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POLITIX
Revue des sciences sociales du politique
N°41, premier trimestre 1998

Les sciences,

du politique aux Etats-Unis

II. Domaines et actualités

Publiéavec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Centre national du livre du département de science politique de la Sorbonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole -Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Comité éditorial: Loïc Blondiaux (CRAPS, Lille II), Sylvain Bourmeau, Jean-Louis Briquet (CEPEL, CNRS), Dominique Cardon (PRISME, CNET), Annie Collovald (LASP, Paris X), Yves Déloye (GSPE, lEP-Strasbourg), Renaud Dorandeu (GSPE, lEP-Strasbourg), Bastien François (CRAP, Rennes I), Brigitte Gaïti (lREDE, Poitiers), Jean-Philippe Heurtin (GSPM, CNET), Jean-Baptiste Legavre (GSPE, lEP-Strasbourg), Patrick Lehingue (CURAPP, VersaillesSaint-Quentin), Cyril Lemieux (GSPM, EHESS, lEP-Strasbourg), Frédéric Sawicki (CRAPS, Lille 11). Rédacteur en chef (année 1998) ; Jean-Baptiste
Secrétariat de rédaction: Marie-Hélène Bruère.

Legavre.

Conseil scientifique: Luc Boltanski, Pierre Bourdieu, Michel Callon, Christophe Charle, Jacques Chevallier, Alain Desrosières, Michel Dobry, Claude Emeri, Pierre Favre, Alain Garrigou, Daniel Gaxie, Jacques Gerstlé, Bernard Lacroix, Jacques Lagroye, Jean Leca, Gérard Lenclud, Alfio Mastropaolo, Gérard Mauger, Marcel Merle, Pierre Muller, Michel Offerlé.

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D'ENVOI ET DE PRÉSENTATION

DES TAPUSCRITS

Les tapuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires rédaction: Marie-Hélène Bruère, département de science Paris l, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05.

au secrétariat de la politique, Université

Les articles ne doivent pas dépasser 65 000 signes (y compris les notes infra paginales). Sont comptabilisés comme signes: caractères, ponctuation, blancs. Ils doivent être accompagnés d'un résumé en français (et, si possible, en anglais) d'une centaine de mots. Les références bibliographiques sont toujours portées en note infra paginales (présentées en numérotation continue) ; il n'y a pas de bibliographie en fin d'article.
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Les abonnements sont annuels et partent du premier numéro de l'année en cours. L'ordre et le paiement sont à adresser directement aux Éditions l'Harmattan: 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris. Le règlement peut être effectué par chèque postal ou bancaire à l'ordre des Éditions l'Harmattan. Tarif des abonnements (4 numéros) : Étudiant: 250 francs (joindre une photocopie de la carte d'étudiant) Particulier ou institution (France) : 330 francs Particulier ou institution (Étranger) : 480 francs

Numéro ISSN : 0295-2319 Commission paritaire des publications et agences de presse: Politix est indexé par Public Affairs International
Directrice de la publication: Marguerite Hitier.

70280

Service, New York, USA

SOMMAIRE

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Les sciences du politique aux Etats-Unis II. Domaines et actualités
Dossier coordonné par Loïc Blondiaux

5 7

Éditorial Pour une cartographie de la politique contestataire Doug McAdam, Sidney Tarrow, Charles Tilly La science politique américaine face aux défis du féminisme Susan J. Carroll, Linda M. G. Zerilli L'analyse économique des choix électoraux (II) Patrick Lehingue Les nouvelles perspectives de la recherche sur l'opinion publique Paul Sniderman Les relations internationales dans la science politique aux Etats-Unis Pascal Venesson
L'Advocacy Coalition Framework Une contribution au renouvellement des ~tudes de politiques publiques? Henri Bergeron, Yves Surel, Jérôme

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195

Valluy

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Revue des revues Résumés I Abstracts

236

Politix. Revue des sciences sociales du politique, n041, premier trimestre 1998

~ Editions L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-6540-4

, Les sciences du politique aux Etats-Unis II. Domaines et actualités
ntamée au cours du précédent numéro (<<Histoireet paradigmes») cette exploration d'autres manières de concevoir et de pratiquer l'analyse des phénomènes politique se poursuit et s'achève ici par l'inventaire de quelques-uns des secteurs les plus productifs de la science politique américaine. Le recensement ne pouvait être exhaustif, au risque de la superficialité ou de la surcharge. Notre intention a été au contraire d'analyser en profondeur les domaines dans lesquels il nous paraissait possible de puiser, sinon une inspiration du moins des questions et des thématiques nouvelles. Les contributions de ce numéro diffèrent par leur tonalité, leur style et leur ambition. Certaines sont militantes, d'autres plus didactiques. Certaines adoptent un point de vue délibérément constructif, d'autres se veulent plus critiques. Certaines font office de bilan, d'autres d'essais prospectifs. Mais toutes ont vocation à combler un vide dans leurs champs respectifs, à présenter des recherches en cours et à mettre à l'épreuve des schémas de pensée nouveaux. L'ensemble ne vise ni à la représentativité ni à la définition d'une ligne. Il veut rompre avec les schématismes et les réflexes habituels, d'opprobre ou de dévotion. Nous avons jugé qu'il était du devoir d'une revue comme la notre de chercher les ouvertures, de susciter les découvertes et de provoquer les questions.

E

D. McAdam, S. Tarrow et Ch. Tilly s'essayent à une cartographie des recherches portant sur les mobilisations politiques. Au passage ils multiplient les hypothèses de recherche et les pistes nouvelles. S. Carroll et L. Zerilli font le récit de l'expansion au cours des années récentes du champ des recherches consacrées aux femmes et à la politique aux États-Unis, révélant toute la richesse d'un débat inexplicablement négligé en France. P. Lehingue, après avoir reconstitué dans le premier numéro de ce dossier les origines conceptuelles d'un paradigme économique aujourd'hui en passe de dominer l'analyse politique dans le monde anglo-saxon, éclaire avec précision les paradoxes, le caractère tautologique et les faiblesses sociologiques des énoncés produits dans le cadre des recherches électorales de ce programme. Dans une aIl!ple synthèse des recherches relatives à l'opinion publique menées aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt, P. Sniderman fait percevoir le dynamisme de ce champ de recherches, la diversité des enjeux normatifs, méthodologiques et conceptuels qu'il soulève ainsi que la distance qui le sépare aujourd'hui des débats français sur cette question. P. Vennesson, après avoir évoqué les principales étapes de la recherche sur les relations internationales, met l'accent sur le caractère pluri-paradigmatique de ce champ de recherches où s'affrontent libéraux, réalistes et constructivistes. H. Bergeron, Y. Surel et J. Valluy, enfin, ont choisi de faire travailler dans un cadre français l'un des modèles d'analyse des politiques publiques anglo-saxon les plus récents et, selon eux, les plus féconds: l'advocacy coalition framework. A l'instar des autres articles de ce numéro, ils en dévoilent les promesses mais aussi les limites. Le Comité éditorial

Pour une cartographie de la politique contestataire*
Doug McAdam University of Arizona Sidney Tarrow Cornell University Charles Tilly New School for Social Research

EN DÉPLAISE à Machiavel et Clausewitz, la politique n'implique pas nécessairement la contestationl. Il arrive que les individus s'efforcent de favoriser le consensus, qu'ils se rassemblent pour commémorer un passé commun, qu'ils institutionnalisent l'activité politique. La contestation commence quand des individus revendiquent collectivement et que leurs revendications, si elles sont satisfaites, ont un effet sur les intérêts d'autres individus. Ces revendications peuvent s'exprimer par des modes allant des simples requêtes jusqu'aux attaques brutales, en passant par les pétitions, les slogans et les manifestes révolutionnaires. C'est pourquoi la contestation dépend de la mobilisation et des capacités qu'ont certains groupes sociaux d'élaborer des systèmes d'interaction collective. Nous avons adopté le terme de «politique contestataire», plutôt que la triade habituelle «mouvements sociaux», «révolutions» et «action collective», non seulement par commodité de langage, mais aussi parce que chacun de ces termes est étroitement lié à un champ d'analyse spécifique qui ne représente qu'une partie du champ des recherches
* Ce texte est la traduction, par F. Sawicki et L. Dreyfuss, de «To Map ContentiQus Politics», Mobilization. An International Journal of Research and Theory about Social Movements and Collective Behavior, 1 (1),1996. 1. Cet article est un travail préliminaire à une recherche se proposant d'élaborer une synthèse des travaux théoriques et empiriques sur la politique contestataire. Outre les auteurs de l'article, participent à cette recherche R. Aminzade, E. Perry, J. Goldstone et W. Sewell Jr. La création d'un réseau de recherche sur la politique contestataire a été rendue possible grâce à un fmancement de la Fondation Mellon et à l'appui du Center for Advanced Study in the Behavorial Sciences. Il s'agit d'un projet d'une durée de trois ans, qui vise à faire l'inventaire des travaux portant sur les politiques contestataires (mouvements sociaux, révolutions, nationalismes, processus de démocratisation, actions collectives et autres phénomènes politiques connexes) et à favoriser leur analyse comparative. Les auteurs remercient J. Goldstone, J. Goodwin, R. Gould, M. Hechter, H. Johnston, B. Klandermans, H. Kriesi, D. Meyer, J. Wasserstrom, T. Wickham-Crowley et M. Zald, pour leurs critiques et leurs commentaires des versions préparatoires de cet article. Politix, n041, 1998, pages 7 à 32 7

N'

Les sciences du politique aux États-Unis dont il est question dans cet article. Nous incluons en effet l'interaction collective dans la politique contestataire, dans la mesure où, d'une part, elle implique la contestation, c'est-à-dire la défense d'intérêts particuliers face à autrui; et où, d'autre part, elle engage, parmi les groupes participant à l'interaction, un gouvernement, à savoir une organisation qui maîtrise et monopolise les moyens de cœrcition à l'intérieur d'un territoire déterminé. Les mouvements sociaux, les cycles de contestation et les révolutions participent tous à ce même phénomène général. Nous chercherons ici à rendre compte des relations qu'entretient ce phénomène avec les politiques institutionnelles et avec le changement social et historique, en nous appuyant sur un travail systématique de synthèse des contributions, théoriques et empiriques, des différents courants de recherches qui ont traité de la politique contestataire.

Une nécessaire synthèse des théories et des recherches sur la politique contestataire
Deux tendances fondamentales des sciences sociales et politiques contemporaines empêchent les tentatives de synthèse et d'accumulation du savoir: d'un côté la spécialisation croissante des connaissances et de l'autre la faible reconnaissance professionnelle accordée à ce type de travail «académique». Pourtant, la seule multiplication de recherches spécialisées apporte peu à la connaissance globale. Or l'étude de la politique contestataire, plus que d'autres secteurs de la recherche, souffre de l'absence d'une perspective synthétique. Depuis vingt-cinq ans, le développement des recherches dans ce domaine a été considérable, qu'il s'agisse des études historiques ou des travaux portant sur la période contemporaine. Ces recherches très spécialisées appartiennent à au moins quatre disciplines différentes: la sociologie, l'histoire, la science politique et l'économie. Ces disciplines étant de plus en plus distinctes, les possibilités de synthèse se font rares et difficiles. Ces dernières années, les cultural studies sont elles aussi entrées dans la bataille. La fragmentation du champ de recherche en a été accentuée, comme l'a été le cloisonnement des différents chercheurs, qui ont été amenés à rendre compte des phénomènes contestataires dans des langages et selon des modèles théoriques très hétérogènes. Si l'on considère, par exemple, la sociologie historique des révolutions telle qu'elle s'est développée aux États-Unis dans les vingt dernières années, on constate que les «grandes» révolutions ont souvent été étudiées sui generis. Ce parti pris a empêché de les comparer aux «petites» révolutions moins importantes, aux rébellions, aux troubles sociaux, aux émeutes et aux contestations plus routinières (Goodwin, 1994; Tilly, 1993). On a peu étudié leurs relations avec les mouvements sociaux et politiques (voir cependant Goldstone et alii, 1991). L'étude systématique de la violence, qui a pris son essor dans 8

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Sidney Tarrow, Charles Tilly

les années soixante à la suite des émeutes dans les ghettos, s'est faite indépendamment de celle des mouvements non-violents. Dans le même sens, l'analyse des structures organisatrices des mouvements contestataires s'est nettement séparée de celle des phénomènes de masse dont ils sont censés être l'émanation (Oliver, 1989). L'histoire événementielle est restée totalement indifférente aux progrès significatifs de la sociologie historique quantitative (Olzak, 1989b; Tarrow, 1995). Les spécialistes de la grève ou des conflits du travail n'ont attaché que peu d'importance aux relations entre leurs objets d'étude et les luttes politiques (voir cependant Franzosi, 1995; Goldfield, 1987 ; Johnston, 1994 ; Perry 1993). Tout cela rend nécessaire un travail de synthèse systématique qui fait jusqu'à présent défaut à l'étude de la politique contestataire. Ce travail est aujourd'hui possible. Il est temps d'en finir avec la fragmentation, très dommageable, des travaux portant sur les contestations, passées et présentes. Cette fragmentation est source de malaise chez les chercheurs (spécialement les plus jeunes) qui, travaillant sur des objets similaires à partir de perspectives disciplinaires différentes et en référence à des paradigmes concurrents, sont dans l'impossibilité de confronter les résultats de leurs recherches. L'idéal serait de proposer un cadre conceptuel standardisé. Mais nous visons en fait avant tout à identifier les analogies entre les causes des contestations, en cherchant à démontrer que des phénomènes politiques très disparates peuvent avoir des propriétés causales similaires. Notre programme a quatre objectifs principaux. Nous souhaitons, premièrement, cartographier l'ensemble de la recherche contemporaine qui s'attache à comprendre la politique contestataire. Il s'agit d'identifier les domaines spécifiques de recherche qui, à l'intérieur de l'histoire, de la sociologie, de la science politique et de l'économie, sont concernés par l'étude de la contestation. Deuxièmement, il s'agit pour nous, après avoir décrit dans son ensemble ce champ de recherche, de proposer une première synthèse des théories et des travaux empiriques disponibles dans les divers secteurs disciplinaires concernés. À ce stade préliminaire, et en dépit de la collaboration des différents chercheurs participant à notre projet, nous ne serons pas en mesure d'offrir une synthèse définitive. Nous tenterons plutôt de préciser, à travers l'analyse de cas exemplaires, les pistes à suivre pour élaborer une telle synthèse. Troisièmement, nous aborderons la question des conditions de possibilité de la politique contestataire. Il s'agira d'utiliser cette synthèse (envisagée comme une série de concepts analytiques plus que comme une théorie en soi) pour expliquer la nature et la dynamique de la politique contestataire dans des situations historiques et géographiques différentes. Il semble que les théories actuelles de la contestation soient mieux adaptées au contexte contemporain des démocraties occidentales - les plus étudiées par les spécialistes des mouvements sociaux -, qu'à d'autres contextes historiques et à d'autres types de régime. C'est pourquoi il nous faudra être spécialement 9

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attentifs aux variations contextuelles et à leurs effets sur la dynamique de l'action collective. Enfin, après avoir pris la mesure de la variété des politiques contestataires en fonction des périodes historiques et des types de régime, nous nous attacherons à l'analyse des changements qui affectent les formes et les dynamiques des protestations populaires dans le contexte de ce que certains appellent la «globalisation». Les théories de la globalisation, dans leurs formulations extrêmes qui prédisent, par exemple, la disparition prochaine de l'État-nation, nous laissent sceptiques. En revanche, il est indéniable que les échanges politiques transnationaux sont en constant développement et que de nouveaux types de structure politique territoriale (l'Union européenne en est actuellement un exemple significatif) se constituent, dans lesquels les nations sont amenées à partager la souveraineté avec des institutions transnationales (parfois aussi infranationales) toujours plus nombreuses. Dans ce contexte, les questions les plus importantes à se poser sont celles-ci: à quoi ressembleront les politiques contestataires à l'intérieur de ces nouvelles structures politiques? Comment leurs transformations affecteront ce qui apparaît comme un héritage de l'État-nation consolidé, c'est-à-dire le mouvement social national? Dans la suite de l'article, nous traiterons successivement ces quatre questions. Nous ne proposerons que des hypothèses provisoires, fondées sur des exemples plutôt que sur une théorie exhaustive et des études empiriques complètes. Il s'agit simplement de clarifier nos perspectives d'analyse dans le but d'engager un débat critique.

L'étude de la politique contestataire
Il est possible d'établir une «cartographie» de la littérature actuelle sur la politique contestataire en se servant soit de concepts soit de principes épistémologiques. Si l'on choisit de classer les travaux en fonctions des concepts qu'ils mettent en œuvre, il est possible de distinguer, par exemple, l'individualisme méthodologique (qui réduit la réalité sociale aux actions individuelles et aux motivations personnelles des acteurs), l'individualisme phénoménologique (qui réduit la réalité sociale aux représentations conscientes des acteurs individuels ou collectifs), les théories systémiques (pour lesquelles le collectif fonctionne nécessairement selon des logiques globales autonomes) et les modèles relationnels (dans lesquels les transactions, les interactions et les liens sociaux sont le point de départ de l'analyse). Chacune de ces théories est représentée dans le champ des recherches portant sur la politique contestataire. Si l'on adopte comme base de classification les principes épistémologiques, on distinguera plutôt les analyses qui s'attachent avant tout aux structures causales (de l'étude des variables explicatives des phénomènes étudiés et des relations entre ces variables jusqu'aux théories du choix rationne}), les traditions analytiques (par exemple les traditions marxiste ou wébérienne) ou les échelles d'analyse (des individus aux civilisations). Nous préférons pour notre part opter pour 10

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McAdam,

Sidney Tarrow, Charles Tilly

un point de vue transversal, fondé sur l'examen des nombreuses recherches qui ont été produites ces dernières décennies. Il s'agit de distinguer les concepts, les argumentaires, les méthodes, les sources et les références utilisés dans ces recherches et de les regrouper selon les modèles généraux auxquels ils appartiennent. Une cartographie de la politique contestataire doit faire apparaître quatre secteurs principaux: 1) celui, le plus étendu, des travaux d'histoire politique, distingués en fonction des périodes et des territoires qu'ils étudient et caractérisés par une faible théorisation explicitel ; 2) celui des études du changement social d'un point de vue local, régional etlou catégoriel, qui est plus élaboré théoriquement et dans lequel la politique contestataire n'apparaît que comme un aspect particulier d'un phénomène général; 3) celui de l'analyse des relations entre les mouvements contestataires et les politiques étatiques; 4) celui de l'examen des diverses formes que prennent les conflits et la violence politiques. Les travaux et recherches peuvent donc être distingués comme suit: 1. Les histoires politiques: monographies locales, régionales et nationales, regroupées selon les périodes, les zones géographiques et les groupes sociaux étudiés. 2. Les études du changement social, qui s'attachent à des territoires particuliers ou à des groupes sociaux spécifiques: monde du travail, divisions sexuelles des activités, mode de vie des ménages et formes de sociabilité; divisions ethniques et religieuses; formation des classes sociales, actions et conflits de classes; conflits industriels. 3. Les relations entre action contestataire et politiques étatiques: mouvements sociaux, réseaux sociaux, groupes d'intérêt, partis politiques, élections; saction publique et systèmes d'autorité; identité politique, citoyenneté et nationalisme; changement de régime, en y incluant la démocratisation et la formation de l'État; révolution, rébellions, mouvements de résistance et de protestation; guerre, pouvoir militaire, impérialisme et relations internationales. 4. Les conflits et la violence: banditisme, crime, organisation de la police et de la répression; violence politique et autres formes de violence; action collective et protestation en général.

1. Ce type de recherche est généralement perçu comme le domaine exclusif des historiens professionnels. Remarquons à ce propos que les travaux historiques sont devenus, dans les vingt dernières années, plus explicitement théoriques et qu'il existe, en sociologie ou en science politique, des monographies qui demeurent exclusivement descriptives. Parmi les synthèses et les analyses critiques des travaux historiques sur la politique contestataire, voir notamment Appleby, Hunt et Jacob (1994), Berlanstein (1993), Cooper (1994), Hanagan (1994), Rancière (1992) et Sewell (1992). Il

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Bien sûr, une telle cartographie ressemble à une galaxie plus qu'à un petit système solaire. Plutôt qu'en face de quatre planètes bien définies, chacune avec sa géographie cohérente, nous nous trouvons en face d'une nuée de planètes et de nombreuses étoiles filantes. L'essentiel est de repérer les regroupements possibles. Ceux qui étudient les guerres, le pouvoir militaire, l'impérialisme et les relations internationales ont en commun des concepts, des argumentaires, des méthodes, des sources et des références généralement distincts de ceux que partagent les spécialistes des révolutions, des rébellions, des mouvements de résistance et de protestation, ou encore les spécialistes des relations de travail et des rapports entre les sexes auxquels il arrive d'être confrontés à la politique contestataire. Ces distinctions et ces mises à distance, même si elles sont le résultat normal de la spécialisation académique, empêchent l'interdisciplinarité et la progression de la théorie sociale générale. Il est facile de constater que certains des domaines de recherche que nous venons de séparer entretiennent d'étroites relations. Peut-on, par exemple, soutenir que les conflits ethniques n'impliquent pas des mouvements sociaux et que les théories élaborées à propos des seconds sont inutiles à l'analyse des premiers? Constatons plutôt que la spécialisation académique n'a pas permis aux spécialistes des conflits ethniques d'être informés des progrès théoriques dans l'étude des mouvements sociauxl. En sens inverse, les recherches sur les mouvements sociaux dans le monde occidental ont privilégié des mouvements qui ne se fondaient pas sur l'ethnicité, bien que la définition des mouvements sociaux permettait d'y inclure les conflits ethniques. C'est dans ce cas, en créant des relations entre les spécialistes de domaines d'étude académiquement distincts, que l'on pourra faire avancer la recherche sur les mouvements ethniques et l'intégrer à un cadre théorique plus cohérent et mieux construit. Notre projet est donc de développer des hypothèses et de préciser des concepts qui permettront de dépasser la fragmentation et le cloisonnement des recherches sur la politique contestataire. Il s'agit d'un projet de longue haleine. Pour le moment, nous nous contenterons d'objectifs plus limités, dont nous allons maintenant présenter les grandes lignes en nous appuyant sur la littérature qui nous est la plus familière. Dans les trois parties qui suivent, nous nous proposons d'esquisser trois modalités de liaison de problématiques souvent séparées, dans le but d'illustrer le type de synthèse auquel un travail systématique devrait permettre d'aboutir. Nous traiterons successivement des relations entre les mouvements sociaux, les cycles de protestation et les révolutions; des liens entre les identités

1. Même un spécialiste du nationalisme aussi avisé que R. Brubaker rend compte des nationalismes en Europe après 1989 sans référence aux mouvements sociaux (Brubaker, 1995).

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McAdam, Sidney Tarrow, Charles Tilly

collectives et les réseaux sociaux; et des rapports entre les politiques institutionnelles et l'action collective.

Mouvements

sociaux, cycles et révolutions

Un mouvement social est une interaction prolongée entre des personnes détenant le pouvoir et d'autres personnes à qui ce pouvoir fait défaut. Il s'agit d'un continuel défi adressé aux détenteurs du pouvoir, au nom d'une population dont les porte-parole déclarent qu'elle subit injustement des préjudices ou qu'elle est menacée de les subir. C'est précisément parce que la politique contestataire forme un terrain d'analyse dont les frontières sont floues que toute définition de la notion de mouvement social soulève immédiatement des objections de la part de ceux qui étudient des phénomènes proches dans une perspective comparative. Dès lors que c'est aux relations entre les groupes dominants et les groupes subordonnés que nous nous attachons plus particulièrement, à partir de l'hypothèse selon laquelle les conflits entre des protagonistes détenant des ressources très inégales, ont des caractéristiques particulières qui relient les mouvements sociaux aux révolutions, aux rebellions et aux soulèvements nationalistes, notre définition exclura les mobilisations revendicatives à l'intérieur des cercles du pouvoir, les tentatives collectives de défection ou de renouvellement internes à un groupe, ainsi que les nombreux autres phénomènes voisins qui ont beaucoup de points communs avec les mouvements sociaux. Les actions publiques à l'intérieur d'un mouvement social associent les revendications collectives envers les autorités à des manifestations qui cherchent à démontrer que la population dont il est question et/ou ses représentants mobilisés sont respectables, unis, nombreux et fortement impliqués dans l'action revendicative. Dans certains cas, la question du nombre et de l'implication laisse place à une autre: manifester la volonté de mourir ou de tuer pour une cause compense, par exemple, la faiblesse numérique du groupe - ce qui explique que le terrorisme survient généralement à la fin d'un cycle de protestation, quand l'engagement des masses est déjà dans une phase de déclin (Della Porta et Tarrow, 1986). Définis en ces termes généraux, les mouvements sociaux ont existé au moins depuis des millénaires, depuis l'époque où des cultes religieux dissidents se sont dressés contre les religions établies, où des tribus rebelles se sont soulevées contre les empires. Avec l'apparition, au XIXe siècle, des régimes parlementaires occidentaux, c'est toutefois une variété spécifique de mouvement socialle mouvement social national

-

qui s'est formée et s'est généralisée,

pour devenir rapidement un modèle prédominant des luttes politiques. Apparu en Grande-Bretagne dans le courant du XVIIIe siècle, le mouvement social national s'est propagé d'abord en Amérique et en Europe, ensuite dans le Tiers-monde, à travers la diffusion de l'écrit, les œuvres missionnaires et le colonialisme. Il a utilisé les associations, les protestations symboliques, la presse, les meetings, les manifestations, 13

Les sciences du politique aux États-Unis

les pétitions, les groupes de pression, ete., et a menacé d'intervenir directement dans la vie politique officielle (Tilly, 1995b ; Tarrow, 1994). fi continue à le faire aujourd'hui. Ceux qui participent à des mouvement nationaux expriment des revendications vis-à-vis des autorités officielles, mais ils affirment aussi leur identité - ou celle de la population dont ils se présentent comme les porte-parole - en tant qu'acteurs porteurs d'une dignité propre, appartenant à un groupe puissant et solidaire. Les mouvements sociaux ont été surtout efficaces pour affirmer l'existence d'acteurs sociaux laissés pour compte et pour doter ces acteurs d'une identité collective. Cette efficacité a aidé à compenser leur faible capacité à promouvoir des revendications particulières. L'histoire montre que le massacre d'un agent du fisc est plus efficace pour éviter d'avoir à payer un impôt honni que l'envoi de pétitions qui en critiquent les principes. L'adoption de stratégies collectives au sein d'un mouvement social implique donc l'assurance que l'action non-violente peut avoir des effets politiques spécifiques. De fait, l'action non violente n'a de chance de produire des effets politiques durables que dans la mesure où : 1) elle permet des alliances fondées sur l'idéologie ou l'intérêt avec des membres du monde politique; 2) elle menace de façon crédible de rompre la routine des processus politiques; 3) elle menace en outre, de manière tout aussi crédible, d'exercer une influence directe dans l'arène électorale; 4) elle permet à des acteurs politiques extérieurs d'exercer des pressions sur les autorités officielles. C'est lorsqu'existent déjà le parlementarisme, des institutions démocratiques et une compétition politique ouverte que les stratégies du mouvement social ont le plus de chances d'être adoptées efficacement.

-

Contrairement à ce qu'avancent les tenants de l'opposition entre «identité» et «intérêts», notamment certains spécialistes des mouvements de contestation des années soixante-dix/quatre-vingt (par exemple Cohen, 1985), les participants aux mouvements sociaux nationaux ont toujours associé la promotion de l'identité d'un groupe social et la défense de ses intérêts. À partir du XIXe siècle, cet âge d'or de la théorie de la valeur-travail, les ouvriers organisés ont, par exemple, non seulement exigé que leur contribution collective à la production nationale leur donne droit à des salaires décents et à une juste rétribution de leurs tâches, mais aussi que soient reconnues leur dignité et leur identité collective. Certains mouvements contemporains par exemple le mouvement féministe ou celui pour la reconnaissance des droits des homosexuels - ont une fonction de «constitution de cadres» dans le sens où ils cherchent à faire reconnaître et à transformer des identités collectives (Snow et alii, 1986). Mais ce phénomène n'est pas une invention des «nouveaux» mouvements sociaux des années quatre-vingt; un tel «travail identitaire» existe déjà dans le cas de la plupart des groupes d'intérêt qui se sont mobilisés dès le début du XIXe siècle (Calhoun, 1994; D'Anieri et alii, 1990). 14

Cycles et répertoires
Au lieu de se présenter sous la formes de mouvements ponctuels et distincts en fonction des enjeux auxquels ils répondent, les mouvements sociaux nationaux se sont fréquemment intégrés à des cycles généraux de contestation. Après que des «précurseurs» ont provoqué le commencement du cycle, d'autres acteurs de plus en plus nombreux s'intègrent à ce cycle pour exiger d'être reconnus et d'obtenir des réponses à leurs revendications. Ce phénomène se développe pour atteindre une intensité maximale, puis subit un déclin qui est à mettre en relation avec la fréquence des actions revendicatives, leurs chances de succès, ainsi que leur degré de civisme (Koopmans, 1993; Tarrow, 1989 et 1995). Parmi les multiples acteurs du mouvement social, on trouve des individus en concurrence pour représenter les mêmes intérêts sociaux, des partisans des intérêts établis menacés par la contestation, des défenseurs d'intérêts connexes ou même sans rapports avec ceux que met en jeu le mouvement social, mais qui saisissent les opportunités que leur offre la situation pour s'allier avec les groupes protestataires et faire ainsi pression sur des autorités politiques affaiblies. C'est pourquoi les responsables actifs d'un mouvement social emploient l'essentiel de leurs efforts à créer des coalitions, à agrandir leur base représentative en promouvant des identités collectives élargies, à contrôler les organisations, à neutraliser les enjeux que leur rivaux cherchent à mettre en avant, à unifier ceux qui soutiennent leurs propres programmes et à négocier avec les autorités. De la même manière que pour les contestations collectives en général, les actions au sein d'un mouvement social s'organisent selon des répertoires déterminés. Ces répertoires sont des dispositifs d'action alternatifs, constitués historiquement, qui associent les acteurs revendicatifs aux objets de leurs revendications (Tilly, 1978 et 1995c; McAdam, 1983). Les plus importants de ces dispositifs ont été: la création d'associations de défense des intérêts de groupes sociaux particuliers, les réunions publiques, les manifestations, les marches protestataires, les campagnes électorales, les campagnes de pétition, l'organisation de groupes de pression, l'occupation par la force d'usines ou de bâtiments publics, la publication de programmes politiques, la création d'organismes de services, la construction de barricades, etc. (Traugott, 1995). Aujourd'hui, les leaders des mouvements sociaux peuvent aussi créer des services téléphoniques, passer à la télévision, organiser des forums sur Internet - ce qui leur permet de sortir des frontières nationales. Les répertoires ne sont pas le fait des seuls acteurs des mouvements sociaux. Ils sont le produit des interactions, telles qu'elles se sont constituées historiquement et telles qu'elles existent à l'époque contemporaine, entre les protagonistes de ces mouvements et leurs opposants. Les manifestations publiques par exemple - qui, en Grande-Bretagne, étaient réprimées en tant que menace à l'ordre 15

Les sciences du politique aux États-Unis

publique jusqu'à 1848 ont été admises et réglementées par la police avant la fin du XIXe siècle. Plus récemment, la tactique du mouvement pour les droits civiques dans l'Amérique des années cinquante/soixante, a varié en fonction de conflits relatifs à la détermination de ce qui, dans ces actions, était considéré comme licite ou devait être réprimé, au moins autant qu'elle reflétait la vitalité de ce mouvement et ses conceptions stratégiques. Les autorités publiques répondent à la diffusion d'un nouveau répertoire d'action en le réprimant, mais parfois aussi en l'autorisant. Dans la plupart des cas, elles tentent de contrôler les nouvelles stratégies de contestation en les intégrant au répertoire conventionnel de la mobilisation (McCarthy et alii, 1991 ; Della Porta, 1995). Répondant à des logiques expressives et instrumentales très diverses, les répertoires concilient, de manière à la fois conflictuelle et créative, l'innovation et la continuité. L'efficacité instrumentale d'un répertoire découle en grande partie de son caractère novateur, de sa capacité à prendre de court les opposants au mouvement social et les autorités, à occasionner un désordre public coûteux pour les intérêts établis. L'usage répété d'un même répertoire réduit son efficacité instrumentale, ce qui explique la nécessité d'encourager l'innovation tactique. Il s'agit là d'une des principales raisons de la radicalisation des moyens d'action dans de nombreuses campagnes de contestation, de la surenchère dont ils font fréquemment l'objet. Cela conduit souvent les dirigeants d'un mouvement social à faire des concessions vis-à-vis des fractions les plus radicalisées de ce mouvement, au risque d'être condamnés comme «extrémistes» par leurs opposants et les médias. Mais les répertoires ont aussi une fonction expressive qui favorise la continuité plus que l'innovation. La logique expressive d'un répertoire n'a été que rarement soulignée, mais c'est elle qui aide à comprendre pourquoi des répertoires anciens continuent à être utilisés bien qu'ils ne bénéficient pas de la prime à l'innovation dont il vient d'être question. Les choix tactiques des groupes en compétition, notamment dans les premières phases d'un cycle de protestation, manifestent leur identification aux «précurseurs» et signifient la volonté d'inscrire le conflit en voie d'émergence dans la continuité d'un combat plus ample. Le point de vue rétrospectif adopté par les chercheurs les conduisent à considérer un cycle de contestation - notamment un cycle de réformes comme une série de mouvements indépendants. Un tel point de vue ne rend pas compte des perspectives qui étaient celles des participants à ces mouvements au moment où ils se mobilisaient. Selon leurs propres perspectives, les acteurs de la contestation appartiennent à une même communauté politique et culturelle, en train de s'étendre avec rapidité, qui combat pour la même cause sur différents fronts interdépendants. La référence à un même modèle de mobilisation est un des moyens déterminants pour transformer les différents groupes engagés en une communauté cohérente (Tarrow, 1994, chap. 2 ; Tilly, 1995b). 16

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Doug McAdam,

Sidney Tarrow, Charles Tilly

Les rapports entre les cycles et les répertoires des mouvements sociaux se manifestent également selon d'autres modalités. En premier lieu, au cours d'un cycle donné, des thèmes, des symboles et des innovations dans les tactiques des individus ou des groupes s'influencent mutuellement, comme c'est par exemple le cas lorsque les étudiants américains ont emprunté certaines méthodes d'action collective (notamment les sit-in) aux mouvements pour les droits civiques des années soixante (McAdam, 1988). En second lieu, l'intensité des interactions au cours d'un cycle provoque des opportunités stratégiques qui ne surviennent que beaucoup plus rarement et avec des risques plus importants en dehors de ces cycles. En troisième lieu, le processus même d'un cycle, d'une phase d'expansion à une phase de récession, transforme les situations stratégiques de tous les participants. Il modifie par là l'attrait relatif des différents répertoires d'action collective ainsi que les relations avec d'autres acteurs du mouvement social, envisagés comme des modèles, des ennemis, des rivaux ou des alliés. En quatrième lieu, les formes d'action considérées comme efficaces parce qu'elles permettent d'obtenir des soutiens, d'accroître la visibilité publique ou de renforcer la capacité de pression d'un mouvement contestataire, tendent à se généraliser et à s'imposer comme un répertoire durable d'action collective. Au contraire, les formes d'action qui ont fait preuve de leur inefficacité tendent à disparaître. Les mouvements sociaux prennent forme dans un contexte déterminé par les structures des opportunités politiques qui valent pour une période donnée. L'organisation formelle des institutions gouvernementales et des politiques publiques, la manière dont les autorités facilitent ou, au contraire, répriment les actions revendicatives des groupes protestataires, ainsi que la présence d'alliés potentiels, de rivaux ou d'ennemis, influe de façon significative sur les propriétés de toute politique contestataire. Les mouvements sociaux, par exemple, s'organisent généralement selon des structures analogues à celles du système de pouvoir aU9uel ils adressent leurs revendications. C'est pourquoi, dans un Etat fortement centralisé, les structures organisatrices d'un mouvement social sont fréquemment plus centralisées que dans un État fédéral fragmenté (Kriesi et alii, 1995). Toutefois, dans la longue durée, l'action d'un mouvement social modifie également les structures d'opportunité: elle contribue au changement des modèles établis de l'activité revendicative; elle pèse sur le comportement des autorités, en ce qui concerne notamment les manières dont elles répriment ou facilitent les mouvements contestataires; elle agit sur les identités politiques existantes.

Des mouvements sociaux aux révolutions Ce qui vient d'être dit des mouvements sociaux incite à les rapprocher
des révolutions. Une révolution est un changement rapide et durable, provoqué par la force, qui affecte le contrôle collectif de l'État; elle implique une contestation ouverte de la souveraineté. Par commodité 17

Les sciences du politique aux États-Unis

d'analyse, nous pouvons distinguer les situations révolutionnaires (les moments de crise profonde du pouvoir d'État) et les issues révolutionnaires (l'occupation de ce pouvoir d'État par de nouveaux acteurs politiques). Nous qualifierons ainsi de révolution à part entière toute combinaison cohérente de ces deux situations (Tilly, 1993). Une révolution varie de manière significative, dans les formes qu'elle adopte et les thèmes qu'elle privilégie, en fonction des structures d'opportunité politiques. Par exemple, soit elle privilégie certains prétendants au trône dans les cas où la succession dynastique est le procédé habituel de sélection des dirigeants politiques; soit elle adopte des formes nationalistes quand les populations sur lesquelles s'exerce l'autorité gouvernementale revendiquent déjà des identités nationales distinctes. Les révolutions s'apparentent par là aux situations extrêmes qui apparaissent lors de certains cycles protestataires. Au fur et à mesure que les défaillances du système politique se multiplient, les privilèges et les identités sociales en viennent à être globalement contestés; il n'est plus possible aux acteurs politiques de rester neutres dans le conflit et la vulnérabilité de l'État devient de plus en plus flagrante. Alors que la mobilisation d'un mouvement social, quand elle réussit, encourage simplement celle de ses rivaux et de ses alliés, les revendications révolutionnaires vis-à-vis du pouvoir d'État incitent les groupes qui n'étaient pas jusque-là impliqués dans le conflit à se mobiliser de manière défensive ou offensive. Qu'un groupe protestataire s'attaque à une partie de l'appareil d'État modifie immédiatement les perspectives des groupes restés à l'écart de la contestation et oblige ces groupes à choisir entre l'alliance, la participation à l'offensive, la riposte défensive ou la fuite et la démobilisation. On assiste ainsi à un mouvement cumulatif «en spirale» qui multiplie les conflits, diversifie les stratégies d'alliance, intensifie les revendications et donne de l'ampleur aux actions défensives. Ceux qui ont étudié la politique contestataire, parce qu'ils ont eu tendance à distinguer les mouvements sociaux et les révolutions (obéissant alors à leur propre logique), n'ont pas encore analysé dans le détail ces analogies et ces points communs entre les mouvements sociaux, les cycles de protestation et les révolutions (voir cependant Goldstone, 1994).

Identités

collectives et réseaux sociaux

Un autre ensemble de travaux illustre le problème de la difficile connexion entre les niveaux d'analyse et l'urgence d'étudier de front la politique contestataire, les identités collectives et les réseaux sociaux. Soulevée d'abord par les approches constructivistes et culturalistes, la question de la formation de l'identité collective dans les mouvements sociaux a récemment pris une grande importance dans la théorisation de la politique contestataire1. Cette orientation a été tardive par
1. Les travaux d'A. Melucci (1988, 1989) ont inspiré la plupart des recherches récentes. On trouvera un riche aperçu de ces dernières dans le livre collectif dirigé par C. [suite de la note page suivante] 18

Doug McAdam,

Sidney Tarrow, Charles Tilly

rapport à l'évolution de la théorie sociologique, dont d'éminents spécialistes ont tôt souligné la spécificité de la production des identités dans les sociétés modernes. Peter Berger et Thomas Luckmann (1967, p. 64) notamment, ont bien montré ce qui sépare sous cet angle les sociétés pré-modernes des nôtres. La vie sociale des premières est fortement circonscrite par la faiblesse de la mobilité sociale et géographique, laquelle a pour effet de créer une équivalence structurale forte entre l'individu et le groupe. La vie des individus se déroule du berceau à la tombe dans une seule tribu ou groupe fermé analogue. A nos yeux d'hommes modernes, ce genre de vie apparaît effrayante. Elle est cependant productrice de sens et d'identité. Trois phénomènes ont remis en cause cette équivalence étroite entre l'individu et le groupe: l'émergence du capitalisme industriel, l'urbanisation et l'avènement de l'État moderne. Cette transformation a commencé au début de l'Europe moderne et s'est accélérée au cours des XVIIIe et XIXe siècles. La chronologie et la signification de ces phénomènes ainsi que leurs effets sur la vie politique et économique ont été abondamment analysés. Les changements qu'on pourrait qualifier d'«ontologiques» qu'ils ont occasionnés l'ont cependant moins été. Pour le dire simplement, la modernité a «libéré» l'individu de l'insularité des sociétés pré-modernes et a fondamentalement altéré la structure ontologique et la dynamique de la vie sociale, au point que la pensée et l'identité ont de moins en moins résulté d'un univers de vie stable et de plus en plus d'un processus de collaboration sociale. En quoi ces remarques ont-elles à voir avec la politique contestataire? Avec le passage à la vie moderne, la politique populaire est devenue l'une des principales sources de la construction des significations et des identités dans la vie sociale. C'est la leçon durable du livre d'Edward P. Thompson sur la formation de la classe ouvrière en Angleterre (Thompson, 1964). En mettant ce phénomène en lumière, Thompson a libéré l'analyse des classes sociales de sa cage productiviste. Cependant il a laissé de côté la formation des autres formes d'identités collectives et la spécificité des relations existant entre action et identité collectives. Par quelles actions se produisent de nouvelles identités? Comme spécialistes des mouvements sociaux, de l'action collective et des révolutions, il nous faut élaborer un modèle d'explication relationnel de la formation et de la transformation des nouvelles identités collectives. Certains chercheurs se sont penchés sur les interactions de face-à-face au sein des petits groupes pour appréhender ces processus de «négociation» des identités collectives (Melucci, 1988). Mais une telle micro-perspective isole le groupe en face-à-face du grand mouvement dont il n'est qu'une partie et par rapport auquel il prend sens: les
Calhoun (1994). Ce courant théorique - qui est plus strocturaliste
du cultural turn le prétendent

-

que les avocats récents
de Pizzorno

trouve en fait ses racines

dans les analyses

concernant la vitalité et la spontanéité des révoltes ouvrières italiennes de la fin des années soixante. Cf. Pizzomo (1978) et Crouch et Pizzomo (1978). 19

Les sciences du politique aux États-Unis

adversaires, les alliés et l'ensemble des agents qui contraignent et animent l'action collective (Snow et Benford, 1992 ; Snow et alii, 1986). À travers notre projet, nous espérons faire de la formation relationnelle des identités collectives un des principaux objectifs de notre synthèse théorique. Deux approches récentes fournissent des pistes pour y parvenir.

Choix rationnel et analyse en termes de réseaux
Les tenants du choix rationnel ont raison d'insister sur l'importance des incitations pour comprendre l'activisme individuel. Leur conception extrêmement étroite - et généralement matérialiste des incitations et leur vision anomique de l'individu est cependant trop restrictive. L'image à laquelle on aboutit ainsi est en effet celle d'un être isolé qui décide si oui ou non il se lance dans une action collective «offerte» par un quelconque entrepreneur. Cette perspective ignore le niveau d'engagement et d'investissement ontologique préalable de l'individu dans différentes sortes de structures et de pratiques sociales. L'incapacité des premières théories du choix collectif à comprendre et étudier cet enchâssement (embeddedness) de l'action collective dans d'autres sphères de la vie sociale pesant sur le processus de recrutement et d'agrégation s'est traduit par la mise à l'écart de toute une série d'incitations pourtant déterminantes. Les plus récents théoriciens ont reconnu qu'il y avait différents problèmes liés à l'action collective et différentes solutions. Le dilemme du prisonnier, comme l'a noté Mark Irving Lichbach a plusieurs solutions: les marchés, les communautés, les contrats et les hiérarchies (Lichbach, 1995, p. xii). Ce faisant, il rapproche la théorie du choix rationnel du processus d'enchâssement que nous voyons à l'œuvre dans les processus de mobilisation.

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Pour leur part, ceux qui appliquent l'analyse de réseaux à la politique contestataire ont mis l'accent sur l'encastrement social et démontré son rôle dans le recrutement et le rassemblement des activistes (Gould, 1991 et 1993; McAdam, 1986). Mais ils sont généralement restés silencieux sur la dynamique sociologique de base qui sous-tend ces résultats. Dans la plupart des cas, «aucune théorie n'est proposée pour expliquer les données recueillies» (McAdam et Paulsen, 1993, p. 641). Il en ressort l'image inquiétante d'un individu structurellement déterminé, contraint d'agir sous la pression de son environnement social. Ainsi les partisans de l'analyse de réseau n'échappent jamais totalement à l'impression que leur modèle ne prend jamais explicitement en compte le rôle des incitations, des motivations et des identités collectives. Il est possible de progresser dans cette voie. Notre insistance sur «le niveau d'engagement et d'investissement ontologique préalable de l'individu dans différentes sortes de structures et de pratiques sociales» suggère la piste à suivre. En avançant la proposition que la plupart des gens, appartenant à une communauté d'où leur viennent leurs 20

Doug McAdam,

Sidney Tarrow, Charles Tilly

représentations du monde et l'identité indispensable à leur bien-être, sont susceptibles de s'engager dans une action collective la concernant, nous ne présupposons rien quant au calcul conscient de l'individu. Même sans peser clairement le pour et le contre, il est vraisemblable que les individus agiront pour confirmer ou sauvegarder l'essentiel du sens et de l'identité de leur existence, surtout si des modèles sont disponibles sous forme de répertoire et de revendications forgés au cours de l'histoire du groupe. Les exemples qui vont dans ce sens abondent dans la littérature historique récente sur la politique contestataire. Ainsi il est difficile de comprendre la rapide mobilisation et diffusion du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis sans prendre en compte ses liens avec deux institutions centrales dans la vie et l'identité des Noirs du sud, à savoir les églises et les universités (colleges) noirs (McAdam, 1982, p. 12-31). En France, les découvertes de Roger Gould (1990, 1991, 1995) concernant l'importance des relations de voisinage dans la participation à la Commune de Paris peuvent être interprétées de la même façon. En s'appuyant sur une des dimensions structurelles de l'identité des individus, les leaders de l'insurrection se sont assurés leur soutien durable. Ces deux mouvements ont par ailleurs durablement modifié les identités. Alors que le mouvement des droits civiques déclinait à la fin des années soixante, il a fondamentalement changé la manière d'être des Mro-américains. De même, bien que la Commune ait été laminée, elle a laissé derrière elle une acception plus collectiviste du terme «républicain» et a contribué à enraciner cet idéal dans les classes populaires parisiennes. Quand les bolcheviks ont adopté le label «communiste», l'héritage de la Commune est devenu international. Ces exemples contredisent l'image traditionnellement véhiculée par les tenants du choix rationnel d'individus isolés choisissant ou refusant d'agir collectivement, et aident à expliquer pourquoi la question du «ticket gratuit» n'est peut-être après tout pas aussi problématique qu'elle n'y paraît. La plupart des mouvements ne se développent pas parce que des outsiders se sont décidés à rejoindre le combat mais plutôt parce qu'ils ont réussi à prendre appui sur les liens de solidarité qui unissent les membres des communautés concernées.

Mouvements

sociaux et politique institutionnelle

Notre insistance sur les continuités existant entre les mouvements, les cycles et les révolutions puis sur l'encastrement de l'action collective dans des communautés et des réseaux sociaux sous-tend une proposition encore plus simple: il n'y a pas de discontinuités fondamentales entre les mouvements sociaux et la politique institutionnelle. Non seulement nous rejetons l'argument que les mouvements sociaux sont irrationnels, mais nous affirmons qu'ils sont une stratégie parmi d'autres que choisissent les individus quand ils apparaissent comme la réponse la plus appropriée à leurs ressources, opportunités et contraintes. Le recours au mouvement social est 21

Les sciences du politique aux États-Unis

déterminé par des variables situationnelles concurremment à d'autres comportements allant de l'action collective non structurée à l'organisation en groupe d'intérêt en passant par l'activisme dans les partis politiques ou les institutions. Bien que non discutable en elle-même, cette hypothèse débouche sur beaucoup d'autres. 1) Il n'y a pas d'acteurs ou de groupes prédisposés en soi à se mobiliser sous la forme d'un mouvement social, mais seulement des situations, des possibilités et des contraintes qui génèrent ce type de mobilisation. 2) Comme ces situations, les possibilités et les contraintes évoluent, les mêmes groupes qui défilent dans les rues ou montent des barricades peuvent s'organiser en lobbies, journaux ou sections de parti politique. 3) Ces différentes formes d'activités peuvent se combiner dans le répertoire d'un même groupe et peuvent même être employées simultanément. 4) Les mouvements peuvent coopérer avec des partis ou des groupes d'intérêt, être en compétition avec eux pour gagner des soutiens ou occuper le même espace politique qu'eux. L'exemple du Front national français, mouvement anti-immigrés, nous permet d'illustrer empiriquement notre propos. Le Front national est certainement un parti politique qui joue le jeu électoral, met en avant des propositions politiques et cherche à conquérir des mandats publics. Mais il reflète également la présence diffuse de millions de Français qui se sentent non représentés et pour lesquels cette identité en formation véhiculée par le discours anti-immigrés n'est que trop évidente, si l'on en croit aussi bien les fréquentes agressions dont sont victimes les immigrés que le soutien que reçoivent les politiques hostiles aux étrangers dans les sondages d'opinion. Si nous n'appréhendons les mouvements que comme une alternative aux partis politiques, nous serons obligés de choisir une identité au Front national ignorant sa double dimension de parti et de mouvement social et de ne prendre en compte qu'un seul niveau de son activité. Les études qui mettent l'accent uniquement sur les mouvements et n'accordent aucune considération à leur place dans la compétition politique dans son ensemble se mettent en situation de comprendre difficilement les changements de leurs soutiens, de leurs tactiques et de leurs objectifs, lesquels affectent profondément leurs ressources, opportunités et contraintes, tout comme ceux des autres acteurs du jeu politique (Kriesi et alii, 1995). On peut nous objecter que beaucoup de mouvements sociaux n'ont pas de finalité instrumentale - comme les partis et les groupes d'intérêt -, mais sont essentiellement orientés vers la production d'identités collectives (Cohen, 1985; Melucci, 1988). Nous répondons que, premièrement, les partis et les groupes d'intérêt contribuent également de manière fondamentale à la production de ces dernières et, deuxièmement, que les activités identitaires des mouvements sociaux ont également une dimension instrumentale. Dans les États actifs et influents, même les mouvements tournés avant tout 22

Doug McAdam,

Sidney Tarrow, Charles Tilly

vers eux-mêmes ont à faire face au pouvoir politique et doivent ajuster leurs stratégies à son intervention. Les identités doivent être reconnues pour être validées, or les États et leurs appendices institutionnels sont les principales agences symboliques dé reconnaissance (Cahloun, 1994, p.21). Si nous pensions que les mouvements sociaux étaient de simples agrégats d'identités et d'intérêts, nous pourrions être enclins à les étudier à travers leurs documents, leurs prises de position publiques et la manière dont y sont négociées leurs identités collectives. Mais les mouvements couplent les revendications adressées aux autorités publiques avec la démonstration de la détermination, de la mobilisation et de l'unité de la population concernée. Cela doit attirer notre attention sur les interventions publiques - les mises en scène que les mouvements mettent en œuvre à la fois pour faire connaître leurs revendications et pour motiver leurs troupes. En d'autres termes, notre conception des mouvements sociaux conduit à mettre l'accent sur la structuration historique et systématique de l'action collective contestataire1. La publicisation des revendications et de l'action collective peut éclairer les relations complexes et changeantes entre les mouvements sociaux et la sphère politique institutionnelle de deux manières. Premièrement, cela peut révéler les types de groupes qui ont tendance à entrer en conflit avec l'État, les élites et d'autres acteurs. Deuxièmement, cela permet de voir si et comment ces acteurs combinent les formes contentieuses d'action collective avec des formes plus conventionnelles d'intervention. Troisièmement, le recours plus ou moins fort aux unes ou aux autres peut traduire des changements au niveau des ressources, des opportunités et des contraintes. Quatrièmement, ces actions peuvent être mises en relation avec celles qu'entreprennent d'autres acteurs dans la même période, afin de vérifier l'hypothèse selon laquelle des cycles de protestation existent et génèrent des modes similaires d'action collective qui se diffusent dans de nombreux groupes sociaux. Cinquièmement, cela permet d'analyser les changements dans les types d'action collective et dans les interactions entre les puissants et les challengers qui conduisent à des situations révolutionnaires. Beaucoup de questions restent en suspens quant aux relations entre les mouvements sociaux et la politique institutionnelle: les mouvements sociaux sont-ils amenés à ressembler à des groupes d'intérêt? La protestation publique est-elle devenue si étendue dans les démocraties
occidentales qu'elle en a perdu sa capacité perturbatrice

-

et partant

sa

capacité à susciter des réactions? Les processus de mondialisation ontils créé un «village globah> des mouvements sociaux à propos desquels les théories mises au point à l'Ouest peuvent également s'appliquer
1 . Pour plus de précisions méthodologiques, on se reportera à McAdam (1982), Olzak
(1989a), T8.lTOW (1989) et Tilly (1995).

23

Les sciences du politique aux États-Unis

ailleurs et dans lequel les mouvements sociaux transnationaux sortent du cadre des États-nations? Ces questions conduisent à signaler pour conclure la persistance de deux énigmes.

Deux énigmes finales
Le lecteur s'en sera sans doute rendu compte (en tout cas les auteurs l'ont remarqué depuis longtemps), l'essentiel des réflexions présentées jusqu'ici repose sur l'observation des démocraties parlementaires occidentales à l'âge des mouvements sociaux nationaux. Cela signifie-t-il que les concepts que nous utilisons ne sont applicables qu'à celles-ci ou qu'ils n'ont simplement pas été systématiquement spécifiés et testés à propos d'autres périodes ou d'autres types de régime, ou encore de mouvements sociaux transnationaux? Malheureusement, la fragmentation du champ des études sur la politique contestataire est telle que nous ne sommes pas en mesure de proposer ne fût-ce qu'une tentative de réponse à ces questions. Nous voudrions simplement les poser plus clairement.

Les conditions de possibilité de la politique contestataire
En suivant des intuitions raisonnables concernant les conditions qui favorisent les différentes sortes de politique contestataire, les chercheurs s'intéressant aux coups d'État ont concentré leur attention sur des pays dans lesquels les organisations militaires jouissent d'une confortable autonomie politique; les spécialistes des révolutions sur les régions en voie d'industrialisation et de développement capitaliste; les analystes des mouvements sociaux sur les démocraties parlementaires occidentales... La localisation géographique des chercheurs est dès lors au principe de nombreux biais quant aux choix des thèmes et des problématiques privilégiés dans les différents travaux. La localisation et la conjonction de ces différents thèmes de recherche peuvent très bien n'être que des détails liés à la concentration des moyens de recherches et des problèmes dans certains endroits précis. Mais, en principe, des phénomènes comme les révolutions ou les mouvements sociaux varient de manière tellement significative dans le temps et dans l'espace qu'aucune régularité empirique ne justifie une extrapolation généralisante. Deux questions se posent dès lors: 1) jusqu'à quel point les caractéristiques de la politique contestataire varient dans le temps et dans l'espace? et 2) jusqu'à quel point l'attention disproportionnée accordée à l'Europe occidentale et aux États-Unis dans la production scientifique produit de fausses généralisations à propos d'un grand nombre de formes de mécontentement? Les spécialistes de pays comme, par exemple, la Somalie, la Bosnie, la Chine ou l'Mghanistan doivent se demander dans quelle mesure nos constats théoriques sont applicables sans trop de risque à leur terrain. Les résultats sont-ils tellement dépendants des cultures, des histoires et des réformes politiques propres aux 24

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