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LIAISONS POLITIQUES

160 pages
Au sommaire de ce numéro : Des amitiés paradoxales, échanges intéressés et morale du désintéressement dans les relations de clientèle.
- " Honneur à notre élu ", analyse ethnographique d'une coutume post-électorale en Dordogne.
- Réseaux politiques et réseaux de corruption à Naples.
- Une si grande famille… Métiers de la céramique et stratégies industrielles à la faïencerie de Sarreguemines.
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POLITIX
Revue des sciences sociales du politique
N°45, premier trimestre 1999

Liaisons politiques

Publié avec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Centre national du livre du Département de science politique de la Sorbonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole -Polytechnique

L'Harmattan
n

Inc

75005 Paris

n

France

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) Canada H2Y lK9

Comité éditorial: Loïc Blondiaux (CRAPS, Lille II), Sylvain Bourmeau, Jean-Louis Briquet (CERI, CNRS), Dominique Cardon (PRISME, CNET), Annie Collovald (LASP, Paris X), Yves Déloye (GSPE, lEP-Strasbourg), Renaud Dorandeu (GSPE, lEP-Strasbourg), Bastien François (CRAP, Rennes I), Brigitte Gaïti (Poitiers), Christine Guionnet (CRAP, Rennes I), Patrick Hassenteufel (Amiens), Jean-Philippe Heurtin (GSPM, CNET), Pascale Laborier (CRPS, Paris I), Jean-Baptiste Legavre (GSPE, lEP-Strasbourg), Patrick Lehingue (CURAPP, Versailles-Saint-Quentin), Cyril Lemieux (INSEP, GSPM, EHESS), Frédéric Sawicki (CRAPS, Lille II), Pierre Serna (Reims). Rédactrice en chef(année 1999) : Annie Collovald.
Secrétariat de rédaction: Marie-Hélène Bruère.

Conseil scientifique: Luc Boltanski, Pierre Bourdieu, Michel Callon, Christophe Charle, Jacques Chevallier, Alain Desrosières, Michel Dobry, Claude Emeri, Pierre Favre, Alain Garrigou, Daniel Gaxie, Jacques Gerstlé, Bernard Lacroix, Jacques Lagroye, Jean Leca, Gérard Lenclud, Alfio Mastropaolo, Gérard Mauger, Marcel Merle, Pierre Muller, Michel Offerlé.

CONDITIONS

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Les tapuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires rédaction: Marie-Hélène Bruère, département de science Paris I, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05.

au secrétariat de la politique, Université

Les articles ne doivent pas dépasser 65 000 signes (y compris les notes infra paginales). Sont comptabilisés comme signes: caractères, ponctuation, blancs. Ils doivent être accompagnés d'un résumé en français (et, si possible, en anglais) d'une centaine de mots. Les références bibliographiques sont toujours portées en note infra paginales (présentées en numérotation continue) ; il n'y a pas de bibliographie en fin d'article.
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Les abonnements sont annuels et partent du premier numéro de l'année en cours. L'ordre et le paiement sont à adresser directement aux Éditions l'Harmattan: 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris. Le règlement peut être effectué par chèque postal ou bancaire à l'ordre des Éditions l'Harmattan. Tarif des abonnements (4 numéros) : Étudiant: 250 francs (joindre une photocopie de la carte d'étudiant) Particulier ou institution (France) : 330 francs Particulier ou institution (Étranger) : 480 francs Numéro ISSN : 0295-2319 Commission paritaire des publications

et agences

de presse:

70280

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Directrice de la publication: Marguerite Hitier.

Service, New York, USA

SOMMAIRE

Liaisons

politiques

Dossier coordonné par Jean-Louis Briquet et Annie Collovald

5 7

Éditorial Des amitiés paradoxales
Echanges intéressés et morale dans les relations de clientèle Jean-Louis Briquet du désintéressement

21

«Honneur à notre élu.. Analyse ethnographique d'une coutume postélectorale en Dordogne Nicolas Mariot et Florence Weber Réseaux politiques et réseaux de corruption à Naples Luigi Musella Une grande famille...
Métiers de la céramique et stratégies industrielles à la faïencerie de Sarreguemines (1890-1940) Philippe Hamman

39

57

Varia
87
Chronique d'une rupture De Socialisme et République au Mouvement des citoyens Benoît Verrier

Relectures
115
Les transactions électorales en régime censitaire Alexandre Pilenco

PoUtix. Revue des sciences sociales du politique, n045, premier trimestre 1999

Lectures
147
149 154
Y. JEANNERET, L'affaire Sokal ou la querelle des impostures (par C. Guionnet) R. MUCHEMBLED, La société policée (par J. Defrance) R. CHARTIER, Au bord de la falaise (par N. Richard)

158

Résumés

/ Abstracts

@ L'Hannattan, ISBN:

1999 2-7384-7527-2

Politix. Revue des sciences sociales du politique, n045, premier trimestre 1999

Liaisons

politiques

UE la politique puisse être faite de liens personnels, que son exercice passe par des face à face entre des personnes singulières, qu'elle emprunte aux relations ordinaires de la vie quotidienne, qu'elle puisse se dire par là dans les registres qui y ont cours, que s'y mêlent parfois intérêts privés et finalités collectives: voilà qui a été, sinon écarté des principales préoccupations de la science politique, du moins rejeté dans le résiduel voire le «pathologique». Le monde officiel de la politique, donc, avec ses rôles formels, ses programmes affichés et ses déclarations publiques, ses principes proclamés a été préféré au monde officieux des liaisons et des arrangements individuels toujours envisagés comme des manifestations irrégulières de la politique.

Q

C'est le projet de ce numéro que de prendre à rebours cette hiérarchie implicite. Non pas en renversant délibérément la perspective pour faire de l'officieux le moteur «caché» de la politique,comme semblent parfois y inviter les dénonciations de la corruption ot des scandales ou de la «dégradation» de la morale publique. Mais plutôt en s'interrogeant sur la manière dont les liens personnels nourrissent les activités politiques ordinaires, quand bien même ils en retraduisent la définition officielle: comment ils agissent sur le vote; comment ils déterminent en retour ce que les individus attendent de la politique et les significations qu'ils lui accordent; comment même l'officieux participe au fonctionnement des univers les plus formalisés, dont la légitimité repose précisément sur sa dénégation. Les articles de ce numéro abordent ces questions de deux manières. En soulignant dans un premier temps les modalités d'enracinement des pratiques politiques dansles relations personnelles. À propos des liens de clientèle, J.-L. Briquet montre que leur formulation dans les termes de l'amitié permet de doter de sens et de contenus concrets ces rapports a priori dépersonnalisés que sont les relations politiques. N. Mariot et F. Weber s'attachent à décrire le contrôle qu'un rituel traditionnel permet aux électeurs d'exercer sur les élus, en rappelant le caractère égalitaire de leurs relations et les obligations que les seconds ont à l'égard des premiers. Les auteurs des articles suivants mettent l'accent sur la prégnance des relations personnelles dans des univers plus structurés supposés n'obéir qu'à des règles abstraites et générales. L'étude de la corruption à Naples permet à L. Musella de décrire la formation de réseaux politiques personnalisés qui pénètrent les organisations des partis. Une telle imbrication apparaît aussi dans des univers non politiques, comme celui de l'entreprise. P. Hamman l'illustre dans son étude des relations de travail à l'intérieur d'une faïencerie lorraine au tournant du siècle: ici, les rapports personnels subsistent à la modernisation de l'entreprise dont ils constituent, paradoxalement, l'un des vecteurs essentiels. Le Comité éditorial

Politix. Revue des sciences sociales du politique, n °45, premier trimestre 1999

,

Echanges intéressés et morale du désintéressement dans les relations de clientèle

Des amitiés paradoxales

Jean-Louis Briquet Centre d'études et de recherches internationales CNRS-FNSP

L N'EST pas d'analyses' du clientélisme politique qui, bien qu'elles insistent avant tout sur les aspects matériels de la relation qui lie un patron et ses clients1, ne fassent état, même simplement en passant, de sa dimension morale. Dans les communautés paysannes, la domination des propriétaires terriens, pour lesquels la possession de la terre se transforme aisément en moyen de la suprématie politique, se dit souvent dans les termes de la fidélité et de la reconnaissance2. La parenté fictive vient fréquemment officialiser la relation de dépendance clientélaire, en Sicile par exemple3 ou en Espagne4, pour s'en tenir à des cas de l'Europe méditerranéenne. Même au sein des machines politiques, alors que l'orientation pragmatique et opportuniste de la relation est la plus clairement apparente, la personnalisation du rapport politique implique qu'il soit formulé dans l'idiome de l'amitié et ritualisé sous l'aspect d'un lien affectif entre personnes solidaires5. C'est dire qu'est couramment avérée la coexistence, à l'intérieur de sociétés ou

I

1. Le clientélisme est généralement défini comme un rapport personnalisé d'échanges réciproques entre inégaux, permettant la satisfaction pragmatique des intérêts distincts des partenaires (dans le cas du clientélisme politique, le soutien politique et le vote contre des avantages matériels particularisés: emplois, subventions, accès privilégié aux biens publics, médiations avec l'administration, etc.). Pour une analyse générale de la notion, voir par exemple Eisenstadt (S.), Roniger (L.), Patrons, Clients and Friends, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, ou Médard (J.-F.), «Le rapport de clientèle. Du phénomène social à l'analyse politique», Revue française de science politique, 25 (1), 1976 ; pour une critique de son usage dans les sciences sociales, Briquet (J.-L.), «La politique clientélaire. Clientélisme et processus politiques», in Briquet (J.-L.), Sawicki (F.), dir., Le clientélisme politique dans les sociétés modernes, Paris, PUF, 1998. 2. Powell (J. D.), «Peasant Society and Clientelist Politics», American Political Science Review, 64, 1970. 3. Boissevain (J.), (<Patronage in Sicily», Man, 1, 1966. 4. Pitt-Rivers (J .), «La parenté spirituelle en Andalousie», in Pitt-Rivers (J .), Anthropologie de l'honneur, Paris, Le Sycomore, 1983. 5. «La machine soude ses liens avec les hommes et les femmes par des réseaux compliqués de relations personnelles. La politique est transformée en liens personnels [...]. Dans une société essentiellement impersonnelle, la machine, par ses agents locaux, remplit la fonction sociale importante d'humaniser et de personnaliser tous les procédés d'assistance» (Merton . (R. K.), Éléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1965, p. 128).

Politix,

n045, 1999, pages 7 à 19

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Liaisons politiques

d'institutions marquées par le clientélisme, de rapports sociaux fondés sur la satisfaction pragmatique des intérêts et la prégnance de codes culturels qui tendent à faire de ces rapports le produit de l'amitié ou de la solidarité entre alliés. Cette coexistence peut sembler paradoxale. La relation entre amis, au moins idéalement, exclut en effet tout motif instrumental. En guise de profits, elle ne devrait chercher que ceux procurés par l'«élargissement du dévoilement réciproque» de l'intimité entre des individus autonomes qui renoncent à tout calcul d'intérêt1 ; en guise de motivations, celles que commande l'impératif catégorique, lequel renvoie au principe de vouloir qui fonde l'action et non à l'objet de cette action2. À l'inverse, le rapport clientélaire vise clairement autre chose que lui-même: il est, pour les clients, un moyen d'accéder par le vote aux biens rares que contrôlent leurs patrons; pour ces derniers, un instrument de constitution et de préservation de leur influence politique par les échanges de services qui les lient aux premiers. Comment, dans ces conditions, peut-il être perçu et présenté comme le résultat d'une relation d'amitié qui le transcende en même temps qu'elle le rend possible? Qu'en est-il de cette amitié paradoxale dont l'opposition, ancrée dans les représentations ordinaires, de l'intérêt et du désintéressement, de l'utilité et de la gratuité, ne permet pas de rendre compte?

Les fonctions utilitaires

de l'amitié

Pour répondre à ces questions et, par là, lever le paradoxe qui vient d'être évoqué, la littérature portant sur le clientélisme politique oppose généralement, dans la sphère des relations d'amitié, celles qui relèvent de l'engagement authentique et désintéressé des partenaires, et celles qui, au contraire, servent prioritairement à la satisfaction de leurs intérêts. La distinction proposée par Eric Wolf entre l'«amitié expressive» et l'«amitié instrumentale» se retrouve en effet, de façon plus ou moins systématisée, dans les nombreux travaux qui constatent la différence entre un lien sui generis, strictement fondé sur les «attentes émotionnelles» des individus, et un rapport institué à des fins d'«assistance mutuelle», dont l'échange réciproque de services matériels est seul à même d'assurer la continuité3. Le clientélisme est une des
1. Simmel (G.), Secret et sociétés secrètes, Strasbourg, Circé, 1991, p. 32 et s. 2. Dans sa forme idéale, la relation d'amitié est une relation morale d'ordre privé, engageant des personnalités libres et authentiques, par là une relation exclusive de toute raison instrumentale (Allan (G. A.), A Sociology of Friendship and Kinship, Londres, George Allen and Unwin, 1979, p. 38 et s.). 3. «L'amitié expressive implique une relation entre deux individus dans laquelle chacun satisfait les attentes émotionnelles de l'autre [...]. Au contraire [...], l'amitié instrumentale, même si elle n'est pas instaurée dans le but d'accéder à des ressources naturelles ou sociales, est utilisée par les partenaires pour disposer de ces ressources» (Wolf (E. R.), «Kinship, Friendship, and Patron-Client Relations in Complex Societies», in Banton (M.), dir., The Social Anthropology of Complex Societies, Londres, Tavistock, [suite de la note page suivante] 8

Jean-Louis

Briquet

formes de cette amitié instrumentale, particulièrement présente dans des sociétés fortement inégalitaires où le contrôle des ressources est monopolisé par une groupe restreint d'individus. À une amitié pour ainsi dire réelle s'opposerait une amitié considérée comme fictive parce qu'elle masque, derrière l'apparence du choix dicté par la morale ou la sympathie, la matérialité de ses fonctions utilitaires. La question se pose cependant des raisons qui poussent à présenter sous l'aspect subjectif d'un lien volontaire et moralement justifié, un rapport objectivement déterminé par l'inégale répartition des ressources entre les individus, reproduisant par là les dépendances économiques et sociales, et utilisé à des fins utilitaires. Constater la prégnance d'un «code culturel égalitaire» dans les sociétés clientélaires, comme le fait fréquemment l'anthropologie sociale du monde méditerranéen!, ne suffit pas pour apporter à ce propos une réponse convaincante. Car, si le code égalitaire introduit une distorsion évidente entre, d'un côté, les représentations publiques et officielles des comportements et, de l'autre, certaines de leurs finalités pratiques et de leurs déterminations sociales, il faut alors expliquer les raisons de cette distorsion, autrement que comme le résultat d'une contrainte culturelle dont on ne sait pour quelles raisons elle serait instituée et acceptée. Revenir sur les fonctions légitimatrices des représentations culturelles est dans ces conditions la seule manière pour rendre compte du paradoxe de l'amitié clientélaire. Il est généralement admis en effet qu'une domination durable ne peut s'établir que sur le consentement de ceux qui la subissent. L'échange de services est un des moyens de ce consentement, quand, aux yeux des «dominés», «la domination apparaît comme un service que leur rendent les dominants, dont le pouvoir paraît alors si légitime qu'il semble aux dominés de leur devoir de servir ceux qui les servenb,2. Ce n'est pas tant dans ce cas l'échange en luimême qui institue la domination légitime, que la conversion de la dette en devoir, de la dépendance en obligation. L'amitié véhicule des représentations du lien social (l'obligation morale de solidarité, la générosité et la reconnaissance, le dévouement, la fidélité, etc.) qui participent à cette conversion. En tant que justification morale de l'échange, et principe d'occultation de ses finalités pratiques, l'amitié opère ainsi cette «reconversion du capital économique en capital symbolique» dont parle Pierre Bourdieu, qui «produit des relations de dépendance économiquement fondées mais dissimulées sous le voile des relations morales»3. Que l'amitié, bien que se présentant sous la forme
p. 10 et 12). Voir aussi, sur le même sujet, la notion d'amitié inégale (<<lop-sided friendship») chez Pitt-Rivers (J.), The People of the Sierra, Chicago, Chicago University Press, 1954. 1. Par exemple Bailey (G.), dir., Gift and Poison. The Politics of Reputation, Oxford, Basil Blackwell, 1971. 2. Godelier (M.), L'idéel et le matériel, Paris, Fayard, 1984, p. 207. 3. Bourdieu (P.), Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 210.

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Liaisons politÙ]ues

d'un lien volontaire désintéressé, puisse se modeler sur les rapports de dépendance, qu'elle puisse aussi servir à la satisfaction des intérêts, paraît ainsi aisément explicable: elle n'est qu'un des masques idéologiques de la domination sociale, à la fois un principe d'occultation de ses déterminations objectives et une condition de son acceptation subjective comme domination légitime. Dans les deux cas cependant, les évaluations du lien clientélaire dans les termes de l'amitié, telles que les proposent spontanément les acteurs sociaux, sont soumises au soupçon d'inauthenticité. Soit il s'agit d'emprunter artificiellement la forme du rapport d'amitié pour remplir des fonctions instrumentales qui en sont normalement exclues; soit cette même formalisation consiste en une occultation inconsciente, à des fins légitimatoires de l'ordre social, des rapports de domination, proche de la fausse conscience. Les acteurs sociaux ne sont pourtant pas dupes de la dualité paradoxale des amitiés clientélaires, sans pour autant qu'elle ne soit le seul produit de la dissimulation de leurs intérêts à des fins stratégiques. C'est en tout cas ce que permet de penser une rapide analyse descriptive des relations de clientèle, considérées du point de vue des systèmes d'évaluation. et d'interprétation qu'en proposent les acteurs qui y participent.

Les relations de clientèle
La morale du désintéressement
Si l'échange de services est le fondement matériel du rapport de clientèle, il est rare cependant que l'échange clientélaire se donne à voir sous la forme désenchantée du troc intéressé1. Il s'agit plutôt d'instaurer dans la durée un ensemble d'obligations et de dettes morales qui garantissent la permanence des engagements mutuels entre un patron et ses clients. La restitution, sous la forme du soutien politique ou du vote, à un service rendu n'apparaît pas dans ces conditions comme la conséquence de l'obtention de ce service et des avantages matériels qu'il procure. Au contraire, au moins dans les interprétations que les individus mettent en avant de leurs pratiques, la matérialité de l'échange se présente comme une réalité en quelque sorte seconde, la rétribution légitimement réclamée et normalement attendue d'un lien social qui se fonde sur l'interco:nnaissance et l'individualisation, sur un code culturel de l'entraide et de l'amitié. Plutôt que l'échange pragmatique proprement dit, ce qui spécifie la relation de clientèle est la perception de cet échange comme un devoir moral désintéressé, aussi bien de la part du patron (qui agit par

1. Je reprends dans les lignes qui suivent des analyses développées dans Briquet (J.-L.), La tradition en mouvement. Clientélisme et politique en Corse, Paris, Belin, 1997, chapitre 1.

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Jean-Louis

Briquet

dévouement ou amitié) que de la part du client (qui agit par loyauté ou fidélité). En Corse par exemple, c'est fréquemment le vocabulaire du bienfait et de la reconnaissance qui permet de spécifier la nature particulière du lien entre un notable et ses électeurs, comme en témoigne cet extrait d'entretien avec un ancien conseiller général gaulliste, élu en milieu rural dans les années soixante.
«En Corse, vous être taillable et corvéable à merci, mais, en revanche, vous bénéficiez du dévouement de toute la famille. J'avais des familles entières qui votaient pour moi et je suis sür qu'elles me sont restées fidèles. C'est ça, ce qu'ils appellent le clan... On peut être contre, mais c'est quand même le signe de quelque chose de positif. Il y a quelque chose dans le clanisme qui a sa noblesse: un réseau de solidarité, un réseau de références à l'égard d'un certain nombre de personnes à qui on attribue du pouvoir, de la respectabilité... Pas seulement parce qu'elles peuvent rendre des services; mais parce qu'ici, tout le monde se connaît, les relations sont personnalisées et toute relation prend une consistance humaine» (entretien avec l'auteur, juillet 1990).

La dimension matérielle de l'échange clientélaire n'est par occultée (les «services» sont le lot commun de l'élu; la «solidarité» oblige à les accorder et permet de les recevoir). Mais elle ne peut transparaître légitimement que comme la conséquence d'un sentiment qui la transcende: une obligation morale déterminée par le «dévouement» et la fidélité interpersonneIle. On observe des phénomènes similaires en Sicile par exemple où, selon un informateur, les représentations légitimes de la dépendance clientélaire obligent de la même manière à la présenter comme un devoir d'amitié ou une obligation morale entre individus solidaires.
«Ce n'est pas que le candidat va voir les gens et leur promet directement de l'argent ou du travail en échange du vote [...]. Les gens ne donnent pas la voix au capo elettori ["chef d'électeurs", contrôlant des voix sur un territoire limité, au profit d'un notable plus important] parce qu'il les achète ou qu'il leur promet directement quelque chose. Les gens, ils votent en fonction de l'amitié, des parents, des petits services que le type leur a rendu, ou parce qu'il y a encore des familles qui sont des références, qui imposent le respect [...]. C'est difficile à comprendre pour un étranger, mais les gens, ils attendent les faveurs sans vraiment les demander; les demander directement, c'est même un peu honteux...» (militant communiste d'une bourgade de Palerme, entretien avec l'auteur, février 1995).

Quelles que soient les attentes auxquelles donne lieu l'engagement clientélaire, elles ne peuvent s'exprimer comme telles, et le vote n'apparaît jamais comme la contrepartie directe d'un avantage matériel. Il est plutôt le résultat des amitiés entre alliés, des obligations de la solidarité familiale ou de l'appartenance à des réseaux Il

Liaisons politiques

de la sociabilité quotidienne (les «petits servic.es»). Bref, il s'apparente un acte moralement justifié et, par là, essentiellement désintéressé1.

à

Tenir ses engagements
Si le rapport de clientèle s'exprime le plus souvent dans les termes du désintérêt, il ne se reproduit toutefois que parce qu'il permet la satisfaction des intérêts matériels des participants à l'échange. L'appartenance à des réseaux qui constituent en Corse les «partiti» villageois2 ou, en Italie du Sud3, les cliques partisanes locales, permet d'accéder aux ressources dont dispose le leader de ces réseaux politisés. Quand bien même la satisfaction des intérêts n'est pas immédiate, elle est contenue en puissance dans une relation perçue comme un engagement à long terme et créateur d'obligations entre l'élu et ses partisans. Si, dans les évaluations subjectives de la relation politique, le caractère intéressé de l'échange est occulté, tout manquement aux obligations matérielles de la réciprocité clientélaire peut en effet être légitimement sanctionné. Il suscite et justifie les défections vis-à-vis d'un élu, de la part de ses partisans dont il lui arrive de tromper les attentes. En ce qui concerne l'électeur, refuser sa voix à celui qui a rendu, à lui même ou à un membre de sa famille, un service, apparaît comme une infraction aux règles de conduite localement valorisées et, par là, peut être normalement sanctionné par la perte de prestige ou l'exclusion des réseaux de solidarité auxquels appartenait le contrevenant. C'est ce qu'explicite clairement par exemple, dans le cas de la Corse, le maire d'une petite commune rurale de l'intérieur, quand il rend compte en ces termes des raisons de l'effritement de ses soutiens électoraux.
«Moi, par exemple, ça fait vingt ans que je suis maire. Et lorsque ça fait vingt ans qu'on est maire, il y a toujours quelque chose qui ne va pas: les services qu'on a pas rendus, le travail qu'on a pas fait, les promesses qu'on a pas pu tenir... Et le gens, ils passent en face. Pas tous, mais quelques-uns ne se gênent pas pour le faire. Surtout qu'ici, on a le conseiller général qui est contre...» (entretien avec l'auteur, aoftt 1991).

1. Que le registre de l'amitié serve à souligner la dimension idéalement désintéressée de l'échange clientélaire transparaît aussi dans les rituels politiques publics. La relation entre un élu et ses alliés tend à y être présentée comme une relation de sympathie et de camaraderie: elle se modèle sur des pratiques de la sociabilité entre amis (par exemple la culture de bar, en Corse ou en Espagne) ; elle emprunte pour se qualifier le vocabulaire de l'amitié. 2. Sur le clientélisme et le clanisme en Corse, voir outre mon livre déjà cité, Lenclud (G.), (<S'attacher. Le régime traditionnel de la protection en Corse», Terrain, 21, 1993, ou RavisGiordani (G.), Bergers corses, Aix-en-Provence, Edisud, 1983. 3. Sur l'Italie, voir par exemple, parmi une importante bibliographie, la synthèse de Graziano (L.), Clientelismo e sistema politico. Il caso dell'Italia, Turin, Franco Angeli, 1984.

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Jean-Louis

Briquet

Le respect des engagements, même si ceux-ci ne sont qu'implicites, est la condition de la reproduction du lien clientélaire. Il s'impose aussi bien aux élus (sommés de «rendre service» à leurs amis) qu'aux électeurs (qui doivent loyauté à celui qui leur a accordé ces mêmes services). «Quand le service est important, on ne peut par refuser le vote. Ça nous lie et je ne veux pas que l'on dise de moi que je suis un ingrat», déclare par exemple à ce propos un habitant d'un village corse dans un entretien. Certes, la menace peut être utilisée pour obliger à la réciprocité clientélaire, dans le cas par exemple des votes contrôlés par la mafia en Sicile ou, plus généralement, quand le manquement aux engagements est directement sanctionné par la privation des bénéfices induits par l'appartenance à une clientèle. La contrainte toutefois ne s'affirme que rarement de façon aussi manifeste; soit que, tacitement reconnue, elle n'ait pas besoin d'être énoncée et devienne une règle implicite des comportements; soit que le code de perception local des rapports sociaux la transforme en obligation morale, intériorisation sous la forme naturelle d'un «allant-de-soi» des effets de la dépendance. Cela transparaît par exemple dans cet extrait d'entretien avec un informateur ayant participé, pour le compte d'un candidat démocratechrétien, à la campagne électorale pour les élections régionales de 1991 en Sicile.
«C'est sÜr que les gens, quand ils votent pour un gars, ils attendent des avantages en échange. Mais ils ne le disent jamais [...]. C'est difficile à expliquer. C'est un comportement... Ce ne sont pas des promesses directes. Il y a des trucs qu'un Sicilien ne viendra jamais te dire; il ne te demandera jamais quelque chose directement. C'est à toi de comprendre ce qu'il faut que tu fasses [...]. Par contre, tu es plus ou moins obligé de le faire... Le type n'accepterait pas que tu votes contre si tu lui as promis le vote... Ils ont plein de moyens pour contrôler les promesses d'ailleurs, par exemple en t'indiquant dans quel ordre tu dois mettre les préférences [le vote de préférence, en usage jusqu'à il y a peu en Italie, permettait à l'électeur d'indiquer, parmi les candidats d'une liste, les trois noms qu'il choisissait prioritairement. Ce système pouvait servir, à l'échelle du bureau de vote, à contrôler les promesses de vote] [...]. Tu n'as pas intérêt à le tromper... Et d'ailleurs ça ne viendrait à l'idée de personne de le faire...» (entretien avec l'auteur, mars 1996).

À la perception de l'échange dans les termes de l'obligation morale, ou de l'évidence du «ce qui doit se faire», s'adjoint, sans que cela ne soit perçu comme contradictoire par les acteurs sociaux, un mode de légitimation de la relation politique fondé sur l'obligation de réciprocité, sous la forme matérielle du service (pour le patron) ou du soutien et du vote (pour le client). La relation politique, dans un tel contexte, n'est pas exempte d'ambiguïtés: elle est à la fois le résultat d'un attachement subjectif qui s'exprime à travers l'amitié, et un moyen pour accéder aux ressources sociales contrôlées par les détenteurs de charges

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Liaisons politiques

politiques ou ceux qui assurent la médiation entre ces derniers et les populations (notamment les plus démunies en ressources sociales).

Le paradoxe de l'amitié
Cette ambiguïté rappelle ce que décrit Julian Pitt-Rivers à propos du «paradoxe de l'amitié» : si la véritable relation d'amitié ne doit pas être intéressée, elle ne peut cependant s'actualiser que dans l'échange réciproque de services et de faveurs. Ainsi, «bien qu'un ami puisse, de droit, espérer que ses sentiments et sa faveur lui soient rendus, il ne doit pas les accorder dans ce but»!. De même, si le lien clientélaire assure des fonctions utilitaires, il ne peut et ne doit être institué à cette fin et demeure idéalement un rapport désintéressé. Pour les acteurs sociaux, ce paradoxe n'apparaît pas comme tel. Il semble normal de considérer l'amitié comme un sentiment subjectif impliquant des sentiments expressifs comme la sympathie, ou des valeurs morales comme la fidélité et la reconnaissance. Il semble tout aussi normal que l'amitié se traduise par l'échange de services et assure des fonctions utilitaires. Certes, c'est dans les situations officielles de la vie sociale que la dimension désintéressée du lien politique se donne à voir avec le plus d'intensité, alors que les tractations pragmatiques et les calculs d'intérêt demeurent le plus souvent confinés dans des espaces officieux. Chacun sait cependant adapter ses comportements à la diversité des situations auxquelles il est confronté; souligner la valeur morale de ses engagements quand il s'agit d'exprimer en public la nature de ses attachements politiques; utiliser ces attachements pour solliciter, d'ordinaire en privé, des faveurs et négocier le prix de son soutien. La reconnaissance accordée à un notable, par exemple, dépend au moins autant de la valeur des ressources qu'il est à même de contrôler et de distribuer, que de sa capacité à «agir dans les formes», à adopter ce jeu complexe qui consiste à ne pas révéler publiquement ses intérêts et ses stratégies, à souligner les aspects les plus désintéressés de ses motivations (la vocation, la recherche du bien public), tout en signifiant qu'il assumera ses engagements implicites et tentera de répondre aux exigences intéressées de ses alliés. La distinction entre les caractères expressif et instrumental de l'amitié disparaît ici. Car ces deux caractères ne s'opposent pas et participent tous deux à la définition de l'amitié clientélaire. Comme dans de nombreux autres contextes culturels, la différenciation des sphères de l'intérêt et du désintéressement n'est pas à ce point marquée qu'elle oblige à penser une relation sociale dans les termes exclusifs de

1. Pitt Rivers (J.), People of the Sierra, op. cit., p. !82. 14

Jean-Louis

Briquet

l'utilitaire ou du gratuit1. Autrement dit, les codes culturels d'interprétation et de justification du lien social ne permettent pas de distinguer, de manière aussi nette que dans les conceptions dominantes de l'amitié, les relations désintéressées des relations instrumentales. Surtout, l'utilisation à des fins intéressées de la relation d'amitié n'aboutit pas immédiatement à sa délégitimation et semble au contraire une condition de son établissement et de sa continuité. Que l'amitié clientélaire soit perçue comme paradoxale est donc foncièrement un effet de l'ethnocentrisme. C'est parce que l'amitié est identifiée aux formes qu'elle a prises comme relation légitime dans les sociétés modernes, que l'amitié clientélaire paraît inauthentique. Plus encore, c'est à partir de l'opposition, qui s'est imposée comme naturelle dans ces mêmes sociétés, entre une sphère publique de l'activité (normalement guidée par l'intérêt) et une sphère privée (relevant des convictions morales individuelles et de l'intimité) qu'un tel constat d'inauthenticité peut être édicté2.

Les usages pratiques

de la politique

Les formes clientélaires d£ la politisation
Reconnaître l'existence de représentations autonomes du lien social qui, pour être éloignées des représentations dominantes, n'en possèdent pas moins leur propre rationalité, ne suffit pas à l'analyse. Encore faut-il comprendre les raisons de leur validité locale et les fonctions qu'elles assurent dans les situations sociales où elles sont attestées. Dans le cas de sociétés comme la Corse ou la Sicile, la prégnance des registres de l'amitié pour qualifier les liens politiques, qu'il s'agisse de la loyauté envers un leader ou des relations entre membres d'un même groupement partisan, provient certainement de la façon particulière dont s'y est opéré le processus de politisation3. Dans le courant du XIXe siècle, les relations politiques s'y sont en effet modelées à partir des réseaux sociaux constitués à l'intérieur des communautés villageoises: parentés, alliances entre familles, groupes de solidarité fondé sur la sociabilité locale ou les activités productives communes, liens de sujétion aussi entre les détenteurs des moyens de production ou des
1. Voir par exemple à ce propos l'analyse du don en Mauritanie par Latouche (S.), «Le don mauritanien», in MAUSS, Ce que donner veut dire, Paris, La Découverte, 1993. 2. C'est ce que démontre précisément, dans son analyse historique des conceptions de l'amitié, Silver (A.), «Friendship and Trust as Moral Ideals. An Historical Approach», Archives européennes de sociologie, 30 (2), 1989. C'est en effet parce que les sphères publiques et privées de l'activité sociale sont progressivement distinguées sous la forme d'une opposition entre la poursuite de l'intérêt et les sentiment moraux que l'amitié moderne est définie comme une relation désintéressée engageant la seule intimité des partenaires. 3. Les processus présentés ici de manière générale sont analysés plus précisément, à propos de la Corse et de l'Italie du Sud, dans Briquet (J.-L), «Les pratiques politiques officieuses. Clientélisme et dualisme politique», Genèses, 20, 1996.

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Liaisons politiques

signes de prestige et ceux qui en dépendent. L'introduction de catégories politiques d'interprétation du monde et des divisions sociales, la compétition accrue pour l'accession aux charges politiques, le rôle toujours plus important des détenteurs de ces charges dans la gestion des enjeux locaux, a contribué à doter de sens politique des pratiques et des relations anciennement constituées1. Ces processus ont abouti par exemple à fournir des critères d'identification nouveaux pour les membres des réseaux solidaires progressivement transformés en groupements politiques localement homogènes; ils ont orienté politiquement les relations de dépendance entre les notables et leurs alliés. Ils ont par là conféré une signification politique à des relations sociales normalement pensées dans les termes de l'amitié ou de l'inimitié; en retour, ils ont redéfini les motivations et les finalités des rapports d'amitié en fonction des nouveaux dispositifs de pouvoir instaurés à la faveur de la mise en place de fonctions, de procédures et d'institutions spécifiquement politiques. En outre, la médiation notabiliaire a établi, dans ces mêmes sociétés, des modalités spécifiques de rapport à l'État. Les évolutions de l'action publique (avec l'accroissement et la bureaucratisation de l'intervention étatique), comme celles de la compétition électorale (avec l'élargissement du suffrage et le développement d'entreprises politiques organisées) ont pu en effet contribuer à conforter le pouvoir des notables: ces derniers ont assuré leur domination non plus seulement à partir de la distribution des biens dont ils disposaient en propre, mais surtout à partir de leur capacité d'assurer les médiations entre la société locale et les instances du pouvoir central. Ainsi, l'appartenance à des réseaux clientélaires est devenue un moyen privilégié pour accéder aux ressources sociales dégagées par la puissance publique (sous la fonne de secours, d'emplois, de subventions, de politiques publiques) et distribuées localement par les notables en fonction des liens personnels noués avec les membres de leur clientèle. La modernisation de l'État a ainsi participé à la reproduction de pratiques politiques considérées comme traditionnelles. Dans le même sens, les organisations partisanes ont pu se constituer en réunissant des réseaux notabiliaires selon des. logiques d'agrégation clientélaires. C'est le cas des groupements claniques en Corse, agencements pyramidaux de réseaux territoriaux que fédère un chef de parti, le plus souvent parlementaire. C'est aussi le cas de certains segments de la Démocratie chrétienne italienne, tels que les décrits par exemple Percy Allum à propos de

1. Voir par exemple à ce propos, dans le cas de la Corse, Pomponi (F.), "A la recherche d'un invariant historique: la structure clanique de la société corse", dans Pieve e Paesi. Communautés rurales corses, Marseille, Publications du CNRS, 1978 ; dans celui de la Sicile, Lupo (S.), "Spazio regionale e spazi municipali nel lungo ottocento", in Benigno (F.), Torrisi (C.), dir., Elites e potere in Sicilia, Rome, Donzelli, 1995.

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