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Machine diplomatique française en Haïti

De
224 pages
Suite à la coupure de 1941-1945, c'est une véritable machine diplomatique française qui s'installe et fonctionne en Haïti. L'action de la France dans ce pays ne couvre pas seulement la diplomatie proprement dite et n'est pas que le résultat des efforts de la représentation française en Haïti. L'élite haïtienne et le clergé catholique sont beaucoup plus actifs et efficaces que les diplomates. Voici examiné le type d'influence que la France cherche à maintenir en Haïti de 1945 à 1958.
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La Machine diplomatique française
en Haïti
(1945-195 )




















Illustration : Le pavillon français à l’exposition internationale
du bicentenaire de la ville de Port-au-Prince
Photo : Paul Couba
Courtoisie : Association Haïti Patrimoine










© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55979-0
EAN : 9782296559790

Wien Weibert Arthus









La Machine diplomatique française
en Haïti
(1945-195 )



























En mémoire de Delphonse Calixte
Et des autres victimes du séisme du 12 janvier 2010
INTRODUCTION




Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la présence
française à l’étranger connaît un développement considérable.
Désirant avoir un poids important sur l’échiquier international, la
France développe son réseau diplomatique et étend sa présence
dans le monde. Son objectif est d’accroître son rang dans le concert
des nations. Même si la République française n’est pas considérée
comme une puissance victorieuse de la guerre, même avec une
économie en crise et une démographie réduite au lendemain des
conflits, certains éléments comme sa géographie, son histoire et
son empire colonial lui donnent une influence réelle qui sert de
base à sa diplomatie. La France, recherchant son rang de grande
puissance et préservant ses intérêts nationaux, siège dans toutes les
institutions internationales et installe ou renforce sa représentation
diplomatique aussi bien sur le plan régional que bilatéral.
Haïti et la France entretiennent des rapports suivis mais inégaux
edepuis le 17 siècle. En 1697, conformément au Traité de Ryswick,
l’Espagne, qui possède l’île d’Hispaniola depuis sa découverte par
Christophe Colomb le 5 décembre 1492, cède le tiers occidental à
la France. Cette terre, peuplée majoritairement d’esclaves noirs
embarqués d’Afrique mais aussi de colons blancs et de métis,
devient la colonie la plus prospère de la France de l’Ancien
régime. En 1793, deux ans après le premier soulèvement des
esclaves de Saint-Domingue, la Convention abolit l’esclavage. En
1802, Napoléon Bonaparte envoie des expéditions rétablir
l’esclavage à Saint-Domingue et en Guadeloupe. La guerre qui
éclate entre l’armée coloniale et celle des esclaves consacre la
erdéfaite de la France à Saint-Domingue. Le 1 janvier 1804, les
esclaves, après avoir chassé les maîtres, proclament l’indépendance
de l’île qui retrouve son nom indien Ayti, ce qui signifie terre
montagneuse.
La France, malgré sa défaite militaire, pose des conditions
financières pour la reconnaissance de la nouvelle nation. Après des
négociations conduites par les représentants des deux pays, Haïti
accepte de verser à la France une indemnité de 150 millions de
francs-or pour la reconnaissance de son indépendance. Le 17 avril
1825, le roi Charles X signe l’ordonnance par laquelle la France
« octroie » son indépendance à Haïti. En 1838, la « dette de
l’indépendance » est ramenée à 60 millions de francs-or et
accompagnée d’énormes avantages douaniers. Haïti accepte de se
courber aux exigences françaises afin de sortir de son isolement
diplomatique. La France revient dans l’île, en partenaire. Et depuis,
sa présence ne cesse de s’accroître. Ses intérêts en Haïti sont
conservés même durant l’occupation américaine de 1915 à 1934.
Au cours de cette période, elle arrive à trouver un accord avec les
États-Unis pour que l’île occupée ne perde pas sa langue officielle,
le français, au profit de l’anglais, la langue de l’occupant.
L’histoire récente montre le poids encore considérable de la
République française en Haïti. La France accueille l’ancien
dictateur Jean-Claude Duvalier sur son sol dès sa chute en 1986,
elle joue un rôle fondamental dans l’isolement diplomatique des
militaires qui renversent le gouvernement de Jean-Bertrand
Aristide en 1991, elle arrive par la suite à obtenir la démission et le
départ d’Aristide en 2004, elle apporte une réponse active aux
désastres du séisme du 12 janvier 2010 et Nicolas Sarkozy se rend
à Port-au-Prince le 17 février 2010 pour ce qui est la première
visite d’un chef d’État français en Haïti.
Le choix de la période allant de 1945 à 1958 est le fruit d’un
constat : la plupart des études réalisées sur les relations entre les
e edeux pays couvrent le 18 siècle et le début du 19 siècle, périodes
de la colonisation française, de l’esclavage, de la Révolution des
esclaves de Saint-Domingue (actuel Haïti) et de la reconnaissance
monnayée de l’indépendance d’Haïti. Quelques travaux de
erecherches, soigneusement menées sur la fin du 19 siècle touchant
ainsi la pratique du paiement de la dette et ses conséquences sur
l’économie haïtienne, méritent d’être retenus. Les ouvrages de
Ghislain Gouraige (1955), L’indépendance d’Haïti devant la
France, et de Jean-François Brière (2008), Haïti et la France
1804-1848. Le rêve brisé, passent en revue cette période cruciale
des relations entre la France et son ancienne colonie. Cette période
débute par la non-acceptation de l’indépendance des Haïtiens et la
peur de ces derniers d’une attaque des Français pour aboutir au
paiement de l’indemnité haïtienne à la France pour la
reconnaissance de l’indépendance. Itazienne Eugène, dans son
8 mémoire La Naissance des relations diplomatiques entre la France
et Haïti (1825-1834), soutenu en 2003 à l’Université Paris 8,
s’intéresse à la genèse des relations interétatiques entre l’ancienne
métropole et son ancienne colonie. Gusti-Klara Gaillard (1990),
dans son ouvrage L’Expérience haïtienne de la dette extérieure,
apporte les connaissances indispensables autour du prêt contracté
par Haïti à la France ajoutés aux énormes avantages commerciaux
servant au paiement de la « dette de l’indépendance ». Benoit
Joachim (1979), Les racines du sous-développement en Haïti, et
François Blancpain (2001), Un siècle de relations financière entre
Haïti et la France (1825-1922), permettent d’avoir une
appréciation d'ensemble et expose les problèmes économiques
incontournables à la compréhension d'Haïti, sachant que dès la
reconnaissance monnayée de l’indépendance et jusqu’au début du
e20 siècle la France a été l’unique créancier et le plus important
partenaire commercial d’Haïti.
Cependant, très peu de chercheurs ont jusqu’ici réalisé des
études approfondies sur l’histoire des relations franco-haïtiennes à
epartir de la deuxième moitié du 20 siècle. Il y a seulement deux
documents de référence qui couvrent cette thématique. Le premier
est la thèse d’histoire de Gusti-Klara Gaillard, Les ressorts des
intérêts français en Haïti dans l’entre-deux-guerres (1918-1941),
soutenue en 1991 à l’Université Paris 8, un excellent travail de
recherche sur la diplomatie française en Haïti, notamment dans son
volet économique. Cette étude qui, dans l’intitulé, se termine juste
au moment de la rupture des relations diplomatiques entre la
France et Haïti, mais qui en réalité se prolonge juste vers la fin des
années 50, permet de contextualiser les recherches autour de la
période 1945-1958 et de noter ce qui change au moment du
rétablissement des relations franco-haïtiennes. Elle est utile à la
compréhension de la période de l’après-guerre parce que les
accords signés entre 1945 et 1952 sont discutés bien avant la
rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Le second
est le rapport de Régis Debray (2004) qui dirige une commission
mise en place par le ministre français des Affaires étrangères pour
étudier les relations franco-haïtienne à l’occasion du bicentenaire
de la révolution haïtienne. Ce document intitulé Haïti et la France.
Rapport à Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères,
est une centaine de pages bien construit qui présente les relations
9franco-haïtiennes dans le passé et le présent en mettant l’accent sur
les perspectives d’avenir. Ce document très utile permet de
parcourir assez rapidement les trois siècles de relations entre la
France et l’île de la Caraïbe. Son point faible vient du fait qu’il
n’est pas le fruit d’un réel travail scientifique même si au sein du
comité qui a travaillé à sa réalisation, on retrouve d’excellents
penseurs et fins connaisseurs des relations franco-haïtiennes.
Concrètement, on peut noter un vide historiographique sur les
relations diplomatiques entre la France et Haïti de 1945 à nos
jours. Mais en dépit de ce vide, la France n’est pas moins présente
dans cette nation de la Caraïbe de manière active et à des niveaux
différents. Notre objectif est de mesurer les champs et les limites
de cette présence par l’analyse minutieuse des relations entre les
deux pays. C’est dans ce cadre que cet ouvrage sur la diplomatie
1française en Haïti tire son origine .
La notion « machine diplomatique », inventée par Jean-Baptiste
2Duroselle , traduit un système, composé de pièces différentes, dans
lequel existe une concordance spécifique entre ce qui se fait par les
différents organes, en amont et en aval. Autrement dit, l’emploi de
la notion de machine diplomatique désigne l’utilisation de
« l’ensemble des structures politico-administratives au service de
3la politique étrangère d’un pays ». Cet intitulé, en rapport à cet
ouvrage, tire son sens du fait que l’action de la France dans l’île de
la Caraïbe ne couvre pas que la diplomatie proprement dite, au
sens des relations intergouvernementales. Au cours des recherches
effectuées, il est facile de mesurer le poids de l’économie dans la
présence française en Haïti. Il ne s’agit pas d’échanges
économiques. Il est surtout question d’un marché français en Haïti
développé dans les domaines éducatif, agricole, technologique et
militaire. Les autres aires touchées par la France relèvent beaucoup
plus de la coopération. À cela, il faut ajouter la politique culturelle

1 Nous devons cet intitulé à Robert Frank, notre professeur d’Histoire des relations
internationales à la Sorbonne, qui a vulgarisé dans ses séminaires la notion de « machine
diplomatique ».
2 Jean-Baptiste Duroselle consacre un chapitre à « La Machine diplomatique » dans son
ouvrage La décadence, 1932-1939, collection « Politique étrangère de la France, 1871-
1969 », Paris, Imprimerie nationale, 1979.
3 Robert Frank, « La machine diplomatique culturelle française après 1945 », in Diplomatie
eet transferts culturels au XX siècle, Relations internationales, No 115, automne 2003, p.
326.
10 de la France en Haïti. Il y est question du renforcement de la
présence de l’ancienne métropole par le biais de la langue, du livre
et de la lecture. Cette politique, bien visible dans les programmes
scolaires, dans l’établissement et le fonctionnement des Alliances
françaises et de l’Institut français en Haïti, est facilitée par l’élite,
elle-même formée en France ou par la France, encouragée par le
clergé catholique composé jusqu’en 1960 de plus de 80%
d’évêques français et relayée par la presse haïtienne totalement
francophone.
L’année 1945 marque une renaissance des relations franco-
haïtiennes. En effet, les relations entre la France et Haïti ont été
rompues à partir de 1941, sous le gouvernement de Vichy. Au
lendemain de la Deuxième Guerre mondiale la France réactive sa
présence en Haïti. De 1945 à 1958, plusieurs grands faits marquent
les relations entre les deux pays. Citons en deux : en 1945, Haïti,
contre l’hostilité anglo-saxonne, impose l’usage du français
comme deuxième langue de travail de l’Organisation des Nations
Unies (ONU). Le secrétaire d’État haïtien aux Affaires étrangères,
Gérard Lescot, au cours de la séance inaugurale de la conférence
des Nations Unies à San Francisco, prononce un discours en faveur
de la France pour laquelle il réclame une place de premier plan
dans la nouvelle organisation mondiale. « La France vous doit une
reconnaissance éternelle » déclare alors Georges Bidault, président
de la délégation française, pour signifier la portée de cet acte et
4l’importance qu’il revêt pour la France . En septembre de la même
année, l’Institut français d’Haïti voit le jour dans le cadre d’un
accord culturel entre la France et Haïti. À partir de 1946, les deux
pays font l’expérience de certains événements majeurs susceptibles
d’avoir des conséquences sur leurs relations bilatérales. Côté
haïtien, c’est l’arrivée au pouvoir du président Dumarsais Estimé, à
la suite de la dite révolution de 1946. Ce nationaliste, appartenant
au clan noir, n’a pas la réputation d’être le meilleur allié de la
France. Par ailleurs, dans l’Hexagone, c’est la naissance de la
Quatrième République. Le pays se dote d’une nouvelle constitution
et définit une nouvelle politique étrangère. Cet ouvrage s’arrête en
1958, c’est la fin de la Quatrième République. Sur le plan bilatéral,

4 Haïti et la France. Rapport à Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères,
Paris, Ed. La Table ronde, 2004.
11cette année marque le début des expulsions des prêtres français
d’Haïti par le président François Duvalier, arrivé au pouvoir le 22
septembre 1957. Il faut se rappeler que la présence des prêtres
français en Haïti est liée au Concordat de 1860 signé entre l’État
haïtien et le Vatican. 1945-1958 est donc une période de grande
solidarité, notamment au sein des institutions internationales, mais
aussi d’énormes suspicions entre la France et Haïti.
Il ne fait aucun doute que la France jouit d’une grande influence
en Haïti. Ce pays lui est logiquement acquis de par sa langue et sa
culture. Et ceci même durant la période au cours de laquelle les
relations diplomatiques entre les deux pays étaient gelées. Mais au
cours des années 1945-1958 on sent encore la France manifester le
désir de renforcer son influence en Haïti, comme s’il fallait la
réactiver surtout après la coupure de 1941-1945 ou l’étendre dans
d’autres domaines et pour des raisons qui dépassent les limites du
territoire haïtien. Il convient donc, dans le cadre de cet ouvrage, de
cerner le type d’influence que la France cherche à avoir ou à
maintenir en Haïti dans l’installation et le développement dans ce
pays de sa machine diplomatique de 1945 à 1958. Aussi cet
ouvrage s’articule-t-il autour des questionnements suivants :
Qu’est-ce que la France consacre en termes matériel, financier et
humain au développement de sa machine diplomatique et quels
sont les domaines dans lesquels les intérêts français sont en jeu en
Haïti ? Comment la France se comporte-t-elle face aux événements
politiques qui marquent cette période en Haïti, cet espace où la
puissance américaine est aussi omniprésente ? L’action française
servirait-elle d’équilibre à l’omniprésence des États-Unis ? La
France perçoit-elle Haïti comme une petite colonie ou comme un
État souverain ? Autrement dit, quel est le poids du passé dans les
choix faits par la diplomatie française en Haïti entre 1945 et 1958 ?
Dans le but de traiter convenablement ces questions, il s’est
avéré nécessaire de procéder d’abord au dépouillement scrupuleux
des archives du ministère français des Affaires étrangères, à Paris
et à Nantes, et à celles du ministère haïtien des Affaires étrangères,
à Port-au-Prince. La quarantaine de cartons (ou boîtes) consultable
aux archives françaises contient beaucoup de télégrammes, de
correspondances, de notes, de minutes, de données chiffrées et de
rapports de fin de mission destinés au ministre des Affaires
étrangères en provenance principalement du poste de Port-au-
12 Prince mais aussi des postes de New York, Montréal, Rome et
Berlin et du secrétariat des conférences. On y trouve également des
notes internes échangées réciproquement entre les directions du
personnel, de la comptabilité et d’Amérique du Quai d’Orsay. En
plus de ces documents épistolaires, les archives de Paris et de
Nantes contiennent des coupures de presse, des tracts, des
pamphlets et des photographies de l’époque. Quant aux archives
diplomatiques d’Haïti, toutes les références qui y sont faites dans
cet ouvrage proviennent des notes de Dimitri Bechacq, qui a
séjourné à Port-au-Prince au cours de l’année 2007 dans le cadre
des recherches pour sa thèse en anthropologie. Il a donc le crédit de
toutes les indications qui sont faites des archives haïtiennes dans
cet ouvrage.
Il est important de signaler que les archives diplomatiques
constituent les principales et les plus originales sources
d’information de cet ouvrage. Cependant, elles ne sont pas toujours
assez précises et souvent n’expliquent pas les contextes de
l’époque. De plus, dans beaucoup de télégrammes il y a des « mots
passés » qu’il faut du temps pour compléter. Par ailleurs, certains
câbles ne sont pas utilisés parce qu’un ou plusieurs mots
importants ne s’y trouvent pas ou sont raturés. Ainsi, au cours de la
rédaction de cet ouvrage, il a été indispensable d’entreprendre une
double démarche source / bibliographie et bibliographie / source.
Si le sujet n’a pas été déjà traité dans les livres, il y a quand même
certains points d’ombre dans l’histoire d’Haïti (comme l’influence
des États-Unis, la question de couleur, l’attachement à la
France…) ; dans le système français (comme le fonctionnement du
Corps diplomatique après 1945, les acteurs, le processus
décisionnel…) ; et dans le domaine des relations internationales au
lendemain de la guerre (la création de l’ONU, les débats sur les
questions coloniales…) qui ne sont éclaircis que grâce aux
ouvrages spécialisés. C’est pour cela que la bibliographie,
disponible dans les dernières pages de l’ouvrage, est agencée de
manière thématique, avec des notes à l’appui, et évoque l’apport de
chaque groupe d’ouvrages dans la compréhension de cette page
d’histoire des relations franco-haïtiennes.
Cet ouvrage est divisé en trois grandes parties. La première est
consacrée à la reprise des relations diplomatiques entre la France et
Haïti (1945-1952). Elle permet notamment de voir comment s’est
13mise en place la machine diplomatique française en Haïti, sous
quelles formes se manifeste-t-elle et pourquoi. Cette partie, divisée
en trois chapitres, met en évidence toute la valeur épistémologique
de la notion de machine diplomatique. La deuxième partie traite
des champs couverts par la diplomatie française en Haïti. Les trois
chapitres de cette partie permettent de voir l’étendue de la
diplomatie française, couvrant particulièrement les domaines de la
culture, de l'économie et de la coopération. La troisième partie
présente le déclin de l’influence française en Haïti (1956-1958).
Dans cette partie, le rapport de la France à la politique intérieure
d’Haïti est mis en évidence. D’abord, il y a la crise de 1956 qui ne
se développe pas dans le sens de la sauvegarde des intérêts
français. Ensuite, il y a, à partir de 1958, deux éléments majeurs
qui bousculent les derniers remparts de l’influence française en
Haïti que sont le clergé catholique et la langue française. Il s’agit
d’une part de l’élection de François Duvalier à la présidence et
d’autre part de l’omniprésence des États-Unis d’Amérique dans
tous les domaines de la vie en Haïti. Les faits, les chiffres et les
références qui sont introduits dans ce chapitre montrent comment
en face de la machine diplomatique française, en perte de vitesse,
se trouve une machine américaine fonctionnelle. Ils permettent
aussi de mettre l’accent, parfois à coup de reprise – non de
répétition inutile – sur la manière dont un pays catholique,
francophone et francophile glisse vers une voie protestante et
anglophone au détriment de son plus ancien partenaire, la France.

14








PARTIE I



La reprise des relations diplomatiques

(1945-1952)



Haïti, dès novembre 1944, a reconnu le gouvernement
provisoire de la République française (GPRF) installé en France
durant l’été 1944. Le GPRF est une transformation du Comité
français de libération nationale (CFLN), créé à Alger le 3 juin
1943. Haïti avait rompu ses liens avec la France de Vichy au
bénéfice de relations soutenues avec la résistance. Aussi le CLFN
était-il représenté à Port-au-Prince par Millon de Peillon qui, à
partir de 1944, devient délégué du GPRF. Mais le gouvernement
haïtien n’a « jamais accordé à M. de Peillon la considération, les
privilèges et les préséances qui eussent dû revenir…au diplomate
1qui représentait la France ». C’est la Suisse qui, jusqu’en 1946,
assure la protection des intérêts français en Haïti. En clair, du point
de vue protocolaire, les relations diplomatiques entre les deux pays
n’ont pas repris dès la reconnaissance du gouvernement provisoire
français par Haïti. Il est évident de penser que les réticences
provenaient du côté de la France en dépit de la visite à Port-au-
Prince, en mars 1945, d’une mission culturelle française conduite
par le docteur Valéry-Radot Pasteur, petit-fils de Louis Pasteur,
membre de l’Académie Française, qui apporte au gouvernement
d’Haïti « le salut de la France libérée et du gouvernement
2provisoire du général de Gaulle ». Haïti, malgré la rupture
diplomatique, a conservé intact sa francophilie qui, pour les élites
(de culture et de langue françaises, de religion catholique), est un
moyen d’exprimer leur supériorité par rapport aux masses (de
langue créole et majoritairement vodouisants) ; pour les
nationalistes, c’est une arme de combat contre l’impérialisme
américain. Dans un télégramme adressé au Quai d’Orsay, le
représentant de la France aux États-Unis fait état de son entretien
avec le ministre haïtien des Affaires étrangères qui n’a cessé de
manifester « le désir de voir les relations diplomatiques entre la

1 Ministère des Affaires étrangères de la République française, ci-après [MAE], télégramme
N° 182/AM, « Rapport de fin de mission de Maurice Chayet, ministre de France en Haïti »,
Port-au-Prince, le 30 avril 1950.
2 http://www.haitipressnetwork.com/news.cfm?articleID=6890, « Michel Igout explique les
60 ans de l’Institut Français ».
3France et Haïti reprendre un caractère normal ». C’est plus qu’une
question diplomatique. C’est sentimental et stratégique.
Le 28 juin 1945, le gouvernement provisoire décide de nommer
un ministre Plénipotentiaire en Haïti. C’est le signe de la reprise
officielle des relations diplomatiques entre les deux pays. Mais
l’installation complète du personnel diplomatique français en Haïti
ne se réalise pas assez rapidement puisque, dans certains domaines
notamment le commercial, la reprise des relations entre les deux
pays s’effectue assez tardivement. Il faut donc attendre de longs
mois, et même des années, avant la mise en place de certains
éléments de la mission diplomatique française d’abord à Port-au-
Prince, la capitale, ensuite dans quelques grandes villes du pays.
L’objectif de ce chapitre est de présenter les différents éléments
qui composent la machine diplomatique française en Haïti. Nous
passerons d’abord en revue les agents diplomatiques et le
personnel administratif, les difficultés budgétaires de la légation et
les fonctions des différents éléments de la mission diplomatique
française en Haïti. Et pour bien saisir la notion de machine, nous
porterons ensuite le regard sur la colonie française (métropolitaine
et antillaise), tout en scrutant les fonctions des auxiliaires de la
diplomatie française en Haïti que représentent les religieux
(catholiques) et les élites haïtiennes. Enfin, nous verrons que, en
résultat, Haïti se montre un sûr allié de la France notamment à
travers son engagement en faveur de la langue française et son
positionnement dans les conférences internationales.


3 [MAE], télégramme N° 565, San Francisco, le 21 juin 1945.
18 Chapitre 1



Le corps diplomatique français en Haïti




En réalité, il est anachronique de parler de corps diplomatique
français en 1945 puisqu’il faut attendre 1946 pour que la notion de
« corps » ait un cadre juridique dans l’administration française.
C’est l’article 17 du statut des fonctionnaires de 1946 qui fixe ce
cadre en déclarant que le corps regroupe des hommes qui ont été
en compétition pour entrer dans la fonction publique et sont en
1compétition pour le déroulement de leurs carrières . Mais si on
utilise cette notion dans son prolongement sociologique – dans le
sens où il y a une homogénéité dans le recrutement, le mode de
gestion, la socialisation et la carrière de ses membres – on peut, à
raison, parler de corps diplomatique français. Mais il ne faut
surtout pas confondre le Corps diplomatique (avec c majuscule),
constitué de l’ensemble du personnel étranger en poste dans une
capitale et qui a qualité d’agent diplomatique, avec le
corps diplomatique (avec c minuscule) tel qu’il est défini dans le
droit de la fonction publique français, depuis 1946 et tel que nous
2allons l’utiliser pour parler des agents français en poste en Haïti .

Le personnel

En Haïti, de 1945 au début des années 1950, le corps
diplomatique est composé du ministre extraordinaire et
plénipotentiaire, qui est le chef de mission, du vice-consul
percepteur, des attachés militaire et culturel et de cinq personnels
auxiliaires. Durant le rétablissement de la mission française en

1 Marie-Christine Kessler, La Politique étrangère de la France. Acteurs et processus, Paris,
Presses de Sciences Po, 1999, p. 121.
2 Voir la distinction établie par Jean-Paul Pancracio, Dictionnaire de la diplomatie, Paris,
Dalloz, 2007, p. 185.
Haïti, la carrière n’a pas été priorisée à tous les niveaux. Nous
n’avons pas de détails sur le mode de recrutement du personnel
auxiliaire attaché à la mission au moment de la reprise. Nous
savons cependant qu’à partir de 1946, le recrutement se fait sur
place. Certains postes sont occupés par des personnes qui ont peu
d’expériences et n’ont aucune connaissance des dossiers. Le chef
de mission, Maurice Chayet, se plaint, à l’occasion de l’exposition
internationale de Port-au-Prince, de faire face à des inconvénients
résultant du fait que son poste ne compte aucun agent du cadre
3diplomatique. Dans un télégramme au Quai d’Orsay, il fait
remarquer que tous ses collègues sont entourés de « collaborateurs
de carrière » alors qu’il est lui-même obligé d’accomplir toutes les
4tâches liées à la fonction .
La France, étant en manque de cadres au lendemain de la guerre
ou n’ayant pas pris la mesure du vide laissé par les quatre années
de rupture, revient en Haïti avec un personnel numériquement et
qualitativement faible. Sur les dix agences consulaires présentes
avant la rupture en 1941, une seule fonctionne à nouveau en 1945.
Elles n’en sont que trois : Cap-Haïtien (nord), Jacmel (sud-est) et
Port-de-Paix (nord-ouest), jusqu’en 1958. Le poste d’attaché
commercial reste vacant jusqu’en 1950. L’agent qui remplit cette
fonction réside à la Havane (Cuba) et représente la France auprès
de tous les pays des grandes Antilles (Cuba, Haïti, République
dominicaine, Jamaïque et Port-Rico). Jusqu’en 1952, année de la
signature d’un accord commercial entre Haïti et la France, c’est
une secrétaire peu expérimentée qui s’occupe du peu de relations
5commerciales existant encore entre les deux pays . Quand il plaide
pour le renforcement du poste, par la nomination d’un vice-consul
archiviste, le chef de mission, Maurice Chayet, conseille le
département sur les qualités de l’agent : « il doit être
exceptionnellement cultivé pour son grade, être excellent
rédacteur, être un esprit méthodique … être bien élevé de manière
6à réussir dans les contacts avec le public et les autorités ».

3 [MAE], télégramme non numéroté, Port-au-Prince, le 23 février 1950.
4 Ibid.
5 [MAE], télégramme non numéroté, Port-au-Prince, le 30 décembre 1949.
6 Ibid.
20 Pour ce qui est des compétences, l’accent est mis sur les
curricula des cadres supérieurs, en particulier du chef de mission
dont la nomination en 1945 occasionne d’énormes concurrences
entre la direction du personnel, instance qui s’occupe du
déploiement du personnel diplomatique, et la direction d’Amérique
qui revendique le droit de donner son avis sur le choix des agents
qui doivent occuper des postes diplomatiques et consulaires sur le
7continent américain . Durant la période 1945-1952, les agents qui
occupent des postes élevés dans la mission française ont en
commun une carrière dans la diplomatie doublée d’un passé de
résistant. Maurice Chayet, nommé au poste de ministre de France
par le gouvernement provisoire le 28 juin 1945, a entamé sa
carrière dans la diplomatie française en 1919 comme attaché de
chancellerie à l’agence diplomatique à Tanger. Résistant à
l’occupation, il a été incarcéré par les Allemands, pendant cinq
mois, en 1942. Au moment de prendre sa fonction en Haïti, il avait
le grade de conseiller d’ambassade première classe. Les attachés
militaires auprès de la mission française en Haïti, Vincent
Saubestre et Murtin, qui ont leur résidence à Washington – peut-
être en raison de cela –, sont respectivement général de brigade
aérienne et général de division aérienne et anciens élèves de
l’École Polytechnique. L’agent consulaire de France au Cap-
Haïtien, Antoine Mattei, qui retrouve, en 1945, ce poste qu’il avait
occupé pendant onze ans, est mutilé de guerre et directeur d’une
importante maison de commerce. En 1950, Maurice Chayet est
remplacé à la tête de la légation, qui est entretemps élevée au rang
d’ambassade, par Ludovic Chancel. Précédemment consul général
de France à New York, il a été délégué du Comité national français
pendant la dernière guerre et représentant du général de Gaulle aux
accords pour la reddition de la Côte de Somalie. Et Roger de
Bercegol de Lile, ancien consul de France à Beyrouth, remplace
Ludovic Chancel en 1952 comme ambassadeur de la République
8française en Haïti .

7 [MAE], note de la direction d’Amérique à la direction du personnel, non numérotée, Paris,
le 22 mars 1945.
8 [MAE], N° 379/AM, Bordereau d’envoi au Ministère des affaires étrangères. Direction
d’Amérique. « Renseignement sur les postes diplomatiques et consulaires. Copie du rapport
concernant ce poste, pour l’année 1952-1953, adressée à la direction du personnel », Port-
au-Prince le 10 juillet 1953.
21Le corps diplomatique français, durant la reprise des relations
diplomatiques avec Haïti, est encore caractérisé par l’appartenance
de ses membres à l’élite intellectuelle et sociale, ne serait-ce qu’au
niveau supérieur de l’échelon. L’ouverture de cette institution, par
l’intégration des classes moyennes dans la fonction publique, ne se
9fera que plus tard . De plus, tous ses membres sont d’anciens
résistants et remplissent leurs fonctions avec une polyvalence
particulière qui marque tous les échelons de la hiérarchie de la
légation française en Haïti.

Les fonctions

Le chef de poste (ministre Plénipotentiaire et par la suite
ambassadeur) est le représentant direct du président de la
République française en Haïti. Il s’occupe, personnellement, des
affaires politiques et des principales questions administratives, tout
en informant le vice-consul qui peut être amené à assurer la gestion
courante. Il correspond régulièrement avec la direction d’Amérique
par des télégrammes, des dépêches, des notes de services et des
rapports, sur la politique intérieure et extérieure d’Haïti. Deux fois
par an, il envoie au ministre des Affaires étrangères, la liste de tous
les diplomates étrangers accrédités en Haïti. Enfin, il fait fonction
d’officier de l’état-civil et contrôle de près l’ensemble des activités
de la chancellerie. Le service de protocole et la direction
d’Amérique sollicitent son approbation pour toute nomination d’un
agent en Haïti. Avant la prise de fonction du chef de poste, le Quai
d’Orsay envoie aux autorités haïtiennes un télégramme leur
annonçant sa nomination et, après confirmation, un télégramme
d’accréditation leur demandant « d’ajouter créances à tout ce qu’il
dira » de la part du chef de l’État. Ensuite, au cours d’une
cérémonie dite d’accréditation, le nouveau chef de mission remet
ses lettres de créances au président de la République. Cette
formalité protocolaire permet au représentant de la France d’avoir
un rang de préséance dans le pays de résidence.
En Haïti, l’accréditation du chef de mission est plus qu’une
formalité. Le représentant de la France est réellement admis auprès
du président de la République. Cela veut dire qu’ils sont des

9 Marie Christine Kessler, La Politique étrangère de la France, op. cit., p. 127.
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