Les ruisseaux, le canal et la mer

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296279070
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LES RUISSEAUX LE CANAL ET LA MER

Collection" Logiques Sociales Dirigée par Dominique DES JEUX

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DarutÎons.e

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@ L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-1985-2

Pierre

A. Vidal-Naquet

LES RUISSEAUX LE CANAL ET LA MER
Les eaux de Marseille

Editions L'Hmmattan 5-7, rue de L'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Remerciements
Ce livre a été réalisé Clpartir d?une recherche soutenue PCll"

La Ville de Marseille Le Plan Urbain, le Plan Construction et Architecture

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Introduction
Lorsqu'en 1849sont acheminées vers Marseille, les eaux de la Durance, la ville" assoiffée", sort de plus d'un siècle de privations extrêmes. Jusque là, le manque d'eau, c'était d'abord la stérilité du terroir, la disette, l'épidémie, la mort... Mais c'est aussi, à
l'orée de l'âge industriel, la ruine d'une ville. Q QPuis

soudain, tout bascule.o. Un ouvrage colossal la relie à son arrière-pays. Et l'eau se met à couler à profusion dans les moindres recoins de la ville, Marseille peut alors envisager son avenir avec un peu plus de sérénité. La question de l'eau à Marseille, qui était devenue une "question de vie ou de mort", est, pour l'essentiel définitivement réglée. Quelques cent~cinquante ans plus tard, et au prix de quelques aménagements complén1entaires, dont certains très conséquents, comme le Canal de Provence, Marseille peut traverser des périodes de sécheresse sans être véritablement inquiétée. Et ceci à la différence d'autres régions de France pourtant réputées plus humides. Si aujourd'hui "la Provence rIe manque pas d'eau c'est bien parce qu'elle a historiquement souffert de la sécheresse"(l).
(1) Co Tamisier, "En Provence, l'eau cachée, l'eau cultivée",in Chercheurs d'eau en Méditerranée, Editions du Félin, 1991. 7

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Pour autant, cette conquête de l'eau, qui s'est traduite par la disparition progressive des menaces d'épidémie et .de disette, ne doi~ pas occulter la logique dans laquelle s'est effectuée cette lutte victorieuse contre la siccité. L'objectif poursuivi, alors, était d'entreprendre l'exploitation la plus rationnelle possible d'une richesse naturelle pour satisfaire les besoins d'une ville en plein essor. Tout devait être subordonné à cet impératif, puisque, selon les édiles de l'époque, les travaux devaient être réalisés "quoi qu'il advienne, quoi qu'il en coûte". L'eau de la Durance était ainsi convoitée comme ressource devant servir un unique objectif: l'expansion du site urbain. Soumise à cette exigence, l'eau était ainsi adulée, parfois célébrée par des fêtes, des manifestations. Des monuments étaient même érigés à sa gloire, comme la fontaine du Palais Longchamp. Mais qu'elle devienne dangereuse, gênante, ou tout simplement, qu'elle ne donne pas la preuve de son utilité immédiate, et elle était aussitôt condamnée à disparaître radicalement du territoire, urbain. Il faut dire en effet, qu'au XIxe siècle, l'eau et la ville n'entretiennent pas toujours les meilleurs rapports. Les hygiénistes commencent à craindre l'eau comme vecteur de maladie. Ils découvrent que ce n'est plus l'air qui est responsable des contaminations, mais l'eau. Il faut, donc, en toute logique, s'en méfier, s'en protéger, limiter les contacts avec elle. Surtout lorsqu'elle ne circule pas. Une solution donc: éviter toute occasion de stagnation et la rejeter en dehors de la ville. Si possible, éviter de la faire 8

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transiter à ciel ouvert, préférer la cacher, la faire disparaître sous terre ou dans des canalisations... Mais ce n'est pas seulement l'hygiéniste qui s'alarme. L'ingénieur redoute, lui aussi, d'autres dangers, notamment ceux qui sont liés à l'inondation. Autre risque, mais solutions proches de celles qui visent la préservation de la salubrité publique. D'ailleurs, l'eau qui menace de déborder et de provoquer de graves dommages dans la ville est, le plus souvent, une eau sale, polluée, insalubre. Aussi, ne cherche-t-on pas à la retenir. On s'efforce au contraire de faciliter son écoulement et de la faire disparaître. Les rivières et les ruisseaux se métamorphosent alors en tuyaux et en canalisations. Cette occultation de l'eau relève aussi d'une autre nécessité. En cette période d'extension de la ville, les zones humides sont considérées comme une entrave au développement urbain. Par contre, leur assèchement libère l'espace qui est nécessaire à la prolifération des constructions. Ainsi, à partir du XIxe, à Marseille, comme dans toutes les villes occidentales d'ailleurs, commence à se greffer sur le réseau hydrographique un véritable système de "prothèses". Tuyaux, canalisations, galeries souterraines, ouvrages d'étanchéité, sont autant d'objets techniques qui, certes domestiquent l'eau, mais tendent aussi à la déconnecter de son milieu naturel. Or, cette politique d'oblitération de la présence de l'eau dans la ville, qui n'a cessé de s'imposer jusqu'à 9

nos jours, tend aujourd'hui à être reconsidéréeo En effet, les ingénieurs hydrauliciens considèrent de plus en plus que si ces différentes "prothèses" ont permis de délivrer Marseille d'un certain nombre de dangers, elles n'ont pas réussi cependant à mettre la ville complètement hors péril. Plus encore, certaines nuisances ont été aggravées, estiment-ils, alors que d'autres ont tout simplement été créées. Les réponses apportées à la question des inondations ont toujours abouti à accroître la vitesse d'évacuation des eaux pluviales. Or, à Marseille, ces travaux ont été effectués sa11Splan d'ensemble, au coup par coup, au gré des demandes locales. D'où une succession de passages rapides, relativement protégés, et des goulots d'étranglement, condamnés à

recevoir, avec de plus en plus de violence, les eaux
du fonds supérieur. Les gaills de sécurité obtenus localement, loin de contribuer à. élever le niveau de sécurité de l'ensemble, ne font que fragiliser le territoire aval sur lequel il devient nécessaire d'édifier de nouveaux ouvrages de défense, ce qui, de proche en proche, ne fait qu'accroître et déplacer les vulnérabilitésQ L'augmentation des risques d'inondation, l1e résulte pas seulement de cette interminable coursepoursuite entre la sécurité et l'insécurité. L'urbanisation et l'asphaltage des sols renforcent aussi les débits des ruissellements. Ainsi l'imperméabilisation de la surface de la ville et le bétonnage des cours d'eau se conjuguent pOlIr accroître la vitesse et la quantité des eaux pluviales 10

qui, ne trouvant pas d'exutoire d'une capacité suffisante, déferlent de temps à autres sur Marseille et provoquent des inondations dévastatrices. Dans ces conditions, selon les spécialistes de l'aménagement, "la poursuite de la tendance actuelle d'aménagement hydraulique et d'urbanisation des parties amont des bassins versants pose des problèmes de plus en plus insolubles au plan technique" Dans les meilleurs des cas, les nouveaux ouvrages de défense contre les crues ne sont crédités que d'une très faible efficacitée De plus, cette politique d'aménagement se heurte aujourd'hui à des contraintes économiques. L'artificialisation du réseau hydrographique a conduit les municipalités successives à s'engager dans un programme d'investissement très lourd. Or, si l'on continuait de répondre aux risques d'inondation par des ouvrages de plus en plus grands, l'effort financier, consenti jusqu'à aujourd'hui par la collectivité locale, devrait être accru dans des proportions difficilement supportables. En fait, s'il était perpétué, le processus engagé conduirait "à une impasse économique"(2) L'inéluctable absence de moyens entraînerait donc un gel des travaux et accentuerait, dans l'avenir, la menace de l'inondation. Autre aspect de ce divorce entre l'eau et la ville: la détérioration de l'environnement et du paysage
(2) Ville de Marseille, Schéma Directeur d'Aménagement des bassins pluviaux. Cahier des clauses techniques particulières, Document ronéoté.

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urbain. L'enterrement systématique du réseau hydrographique a non seulement détruit la faune et la flore présentes dans les ruisseaux, mais a aussi sacrifié toute la végétation qui y était associée. Les espaces boisés situés sur les flancs des collines ont, la plupart du temps, été privilégiés par rapport à ceux - moins visibles et par conséquent moins spectaculaires - qui longeaient les cours d'eau. Pour compenser, en quelque sorte, la perte de ces espaces naturels alluviaux, des espaces verts ont été aménagés "par apports de terre végétale, de plantations et d'eau amenée par canalisations "(2). Or, le rôle de ces espaces verts n'est que de "boucher les trous de l'urbanisation et de créer un lien, au moins visuel, entre les différentes unités d'habitations "(2). Mais ce sont, en fait, les traits distinctifs du paysage marseillais qui, de la sorte, ont été peu à peu altérés. En effet, c'est l'enchevêtrement serré de deux villes distinctes, la ville-jardin et la ville minérale(3) qui, au cours de l'histoire de Marseille, a fon'dé l'originalité de son urbanité. Ici, probablement plus qu'ailleurs, nous sommes en présence d'un "espace vernaculaire naturellement discret, c'est-àdire discontinu "(3) qui autorise la multiplicité des regards, le repli et le secret et favorise l'expression des différences. L'entrecroisement des paysages, l'infiltration de la campagne dans la ville et, réciproquement, l'insinuation de l'urbain dans le milieu rural, ont fait de Marseille, une mosaïque de mondes juxtaposés. L'identité de la ville ne dépend pas d'hypothétiques limites qui seraient censées la
(3) J.M. Chancel, Une ville à la campagne, note roné<?tée. 12

circonscrire, mais, au contraire, de ses multiples frontières qui s'imbriquent les unes aux autres jusqu'au cœur de la cité. Les ruisseaux et la végétation qui les accompagnent participent de la constitution de cet espace discret. L'eau peut être cet élément qui non seulement matérialise les frontières et inscrit la rupture entre plusieurs mondes mais aussi introduit de l'hétérogénéité et de la complexité sur le territoire. Avec la subordination des cours d'eau aux impératifs de la mobilité urbaine, le paysage marseillais perd ainsi ~unepartie de cette complexité. Peu à peu, le béton absorbe les éléments apparemment superflus qui ne se plient pas aux exigences de la ville fonctionnelle. Elle nivelle ainsi le territoire, lui ôte ses aspérités et remplace l'espace discret par un espace "homogène, continu, non discret et "indiscret"(4). En rendant l'eau invisible, elle ampute le vocabulaire spatial de l'un de ses signifiants; elle l'uniformise. L'esthétique n'est pas le seul enjeu de cet effacement progressif de la présence de l'eau dans la ville. Il affaiblit aussi les stratégies identitaires et les pratiques sociales. L'eau n'est pas seulement ce flux, porteur de risques, que l'on cherche à détourner de ~a ville. Elle est aussi un objet chargé de sens, dont le symbolisme "semble le type même du symbolisme pluriel, voire du rassemblement de symboles contradictoires"(5)
(4) I. Illich, H20, 1988. Ed. Lien Commun. (5) G. Durand, "Symbolisme des eaux", in Encyclopédie Universa/is. 13

Polysémique, l'eau est un support particulièrement riche de l'imaginaire urbain. En tant qu'elle marque l'espace et lui communique un sens, elle peut aussi constituer ce référent autour duquel se construisent les sentiments d'appropriation et les identités locales. La disparition de l'eau de la surface de la ville prive ses habitants de l'un des repères symboliques qui matérialisent l'appartenance territoriale. Mais c'est aussi la diversité des pratiques sociales que réduit la mise en canalisation des cours d'eau et le recouvrement des canaux. L'uniformisation et la fonctionnalisation de l'espace rendent ainsi totalement anachronique voire illégitime toute tentative de conservation des usages traditionnels liés à l'eau. Ici, ce sont les cultures et les jardins qui disparaissent. Là, on proscrit, au nom de la sécurité, la baignade et le jeu. Ailleurs encore, on élève des grillages ou des murs le long des ruisseaux qui sont encore à ciel ouvert, pour en interdire l'accès. C'est finalement toute une sociabilité qui se disloque sous l'effet de la clôture des ruisseaux. La disparition des savoir-faire et des pratiques sociales est le prix de cette séparation de l'eau et de la ville. Ainsi, parce qu'elle conduit à une impasse technique et économique et à un appauvrissement des paysages et de la sociabilité urbaine, cette logique du refoulement systématique de l'eau hors de la ville tend à être révisée.

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Les spécialistes de l'eau que sont les ingénieurs hydrauliciens contestent le rôle de "chirurgien"(6) qu'ils ont dû jouer jusqu'à présent et qui les a amenés à mutiler la cité pour les besoins de l'urbanisation. Ils en appellent "à un nouvel art de l'eau dans la ville"(7) , à se déprendre d'une pratique de l'oblitération au profit d'une pratique de l'ostentation de l'eau et de ses usages& A Marseille, ce "nouvel art de l'ingénieur" trouve notamment sa traduction dans des projets de réhabilitation des ruisseaux et de revalorisation de l'eau dans la ville. Il s'agit ici de rompre avec une attitude systématiquement négative à l'égard des cours d'eau qui traversent la cité phocéenne et de les considérer au contraire comme un élément du patrimoine à intégrer dans le paysage urbain. L'eau est, ici, reconnue dans son ambivalence. Non plus seulement comme une eau menaçante, sale et dangereuse qui dicte des attitudes univoques de lutte et de combat, mais aussi comme une eau qu'il convient de préserver parce que bienfaisante, porteuse d'urbanité, et "source d'élévation morale dans la vie civique" (8). On délaisse alors la seule stratégie de conquête qui était celle de l'évacuation et de l'enfermement systématique de l'eau. On lui préfère la stratégie du "ménagement"(S) qui autorise la rétention, la répartition et la mise en scène de l'eau. Dans ce cadre, l'eau et les ruisseaux acquièrent ainsi
(6) Ville de Marseille, Schéma Directeur, op. cil. (7) B. Chocat, "L'état de crise, Genèse: l'eau des villes et l'eau des champs" in Thérapeutiques nouvelles en assainissement pluvial, Journée d'échange, 8 décembre 1987, Société Hydrotechnique de France. (8) Terme que nous empruntons à M. MARIE in Les terres et les mots, une traversée des Sciences Sociales, Paris, Méridiens, Klincksiech, 1989. 15

le statut de patrimoine dont les potentialités ne doivent pas être sacrifiées aux impératifs du moment. Les projets de réhabilitation s'inscrivent donc bien ici dans une logique de gestion de type "patrimonial" axée sur la conservation, pour le futur, des possibilités d'adaptation des biens à des pratiques qui ne sont pas encore aujourd'hui toutes prévisibles. Cette gestion de type "patrimonial" passe par la recherche et la promotion de "nouveaux usages à inventer" car, "les anciens usages ayant disparu, il convient de trouver de nouvelles fonctionnalités du ruisseau. Il a un rôle structurant dans l'aménagement urbain et doit s'ouvrir à la vie du quartier"(9) . Si le projet d'une réhabilitation de la place de l'eau dans la ville s'exprime, comme nous venons de l'évoquer, surtout en terme de rupture avec les politiques d'occultation menées jusqu'à aujourd'hui, il ambitionne aussi de renouer, selon des modalités forcément nouvelles, avec des traditions perdues. Il cherche à rétablir la positivité des rapports qui existaient autrefois entre l'eau urbaine et les citadins et que le développement industriel et urbain a progressivement rejeté hors de la mémoire. "La ville a perdu le sens de l'eau... L'eau doit (...) retrouver son rôle d'agent de liaison, et sa fonction pacificatrice "(10) .

(9) Schéma dlaménagement, op. cil. (10) F. Calvet, Thérapeutiques nouvelles en assainissement pluvial. Bulletin de la Société Hydrotechnique de France, n02, mai 1988. 16

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