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Les Zones grises dans le monde d'aujourd'hui

De
286 pages
Après les changements géostratégiques de 1989, on pensait que le monde allait être pacifié. Or on a découvert un monde fragmenté, divisé, déchiré avec des territoires en pleine décomposition, des zones de non gouvernance et de non régulation ; bref des zones grises qui ne cessent d'accaparer le devant de la scène internationale. D'où l'importance de chercher à mieux définir et expliquer aujourd'hui ce que sont ces zones, dont on peut malheureusement de nos jours donner des illustrations pour toutes les parties du monde.
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LES ZONES GRISES DANS LE MONDE D'AUJOURD'HUI

Collection « Défense»
.
Le moment n'est hélas pas venu - peut-il d'ailleurs venir? où la force militaire pourrait être reléguée dans le
«

linceul de pourpre où dorment les Dieux morts», chers à André MALRAUX.

Le monde est en effet constitué de longtemps sinon de toujours « d'Etats-Nations» dont le nombre ne cesse de progresser et progressera sans doute encore au XXIème siècle s'il faut en croire la prophétie du Père Serge

BONNET: «Le XXIème

siècle sera plus encore que le

.

XXème siècle le s/ëcle des Nations». Se pose à ces «Etats-Nations» le problème de leur défense, c'est-à-dire la fonction vitale d'assurer leur sécurité, leur paix, leur indépendance, l'obligation de préserver et de pérenniser les signes forts d'une identité nationale à travers les accidents de l'Histoire, à savoir: un territoire et la communauté consciente des hommes qui l'habitent. On peut convenir en effet d'appeler « politique de Défense» l'ensemble des mesures et dispositions de tous ordres prises par le Pouvoir pour assurer la sécurité et l'intégrité du territoire national dont i I a la charge et, par ricochet, la paix du peuple qui y vit. Pour uti liser les termes très voisins retenus par l'ordonnance du 7 janvier 1959, la Défense « a pour objet d'assurer en tout temps,

.

en toutes circonstances et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et l'intégrité du territoire ainsi que la vie de la population». Cette collection entend accueillir les réflexions qui touchent le domaine de la Défense ainsi défini, domaine global, multiforme, en constante évolution, en privilégiant bien sûr le cas de la France et de l'Europe dans un contexte qui est désormais, ici aussi, de plus en plus d'emblée « mondialisé ». Pierre PASCALLON

Sous la direction de

Pierre PASCALLON

LES ZONES GRISES DANS LE MONDE D'AUJOURD'HUI
Le non-droit gangrène-t-illa planète?

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
LHarmattan Hongrie Espace L'Harmattan Fac..des Kinshasa

75005 Paris

L'Harmattan

Italia 15

L'Harmattan

Burkina

Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE

1200 logements villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharrnattan.com diffus ion.harmattan@wanadoo.fr harmattan] @wanadoo.fi @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01491-7 EAN : 9782296014916

PUBLICA TIONS Dans la collection « Défense »

Défense et renseignement, 1995 Quel avenir pour les drones?, 1998 Les transmissions militaires, 2000 Quelles perspectives pour le deuxième porte-avions français?, 2000 Quelles perspectives pour le Transport Aérien Militaire français?, 2001 Quelle défense pour la France à l'aube du XX/me siècle ?, 2001 Quelles perspectives pour le renseignement spatial et aérien français après le Kosovo?, 2001 La guerre des missiles, 2001 Les Armées françaises à l'aube du 21èmesiècle, Tome I : La Marine Nationale, 2002 Les Armées françaises à l'aube du 21èmesiècle, Tome II : L'Armée de l'Air, 2003 Les Armées françaises à l'aube du 21èmesiècle, Tome III : L'Armée de Terre, 2004 Les Armées françaises à l'aube du 21èmesiècle, Tome IV : La Gendarmerie Nationale, 2006 Le bouclier antimissiles américain après les attentats du 11 septembre 2001 ?,2002 Quelle protection du territoire national contre le terrorisme international?, 2003 La politique de sécurité de la France en Afrique, 2004 Renforcer l'intégration de la Défense dans la Nation, 2004 Demain, les drones de combat?, 2004 Satellites et Grands Drones dans le cadre de la politique spatiale militaire française et européenne, 2005 La politique de sécurité autour de la Méditerranée, lac de Paix, 2005 Quelles menaces, demain, sur la sécurité de la France?, 2005

Cet ouvrage rassemble, pour l'essentiel, les actes de la table-ronde organisée par Pierre PASCALLON, Président du Club Participation et Progrès, le 19 janvier 2006, à l'Ecole Supérieure de Commerce de Clermont-Ferrand. Nous remercions nos intervenants qui ont, pour la plupart, fait un long déplacement pour venir jusqu'à notre Auvergne. Nos remerciements particuliers et affectueux vont en priorité à l'Amiral Pierre LACOSTE,fidèle à nos activités depuis de nombreuses années, et qui a accepté de présider aux débats de notre journée. Nous disons aussi toute notre gratitude à Andrès ATENZA pour nous avoir accueillis dans le bel auditorium de l'Ecole de Commerce de Clermont-Ferrand et à Pascal HORTEFEUX qui fut notre interlocuteur privilégié pour l'organisation de cette manifestation. Au-delà des communications présentées lors de notre table-ronde, cet ouvrage est enrichi des points de vue d'autres experts nationalement reconnus, qui n'avaient pas pu être des nôtres le 19 janvier, et qui ont accepté de nous présenter leur analyse dans cette publication. Nous les en remercions très chaleureusement.

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS.

. . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. page

Il

INTRODUCTION

GENERALE.

. . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... page

13

PARTIE I : LES ZONES GRISES:
D'EXPLICATION.

EFFORT DE DEFINITION ET
23

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. page

PARTIE II : LES ZONES GRISES: EFFORT D'ILLUSTRATION

... . . . ... .. .... ... .. . .. . . .. . .. . .. . .. ... .. . .. CONCLUSION GENERALE......
BIBLI OGRAPHIE
TABLE DES MATIERES

... . .. ... ...

page 169 page 265
page 275
page 283

AVANT-PROPOS

par

Andrès ATENZA
Directeur Général Groupe ESC Clermont

Nous sommes les spécialistes de l'entreprise. Raison de plus pour nous intéresser à tout le reste. .. En accueillant le club «Participation et Progrès» et sa table ronde sur le thème « Les zones grises dans le monde d'aujourd'hui », nous souhaitons apporter une contribution à cette réflexion. Pouvons-nous décrire et classer ces zones? Pouvons-nous rendre compte de la réalité sans la déformer, sans la marginaliser? Etudier les « zones grises », c'est aussi étudier le social, la structure politique, comprendre les tensions, les phénomènes de violences. Ces « zones grises» ne sont pas des lieux de progrès et de civilisation. Elles sont à avant tout ruines et destruction. On peut considérer ces zones comme un débordement de la puissance humaine. Les «zones grises» participent du désordre, de l'éclatement et de l'effondrement des cadres habituels. Elles provoquent la stupeur et l'anéantissement de nos repères. Il est donc nécessaire de leur porter un regard défensif, stratégique, sociologique, voire anthropologique.

INTRODUCTION

GENERALE

MENACES, CONFLITS, NOUVELLES ZONES DE CONFLICTUALITE

par

Pierre LACOSTE Amiral Ancien Directeur Général de la DGSE
Je remercie Pierre PASCALLON m'avoir, une fois de de plus, fait l'honneur de me confier la présidence d'un de ses colloques. Aujourd'hui, le sujet est d'une grande actualité: la qualité des intervenants et la variété de leurs points de vues annoncent des développements particulièrement intéressants. En guise d'introduction, je vous propose quelques réflexions générales destinées à montrer que la formule «zones grises» recouvre en fait un vaste ensemble de questions fondamentales concernant toutes les sociétés humaines, mettant en cause les principes et le fonctionnement des régimes politiques et des relations internationales. Dans son acception géographique et territoriale, le mot « zone» définit des espaces physiques; les zones grises me rappellent ces tâches blanches qui figuraient sur les planisphères accrochés aux murs des écoles primaires du siècle passé, pour rappeler qu'il y avait encore des terres inexplorées, des peuplades inconnues sur la planète. Mais, dans son acception sociologique, la même formule renvoie à d'autres concepts, comme les mystères et les secrets des familles, des clans et des féodalités, ou encore comme ces frontières floues et ces identités mal définies qu'on trouve même au cœur des sociétés les plus ouvertes. -13-

Avec toutes ses nuances, le « gris» symbolise les états intermédiaires entre le blanc et le noir, entre la transparence et l'obscurité, entre ce qui est licite et illicite, légal et illégal. De telle sorte que le concept de «zones grises» peut être étendu à un vaste ensemble de questions contemporaines, dans les domaines les plus variés. Je n'évoquerai - sommairement et à titre introductif - que trois des aspects qui ne figurent pas explicitement dans le programme de cet après midi: le «dessous des cartes» (autrement dit les problèmes liés au « secret »), les «zones grises» du monde de l'économie et de la finance dans le cadre de la mondialisation, les « zones grises» de la violence armée dans le nouveau contexte militaire et stratégique de notre époque.
LE DESSOUS DES TRANSP ARENCE CARTES ET LES ENTORSES A LA

La transparence est un des thèmes récurrents dans les discours des hommes politiques en charge des Etats de droit. C'est en effet un principe fondamental de la démocratie; les Etats-Unis n'ont-ils pas inscrit la liberté d'accès à l'information dans leur Constitution? Cependant, en dépit de la puissance et de l'ubiquité des médias modernes, force est de constater que, même chez eux, beaucoup d'obscurités demeurent, étouffées par les thèmes à la mode, repris à satiété par la majorité des organes de presse, des radios et des télévisions qui façonnent l'opinion; on évite d'évoquer le « non-dit» et tout ce qui est « politiquement incorrect ». Certes, cela n'a rien à voir avec les formes musclées de la propagande, ni avec la censure omniprésente qui caractérisent les régimes totalitaires, mais, pour être beaucoup plus subtiles et non violentes, les pratiques de la publicité commerciale, disposant de ressources financières considérables et transposées aux manœuvres électorales, n'en ressemblent pas moins aux méthodes du «viol des
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foules », théorisées et mises en œuvre par les révolutionnaires professionnels. Ainsi, dans l'Amérique contemporaine - surtout depuis l'arrivée de G.W. BUSH- à la Maison Blanche, les citoyens sont inconsciemment l'objet des manœuvres subtiles des groupes de pression qui agissent au profit des intérêts des industries du pétrole et de l'armement, depuis qu'elles sont parvenues à prendre le contrôle financier des principales entreprises de presse. Aux Etats-Unis, le public sous-estime grandement - quand il ne l'ignore pas complètement - le rôle politique que jouent les églises évangéliques, tant sur le territoire fédéral qu'à l'étranger, où elles pratiquent une sorte de néo-colonialisme dont les milieux d'affaires savent parfaitement tirer profit. L'Américain moyen est culturellement conditionné par les mythes fondateurs de la nation, en particulier par ceux de la Guerre d'Indépendance, ce qui explique leur sympathie pour toutes les formes de luttes «anticolonialistes », leur rejet viscéral du communisme et leur désir d'apporter la liberté aux autres peuples. Bien évidemment, des phénomènes analogues s'observent aussi en France; combien de fois des incompréhensions collectives ne nous ont-elles pas empêchés de reconnaître des réalités qui étaient parfaitement évidentes aux yeux de nos voisins? Profondément enfouis dans la conscience collective, certains tabous provoquent une sorte d'autisme: il y a des zones grises dans notre opinion publique. Et, comme dans toutes les démocraties, nous avons également des politiciens peu scrupuleux qui n'hésitent pas à en tirer parti pour tromper leurs concitoyens et pour les inciter à oublier des vérités qui sont en totale contradiction avec leurs propres discours. Le secret, le « dessous des cartes », le rôle et la place des services de renseignements, sont donc autant de vastes sujets proches du thème des zones grises, qu'il ne m'est pas possible de traiter dans le cadre de cette introduction. -15-

LE MONDE DE L'ECONOMIE ET DE LA FINANCE

En 1989, les représentants des plus grandes puissances économiques, réunis dans le cadre du G7 au « sommet de l'Arche» à Paris, ont décidé de créer le Groupe d'Action Financière, le GAFI, pour lutter contre les pratiques criminelles liées à « l'argent sale ». Depuis lors, en dépit de quelques progrès dans la prévention et les sanctions, il semble toujours aussi difficile de discerner, parmi les milliards de dollars qui transitent chaque jour sur les réseaux internationaux d'échanges de capitaux, quelle est la véritable proportion des fonds d'origine licite et d'origine criminelle. Après quelques dizaines d'opérations de blanchiment et de recyclage - notamment grâce aux facilités offertes par les «paradis réglementaires» -, les escrocs peuvent jouir de leurs fortunes en toute impunité. D'autant plus que l'anonymat leur est garanti par la procédure bien commode des « trusts» qui permet à la City de Londres d'accueillir les capitaux, sans dévoiler l'identité de leurs propriétaires. C'est ainsi que les aventuriers russes, maintenant connus sous le nom d'« oligarques », ont eu toutes facilités, dans les années 90, pour placer dans les circuits anonymes de la finance internationale, leurs immenses fortunes issues du pillage du patrimoine national. La fuite des capitaux n'est pas un phénomène nouveau et la puissance financière peut être aussi décisive que la puissance militaire. Est-ce une raison suffisante pour tolérer l'existence de telles «zones grises» ? Les institutions internationales s'en préoccupent, comme elles s'intéressent sans doute aussi à d'autres phénomènes inquiétants, comme l'existence des circuits financiers parallèles du monde musulman (la Hawalla) ou bien du monde asiatique (les réseaux chinois et indiens) qui semblent brasser leurs capitaux à l'insu des contrôles officiels.

-16-

LES ZONES GRISES DE LA VIOLENCE ARMEE

Le «brouillard de la guerre»: cette formule classique témoigne des obscurités et des mystères qui ont de tout temps coexisté avec les pratiques guerrières. En dépit de tous les progrès techniques, la guerre ne sera jamais une science exacte car, à tous les niveaux - tactiques, opérationnels, stratégiques et politiques -, l'imprévu, la surprise, le flou, le hasard et la chance sont autant de facteurs d'incertitude. C'est bien 1'« art militaire» qui seul permet de les prendre pleinement en compte pour la mise en œuvre et la conduite des forces armées. Aux niveaux tactique et opérationnel, les méprises sont dramatiques quand elles conduisent à tirer sur ses propres amis; malgré les dispositifs techniques d'identification « ami-ennemi» ( Friend or Foe, ce que traduit le sigle IFF), c'est encore une « zone grise », une préoccupation majeure au combat. Les forces armées américaines ont réalisé des progrès remarquables dans le cadre de leur « révolution des affaires militaires », en particulier la numérisation du champ de bataille et l'intégration de tous les réseaux opérationnels. Elles ont fait la démonstration d'une nouvelle forme de « guerre éclair» au printemps 2003 en Irak, en éliminant les reliquats des armées de Saddam HUSSEIN. éanmoins, elles N ont quand même connu plusieurs épisodes de «combats fratricides». Et surtout, confrontées depuis lors aux difficultés d'une occupation militaire en territoire étranger, elles en découvrent toutes les ambiguïtés. En effet, aux niveaux opérationnel et stratégique, les bouleversements de l'après guerre froide ont profondément modifié les conditions d'emploi des forces armées, partout dans le monde. Le temps n'est plus des fronts et des frontières, du monopole de la force militaire par des armées nationales, fermement contrôlées par des pouvoirs politiques légitimes et responsables, et opposées à leurs semblables. Le nouveau visage de la guerre est surtout celui des « conflits -17-

asymétriques », des affrontements « du fort au faible» et de toute la gamme des guerres intestines, des violences ethniques, révolutionnaires, religieuses, terroristes... et crapuleuses. Autant de zones grises où les armées classiques sont tenues de gérer des situations incontrôlables, des interférences quotidiennes avec des pouvoirs civils, politiques, économiques et médiatiques, voire mafieux. Autant de théâtres d'opérations où elles coexistent désormais avec des organisations armées privées - pas seulement celles des « seigneurs de la guerre» ou de la drogue, mais aussi celles qui sont commanditées par les grandes puissances -. Le recours aux nouveaux mercenaires est un des phénomènes les plus troubles de la « privatisation des fonctions régaliennes». En remplaçant le patriotisme par l'appât du gain, les apprentis sorciers qui détiennent le pouvoir financier ont ouvert une nouvelle « boîte de Pandore» !

-18-

Zones

grises: sur l'origine d'un concept par

Xavier RAUFER Chargé de cours à l'Institut de Criminologie de Paris

Université Paris II - Panthéon-Assas
Directeur des Etudes au Département de Recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines Université Paris II

Al' automne de l'année 1992, un concept nouveau, dans le champ des études de sécurité, fait son entrée dans le rapport annuel de la commission. de la Défense de l'Assemblée Nationale: celui de « zone grise », qui accède ainsi au rang de menace majeurel.
1

Rapport sur la loi de programmation militaire 1992-1994 du

20/12/1992 : « une notion nouvelle... dans ces régions devenues inaccessibles et hostiles à toute pénétration, aucun gouvernement n'est en mesure de contrôler la situation ou de faire appliquer les règles minimales du droit; peu à peu abandonnées à elles-mêmes, des zones entières risquent de se fermer défmitivement et sombrent dans une anarchie tragique pour les populations». Rencontrant par la suite un vif succès, le concept de zone grise a été imaginé et développé dès 1989-90 dans les séminaires du CERVIP, CEntre de Recherches sur la VIolence Politique, de l'Institut de Criminologie de Paris, Université PanthéonAssas, Paris II, puis popularisé dans la presse écrite: Le Débat N° 68, jan.-fev. 1992, « La menace des zones grises sur la nouvelle carte du monde» et « On les appelle les zones grises... », L'Express, 23 avril 1992.

-19-

Zone grise: cette expression provient du vocabulaire du contrôle aéronautique; elle désigne les secteurs du ciel non couverts par le balayage des radars, aux confins de leur rayon d'action efficace. Comme elle était imagée, nous l'avons adoptée pour désigner ces territoires échappant à tout contrôle étatique, où sévissent des entités criminelles, à michemin entre le « politique» et le « droit commun ». La «zone grise» est d'abord un territoire privé de clôtures, de frontières. Or, d'origine, l'absence anarchique de limites (ici, géographiques, territoriales) est mal vécue par l'espèce humaine: « Au commencement se trouve la clôture. Le monde façonné par I'homme est conditionné en profondeur et jusqu'au niveau conceptuel par la clôture, l'enceinte, la frontière. C'est l'enceinte qui produit le sanctuaire en le soustrayant au commun, en le plaçant sous sa propre loi, en le vouant au divin »2. Dans de telles zones, le pouvoir réel a changé de mains au cours de la décennie 80. Et, depuis, c'est le «modèle» du Liban en guerre civile (1975-1990) qui s'y est imposé: absence de tout contrôle international, fermeture, décomposition anarchique, contrôle par des guérillas xénophobes et enfin terrorisme. Preuve par le tourisme: désormais, des destinations hier populaires comme le HautNil, le Soudan, une bonne partie de la Cordillère des Andes, le Cachemire, le Pendjab, la moitié nord de Ceylan, etc., ont furtivement disparu des catalogues des agences. En effet, dans d'immenses étendues d'Asie centrale (Afghanistan, nord-ouest du Pakistan, Républiques musulmanes de l'ex-URSS, Cachemire, Xinjiang chinois) et d'Amérique latine (Colombie, Equateur, Bolivie, Pérou), le pouvoir réel est désormais exercé par des puissances hybrides. Celles-ci sont le fruit d'une progressive symbiose entre de riches producteurs d'héroïne (en Asie) et de cocaïne (en Amérique latine), d'une part, et des guérillas dégénérées,
2

Carl SCHMITT:Le Nomos de la terre, PUF, 2001.

-20-

d'autre part. En effet, dans des territoires en pleine décomposition sociale, la disparition du bloc socialiste et l'abandon du modèle étatique européen ont, par réaction, précipité nombre de mouvements révolutionnaires armés et de guérillas hors de la sphère du politique. Intéressant globalement plusieurs centaines de milliers d'hommes en armes, ce phénomène s'est néanmoins produit dans la discrétion: le Sentier Lumineux du Pérou, les Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, les Tigres de l'Eelam Tamil ou encore des bandes armées afghanes, ont longtemps conservé leur apparence « politique ». Mais, privés des subsides accordés jadis par des Etats désormais occupés ailleurs - ou même disparus (URSS) -, ils opèrent en mercenaires de grands cartels criminels. Certains produisent et vendent euxmêmes des stupéfiants pour se financer. Pratiquant la guérilla, aussi bien que la corruption ou que le terrorisme, ces coalitions militaro-criminelles - narcotrafiquants et guérillas - menacent les pays développés. Ces « Grandes compagnies» d'un nouveau genre disposent aussi de bases avancées dans les bidonvilles des mégapoles du tiers-monde (Lima, Callao, Bogota en Amérique latine et Karachi en Asie) où aucune police ne pénètre plus depuis longtemps. Dans ces zones chaotiques, rurales ou urbaines, ces nouvelles puissances pratiquent localement une économie prédatrice (racket, enlèvements, attaques de convois, pillage des ports et aéroports) et « exportent» des stupéfiants. Ce contrôle sans partage de véritables sanctuaires par des narco-terroristes, le risque de voir ces entités étendre demain leur domination à d'autres pays, d'autres continents, tout cela

constitue, au total, l'une des menaces - à la fois extérieure et intérieure - les plus graves du siècle qui débute, pour les
pays occidentaux. -21-

PARTIE I
LES ZONES GRISES: MENACES, CONFLITS, NOUVELLES ZONES DE CONFLICTUALITE

Zone grise: un concept nouveau pour les maux du nouveau siècle? par

Pascal LE PAUTREMAT Docteur en Histoire Contemporaine Chargé de cours en Géopolitique
« Là où nous devrions avoir un Etat-Nation, il ne reste qu'un espace vide, occupé par des chefs de guerre. Les germes de l'anarchie et du terrorisme international ne sauraient trouver de meilleur terrain pour se développer ». En ces termes, Walter H. KANSTE 1, Sous-Secrétaire INER d'Etat américain aux Affaires Africaines de juin 2001 à novembre 2003, traduisait la perception des instances dirigeantes d'Occident à propos des problèmes récurrents d'instabilités régionales, et leurs convictions quant aux mesures à mettre en œuvre pour contrer efficacement les nouvelles menaces et les dérives socio-économiques qui en découlent. Ces mesures peuvent être résumées par le triptyque suivant: l'extension de la démocratie, l'application de la bonne « gouvemance» et le strict respect des lois: « Increase democracy, good governance, and respect for the rule oflaw ». A partir des années 1990, les espaces géographiques en proie à l'instabilité sont le plus souvent désignés par le
lWalter H. KANSTEINER est Sous-Secrétaire d'Etat américain aux Affaires Africaines. Il fut également au début des années 1990 directeur des Affaires Africaines au Conseil de la Sécurité Nationale (NSC). -23-

vocable de « zones grises ». En cela, il s'agit donc de définir - cataloguer des régions trans-étatiques exposées à une

certaine dérive en matière de non-droit - sous l'usure des
guerres inter ou intra-étatiques2 ainsi qu'à la « mafieurisation» des sociétés, le tout sur fond de corruption, d'aliénation et de convoitise économicofinancière, tant de la part des élites au pouvoir ou

désireuses de représenter l'exécutif - que des firmes multinationales (FMN) occidentales (on ajoutera bientôt
asiatiques, notamment en Amérique latine où, peu à peu, les sociétés chinoises font une entrée de plus en plus remarquée). En effet, certaines des crises conflictuelles durent parce qu'il y a des intérêts « cachés» qui ont besoin de la prolongation du désordre et de l'affaiblissement des Etats. La notion de zone grise relève donc d'une démarche de sémantique par laquelle transparaît un « système-Monde» qui a toujours placé, de manière pluriséculaire, l'Occident au cœur de cercles concentriques3. Ces cercles retenaient ou

non l'attention des économies étatiques - en phase de consolidation surtout à partir de l'époque moderne - en
fonction de leurs atouts économiques et des sources ou non d'intérêts criants auxquels pouvaient prétendre les grandes puissances européennes. Ainsi, incontestablement, l'influence des politiques coloniales a-t-elle mis en lumière
2Par guerres intra-étatiques, on désigne les crises majeures qui, sur un même territoire, opposent violemment des factions politiques, des ethnies traditionnellement adverses. Ces guerres civiles peuvent conduire, par le jeu des alliances, à une extension régionale du dit conflit, avec l'intervention de pays frontaliers; l'ensemble est exposé à une certaine durée en fonction de l'implication des pays occidentaux, soit directement, soit indirectement, par le jeu des multinationales par exemple, comme ce fut le cas en Sierra Leone ou en Angola. 3Divers universitaires ont aussi défini comme « périodes» ou « zones grises» le laps de temps qui relie la crise elle-même à la situation de post-crise; avec la définition conjointe du concept de «continuum urgence-réhabilitationdéveloppement ».

-24-

de vastes continents avec, pour chacun d'entre eux, des pôles régionaux d'importance et cela dans un contexte de concurrence entre les Etats occidentaux. Après la Seconde Guerre mondiale, s'ouvre la phase dite « de décolonisation », alors que la guerre froide, dès 1947, conduit à une bipolarité, en dépit de l'existence d'un groupe de pays dits «non-alignés» et qui, finalement, optent majoritairement pour les économies marxistes. Avec la fin du bloc soviétique, les relations internationales se libèrent progressivement d'un carcan bipolaire. Cette situation nouvelle contribue à démultiplier les relations économiques

et politiques, avec néanmoins la mise en avant - alors sans concurrence clairement établie - de l'Occident libéral et
capitaliste. Le monde s'ancre peu à peu dans une logique de multipolarité, même si la disparition de l'ennemi désigné - à l'époque révolue d'une Europe pleine d'appréhension devant

la menace soviétique -

n'a

fait qu'engendrer une

prééminence des interventions extérieures, dans les zones dites «grises» justement. Sans chercher à paraphraser le Général Lucien POIRIER,retenons de lui: « [...] parmi les transformations affectant le système international depuis les années 1980, la victoire de l'Ouest sur l'Est a détruit les fondements de la stratégie militaire moderne: il n'existe plus d'ennemi désigné déterminant la dialectique MêmeAutre sur le continent européen »4. En même temps que les relations économiques s'inscrivent dans une concurrence effrénée, que les marchés se diversifient considérablement, avec la quête perpétuelle des économies d'échelle, le fossé se creuse entre populations sollicitées par les circuits économiques de la Triade et populations en marge des circuits commerciaux. La mondialisation, la dégradation des termes de l'échange, la pression croissante sur les ressources naturelles,

4Lucien POIRIER: La crise des fondements,

Economica,

Paris, 1994, 188p.

-25-

l'accaparement de secteurs entiers de l'économie, créent des inégalités sociales et des tensions difficiles à gérer. D'où l'affirmation de zones dites « grises », entre conflits inter et intra-étatiques, et sous l'emprise des économies souterraines de produits à haute valeur ajoutée.

Emergent alors - de manière de plus en plus transparente
grâce à l'incontestable éclairage médiatique facilité par les

nouvelles technologies - des zones touchées de plein fouet
par la profonde inégalité de répartition de puissance, sur fond de contentieux géopolitiques importants. Ce qui, au passage, renvoie à la thèse du « choc des civilisations» dont on ne retient que l'aspect catastrophiste. Elle met finalement en relief ce qui a toujours existé: la persistance de zones de frictions d'intensité variable, entre différentes cultures. Aussi, par extension, peut-on associer au concept de « zone grise », les conflits dits «périphériques ». Appellation conforme à cet axiome qui placerait l'Occident comme référent; les conflits de basse intensité et surtout les crises quasi perpétuelles, au degré d'activité variable, oscillent entre mise en sommeil et sursauts conflictuels, en raison d'un désordre politique à répétition. Depuis 1945, on dénombre près de 200 conflits intra-étatiques, dont plus de la moitié a éclaté depuis 1989. Cela permet de noter une moyenne de 2 à 3 nouveaux conflits chaque année, entre 1945 et 1989, contre une moyenne annuelle de 6 à 7 conflits entre 1989 et 20045. A travers cela, n'avons-nous pas le devoir de nous demander dans quelle mesure le problème ne repose pas aussi sur le défaut récurrent visant à occidentaliser la perception de l'Autre: avec une dimension de rejet des différences, de condamnation sans appel de ce qui est mal connu, sans essayer de remettre en question nos propres mode et système de fonctionnement; ces structures qui, en
SCes conclusions sont partagées par divers centres d'analyses notamment du Ministère de la Défense. -26relevant

fait, sont actuellement en proie à un dysfonctionnement systémique, nécessitant d'urgence une réforme salvatrice. Une réforme qui doit s'opérer également dans les mentalités, alors que les valeurs identitaires sont en crise, meurtries par une négation des héritages historiques et l'instauration de repères fondateurs reposant sur le seul jeu des capitaux, des marchés et des bénéfices qui peuvent en être dégagés. Nos

valeurs culturelles, historiques et religieuses - qu'il ne faut
en aucun cas mettre en sommeil et gommer avec un

sentiment de culpabilité en décalage temporel - ne doivent
pas être un prisme déformant de la réalité des continents africain et asiatique.
ZONE GRISE: UN AGGLOMERAT DE MAUX CONCOMITANTS

Bien qu'il soit toujours délicat d'attribuer la paternité d'un terme à un spécialiste particulier, on retiendra néanmoins que le concept de « zone grise» a été mis en avant, à partir de 1991-1992, par Jean-Christophe RUFFIN, homme d'action et analyste des travers de notre monde, en faisant référence à des espaces géographiques qui
- confrontés à des crises flagrantes ou latentes lors de

conflits gelés - deviennent peu à peu de véritables espaces de non-droit. La notion conceptualisée de « zone grise» gagne les centres de prospective publics ou privés, au sein des ministères des Affaires Etrangères et de la Défense ou au cœur des bureaux de conseil en management et d'analyses risques-pays. Des zones où il n'y a plus le consensus traditionnel de l'avant colonisation et surtout qui ressurgissent au grand jour à partir de la fin de la guerre froide qui a contribué à la mise en sommeil ou sous silence de bien des tensions. Dans un contexte de « multipolarité »...

Les crises et conflits - prolongements de difficultés
internes souvent renforcées par des influences extérieures -27-

perturbent profondément les structures sociales et les assises culturelles. L'analyse polémologique de ces tensions durables ne se résume ni à l'interprétation de l'Histoire, ni simplement à une lecture évènementielle. Les déterminants politiques et économiques du processus du conflit, sa dynamique et les jeux complexes des acteurs internes et externes qui y interfèrent, prennent alors une place primordiale dans la compréhension des situations. Ces dernières résultent notamment de la croissance démographique, d'une urbanisation en plein essor et des besoins criants en matière d'éducation et en moyens de communication, autant de besoins économiques et politiques que les Etats, dans les zones grises, ne sont pas ou plus en mesure de satisfaire. De surcroît, la mondialisation amplifie les antagonismes, si bien qu'un monde bipolaire demeure encore: entre pays du Nord et pays « des Suds ». Rien d'étonnant donc que fleurissent, par voie de conséquence, des économies parallèles permettant à une partie de la population de survivre. Pour autant, les commerces illicites

ne peuvent en aucun cas être légitimés. .
Toujours est-il que la fracture économique et l'absence de politique de développement - dont souffrent de nombreux Etats à l'Est et au Sud - provoquent une marginalisation de certains groupes sociaux ou de régions entières. Des courants

idéologiques et religieux - notamment relevant d'un Islam épris d'une lecture fondamentaliste des textes sacrés profitent de ce sentiment de frustration pour canaliser les revendications et proposer des systèmes de normes que les prosélytes désignent comme une réponse adéquate aux attentes d'une population en manque de repères. On ne soulignera jamais assez l'impact des religions monothéistes

- et paradoxalement antagonistes - qui a, peu à peu, favorisé
l'ancrage des communautés sur un terreau de dissensions soigneusement entretenues, entre vision populaire et réductrice, d'une part, et récupération prosélyte, d'autre part.
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