Les socialistes et la question nationale

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Marx et Bakounine ont affirmé que les prolétaires n'avaient pas de patrie. Mais au fil des luttes, plusieurs ont remarqué que le capitalisme se nourrissait d'insurmontables clivages nationaux. Les socialistes anglais, disait Marx, devaient faire un « détour » par la lutte pour l'indépendance de l'Irlande pour avancer. Plus tard, Amilcar Cabral, Carlos Mariategui, Che Guevara, Ben Barka et Ho Chi Minh ont proposé d'internationaliser ce « détour irlandais » en faisant converger les luttes anticoloniales et anti-impérialistes avec les projets socialistes. Ce recueil regroupe les éléments principaux de ce débat de manière chronologique.
Publié le : mercredi 1 juillet 2015
Lecture(s) : 23
EAN13 : 9782336386584
Nombre de pages : 280
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Questions contemporaines
Textes choisis et introduits par LES SOCIALISTES Pierre BeaudetQ ET LA QUESTION NATIONALE
Pourquoi le détour irlandais ? QuQueesstitioons cns coonnttemempoporrainaineess
Dès la première époque, les socialistes ont été interpellés par la question
nationale. Partisans de l’émancipation sociale et de l’internationalisme (« les LES SOCIALISTES ET LA
prolétaires n’ont pas de patrie »), les socialistes se sont aperçus au fi l du QQQ
temps qu’on ne pouvait simplifi er la chose. Marx avait alors proposé aux QUESTION NATIONALEmouvements anglais de procéder par un « détour », à travers la lutte pour
la libération de l’Irlande, pour relancer le socialisme dans ce pays-phare du
Pourquoi le détour irlandais ? capitalisme au dix-neuvième siècle. Plus tard, au vingtième siècle, certains
socialistes préconisaient un colonialisme « civilisateur ». Mais Lénine et d’autres
pensaient que la lutte anticoloniale et anti-impérialiste devait être au centre
du combat, ce qui est devenu la perspective des luttes de libération nationale
en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Maintenant que le capitalisme
sous sa forme néolibérale s’est relancé à une nouvelle conquête du monde, la
question nationale réapparaît. Loin d’être un vestige d’un passé réactionnaire,
l’opposition à la globalisation revendique le droit des nations à vivre librement.
C’est ainsi que des peuples luttent pour leur identité et leur dignité, ce qui est
une partie intégrale de la lutte pour l’égalité et la justice. Dans ce contexte, il est
instructif de relire cette grande épopée politique et théorique qui commence
en Europe et qui continue jusqu’à aujourd’hui en Bolivie, au Brésil, en Palestine
et ailleurs. On n’y trouve pas des « recettes » ni des « formules magiques »,
mais des explorations, des hypothèses, des débats dont la pertinence consiste
à les comparer et à les dépasser à partir d’autres explorations, hypothèses et
débats.
Questions contemporaines
Pierre Beaudet, sociologue, enseigne à l’Université d’Ottawa et participe au collectif
des Nouveaux Cahiers du socialisme, une revue biannuelle publiée à Montréal.
Illustration de couverture : Murale de Diego Rivera, palais national de Mexico
© Maurizio Biso/Shutterstock.com
ISBN : 978-2-343-06804-6
29 €
Textes choisis et introduits
LES SOCIALISTES ET LA QUESTION NATIONALE
par Pierre Beaudet












Les socialistes et la question nationale
Pourquoi le détour irlandais ?
















Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines »
n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la
collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et
de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser
autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion
collective.


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Textes choisis et introduits par Pierre Beaudet
























Les socialistes et la question nationale
Pourquoi le détour irlandais ?




















































































































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06804-6
EAN : 9782343068046
Prologue
Pourquoi le « détour irlandais » ?
Ce titre vient d’un questionnement de Marx. Le philosophe,
économiste et militant constate au tournant de sa vie que l’utopie socialiste,
celle de l’émancipation sociale dont il documente le trajet, est appelée
à bifurquer. En effet, en Angleterre où le capitalisme est le plus
avancé à l’époque, la lutte prolétarienne est bloquée alors que pour Marx,
le mouvement social dans ce pays est celui qui a le plus de possibilités
pour développer un projet de transformation socialiste. Parallèlement,
Marx constate que l’Irlande, alors une colonie de l’Empire
britannique, est un maillon central du système capitaliste anglais. Dans ce
pays, la population, surexploitée et condamnée à la misère, constitue
un contingent important des masses prolétariennes qui affluent vers
les manufactures d’Angleterre. Les Irlandais, les « opprimés des
opprimés », sont utilisés par la bourgeoisie pour diviser les classes
laborieuses qui jouent sur des discriminations ethniques et religieuses. À
plusieurs reprises, ouvriers Anglais et Irlandais s’affrontent entre eux
au lieu de se battre contre la bourgeoisie. Par ailleurs, les Irlandais
aspirent à l’indépendance. Les insurrections se succèdent, mais les
dominants réussissent à réprimer et à contenir ce mouvement, tout en
consolidant leur domination sur les classes populaires anglaises.
Il y a là un grand blocage, d’où une nouvelle réflexion de Marx. Le
socialisme reste toujours l’objectif, mais le chemin pour y arriver n’est
plus le même. Pour vaincre la bourgeoisie, le prolétariat anglais doit
lutter avec le peuple irlandais pour son émancipation nationale, afin de
briser le pouvoir capitaliste.
Autrement dit, le mouvement socialiste doit faire un « détour ».
Après quelque temps, cette réflexion s’infiltre dans le mouvement
socialiste. Ce problème national n’est pas unique à l’Angleterre. Dans
plusieurs pays d’Europe, des peuples se révoltent contre des États et
des empires qui les oppriment. Les divisions nationales jouent un rôle
fondamental dans l’articulation des luttes des classes. Après Marx, ces
débats se poursuivent au début du vingtième siècle, d’autant plus que
7 le capitalisme devient impérialiste et réorganise le vaste monde
colonial qui ne s’appelle pas encore le « tiers-monde ». Le « détour
irlandais » devient un des débats stratégiques les plus importants :
comment faire converger l’émancipation sociale et les aspirations
nationales dans un grand mouvement anticapitaliste ? Dans quelle mesure le
mouvement socialiste peut-il intégrer la lutte des peuples dominés
dans une perspective de transformation socialiste et démocratique ?
Cent cinquante ans plus tard, ces questions sont encore à l’ordre du
jour.
Le but de cet ouvrage est de présenter un éventail significatif des
réflexions et débats qui ont traversé le mouvement socialiste. Cette
compilation fait suite à d’autres publications importantes, dont celle de
1
George Haupt, Michael Löwy et Claudie Weill . Certes, on ne trouvera
pas dans les textes présentés plus loin des « recettes » ou des
« formules » ! Toutefois, si on lit attentivement, on pourra développer
des capacités critiques à partir de méthodologies, explorations
théoriques et élaborations stratégiques qui ont parcouru cette histoire.
Le texte comprend trois parties qui suivent en gros un ordre
chronologique :
• La première partie, Nations et prolétaires (1843-1912) présente
les premières réflexions de Marx et des penseurs de l’époque
regroupés autour de la Première et de la Deuxième
Internationale. On y aborde évidemment les débats autour de l’Irlande et
de la Pologne qui sont alors stratégiques pour le socialisme
européen, de même que les premiers questionnements sur
l’impérialisme et l’anti-impérialisme.
• Révolutions et résistances (1913-1933), la deuxième partie de
l’ouvrage, expose les discussions et les recherches impulsées
par la vague révolutionnaire, à travers notamment la révolution
soviétique et l’avènement de la Troisième Internationale, et où
se produisent les premières convergences entre socialistes
européens et luttes d’émancipation nationale dans le monde non
européen.
1
George Haupt, Michael Löwy et Claudie Weill, Les marxistes et la question
nationale (rééditée en 1997 par l’Harmattan).
8 • Enfin, la troisième partie, L’heure des brasiers (1927-1978), se
concentre sur l’essor des grandes révolutions anti-impérialistes
du tiers-monde, desquelles s’inspirent plusieurs mouvements
d’émancipation contemporains.
Chaque partie est introduite, ce qui permet de saisir le contexte
derrière des textes venant de divers auteurs selon différentes perspectives.
Enfin, à la fin de chaque partie, des éléments de réflexion permettent
de situer ces débats à la lumière des recherches et des luttes
contemporaines.
Pierre Beaudet
9
Les protagonistes

À travers l’épopée du socialisme, des intellectuel(le)s militant(e)s
participent en grand nombre aux débats. La diversité des perspectives est
très étendue. Au début, elle est limitée à des perspectives européennes,
mais peu à peu, elle s’étend un peu partout dans le monde. Le choix
des textes a donc été ardu bien que certains aient été plus évidents,
compte tenu de l’influence qu’ils ont eue dans les débats subséquents.
Ceci ne réduit en rien les travaux importants réalisés par plusieurs
auteurs de divers pays et qui, chacun à sa manière, créent un corpus
théorique et politique considérable sur le thème qui nous intéresse.

SALVADOR ALLENDE (1908-1973)
Médecin, sénateur du Parti socialiste chilien, élu en 1970 président de
la République à la tête du Front populaire.

MIKHAÏL BAKOUNINE (1814-1876)
Militant et auteur russe, actif avec divers mouvements européens,
protagoniste de l’aventure de l’Association internationale des travailleurs.

OTTO BAUER (1881-1938)
Théoricien et leader politique de la social-démocratie autrichienne.

AMADEO BORDIGA (1889-1970).
Cofondateur du Parti communiste italien, emprisonné par le régime
fasciste de Mussolini.

NICOLAS BOUKHARINE (1888-1938)
Théoricien et dirigeant de la révolution soviétique. Plus tard dissident,
exécuté sous les ordres de Staline.

AMILCAR CABRAL (1924-1973)
Agronome, fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la
Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), animateur de la lutte de libération
nationale.

11 FIDEL CASTRO (1926)
Dirigeant de la révolution cubaine (1959) tout en étant l’inspiration de
plusieurs mouvements révolutionnaires dans les Amériques.

AIME CESAIRE (1913-2008)
Poète et homme politique martiniquais, fondateur du Parti progressiste
martiniquais.

JAMES CONNOLLY (1868-1916)
Socialiste et syndicaliste irlandais, exécuté en 1916 par l’armée
britannique.

FRIEDRICH ENGELS (1820-1895)
Auteur prolifique et compagnon politique de Marx dont l’influence a
été importante au sein de la Deuxième Internationale.

MICHEL ENRIQUEZ (1944-1974)
Médecin et militant du Mouvement de la gauche révolutionnaire du
Chili (MIR) jusqu’à sa mort au combat contre la dictature de Pinochet.

FRANTZ FANON (1926-1961)
Psychiatre, essayiste et journaliste martiniquais, il rejoint le Front de
libération nationale d’Algérie.

ANDRE GUNDER FRANK (1929-2005)
Sociologue, auteur, conseiller du gouvernement du Front populaire au
Chili en 1970.

MIRSAID SULTAN GALIEV (1892-1940)
Dirigeant de la révolution soviétique, plus tard exclu du Parti
communiste et exécuté sous les ordres de Staline.

VO NGUYEN GIAP (1911-2013)
Responsable militaire vietnamien durant la guerre contre le
colonialisme français et l’impérialisme américain, compagnon de Hô Chi
Minh.

ANTONIO GRAMSCI (1891-1937).
Cofondateur du Parti communiste italien, emprisonné en 1926 par
Mussolini jusqu’à sa mort des suites d’une longue maladie.
12 ERNESTO CHE GUEVARA (1928-1967)
Médecin argentin, commandant de la révolution cubaine, ministre de
l’Économie, tué dans la lutte de guérilla en Bolivie.
NAYEF HAWATMEH (1935)
Militant palestinien, fondateur du Front démocratique pour la
libération de la Palestine, membre de l’OLP.
MANSOOR HEKMAT (1951-2002)
Enseignant, militant de la révolution iranienne contre la dictature du
Shah et contre le régime Khomeiny.
HO CHI MINH (1890-1969)
De son vrai nom Nguyen Sinh Cung, fondateur du Parti communiste
vietnamien, président du Vietnam en 1945 et dirigeant de la lutte
contre l’impérialisme américain.
VLADIMIR ILLICH LENINE (1870-1924)
De son vrai nom Vladimir Ilitch Oulianov, animateur de la faction
radicale (bolchévique) de la social-démocratie russe, plus tard chef du
nouvel État soviétique, décède au moment de graves conflits au sein
du Parti communiste.
CYRIL LEONARD JAMES (1901-1989)
Militant originaire de Trinidad, auteur des « Jacobins noirs » et
animateur de divers mouvements d’extrême gauche aux États-Unis et en
Angleterre.
PALLO JORDAN (1942)
Membre de l’ANC, député, ancien ministre des Affaires culturelles
(2004-2009).
KARL KAUTSKY (1854-1938)
Successeur désigné de Marx et d’Engels, dirigeant de la puissante
social-démocratie allemande, plus tard dur critique de la révolution
soviétique.
KAZIMIERZ KELLES-KRAUZ (1872-1905)
Sociologue polonais et théoricien du Parti socialiste polonais où il
argumente contre Rosa Luxemburg sur la question nationale.
13 ALVARO MARCELO GARCIA LINERA (1962)
Mathématicien et sociologue, cofondateur du Mouvement vers le
socialisme (MAS) et vice-président de la République de Bolivie depuis
2006.

PATRICE LUMUMBA (1925-1961)
Premier ministre du Congo indépendant, assassiné par des
mercenaires à la solde de la Belgique et des États-Unis.

ROSA LUXEMBURG (1871-1919)
Militante d’origine polonaise, une des chefs de file de la
socialdémocratie allemande, a écrit une vaste œuvre théorique et politique.

MAO ZEDONG (1893-1976)
Cofondateur du Parti communiste chinois, président de la République
populaire de Chine en 1949.

SOUS-COMMANDANT MARCOS (1957)
De son vrai nom Rafael Sebastian Guillen, cofondateur de l’Armée
zapatiste de libération nationale.

JOSE CARLOS MARIATEGUI (1894-1930)
Auteur et cofondateur du Parti socialiste péruvien et inspirateur des
mouvements populaires en Amérique latine durant les années 1920.

ANDRE MARTY (1886-1956)
Leader d’une fameuse mutinerie de matelots français, condamné au
bagne, membre du Parti communiste français et dirigeant de l’IC.

KARL MARX (1818-1883)
Philosophe allemand, devient dans son exil londonien l’inspirateur de
l’Association internationale des travailleurs (la Première
Internationale. Auteur prolifique d’une imposante œuvre dont Le Capital.

ANTON PANNEKOEK (1873-1960)
Astronome et théoricien socialiste néerlandais, animateur d’une
gauche critique qui s’éloigne à la fois de la Deuxième Internationale et de
la révolution soviétique.

14 KARL RADEK (1885-1939)
D’origine polonaise, il rejoint la révolution russe dont il devient un
des animateurs ; exécuté sous les ordres de Staline.
KHRISTIAN GEORGIEVITCH RAKOVSKY (1873-1941).
Militant roumain, dirigeant de la Deuxième et plus tard de la
Troisième Internationale, exécuté sous les ordres de Staline.
JACQUES ROUMAIN (1907-1944)
Écrivain et cofondateur du Parti communiste haïtien.
MANABENDRA NATH ROY (1887-1954).
Jeune lettré du Bengale, il devient responsable de l’IC.
THOMAS SANKARA (1949-1967)
Militaire et président du Burkina Faso, assassiné lors du coup d’État
fomenté par Blaise Compaoré.
VICTOR SERGE (1890-1947)
De son vrai nom Victor Kibalchich, écrivain et militant né en
Belgique, il rejoint la révolution soviétique et l’IC. Décède en exil au
Mexique.
ABRAHAM SERFATY (1926-2010)
Fondateur d’Ila al-Amam (En avant), mouvement révolutionnaire
marocain, emprisonné pendant 17 ans dans les prisons d’Hassan ll.
JOSEPH STALINE (1878-1953)
De son vrai nom Ioosif Jugashvili, militant géorgien, plus tard un des
leaders de l’État soviétique avant de procéder à une immense
répression contre la population et ses anciens camarades.
JOÃO PEDRO STEDILE (1953)
Membre de la Coordination nationale du Mouvement des travailleurs
sans terre au Brésil (MST) et de la Vía Campesina Brésil.
JOSEF STRASSER (1970-1935)
Dirigeant de la social-démocratie autrichienne avant de devenir un des
fondateurs du Parti communiste autrichien.
15 LEON TROTSKI (1879-1940)
De son vrai nom Lev Bronstein, président du Soviet de Petrograd en
1905, occupe plusieurs fonctions stratégiques dans le nouvel État
soviétique. Déporté, puis assassiné par un agent de Staline à Mexico.

GRIGORI ZINOVIEV (1883-1936)
Secrétaire général de l’Internationale communiste, il préside le
Congrès de peuples de Bakou. Il décède exécuté sous les ordres de
Staline.


16 Première partie
Nations et prolétaires (1843-1912)
1. Introduction

Les communistes combattent pour les intérêts et les
buts immédiats de la classe ouvrière ; mais dans le
mouvement présent, ils défendent et représentent en
même temps l’avenir du mouvement.
Karl Marx et Friedrich Engels,
Le Manifeste du parti communiste


eÀ son avènement au milieu du 19 siècle, le socialisme s’inscrit dans le
sillon des grandes luttes démocratiques et sociales européennes. Pour
Marx, le capitalisme est à la fois l’obstacle que doivent surmonter les
mouvements socialistes et la matrice d’une réorganisation fondamentale
de la société. Selon Marx, le capitalisme est « révolutionnaire » : il
confronte l’ordre ancien (le féodalisme), mais également, de par sa
nature, il bouscule constamment les rapports sociaux et les manières de
1
produire . À un autre niveau, le capitalisme a, selon Marx, une autre
conséquence : il crée ses propres fossoyeurs, les prolétaires modernes.
Ce sont eux qui vont mettre fin à l’accumulation du capital et même à
l’État. Les premières œuvres de Marx traduisent un élan d’optimisme,
qui s’apparente à une certaine méta-vision héritée de Hegel. Du
capitalisme au socialisme, il y a comme une « marche irrésistible » de
l’histoire.

Le socialisme et la question nationale
Pour Marx et Engels, l’histoire contemporaine prend un nouvel élan
avec la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. Les autres fractures
agissant dans les sociétés leur apparaissent secondaires, déclinantes,
car « les démarcations nationales et les antagonismes entre les
peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la
bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la
production industrielle et les conditions d’existence qu’ils
entraî2
nent » .

1
Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, 1847. < https:
//www.marxists.org/francais/marx/works/1872/06/kmfe18720624.htm >.
2
Idem.
18 La lutte des classes ne peut pas se déployer sur un terrain strictement
national, même si ce terrain national ne peut être mis de côté :
« comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir
le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir
lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement
1
au sens bourgeois du mot » . Cependant, cette situation est transitoire.
À long terme, le prolétariat doit transcender les frontières des États et
des nations. Par définition, le socialisme et son projet d’abolition des
classes sont universels : « c’est la « cité mondiale » sans frontières,
une Gemeinschaft, une fédération socialiste internationale, dans
laquelle disparaîtraient non seulement les antagonismes et les conflits
nationaux, mais aussi les différences économiques, sociales et
politi2
ques entre nations » . En abolissant l’exploitation capitaliste de
l’homme par l’homme, le socialisme abolira les antagonismes entre
les nations, car fondamentalement, « la nation de l’ouvrier, ce n’est ni
la France, l’Angleterre ou l’Allemagne, c’est le labeur, l’esclavage
salarié, la vente de soi-même. Son gouvernement n’est pas français,
anglais ou allemand, c’est le Capital. L’air qu’il respire n’est pas
3
français, anglais ou allemand, c’est l’air de l’usine » . Les socialistes
doivent considérer la mise en place d’États-nations comme un facteur
circonstanciel, qui peut aider ce qui est prioritaire, c’est-à-dire la lutte
pour le progrès social, pour le socialisme.
Cette perspective est largement partagée par les socialistes et les
anarchistes de l’époque dont plusieurs se regroupent au sein de
l’Association internationale des travailleurs (AIT), la Première
Internationale. Tous sont d’accord pour dire que les luttes nationales
doivent être subordonnées à la lutte sociale. Les revendications des
peuples opprimés doivent, pour être légitimes, s’inscrire dans une lutte
plus vaste contre l’État et le capitalisme. Si cette intégration des luttes
nationales au sein des luttes sociales n’est pas possible, alors, la
revendication nationale perd son sens. Plus qui est, l’idée émerge qu’il y
a des peuples « sans histoire », condamnés à végéter, et dont le sort est
1
Idem.
2
Roman Rosdolsky, “Worker and Fatherland”, Science and Society, été 1965, vol.
24, n° 3.
3
Cité par Michaël Löwy, « Internationalisme, nationalisme et anti-impérialisme »,
Critique Communiste n° 87, été 1989.
19 d’être dominés, éventuellement assimilés et absorbés par des États
« civilisés ».

Avec le temps, Marx change sa perspective. Il finit par réaliser que
l’Europe n’abrite pas seulement les pays capitalistes dans leur forme
« pure », comme celle que prend le capitalisme en Angleterre. Dans
ses premiers travaux, le capitalisme anglais est un peu pour Marx le
« modèle » ou le précurseur de ce qui n’est pas encore ailleurs, mais
qui s’en vient. Au fur et à mesure du temps cependant, ce portrait est
nuancé par Marx. Ici des États-nations, ailleurs des empires
multinationaux, évoluent au sein de rapports complexes. Les luttes de classes
prennent toutes sortes de chemins. En Angleterre notamment, Marx
observe que la domination sur l’Irlande occupe une place centrale
dans le dispositif du pouvoir.

La question nationale devient alors quelque chose de plus qu’un
simple « vestige » d’une époque révolue, mais une problématique bien
contemporaine. Elle est en fait liée à des luttes, notamment celles de
peuples soumis au joug de divers pouvoirs, comme on le constate dans
la galaxie des nations vivant sous le joug de la Russie tsariste, de
l’Empire austro-hongrois, de l’Empire ottoman et de l’Empire
britannique. Il devient peu à peu évident que ces peuples veulent leur
émancipation nationale et qu’en leur sein, les couches prolétariennes,
inspirées par le socialisme, sont partie prenante des mouvements
nationaux.

Finalement, Marx et Engels en viennent eux-mêmes à conclure que les
revendications des nationalités doivent être appuyées. Dans le cas de
la Pologne par exemple, l’appui à l’indépendance a du sens d’un point
de vue socialiste, parce qu’elle est une résistance contre un État
(tsariste) qui entrave la marche vers le progrès. C’est moins la
revendication nationale comme telle qui compte pour les deux auteurs du
Manifeste, que la possibilité qu’une éventuelle indépendance ait sur
l’ensemble des luttes sociales en minant l’État tsariste despotique.
Se1
lon Haupt, « la question nationale pour Marx n’est qu’un problème
subalterne dont la solution interviendra automatiquement au cours du

1 Georges Haupt, « Les marxistes face à la question nationale : l’histoire du
problème », in Georges Haupt, Michael Lowy, Claudie Weil, Les marxistes et la question
nationale, 1848-1914, Éditions l’Étincelle, Montréal, 1974, page 17.
20 développement économique grâce aux transformations sociales ; les
nations viables surmonteront tous les obstacles tandis que les reliques
de peuples » se verront condamnées à disparaître ».
De la question nationale à la question coloniale
Dans les colonies, le capitalisme est imposé de l’extérieur par la
gigantesque opération de prédation et de conquête des peuples non
européens. Marx en observe les impacts dévastateurs, notamment en
Inde, alors dominée par l’Empire britannique. Pour lui, les peuples
colonisés subissent une terrible exploitation. Néanmoins, d’une manière
paradoxale, le colonialisme ouvre la voie à des transformations
1
« civilisatrices » . En effet, Marx pense que les Britanniques en Inde
vont mettre fin à une société archaïque, terriblement oppressive,
2
« immuable » : « L’Angleterre remplit une double mission en Inde :
l’une destructive, l’autre régénératrice, l’annihilation de la vieille
société asiatique et l’établissement des fondations matérielles de la
socié3
té occidentale en Asie » . Cet aspect « civilisateur » du colonialisme et
du capitalisme européen conduit Friedrich Engels à approuver
l’écrasement de la rébellion d’Adn el Kader en Algérie : « On peut
regretter que la liberté ait été détruite, mais nous ne devons pas oublier
que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs ». Certes, admet
Engels, les États capitalistes et colonisateurs commettent également des
atrocités, mais « le bourgeois moderne avec la civilisation, l’industrie,
l’ordre et les “lumières” qu’il apporte tout de même avec lui est
préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin et à l’état
bar4
bare de la société à laquelle ils appartiennent » .
1
Karl Marx, La domination britannique en Inde, New York Daily Tribune, 1853.
Publié par le Centre d’études et de recherches marxistes, Sur les sociétés
précapitalistes, textes choisis de Marx, Engels, Lénine, Paris, Éditions sociales, 1970
2
Les informations sur lesquelles Marx se base pour arriver à ces conclusions
proviennent surtout des rapports officiels du gouvernement colonial et de quelques
études historiques et anthropologiques sur l’Inde précoloniale. Des travaux ultérieurs
ont démontré que l’Inde précoloniale était une société complexe en évolution, et non
une entité figée dans des structures immuables.
3
Idem.
4
F. Engels, « Extraordinaires révélations », 22 janvier 1848, cité par Olivier Lacour
Grandmaison, Contretemps, automne 2003,
<http://algerie-francaise.org/cgibin/ultra/UltraBoard.pl ?Action=ShowPost&Board=cid&Post=417&Idle=0&Sort=0
&Order=Descend&Page=27&Session=>.
21 Ainsi, pour les auteurs du Manifeste du parti communiste, les luttes
d’émancipation nationale ont peu de légitimité. Même en Europe,
dans les Balkans en particulier (qui sont à l’époque une sorte de
tiersmonde de l’Europe), des populations (mais pas toutes) sont
condam1
nées à être « broyées par la marche de l’histoire » , qui est celle du
prolétariat pour mettre fin à l’exploitation capitaliste et de ce fait, à
l’oppression des peuples. De son côté, Engels estime que le
capitalisme peut se développer plus rapidement dans de vastes entités
étatiques, ce qui ne peut qu’accélérer la révolution sociale. Plus tard, cette
position devient controversée. Les socialistes des États dominants
comme l’Angleterre et la France sont portés à condamner la violence
qui découle du colonialisme, mais pas la substance du processus
colonial. La France, dit le leader socialiste Jean Jaurès, a une « mission
civilisatrice » qu’elle doit exercer sur ses colonies, quitte à «
humaniser » le colonialisme.

L’impossible dépassement
Malgré les échecs des résistances ouvrières (dont la Commune de Paris
en 1871), les socialistes restent globalement optimistes. Dans ses
œuvres de maturité, Marx observe cependant que l’histoire n’est pas
linéaire, contrairement à la vision d’Hegel. Ainsi, dans sa grande œuvre Le
Capital, le capitalisme naît d’une « accumulation primitive » qui détruit
les sociétés paysannes. Un important transfert de ressources du monde
paysan vers le monde urbain permet au capitalisme de démarrer le
processus d’accumulation. Ce « transfert » se fait à une échelle
transnationale, entre les États dominants et les régions dominées. Dit autrement,
le capitalisme ne naît pas seulement du progrès technique, mais de la
destruction de sociétés via le capitalisme globalisé et transformé en
impérialisme et colonialisme.

D’autre part, estime Marx, le capitalisme, dans sa version
occidentale, n’est pas la seule voie. Au lieu de « naturaliser » le capitalisme, la
2
pensée critique doit en analyser l’historicité . Les formations sociales
évoluent en fonction des luttes de classes, du rôle des États et des
organisations, de la conjoncture économique, des facteurs culturels et

1
Friedrich Engels, Le panslavisme démocratique, La Nouvelle Gazette rhénane,
1516 février 1849. <https://www.marxists.org/francais/engels/works/1849/02/fe18
490214. htm>.
2
Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse, Paris, Éditions sociales,
2011.
22 historiques. Le capitalisme que Marx décrit dans Le Capital est
1
« idéel », et non pas un « modèle théorique » .
Lors de recherches subséquentes, Marx estime qu’il faut comprendre
le « mode de production asiatique » (dans diverses formations sociales
surtout en Asie), caractérisé par un État central fort, couplé à des
communes rurales où la propriété du sol est collective. Le travail n’est
pas une marchandise. Le pouvoir se décline autrement, de même que
les luttes de classes. Marx relit divers travaux anthropologiques et
historiques démontrant la manière dont le capitalisme occidental détruit
2
des communautés précapitalistes . Peu à peu, une conclusion s’impose
à Marx : si le capitalisme transplanté dans la périphérie prend des
aspects spécifiques, les résistances anticapitalistes sont elles-mêmes
singulières. Dans sa correspondance avec la socialiste russe Véra
Zassoulitch, Marx précise que le capitalisme européen n’est pas une
« fatalité ». Il affirme que la lutte en Russie, à la fois anticapitaliste et
antiféodale, pourrait faire émerger des anciennes communes rurales
une société émancipée, « régénérée » qui serait le fondement d’une
3
société capitaliste .
Tout en mettant en garde les socialistes contre des schémas simplistes,
Marx n’appuie pas explicitement les luttes de libération dans les pays
colonisés. Sa posture est différente dans le cas de l’Irlande et de la
Pologne. En effet, la lutte pour l’indépendance de ces colonies
(respectivement de l’Angleterre et de la Russie) comporte des objectifs
démocratiques indispensables pour « libérer » la classe ouvrière des
colonies en question. Marx pense que les classes ouvrières d’Angleterre et
de Russie sont paralysées par des préjugés qui, sous l’influence de la
culture dominante, distillent dans la conscience des prolétaires
britanniques et russes une sorte de sentiment d’appartenance à l’Empire et
4
leurs dominants .
1
Dans Marx at the Margins.On Nationalism, Ethnicity and Non Western Societies
(Chicago, University of Chicago Press, 2010), Kevin B. Anderson, explique bien
l’oscillation et la transformation de la pensée de Marx sur le capitalisme dans la
« périphérie ».
2
Voir Marxisme et Algérie, textes de Marx et Engels, traduits par Gallissot et
Badia, Paris, UGE, 1976.
3
Karl Marx, « Lettre à Véra Zassoulitch », dans Centre d’études et de recherches
marxistes, Sur les sociétés précapitalistes, textes choisis de Marx, Engels, Lénine,
Paris, Éditions sociales, 1970.
4
Karl Marx, Jenny Marx et Friedrich Engels, Lettres à Kugelmann, Paris, Éditions
sociales, 1971, pp. 133-134.
23 De plus, à travers l’essor de l’impérialisme, les surprofits enregistrés
via la prédation coloniale permettent aux classes dominantes de
redistribuer des ressources aux classes populaires et donc, jusqu’à un
certain point, d’atténuer l’appauvrissement dans les pays capitalistes
eu1
ropéens . Selon Marx, des luttes d’émancipation dans la périphérie ont
deux fonctions dans une perspective de transformation : elles sont
justes parce que démocratiques, et en même temps, elles sont utiles pour
faciliter le développement des luttes dans les pays capitalistes, car
elles vont accélérer le démantèlement des rapports politiques et
économiques précapitalistes et « libérer » en quelque sorte les antagonismes
de classes. En ce sens, la révolution socialiste doit faire un « détour »
par l’Irlande et la Pologne et s’appuyer sur la révolte des peuples. Ce
n’est plus la révolution sociale qui règlera le problème national, c’est
la libération de la nation opprimée qui constitue un préalable à
l’émancipation sociale de la classe ouvrière. Bakounine partage cette
vision, mais il insiste pour que ces luttes nationales s’opposent à
l’État, au grand « Léviathan » qu’il perçoit comme la cause
fondamentale de l’oppression. L’inspirateur de l’anarchisme est plutôt critique
face à l’idée que les socialistes doivent s’engager directement dans des
luttes qui, comme en Irlande, lui apparaissent comme une diversion.

Les débats après Marx
Un peu avant sa disparition, Marx observe que les partis socialistes
d’Allemagne, d’Angleterre et de France sont devenus de grandes
forces politiques. En même temps, ils sont en train de reporter
l’objectif socialiste à un avenir lointain et obscur. Marx ne voit pas
d’un bon œil ce qu’il considère un « internationalisme de façade », où
la social-démocratie allemande, par exemple, promeut son intégration
dans l’« État national » allemand, au détriment des perspectives
établies par l’Association internationale des travailleurs (la Première
2
Internationale) .

En 1889, des partis socialistes et des organisations ouvrières refondent
l’Internationale (la Deuxième internationale). Ils croient toujours que
le socialisme est « inéluctable », qu’il viendra des luttes prolétariennes

1
Lettre d’Engels à Karl Kautsky, 12 septembre 1883, dans Marx et Engels, Œuvres
choisies, Moscou, Éditions du progrès, tome 3, 1970, p. 511.
2
Kar Marx, « Gloses marginales au programme du Parti ouvrier allemand » [1875],
dans Karl Marx et Friedrich Engels, Œuvres choisies, tome 3, Moscou, Éditions du
progrès, 1970.
24 dans les pays avancés, et que les peuples opprimés seront « libérés »
par ces révolutions socialistes à venir. À la même époque, les
puissances européennes s’affrontent en Afrique et en Asie. Les États-Unis
deviennent un État puissant qui s’empare d’une grande partie du
Mexique, de Cuba et des Philippines. Le Japon s’acharne contre la
Chine et la Corée. Dans les Balkans, trois empires (russe,
austrohongrois et ottoman) s’affrontent dans un processus qui culminera
avec la Première Guerre mondiale. Face à ce processus, les socialistes
adoptent des professions de foi internationalistes, mais restent
ambigus. Les dirigeants les plus connus, notamment Karl Kautsky,
demeu1
rent convaincus de l’inéluctabilité du socialisme . Les nations
opprimées n’ont qu’à être patientes, dit-il, mais il admet quand même
qu’elles ont droit à l’autodétermination.
Néanmoins, les socialistes européens avancent peu à peu dans leur
compréhension des luttes nationales, du moins celles qui se
développent dans leurs « périphéries ». C’est le cas dans l’empire
austrohongrois où l’Autriche et la Hongrie dominent dans les Balkans une
vaste région peuplée de populations majoritairement slaves. Otto
Bauer, un militant et théoricien socialiste autrichien, pense que les
luttes nationales peuvent renforcer les luttes socialistes. Il se démarque
2
du mépris affiché auparavant envers les « peuples sans histoire » . En
principe, pense-t-il, les droits des nations ne peuvent pas contredire la
marche vers le socialisme dont la force motrice est la lutte de classe
du prolétariat. Pour Bauer, la nation est une construction politique en
constante évolution, et non une réalité intangible.
Rosa Luxemburg, une autre personnalité de la social-démocratie
européenne, s’oppose à cet assouplissement. Dans son ouvrage le plus
cé3
lèbre, L’accumulation du capital (1913) , elle explique que le
capitalisme est forcé d’étendre sa domination sur les régions où prévalent
encore des formations sociales précapitalistes. Pour autant, ce
déploiement du capitalisme à l’échelle internationale ne change pas
1
Karl Kautsky, « La nationalité moderne » [1887], dans Haupt, Löwy et Weill,
George Haupt, Michael Löwy et Claudie Weill, dir. Les marxistes et la question
nationale, Montréal, l’Étincelle, 1974, p. 125.
2
Karl Kautsky, L’autodétermination des nations (1917), dans Haupt, Löwy et Weill,
op. cit. p. 150.
3
https://www.marxists.org/ Rosa Luxembourg, L’accumulation du capital, <
francais/luxembur/works/1913/index.htm>.
25 l’équation « fondamentale », au contraire. Le socialisme doit
promouvoir, à l’échelle mondiale et non plus dans chaque pays, une stratégie
1
de lutte « classe contre classe » . Luxemburg estime, comme le
Néerlandais Anton Pannekoek et l’Autrichien Josef Strasser, que la
création d’États indépendants ne contribue en rien à l’émancipation de la
classe ouvrière. Le socialisme doit se battre pour un programme
universel de lutte contre les discriminations et promouvoir l’égalité de
tous les peuples en encourageant les peuples à développer leur capital
culturel national, sans compromis avec le nationalisme : « Dans la
société de classes, il n’y a pas de nation en tant qu’entité sociopolitique
homogène. En revanche, dans chaque nation, il y a des classes avec
2
des intérêts et des « droits » antagonistes » . Pour autant, des
socialistes des nations dominées, comme le Polonais Kelles-Krauz,
argumentent sur la nécessité de lier l’émancipation sociale à l’émancipation
nationale.




1
Gilbert Badia, « L’analyse du développement capitaliste chez Rosa Luxemburg »,
Institut Giangiacomo Feltrinelli, Histoire du marxisme contemporain, tome 2, Paris,
UGE, 1976.
2
Rosa Luxemburg, « La question nationale et l’autonomie », dans Haupt, Löwy et
Weill, op. cit. p. 194.

26 2. Prolétaires de tous les pays...
Au milieu du dix-neuvième siècle, l’Europe s’embrase. De Paris à
Berlin en passant par Varsovie et Turin, des masses se mobilisent dans
les nouveaux centres urbains où le capitalisme prend forme. Les luttes
contre des systèmes séculaires d’oppression sont démocratiques,
nationales et également sociales, à l’initiative des couches populaires
urbaines et de ce qui devient le prolétariat.
Les intellectuels et le monde politique sont interpellés. Les
associations ouvrières où surgit l’utopie de l’émancipation sociale se
mobilisent autour des thèmes du socialisme, du syndicalisme et de
l’anarchisme. De nouvelles classes moyennes réunissent des
intellectuels qui cherchent à se détacher du cadre clérical qui prévaut encore.
En Allemagne, la vie politique et intellectuelle s’accélère même si la
conflictualité politique et sociale tire de l’arrière en comparaison aux
avancements en France, en Italie, en Angleterre, pendant qu’en Russie
sévit un régime terriblement oppressif.
C’est ce bouillon européen qu’observent le jeune Marx et son
compagnon Engels. Associés au mouvement démocratique allemand, ils
prennent le chemin de l’exil où ils vagabondent un peu partout avant
de se fixer en Angleterre. Entre-temps, ils se lient aux réseaux
révolutionnaires qui cherchent à approfondir le mouvement social. Ils
écrivent divers textes dont un connaît un certain succès de par son ton et
ses accents prophétiques, le Manifeste du parti communiste.
Dans ces textes de Marx et d’Engels et de leur éternel adversaire, le
russe Mikhaïl Bakounine, l’idée d’une grande révolution sociale et
mondiale est mise sur la table. Sous le drapeau du socialisme, le
prolétariat pourra transcender les clivages nationaux et fonder la république
des travailleurs. Le prolétariat victorieux abolira les frontières et avec
elles, les antagonismes nationaux.
La question nationale reste alors plutôt en périphérie du cadre
conceptuel élaboré dans les écrits socialistes et anarchistes. Elle est vue un
peu comme un résidu d’un monde qui s’éteint, même si elle constitue
27

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