef du contre-espionnage français dans les années 1940-1944. 4. Sauf les Réseaux PSW-AITique et Enigma Equipe-300, qui firent l'objet de liquidations administratives séparées. 10

reconnaissance s'appuya sur le récit d'un historique écrit à Londres5 quelques semaines auparavant et approuvé par de nombreux responsables
de ce réseau6.

Je pensais pouvoir utiliser cet historique comme document de référence pour écrire mon récit, jusqu'au moment où je découvris dans un fonds d'archives la présence d'un autre historique publié, lui, en 1976 et qui infirmait d'une façon notoire le contenu du précédent. Ce dernier historique fut publié à la suite de nombreuses controverses et d'une très longue polémique entre anciens Résistants de ce réseau. Loin de m'aider, ce dernier document m'obligea alors à procéder à l'analyse des différents points de vue et des faits mentionnés dans ces deux écrits. Ensuite, il m'a fallu reconstituer l'histoire des faits contestés sur la base des rapports d'activité émis par les chefs de réseaux successifs. Dans ce récit, le lecteur apprendra que la naissance des réseaux polonais en France fut la conséquence d'un triple refus des Polonais. Ceux-ci avaient participé à la campagne militaire de 1940 en France en tant qu'armée alliée et furent accablés à l'annonce de l'ouverture des négociations d'armistice par la France. TIsrefusèrent alors d'être inclus dans les conditions d'armistice, de déposer les armes et de proroger l'alliance ftanco-polonaise avec la France du maréchal Pétain. Le gouvernement polonais en exil en France rompit ses relations avec le gouvernement du maréchal puis, accompagné de dizaines de milliers de soldats, s'embarqua pour l'Angleterre pour y continuer la lutte contre l'Allemagne. Dans l'un des chapitres, il sera montré comment, depuis Londres, le gouvernement de la Pologne hore organisa sur le territoire ftançais ses premiers réseaux de Résistance en s'appuyant sur les milieux de la diaspora polonaise qui y était établie ainsi que sur les militaires polonais qui n'avaient pas pu quitter à temps le territoire ftançais. Pour les Polonais, la Résistance à l'occupant était un état d'esprit normal; ils agissaient ainsi par atavisme, eux dont le pays était occupé, encore récemment, sans discontinuité durant 125 ans. Il sera ensuite expliqué comment l'action clandestine des Polonais se mit en place dans l'Hexagone, et comment les premiers officiers polonais agirent pour entraîner dans leur combat les premiers Résistants ftançais. Dès le 15 juillet 1940, ils trouvèrent un écho favorable auprès des patriotes ftançais qu'ils approchaient. Des femmes
5. Cet Historique a été rédigé par Vincent Jordan-Rozwadowski (Pascal). Ce fut un ouvrage consensuel approuvé notamment par le colonel Gano, Chef du 2° Bureau polonais. 6. Historique qui fut publié, avec quelques modifications de forme, en 1952 par la Revue Historique des Armées. Il eut le mérite de contribuer à faire connaître, à son époque, le Réseau F2. 11

et des hommes se joignirent à eux sans hésiter pour refuser l'humiliation de la défaite, puis ensuite le déshonneur de la Collaboration. Cette osmose de combattants appartenant aux deux nations allait bientôt permettre de constituer le premier, puis le plus important réseau de renseignements de la Résistance ftançaise. Plusieurs chapitres feront le point sur la vie des différents réseaux ftanco-polonais, leur naissance, les succès enregistrés, mais aussi les drames vécus du fait de trahisons, les arrestations, les exécutions et les déportations. Il sera souligné comment ce réseau put subsister durant quatre années d'Occupation en continuant toujours à se développer. Les terribles coups de bélier des différentes polices ftançaises, allemandes et italiennes n'arriveront pas à le détruire. D'autre part, il sera aussi documenté comment, après la Libération, ce réseau fut repris dans son intégralité et avec tous ses moyens et ses capacités de transmission par les Services Spéciaux ftançais, afin de participer à la reconstitution de la légalité ftançaise républicaine. Enfin soulignons que ce récit est inédit de par les faits historiques relatés et de par ses acteurs. En effet nous avons choisi de privilégier les actions menées par des combattants anonymes, des sans-grades et des étrangers, car il a été constaté que c'était parmi eux que se recrutèrent les fondateurs de la Résistance. Nous en citons le plus grand nombre possible (plus de 600), au risque de rendre la lecture de ces longues listes parfois fastidieuse. Mais après tout, il s'agit bien ici de leur rendre hommage. Le lecteur apprendra que nombre d'entre eux entrèrent en clandestinité active dès le mois de juillet 1940, répondant tout simplement à un devoir moral. Ils furent de ce fait des Résistants de la «toute première heure », mais ont été cependant, une fois la guerre terminée, des oubliés de l'Histoire de la Résistance de notre pays.

12

PREMIERE PARTIE

LE REFUS DE L'ARMISTICE L'IMPLANTATION DE LA RESISTANCE POLONAISE EN FRANCE
Juillet - septembre 1940

Le ressort secret qui fait naître le Résistant c'est l'honneur. Il est contraire à l'honneur d'accepter la défaite avant de s'être battu jusqu'à ses dernières forces. Henri Michel]

1. La Guerre de l'ombre, p.264

CHAPITRE 1

Le fondement de la Résistance polonaise en France

Le combat de l'armée polonaise en France

En ce mois de juin 1940, toutes les unités opérationnelles de l'armée polonaise libre sont engagées contre les Allemands sur les ftonts de la Campagne de France. Forte de 80.000 hommes, elle fut reconstituée en France par son chef, le général Sikorski. Elle combat en tant qu'armée alliée, et sous ses propres drapeaux. Le général Sikorski assume également la fonction de chef du gouvernement de la République polonaise réfugié en France. La IreBrigade du Nord (podhale) était engagée en Norvège dans le corps expéditionnaire ftançais placé sous le commandement du général Béthouart; elle contribua dans ce cadre à reprendre Narvik aux Allemands. A la suite des informations alarmantes en provenance de France, les Alliés évacuèrent Narvik et, le 6 juin, la Brigade polonaise rembarquait en urgence pour la France pour venir prêter main forte sur le Front Ouest. Elle débarqua à Lorient le 16 juin 1940 et dès son arrivée recevait l'ordre de prendre position sur le Couesnon pour constituer un barrage de protection de la Bretagne contre l'avance des troupes du général Rommel. Ce barrage fit face jusqu'au 18 juin, en dépit de l'ouverture des négociations d'armistice, annoncée le 17juin par le maréchal Pétain. La 1re Division Polonaise de Grenadiers fut affectée au 20èmeCorps d'Armée dans la région de Lunéville. Elle reçut le 14 juin la mission de couvrir la retraite de ce Corps d'Armée, dont elle s'acquitta avec succès, au cours de violents combats particulièrement sanglants qui durèrent jusqu'au 20 juin.
La 2ème Division Polonaise de Chasseurs fut affectée au 4Sème Corps

d'Armée pour participer à la défense de la trouée de Belfort. Le 16 juin, l'avance ftacassante du groupement mécanisé allemand du général 15

Gudérian brisait les lignes françaises des Ardennes et fonçait vers le sudest en direction de Pontarlier-Belfort. La 2èmeDivision se trouva prise à revers et enfermée dans la grande boucle du Doubs. Elle fit face jusqu'au 19juin, puis se retrouva coupée de sa base arrière et à court de munitions. La 10ème Brigade Blindée polonaise fut engagée précipitamment à partir du 12 juin dans la région d'Epernay. Elle y reçut la mission de couvrir le repli de la 45èmeDivision d'infanterie, ce qu'elle fit en menant ses combats jusqu'au 17 juin, date à laquelle elle se retrouva à court de carburant. L'aviation polonaise a été engagée dès le 10 mai dans la campagne de France. Elle constituait une division forte de 8.000 hommes, et son groupe de chasse abattit 52 avions allemands. Elle mena son combat jusqu'au 18 juin et réussit ce même jour à abattre son dernier avion allemand dans le ciel de Rochefort. La 3ème Division Polonaise était en cours de constitution à Coëtquidan. Elle prit néanmoins position, avec ses jeunes recrues du Nord dans la région du Couesnon. La 4ème Division Polonaise, de son côté, terminait sa formation et était en cours d'armement dans la région de Parthenay sous le commandement du général Drezer.

incomplètement rméeset habillées,aux côtés de la 1re BrigadePolonaise a

Le refus de l'armistice Après l'occupation de Paris, le gouvernement polonais, à la suite du gouvernement français, fit route à son tour le 16 juin, pour se replier à Libourne. L'annonce de la demande d'armistice faite le 17juin 1940 par le maréchal Pétain frappa de stupeur tous les responsables politiques polonais ainsi que les chefs militaires de son armée. Pour eux, cette demande d'armistice n'avait aucun sens; ils étaient venus en France pour reconstituer leur légitimité gouvernementale ainsi que leur armée. Jusqu'au dernier moment, le général Sikorski n'avait jamais cru à l'effondrement de la France et il était persuadé que ses dirigeants allaient momentanément se replier en Afrique du Nord au sein de l'Empire, immense et intact, pour y reconstituer ses forces et reprendre le combat. Le général Sikorski n'accepta pas l'idée de l'armistice, car il voulait continuer le combat contre l'Allemagne et, en tant que chef d'un pays allié de la France, il n'en avait pas été informé. Il refusa énergiquement d'obéir aux ordres de l'état-major français qui lui demanda de replier toutes ses 16

forces de l'ouest en direction de Saintes, après avoir constaté que le commandement uançais avait englobé l'effectif des troupes polonaises dans cette capitulation. L'après-midi de ce même jour, le président de la République polonaise demanda l'asile politique au gouvernement anglais puis, l'accord obtenu, s'envola pour Londres avec une partie de son gouvernement. Pour la Pologne, sa légitimité nationale allait ainsi survivre à l'étranger pour la deuxième fois en moins d'un an. Le 18juin, le général Sikorski se rendit à Libourne pour y rencontrer le maréchal Pétain. Durant cette entrevue, il informa le maréchal de la volonté de son gouvernement de ne pas déposer les armes et de sa décision de continuer la lutte aux côtés de la Grande-Bretagne. Avec cette demande d'armistice, la France ne respectait pas son engagement du 4 septembre 1939 qui stipulait « de ne conclure d'Armistice ou de traité de paix que d'un commun accord avec le gouvernement polonais »1. Il lui demanda aussi de pouvoir bénéficier de l'aide de la Marine uançaise pour évacuer les troupes polonaises vers la Grande-Bretagne. Le responsable du gouvernement uançais prit acte des décisions du général Sikorski, mais n'accorda pas l'aide demandée pour l'évacuation des troupes. A la suite de ce refus, Sikorski télégraphia à Winston Churchill pour l'informer de la volonté de son gouvernement de continuer le combat, et lui demander l'aide nécessaire pour procéder à l'évacuation des quelque 40.000 soldats polonais qui se trouvaient dans l'Ouest de la France. Le 19juin, Sikorski s'envola de Bordeaux pour Londres à bord d'un avion britannique venu le chercher et, sitôt sur place, il y rencontra le Premier ministre britannique. Au cours de cette conférence, les deux hommes d'Etat confirmèrent leur volonté commune de continuer la lutte depuis l'Angleterre contre l'agresseur allemand. Winston Churchill donna également son accord pour la mise en œuvre de l'évacuation vers l'Angleterre du plus grand nombre possible de soldats polonais. Ce même jour, un communiqué radio du général Sikorski était transmis depuis Londres à tous ses chefs d'unités pour les informer de sa décision de poursuivre la lutte et les inviter à gagner les ports du littoral uançais afm de s'embarquer pour l'Angleterre. Pour les unités engagées sur le uont Est, il invita les chefs militaires à dissoudre leurs unités et tenter par petits groupes de uanchir les lignes ennemies pour rejoindre les ports du Sud-Ouest ou passer en Suisse, afin de ne pas être incluses dans les conditions d'armistice2.
I.Yves Beauvois, Les relations Franco-polonaises pendant la Drôle de Guerre, p.155. 2. Pobog-Malinowski, « Wojskowy i Konspiracyjny wysilek Polski we Francji» (Combats et clandestinité en France). 17

Le refus de rendre les armes

Sur le sol ftançais, pendant que le maréchal Pétain, depuis le 17juin, se soumettait aux conditions allemandes, les unités polonaises engagées continuèrent loyalement le combat jusqu'aux limites extrêmes de leurs ressources. Le 19 juin, le général Maczek, chef de la Brigade Blindée, reçut l'ordre de ftanchir la Loire à Orléans. TIy parvint avec ses troupes mais, constatant que cette ville venait d'être occupé, il procéda alors à la dissolution de son unité dans la région de Jargeau. L'ordre fut ensuite donné aux hommes de ftanchir la Loire par petits groupes, puis de tenter de gagner la région de Toulouse. Le soir du 19juin, la 2ème Division qui faisait face depuis trois jours, sur les hauteurs du Clos du Doubs, se retrouva coupée de ses bases et acculée à la ftontière suisse. Les munitions étaient épuisées et une percée vers le sud s'avérait désormais impossible. Devant l'inutilité de nouvelles pertes sanglantes, le général Daille, chef du 45° CA donna l'ordre au général polonais Prugar-Kelting de le suivre dans son repli en Suisse, après avoir effectué toutes les mesures retardatrices nécessaires. Cet ordre fut pris en accord avec les autorités suisses et le ministre plénipotentiaire polonais à Berne. La ftontière suisse fut ftanchie en ordre au matin du 20 juin. faisait toujours face sur le ftont Est. Risquant d'être submergé, il donna l'ordre de détruire toutes ses armes lourdes et procéda à la dissolution de son unité. Ordre fut donné aux combattants de se constituer en petits groupes d'hommes et de faire route vers le sud afin de gagner la Suisse ou la zone libre. Un grand nombre de ces groupes réussira ainsi à passer les lignes allemandes, en n'hésitant pas à se ftayer un passage par la force, les armes à la main. Les Allemands subirent ainsi de nombreuses pertes, ce qui amena le général allemand occupant la région à faire placarder de nombreux avis qui promettaient l'exécution immédiate de tout prisonnier évade. La Division Polonaise d'Aviation réussit également à gagner les ports de Sète et de Port-Vendres, pour s'embarquer à destination de Gibraltar. Le 17 juin, dans l'Ouest de la France, Rennes était déclarée ville ouverte, et sous la poussée allemande le chef militaire de cette région fut arrêté. Le 18, la Brigade polonaise du Nord fut attaquée et débordée sur
3. Henri Frenay, La nuit finira, p. 20. 18

Dans la nuit du 20 juin, le général Duch, chef de la 1re Division,

son aile droite. Pour ne pas tomber aux mains des Allemands, le général Bohusz-Szyszko procéda à la dissolution de son unité et ordonna à ses hommes de se constituer en petits groupes, puis de rejoindre les ports du Sud de la Bretagne pour s'y faire embarquer vers l'Angleterre. Durant ce temps, le général Faury, directeur de l'instruction à Coëtquidan, prit en charge l'évacuation de la 3ème Division, et à marches forcées lui fit passer la Loire grâce aux bateaux des marins pêcheurs du Croisic et de la Turballe. Environ 3.000 d'entre eux purent également s'embarquer le 19 juin sur des bateaux de guerre britanniques à St-Nazaire4. A la tête d'un fort contingent de soldats polonais, le général Faury s'embarqua à La Turballe le 20 juin à 2 heures du matin. Les marins pêcheurs de ces ports bretons connaissaient les risques qu'ils encouraient en transbordant ainsi les soldats polonais. Le patron du chalutier qui accepta de le transporter lui dit « Au lever du jour, nous serons en dehors des lieux de pêche; si les aviateurs allemands nous aperçoivent, notre sort est fixé; ils nous enverront par le fond. Cela ne fait rien, à vos ordres... })5.

L'organisation de l'évacuation des unités polonaises Le 20 juin, Sikorski revint de Londres à Bordeaux par avion pour régler les modalités d'évacuation de ses soldats, avec ses chefs d'unités et des représentants britanniques. Une fois toutes les dispositions prises en faveur de ses hommes, il retourna à Londres le 21 juin pour y implanter son gouvernement. En repartant ainsi pour Londres, le général Sikorski, chef du gouvernement polonais, consommait de fait sa rupture avec la France du maréchal Pétain. Cette France, qui cédait à Hitler en signant l'armistice, dénonçait ainsi l'accord d'alliance qu'elle avait signé avec la Pologne (et avec la Grande-Bretagne). Tous les idéaux de combat qui depuis septembre 1939 animaient la Pologne pour reconstruire sa souveraineté furent ainsi annihilés d'un seul coup et unilatéralemenf6. La Marine britannique mit très rapidement en place une opération d'embarquement des troupes polonaises qui refluaient vers les ports de l'Atlantique. Celle-ci s'effectua avec efficacité à partir des ports de La Rochelle, du Verdon et de St-Jean-de-Luz. Les bateaux polonais "Sobieski", "Batory", "Wilno", "Katowice", "Rozewie", "Poznan", "Oksywie", "Kroman" ,"Chorzow" menaient cette évacuation, sous la
4. SHAT, 27N192, Rapport du général Faury, 5, SHAT, 32N502/503, Rapport du Général de division Faury 18 mai 1941. 6. Anne Lazar, De Gaulle et la question polonaise, p.26, Ecole Normale Supérieure. 19

protection de la Marine de guerre britannique qui gardait à distance les avions de la chasse allemande. Le général Drezer, Commandant de la 4ème Division, qui était avec son unité dans la région de Parthenay, décida également de suivre les ordres du général Sikorski et :fit route sur La Rochelle pour y être embarqué avec ses troupes dans la nuit du 19 au 20 juin. Un bateau :&ançais,le vapeur "l'Auvergne", participa également à l'évacuation de cette unite. A l'instar de cette unité, d'autres soldats polonais s'efforcèrent, à partir de nombreux points de l'Hexagone, de gagner à marches forcées les ports du Sud-Ouest de la France. L'armistice fut signé le 22 juin 1940, mais l'évacuation se poursuivit encore durant trois jours. De nombreux combattants ftançais furent également évacués sur Londres grâce à cette opération. Le dernier bateau polonais quitta le port de St-Jean-de-Luz le 25 juin à midi. Ce furent ainsi 20.000 combattants polonais (soit presque un quart de l'effectif polonais) qui réussirent à quitter la France pour l'Angleterre. A ce chiffie il convient d'ajouter les 3.500 hommes de la Brigade Polonaise du Levant de Beyrouth, qui passèrent en armes en Palestine anglaise. 15.000 autres hommes réussirent à se faufiler entre les lignes allemandes et à gagner la zone non occupée. Ils se concentrèrent autour du Consulat polonais de Toulouse pour y obtenir de l'aide et des possibilités d'évacuation. En zone occupée, 6.000 soldats polonais ne purent gagner à temps la zone libre. Devant cette situation, ils choisirent de regagner leur domicile ftançais, pour se faire démobiliser. Quelque 33.000 autres furent faits prisonniers en Allemagne ou internés en Suisse.

L'appel à la poursuite du combat depuis Londres

Le 25 juin, Sikorski s'adressa aux soldats et au peuple polonais dans un discours radiodiffusé à la BBC. Grâce à ce discours, les Polonais apprirent que leur gouvernement continuait son activité depuis le sol britannique et qu'il avait la volonté de poursuivre le combat jusqu'à la victoire, aux côtés de l'Angleterre et de ses Alliés. Tous les soldats furent invités à gagner l'Angleterre, et la population polonaise fut exhortée à se mobiliser contre l'envahisseur. Le général, dans son discours, ajouta une mention particulière à l'égard de la France: «Malgré les malheurs qui se sont abattus sur la France, je continue de croire à la nation :&ançaise.Je
7. Faury, op. cil.,

20

suis profondément convaincu que la tragédie qu'elle subit sera à l'origine de sa renaissance qui peut être proche. Cela fut toujours ainsi dans le passé et cela sera ainsi dans l'avenir »8. A l'instar de la Pologne, sept autres gouvernements trouvèrent refuge en Grande-Bretagne pour sauvegarder leur indépendance et continuer la lutte. De fait Churchill, Sikorski et de Gaulle étaient les principaux chefs alliés qui s'engageaient résolument dans un combat contre l'envahisseur allemand pour la survie de leur nation. Sa légalité étant reconstituée à Londres, le gouvernement polonais affirma sa stratégie de reprise de la guerre contre l'Allemagne aux côtés des Alliés. Dans ce but, un accord militaire était signé entre les Polonais et les Britanniques le 5 août 1940. Il confirmait le renouvellement de l'alliance entre Polonais et Britanniques du mois d'août 19399.La politique belligérante de la Pologne s'instaura autour de trois axes: -reconstituer très vite des unités capables de reprendre le combat à
JO partir du sol britannique,autour des 31.000militaires qui avaientréussi,

de divers points d'Europe, à gagner l'Angleterre. -poursuivre la politique d'évacuation des militaires polonais vers l'Angleterre, d'une façon légale ou clandestine. -organiser, soutenir, armer et financer la résistance clandestine sur les arrières de l'ennemi, dans tous les pays occupés où existaient des concentrations de Polonais, notamment en France. Ce type de combat clandestin était par atavisme très familier aux Polonais, car leur territoire avait été occupé durant 123 ans par trois puissances étrangères, il y avait encore peu de temps. Pour la mise en œuvre de cette politique, le gouvernement polonais pouvait disposer d'une relative autonomie financière, ce qui lui donna une crédibilité certaine aux yeux des Britanniques. Celle-ci était basée sur les 100 millions de dollars constitués par une partie du trésor national déposé dans les banques étrangères. Des emprunts lui furent également accordés par la Grande-Bretagne et promis par les Etats-Unis (sous forme d'un prêt-bail). En 1941, le gouvernement polonais signa un protocole d'accord avec le Comité National Français du général de Gaulle. Ce protocole lui confirmait à terme la disponibilité de ses réserves d'or qui étaient

8. PISM, kolI/DCNW, Dziennik czynnosci Naczelnego Wodza, Czerwiec 1940 9. Edmond Gogolewski, La Pologne et les Polonais dans la tourmente de la Deuxième Guerre mondiale, p. 78. Au 15 juillet, les forces des trois armes se composaient de : 7311 officiers, 23.403 sous-officiers et hommes de troupe. JO.PISM, A.ll. 76/17, Protocole confidentiel du 27 octobre 1941, entre le gouvernement polonais et le général de Gaulle 21

séquestrées par Vichy et entreposées à Dakar. Cette réserve représentait une valeur de 350 millions de dollars USII.

L'évacuation

des militaires polonais de France

Le 29 juillet 1940, le général Kleeberg arriva à Vichy pour participer aux commissions de démobilisation des militaires polonais par les autorités françaises. Mandaté par Sikorski, ce général partit de Londres à destination de la France en passant par Lisbonne. Il possédait un passeport diplomatique d'attaché militaire auprès de l'Ambassade de Pologne en France, qui s'était repliée à Vichy. A partir du 15 août 1940, les militaires polonais ont été progressivement rendus à la vie civile par des bureaux français de démobilisation, dont les responsables étaient assistés d'officiers polonais. Pour cela, des centres avaient été installés à Lyon, Marseille et Toulousel2.Les militaires qui pouvaient justifier d'une carte de séjour et d'un domicile sur le territoire français datant d'avant septembre 1939 furent démobilisés avec une solde qui leur fut versée jusqu'au 15 août 1940. Par contre, les autres militaires, qui avaient été récupérés de Roumanie, de Hongrie ou d'autres pays, furent intégrés dans des compagnies de travailleurs étrangers. Plusieurs dizaines de compagnies de ce type, composées chacune de 250 hommes, furent créées et réparties sur le territoire de la zone libre13. haque compagnie était commandée par un C officier français assisté d'un officier polonais. Les autres officiers polonais, quant à eux, furent regroupés et assignés à résidencel4. Après cette démobilisation, le général Kleeberg devint le représentant officiel de tous ces militaires internés ou assignés à résidence auprès des autorités de Vichy. Du côté des Polonais, Kleeberg avait été nommé par le général Sikorski chef des «Forces Armées Polonaises en France» et il avait comme adjoint le colonel Jaklicz. Dans la partie humanitaire de sa mission, Kleeberg entretenait une cohésion de corps parmi les militaires des compagnies et il intervenait aussi auprès des autorités françaises, pour dénoncer certains abus dont étaient victimes ses soldats de la part d'employeurs avides et peu scrupuleux. En tant que chef militaire, il avait à cœur de maintenir en condition tout ce potentiel de soldats. Il assura l'instruction physique et militaire dans les compagnies de travail, dans l'hypothèse de pouvoir disposer, le moment venu, de forces entraînées et
Il. Gogolewski, op. cÏt., p. I 13 12.SHAT,27NI92, Note EMA du 15/8/1940. 13.SHAT, 2P2I/8, Internés en France, Organisation des camps. 14.Ils représentaient un effectif de 1.500 à 2.000 officiers. 22

structurées militairement. D'autres Polonais, pour des raisons politiques, furent privés de liberté par Vichy et enfermés dans les camps spéciaux d'Argelès, de St-Cyprien, de Bram et du Vernet. Sous le manteau de l'assistance matérielle aux militaires et aux réfugiés civils, les consulats polonais de la zone libre devinrent très vite des centres de conspiration au bénéfice des Alliés. Des filières d'évacuation furent aussi organisées sous leur égide, procurant papiers et assistance aux soldats polonais afm de leur permettre de gagner l'Espagne ou l'Aftique du Nord. Le général Kleeberg œuvrait pour inciter les soldats à émigrer, coordonnait la logistique des moyens mis en œuvre et finançait les opérations d'évasion. L'organisation de ces réseaux d'évacuation était dirigée à Marseille par le major Slowikowski. Depuis leur préfecture, de nombreux fonctionnaires ftançais collaborèrent activement à cette opération d'évacuation en délivrant très rapidement les visas de sortie nécessaires et en « fermant» très souvent les yeux dans l'application intégrale des procédures administratives. Les Allemands fmirent bientôt par se rendre compte de l'activité parallèle qui était ainsi menée par les consulats polonais. Une note de service du 6 septembre 1940 émanant du représentant des Affaires étrangères à Wiesbaden et adressée au ministre de la Défense Nationale à Vichy en faisait ainsi état:
« Le représentant de l'office des affaires étrangères du Reich auprès de la Commission allemande d'Armistice, vient de signaler au représentant du ministre des affaires étrangères de l'existence à Lyon d'une organisation de recrutement qui cherchait à envoyer en Angleterre des anciens soldats polonais. Cet organisme qui aurait le soutien des autorités françaises et en particulier de la Croix Rouge, serait dirigé par un officier polonais le commandant SildIowski. Un des principaux centres d'activités se trouverait au café Dompolski à Lyon, au 10, rue Sully. Les recrues recevraient 1.000 francs à leur départ de Lyon et une autre somme d'argent à leur arrivée à Marseille. Ils seraient transférés au camp de Carpiagne d'où s'effectuerait l'envoi en Grande Bretagne. Le consulat polonais de Marseille qui poursuivrait clandestinement son activité collaborerait avec cet organisme. Les autorités allemandes auraient eu connaissance de cas précis de départ de recrues dans le courant des mois de juillet et d'août 1940 »15.

Prenant le prétexte de l'existence de cette activité, les Allemands firent pression sur Vichy, qui procéda en octobre 1940 à la fermeture de l'ambassade de Pologne et des consulats. Les représentations diplomatiques polonaises furent donc supprimées, et les consulats étaient débaptisés en « Offices polonais» dirigés par des fonctionnaires ftançais.
15. SHAT, 2P78, Internés en France, Organisation des camps.

23

Ces offices polonais, grâce à leurs fonctionnaires polonais, dispensèrent néanmoins toujours des services administratifs ainsi qu'une aide matérielle aux réfugiés polonais présents en zone libre. La coordination des actions de ces Offices fut prise en charge par un fonctionnaire de talent de l'ancienne ambassade polonaise: Stanislas Zabiello. Sous cette couverture, il maintint toujours, mais clandestinement, l'engagement de ses services pour fournir de l'aide aux organisations polonaises dans la recherche de renseignements et l'évacuation des militaires. Dans la clandestinité, Stanislas Zabiello devint Pierre. Après la fermeture de l'ambassade, le généraI Kleeberg n'avait plus comme rôle officiel que celui d'interprète et de représentant, chargé des conditions humanitaires des anciens militaires polonais. Il resta de fait le chef militaire de tous les soldats polonais présents en zone hore et prit le pseudonyme d'André dans la cIandestinitél6.

L'organisation depuis Londres des réseaux clandestins polonais en France Dès le mois de juillet, le généraI Sikorski informait son homologue britannique de ses projets d'organiser en France des réseaux clandestins de résistance composés de Polonais. Ces réseaux allaient être spécialisés dans l'action et la recherche du renseignement contre les Allemands. Des idées dans ce sens lui avaient été préalablement présentées par plusieurs personnalités ayant réussi à le rejoindre à Londres et par ses propres services spéciaux en cours de réactivation. L'une de ces personnalités fut Jean Librach, ancien conseiller à l'ambassade de Pologne en France, qui lui avait exposé ce projet à StJean-de-Luz au moment de l'embarquement du gouvernement polonais. Cette idée fut mise en place à partir de 1941 par l'implication, en France, de Polonais dans le réseau d'action appelé: « Action Continentale »17. ne U avoir dissous son unité, avait fait route clandestinement pour Londres. Lors de son étape au consulat de Toulouse, il y rencontra un ancien officier de son unité, le capitaine Czerniawski, qui lui exposa son projet de constitution d'une agence de recherche de renseignements sur les arrières

autre personnalitéfut le généralDuch, chef de la 1re Divisionqui, après

16.

SHAT, Bureau Résistance, « Réseau F2 ».
op cil. p. ]20

17. Gogo]ewski,

24

de l'ennemi. Séduit par cette idée, Duch lui promit d'en parler au général Sikorski dès son arrivéel8. Dans ce même temps, le général Sikorski réactualisa ses Services Spéciaux ainsi que les services de renseignements dépendant de ses trois armes. Un fonctionnement optimisé de ses services constituait pour lui un objectif prioritaire car, en ce début de juillet 1940, il observait que l'invasion du territoire anglais par les troupes allemandes était du domaine du possible et ce dans des délais relativement courts. En prévision de ce scénario, force lui était de constater que l'absence de renseignements concernant les préparatifs allemands lui faisait cruellement défaut, ainsi qu'aux chefs militaires britanniques. Après le repli précipité de leurs troupes du continent, Anglais et Polonais n'avaient plus aucune organisation opérationnelle de renseignement sur le continentl9.Dans ce but, le colonel Léon Mitkiewicz fut nommé chef du 2° Bureau de l'EM des forces polonaises, avec comme adjoint le lieutenant-colonelGano. Les Britanniques accueillirent ces projets de constitution de réseaux clandestins avec beaucoup d'intérêt et, dès le 20 juillet 1940, une réunion entre le général Beamont-Nesbit et le colonel Mitkiewicz eut lieu sur ces thèmes. Furent ainsi définis certains points majeurs: les bases générales de la coopération, les thèmes à aborder, les modalités concernant l'échange des informations, ainsi que le financement des activités des Services Spéciaux polonais. Le colonel Mitkiewicz fut chargé d'organiser la coopération officielle et constructive avec les Services Spéciaux britanniques20. n important crédit financier a été aussitôt accordé par les U Britanniques aux services polonais. Les fonds furent versés régulièrement sur un compte ouvert de la Marine de guerre polonaise et gérés par l'amiral Swirki assisté du commandant Jablonski21. elui-ci répartissait ces C fonds entre les différentes unités concernées, dont le 2° Bureau de l'EM polonais, qui assurait ainsi le fonctionnement de ses réseaux22.Dans cet ouvrage, il ne sera traité que des réseaux de renseignements ayant opérés sur le sol ftançais et qui furent rattachés au 2° Bureau de l'EM polonais de Londres23.
18.Walenty Garby-Czerniawsk, The Big Network. Le capitaine Czerniawski avait été officier de renseignement de la 10 Division Polonaise du général Duch. 19.PISM, ko196/l1, Vincent Zarembski, Rapport d'activité du 14 avril 1942. 2O.AndrzejPeplonski, WYWiadPolskich Si! Zbrojnych na Zachodzie p. 55. 21. Léon Sliwinski, Le Réseau F2, Conférence du 5/11/1979, Bibliothèque polonaise de Paris. 22.CARAN, 72AJ2058, Thaddée Jekiel, « lettre à Sliwinski du 17/10/77». 23.Nous recommandons au lecteur qui serait intéressé par les actes de résistance de « Action Continentale» de consulter les ouvrages spécialisés de Janine Ponty et d'Edmond Gogolowski. 25

La mise en place de l'organisation des Services Spéciaux polonais se fit rapidement sous la direction des officiers mandatés. Au commandant Jablonski fut confié le commandement du Service de Renseignement de la Marine, et au major Zychon celui du SR de l'Armée de terre, ayant comme adjoint le major Langelfeld. Le lieutenant-colonelGawel prenait le commandement du centre radio et des transmissions des services
spéciaux24.

Plusieurs officiers polonais, qui avaient récemment débarqué en Angleterre, furent affectés à ces services spéciaux, dans le but d'être réexpédiés très rapidement dans des pays où la menace allemande s'organisait contre l'Angleterre. Ils reçurent à la hâte une formation et un entraînement particuliers pour mettre en place des agences de recherche de renseignements dans plusieurs pays européens. Ces agences portèrent le nom polonais d'« Ekspozytura)} c'est à dire « Délégation exposée )}25. Les Services Spéciaux allaient utiliser au mieux les ressources de la diaspora polonaise implantée sur le continent européen ainsi qu'au Moyen-Orient, car en janvier 1941 ils avaient réussi à mettre en place des réseaux de renseignements dans cinq pays: Espagne, France, Suède, Suisse, Portugal
et à Jérusalem26.

Au mois d'août 1940, cinq de ces officiers étaient prêts à partir pour la France: le lieutenant de réserve Potocki, les majors Albinski et Szymanowski, le lieutenant de marine JekielZ7 le lieutenant Appenzeller. et Le lieutenant Jekiel fut envoyé par le SR de la Marine dans le but de monter une agence de renseignements sur l'activité maritime allemande. Les majors Albinski et Szymanowski, quant à eux, étaient délégués par le SR de l'Armée de terre pour créer et prendre le commandement d'un réseau de renseignements dans la zone libre ftançaise. Le lieutenant Potocki recevait la mission de s'implanter à Vichy pour recueillir des renseignements sur les diverses missions diplomatiques étrangères, ainsi que sur le gouvernement de Vichy. Le cinquième officier, Stanislas Appenzeller, était lieutenant de réserve, et déjà en poste en Suisse. Il reçut ce même mois l'ordre d'organiser un réseau couvrant une partie de la France et de l'Italie. A cette fin, il partit pour Lisbonne y recueillir des fonds, des matériels et des directives précises concernant sa future mission28.

24. Peplonski, op. cit. p. 183. 25. Que nous utiliserons sous l'appellation de« Réseau de renseignements)}. 26. Peplonski, op. cit., p. 183. 27. Zarembski, op. cit. 28. SHAT, Bureau Résistance, Rapport d'activité du 8/08/1958 du lieutenant Appenzeller.

26

Pour les Polonais, la logique de cette recherche de renseignements en France se référait à l'esprit de l'alliance ftanco-polonaise, toujours conforme au traité d'avant le 22 juin 1940. Pour eux, cette activité sur le territoire ftançais était toujours légale, car ni la Pologne libre de Londres ni le Comité ftançais du général de GauIIe constitué à Londres n'avaient signé l'armistice. Ces accords non dénoncés autorisaient toujours l'étatmajor polonais à posséder en France son propre réseau de renseignements pour agir au profit des Alliés. En fonction de cette logique, un officier du SR polonais pouvait mener une activité de recherche de renseignements contre l'ennemi sur le territoire ftançais et coopérer dans cette action avec son homologue du SR ftançais libre ainsi que des patriotes. L'utilisation de cet argumentaire avait été confirmée par le commissaire Achiary, responsable de la Brigade de Surveillance du Territoire à Alger, en ces termes:
« A la fin de 1940, deux Polonais avaient été appréhendés par les Renseignements Généraux. Avec Jacques BruneI alors avocat, nous avions obtenu la relaxe devant le tribunal militaire en jouant d'une astuce: selon un protocole (dont j'ai oublié la date et les détails), le Gouvernement français avait autorisé l'armée polonaise à baser son SR en territoire français pour poursuivre la lutte contre l'Allemagne. Les Polonais libres n'ayant pas signé d'abdication, leurs officiers du SR ne pouvaient être poursuivis en France pour leurs activités. C'était en 1940 à Alger »29.

Le protocole auquel faisait référence le commissaire Achiary fut signé le 4 janvier 1940 par le président Daladier et le général Sikorski30.l I avait pour but de reconstituer une armée polonaise en France, dans le but de remettre la Pologne en guerre aux côtés de la France31,Mais au fur et à
29.CARAN, 72AJ2058, André Achiary à M Painole, lettre du 11/1/1977. 30. Ce point de droit, accordant aux Polonais une légalité d'abord, puis une légitimité ensuite, pour reconstituer leurs Services Spéciaux sur le territoire français, semble avoir posé problème ultérieurement à des responsables de la France Libre. Car sur ce point il est intéressant de rapporter ici le commentaire du colonel Passy (Chef du HCRA de la France Libre), déplorant après la guerre que« ni les Anglais, ni les Français ne disposaient au début de la guerre de réseaux de renseignements sur le territoire françaiS}) puis de mentionner « seuls les Polonais et les Tchèques profitèrent de leur passage sur notre territoire pour implanter des agents de renseignements équipés de matériels radio... ». Dans ce contexte, la signification à donner au terme « profitèrent)} peut prêter à deux interprétations. Elle pourrait être teintée d'une certaine connotation négative, de par l'illégalité de la création du SR polonais en 1940 sur le territoire fTançais, ou positive, si l'on considère que le colonel Passy admit que seuls les Polonais (et les Tchèques) furent capables de garder en état leur service de renseignements? A. Dewavrin, Souvenirs du BCRA, Editions Solar 1947, p. 5455. 31.Jean Medrala, L'Armée polonaise dans les Deux-Sèvres, Edition du Conseil Général des Deux-Sèvres, Niort 2000. 27

mesure de l'avancement du conflit et de la collaboration de l'Etat Français, le poids de cet argumentaire sera de moins en moins bien accepté par les tribunaux militaires français de Vichy. Les Services Spéciaux polonais ainsi reconstitués, s'investirent rapidement dans la recherche du renseignement militaire, car la menace d'invasion était réelle. Il était fondamental pour la survie de l'Angleterre et des autres gouvernements réfugiés sur son territoire de connaître les préparatifs des troupes aIlemandes32. our recevoir les renseignements en P provenance de leurs futurs réseaux, les Polonais allaient bientôt créer et gérer d'une façon autonome, à Londres, leur propre centrale radid3. Ce fait constitua une grande marque de confiance des Britanniques à leur égard et ceci donna le temps aux Anglais de reconstituer leurs propres réseaux de renseignements en France. Cette centrale radio polonaise fut implantée dans la banlieue de Londres et confiée au commandement du lieutenant-colonel Gawel (Vale)34.Elle était composée de deux services: la station d'écoute et d'émission proprement dite (Wireless Intelligence Service) commandée par le capitaine Piezchalski, et un atelier de fabrication de postes radioémetteurs et de pièces détachées (polish Military Radio Workshops)35, implanté à Stanmore et placé sous le commandement du lieutenant Jakubielski. Les premiers opérateurs polonais de cette centrale, qui se mirent à l'écoute des stations radio clandestines, furent les sous-officiers Euzebius Jasinski, Jerzy Biedrzycki, Jan Wojciechowski, et Ie chef de station radio le lieutenant Antoni Brekiewicz. Ils seront décorés de la Médaille de la Reconnaissance Française après la Libération.

32. En juillet 1940, les Britanniques ne possédaient plus aucune structure de renseignements organisée en France. Tous les membres de leur SR s'étaient rembarqués pour la GrandeBretagne en même temps que toutes les troupes anglaises dans le reflux de la débâcle. 33. Par analogie, tous les messages des réseaux BCRA qui furent émis de France à destination de Londres parvenaient à une centrale radio britannique, puis ils étaient remis à l'IS, qui les redistribuait ensuite au SR du colonel Passy. Référence: Henri Michel, Histoire de la Résistance en France, p.14, PUF. 34. Le lieutenant-colonel Gawel était un éminent spécialiste des méthodes modernes de cryptologie. A ce titre il aida activement à la réorganisation des services de déchiffiage fiançais. TIa dans ce but formé à Londres deux chefs des services cryptologiques :lfançais. TI a en outre participé activement à l'organisation des réseaux clandestins d'émission en France. Référence: « Mémoire de proposition pour l'attribution de la Croix de Guerre ». Archives personnelles de Stanislas Lucid. 35.Atelier encore appelé, PWWR Polski Wojskowy Warsztat Radiowy. 28

Dans ce domaine du renseignement, la coopération des Polonais avec les Britanniques fut étroite et loyale36. Les Services de Renseignements polonais acceptèrent, dès le début, le principe de partager avec eux toutes les informations qu'ils recueillaient: ils étaient leurs alliés et ceux-ci menaient seuls la guerre. Cependant, les Polonais gardèrent pour leur propre usage les renseignements concernant leurs affaires intérieures. Le responsable de l'IS britannique rendit hommage à l'efficience du SR polonais, ainsi qu'à la contribution indéniable que celuici apporta dans la recherche du renseignement au service de la défense des pays de l'Europe libre, et notamment de l'Angleterre. Il mentionna sur ce point «en janvier 1941, le 2° Bureau polonais était devenu l'unique ressource de l'IS pour l'obtention de renseignements sur le continent ». Il souligna que les Polonais {(acceptèrent toutes les demandes des Britanniques ayant pour objet les recherches spécifiques de renseignements »37. Nous constaterons ultérieurement dans ce récit l'exactitude de ce point, avec notamment l'ouverture par les Polonais d'un réseau de renseignements en Afrique du Nord, à partir de juillet 1941.

36. Comme elle l'avait été, de la même manière, avec les Services spéciaux français lors de la Campagne de France. 37.BNF. Hinsley, British Intelligence, p. 276. 29

CHAPITRE 2

L'implantation en France des réseaux de renseignements polonais

Dans le même temps, des officiers polonais commençaient à conspirer en France

Ce 16 juin 1940, l'équipe du 20 Bureau de l'Etat-Major polonais faisait route vers le Sud-ouest pour se replier sur Libourne. Conuontée aux difficultés de la circulation ferroviaire dues à un très fort engorgement, elle s'arrêta momentanément à Saintes en CharenteMaritime. Le 19 juin, les officiers de ce 20 Bureau entendirent le communiqué radiodiffusé du général Sikorski, qui indiquait la mise en place d'un plan d'évacuation des troupes polonaises vers la GrandeBretagne et qui invitait tous les soldats encore présents en France à venir le rejoindre à Londres. Ayant entendu le message, le major Zarembski obtint aussitôt l'autorisation de son chef, le colonel Gano, de se rendre par la route à Salies-du-Salat, entre Tarbes et Toulouse, pour récupérer sa famille, rejoindre ensuite son unité à Libourne puis faire route vers Saint-Jean-deLuz. Plusieurs autres officiers de ce 20 Bureau, dont le major Slowikowski, firent de même, et à bord de trois voitures réquisitionnées ils partirent en direction de Salies. Sur place, les familles furent récupérées, puis une fois les affaires personnelles réglées, tous reprirent en urgence la direction de Libourne. Ce voyage s'effectuant sur des routes encombrées et au milieu d'une cohue indescriptible, nécessita plusieurs jours avec des nuits passées à la «belle étoile ». A proximité de Libourne, le major Zarembski apprit que la ville était désormais occupée par les Allemands et que le gouvernement polonais avait réussi, de StJean-de-Luz, à s'évacuer vers l'Angleterre. Il changea aussitôt de direction et, avec sa famille, fit route vers ce port. Le major y arriva enfin le 25 juin dans l'après-midi pour constater avec amertume que le dernier 31

bateau en direction de la liberté venait de partir quelques heures auparavant. Sur place, le major apprit auprès des autorités militaires du port que l'armistice venait d'être signé et qu'il entraînait une partition du territoire français en deux zones distinctes. La première, située au nord de la Loire et englobant le littoral atlantique, serait mise sous contrôle et occupation allemand, l'autre au sud et à l'arrière du littoral atlantique serait déclarée zone libre et placée sous l'administration d'un gouvernement françaisl. Détenteur de cette information de première importance, et à défaut de pouvoir s'embarquer pour la Grande-Bretagne, le major Zarembski évalua très vite les possibilités offertes par cette future partition du territoire français. D'une part, pour l'officier polonais qu'il était, être pris en zone contrôlée par les Allemands signifiait l'arrestation immédiate avec des conséquences dramatiques pour lui et sa famille. D'autre part, pour un officier du renseignement, le fait d'être implanté en zone libre allait lui procurer une opportunité fantastique de combattre l'envahisseur allemand sur ses arrières. Ce projet se justifiait d'autant plus qu'il avait constaté l'état de désorganisation totale des unités françaises et alliées qu'il avait pu croiser au cours de son récent périple. Il lui semblait évident qu'aucune organisation de renseignement n'avait été laissée en France ni par les Polonais ni par les Britanniques. En guise de conclusion, toute la famille reprit la route vers Salies-du-Salat, où elle arriva enfin le 27 juin, pour retrouver avec satisfaction son logement qui était encore vacant. Les jours suivants, Zarembski rencontra dans cette localité un collègue du 2° Bureau, le major Slowikowski. Celui-ci lui raconta sa propre épopée pour rejoindre St-Jean-de-Luz et mentionna qu'une fois sur place il avait appris la même information concernant le partage de la France en deux zones. Réalisant à son tour l'opportunité offerte par une telle situation, il choisit de ne plus se faire évacuer avec sa famille et retourna également dans la zone qui allait devenir libre pour continuer son activité de renseignements contre l'Allemagne2. Avant la guerre de 1939, les majors Zarembski et Slowikowski avaient été tous les deux envoyés en poste à Kiev en Union soviétique, pour le compte du 2° Bureau polonais. Après l'invasion de la Pologne par l'Union soviétique, ils avaient réussi à gagner ensemble la Roumanie, où ils furent ensuite récupérés par l'Armée française qui organisa leur évasion depuis leur camp d'internement. Arrivés en France en février 1940, ils ont été intégrés aux Services Spéciaux de l'Armée polonaise. Ils contribuèrent ainsi, avec quelque 30.000 autres militaires, à la
I. PISM, ko196/I I, Vincent Zarembski, Rapport d'activité du 14/04/1942. 2. Mieczelaw Slowikowski, W Tajnej Sluzbie , p. 26 32

reconstitution de l'Année polonaise libre sous l'égide de la France. Constatant qu'ils étaient animés du même projet, ils décidèrent aussitôt d'unir leurs efforts dans le but de créer à Toulouse une section de renseignements contre l'envahisseur allemand. Ils se rendirent au consulat polonais de Toulouse, afm d'informer le consul en titre de leur projet. II était absent, et les alentours du consulat étaient envahis par des milliers de soldats polonais et de réfugiés qui avaient réussi à gagner la zone libre. Ils venaient tous y chercher de l'aide, des directives ainsi que des opportunités d'évacuation. Le personnel du consulat était débordé et, sous la pression de cette foule désorganisée et de soldats particulièrement amers, la situation devenait au fIl des jours véritablement explosive. Heureusement présent parmi les réfugiés, un diplomate de haut rang, Waclaw Bitner, reprit en main le fonctionnement de ce consulat3. Il assuma de sa propre initiative la fonction de consul intérimaire et œuvra à faire redémarrer l'ensemble des activités de l'établissement. II était particulièrement préoccupé par le désarroi des militaires et des réfugiés massés dans les rues voisines. Avec l'aide des officiers présents, il organisa l'assistance réclamée et restaura l'autorité consulaire polonaise. Les services de la préfecture de Toulouse ne restèrent pas inactifs devant cette situation; ils reconnurent tout d'abord la validité de la fonction de consul à ce fonctionnaire puis de suite apportèrent une aide humanitaire aux Polonais présents4. Les majors Zarembski et Slowikowski présentèrent au consul leur projet d'implanter une section de renseignement mais lui proposèrent dans l'immédiat leur aide pour la mise en place d'une organisation d'évacuation des militaires vers l'Espagne et l'Afiique du Nord. Le consul souscrivit avec enthousiasme à cette proposition et donna son accord immédiat pour sa mise en œuvre. Pour lui, c'était là un excellent moyen de désengorger les abords du consulat, puis de remettre toutes ces forces potentielles au combat dans les rangs de la Pologne libre. Dans le même temps, le colonel Kobylecki arrivait de Bretagne à bicyclette, ayant réussi à passer au travers des lignes allemandes, au cours d'un voyage de plusieurs jours. Cet officier avait participé en Bretagne à la bataille sur le Couesnon avec la Brigade polonaise du Nord. Il fut aussitôt nommé par le consul Commandant des troupes polonaises de Toulouse. La mise en place de cette autorité militaire permit d'organiser l'encadrement des troupes présentes et de revenir à une situation militaire sous contrôle.

3. Le consul en titre avait évacué Toulouse en direction de Madrid signature de l'armistice. 4 Richard Brooks, Secret Flotillas, p. 352 33

après l'annonce de la

Un Bureau Militaire chargé d'organiser l'évacuation des soldats fut créé dans un local situé aux abords du consulat. TIcommença très vite à fonctionner sous l'autorité de Slowikowski avec des fonds fournis par le consul. Durant les mois d'été de l'année 1940, cette évacuation fut légale et bénéficia du support actif de l'administration ftançaise pour l'attribution des visas de sortie. Le major Zarembski, quant à lui, assuma la sécurité de cette organisation. TIfiltrait les candidatures des militaires volontaires, dans le but de s'assurer de leurs véritables motivations patriotiques, et pour déceler l'éventuelle infiltration d'agents du renseignement allemand, notamment de l'Abwehr. Un autre officier, Joseph Radzyminski, ancien fonctionnaire du ministère polonais des Affaires étrangères, se joignit avec enthousiasme à l'équipe. Il agissait en amont, et son rôle consista à inciter les militaires à se faire évacuer et à déceler parmi eux des hommes intéressés par la future activité de renseignements. D'autres officiers assumèrent les tâches de confection de passeports, de liaison avec la préfecture ftançaise, d'acquisition de titres de transport et de convoyage des volontairesjusqu'à la ftontière espagnole. Un Français, Philippe Autier, fut également contacté par Joseph Radzyminski, et il s'impliqua à son tour dès les premiers jours de juillet dans ces activités d'évacuation. TImit notamment en place les contacts et les relais nécessaires sur les routes empruntées pour le passage des Pyrénées. Philippe Autier avait vécu de nombreuses années à Varsovie en tant que fondé de pouvoir dans une banque ftanco-polonaise. Dans le cadre de ses activités professionnelles, il s'était lié d'amitié avec Joseph Radzyminski. Dès le lancement de ces évacuations, de nombreux fonctionnaires ftançais de la préfecture apportèrent une aide particulièrement efficace et qui alla bien souvent au-delà de leurs attributions normales dans l'octroi des visas5. C'est grâce à leur aide que le premier contingent de militaires put passer la ftontière espagnole le 10 juillet 1940. Au cours de ce même mois de juillet, de nombreux autres officiers polonais rejoignirent l'organisation d'évacuation. Arrivèrent entre autres les capitaines Roman Czemiawski et Keplain, ainsi que les lieutenants Jordan-Rozwadowski, Gordon et Lubienski. Les officiers en charge de cette activité adaptèrent sans cesse leur procédure d'évacuation en fonction de l'évolution des circonstances administratives et politiques qui se développèrent en zone non occupée, et de la pression croissante qui était exercée par les représentants allemands de la convention d'armistice. On passa ainsi progressivement d'une évacuation légale à
5. CARAN, 12AJ51, Témoignage de M. Pri()U, du 16-4-1946.

34

une évacuation clandestine dans la dernière semaine de septembre après la fermeture des représentations consulaires polonaises. Dans la première quinzaine de juillet, Zarembski envoya au responsable du 2° Bureau polonais à Londres son premier rapport d'activité écrit après l'armistice et transmis par les services du consulat. Il y soulignait qu'après l'embarquement des troupes polonaises il ne restait plus en France de structure de renseignements. Puis il exposait les immenses avantages qu'il y aurait à créer un tel service en France non occupée. Il demandait également des instructions quant à son devenir personnel: devait-il se faire évacuer, devait-il rester en France pour accomplir cette mission de renseignements pour laquelle il se déclarait volontaire? Dans l'attente d'une réponse, il prit l'initiative d'œuvrer en vue d'organiser son futur réseau de renseignements. Il emprunta à son tour de l'argent au consulat polonais et loua dans la banlieue de Toulouse une petite maison pour y installer le bureau de son organisation ainsi que le poste radio-émetteur qu'il projetait de posséder. A Salies-du-Salat s'étaient également installées d'autres familles polonaises venues, elles aussi, de Roumanie. Parmi elles, Zarembski fit la connaissance de Boleslaw Dulemba et de Zygmunt Maslowski. Ils étaient tous deux d'anciens radiotélégraphistes du ministère des Affaires étrangères polonais de Paris, qui avaient réussi à démonter et à emmener avec eux quelques pièces essentielles de leur ancien poste radio. Ils se déclarèrent aussitôt prêts à « travailler pour la cause de la Pologne libre et des Alliés ». Pour acquérir les pièces manquantes nécessaires à la reconstitution d'un poste radio, Zarembski leur remit 2.000 ftancs collectés parmi les officiers et prélevé sur le budget de l'organisation d'évacuation du major Slowikowski. Forts de cette manne, ils se mirent aussitôt en quête des pièces à acheter puis s'employèrent à la construction d'un poste radio émetteur-récepteu~. Dans son appartement, Mme Zarembski organisait de fréquentes réunions dans le but d'y rassembler des officiers polonais autour d'une tasse de thé. Ces réunions conviviales permettaient d'entretenir le moral des réfugiés et de créer des liens d'amitié entre des officiers déracinés et sans mission. On y parlait de sujets variés concernant les difficultés de la vie quotidienne en France et en Pologne, des suites de la guerre, de l'avenir du gouvernement polonais installé désormais à Londres, ainsi que des actions qu'il serait possible de mener en France contre les Allemands. Au cours d'une de ces réunions, Zarembski leur parla de son projet de constituer en zone libre d'abord, puis ultérieurement en zone
6. PISM, kol961t J, Vincent Zarembski, Rapport d'activité du 14 avril 1942. 35

occupée, un réseau de renseignements. De nombreux officiers lui firent part aussitôt de leur volonté de s'impliquer dans cette action, dont un jeune et brillant capitaine d'aviation: Roman Czerniawski. II avait suivi les cours de l'Ecole Supérieure de Guerre à Varsovie, puis avait été engagé en septembre 1939 dans l'Armée de l'air pour la défense de son pays. Devant la poussée irrésistible de l'invasion des troupes allemandes à l'ouest puis de celles de la Russie soviétique à l'est, les armées polonaises furent progressivement battues et décimées, malgré une farouche résistance. Avec une partie des troupes polonaises, le capitaine Czerniawski réussit à passer en Roumanie pour échapper à l'anéantissement total. II fut ensuite récupéré par les autorités ftançaises et réussissait à rejoindre la France. Repéré par l'état-major ftançais, il a été intégré dans une session accélérée de l'Ecole Supérieure de Guerre. A la sortie de celle-ci, il fut affecté en avril 1940 comme officier de prendre position dans la région de Lunéville. II obtint dans cette ville un billet de logement chez une jeune veuve. Mais après la dissolution de la

renseignement, à la 1ce DivisionPolonaisede Grenadiersqui venait de 1ce Division Polonaise, comme beaucoup de soldats de son unité, le

capitaine se mit en route pour gagner par ses propres moyens le Sud de la France. Empruntant la bicyclette, les vêtements et les papiers du défunt mari de sa logeuse, Roman Czerniawski changea ainsi d'identité en devenant Armand B. et réussissait vers la :finjuin à traverser les lignes allemandes pour rejoindre Paris7. Sur place, il rencontra les lieutenants Krotki et Czyz, tous deux officiers de son ancienne unité qui l'informèrent que les autorités allemandes délivraient des laissez-passer aux personnes souhaitant gagner temporairement le Sud de la France pour rejoindre leur famille. Ceci était fait dans le but de désengorger momentanément la capitale. Ils lui indiquèrent également qu'ils avaient les tampons nécessaires pour se confectionner de vrais faux papiers justifiant d'une affectation parisienne. Roman Czerniawski relata ainsi cette expérience :
« Juste avant leur départ de Lunéville, les deux officiers passèrent au bureau du major pour prendre congé. Le bureau était vide, mais ils prirent les « tampons officiels» sur la table de travail de celui-ci pour que ceux-ci ne «tombent}) pas entre les mains de l'ennemi. Armand, sur les conseils de ses amis acheta les cartes nécessaires au magasin du Printemps, se fit faire une photo grâce à un automate, et à l'aide de ses amis se confectionna la pièce d'identité nécessaire dans le premier bureau disponible situé dans les locaux des premières toilettes rencontrées. TIse rendit ensuite au bureau situé rue St Honoré, y obtenait ainsi l'Ausweis nécessaire avec trois mois de validité,

7. Roman Garby-Czerniawski,

The Big network.

36

achetait ensuite un billet de chemin de fer et se mettait aussitôt en route pour Toulouse »8.

Arrivé sur place, il loua une chambre à proximité du consulat polonais. Armand avait constaté que, lors du passage de la ligne de démarcation, son Ausweis n'avait pas été tamponné. Avec d'infinies précautions, il réussit à effacer la mention faisant état de la validité temporaire de son document. Au consulat, Armand rencontra de nombreux autres officiers, dont son ancien chef d'unité, le général Duch, qui le présenta aussitôt au consul. Armand leur raconta son procédé pour passer la ligne de démarcation et leur fit part aussi de sa volonté de continuer à faire du renseignement sur les arrières de l'envahisseur. Le consul l'invita alors à prendre contact avec les majors Slowikowski et Zarembski. Le général Duch lui demanda de retourner à Paris afin d'informer les militaires polonais qu'il rencontrerait sur les possibilités offertes pour gagner la zone Sud, et de les aider à rejoindre Toulouse. Armand accomplit encore deux fois cette mission avec succès. Satisfait de cette performance, le général Duch, en route pour l'Angleterre, lui promit dès son arrivée à Londres de parler de son projet de réseau de renseignements au général Sikorski. Lors du deuxième voyage d'Armand à Paris, le major Zarembski lui demanda par la même occasion de tester les possibilités d'y implanter un réseau de renseignements. Il devait pour cela prendre contact avec des membres de la colonie polonaise qui y étaient installés. De retour après quelques jours d'absence, il informa Zarembski du résultat de ses investigations9. La faisabilité de l'implantation d'un réseau de renseignements à Paris était possible aux conditions suivantes: pouvoir confectionner de vrais faux papiers, bénéficier de fonds importants et régler le problème du passage de la ligne de démarcation. Après son rapport, Armand se porta volontaire pour monter un tel réseau dans la capitale. Il obtint de Zarembski la confirmation que sa candidature serait la première retenue pour ce poste, à la condition que le responsable des Services Spéciaux polonais de Londres lui donne des directives dans ce sens. Dans la première quinzaine d'août 1940, Zarembski, en concertation avec son collègue Slowikowski, rédigea et envoya à Londres deux autres rapports circonstanciés rendant compte de la situation qu'il vivait à l'arrière de l'ennemi. Dans ces rapports, il réitérait auprès de ses supérieurs sa demande concernant son devenir. Dans l'attente d'une réponse, il décida de poursuivre ses activités orientées vers l'évacuation
8. Garby-Czemiawski, op. eît. 9. Zarembski, op. eît.

37

des militaires, apportant constamment des améliorations pour la rendre plus efficace et plus rapide. Il escomptait néanmoins qu'étant un ancien professionnel du renseignement, il obtiendrait bien une réponse favorable de Londres pour commencer quelque chose dans ce domaine.

Premier contact radio depuis la clandestinité

Durant tout ce temps, Boleslaw Dulemba et Zygmunt Maslowski avaient travaillé ferme dans la maison de Toulouse à la construction de leur poste et à le faire fonctionner le 20 août 1940. Il leur fallait maintenant chercher à entrer en contact avec Londres. Dulemba se souvenait bien des ftéquences radio qu'il utilisait précédemment au ministère des Affaires étrangères pour communiquer avec l'ambassade polonaise de Madrid, et il était persuadé que celle-ci devait toujours communiquer avec Londres. Il se mit donc à l'écoute des anciennes ftéquences qu'il utilisait, puis reconnu, à sa façon d'émettre, l'un de ses anciens collègues de Madrid. En effet chaque opérateur radio possède sa propre façon d'émettre, ou encore de «chouiner ». Le 22 août, lors d'une vacation de son collègue, il intervint en clair dans la séquence radio de celui-ci, puis se fit reconnaître de lui en lui demandant sans hésiter la ftéquence à utiliser pour contacter Londres. Son correspondant, probablement stupéfait, interrompit aussitôt sa vacation et garda le silence. L'expérience fut reprise de la même façon les jours suivants, mais Madrid interrompait aussitôt son émission. Le contact direct ne fut pas établi mais, grâce à cette intervention, Londres savait désormais qu'une cellule radio existait en France et qu'elle était prête à agir sur les arrières de l'ennemi. L'engagement des premiers résistants français Après avoir ainsi fait connaître à Londres l'existence de son organisation naissante, Zarembski s'évertua à impliquer des Français dans son projet de réseau. Il sollicita à nouveau l'aide de Philippe Autier qui, ravi, apporta son concours d'une manière particulièrement efficace. Ce dernier avait, du fait de son ancienne activité professionnelle, un carnet d'adresses bien fourni, et il se mit à établir des contacts parmi ses connaissances qu'il présentait à Roman Czerniawski. Ces contacts étaient approchés dans plusieurs villes de la zone non occupée, villes qui possédaient la particularité d'avoir des terrains d'aviation en activité ainsi que des industries travaillant pour l'aéronautique. Les renseignements 38

relatifs à cette activité militaire étaient de première importance pour les Polonais réfugiés à Londres ainsi que pour leurs hôtes britanniques. Car en ce mois d'août 1940, l'Angleterre s'attendait à une offensive allemande d'envergure visant à l'invasion de son territoire. Dans cette expectative, il était vital pour l'Angleterre, dernier rempart de l'Europe libre, de connaître le déroulement de ces préparatifs militaires. Il était parfaitement clair pour le capitaine d'aviation Czerniawski qu'il fallait en priorité installer des observateurs à proximité des terrains d'aviation. Toute recrudescence d'activité devait y être immédiatement détectée, car l'invasion de la Grande-Bretagne devrait obligatoirement débuter par une importante offensive aérienne. Grâce à Philippe Autier, des contacts furent très vite établis dans les régions de Toulouse, Clermont-Ferrand, Marseille, Lyon, Vichy et Limoges. Autour de ces premiers contacts se structurèrent et s'organisèrent les premiers secteurs de renseignements du futur réseau. Dans chacune de ces régions, de jeunes Français qui n'acceptaient pas la défaite s'impliquèrent vite dans la recherche d'informations contre l'aviation allemande. Les caractéristiques des installations aériennes ainsi que les forces qui y étaient concentrées furent scrupuleusement relevées et identifiées, puis transmises à Roman Czerniawski. Ces premiers Français qu~ en ce mois de juillet 1940, répondirent présents sans hésitation, allaient constituer la première cohorte de Résistants de la toute première heure. Ces jeunes patriotes qui furent les premiers à s'impliquer dans le combat contre l'Occupant aux côtés des Polonais avaient pour noms Gilbert Devèze, Pierre Fraysse, Georges Benoit et Marthe Viennot. Ils furent renforcés en août 1940 par Raymond Camille et Yvonne Valbousquet. Pour eux tous, alors que d'évidence tout semblait perdu et que la majorité des Français semblait résignée, il fallait absolument tenter quelque chose pour leur pays. Il leur importait surtout de ne pas se résigner à accepter cette humiliation et cette partition de la France. Ils se rendirent compte aussi qu'il était nécessaire d'aider l'Angleterre et ses Alliés dans leur combat, pour qu'ils puissent tenir à tout prix et faire face à la puissance allemande. Leur action pouvait ressembler à une croisade menée au nom d'une cause perdue, mais elle méritait d'être tentée. Voici le témoignage de Gilbert Deveze qui fut le premier Français, avec Philippe Autier, à s'être engagé dans ce combat au sein du réseau:
« Je sws Gilbert Devèze, mon pseudo était Provence et mon numéro 241. J'ai commencé mon action dans le réseau le 10 juillet 1940 avec Wladimir Krzyszanowski son pseudo était Panhard et à cette époque là, je crois que j'étais le premier ftançais avec les Polonais. J'ai eu pendant un certain temps les ordres de ne pas recruter d'autres Français, puis à partir de septembre 39

quand j'ai signé mon engagement, Krzyszanowski, m'a demandé à partir de ce moment de recruter quelques agents trançais. J'ai recruté, Janine, Daniel et AJbert Lemarchand })1O.

Avec ces premiers Français, les premiers Polonais qui, en juillet 1940, se regroupèrent aux côtés des officiers Zarembski, Slowikowski et Czerniawski, avaient pour noms: Stéphane Cize et Boleslaw Jagiellowicz. Ils furent renforcés au mois d'août par Zdzislaw Lewicki, Henri Lubienski et Edwige Zarembski, l'épouse du major. Ces Polonais qui s'engagèrent dans cette action clandestine, allaient réussir rapidement à entraîner dans leur combat des centaines de Français dans les mois qui suivirent, puis quelques milliers à l'avènement de la Libération. Ils jouèrent modestement, mais avec efficacité, le rôle de «catalyseur de Résistance» sur le territoire fiançais. Quant à Philippe Autier, il s'engagea concrètement dans l'action clandestine en octobre 1940 en montant son propre réseau de renseignements qui prit le nom de« Réseau Etoile ». L'arrivée en France des premiers officiers polonais envoyés par Londres Le lieutenant Ladislas Potocki (Calixte) fut le premier officier polonais à quitter Londres pour la France dans le but d'y monter un secteur de renseignements. Il reçut la mission de s'implanter à Vichy et d'y rechercher des informations concernant les activités politiques et administratives menées par les gouvernants en place. Calixte était officier de réserve, et s'était porté volontaire pour cette mission. Le 20 août 1940, il embarquait dans un avion militaire britannique qui l'emmena à Lisbonne, puis à partir de là gagna Barcelone où il attendit un émissaire avec lequel il allait devoir gagner Marseille. Il voyageait avec un passeport diplomatique et transportait dans ses bagages un poste radio émetteur, ainsi que des procédures permettant l'établissement de liaisons radio avec Londres. Le 27 août 1940, le lieutenant et ingénieur de Marine Thaddée Jekiel (Doctor) s'envolait à son tour dans l'avion de nuit en direction de Lisbonne. Il voyageait également avec un passeport diplomatique, en tant que fonctionnaire cherchant à rejoindre son poste au consulat polonais de Marseille. Derrière cette couverture, il avait pour mission de se rendre en
10. Gilbert Devèze, Bibliothèque polonaise de Pans, Témoignage durant la conférence sur le Réseau F2 en 1975. Après la Libération, Gilbert Devèze s'impliqua dans la vie publique et devint sénateur de l'Aisne.

40

France afm d'y monter un service de renseignements orienté sur les activités de la Marine. Thaddée Jekiel maîtrisait parfaitement la langue française car il avait fait ses études à l'Ecole du Génie Maritime à Paris. Diplômé ingénieur, il s'était engagé dans la marine de guerre polonaise et avait été détaché en France dans les arsenaux des constructions navales où il réceptionnait les bateaux de guerre construits pour la marine polonaise. Les objectifs de sa mission consistaient à observer les unités de la marine allemande transitant dans les ports français de la Méditerranée et de l'Atlantique, et d'y déceler toute concentration particulière de bateaux allemands. Pour cette mission, Doctor fut rattaché au Service de renseignement de la Marine polonaise à Londres, et il devait rendre compte du déroulement de son activité au major Jablonski (Bruno), chef de ce SR Aussitôt arrivé à Lisbonne, il se mit en relation avec le colonel

Maly, son premierrelaisIl , qui lui indiquaque Calixteserait son prochain
contact à Barcelone et qu'un lieu de rendez-vous lui serait fIxé par ce dernier. Doctor transportait avec lui un important courrier diplomatique ainsi qu'une très grosse somme d'argent: sept millions de francs qu'il devait remettre au général Kleeberg, ainsi que des lettres d'instruction aux majors Zarembski et Slowikowski. Deux jours plus tard, Calixte et Doctor se rencontrèrent à Barcelone. Calixte ayant des problèmes d'ordre personnel à régler pour son entrée en France, il fut convenu entre les deux hommes qu'il resterait à Barcelone le temps nécessaire pour les résoudre puis, une fois ses affaires réglées, Calixte rejoindrait Marseille en transportant avec lui le poste radio. La décision de se séparer momentanément d'un poste radio avait été prise, car Doctor, déjà particulièrement chargé de nombreux bagages, ne pouvait en prendre un supplémentaire. Néanmoins, il emmena avec lui les codes d'identifIcation, les procédures de chiffiage, ainsi que les quartz du poste qui permettaient le calibrage rapide des liaisons radio avec Londres. Le 6 septembre 194012, octor arriva à Marseille où il se présenta au consul D polonais, à qui il remit le courrier diplomatique. Puis, continuant à s'acquitter de ses missions de liaisons, il gagna aussitôt Vichy afIn d'y rencontrer le général Kleeberg. Il se rendit ensuite à Toulouse pour remettre aux majors Zarembski et Slowikowski le courrier qui leur était destiné, ainsi qu'à Lyon pour y rencontrer un autre officier du futur réseau, le lieutenant Krzyzanowski (Panhard). Au sujet de ces rencontres, Jekiel témoignait ainsi:

Il. Le colonel Maly était détaché à Lisbonne en tant que responsable du réseau Evacuation et du Service de Renseignement de la Marine polonaise. 12.CARAN, 72AJ544, Réseau F2, Historique de 1946, p. 4. 41