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LES SCIENCES DU POLITIQUE AUX Etats-Unis

192 pages
Au sommaire de ce numéro :
- Les tournants historiques de la science politique américaine (L. Blondiaux)
- " Les tables séparées ". Ecoles et sectes dans la science politique américaine (G.A. Almond)
- La quête américaine d'une science politique démocratique et scientifique (R.M. Smith)
- L'analyse économique des choix électoraux (I) (Patrick Lehingue)
- Le néo-institutionnalisme dans l'analyse des organisations (P.J. DiMaggio, W.W. Powell)
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POLITIX
Revue des sciences sociales du politique
N°40, quatrième trimestre 1997

Les

sciences , du politique aux Etats-Unis J. Histoire et paradigmes

Publié avec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Centre national du livre du département de science politique de la Sorbonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole -Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Comité éditorial: Loïc Blondiaux (CRAPS, Lille II), Sylvain Bourmeau (Paris I), Jean-Louis Briquet (CEPEL, CNRS), Dominique Cardon (PRISME, CNET), Annie Collovald (LASP, Paris X), Yves Déloye (GSPE, lEP-Strasbourg), Renaud Dorandeu (GSPE, lEP-Strasbourg), Bastien François (CRAP, Rennes I), Brigitte Gaïti (IREDE, Poitiers), Jean-Philippe Heurtin (GSPM, CNET), Jean-Baptiste Legavre (GSPE, lEP-Strasbourg), Patrick Lehingue (Versailles-Saint-Quentin), Cyril Lemieux (GSPM, EHESS, lEP-Strasbourg), Frédéric Sawicki (CRAPS, Lille 11). Rédacteurs en chef (année 1997) : Dominique Cardon et Brigitte Gaïti.
Secrétariat de rédaction: Marie-Hélène Bruère.

Conseil scientifique: Luc Boltanski, Pierre Bourdieu, Michel Callon, Christophe Charle, Jacques Chevallier, Alain Desrosières, Michel Dobry, Claude Emeri, Pierre Favre, Alain Garrigou, Daniel Gaxie, Jacques Gerstlé, Bernard Lacroix, Jacques Lagroye, Jean Leca, Gérard Lenclud, Alfio Mastropaolo, Gérard Mauger, Marcel Merle, Pierre Muller, Michel Offerlé.

CONDITIONS

D'ENVOI ET DE PRÉSENTATION

DES TAPUSCRITS

Les tapuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires rédaction: Marie-Hélène Bruère, département de science Paris l, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05.

au secrétariat de la politique, Université

Les articles ne doivent pas dépasser 65 000 signes (y compris les notes infra paginales). Sont comptabilisés comme signes: caractères, ponctuation, blancs. Ils doivent être accompagnés d'un résumé en français (et, si possible, en anglais) d'une centaine de mots. Les références bibliographiques sont toujours portées en note infra paginales (présentées en numérotation continue) ; il n'y a pas de bibliographie en fin d'article.
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Les abonnements sont annuels et partent du premier numéro de l'année en cours. L'ordre et le paiement sont à adresser directement aux Éditions l'Harmattan: 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris. Le règlement peut être effectué par chèque postal ou bancaire à l'ordre des Éditions l'Harmattan. Tarif des abonnements (4 numéros) : Étudiant: 250 francs (joindre une photocopie de la carte d'étudiant) Particulier ou institution (France) : 330 francs Particulier ou institution (Étranger) : 480 francs Numéro ISSN : 0295-2319 Commission paritaire des publications et agences de presse: Politix est indexé par Public Affairs International Directrice de la publication: Marguerite Hitier. @L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-6400-9 70280

Service, New York, USA

SOMMAIRE

Les sciences du politique aux États-unis I. Histoire et paradigmes
Dossier coordonné par Loïc Blondiaux

5 7

Éditorial Les tournants historiques de la science politique américaine Loïc Blondiaux «Les tables séparées».
Écoles et sectes dans la science politique américaine

39

Gabriel 58

A. Almond

La quête américaine d'une science politique démocratique et scientifique Rogers M. Smith L'analyse économique des choix électoraux (I) Patrick Lehingue Le néo-institutionnalisme dans l'analyse des organisations Paul J. DiMaggio, Walter W. Powell

88 113

Politix. Revue des sciences sociales du politique, n040, quatrième trimestre 1997

Lectures
155
158 164
F. COLONNA, Les versets de l'invincibilité N achi) O. ROY, La nouvelle Asie centrale ou la fabrication des nations (par G. Dorronsoro) M. BORLAND!, L. MUCCHIELLI dir., La sociologie et sa méthode et C.-H. CUIN dir., Durkheim d'un siècle à l'autre (par J.-C. Marcel) M.-A. HERMITTE, Le sang et le droit (par D. Torny) (par M.

167

172 181

REVUE DES REVUES

RÉSUMÉS

/ ABSTRACTS

Politix. Revue des sciences sociales du politique, n040, quatrième trimestre 1997

Les

sciences

du politique aux États-Unis J. Histoire et paradigmes

N 1951, sous le titre «Les sciences de la politique aux ÉtatsUnis», paraissait en France la traduction d'un ouvrage éollectif dirigé par deux figures historiques de la science politique américaine: H. Laswell et D. Lerner. L'époque était alors à la découverte fascinée d'une discipline déjà conquérante outre-Atlantique, encore balbutiante dans notre pays. Aujourd'hui, la donne politique et intellectuelle est redistribuée. La science politique américaine se cherche dans des directions nouvelles. De son côté, la science politique française s'est dotée de traditions de recherche et de problématiques propres. Mais, paradoxalement, nous nous sommes peut-être éloignés de la science politique américaine au moment où cette dernière se rapprochait de nous. Le moment est peut-être venu de repartir à la découverte d'un continent de recherches qui a beaucoup plus changé qu'on ne croit. Nous avons choisi d'y consacrer deux numéros, en alternant les traductions d'articles que nous avons jugés particulièrement représentatifs de ce renouveau et de cette diversité, avec des contributions de politistes français qui rendent compte des apports les plus récents de la recheréhe américaine dans leur domaine de spécialité. La présente livraison fait retour sur le passé immédiat de la discipline, ses controverses actuelles et les paradigmes qui aujourd'hui la dominent. La proéhaine dressera l'inventaire de certains des domaines les plus innovants de la discipline: analyse formelle des choix électoraux, relations internationales, opinion publique, sociologie des mouvements sociaux etgender studies.

E

L. Blondiaux décrit les trois tournants qui caractérisent aujourd'hui la science politique américaine: un tournant historiographique, qui amène les politistes à se pencher sur l'histoire de leur discipline; un tournant épistémologique qui a permis une réhabilitation de l'approche historique; un tournant politique enfin, qui a amené la science politique à entrer en phase avec certaines des transformations de la société américaine. G. Almond évoque de manière provocante le poids des écoles et des sectes au sein de la discipline. Véritable pavé dans la mare lors de sa sortie, l'article introduit de manière efficace et très imagée au «malaise» de la science politique américaine. R. Smith aborde quant à lui les transformations de cette dernière selon une double perspective: historique et autobiographique. En essayant de comprendre ce qui fait, pour reprendre une expression de D. Ricci, la peut être contradictoire, à la science et à la démocratie -, il multiplie aussi les notations personnelles sur sa vocation de politiste. En disséquant la théorie du choix rationnel, P. Lehingue réfléchit de manière plus générale à la question de l'importation des paradigmes d'une discipline vers l'autre. P. DiMaggio et W. Powell mettent l'accent sur la diversité des significations que recouvre le néo-institutionnalisme, érigé sans doute à tort ou trop tôt en courant intellectuel homogène. Le Comité éditorial

«tragédie» de la discipline depuis les origines

-

son attachement, qui

Les tournants historiques de la science politique américaine*
Loïc Blondiaux politiques et sociales Université Lille II

Centre de recherches administratives,

OURQUOI aujourd'hui consacrer à l'actualité de la science politique américaine deux numéros d'une revue qui ne s'est jamais signalée dans le passé, c'est un euphémisme, par une quelconque fascination pour l'Amérique? Pourquoi risquer de raviver les complexes d'infériorité et les réflexes de fronde? S'agit-il de se replacer dans une posture de sujétion et renouer des liens de vassalité intellectuelle qui ont marqué l'histoire des relations entre la science politique américaine et son homologue française, notamment à l'origine de cette dernière? Les réponses à ces questions tiennent en un constat paradoxal qui justifie l'initiative de ces deux numéros: tout se passe comme si nous nous étions éloignés de la science politique américaine au moment même où celle-ci commençait à se rapprocher de nous.

P

Les raisons d'un détour
C'est d'abord parce que la donne politique et intellectuelle a changé depuis les années cinquante que d'autres types de relations peuvent se tisser entre nos deux disciplines. Les sciences sociales américaines ont depuis longtemps renoncé à façonner les sciences sociales françaises, comme l'ensemble des sciences sociales européennes, à leur image. Le temps n'est plus où les missions de productivité amenaient aux ÉtatsUnis, presque par avions entiers, chercheurs et managers français aux fins de les initier aux arcanes de la science moderne1 ; où la Fondation Rockeller décidait de financer, lors du référendum de 1958, la première grande enquête par sondage réalisée en France à des fins scientifiques2 ; où une figure, aujourd'hui oubliée mais alors influente,
Je remercie Brigitte Galti pour sa relecture d'une première version de ce texte. * Sur ce point, voir, entre autres, Drouard (A.), Relations et réactions des sciences 1. sociales «françaises» face aux sciences sociales «américaines», Fiesole, Institut universitaire européen de Florence, 1986. 2. Cf. Association française de science politique, Le référendum de septembre et les élections de novembre 1958, Cahiers de la FNSP, 109, Paris, Armand Colin, 1960. Sur l'influence des fondations américaines en France, cf. Mazon (B.), Fondations américaines et sciences sociales en France. 1920-1960, thèse de nIe cycle, EHESS, 1985.

Politix,

n040, 1997,pages

7 à 38

7

Les sciences du politique aux États-Unis comme Jean Meynaud en appelait à fonder la science politique française sur des bases intellectuelles d'origine essentiellement anglosaxonne1 et où, dans un seul numéro de la Revue française de science politique, il pouvait être rendu compte d'ouvrages non traduits de Crane Brinton, Robert Dahl ou Jesse Pitt-Rivers sous la plume de gens aussi différents que Robert Pelloux, Serge Rurtig et Jean Meyriat2. Si, jusqu'à la fin des années soixante la science politique française, comme toutes les autres sciences politiques européennes, a pu faire l'objet d'un processus d'américanisation, cette période semble aujourd'hui bel et bien révolue3. La science politique française a cessé depuis longtemps de confondre son histoire avec celle de la science politique américaine, pour se trouver des racines propres4. Elle a cessé également de s'y chercher un destin épistémologique ou un modèle de développement institutionnel, pour s'ouvrir sur d'autres influences. Des traditions de recherche autonomes se sont instituées et des échanges multilatéraux mis en place, avec cependant d'autres disciplines plus souvent qu'avec d'autres nations. Au point que le provincialisme, ou si l'on préfère l'irrédentisme, de notre discipline dans le concert de la science politique internationale, a pu être parfois déploré5. Cette émancipation intellectuelle s'est semble-toil payée d'une indifférence croissante aux débats et controverses qui intéressent nos confrères américains. Si, dans chaque sous-secteur de la discipline, le suivi des dernières avancées de la recherche continue, il n'est plus du tout sûr que nous ayons aujourd'hui une vision claire de ce qui intéresse un continent qui se disait encore en 1982 à l'origine de 95% de la littérature mondiale en science politiqué.
1. Cf., entre autres, Meynaud (J.), Introduction à la science politique, Paris, Armand Colin, 1959. 2. Revue française de science politique, 6 (1), 1956. 3. Sur ce processus d'américanisation des sciences politiques européennes, cf. Rose (R.), «Institutionalizing Professional Political Science in Europe: A Dynamic Mode!», European Journal of Political Research, 18, 1990, ainsi que les contributions réunies dans Easton (D.), Gunnell (J.), Graziano (L.), eds, The Development of Political Science: A Comparative Survey, Londres, Routledge, 1991 et Easton (D.), Gunnell (J.), Stein (M.), eds, Regime and Discipline: Democracy and the Development of Political Science, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1995. On trouvera un document tout à fait intéressant sur l'influence des États-Unis sur la recherche européenne en politique comparée, dans la collection d'essais autobiographiques réunis par Daalder (H.), ed., Comparative European Politics. The Story of a Profession, Londres, Routledge, 1997. 4. Cf. Favre (P.), Naissances de la science politique en France. 1870-1914, Paris, Fayard, 1989. Sur l'importance de la figure d'A. Siegfried, constitutive d'une «école» authentiquement française de sociologie électorale, face à une littérature d'origine exclusivement américaine, cf. Blondiaux (L.), Veitl (p.), «La carrière symbolique d'un père fondateur. A. Siegfried et la science politique française après 1945», in Blanckaert (C.), diT., Faire l'histoire des sciences de l'homme, Paris, L'Harmattan, 1998 (à paraître). 5. Cf. Favre (P.), avec la collaboration de N. Dada, «La science politique en France», in La science politique en Europe: {ormation, coopération, perspectives, Rapport final de la Conférence d'évaluation organisée par la FNSP et la DG XII de la Commission européenne, lEP Paris, 19 et 20 avril 1996 ainsi que les contributions de V. HoffmannMartinot et P. Bréchon, B. Cautrès et E. Neveu àPalaestra, 3 (9),1997. 6. Selon une évaluation sauvage effectuée à l'époque par l'un des principaux responsables de l'American Political Science Association. Un tel propos est caractéristique de [suite de la note page suivante) 8

Loïc Blondiaux

Le nombre infime de traductions (lié aussi à la faible rétribution professionnelle de ce type de travail dans nos disciplines), l'absence relative de «passeurs» qui, tels autrefois Georges Lavau, Serge Hurtig ou Pierre Birnbaum, contribuaient à relier les deux mondes ainsi que le faible outillage statistique de la recherche française constituent quelques unes des raisons qui contribuent à expliquer un tel éloignement. Des pans entiers de la recherche qui s'effectue au jour le jour aux États-Unis échappent aujourd'hui aux non-spécialistes. Qui connaît les travaux d'Elin or Ostrom, de Douglas North ou de Kenneth Shepsle, lesquels figurent parmi les politistes aujourd'hui les plus cités aux États-Unis? Une telle situation contraste avec les années soixantedix où les apports respectifs de Lipset, de Dahl, de Deutsch, d'Almond, d'Easton ou de Converse, pouvaient sans peine être résumés par tout étudiant en science politique français un peu avancé1. Mais c'est sans doute l'incapacité de distinguer, au sein de la production en provenance d'outre-Atlantique, un ou plusieurs paradigmes susceptibles d'être adaptés ou critiqués, qui explique le mieux une telle indifférence. En dehors de la théorie du choix rationnel, à prétention universalisante et à diffusion universelle, il est difficile aujourd'hui d'identifier un programme de recherches suffisamment englobant pour offrir prise à des discussions aussi intenses que celles suscitées naguère par le systémisme, le fonctionnalisme ou le développementalisme2. Le courant dit «néo-institutionnaliste», aujourd'hui en plein essor, n'a sans doute pas la cohérence qu'on lui
l'invraisemblable complexe de supériorité dont continue, contre vents et marées, à être atteints une fraction non négligeable de politistes américains, cf. Kirckpatrick (E. M.), Andrews (Vi. G.), «United States of America», in Andrews (Vi. G.), ed., International Handbook of Political Science, Westport, Greenwood Press, 1982, p. 364. TIva sans dire que l'indifférence dont font preuve les politistes américains à l'égard de la science politique européenne est sans commune mesure avec celle dont nous pourrions éventuellement nous sentir coupables, au point que dans leur journal professionnel, un auteur pouvait titrer ironiquement en 1988, «Why is There a European Political Science 1», PS, 21, 1988. Un sondage réalisé auprès des membres de l'American Political Science Association, montrait ainsi que seuls 7% d'entre eux connaissaient et lisaient l'European Journal of Political Rechearch, à peine plus le British Journal of Political Research, deux revues aux problématiques pourtant très proches de celles de la science politique américaine, Giles (M.), Mizell (F.), Patterson (D.), «Political Scientists'journal Evaluations Revisited», PS, 22, 1989. La méconnaissance de la science politique française, à l'exception historique de M. Duverger toujours cité et discuté, est quant à elle totale. 1. Ces noms correspondent, avec ceux de Simon, Campbell, Huntington et Lasswell, aux dix auteurs les plus cités par un échantillon représentatif des membres de l'American Political Science Association, à la fin des années soixante-dix. Cf. Lynn (N.), «Self Portrait: Profile of Political Scientists», in Finifter (A.), ed., Political Science: the State of the Discipline, American Political Science Association, 1983. Pour prendre la mesure de la place occupée en France dans les années soixante-dix par les thèses de ces différents auteurs, la simple consultation de manuels comme ceux de R.-G. Schwartzenberg ou J.-P. Cot et J.-P. Mounier peut se révéler très éclairante. Cf. Cot (J.P.), Mounier (J.-P.), Pour une sociologie politique, Paris, Seuil, 1974 et Schwartzenberg (R.-G.), Sociologie politique, Paris, Montchrestien, 1977 (3e édition). 2. Cf., pour prendre deux exemples très différents, Lacroix (B.), «Systémisme ou systemystification 1 Remarques pour une analyse critique du systémisme», Annales de la FaculM de droit et de science politique de Clermont, 11, 1974 et Badie (B.), Le développement politique, Paris, Économica, 1980. 9

Les sciences du politique aux États-Unis

prête parfois et son impact en France reste tout relatif1. Par ailleurs, ni le «postmodernisme», d'origine européenne, ni les sociologies d'orientation wébérienne ou marxiste, en lesquels certains auteurs identifient parfois des programmes alternatifs, n'ont véritablement de quoi surprendre un public français2. Il semble bien au contraire que ce soit l'absence de grand projet qui caractérise la science politique américaine contemporaine. Se percevant comme fragmentée et divisée, elle offre la vision d'une discipline saisie par le doute, jusqu'à se mettre en quête de sa véritable nature3. Et c'est peut-être cette humilité nouvelle, cette introspection et ce trouble persistant qui l'amènent aujourd'hui à produire ce qu'elle a de meilleur et à se rapprocher de nous. Loin des caricatures que nous pouvons continuer à entretenir, la science politique américaine ne se résume pas à l'École de Michigan, au fonctionnalisme et au Rational Choice. Elle s'ouvre sur des approches qui nous sont familières, elle en inaugure d'autres qui pourraient se révéler à termes fécondes. Qu'il s'agisse du champ de la recherche sur l'opinion publique, de l'étude des relations internationales, des mouvements sociaux ou des politiques publiques, nombre de ses interrogations rencontrent aujourd'hui les nôtres4. Les quelques pistes que nous souhaitons présenter ici, ainsi que l'ensemble de ces deux numéros, voudraient attester de ces changements et rendre compte de cette implosion disciplinaire, dans quelques-uns tout au moins, de ses états. Le présent essai voudrait en particulier insister sur le changement d'attitude à l'égard de l'histoire qui caractérise aujourd'hui la science politique américaine et qui s'exprime sous la forme d'une série de métamorphoses et de tournants. La science politique semble connaître aujourd'hui un tournant critique qui la voit saisie par le doute (I) ; tournant historiographique qui a amené depuis le milieu des années quatre-vingt les politistes à se pencher sur l'histoire de leur discipline (II) ; un tournant épistémologique qui, après la révolution béhavioriste des années cinquante et soixante, a permis une réhabilitation de l'approche historique (III) ; un tournant politique enfin, à travers l'avènement d'une science politique «communautaire», qui contribue à inscrire la discipline dans un contexte socio-historique, celui des États1. Cf. cependant la contribution pionnière de Stone (A.), «Le "néo-institutionnalisme". Défis conceptuels et méthodologiques», Politix, 20, 1992 et Hall (P. A.), Taylor (H. C. R.), «La science politique et les trois néo-institutionnalismes», Revue française de science politique, 47 (3-4), 1997. Sur la place de ce courant aux États-Unis, cf. les articles de R. Smith et de P. J. DiMaggio et W. W. Powell dans ce numéro. 2. Cf. Luskin (I.), «The Discipline of Political Science: Studying the Culture of Rational Choice», PS, 30, 1997 ou Zuckerman (A.), Doing Political Science: An Introduction to Political Analysis, Boulder, Westview Press, 1991. 3. Cf. Monroe (K.) et al., «The Nature of Contemporary Political Science: A Roundtable Discussion», PS, 23, 1990. 4. Nous renvoyons ici aux contributions de P. Sniderman, de P. Vénesson, de D. McAdam, S. Tarrow et C. Tilly et de J. Valluy dans ce numéro et dans le prochain. 10

Loïc Blondiaux Unis de la fin de ce siècle, dont elle avait cru un temps pouvoir s'abstraire (IV). Nous essayerons, en forme de conclusion, d'évaluer la portée éventuelle de ce tournant historique, au regard en particulier de certains caractères historiques permanents de la discipline (Y).

Les matériaux d'une exploration
Avant d'ouvrir cette réflexion, il reste à préciser le type de matériaux sur lesquels elle se fonde. Il va sans dire que vouloir rendre compte de manière exhaustive de l'évolution actuelle de l'ensemble des domaines composant la science politique américaine, constitue un défi à la raison qu'aucun chercheur américain, a fortiori français, ne pourrait (ni ne souhaiterait d'ailleurs sans doute) relever. Cette prétention, nous ne l'avons pas, et les lignes qui suivent offriront plus un survol qu'une exploration en bonne et due forme de cette réalité. Quelques chiffres, en forme de simples rappels, suffiront à dire l'impossibilité d'un éclairage un tant soit peu exhaustif. L'American Political Science Association (APSA) comptait en 1995 13577 adhérents dont 7654 chercheurs et 4770 étudiants (elle en comptait déjà 1500 en 1914, onze années après sa création}1. Au congrès de cette association, qui se déroulait à Chicago cette même année, pas moins de 2500 communications ont été présentées devant 5500 participants. Cette année là, 650 thèses étaient soutenues (contre une moyenne de 800 à la fin des années soixante-dix), dans la centaine de départements où il est possible de suivre un programme d'études doctorales en cette matière. Dans le même ordre d'idées, le seul inventaire des 48 sections composant l'APSA suffirait à donner le vertige. Toutes, de la plus petite (<<Politique et sciences de la vie», 99 membres) à la plus grande (<<Politique comparée», 1092 membres), en passant par des groupes voués aux «Systèmes électoraux et à la représentation» (356 membres), intitulés «Politique et Littérature» (282) ou «Femmes et politique» (544), sont dotées d'une structure propre et sélectionnent, entre autres, les communications destinées à être présentées au congrès. La production éditoriale de cette communauté, dans un système de presses universitaires et d'avancement qui encourage la publication, se chiffre annuellement en centaines d'ouvrages2. En matière de revues spécialisées, enfin, le nombre et la diversité sont tels que peut se
1. Cf. PS, 28 (3), 1995. Ce chiffre, tout comme celui des étudiants inscrits en thèse de science politique a connu une baisse régulière depuis le début des années soixante-dix, souvent présenté comme «l'âge d'ol'» de la discipline. Sur cette évolution, cf. Freeman (D.), «The Making of a Discipline», in Crotty (W.), ed., Political Science: Looking to the Future, vol. 1., Evanston, Northwestern University Press, 1991. 2. Pour un ordre d'idées, près de 80 maisons d'éditions étaient présentes en 1995 au salon du livre de science politique se déroulant parallèlement au congrès de Chicago. La seule production de l'année pour l'une des plus grande d'entre, elles, Princeton University Press, rééditions non comprises, avoisinait la quarantaine d'ouvrages! Il

Les sciences du politique aux États-Unis

publier régulièrement plus influents.

un «top 15» des journaux de science politique les

Rapporter de tels chiffres à la situation de la science politique dans un pays comme la France n'aurait guère de sens, sauf à comparer ce qui n'est pas comparable. La science politique jouit en effet aux États-Unis d'un statut académique sans équivalent au monde, qui la place, au regard du nombre, avant une discipline comme la sociologie par exemple1. Fallait-il cependant, une fois ces proportions rappelées, renoncer à essayer de porter, depuis la France, un regard d'ensemble sur une telle réalité. Nous nous y sommes risqués en nous aidant d'une autre caractéristique majeure de la science politique américaine, comme de la société américaine: son goût pour les statistiques, les classements et les bilans chiffrés2. La discipline, à travers notamment son abondante littérature professionnelle, s'est en effet dotée d'un appareil perfectionné d'indicateurs visant à objectiver ses hiérarchies internes. C'est ainsi, qu'au hasard des numéros de la revue professionnelle de l'APSA, Political Studies, on peut découvrir le classement des cinquante meilleurs départements de science politique, des analyses statistiques sur le contenu et l'origine des manuscrits soumis et acceptés à l'American Political Science Review (APSR) ou sur l'évolution historique du pourcentage de femmes occupant la position de chair ou de discutant lors des congrès de l'APSA De tels indicateurs peuvent d'ailleurs faire l'objet de controverses: comment doit-on mesurer l'influence d'un chercheur: par les citations ou par sondage? Comment évaluer la qualité d'un département: par le nombre des thèses qu'il produit, par sa réputation ou, comme cela a été proposé récemment, par le nombre d'articles publiés par ses chercheurs dans la principale revue de la discipline, l'American Political Science Review? Au-delà de ces indices qui témoignent d'un processus permanent d'autoévaluation, d'autres sources peuvent être disponibles aux fins d'analyser les mouvements morphologiques autant qu'intellectuels de cette discipline. C'est notamment au travers des traités et autres ouvrages de synthèse qu'elle produit3, des manuels qu'elle destine à ses étudiants, des signes de reconnaissance qu'elle attribue (présidence, prix divers...), de l'évolution historique de l'agenda de ses congrès ainsi que de la littérature à caractère historique, épistémologique ou
1. En 1989, on comptait ainsi 601 Ph. D. en science politique, contre 435 en sociologie, 324 en anthropologie, 105 en géographie ou898 en économie, cf. PS, 24 (2),1991. 2. Pour deux réflexions historiques sur la diffusion précoce des statistiques dans tous les secteurs de la société américaine, cf. Cline Cohen (P.), A Calculating People: The Spread of NUTlU!racyin Early America, Chicago, The Chicago University Press, 1982 et Porter (T.), Trust in Numbers. The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton, Princeton University Press, 1995. 3. Et en particulier des deux volumes dirigés par A. Finifter sous l'égide de l'APSA, intitulés The State of the Discipline et parus en 1983 et 1993.

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Loïc Blondiaux

professionnel qu'elle secrète sur ses marges et dans laquelle elle se prend pour objet, qu'une discipline se donne à observer et à comprendre. C'est en nous servant de cet impressionnant jeu de miroirs que nous avons choisi d'explorer la science politique américaine.

Un tournant critique Une discipline saisie par le doute
La science politique américaine s'est crue, durant une petite vingtaine d'années, en révolution. Elle est persuadée d'avoir vécu, entre le début des années cinquante et la fin des années soixante, sous le règne exclusif d'un courant intellectuel qu'elle désigne sous le vocable générique de «béhaviorisme». Le concept de «révolution béhavioriste», et son corollaire le «post-béhaviorisme», constituent aujourd'hui l'un des mythes historiques constitutifs de la science politique américaine. Un mythe qui organise la manière dont les politistes américains pensent à la fois leur histoire et leur présent. Un retour sur ces notions peut permettre de comprendre pourquoi, aujourd'hui, la plupart d'entre eux se sentent orphelins d'une révolution.

La nostalgie du paradigme perdu
Le terme de «révolution béhavioriste» est employé pour la première fois vers le milieu des années cinquante. Il est revendiqué alors par une génération de chercheurs qui, tels David Truman ou Robert Dahl, entendent réformer en profondeur une discipline encore largement tournée vers le droit, la philosophie et l'histoire et qu'ils jugent en retard sur les autres sciences sociales1. Encouragée par le gouvernement et les principales fondations américaines, cette entreprise de rupture épistémologique entend aligner la science politique sur ces dernières et la rendre compétitive dans un contexte de concurrence pour l'obtention de financements publics et privés en forte augmentation2. Le credo béhavioriste, quoique sujet à quelques interprétations divergentes, repose historiquement, comme l'a bien montré Dwight
1. Truman (D.), «The Impact on Political Science of the Revolution in the Behavioral Sciences» (1955), repris in Brodbeck (M.), ed., Readings in the Philosophy of Social Sciences, New York, Mc Millan, 1968 ; Dahl (R.), «The Behavioral Approach in Political Science: Epitaph for a Monument to a Successful Protest», American Political Science Review, 60, 1961. Sur l'utilisation d'une rhétorique révolutionnaire par les protagonistes de cette histoire, cf. Farr (J.), «Remembering the Revolution: Behavioralism in American Political Science», in Farr (J.), Dryzek (J.), Leonard (S.), eds, Political Science in History. Research Programs and Political Traditions, Cambridge, Cambridge University Press, 1995. 2. Sur ce contexte historique, cf. Ball (T.), «The Politics of Social Science in Postwar America», in May (L.), ed., Recasting America. Culture and Politics in the Age of Cold War, Chicago, The University of Chicago Press, 1989 et Ball (T.), «American Political Science in its Postwar Context», in Farr (J.), Seidelman (R.), eds, Discipline and History. Political Science in the United states, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1993.

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Waldo, autant sur des refus que sur des recommandations: rejet de la description au profit de l'explication; rejet de l'abstraction au profit de la collecte scrupuleuse de données; rejet de l'analyse des institutions au profit de l'étude des comportements observables et réels; rejet de la déduction au profit de l'induction; rejet de l'histoire au profit de l'analyse des phénomènes politiques contemporains; rejet de l'évaluation normative au profit d'une posture de neutralité axiologiquel. Cette révolution s'est caractérisée également par la promotion systématique des méthodes statistiques et mathématiques et la volonté «d'expliquer les aspects empiriques de la vie politique au moyen des méthodes, théories et critères de preuves acceptées (...) par la science empirique moderne»2. Le béhaviorisme a donc été une promesse avant d'être une réalité. Il a signifié l'espoir de rejoindre un jour les sciences de la nature et de bâtir, comme le rappelle Rogers Smith dans le présent numéro, une «science» véritable de la politique, seule à même d'aider au fonctionnement et à la transformation de la démocratie américaine3. Sa réussite en tant que projet fédérateur de la discipline apparaît indéniable. Il continue postmortem et sous une forme sans doute très idéalisée, à servir d'ultime point de repère à des politistes en quête d'identité disciplinaire. Toutes les discussions internes à la science politique américaine évoquent la «révolution béhavioriste» comme un moment exceptionnel dans l'histoire de la discipline, moment d'unité et d'accord sur les fins et les moyens de l'activité scientifique. «Le post-béhaviorisme» qui lui a succédé, loin d'offrir un paradigme de substitution, s'apparente au contraire à un Thermidor qui n'en finirait pas.
Et l'on s'étonne rétrospectivement de constater que les premières analyses enterrant l'ère béhavioriste remontent à la fin des années soixante, après que se soient multipliées tout au long des années soixante les critiques, de droite comme de gauche, dénonçant la fausse
1. Waldo (D.), «Political Science: Tradition, Discipline, Profession, Science, Enterprise», in Greenstein (F.), Polsby (N.), eds, Handbook of Political Science, vol. 1, Reading, Addiscon Wesley, 1975, p. 60. Le béhaviorisme en science politique s'inscrit bien sdr dans un courant idéologique et épistémologique plus large et plus ancien de type positiviste qui a marqué l'ensemble des sciences sociales américaines. Sur ce mouvement, cf. par exemple Bryant (C.), «Le positivisme instrumental dans la sociologie américaine», Actes de la recherche en sciences sociales, 78, 1989. 2. R. Dahl, cité par Ceaser (J.), Liberal De1TWCracy nd Political Science, Baltimore, John a Hopkins Press, 1990, p. 79. 3. Pour deux remarquables reconstitutions des origines et des développements de ce moment béhavioriste de l'histoire de la science politique américaine, on se reportera aux ouvrages déjà anciens de Crick (B.), The American Science of Politics: Its Origins and Conditions, Berkeley, University of California Press, 1959 et Somit (A.), Tanenhaus (J.), The Development of American Political Science: From Burgess to Behavioralism, Boston, Allyn and Bacon, 1967. Un tel projet n'est bien sl1r pas propre à la science politique. Il a traversé l'ensemble des sciences sociales que d'aucuns ont cru un temps transformer en «sciences du comportement». Cf. par exemple l'ouvrage particulièrement représentatif de la période de Berelson (B.), ed., The Behavioral Sciences Today, New York, Basic Books, 1963.

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neutralité de ce programme. Qu'il s'agisse de Leo Strauss évoquant en 1962 l'harmonie préétablie reliant la nouvelle science politique à une version particulière de la démocratie libérale1 ou de David Easton s'accusant en 1965 d'avoir fait office, avec d'autres, «d'apologistes des interprétations gouvernementales successives des intérêts américains plus que d'analystes objectifs de la politique nationale»2, c'est donc sur un terrain politique autant que sur un terrain épistémologique que les accusations ont été formulées3. Et c'est essentiellement pour un motif idéologique, comme le suggère Rogers Smith, que des figures aussi exemplaires de ce courant que David Easton et Robert Dahl ont cherché publiquement, à la fin des années soixante, à s'en désolidariser. Mais il n'est pas sûr que les croyances, les pratiques et les critères d'évaluation portés par un tel projet n'aient pas survécu au projet idéologique qui leur donnait sens. Tout se passe comme si le travail qui s'effectuait au jour le jour dans de nombreux secteurs de la science politique américaine continuait à s'inscrire dans le programme épistémologique béhavioriste. Le mythe béhavioriste, celui d'un âge d'or au cours duquel la discipline se serait dotée à la fois d'un horizon régulateur et de valeurs communes, continue lui aussi à fonctionner. Il ne rend que plus amère pour beaucoup la sensation d'une fragmentation progressive de la discipline et le sentiment d'une destruction irrémédiable de leur communauté.

Le syndrome des «tables séparées»
La science politique se vit aujourd'hui en état de crise. La métaphore des «tables séparées» employée par Gabriel Almond pour décrire l'état de la science politique américaine - dans un article à l'impact retentissant que nous avons choisi de reprendre à l'occasion de ce numéro -, symbolise le malaise de toute une profession4. L'auteur de Political Culture, changé sur le tard en statue du commandeur de la profession, n'a cessé depuis dans différents contextes de reprendre ce constat: «Si nous regardons à l'intérieur de nos départements, nous ne percevons qu'une coalition lâche d'intérêts spécialisés, maintenus ensemble par un sentiment partagé d'avarice et la volonté de maintenir
1. Strauss (L.), «An Epilogue», in Storing (H.), ed., Essays on the Scientific Study of Politics, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1962. 2. Cité in Farr (J.), «Remembering the Revolution: Behavioralism in American Political Science», art. cité., p. 219. 3. Et, de ce point de vue, la situation contraste avec une discipline comme la sociologie où la critique politique de Lazarsfeld et du béhaviorisme s'est appuyée beaucoup plus clairement sur des programmes épistémologiques alternatifs comme l'interactionnisme symbolique ou l'ethnométhodologie. Cf. sur ce point Turner (J.), Turner (S. P.), The Impossible Science. An Institutional Analysis of American Sociology, Newbury Park, Sage, 1990, p. 126 et s. ou Berthelot (J.-M.), La construction de la sociologie, Paris, PUF, 1991, p. 95 et s. 4. Cf. sur ce point le titre évocateur d'un dossier consacré récemment par une revue de science politique à l'actualité de la discipline: «The State of our Malaise», Perspectives on Political Science, 24 (3), 1995. 15

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et d'accroître les finances du département à l'intérieur de l'université,,1. Cette multiplication des écoles spécialisées mettrait l'avenir de la discipline en danger: «Sans unité professionnelle, les départements en tant que tels ne peuvent pas prendre de décisions sensées sur leur avenir, sur les spécialités à promouvoir, les chercheurs à récompenser, la sélection des étudiants ou l'évaluation de leurs performances. Inévitablement, de telles décisions sont prises au cas par cas par des sous-groupes, des spécialistes ou des sectes. Et il n'y a personne pour faire respecter un intérêt professionnel élargi. Je ne parle pas du déclin de la civilité au sein des départements qui a ses propres coûts, difficiles à mesurer, mais de grande importance,,2. Cette vision agonistique d'une discipline tout à la fois pluraliste et divisée, prise dans un dialogue de sourds permanent où des «sectes» se partageraient dans un combat incessant les postes et les publications est aujourd'hui très largement partagée. Il est rare que cette diversité soit perçue comme un bienfait pour la discipline. Si, par exemple, le théoricien Donald Moon note que cette fragmentation disciplinaire permet d'ouvrir le dialogue avec d'autres disciplines - avec la psychologie par les études électorales, avec la science économique au travers de la théorie du choix rationnel ou avec les «cultural studies» grâce aux recherches féministes -, il se dit néanmoins préoccupé par la nécessité de maintenir un certain degré d'intégration du champ afin de pouvoir s'entendre a minima sur des critères d'évaluation communs3. D'autres dénoncent ce qui serait une organisation «confédérale» de la discipline, pour reprendre une expression de Brian Barry utilisée récemment par Ian Shapiro4. Il faut noter que cet état de malaise se développe sur fond de menaces institutionnelles pesant sur les carrières et sur la discipline elle-même. Le nombre d'étudiants inscrits dans les départements de science politique continue, nous l'avons évoqué, de décroître régulièrement5. Dans certains secteurs importants, comme la politique comparée et les Area Studies, certaines sources de financement liées à la guerre froide se
1. Almond (G.), «The Nature of Contemporary Political Science: A Roundtable [ijscusffion»,PS,23,1990,p.35. 2. Ibid. Cf. également du même auteur, «Political Science: The History of the [ijscipline», in Goodin (R. E.), Klingemann (H. D.), A New Handbook of Political Science, Oxford, Oxford University Press, 1996. 3. Moon (D.), «Pluralism and Progress in the Study of Politics», in Crotty (W.), ed., Political Science: Looking to the Future, vol. 1., Evanston, Northwestern University Press, 1991, p. 49. 4. «L'organisation des départements de science politique est confédérale C..) et en conséquence, inévitablement, les structures de rétribution et d'avancement le sont aussi. Les commissions de recherche et les décisions de promotion opèrent généralement à l'intérieur des sous-champs, au moins comme une première étape décisive et la stratégie "rationnelle" pour tout jeune chercheur est de conformer sa pensée et sa recherche pour s'adapter à cette structure confédérale existante», Shapiro (I.), «The Nature of Contemporary Political Science: A Roundtable [ijscussion», PS, 23, 1990, p. 37.
5. PS, 29 (3), 1996, p. 527.

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sont taries et cette situation est à l'origine d'une exacerbation de la compétition épistémologique entre écoles concurrentes1. Dernière menace en date: celle qui pèse sur l'emploi à vie des universitaires ayant fraàchi, après un purgatoire de quelgues années, la dure l'épreuve de l'habilitation ou «tenure». Plusieurs Etats, à l'instar de celui du Texas, envisagent actuellement de remettre en cause ce principe. Pionnière en la matière, l'université du Minnesota a, en 1996, réduit autoritairement la proportion d'enseignants titulaires dans ses rangs de 84% à 60%2. De manière plus générale, c'est l'ensemble d'une discipline dont 80% des doctorants sont employés dans l'enseignement supérieur qui a pris conscience ces dernières années de sa fragilité institutionnelle.

Un tournant historiographique Une discipline rattrapée par son histoire
L'un des symptômes les plus récents de cette crise disciplinaire autant que l'un de ses sous-produits les plus remarquables nous semblent être l'intérêt croissant dont fait l'objet l'histoire de la discipline. Ce renouveau historiographique mériterait à lui seul une réflexion d'ensemble dont il ne peut être question ici. Nous ne l'aborderons ici qu'au titre de l'une des métamorphoses que connaît la science politique.

La formation d'une conscience historique
Les sciences sociales les plus proches du pôle positiviste, tout comme les sciences de la nature, entretiennent traditionnellement un rapport ambigu à leur propre histoire3. Celle-ci constitue un domaine d'activités à la fois très contrôlé et largement méprisé. Elle s'y présente le plus souvent sous la forme d'un grand récit disciplinaire au déroulement linéaire, peuplé de figures tutélaires, ponctué de découvertes, de ruptures, de combats et de victoires et qui traite le présent comme un «aboutissement triomphant par rapport aux perspectives limitées des praticiens du passé»4. Cette forme d'histoire téléologique et commémorative se pratique le plus souvent dans les chapitres introductifs des manuels, à destination d'un public d'étudiants ou de

1. En particulier entre les spécialistes d'aires culturelles et les comparatistes issus de la mouvance des choix rationnels. Cette situation explique sa.ns doute la violence d'une polémique dont rend compte un débat récent organisé par la revue professionnelle PS : «Controversy in the Discipline: Area Studies and Comparative Politics», avec des contributions notamment de R. Bates et C. Johnson, PS, 30 (2), 1997. 2. PS, 30 (1), 1997. 3. Sur la gestion par les sciences dites «dures» de leur propre histoire, cf. Stengers (1.), L'invention des sciences modernes, Paris, La Découverte, 1993. 4. Dryzek (J.), Leonard (S.), «History and Discipline in Political Science», American Political &ience Review, 82, 1988, p. 1254. 17

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néophytes1. Ce type de connaissance relève en fait beaucoup plus souvent de l'exercice de mémoire que de l'enquête historique véritable2. Cette forme d'écriture historique, que les historiens des sciences humaines anglo-saxons désignent habituellement sous l'appellation infamante d'«histoire whig»3 illustre en quelque sorte le célèbre aphorisme orwellien, remis récemment en situation par Almond, selon lequel «Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé». Mais une telle instrumentalisation de l'histoire n'implique en aucun cas une valorisation de cette forme de connaissance aux yeux des praticiens ordinaires de ces sciences, bien au contraire4. Dès le moment où, selon une vision cumulative du progrès scientifique, le présent contient tout entier le passé, il n'est d'aucun profit de s'y repencher. Les savoir-faire de l'historien sont par ailleurs précisément de ceux avec lesquels, lorsqu'il s'agit de sciences sociales, ces disciplines ont entendu rompre. De telles préventions ont longtemps retardé l'émergence de l'histoire des sciences de l'homme comme savoir autonome, là où les sciences dures ont entièrement sous-traité aux philosophes le soin d'écrire leur histoire. La science politique, plus qu'aucune autre, a tardé à se pencher sur son histoire5. Or, ce qui est en train de se jouer aujourd'hui aux États-Unis, c'est précisément l'autonomisation, la spécialisation et la professionnalisation d'un tel champ de recherches, à rebours du mépris antérieur. Comme s'il y avait urgence, en un moment où la discipline se cherche, à interroger le passé proche et lointain. Des initiatives telles que la constitution d'une histoire orale de la discipliné ou la parution d'un dictionnaire biographique des politistes américains qui en ont marqué l'histoire 7 témoignent de cette curiosité. Mais ce sont surtout les
1. Cf., par exemple, Asch (M.), «The Self-Presentation of a Discipline: History of Psychology in the US, Between Pedagogy and Scholarship.., in Graham (L.), Lepenies (W.), Weingart (P.), eds, Functions and Uses of Disciplinary Histories, Sociology of the Sciences Yearbook, vol. 7, Dordrecht, Dreidel Publishing Company, 1983. 2. Sur cette distinction, cf. Blondiaux (L.), Richard (N.), «À quoi sert l'histoire des sciences de l'homme ?'" Communication au Congrès du Xe anniversaire de la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme, Paris, décembre 1997. 3. Cf. Stocking (G.), «On the Limits of "Presentism" and "Historicism" in the Historiography of the Behavioral Sciences.., Journal of the History of the Behavioral Sciences, 1 (3),1965. Pour une défense paradoxale du «Whiggism.., cf. Gunn (J. A. W.), «ln Praise ofWhiggism and Other Good Things.., in Easton (D.), Gunnell (J.), Stein (M.), eds, Regime and Discipline: Democracy and the Development of Political Science, op. cit. 4. De manière significative, une enquête déjà ancienne réalisée auprès des membres de l'Association américaine de sociologie avait montré une corrélation entre l'intérêt des chercheurs pour les analyses quantitatives et la formalisation mathématique et leur éloignement à l'égard de l'histoire de leur propre discipline; cf. Jones CR.A.), Kronus (S.), «Professional Sociologists and the History of Sociology: A Survey of Recent Opinion», Journal of the History of the Behavioral Sciences, 12, 1976. 5. La remarque vaut évidemment pour la science politique française ou, en dépit de quelques tentatives brillantes, le champ de l'histoire disciplinaire reste largement en jachère. 6. Baer (M.), Jewell (M. E.), Sigelman (L.), eds, Political Science in America: Oral Histories of A Discipline, Lexington, University of Kentucky Press, 1991. 7. Utter (G. H.), ed., American Political Scientists: A Dictionnary, Westport, Greenwood Press, 1993. 18

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travaux d'Une nouvelle génération de James Farr, John Dryzek, Raymond contribuent aujourd'hui à donner une particulière d'examen de conscience, à

politistes, tels que John Gunnell, Seidelman ou Terence Ball, qui dimension nouvelle à cette forme cette introspection disciplinaire.

Une anamnèse disciplinaire
Deux ouvrages marquants ont inauguré vers le milieu des années quatre-vingt ce chantier disciplinaire et ont contribué à soulever des questions dont les implicites ont rejailli sur l'ensemble de la spécialité. David Ricci, en 1984, en revenant sur ce qu'il a appelé «la tragédie» de la science politique américaine, s'est donné pour objet de comprendre le destin d'une communauté prise selon lui entre deux engagements contradictoires: «l'adhésion aux techniques de la science et l'attachement aux idéaux démocratiques». Ce serait parce que la discipline entend étudier la vie politique de manière scientifique qu'elle s'expose en permanence au risque de nier certains des fondements de l'idéologie démocratique, en particulier la rationalité des citoyens ordinairesl. Cette vision d'une science politique écartelée entre deux impératifs catégoriques contradictoires, devenue aujourd'hui l'un des topoi' du débat interne à la discipline, a été développée récemment par Rogers Smith dans un article repris dans ce numéro. Un an plus tard, R. Seidelman a tenté à son tour de produire une philosophie de l'histoire de la science politique américaine, toujours en relation avec la question de l'engagement en faveur de la démocratie. Il a cru pouvoir identifier trois traditions de recherche correspondant à trois postures politiques différentes, présentes selon lui dans la discipline depuis les origines: les «institutionnalistes», partisans du statu quo et volontiers cyniques à l'égard de l'idéal démocratique, les «radicaux», partisans à l'inverse de changements en profondeur et ceux qu'ils nomment «les réalistes désenchantés», pris entre le réformisme politique et la science, auxquels il consacre l'essentiel de son livre et qui lui semblent incarner la discipline dans toutes ses contradictions2. Ces deux ouvrages pionniers ont marqué une date. Leurs défauts sont à la hauteur de leur ambition. Reconstitutions historiques à grand spectacle, sous un mode romanesque et narratif, ils ne satisfont guère aux exigences de l'écriture historique3. Les articles et ouvrages qui leur ont succédé se sont révélés plus modestes mais, dans cette humilité

1. Ricci (D. M.), The Tragedy of Political Science. Politics, Scholarship, New Haven, Yale University Press, 1984. 2. Seidelman (R.), Harpham (E.), Disenchanted Realists: Political

and Democracy, Science
1985.

and

the of

American Crisis, 1884-1984, Albany, State University of New York Press,

3. Pour une critique de ces deux ouvrages allant dans ce sens, cf. Farr (J.), «The History Political Science», American Journal of Political Science, 32 (4), 1988.

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