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Lettres aux anticapitalistes (et aux autres) sur la démocratie

De
189 pages
La "radicalisation" de la démocratie est devenue le pivot de nombreux projets de transformation sociale souhaitant tirer les leçons des échecs et des drames de la grande ambition socialiste et communiste du dernier siècle. Parmi ses promoteurs beaucoup se réclament de l'appellation "anticapitaliste". Ces lettres s'attachent à montrer que l'anticapitalisme ne peut se constituer en politique et invitent à un profond renouvellement de la réflexion.
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Lettres aux « anticapitalistes » (et aux autres) sur la démocratie

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B.PéquignotetD.Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Marion PEYRE (Sous la dir.), Le livre noir de l'animation socioculturelle, 2005. Catherine LEGUAY, Respecter la vie, disposer de sa mort! Pour une loi Vincent Humbert, 2005. Iviu BOURDIEC, L'aliénation corse, 2005. Gérard PLUMIER, Chômage senior, abécédaire de l'indifférence, 2005. Max FERRERO, Nicole CLERC, L'école et les nouvelles technologies en question, 2005. Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET, En marche vers un idéal social. Homme, Individu, Citoyen,2005. Richard GAUDET, Etre patron aujourd'hui en France, 2005. Christian SIMEON, Faire face à la pauvreté et à l'uniformisation mondialiste, 2005. Gérard NAMER, D'un socialisme de redistribution à un socialisme de création, 2005. Pierre GROU, Impératif technologique ou déclin économique, 2005. Philippe POITOU, Souffrances, le coût du travail humain, 2005. Dominique PELBOIS, Pour un communisme libéral. Projet de démocratie économique, 2005. Louis LEGRAND, Réflexions sur quelques problèmes de l'Education nationale, parmi tant d'autres, 2005. Noël JOUENNE, La vie collective des habitants du Corbusier, 2005. Jean CANEPARO, Lignes générales, 2005.

Patrick BRAIBANT

Lettres aux « anticapitalistes (et aux autres) sur la démocratie

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www.librairieharmattan.com e-mail: harmattan1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9344-4 EAN : 9782747593441

Lettre 1 Anticapitalisme et impensé du fait démocratique

Cher( e)s camarades,

Cette lettre, comme les suivantes, est une invitation à vous interroger sur la perception de la société existante, sur les conceptions de l'action politique et de la transformation sociale qui prévalent parmi vous. Vous? Je m'adresse à celles et ceux qui, militant( e)s, adhérent( e)s, sympathisant( e)s d'une multitude d'organisations très diverses, pensent que le monde dans lequel nous vivons ne dit pas le tin mot de l'Histoire, que l'horizon du changement n'a pas disparu et qui, de ce fait, ne se reconnaissent ni dans les visées ni dans les actes de la gauche de gouvernement ou, au minimum, émettent de sérieux doutes à leur sujet. La période que nous vivons, dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'a rien d'une "époque formidable", exige, me semble-t-il, la mise en question de bien des certitudes et habitudes de pensée qui continent parfois au réflexe pavlovien tant elles paraissent aller de soi, alors même qu'elles brouillent bien plus qu'elles n'éclairent aussi bien la perception du monde présent que la recherche des voies du changement. La substance de mon propos tient en peu de mots: montrer que la construction de l'hégémonie de la raison démocratique est l'alternative, la seule légitimement concevable, à l'actuelle domination de la raison capitaliste.

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Cela parce que le fait démocratique n'est en rien cette "superstructure" politique qui, au choix, accompagnerait, atténuerait, voire dissimulerait, la domination capitaliste. Il est au contraire un type à part entière d'institution des humains sociaux modernes, une forme constitutive de leur socialité qui contredisent radicalement ceux qu'impose l'actuelle primauté de la raison capitaliste. Type et forme dont rend compte, mais incomplètement et imparfaitement, le sens grec originel du mot démocratie: "pouvoir du peuple". Je sens déjà pointer votre irritation et votre impatience: "De quoi se mêle-t-il ce donneur de leçons? Nous aussi nous voulons que le grand nombre prenne en main ses propres affaires. Nous aussi nous voulons le 'pouvoir du peuple'. C'est même la raison d'être de notre engagement. C'est précisément pour cela que nous sommes militants, sympathisants, électeurs communistes, trotskystes, écologistes, altermondialistes, et même parfois... socialistes! C'est pour cela que nous sommes 'anticapitalistes '''. Dont acte! Mais laissez-moi vous dire, pourtant, que les organisations auxquelles vous appartenez ou que vous soutenez, les voix intellectuelles que vous écoutez le plus volontiers, ont un réel problème avec la démocratie dont témoigne précisément cette très étrange auto-appellation négative d"'anticapitalistes" (ou d"'antilibéraux") que vous brandissez avec autant d'impétuosité que de conviction. Auto-appellation qui est devenue au cours des dix dernières années le signe de ralliement, le mot-fétiche, de tous ceux qui, à gauche, entendent changer réellement le cours des choses et marquer leurs distances d'avec le "sociallibéralisme". Non pas du tout que ces organisations et ces voix soient suspectes de visées anti-démocratiques : je veux dire qu'il y a chez elles un réel impensé de la démocratie. Une difficulté à rendre correctement compte du fait démocratique moderne comme tel, à l'envisager dans toute

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sa plénitude, à l'appréhender dans sa dimension tout à la fois subversive et constructive. Une réticence, parfois profonde, à le reconnaître autrement que sous la forme dévalorisée de la "superstructure", voire de l'idéologie trompeuse. Soyons clair: toute pensée qui assimile d'une manière ou d'une autre le fait démocratique, tel qu'il est aujourd'hui, à une "superstructure" et/ou une idéologie accompagnant et/ou masquant l'hégémonie du capitalisme, reproduit en négatif le discours (authentiquement idéologique celui-là) de l'orthodoxie libérale la plus pure pour qui la démocratie serait consubstantielle au capitalisme, celui-ci étant prétendument la base, le fondement, "l'infrastructure", de celle-là. Or, l'une des tâches prioritaires de l'époque, sans laquelle rien ne sera possible, consiste précisément à arracher le discours de la démocratie des mains des tenants de l'ordre actuel du monde de façon à le reformuler dans une perspective de transformation sociale. Mais cela n'est réalisable qu'à condition de voir (puis de penser et d'exploiter) la contradiction permanente, structurelle, déjà effective ou potentielle, qu'oppose le fait démocratique au fait capitaliste dans la société actuelle. Une manifestation majeure de la difficulté dont je traite ici est la persistance implicite d'une figure ancienne qui hante encore bien des discours "anticapitalistes" contemporains : l'opposition entre démocratie "formelle" (celle d'aujourd'hui) et démocratie "réelle" (celle de demain, après, et seulement après, qu'aura été accompli l'acte préalable du renversement du capitalisme). Naguère, la perspective était simple: exproprions les capitalistes et la démocratie la plus large en découlera nécessairement. L'histoire du dernier siècle s'est chargée de démontrer qu'à l'expropriation des capitalistes pouvaient succéder les pires formes d'oppression et de domination. Mais cela n'a pas pour autant modifié fondamentalement la vision "anti-

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capitaliste" courante du fait démocratique: celui-ci reste toujours conçu comme relevant de l'ordre de la conséquence, du dérivé, du "déterminé par...", cela aussi bien à propos de la société actuelle que de la société future. Il s'agit au contraire d'en reconnaître l'autonomie ainsi que toute la puissance critique et instituante. Ce que je pointe c'est une résistance à comprendre et admettre que la raison démocratique est, à l'intérieur de l'existant, au sein de notre présent, non pas ce qui accompagne (thèse de la démocratie comme superstructure) ou masque (thèse de la démocratie comme idéologie) l'hégémonie de la raison capitaliste, mais au contraire ce qui la contredit frontalement. Il n'y a pas de "démocratie formelle" du présent opposable à une "démocratie réelle" de l'avenir post-capitaliste. Le fait démocratique est, ici et maintenant, aussi "réel" que le fait capitaliste. Comme lui, il est un horizon de sens, une logique sociale, un ensemble d'agir et de rapports sociaux constitutifs des sociétés modernes. Il appartient totalement à leur définition. La seule question qui importe, la question politico-sociale centrale des temps modernes, est la suivante: "Qui, du fait démocratique ou du fait capitaliste, détient l'hégémonie ?". Question qui fonde et guide tout le combat démocratique depuis deux siècles, même si ses acteurs n'en n'ont pas toujours la claire conscience. Or, c'est bien de la compréhension et de l'exploitation de cette bipolarité antagonique structurant les sociétés modernes que peut naître et croître un projet de transformation conséquent. D'où mon refus de considérer la démocratie (dite "réelle") comme résultat ou "effet" de cette transformation puisque qu'elle en est au contraire le facteur décisif, l'acte et le contenu mêmes. Croire que la mise à bas du capitalisme est le préalable absolu à l'avènement d'une démocratie "réelle", c'est tout à la fois se tromper sur la nature du fait démocratique, sur

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celle du combat à mener contre l'hégémonie de la raison capitaliste et repousser la lutte pour la démocratisation effective à un futur indéterminé. Il faut renverser la perspective: ce sont les avancées des formes démocratiques d'organisation et d'agir sociaux et rien d'autre, leur inscription dans la réalité et rien d'autre, qui mettent sur le reculoir la logique capitaliste. La "radicalisation" de la démocratie, terme d'ailleurs peu approprié, on le verra, n'est pas la conséquence à venir de la discontinuité brusque, de la rupture subite que constituerait le renversement du capitalisme. Elle est au contraire l'acte même de la mise en crise des logiques capitalistes. C'est en faisant prévaloir les prétentions de la raison démocratique, en les inscrivant dans l'effectivité, c'est-à-dire en se faisant de plus en plus démocratique, que la société se fait de moins en moins capitaliste. Ce sont la succession et l'articulation des conquêtes démocratiques qui ébranlent l'actuelle primauté de la raison capitaliste, rendent possible et réalisent le changement d'hégémonie. Et cela parce que cette succession et cette articulation font société, bref, sont instituantes. La réalisation (terme que je préfère à "radicalisation") de la démocratie est le processus même de la mise à bas de l'hégémonie de la raison capitaliste. On peut lui appliquer la formule fameuse de Marx sur" le mouvement réel qui abolit l'état actuel". Le combat démocratique est, fondamentalement, un agir de la transition 1.

1 Michaël Lôwy affirme, semble-t-il, quelque chose de similaire lorsqu'il souhaite voir l'actuel mouvement altermondialiste, différant en cela du "mouvement ouvrier traditionnel", se constituer en "dynamique 'transitoire'" où" toute victoire partielle, toute conquête, toute avancée, permet de passer à l'étape suivante, à l'étape supérieure, à une revendication plus radicale" et ainsi" conduit, à terme, à mettre en question le système lui-même." Michaël Lôwy, Négativité et utopie du mouvement altermondialiste, revue Contretemps n° Il, éditions Textuel, septembre 2004, p. 48.

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Je me situe donc en rupture de toutes les pensées pour qui le bris du verrou capitaliste conditionne la libération de la démocratie de sa soi-disant prison "formelle". Pour le dire plaisamment dans les termes de la rhétorique gauchiste, la conquête, toujours à poursuivre, de la démocratie est l'effectuation même de la révolution, pas sa conséquence. La démocratie n'est pas la cerise sur le gâteau de la transformation sociale, elle est le gâteau lui-même. Et non pas tant le gâteau achevé que ses ingrédients, le tour de main du pâtissier, le moule et le four de cuisson. Elle est la production même de la transformation sociale. La démocratie n'est jamais ni état ni un résultat, elle est un mouvement et une conquête permanente 2. Telle est l'hypothèse fondamentale que je vous soumets. Elle est assurément lourde de présupposés quant à la nature du fait démocratique, quant à sa place et à son "travail" au sein des sociétés actuelles et, par extension, quant à la nature même de ces sociétés. Tout comme elle véhicule une conception déterminée des formes et des buts de l'action politique et, plus fondamentalement encore, de la nature de la politique, dans la mesure où, selon la formule de Jacques Ranci ère, "la démocratie est l'institution même de la politique 3." La politique considérée non plus seulement comme moyen d'action conscient sur la société mais comme l'agir social et le rapport social qui constituent, font être, la société comme société démocratique et dont l'appropriation par tous ses membres les constitue, les fait être, sujets effectivement démocratiques. La politique comme agir et rapport sous l'égide desquels s'effectuent l'auto-production et l'auto-transformation
Comme le dit Roger Sue: "... une démocratie qui ne progresse pas régresse." La société civile face au pouvoir, Presses de Sciences Po, 2003, p. 10. 3 Jacques Rancière, Aux bords du politique, Folio-essais Gallimard, 2004, p. 232 (première parution: La Fabrique, 1998) et La Mésentente. Politique et Philosophie, Galilée, 1995, p. 142. 2

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explicites de la société, et dont l'extension en surface et en profondeur conquiert et réalise l'hégémonie de la raison démocratique, en un mouvement analogue à celui par lequel, à l'autre pôle des sociétés modernes, la marchandisation toujours plus avancée du monde social et l'extension continue du rapport salarial ont conquis et réalisé l'hégémonie présente de la raison capitaliste. Bref, la politique comme fin du combat démocratique. Celui-ci est, fondamentalement, combat pour la politisation de la société, combat pour l'appropriation par tous de la politique, combat pour que cette politique appropriée par tous devienne effectivement le lieu (ou plutôt l'ensemble des lieux) de la mise en discussion et de la mise en forme permanentes de l'institution sociale tout entière. L'impensé du fait démocratique, ai-je affirmé d'entrée avec une certaine brutalité, se manifeste dans l'étiquette d'''anticapitalistes'', ou celle plus soft d"'antilibéraux", que revendiquent fièrement la plupart d'entre vous. Je sens à nouveau votre mauvaise humeur et votre ironie prêtes à éclater: "En voilà encore un qui, en récusant notre anticapitalisme, va nous servir des balivernes sur la nécessité de changer le monde sans toucher aux fondements de la société actuelle". Il me semble que ce que je viens de dire à propos de l'antinomie constitutive de la raison démocratique et de la raison capitaliste et du combat de transformation sociale comme lutte pour la substitution de l'hégémonie de la première à celle de la seconde, invalide d'emblée ce reproche. Je crois, cher(e)s camarades, qu'il est impératif et urgent de vous interroger vraiment sur cette étrangeté: vous dénommez votre désir d'un "autre monde" par référence au monde présent que

vous contestez avec virulence. C'est comme si, en 1848,
Marx et Engels avaient intitulé le texte qui les a fait connaître internationalement non pas Manifeste commu-

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niste (= manifeste pour le communisme) mais "Manifeste anti-capitaliste" ou "Manifeste anti-libéral" ! Paradoxe de vouloir un nouveau monde et de vous positionner dans l'espace public au moyen d'une étiquette purement négative qui ne dit rien de plus que votre détestation de l'ancien monde. Or, ce paradoxe est tout sauf anodin: le recours grandissant, depuis quelques années, à l'autodénomination "anticapitalistes" (tout comme à celle d"'altennondialistes" qui, pour l'instant, fait système avec elle, on va le voir immédiatement) est révélateur du trouble, de la désorientation et des incertitudes, régnant chez les partisans de la transfonnation sociale face à l'évolution du monde depuis deux décennies. La question fondamentale qui sera constamment à l'arrière-plan de mon propos est la suivante: peut-on fonder une politique quelconque à partir d'uneposture négative alors que toute politique, au sens fort, est nécessairement affinnation d'un positif, d'un projet visant à orienter dans tel ou tel sens le devenir de la société? Autrement dit, l'anticapitalisme peut-il être une politique? Une politique de l'anticapitalisme est-elle un objet concevable? N'est-ce pas, purement et simplement, une contradiction dans les tennes ? L'auto-dénomination "anticapitalistes" me semble révélatrice de trois attitudes qui sont autant de faiblesses théoriques et politiques. Trois réalités distinctes mais étroitement liées et qui, dans les faits, se combinent en des proportions variables selon les organisations et les individus: - Première acception: pour une première part d'ellemême l'auto-appellation "anticapitalistes" exprime une posture défensive. Son émergence est, en effet, inséparable du contexte d'offensive des forces sociales et politiques qui, en Amérique du Nord et en Europe, depuis une génération, imposent avec succès des politiques inspirées du modèle reagano-thatchérien et qui, dans le Tiers-

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Monde, mettent en œuvre des plans d"'ajustement structurel" dictés par le FMI. Dans cette première acception, se dire "anticapitaliste" (ou "antilibéral") c'est tout simplement exprimer la volonté de s'opposer à ce que le monde devienne encore plus capitaliste et libéral. L"'anticapitalisme" est ici ce qui reste lorsque l'heure est bien plus aux défaites qu'aux victoires et que la perspective de la transformation sociale, certes toujours proclamée indispensable et urgente en paroles, ne semble plus vraiment à l'ordre du jour et paraît si lointaine qu'elle ne peut même plus être nommée. Dans ce premier sens, "anticapitalisme" est tout à la fois le nom d'une attitude foncièrement défensive dans un présent largement défavorable et l'aveu que la capacité à définir positivement l'avenir échappe. Le récent vocable "altermondialisme", dont le succès est foudroyant parmi vous, ne change guère la donne puisque la généralité et l'imprécision mêmes de ce néologisme sont justement la traduction de cette incapacité à nommer, et donc à définir, cet avenir différent, cet "autre monde", dont vous proclamez l'absolue nécessité. En cela, "altermondialisme" n'est guère, pour le moment, que le redoublement en positif du négatif "anticapitalisme" 4.
4 Pierre Khalfa dirigeant de la fédération syndicale G 10 et figure importante d'Attac-France en donne la preuve magistrale à son corps défendant. D'un côté il défmit emphatiquement le mouvement altermondialiste comme "laforme nouvelle que prend aujourd'hui la lutte pluriséculaire de l'humanité pour son émancipation" mais, de l'autre, constate qu'il" situe son action avant tout dans la sphère des contrepouvoirs" avec pour objectif que" les sociétés transnationales, les gouvernements, les institutions internationales soient obligés de tenir compte des exigences des mouvements sociaux". Dès lors, ce n'est pas vraiment" imposer des alternatives" qui est à l'ordre du jour mais bien plutôt promouvoir ce qui est possible" à défaut" : "faire en sorte de mettre un coup d'arrêt aux offensives libérales". Autrement dit, la vérité des actes des courants majoritaires de l'altermondialisme s'inscrit bel et bien, dans une perspective défensive-corrective. Entendez moi bien: il ne s'agit nullement de traiter par le mépris ce

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- Deuxième acception: en une époque où il est devenu politiquement suicidaire de se réclamer ouvertement des mêmes buts et des mêmes mots d'ordre que ceux que prétendaient poursuivre et incarner les régimes staliniens ("construire le socialisme", "marcher vers le communisme"), l'étiquette négative "anticapitalistes" est devenue pour certains le paravent derrière lequel ils expriment et dissimulent à la fois le fait qu'ils n'entendent pas rompre totalement et définitivement avec l'impasse historique qu'a été la séquence ouverte par l'Octobre 1917 russe. Le recours au vocable "anticapitalisme" manifeste l'impossibilité, désormais, de recourir sans complexes ni scrupules aux deux vieux mots fétiches que l'on ne peut plus prononcer aujourd'hui innocemment depuis que Staline et ses épigones les ont irrémédiablement souillés mais dont on continue de croire, en son for intérieur, qu'ils ont encore un sens pour notre temps: socialisme et communisme. "Anticapitalisme" fonctionne ici comme un produit de substitution témoignant d'un deuil impossible à mener jusqu'à son terme et de l'incapacité corrélative à dessiner des voies véritablement nouvelles. Incapacité dont je soutiens que l'impensé du fait démocratique est une des causes majeures 5.
travail de protestation et de résistance ni de l'envoyer aux orties. Il s'agit de cerner son impact réel-concret dans la conjoncture actuelle, au delà des représentations, des désirs, voire des rêves, de certains de ses promoteurs et acteurs. Pierre Khalfa, Le mouvement altermondia liste, nouveau mouvement d'émancipation, revue Contretemps n° Il, op. cité, p. 28-34. 5 Un exemple de cette deuxième posture de l'anticapitalisme nous est fourni, en France, par la LCR dans son "Appel au rassemblement de la gauche anticapitaliste" (Octobre 2003). Cet appel ne contient aucune référence ni au socialisme ni au communisme mais exalte pourtant" la perspective d'une rupture avec le capitalisme, l'objectif d'une transformation sociale radicale, pour qui l'économie cesse d'être une affaire privée et devient propriété de tous." Défmir la "rupture avec le capitalisme" par la socialisation des moyens de production c'est évidemment

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- Enfin, cette appellation purement négative d'anticapitalisme peut s'entendre comme la manifestation paradoxale de l'incroyable pouvoir de fascination qu'exerce le capitalisme sur nombre de ses adversaires les plus résolus, lesquels croient le contester radicalement alors même qu'ils restent littéralement prisonniers de sa zone d'attraction. Cette troisième acception est particulièrement importante dans la mesure où elle fournit de fait une assise théorique aux deux précédentes. Je m'explique: le point de départ de ce versant de la posture "anticapitaliste" est que le capitalisme doit être considéré comme l'unique ordonnateur, la seule puissance structurante, des sociétés actuelles. Cet anticapitalisme théorique est d'abord une interprétation mono-capitaliste de ces sociétés, conduisant nécessairement à cette position intenable: dans un monde
reprendre à son compte ce qui, historiquement, fut la visée constitutive du socialisme et du communisme. Mais aujourd'hui cela, ne pouvant et ne devant plus se dire ouvertement, se trouve recyclé comme "anticapitalisme"... A l'occasion de la rédaction de ces lettres, j'ai relu (rapidement !) le programme de la LCR de 1972. L'organisation s'appelait alors "Ligue communiste". A trente ans de distance l'évolution sémantique est saisissante. Alors qu'aujourd'hui la LCR est un des plus gros diffuseurs du vocable "anticapitaliste" (soit comme substantif, soit comme adjectif) pour désigner toutes les luttes, tous les mouvements, toutes les pensées remettant en cause, d'une manière ou d'une autre, l'hégémonie capitaliste, ce terme est pratiquement absent du programme de 1972 où il n'est question que de la "révolution socialiste" et du "socialisme que nous voulons". Le terme" anticapitaliste" (orthographié" anti-capitaliste") n'apparaît qu'à deux reprises et surtout avec un sens très spécifique. Il sert alors à dénommer les luttes sociales que l'on pourrait qualifier de périphériques en regard du combat déclaré central et déterminant, celui du prolétariat pour le socialisme. Il s'agit, d'une part, de la "résistance" de la petite et moyenne paysannerie face aux" accapareurs", "agrariens", "les coopératives et les trusts" et, d'autre part, des luttes des" mouvements dits régionalistes", "essentiellement petits-bourgeois", contre" la centralisation bureaucratique et arbitraire de l'Etat fort". (Ce que veut la Ligue communiste, Editions François Maspero, 1972 pp.138-141).

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sans extérieur au capitalisme le remède au capitalisme ne peut surgir que du capitalisme lui-même ou, plus exactement, de ses contradictions internes. Dès lors, la condition de possibilité de la contestation du capitalisme n'est pas qu'il existe, dans la société telle qu'elle est, un point de vue structurellement autre, un (des) horizon(s) de sens, une (des) logique(s) sociale(s), agir et rapport(s) sociaux qui lui sont irréductibles, mais que le capitalisme produirait lui-même les conditions de son propre dépassement 6. Dans cette troisième acception du terme, l'anticapitalisme se résume à une théorie du dévoilement des contradictions du capitalisme. D'où ce paradoxe mortel: vouloir un autre
6 Toni Negri et Michael Hardt, les auteurs du désormais célèbre et controversé Empire se situent entièrement dans ce schéma de pensée combinant définition mono-capitaliste de la société et vision du capitalisme comme lieu de production des conditions de l'émancipation. Dans" l'Empire", le "point de vue extérieur n'existe plus [...] La machine est autovalidante et autopoiëtique - c'est-à-dire systémique. Elle construit des structures sociales qui évacuent ou rendent ineffective toute contradiction [...]" (Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, 10 / 18, 2004, p. 60). D'où vient alors le salut? De la "modification radicale du mode de production advenue à travers l'hégémonie du travail immatériel", véritable "révolution ontologique" . Et tout membre politiquement conscient de "la multitude" "reconnaît [...] le temps de la révolution à l'intérieur des métamorphoses du mode de production" (A. Negri, Pour une définition ontologique de la multitude in revue Multitudes n° 9, mai-juin 2002 et Ainsi commença la chute de l'Empire in Multitudes n° 7 novo 2001). Rien de nouveau sous soleil: cela fait 150 ans que l'on nous sert que le capitalisme en son état le plus récent est simultanément celui qui bouleverse comme jamais les conditions de production et d'existence et celui qui produit vraiment les conditions de la révolution. Ce stade le plus récent, décrété" stade suprême" depuis Lénine, est toujours censément le stade ultime. Et depuis 150 ans, bien que toujours plus "radical" dans les" métamorphoses de son mode de production", le capitalisme ne produit toujours pas les conditions d'une révolution qui se fait de plus en plus attendre! En achevant d'unifier le monde sous son hégémonie, il aurait même plutôt tendance à produire celles de sa propre consolidation.. .

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monde n'a pas besoin de se dire par l'affirmation d'un projet alternatif mais seulement dans et par le rapport négatif qu'on entretient avec le monde existant. On est "anticapitaliste", point final. Cela suffit puisque le capitalisme lui-même se fait anticapitalisme au fur et à mesure de son propre développement qui ne serait qu'aiguisement toujours plus sensible de ses contradictions et production "objective" des conditions d'un monde post-capitaliste. Se dénommer "anticapitaliste" se justifierait alors pleinement puisque ce serait épouser le mouvement même (dialectique !) du capitalisme en tant que mouvement d'autonégation. Dès lors, la posture anticapitaliste peut se déclarer auto-suffisante, se dire à elle-même sa propre fin et capable de fonder à elle seule une politique. En réalité, elle abdique la politique puisqu'elle n'est en dernier ressort que suivisme à l'égard de l'existant. Elle s'érige au contraire en une non-politique. La vieille théorie du capitalisme comme "antichambre du socialisme", qui est évidemment la matrice de cette posture, même si elle n'est plus guère exprimée en des termes aussi directs, reste un ressort majeur de bien des discours "anticapitalistes" contemporains. Sous le couvert du nouveau vocable "anticapitalisme" s'effectue ainsi le recyclage d'un schéma de pensée très ancien et pour le moins obsolète, permettant à tous ceux qui y ont cru et en furent les zélateurs, en premier lieu les orphelins de l'Octobre russe dont je parlais tout à l'heure, de continuer à exister politiquement et intellectuellement sans véritable examen (auto- )critique. De même, la thèse de la dynamique du capitalisme comme mouvement d'auto-négation permet-elle de donner du repli défensif que je signalais plus haut une explication optimiste et confortable: ce repli n'est qu'un aléa temporaire, le capitalisme est de toute façon condamné, tôt ou tard les forces de progrès reprendront leur marche en avant. Il y a là le signe d'une anémie intellectuelle

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inquiétante qui est le plus sûr vecteur de la répétition des erreurs passées et la manifestation de l'impuissance politique qui caractérise la période actuelle, si marquée par la confusion et l'absence de perspectives claires. Cette abso/utisation de la place et du rôle du capitalisme dans la mise en forme et la dynamique des sociétés modernes est, en dernier ressort, le révélateur d'une extraordinaire persistance de la perméabilité à l'économisme (autre nom de la dénégation de la politique), lequel est précisément la création historique majeure du capitalisme en tant que celui-ci est, fondamentalement, réduction économiste du monde et des hommes. Par son interprétation mono-capitaliste de la société (et de sa transformation), l'anticapitalisme théorique s'expose constamment à être happé par la force d'attraction du capitalisme et à rester prisonnier de son champ de gravité. Cette troisième acception constitue le noyau dur ce que je ce que j'appellerai désormais" orthodoxie (ou doxa) anticapita/iste". Celle-ci est certes susceptible d'expressions très variées, plus ou moins dogmatiques ou rigides, parfois articulées à d'autres schémas de pensée qui la contredisent partiellement, mais dans tous les cas la thèse mono-capitaliste y demeure la référence dernière hors de laquelle le sol se dérobe. Sorte de réflexe conditionné sans lequel ceux qui la promeuvent perdent dans l'instant tout accès à l'intelligibilité du monde. Aussi est-ce sur de tout autres bases qu'il faut raisonner, en affirmant qu'il existe ici et maintenant, dans l'effectivité de la société telle qu'elle est, un point de vue externe à l'horizon du capitalisme. Il faut postuler que cette société n'est pas mono-capitaliste mais le siège d'une hétérogénéité constitutive, condition même d'une alternative qui ne soit pas une pure utopie et d'un combat politique qui ne sombre pas constamment dans le déni du réel. Il faut donc prendre la pleine mesure, j'y reviendrai dans chacune de