Mais que faire de Mayotte ?

De
Publié par

L'Ile de Mayotte, acquise par la France en 1841, a voulu rester française lorsque, en 1974, le territoire des Comores a pris unilatéralement son indépendance. Les Comoriens, soutenus par les Nations unies et l'Unité africaine, ont toujours réclamé le retour de Mayotte dans l'orbite comorienne. Les Mahorais sont restés résolus dans leur volonté d'être départementalisés. La consultation sur la départementalisation vient d'être organisée mais le département est-il la meilleure solution pour l'île de Mayotte ? Les Mahorais ont-ils bien appréhendé les conséquences inévitables qui en découleront ?
Publié le : mercredi 1 avril 2009
Lecture(s) : 382
EAN13 : 9782336260815
Nombre de pages : 534
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

« Quelle dose de vérité l’homme peut-il supporter ? » Nietzsche. « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». René Char. « Vous épuisez, vous asséchez, vous détruisez la terre. Vous vous croyez plus fort que la nature, vous vous prenez pour Dieu ». Aaju. Une femme Inuit. Le Monde 3031 août 1998. Rubrique « Horizons ».

7

8

A la mémoire de Younoussa Bamana.

9

10

Mayotte dans l’Océan Indien

11

12

L’île de Mayotte

13

14

15

16

LE MYTHE D’UNE FRANCOPHILIE FONDATRICE DE « MAYOTTE LA FRANÇAISE » (1841-1843).

18

L’histoire de Mayotte et, a fortiori, celle d’une Mayotte qui se serait déclarée francophile dès I841, ne laisse pas de susciter chez ceux qui restent attachés à cet archipel perdu dans l’océan Indien, harassé par un destin implacable, un sentiment de malaise, histoire que seuls des politiciens ont choisi d’enjoliver auprès d’une majorité de Mahorais encore peu au fait des arcanes de l’objectivité historique et d’une métropole ignorante ou hostile. Comment ne pas éprouver une certaine surprise lorsque, à la pointe Mahabou, à Mamoudzou, les esprits, dits bienveillants, Dramanakava Arivo, Boto Sambo, Boto Vazaha, Boto Tsianquizi sont invoqués pour rappeler la mémoire du dernier sultan qui vendit, de la manière la plus vénale qui soit, l’île à la France en I841 dans des conditions peu honorables ? Certes, les transes des femmes, les « troumba », les offrandes accompagnant les danses comme l’eau de Cologne et les bois de santal sont-elles, pour les habitants d’origine malgache, l’occasion de faire revivre les rites de possession qui sont au cœur même de l’âme mahoraise, s’agissant pour eux de satisfaire leurs ancêtres par des modes rituels transmis oralement de génération en génération. Mais il faut dire que l’une des personnes dont les mânes sont rappelés par les vivants, le dernier maître de Mayotte avant les Français, si tentés que nous puissions utiliser ce terme pour un souverain fantoche, aux pouvoirs très amoindris, Adriantsouli, désigné parfois sous le nom de Bouba Sadiki, fut, pour tous ceux, Anglais et Français qui l’approchèrent, un homme méprisable et un fieffé coquin. Ivrogne, grand amateur d’alcools comme l’absinthe, autoritaire, vénal, brutal, versatile, il s’était rendu très impopulaire dès son arrivée à Mayotte en 1832. C'était un chef sakalave, connu d'abord sous le nom de Tse-Levalou qui changea de nom lorsqu'il se convertit à l'islam en 1823. Il était devenu roi du Boueni au nord-ouest de Madagascar alors que les Sakalaves étaient en guerre ouverte avec le roi Radama Ier. Battu à plusieurs reprises, il finit par être obligé, en 1826, de s'enfuir de Madagascar où il revint en 1828 à la mort du roi des Hovas et réussit à reconstituer le royaume sakalave du Boueni mais il se rendit odieux à ses sujets. La reine nova, Adrianevalona, connue pour son tempérament autoritaire et impétueux, le chassa. Il se réfugia, escorté de ses esclaves, de ses domestiques et de ses courtisans chez le sultan de Mayotte, BoinaCombo, qui le reçut tout d’abord avec aménité. Cependant, des querelles et des rivalités opposèrent les deux hommes et le Malgache Adriantsouli prit le dessus sur son ami devenu son adversaire. Durant la période où il put réellement gouverner (du 19 novembre 1835 au 25 avril 1841), il favorisa ses compatriotes d'origine sakalave et il organisa systématiquement la vente comme esclaves des autres habitants de l’île, ce qu’atteste, entre autres témoignages, le rapport d’un capitaine d’un vaisseau britannique, Sir John Marshall, qui fit un voyage à Mayotte durant le mois
19

d’octobre 1842 : « Il existe vivants à Mayotte très peu d’habitants d’origine, les habitants ayant été soit tués soit vendus comme esclaves » C’était, qui plus est, un pseudo musulman aux convictions suspectes, converti à l’islam sous l’influence des Antalotes, un « mounafikoum » comme se trouve désigné dans le Coran l’hypocrite qui embrasse la religion musulmane par opportunisme et qui, de ce fait, est considéré sévèrement dans la deuxième sourate « Al Baqarah » (la Vache), Adriantsouli signifiant en Sakalave : « le converti ». A quarante ans, lorsque le capitaine Pierre Passot, le deuxième protagoniste de l’achat de l’île de Mayotte par la France, négocia avec lui, Adriantsouli apparaissait alors comme un homme déjà usé, aux abois, recuit par l’alcool, prêt à tout pour conserver les quelques privilèges qui lui restaient et surtout déterminé à obtenir une protection contre l’île proche et menaçante d’Anjouan dont le sultan, Saïd Hassan, estimait, depuis toujours, avoir des droits sur Mayotte, encouragé, nous le verrons, par les Anglais. Né le 29 novembre 1806 à Cluny (Saône et Loire), Pierre Passot a, en 1841, trente-cinq ans. Capitaine d’infanterie de marine, sorti du rang, sa carrière militaire s’était jusqu’alors déroulée très modestement. Officier sans relief, il dépendait, de par ses fonctions d’aide de camp, très étroitement des volontés de son chef hiérarchique, l’amiral Anne de Hell, gouverneur de l’île Bourbon depuis le 5 mai 1837, aux états de service remarquables. L’ambition de l’amiral était de conquérir pour le royaume de France une île située dans le canal de Mozambique afin de compenser la perte récente de l’« île de France » (île Maurice), cédée à la Grande Bretagne par le traité de Paris du 15 octobre 1814 qui soldait l’héritage napoléonien. Pierre Passot avait été chargé de la trouver sans que cette recherche ne risque d’ouvrir un conflit frontal avec les Britanniques. La préoccupation prédominante, à l’époque, n’était pas l’archipel des Comores mais la situation à Madagascar où les intérêts français et anglais s’affrontaient ouvertement. Or, c’est après avoir obtenu de la reine malgache Tsioumeko, qui souhaitait se soustraire à l'influence britannique devenue pressante, la cession de l’île de Nossi-Bé ainsi que celle du tout petit îlot de Nossy-Cumba, et à l’instigation de la souveraine, que le capitaine Pierre Passot et le navire sur lequel il avait embarqué, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Aimable Constant Jehenne, se rendirent, en avril 1840, à l’île de Mayotte. Des négociations tortueuses s’ouvrirent rapidement avec Adriantsouli. Saïd Omar El Masela, dit « le prince vert », joua un rôle ambigu mais décisif dans leur dénouement en usant de beaucoup de ruse à l'égard du sultan de Mayotte qui, en tout état de cause, n'avait guère le choix, les instructions du 13 février 1841 de l'amiral Anne de Hell au capitaine Passot étant claires et fermes : « Si revenant sur son offre Adriantsouli opposait quelques difficultés à notre occupation de l’île de Mayotte, vous lui feriez comprendre tous les dangers qui pourraient résulter pour lui de nous
20

tromper. Vous emploieriez tous vos moyens pour le maintien dans sa première résolution et lui faire signer l'acte de cession. » Un traité vendant ou plutôt bradant l’île de Mayotte à la Monarchie de Juillet fut donc conclu et signé le 25 avril I841. Surtout préoccupé de lui-même et, dans une moindre mesure, de sa famille, le sultan obtint une pension confortable d’un montant de mille piastres et avec l’engagement par la France que ses enfants pourraient être envoyés à l’île Bourbon (la Réunion) pour y être éduqués aux frais du gouvernement français. Il est donc évident, et tout autre discours n’est qu’un travestissement à des fins politiques de l’histoire, qu’Adriantsouli a bradé Mayotte à la France par lâcheté et par intérêt personnel ainsi que sous la pression de coteries locales conduites par le cadi Omar. Il est aussi non moins évident qu’il aurait pu tout aussi bien conclure la transaction avec les Anglais encore que ceux-ci fussent plus intéressés par l’île d’Anjouan que par celle de Mayotte, à leurs yeux inhospitalière et hostile, en dépit de l’intérêt qu’aurait pu représenter, dans le canal de Mozambique, une rade en eau profonde, qui plus est entourée d’une double barrière de corail. La réputation de Mayotte était en effet devenue, dans tout l’océan Indien, très négative. Ainsi, dans son ouvrage « Voyage à Madagascar et aux îles Comores (1823-1830) » l’officier de la marine française, Benjamin Fortuné Leguevel de Lacombe, retrace-t-il son passage à Mayotte : « Le chef de Mayotte commet depuis longtemps des actes de piraterie révoltante que le sultan d'Anjouan a signalés plusieurs fois aux autorités de Maurice et de Bourbon. J'ai été moi-même chargé d'écrire à ce sujet aux gouverneurs de ces deux colonies. » Il parlait, dans cette lettre, « d'un trois mâts américain et de plusieurs bâtiments de Surate, enlevés et pillés dans cette île, de la goélette de Bourbon, le Charles, capitaine Fresque, dont l'équipage venait d'être massacré, enfin d’un brick anglais qui n’avait dû son salut qu’à la prudence et à l’activité de son capitaine. » Quelques années auparavant, l’élève de la marine, William Lelieur de Ville sur Arce, qui commandait la goélette le Lys, relatant une campagne qu’il avait effectuée dans l’archipel des Comores, pendant les mois d’aôut à novembre 1819, écrivait : « J’arrivais à destination le 7 août 1819 dans la nuit (à Anjouan). Quatre ou cinq jours après, j’annonçai au roi mon départ pour Mayotte en le priant de me donner des lettres pour le roi de cette île et un pilote, vu la difficulté de l’entrée du port. Il m’engagea à attendre plusieurs jours pour la raison que je m’exposais en allant inopinément dans un pays où, peu auparavant, un navire anglais qui y avait fait escale avait été totalement pillée et qu’il était plus prudent de prévénir son roi de sa visite. Huit jours après, un des chefs de Mayotte arriva avec une réponse par laquelle on me priait de ne point venir donnant pour raison que, de mémoire d’homme, n’ayant point eu de relation avec les Blancs, il ne se souciait point
21

d’en avoir.Cette réponse était assez claire et ne me laissait aucun doute sur les intentions hostiles de ce peuple, dans le cas où je me présenterais chez lui. » Il ajoutait : « Ce peuple (de Mayotte) a un caractère tout différent des Arabes qui habitent les autres îles. Il est plus défiant et plus méchant, même à l’égard de nos voisins. » Malgré tout, la situation géographique de Mayotte, il est vrai privilégiée à une époque où le canal de Suez n’existait pas, explique que le lieutenant de vaisseau français, Aimable Constant Jehenne, commandant la Prévoyante qui termina sa carrière comme contre-amiral et comme préfet maritime de Brest, ait été surpris en constatant que l'île n’ait pas éveillé la convoitise du royaume d’Angleterre pourtant présent dans l’île voisine d’Anjouan, un point d’escale et de rafraîchissement des navires britanniques se rendant du Cap en Inde, depuis trois siècles. Emerveillé, il appela Mayotte : « la Gibraltar du Sud » ouvrant une courte période de lyrisme à l’égard de cette acquisition française. Il reste probable que si Pierre Passot, aidé par le cadi Omar, n’avait pas en 1841 conclu l’affaire avec Adriantsouli, les Anglais se seraient, à la même époque, emparés de Mayotte, le sultan étant prêt à se vendre au plus offrant. Le passage, en 1842, de Stephen Granville Fremantle, à bord du Wanderer permet de le supputer. Par ailleurs, un capitaine de vaisseau de la marine française, rendant compte de son séjour à l’île de Mayotte en 1841 écrit : « Il est lui-même (en parlant d’Adriantsouli) fort intéressé et l’on doit se méfier des offres qui lui seraient faites par une autre puissance. Je ne doute pas qu’il se vende au plus offrant. » En effet, quelques années auparavant, Adriantsouli avait, de lui-même, en 1837, fait parvenir une missive au gouverneur anglais de Maurice afin de lui demander sa protection sans que celui-ci ne réponde. De leur côté, il semble bien, mais l’initiative a été source de nombreuses polémiques quant à sa véracité, que des notables mahorais aient fait don, en 1835, de l’île au sultan d’Anjouan en le reconnaissant lui et son fils, quand il décèderait, comme le souverain de Mayotte. La France ne s’est pas empressée à reconnaître et à entériner cet achat. Le traité du 25 avril 1841 ne fut ratifié par le roi Louis-Philippe qu'au mois de février 1843 et le gouverneur de l’île de la Réunion, Charles-Louis Bazoche, reçut alors l’ordre de prendre possession de Mayotte au nom du roi. Après cette période d'atermoiements due à la crainte des réactions de la couronne britannique et dans l'attente de la renonciation à ses droits sur Mayotte par le sultan d'Anjouan, toujours soutenu par les Anglais et qui n'intervint formellement qu'en septembre 1843, la prise de possession de l’île par Pierre Passot ne fut solennellement effectuée que le 13 juin 1843, une fois le traité de cession ratifié par le roi Louis-Philippe. La cérémonie eut lieu en présence du commandant Léopold Protet de la gabare la Lionne, des officiers de ce bâtiment et de deux détachements d'infanterie et d'artillerie
22

destinés ultérieurement à tenir garnison dans l'île. Leur quartier général fut tout naturellement établi à Dzaoudzi car c'était le seul point de l’île de Mayotte où la sécurité pouvait être aisément assurée. L'histoire de ce rocher est, en effet, liée à la terreur qui régna sur l'île pendant des décennies. C'est à la suite des cruelles expéditions menées par les Sakalava et les Betsimisaraka durant tout le XVIIIe siècle au cours desquelles des villages furent entièrement détruits, que l'un des descendants d’Omar qui fut le sultan de Mayotte de 1640 à 1680, Salim, rechercha pour sa résidence un lieu plus facilement défendable que la grande île. Il choisit alors Dzaoudzi, ce rocher isolé au milieu de la rade de Mayotte, et l'îlot de Pamandzi où la crainte des Malgaches avait amené une foule d'habitants. Dzaoudzi fut entouré d'une muraille flanquée de plusieurs tours et, grâce à ses fortifications naturelles, devint un poste inexpugnable, tout au moins à l'encontre d'attaquants ne disposant pas d'artillerie. En effet, ce dispositif de défense serait devenu illusoire avec la mise en oeuvre de moyens militaires plus modernes que ceux que pouvaient utiliser les habituels envahisseurs qu’ils soient malgaches ou anjouanais. Certes, l'eau faisait défaut mais on creusa plusieurs puits qui en fournissaient une petite quantité, certainement pas suffisante et de plus quelque peu saumâtre, pour satisfaire les besoins de toute la population agglomérée. Il fallait donc en assurer le transport à partir de Pamandzi, l'îlot voisin séparé de Dzaoudzi par le très insalubre marais de Fongouzou d'où émanaient des effluves pestilentielles, comme le relate le capitaine de vaisseau à la retraite H. Jouan dans son ouvrage « Les îles Comores » (1882) : « Il était difficile d'imaginer quelque chose de plus sale que cette petite ville quand nous en primes possession et cette saleté contribua sans doute aux nombreuses maladies qui sévirent sur les Français pendant les premiers temps de l'occupation. » L'auteur fait aussi état du projet formé, dès la fin du XIXe siècle, de transférer le siège officiel de l'administration coloniale en Grande Terre « où les conditions en tant que salubrité ne sont pas plus mauvaises, au contraire » et compte tenu du constat, qui procède du bon sens, que « la défense de l’île de Mayotte n'est plus réellement à Dzaoudzi mais dans les passes des récifs dont quelquesunes pourraient, sans inconvénient, être obstruées ». Cette prise de possession fut marquée par une déclaration solennelle de Pierre Passot nommé commandant particulier au salaire de 10 000 francs par an. Il annonça aux Mahorais que tout allait dorénavant changer pour eux, qu'ils allaient connaître enfin la paix et la prospérité, que la France allait leur apporter le développement économique par la construction d'un port et de routes, que la religion musulmane serait respectée. Le saint-simonien qu'était Pierre Passot se fit sans doute plaisir avec cette adresse aux Mahorais qui fut, au reste, démentie par la suite, hormis l'incontestable paix que la France installa sur l'île de Mayotte, puis ultérieurement sur l'ensemble de l'archipel,
23

après des décennies désastreuses de razzias et de crimes esclavagistes. Mais la « Gibraltar du Sud » se révéla à ses premiers administrateurs dans une situation misérable : trois mille personnes seulement peuplaient l’île dont plusieurs centaines entassées frileusement, dans des conditions très précaires sur ce minuscule îlot de Dzaoudzi autour de « la résidence » d’Adriantsouli, une case de type malgache entourée d’une palissade des plus sommaires et à Pamandzi. Quant à la Grande Terre, elle était à peu près déserte. Il ne restait que quelques habitants apeurés, repliés presque en autarcie, dans les villages de M'Tzamboro, Chingoni, Sada, Dapani, Sazile, Bandrele et M'Ttsapere. Trois « chefs » exerçaient l’administration sous l'autorité despotique mais en déclin d'Adriantsouli. Sur le rocher de Dzaoudzi, on comptait 249 maisons en pierre et des cases. Il n'y avait, pour ainsi dire, plus de troupeaux dans l'île ; à peine rencontrait-on quelques rares boeufs, des cabris et des poules. Les cultures vivrières avaient été, en grande partie, abandonnées. On ne vivait plus, chichement, que de patates, de poissons et de bananes. L'île était donc entièrement dévastée et ce qui restait d'habitants stagnait dans une effroyable misère. Tel était le triste héritage laissé par le sultan malgache Adriantsouli. Peu éloignée (70 km), l'île d'Anjouan apparaissait beaucoup plus prospère et mieux gérée. Adriantsouli entretenait des relations difficiles avec Pierre Passot. Il ne lui rendit jamais visite et il tenta, en vain, de comploter contre lui, notamment par l'intermédiaire de l'un de ses fils Mohammed Ben Sultan dit « Bangala ». Néanmoins, il n’eut guère le temps de profiter de la pension versée par le gouvernement français. Imbibé d’alcool, ce qui semble étonnant pour un musulman récemment converti qui aurait dû, alors que, eu égard à son état de santé et à sa mort proche, avoir la rigueur du néophyte ; obèse, incessamment couché, entouré de vieux notables cacochymes, il mourut le 26 septembre 1845, après le départ du commandant Pierre Passot et avant l'arrivée de Paul Rang, dans l’une de ses résidences sur la presqu’île de Choa. Un officier du vaisseau le Berceau, envoyé en mission à Mayotte en 1845 rapporte, dans le journal qu’il tenait : « Quand nous nous rendîmes à la demeure d'Adriantsouli nous fûmes introduits près de lui par son intendant. Nous nous trouvâmes en face d'un gros homme trapu, au cou enfoncé dans les épaules qui, accroupi sur une natte, achevait son repas du soir entouré de ses serviteurs et de ses amis. En le voyant porter avidement à ses lèvres un énorme bol de tafia, nous nous expliquâmes l'air hébété et ignoble de cet homme (…) » Ce témoignage confirme celui qu’avait donné Léopold Protet, déjà cité, dans son rapport au gouverneur de Bourbon le 30 avril 1842 : « Le despote Andrian (sic) me semble craindre et soupçonner tout : c'est un Sakalave ! Et le titre de sultan me semble aller aussi mal à ses allures qu'à ses habitudes. J'ai pu le voir trois fois depuis que je suis à Mayotte : la première fois je lui avais fait annoncer ma visite et je l'ai trouvé entouré de
24

25 ou 30 sales nègres qu'il appelle ses ministres, dont plus de la moitié n'étaient pas habillés. A ma seconde visite, je l'ai alors trouvé ivre d'arak. A ma troisième et dernière visite il était occupé à vendre des oeufs à mon cuisinier. Vous voyez, Monsieur le Gouverneur, je n'ai pas de vénération pour le chef de Mayotte. » L'acte de décès fut établi par le contrôleur colonial Pfihl et le médecin des troupes coloniales sans en mentionner les causes. Onésime Reclus dans son étude « La France et ses colonies » écrivait en 1889 : « Les vins, les tafias, l'absinthe menèrent de vie à trépas son ivrognerie sérénissime. » Il fut inhumé sur la « pointe Mahabou », à Mamoudzou, là où les cérémonies annuelles que nous avons évoquées sont encore célébrées à sa mémoire. Il laissa treize enfants qu’il avait eus avec neuf épouses ayant renoncé à les envoyer à Bourbon comme le lui aurait permis de faire le traité de cession. Son tombeau fut reconstruit en 1910 à la demande de sa famille, une petite nièce, Ampandjaka Fatima, étant venue de l’île de Madagascar spécialement. Son fils Bangala, dès le lendemain de l'inhumation de l’ancien sultan, rendit au commandant intérimaire Auguste Noël Le Brun une visite protocolaire afin de pouvoir bénéficier des prérogatives qui avaient été reconnues à son père. Celui-ci lui opposa un ferme refus, en lui interdisant de s'installer, comme il le souhaitait, dans la résidence d'Adriantsouli. Il fit raser la palissade qui l'entourait en lui enlevant ainsi toute espèce de caractère officiel. La chronique rapporte, selon Jean Martin dans « Comores : quatre îles entre pirates et planteurs », que Bangala avait pris l'habitude de se revêtir d'un uniforme anglais qui lui aurait été offert par un marchand de Port Louis (île Maurice) nommé O'Connor. Quant à Pierre Passot, à l’issue de complexes intrigues, et à l’image des manipulations politiques présidant alors aux nominations dans l’outre-mer, il fut privé de son commandement à Mayotte et remplacé par un marin, capitaine de corvette nommé le 13 septembre 1843 commandant supérieur de Nossy Bé et dépendances. Officier que l'on disait médiocre, falot, ignorant tout de l’archipel des Comores et dont la seule passion véritable était celle des mollusques, Paul Rang, dit Sander Rang et, sous la Restauration, après la chute de l’Empire, Rang des Adrets, n’avait pas pu obtenir le poste, bien plus prestigieux, qu’il convoitait de gouverneur de la colonie du Sénégal. Celui de Mayotte lui était donc donné comme une compensation. Mais il n’eut pas le temps d’élargir ses connaissances scientifiques en matière de mollusques de l’océan Indien car il mourut d’apoplexie à Chirongui le 17 juin 1844. C’est un prêtre catholique qui célébra, à Dzaoudzi, les funérailles de Paul Rang qui était de religion protestante. Adriantsouli boudeur et ne pouvant sans doute pas se déplacer ou étant en phase éthylique, n’assista pas à la cérémonie. Le 10 mars 1844, Pierre Passot avait quitté Mayotte pour prendre un congé en France. Ulcéré de ne pas avoir été nommé commandant supérieur en dépit du
25

vœu qu’il avait exprimé, il marqua son mécontentement en refusant que les honneurs militaires lui soient rendus avant son embarquement. Avant son départ, Pierre Passot avait eu le temps de former, dans son imagination, de mirifiques projets d’infrastructures pour l’île de Mayotte dont il avait espéré pouvoir faire le grand arsenal militaire de la France dans les mers de l’Inde en construisant des batteries, des casernes et de vastes magasins d’approvisionnement. Après la mort de Paul Rang, il y eut des intérims sans éclat : celui du capitaine Charles Thiébault à qui le titre de commandant intérimaire ne fut pas attribué et qui demanda en vain une indemnité, et celui du chef de bataillon Auguste Noël Le Brun qui fut accusé d'avoir fait l’acquisition, pour un montant dérisoire de vingt-huit piastres, de deux hommes esclaves, dénommés Héri et Makoua, en 1845, destinés à l’entretien de son jardin, et cela une année seulement avant l'ordonnance d'abolition de l'esclavage. Puis, Pierre Passot prit sa revanche en obtenant de revenir en poste à Dzaoudzi, âgé de 37 ans, avec le titre de « commandant supérieur de Mayotte et dépendances ». Il dut cette nouvelle nomination à l’intervention de son protecteur, l’amiral Anne de Hell, qui défendit, à Paris, la candidature de celui qui avait été, à la Réunion, son aide de camp. Nommé le 21 décembre 1844, il ne prit son poste qu’en janvier 1846. Il devait s’y maintenir un peu plus de trois ans jusqu’en août 1849. Il mourut à cinquante ans, le 27 septembre 1855, à Pressigny les Pins (Loiret). Il ne faut donc voir, dans la braderie très mercantile de l’île de Mayotte à la France, en 1841, que la rencontre d’une sordide lâcheté, vivifiée par les ravages dévastateurs de l’absinthe, celle d’Andriantsouli, avec un jeune officier ambitieux, mandaté par le gouverneur de Bourbon pour donner à la monarchie de Louis-Philippe un solide point d’ancrage dans le canal de Mozambique, tel qu’il ne puisse pas être disputé par les Anglais, déjà très présents dans tout l’océan Indien, notamment à Zanzibar. Il s’agissait aussi de damer le pion à la couronne britannique à moindres frais. L’insignifiance d’Adriantsouli, l’état de déchéance physique et morale dans lequel il se trouvait, les relations très tendues qu'il entretenait avec le sultan de l’île d’Anjouan qui briguait la suzeraineté sur Mayotte furent des opportunités saisies par Pierre Passot. Car il est avéré qu’Adriantsouli n’éprouvait aucune sympathie particulière pour la Monarchie de juillet en général et pour les Français en particulier qu’il connaissait mal ou pas du tout et, nous l’avons vu, il se serait vendu sans hésiter tout aussi bien aux Britanniques. Il céda Mayotte à la France avec peu d’enthousiasme et même à contre-coeur. Quant aux trois mille autochtones qui peuplaient l’île en 1841, ils vivaient dans un isolement apeuré, réfugiés dans leur grande majorité sur l'étroit rocher de Dzaoudzi, victimes, depuis plus d’un siècle, des coups de mains répétés des Anjouanais et des Malgaches, soumis à des despotes vendeurs d’esclaves. Peu leur importait, en définitive, de se donner à la France, ou aussi bien à
26

tout autre pays, du moment que la paix s’établissait enfin sur une île qui avait été durement malmenée depuis plus de deux cents ans. C’est pourquoi cette transfiguration du sultan Adriantsouli en un personnage quasi mythique qui aurait été le sauveur d’une île de Mayotte « agressée » et à la recherche d’un protecteur bienveillant, détenteur des valeurs morales de liberté et d’égalité, est non seulement ridicule et absurde au regard des faits mais aussi une duperie intellectuelle et morale et, à tout le moins, un contresens historique. Il est très surprenant, que cette scandaleuse falsification de l’histoire ait été cautionnée, à Mayotte et à Paris, sans barguigner, par des esprits dont on aurait pu attendre plus de lucidité ou d’honnêteté et qui, par ailleurs, se plaisent à donner de graves leçons de rigueur intellectuelle. Comment a-t-on pu ainsi suggérer, et comment lui-même a-t-il pu s’y prêter aussi facilement, au secrétaire d’État en charge de l’Outre-Mer, Jean-Jack Queyranne, lors d’une nouvelle visite officielle à Mayotte, les 17 et 18 Février 2000, comme le rapporta complaisamment la presse locale, de se « recueillir », sur la tombe du sultan ivrogne que fut Adriantsouli ? Le geste était honteux pour le ministre lui-même qui fit preuve à l'égard du dossier de Mayotte d'une remarquable, constante et persistante honnêteté, au rebours de ses partenaires socialistes au gouvernement et au Parlement, insultant pour la République française qu'il représentait et, si on y réfléchit bien, plutôt injurieux pour les Mahorais eux-mêmes qui n’ont vraiment aucune justification à se reconnaître dans ce sultan indigne et tyrannique. La démarche de la France, quant à elle, fut, dans cette acquisition, strictement utilitaire et politique, même si elle s’imprégna à l’origine de très vagues sentiments saint-simoniens, séduisants et sympathiques au demeurant mais incontestablement naïfs et utopiques, ne servant, en définitive, qu’à donner une relative bonne conscience à une poignée d’officiers de marine et d’administrateurs en mal d’exotisme. Le processus inéluctable qui s’engagea dès I843, ou plus précisément dès l’année I846, car il ne se passa pas grandchose à Mayotte avant la deuxième prise de fonction de Pierre Passot, et qui se poursuivit pendant plus d’un siècle, jusqu’en 1976, fut de nature exclusivement coloniale. Aussi, la thèse quasiment officielle et maintes fois développée, d’une pseudo francophilie qui serait fondatrice dès 1841 de cette « Mayotte française », nourrie d’une adhésion lyrique, enthousiaste et quasi spontanée des cœurs mahorais et de leur sultan, est-elle un véritable fantasme auquel, pour des raisons politiques, il a été donné une sorte de très vague couleur historique, qui n’a jamais été sérieusement contestée. L’étonnement est grand de lire dans l’« argumentaire du Mouvement populaire mahorais pour la consultation des Mahorais à propos de l’avenir institutionnel de Mayotte », qui a été publié le 16 mars 1999, des phrases martiales exaltant avec force cette chimère : « Française depuis 1841, Mayotte n’a pas été conquise. Pour échapper aux pillages et aux exactions d’un environnement
27

agressif (les sultans batailleurs), Mayotte s’est placée volontairement dans la souveraineté française par un acte de cession proposé (sic) par Adriantsouli, sultan de l’île de Mayotte et accepté par Louis-Philippe, roi des Français. Les trois autres îles de l’archipel comorien, Anjouan, Mohéli et Grande Comore, ne deviendront françaises que près d’un demi-siècle plus tard, avec un statut de protectorat. » L’île de Mayotte ne s’est pas placée « volontairement dans la souveraineté française » et si la France avait voulu la conquérir par la force, ce ne sont pas les quelques malheureux et piètres guerriers d’Adriantsouli qui auraient pu lui résister. En réalité, elle a été, plus prosaïquement, bassement vendue à un officier d’infanterie de marine, représentant du gouverneur de Bourbon, par un sultan malgache chassé de son pays, atrabilaire, lâche, vénal, esclavagiste et alcoolique. Toutefois, le mythe fut maintes fois évoqué pendant 27 ans, de l’indépendance en 1974 à l’adoption du statut de collectivité départementale en 2001, dans des contextes variés : à Mayotte mais aussi au Parlement et dans des conférences, sur l’affaire mahoraise. L’outrance intellectuelle et, somme toute éthique, de cet abus à l’aune de cette vérité sur laquelle s’accordent tous ceux qui ont étudié objectivement cette période de l’histoire des Comores, a probablement desservi, pendant de longues années, la cause mahoraise car elle a été aisément et fréquemment récusée par les différents pourfendeurs, français et étrangers, de l’irrédentisme de Mayotte. Et il n’apparaît pas certain que ceux qui ont nourri cette mystification en pleine connaissance de cause, aient eu conscience des conséquences d’un tel choix tactique. Nous espérons que pourront s’éveiller des chercheurs mahorais qui s’élèveront, en toute objectivité historique, contre cette transgression des faits et il faut espérer que les rectifications qui en découleront ne susciteront pas des réflexes identitaires dont nous pouvons supputer la violence de la part d’une société accablée et écrasée par les formes frénétiques et mal maîtrisées du développement qui lui est infligé, mais souvent à sa demande, dans lequel l’identité mahoraise est peu à peu dissoute en un tissu confus de contradictions et d’aliénations. Il est évident que si la France ne s’est pas installée tout de suite dans les trois autres îles comoriennes, après la prise de possession de l’île de Mayotte en I841, c’est bien parce qu’elle n’en avait pas la capacité en raison de l’hostilité résolue de l’Angleterre et de son affidé le sultan de Zanzibar. Un témoignage en est donné par le gouverneur de l’île Maurice, Sir Lionel Smith, qui le 25 septembre 1842 exprime dans un rapport le souhait que « les trois îles Comores soient placées sous la protection britannique, ne serait-ce que pour pouvoir empêcher qu’elles ne soient occupées par une puissance étrangère ». Il est, de plus, attesté que le traité du 3 juin 1850 passé par la Grande Bretagne avec le sultan d’Anjouan, lui interdisant de céder des terres
28

sans son consentement, fit obstacle aux velléités françaises de s’installer dans l’île voisine la plus accessible de Mayotte. C’est pourquoi le décalage dans le temps entre l’appropriation de Mayotte et l’installation du protectorat sur les trois autres îles des Comores ne procède pas d’un attachement exclusif et affectif de la France à Mayotte qui lui aurait fait négliger les autres îles, comme ont voulu le croire les thuriféraires de « Mayotte française » mais des difficultés majeures qu’aurait soulevé la couronne britannique à cette volonté d’expansion exprimée dès 1843. La situation fut débloquée par l’accord de 1890 avec les Britanniques qui prolongeait la conférence internationale de Berlin réunie en 1885 pour régler le plus pacifiquement possible le partage de l’Afrique. Londres reconnaissait formellement le protectorat de la France sur Madagascar et les Comores, Paris celui de l’Angleterre sur Zanzibar. Cet accord fut, par la suite, ratifié par l’Allemagne et l’Italie. Il devait encadrer les politiques des puissances occidentales en Afrique jusqu’à la première guerre mondiale.

29

30

ÉCROULEMENT DU RÊVE SAINT-SIMONIEN DÉBUTS DE LA COLONISATION (1843-1851).

32

La création d'un port franc dans ce qu’il convenait d’appeler « les mers de l'Inde » fut, dans les premières décennies du XIXe siècle, le rêve qui fut caressé par de nombreux responsables politiques ainsi que par des officiers de marine et qui fut vivement encouragé par des sociétés coloniales. L'un de ces officiers fut Charles Guillain, né à Lorient en 1808 qui acheva sa carrière au grade de contre-amiral, après avoir commandé la Prévoyance de 1836 à 1839, la Dordogne de 1840 à 1843, le Ducouëdic de 1845 à 1849 et après avoir été gouverneur de la Nouvelle Calédonie de 1862 à 1870. Il voyait, dans l’album « Voyage à la côte orientale d’Afrique » offrant une planche illustrée représentant l’îlot de Dzaoudzi en 1846, Mayotte comme « une citadelle impérissable au milieu des mers, une autre Malte dans la mer des Indes ». Un député, Jules de Lasteyrie affirmit que Mayotte apparaissait comme la « position militaire la plus belle du monde » et qu’elle pourrait se révéler à l’avenir « supérieure à tous les points du globe pour la facilité de sa défense ». Cet enthousiasme angélique, ainsi que l’engouement manifesté au départ de l’aventure mahoraise par Pierre Passot, puisent leur source dans le saint-simonisme analysé par Michel Revillard dans son étude « Les SaintSimoniens et la tentation coloniale », celle-ci se référant au « gouvernement néo-calédonien de Charles Guillain ». Rappelons que Saint-Simon de son vrai nom Claude de Rouvroy, né en 1760 et mort en 1825, avait participé à la guerre d’indépendance menée par les colonies anglaises d’Amérique et avait, dès le début de la révolution de 1789, rompu opportunément avec son état nobiliaire tout en se livrant à d’obscures opérations spéculatives. Il avait défini, dans des ouvrages qui connurent un grand succès, comme « la Parabole », publié en 1819, « le Nouveau christianisme », paru en 1824, et « le Catéchisme des industriels » (de 1822 à 1824), ainsi qu’au travers de journaux comme le Globe et le Producteur, un socialisme à la fois planificateur et technocratique visant au bonheur organisé de l’homme et de la société dont l’influence imprégna toute une génération d’industriels, comme, parmi les plus connus, Ferdinand de Lesseps et les frères Pereire, mais aussi d’administrateurs coloniaux et de militaires. Ainsi, les premiers propos lyriques tenus à la population mahoraise, lors de sa prise de fonction le 13 juin 1843, par le commandant Pierre Passot, dont l’affectation à Mayotte avait été saluée par les cercles saint-simoniens de la capitale, sont-ils influencés par cette philosophie : « Vos sultans, tour à tour élus et décapités, n’ont usé de leur autorité passagère que pour enlever vos biens et souvent pour attenter à votre vie mais le règne de la terreur est passé. Vous ne serez plus gouvernés par le caprice mais seulement par des lois : votre port, libre de droits, et pour toutes les nations, va se couvrir de navires qui vous apporteront des produits de diverses contrées de la Terre en
33

échange de ceux de votre île. » Et de prédire qu’ainsi « l’abondance et la richesse vont succéder à la misère et aux privations que vous avez endurées. » Mais les rêves mirifiques de Pierre Passot et des saint-simoniens le cédèrent rapidement aux désillusions et à l’installation, dès les premiers pas d’une présence française pourtant modeste, d’un système colonial de facture classique. Les « indigènes » furent, peu à peu, chassés sans ménagement et sans indemnités de Dzaoudzi par Pierre Passot et ses successeurs, leurs terres furent accaparées et concédées à des planteurs métropolitains ou réunionnais. Et si en principe, selon des modalités juridiques définies par l’ordonnance de 1845, les concessions ne devaient pas excéder 500 hectares, dans la pratique cette limite fut très largement outrepassée, des concessions d’une grande superficie excédant les 1000 hectares étant accordées aux colons, comme par exemple celle de 2000 hectares qui fut attribuée, dans la vallée de Kaoueni, à un armateur nantais nommé Lecour, représentant de la société des Comores. Pierre Passot lui-même, qui de nos jours aurait pu être poursuivi pour une prise illégale d’intérêts et un délit de favoritisme, fit concéder à son beaufrère, Seré de la Villemarterre, 300 hectares à Ajangua. Mais ceux-ci, laissés à l’abandon, furent par la suite transférés à Lerestif des Tertres, un capitaine au long cours nantais qui ayant fait inopinément escale à Mayotte en 1851, y resta par la suite pendant 10 années abandonnant le commandement de son navire le Druide. Le décret du 5 mars I856 était porteur de règles plus strictes pour l’octroi de ces concessions. Mais il fut, dès sa parution, systématiquement contourné. Des dispositions ultérieures prises en I865 vinrent renforcer la primauté des gros propriétaires. En I860, il avait été dénombré 29 concessions totalisant 10 289 hectares soit plus du quart de la superficie de l’île. En I864, 38 concessions couvraient près du tiers de la surface utilisable (12 309 hectares) mais 18 d’entre-elles n’étaient pas du tout exploitées et seulement 1324 hectares se trouvaient en culture. Ce système d’appropriation autoritaire du sol par des colons, qui a été correctement analysé par Askandari Allaoui dans son essai sur « L'évolution du marché foncier à Mayotte de 1841 à nos jours », en dépit de certaines exagérations à but polémique, trouva son outil le plus performant dans la création, à Paris, le dix septembre 1845, de la Société des Comores avec les encouragements de Pierre Passot qui avait mis à profit son congé en France pour rendre visite à la chambre de commerce de Nantes. Il a même été dit, à cette époque, qu’il aurait songé à quitter l’armée pour revenir à Mayotte comme planteur. Cette Société était, en effet, une émanation de la maison d’armement nantaise « Ciret, François Aimé et Baudot Ducarrey ». Le négociant Paulin Ciret, associé gérant de la Société des Comores, arriva à Mayotte en Janvier I846 en compagnie de Pierre Passot. Il devait y rester jusqu’à sa mort dix années plus tard. La Société des
34

Comores disposait ainsi en 1848 de 3000 hectares et elle eut, pendant une courte période, comme dirigeant le propre frère de Pierre Passot, François, dont l’incompétence fut notoire. Cette société de structure coloniale resta, jusqu’au vingtième siècle, le plus important concessionnaire de l’île, se taillant un empire non seulement de nature économique mais aussi politique et exerçant sur l’administration une pression permanente. L'exploitation de la canne à sucre, la production de rhum, les récoltes de café et de vanille furent, dans l'ensemble, des échecs dont les raisons sont multiples : l'insuffisance de main-d'oeuvre qualifiée, la rudesse du climat, l'inadaptation criante des techniques culturales, la concurrence de plus en plus forte des Antilles, les parasites comme le borer, l’appauvrissement progressif des terres et l’absence d’engrais, la multiplicité anarchique des unités vouées au traitement de la canne à sucre ainsi que les difficultés d’exportation. Il ne faut pas être surpris de ce que Philibert Bonfils, arrivé à Mayotte au mois de juin 1851 et qui assuma le commandement de l'île jusqu'en mai 1853, écrive, dans un rapport au ministre de la Marine du 25 septembre 1851, avec lucidité et désolation : « Espérances déçues, illusions trompées, tout est venu se substituer brutalement à la ville, au port, à la richesse qui étaient apparus si pleins d'attraits à travers le prisme de l’imagination. » Les rêves saint-simoniens de Pierre Passot aboutissaient, d’un point de vue économique mais aussi humain, à une telle impasse que la France commença à se poser la question récurrente jusqu’à maintenant : « Mais que faire de Mayotte ? » On tenta d’y réfléchir et, comme la France en a l’habitude, on créa, en 1850, une « commission » qui fut chargée d’émettre un avis sur l’utilisation de l’île de Mayotte et de ses « dépendances », NossiBé et Sainte-Marie, présidée par le vice-amiral Jean-Baptiste Cécille et comprenant des officiers de vaisseaux ou de troupes de marine ayant tous servi dans « les mers de l’Inde » et ayant séjourné dans les trois îles. Le plus notable d’entre-eux fut Charles Guillain. Les conclusions que tira cette commission, en ce qui concerne Mayotte, furent très négatives. Elle constata d’abord la très grande et évidente insalubrité des lieux. Elle considéra que le projet de réalisation d’un port de ravitaillement qu’avait formé Pierre Passot était utopique. C’est pourquoi, après qu’elle eut siégé pendant une vingtaine de séances, du 13 décembre I849 au 18 mars 1850, elle ne fut pas loin d’affirmer que rien n’était possible ni même souhaitable à Mayotte et que sa prise de possession en 1841 avait été une grave erreur dont la France n’aurait pas fini de subir les conséquences, opinion que d’aucuns considéreront par la suite comme une vision prémonitoire de ce qui sera « l’affaire francomahoraise ».

35

Il faut donc entendre à nouveau le commandant Philibert Bonfils dans son rapport de septembre 1851 déjà cité : « Si Mayotte était ce rocher dont le nom est Dzaoudzi, ce serait un affreux séjour pour tout homme n’ayant pas en soi de quoi vivre intellectuellement, une terre de l’expiation où bien rarement se présente un navire venu du dehors, où toute distraction semble impossible, où la fièvre a paru conquérir droit d’asile et s’est imposée aux habitants. » Et il ne faut pas être étonné que la France, en 1851, dix ans après l’achat de l’île au sultan Andriantsouli, comtinue à se poser la question, sans toutefois y répondre : « Mais que faire de Mayotte ? »

36

TRÈS VITE LE TEMPS DU MÉPRIS : « LE SYNDROME DU ROCHER ».

38

Durant les premières décennies (1841-1881) de la présence coloniale française sur l’île de Mayotte, les quelques Européens qui vivaient dans la nouvelle colonie se limitaient à deux cents personnes. En 1868, Alfred Gevrey, juge impérial à Mayotte pendant deux années, en décomptait 137. Quinze ans plus tard, Jean-Marie Lanessan faisait état de 218, la partie la plus importante étant les militaires de la garnison. Ce peuplement de Blancs et de quelques métis, regroupés prudemment sur l’étroit rocher de Dzaoudzi, n’entretenait que des relations très épisodiques et uniquement utilitaires avec les Mahorais de Grande Terre, certains ne quittant même jamais le Rocher. Les colons et les très rares visiteurs se trouvaient être, à quelques exceptions près, des aventuriers, voire des repris de justice en cavale, attirés par le mirage d’un eldorado exotique. L’un des plus connus, de par son nom, fut Henri de Balzac, dernier enfant des époux Balzac-Salembier, frère de l’écrivain Honoré de Balzac, encore que son véritable père semble avoir été le châtelain de Saché, Jean de Margonne, ami intime de la famille de Balzac, la mère d’Honoré et d’Henri ayant été, pendant plusieurs années, sa maîtresse. C’est sans doute pour cette raison qu’il fut le préféré de sa mère qui le protégea excessivement. Sans personnalité et se révélant incapable de trouver un emploi stable, il partit alors aux Mascareignes (île de la Réunion) en 1836 où il exerça les fonctions de géomètre topographe. En 1858, il obtint la charge de délimiter la concession Brulon et Consorts Toudic à Mayotte. Il mourut à l’hôpital de Dzaoudzi le 11 mars 1858, criblé de dettes et dans un état de totale indigence, huit ans après son célèbre frère mais deux mois seulement avant son père présumé qui lui laissait, ironie du sort, 200 000 francs or dans son testament ! Il fut enterré dans le cimetière de Pamandzi où l’on peut voir encore sa tombe dont la plaque est régulièrement volée et remplacée par la Légion. S’il ne s’était pas appelé Balzac, on n’en aurait certainement pas parlé, tant furent nombreuses les épaves humaines qui échouèrent à Mayotte. Quant aux Noirs et Arabes, leur nombre s’élevait, en 1843, à 3300. Il n’augmenta que lentement par la suite pour atteindre, d’après les « statistiques coloniales officielles » 7122 en 1858, 10 551 en 1887, et 9598 en I888 dont « cinq mille Maoris ou indigènes originaires de l’île et descendant probablement d’Arabes et 4000 Africains des Comores, de la terre ferme et de Madagascar ». Les nombreuses appréciations portées par les premiers colonisateurs sur les habitants de Mayotte sont très sévères. Le mépris s’est rapidement installé et il s’exprime sans aucune nuance. Le commandant Philibert Bonfils écrit, en 1851, dans le rapport déjà évoqué, donc dix ans après l’achat de Mayotte par la France : « Notre occupation a eu pour effet d’assurer les habitants contre l’invasion du dehors, de laisser à la paresse et aux vices qui naissent de l’oisiveté leur action la plus absolue, de constituer sur une île que nous n’avons pas administrée, le centre de population le plus immonde que l’on puisse imaginer, de créer enfin un
39

peuple de brutes que je suis obligé de suivre pas à pas pour le forcer à cultiver de quoi se sustenter et qui, maigre aujourd’hui des herbes qu’il a mangées pendant tout l’hiver, lutte contre ma volonté de lui assurer du riz pour tout un an. » Quel dramatique constat ! En outre, Philibert Bonfils considérait que les Malgaches sakalaves, ceux de l’ethnie délibérément privilégiée par le sultan Adriantsouli, étaient paresseux et versatiles et qu’ils formaient « un hideux mélange d’être abrutis et dégénérés ». Et il conclut d’une manière lapidaire : « ici on n’adore que le repos », en stigmatisant « l’hideuse paresse des autochtones. » Alfred Gevrey, dix ans plus tard, ne porte pas un jugement plus favorable. Il écrit dans son « Essai sur les Comores » (1870) : « On verra combien était juste et profonde cette appréciation de la race malgache faite, il y a plus de deux cents ans par Flacourt : s’il y a une nation au monde adonnée à la trahison, dissimulation, flatterie, cruauté, mensonge et tromperie, c’est celle-ci ; ce sont les plus grands adulateurs, menteurs et dissimulateurs qu’il y ait au monde ; gens sans cœur et qui ne font vertu que de trahir et tromper, promettant beaucoup et n’accomplissant rien ; si ce n’est que par la force et par la crainte, ils accomplissent leurs paroles, gens qu’il faut mener et gouverner par la rigueur et qu’il faut châtier sans pardon. » A l’occasion de l’exposition universelle de 1900 qui se tient à Paris, dans une brochure d’information intitulée « Colonies, Pays de Protectorats », l’un des trois auteurs, Jean-Charles Roux ancien député, délégué du ministère des Affaires étrangères et des Colonies, présente Mayotte et les autres îles de l’archipel des Comores : « Des rades magnifiques, une nature superbe, un sol abondamment arrosé mais tellement insalubre qu’il était mortel et absolument inhabitable pour les européens ; quelques belles forêts, des cocotiers, des manguiers et des bananiers en quantité innombrable, d’excellents pâturages, pas la moindre route, pas de centre de commerce et d’approvisionnement, une population misérable, fanatique et farouche ou complètement sauvage, s’enfuyant à l’aspect des Européens et ne pouvant, à cause de sa paresse et de ses antipathies, être d’aucune utilité : voila ce qu’ont trouvé les premiers Français militaires et colons qui ont accompagné notre drapeau à Mayotte ». Enfin, ajoute-t-il : « Cette population est généralement douce et docile mais paresseuse et indolente. » Nous sommes très éloignés à la fois des déclarations pleines de sympathie lyrique de Pierre Passot et de cet amour de la France pour Mayotte qui aurait séduit et guidé l’action de notre pays, dès sa prise de possession, comme les discours officiels et politiques ont voulu, pendant 27 ans, l’accréditer. Car, en réalité, les conditions du dialogue entre les Français et les Mahorais qui se sont maintenues, peu ou prou, jusqu’en 1976, à l’exception de quelques authentiques amoureux de Mayotte qui ont franchi l’obstacle de l’a priori méprisant pour tenter de comprendre l’âme mahoraise, se trouvaient ainsi
40

établies. On avait d’un côté une petite cohorte de fonctionnaires civils et de militaires, de qualité souvent médiocre, car une nomination à Mayotte n’était pas considérée comme une récompense, reclus volontairement sur l’étroit rocher de Dzaoudzi, accablés par la maladie et le climat, avec en Grande Terre une poignée de colons blancs, pour la plupart sans scrupules, Mayotte étant devenu selon l'expression imagée de Jean Martin : « Le Far West des Réunionnais », de l’autre quelques milliers d’autochtones issus d’origines diverses (Cafres, Antalotes, Malgaches et Arabes pour reprendre les distinctions établies par Alfred Gevrey) que les premiers entouraient, nous l’avons vu, d’un profond mépris. Bien évidemment, il y eut de rares « notables » sur qui le pouvoir colonial s’appuya comme Saïd Omar El Masela dont nous avons dit le rôle qu’il avait activement joué dans la vente de Mayotte à la France. Il était d’origine anjouanaise et, aux yeux des administrateurs, il pouvait faire exception en raison des services qu’il devait rendre et qu’il a rendus, notamment lors de la négociation du traité de cession. C’était le fils du ministre anjouanais Saïd Hussein et le petit-fils du sultan Abdallah Ier. Né vers 18I5, il vécut une partie de sa jeunesse à l’île Maurice où il apprit le français et l’anglais. Il joua un rôle controversé mais déterminant, nous l’avons vu, en 1840 et en 1841, dans la cession onéreuse de l’île de Mayotte à la France et dans les relations avec Anjouan. Il en fut récompensé par une concession en 1861 de 55 hectares à Bandramaji (entre Dzoumogne et Soulou) et par une autre identique en 1867. Saïd Omar El Massela avait très vite compris où se trouvait son intérêt et quel profit il pouvait tirer de sa collaboration avec les Français ainsi que de ses racines anjouanaises et de l’éducation francoanglaise qu’il avait reçue à Maurice. Il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1884 et en 1891 l’administration coloniale l’installera comme sultan d’Anjouan. Il mourra en 1892, après avoir contribué à la consécration de son fils, Saïd Ali, comme sultan de la Grande Comore. Le colonisateur, selon un schéma d’organisation réitéré dans toutes les possessions françaises comme, du reste, dans toutes celles des autres pays d'Europe, s’appuya très tôt, à Mayotte d’abord puis dans l’ensemble des Comores ensuite, sur plusieurs « notables » de même profil que Saïd Omar comme, par exemple, l’interprète Mohamed Bonali Combo (appelé aussi Bonali Marabout) qui abusèrent, sans aucune vergogne, de leurs bonnes relations avec les autorités françaises pour préserver leurs avantages et privilèges. Il ne faut évidemment pas voir chez eux une quelconque francophilie, sinon un opportunisme d’intérêt, leur sympathie pour la France et les administrateurs coloniaux français étant essentiellement de nature alimentaire. Mais peu d’efforts furent déployés par les administrateurs coloniaux pour nouer des liens avec les « populations indigènes », hormis peut-être les
41

initiatives prises par Philibert Bonfils qui parlait couramment arabe et qui, après son séjour à Mayotte du 15 juin 1851 au 28 mai 1853, fut gouverneur de la Guadeloupe. Il résida ultérieurement douze ans en Algérie et devint aide de camp du prince Jérôme Bonaparte. Philibert Bonfils parcourut, dans des conditions matérielles difficiles, tous les villages mahorais ; mais il a tiré de ses visites les observations très amères et les jugements négatifs que nous avons pu précédemment retracer. Le commandant supérieur (de 1864 à 1868 puis de 1869 à 1871), Joseph Colomb, un colonel d’infanterie de la marine, fut aussi le seul à tenter d’approcher la pratique religieuse des ethnies de Mayotte qui était, certes, à dominante islamique mais aussi très fortement imprégnée d’animisme. C’est pourquoi il a pu bénéficier dans l’île d’une exceptionnelle popularité. Pendant vingt années, de 1845 à 1865, tous les titulaires du poste de commandant supérieur ou de commandant selon les époques (le titre de gouverneur n’ayant été créé qu’en 1887), furent des militaires à l’exception du juge Jean Roblin. Le premier fonctionnaire civil, Anne Léodor GervilleRéache, ancien directeur de l’intérieur de la Nouvelle Calédonie, fut nommé à Mayotte, le 3 mars 1885. Il occupa son poste jusqu'au 19 août 1887 et il fut, par la suite, gouverneur de la Guyane de 1889 à 1890. Il était le frère de Gaston Marie Sidoine Gerville-Réache, député de la Guadeloupe de 1881 à 1906. Il fut remplacé par Paul Céloron de Blainville, directeur de l’intérieur des Indes françaises, qui porta, le premier, le titre de gouverneur sans en avoir néanmoins le grade. Il servit à Mayotte de 1887 à 1888. Le premier haut fonctionnaire relevant du statut de gouverneur des colonies fut Clovis Papinaud, ancien sous-préfet de Prades de 1877 à 1883. Il fut nommé une première fois à Mayotte en Mai 1888, après avoir exercé à Nossi-Bé, avec le titre de gouverneur, représentant du protectorat français aux Comores. Il y resta jusqu'en avril 1893, date à laquelle il fut affecté aux établissements français d'Océanie. A l'issue d'un congé de deux ans, il est rappelé à Mayotte en Mars 1899. Il n'y demeura qu'une année, sa santé étant très éprouvée. Il mourut sur le chemin du retour en métropole à l'hôpital de Suez. Ce poste de gouverneur fut supprimé une première fois en 1896 à la suite des recommandations de l’inspecteur des colonies Henri-Eloi Danel pour être rétabli en 1899 à la suite du passage de l’inspecteur Charles Hoareau-Desruisseaux. Mais il disparut à nouveau en 1908 en raison du rattachement de Mayotte et des trois autres îles de l’archipel à la colonie de Madagascar. Le 5 Août 1897, fut nommé à Mayotte comme administrateur supérieur, Louis Mizon, ancien officier de la marine. De 1880 à 1882, il avait étroitement collaboré avec Pierre Savorgnan de Brazza au Congo. Il explora l’Afrique centrale de 1890 à 1893, un long voyage dont il tira une communication dans le bulletin de la société de géographie de 1895 intitulée « Itinéraire de la source de la Bénoué au confluent de la rivière Kaddée et
42

Mombéré. Essai d’une carte des régions voisines de l’itinéraire ». Il se suicida en 1899 dans la résidence de Dzaoudzi alors qu’il venait d’être nommé gouverneur de Djibouti sans que n'aient été clairement élucidés les motifs de cet acte. On sait cependant que deux rapports avaient insisté sur l'état lamentable de la colonie sous son administration : chemins défoncés, ponts arrachés, bâtiments publics en mauvais état. L'île avait été ravagée par le cyclone de 1898 et Louis Mizon avait fait un mauvais usage des crédits accordés pour les réparations par Paris. De surcroît, apparaissait tout aussi grave une affaire dans laquelle l'administrateur supérieur s'était abusivement substitué à la justice. Il avait fait emprisonner, sans instruction judiciaire, quelques « indigènes », pour vol sur la simple dénonciation de la mère de sa concubine malgache dénommée Clémentine. Mais il faut aussi faire état de la profonde dépression dans laquelle se trouvait Mizon qui s'était adonné à la boisson. Il avait, en outre, commis la grave erreur politique de s'opposer brutalement à Léon Humblot, l'homme fort de Grande Comore, soutenu par le gouvernement français. Rappelons que Léon Humblot qui avait été envoyé aux Comores par le Muséum d'histoire naturelle de Paris pour étudier la flore et la faune des îles de l'océan Indien, arrive à Moroni (Grande Comore) en 1883. Il jouera un rôle prépondérant et controversé dans l'histoire de l’archipel. Il signe ainsi avec le sultan de Bambao, Saïd Ali, un contrat léonin qui lui concède des terres exploitables moyennant une modeste redevance de 10% des bénéfices. De surcroît, il se fait nommer comme résident à la Grande Comore en 1889. Il crée une compagnie coloniale qui croît très rapidement se ramifiant dans les quatre îles et constituant un maillage serré d'exploitations agricoles et d'entreprises de production comme de transformation. Il arriva ainsi à contrôler, avec l'accord explicite de l’administration, la totalité de l'économie comorienne. S'opposer à lui était, pour Louis Mizon, très dangereux. Léon Humblot mourut en 1914. La Société Comore Bambao rachètera, en 1938, tout son empire. Une rue du XVe arrondissement de Paris porte le nom de Louis Mizon depuis 1899. Le schéma colonial était donc en place se nourrissant de lui-même au fil des gouvernements avec son lot habituel d’humiliations, de frustrations et d’incompréhensions. Enfoui dans l’inconscient collectif, il est à la source des ambiguïtés inexprimées prévalant encore au sein de la société mahoraise dans ses relations avec la métropole et avec les Français blancs venus dans l’île (les wazungu). Le « syndrome du Rocher », pour reprendre l’expression pertinente qu’utilisait en 1976 l’ancien député de Mayotte Jean-François Hory dont nous parlerons plus loin, peut s’expliquer par la frilosité, nous pouvons dire la lâcheté, avec lesquelles les Blancs se sont repliés sur l’îlot de Dzaoudzi, à l’instar de ce qu’avaient fait, avant eux, les sultans mahorais. Des comportements sont nés et se sont installés dans les esprits. Ils se
43

décèlent encore de nos jours, toujours mal explicités, mais engendrant des réactions souvent irrationnelles. La rencontre de la France avec Mayotte, pour être réussie, aurait dû avoir des acteurs qui fussent à la hauteur des événements. Ce ne fut pas le cas, les administrateurs coloniaux se montrant, à quelques exceptions près, parmi lesquelles nous ne mettrons pas Pierre Passot qui fut médiocre mais Charles Guillain et Joseph Colomb, pusillanimes, fermés à toute compréhension, imbus de leur supposée supériorité de race, méprisants. Ils trouvèrent une complicité certaine auprès des arabo-shiraziens, ces arabes originaires du golfe Persique qui avaient essaimé dans l’océan Indien en emmenant avec eux ceux que l’on appelle à Mayotte les warumwas (esclaves). Alfred Gevrey portait un jugement péjoratif sur ces Arabes : « Répandus dans les quatre Comores où ils exercent une suprématie incontestable sur les Malgaches et les Africains, les Arabes offrent tous les degrés de dégénérescence du sang sémitique depuis le descendant des chiraziens offrant le pur type de la famille sémitique jusqu’au Souahéli de Zanzibar assez voisin du Nègre. A Mayotte, à Anjouan où les Arabes ont de très fréquents rapports avec les Européens, leur caractère est sociable et assez honnête. On pourrait leur reprocher leur rapacité, leur orgueil et le peu de sympathie qu’ils éprouvent pour les Européens ; mais ces défauts sont si habilement dissimulés sous une apparence de bonhomie, d’humilité et de dévouement qu’il faut bien les connaître pour deviner le fond de leur pensée. » Cette mentalité et cette pratique du mépris de la part des Européens à l’égard des « indigènes » qui ne se teintait même pas, dans l’archipel des Comores, d’un paternalisme compassionnel et bon enfant, incita la société mahoraise à se replier peureusement sur sa traditionnelle organisation en castes : les kabailas, la caste supérieure des nobles dont l’origine est swahilie ou plus généralement des métis d’arabes ; les shiraziens et les Mahorais détenteurs de la terre et du pouvoir ; les wangwanas trouvés déjà sur place, paysans certes très pauvres mais libres ; et enfin les warumwas, les esclaves. Cette organisation de type clanique s’est reconduite jusqu’au vingtième siècle. Elle conditionne, sans que cela ne soit clairement reconnu, encore insidieusement le fonctionnement de la vie sociale mahoraise. Elle reste un thème de réflexion rarement évoqué en raison d’une espèce d’autocensure collective et de la crainte d’être accusé de ringardise et d’archaïsme, alors que toutes les revendications officielles se tournent vers toujours plus de modernité et qu’il s’agit principalement d’exiger un rattrapage de la part de la métropole sans qu’on ne se préoccupe vraiment des causes profondes du malaise psychologique et social que l’on sent progressivement imprégner la vie mahoraise. Aussi faut-il se louer du courage lucide de Soihabadine Ibrahim, fonctionnaire de la direction de l’enseignement à Mayotte, élu en
44

2004 sénateur, qui à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans l’île, marqué solennellement le 20 mai 1998, eut la sereine intelligence de le développer : « Il se produit un phénomène intéressant au plan psychologique et psychanalytique : c’est l’intériorisation par les esclaves des valeurs véhiculées par la classe dominante. » Qui pourrait affirmer que cette intériorisation a été totalement exorcisée dans l’actuelle société mahoraise, après plus d’un siècle et demi de présence française ? Ce processus psychologique trouve son origine dans les anciennes structures sociales mahoraises telles que le colonisateur les a trouvées en prenant possession de Mayotte et en s’installant sur le rocher de Dzaoudzi, mais aussi dans la grande indifférence des colons enclins, pour donner une justification à leur insignifiance, à dédaigner une population violemment traumatisée par des décades d’invasions, de razzias, de trafics d’esclaves. Le peuple de Mayotte apparaissait, dans les premiers pas de sa marche avec la France, comme abasourdi, dont les chances d’épanouissement se trouvaient compromises. Or, le colonisateur ne prit aucune initiative, car il n’en avait ni la volonté ni la capacité, pour lever les nombreux obstacles à un développement qui aurait pu être harmonieux. Il ne savait pas quoi faire de l’île de Mayotte et il lui était d’autant plus malaisé de promouvoir une politique ambitieuse de développement que le canal de Suez, opérationnel en 1869, permettait aux navires de commerce d’atteindre les Indes par la voie, plus rapide, de la mer Méditerranée, la route du cap de Bonne Espérance, et donc, a fortiori, celle du canal de Mozambique via le sud de l’Afrique, perdant, ainsi que la position de Mayotte qui avait été considérée en 1841 comme stratégique, de leur importance. Ce désintérêt pour le canal de Mozambique explique aussi que le royaume d’Angleterre ne protesta pas quand la France imposa, après que l’empire allemand eut fait la tentative de prendre pied à Fomboni en Grande Comore, son protectorat à Madagascar en 1885, à Mohéli en 1886, à Anjouan et à la Grande Comore en 1892 et créa, un peu plus tard, la colonie de Mayotte et dépendances administrée à partir de Dzaoudzi. Ce décalage dans le temps, 1841 ou plutôt 1843 pour l’île de Mayotte, 1886 et 1892 pour les autres îles comoriennes, permit aux responsables politiques mahorais farouchement départementalistes et à leurs soutiens parisiens, défenseurs d’une intégration complète et immédiate à la France, d’arguer de ce que Mayotte était en quelque sorte sa « fille aînée » dans le canal de Mozambique. On ajoutera aussi plus tard l’argument selon lequel l’île de Mayotte fut française avant le comté de Nice et le duché de Savoie. Mais nous avons vu les véritables raisons de cette chronologie comorienne. Le rattachement de l’archipel à Madagascar, en 1912, n’apporta rien à cet illusoire privilège de Mayotte première terre française aux Comores. La
45

mécanique coloniale continua à s’y appliquer de la même manière que par le passé avant de laisser la place à un autre système aussi pervers, tout au moins dans sa version comorienne : celui du territoire d’outre-mer en 1946 auquel succéda, en 1961 puis en 1968, celui de l’autonomie qui ne fit, au bout du compte, qu’accentuer les multiples traumatismes déjà imprimés dans la terre mahoraise, celle-ci réduite à une portion congrue dans l’ensemble comorien, ne faisant, en définitive, que changer de maîtres. Jusqu’à un passé récent, les Mahorais n’ont jamais eu la totale maîtrise de leur destin. C’est pourquoi leur histoire peut apparaître comme tragique et la France est coupable de ne pas avoir, pendant plus d’un siècle, voulu répondre à la question qu’elle s’était pourtant posée dès 1851 : « Mais que faire de Mayotte ? »

46

D’UNE SOUMISSION A L’AUTRE : ABOLITION DE L’ESCLAVAGE EN 1846. ENGAGEMENTS DANS LES PLANTATIONS. LE TRAVAIL FORCÉ.

48

Le recensement de la population que le commandant Pierre Passot avait fait effectuer en 1843 constatait la présence de près de 1500 esclaves dans l’île de Mayotte sur 3300 habitants et celui de 1846, 2700 esclaves sur 5300 habitants encore qu’il faille exprimer des réserves sur ces chiffres établis dans des conditions peu rigoureuses. La tradition orale rapporte encore de nos jours le souvenir de ces esclaves travaillant pour les arabo-shiraziens, les premiers occupants de l’île, puis à partir de 1843 pour les colons européens. Cet esclavage n’était donc pas, lorsque la France eut pris possession de l’île, d’origine européenne mais le fait d’une caste de notables arabes issus de la mer Rouge et du golfe Persique ainsi que de propriétaires malgaches. Conditionné par l’idéologie saint-simonienne de l’époque, et en dépit des déceptions rencontrées devant le triste état dans lequel se trouvait l’île, Pierre Passot ne pouvait pas, par idéologie, accepter le maintien d’une aussi importante classe d’êtres humains asservis encore que cet asservissement eût mérité d’être nuancé. En effet, l’esclavage pratiqué à Mayotte avant l’arrivée des Français se trouvait imprégné d’un certain paternalisme qui conférait aux warumwas un statut qui n’était pas, dans la pratique, celui d’esclaves. Ils appartenaient certes à un maître mais ils lui étaient en même temps très attachés par un étrange lien affectif se trouvant dans une situation sans doute précaire mais non pas vraiment humiliante. Après 1841, et jusqu’en 1846, de nombreux esclaves ont été introduits à Mayotte par les colons européens, sous le couvert du statut officiel de « travailleurs libres » avec la complicité de l’administration, pour être employés dans les plantations sucrières de Dzoumogné, Combani et Kawéni. Ils vivaient beaucoup plus durement que les anciens esclaves ressortissant de la tradition et du droit musulman, la plupart d’entre-eux étant inexorablement voués à des travaux agricoles très rudes et considérés comme des bêtes de somme. La traite des esclaves avait, depuis de très nombreuses décades, marqué profondément les relations entre les quatre îles de l’archipel des Comores et Madagascar. Les expéditions meurtrières que Mayotte et Anjouan montèrent l'une contre l'autre durant tout le XVIIIe siècle et une bonne partie du XIXe siècle, celles d'Anjouan contre Mayotte ayant été, eu égard à la proximité, les plus fréquentes et les plus sanglantes, avaient comme motivation, outre les vieilles querelles dynastiques souvent complexes, la volonté de faire des prisonniers pour nourrir un très fructueux trafic d'esclaves. Avec le même acharnement et dans le même but, de 1790 à 1820, deux tribus malgaches, les Betsimisaraka et les Sakalava, ces derniers ayant pris pied à Mayotte conduits pas Diva Mame dès le XVIe siècle, organisèrent des razzias sanglantes sur Mayotte et les trois autres îles capturant, avec des complicités locales organisées, les habitants pour les vendre. Nous savons que c'est à l’occasion de l’une d’elles que l’ancienne capitale de Mayotte, Chingoni, fut totalement saccagée en I790, comme l'avait été Domoni à Anjouan en 1780
49

et comme devait l'être Iconi en Grande Comore en 1805, les femmes de la ville se jetant du haut de la falaise dans l’océan Indien pour se soustraire à l'esclavage, après des combats sanglants qui durèrent plusieurs jours. Il est avéré, comme le précise Mahmoud Ibrahime, un professeur franco-comorien, dans son étude sur les « Les Comores avant la pénétration française », que l’importance de ces conflits entre les quatre îles, et à l'intérieur de chaque île, a été malhonnêtement travestie par des « historiens colonialistes » désireux de mettre en relief la vocation pacifiste de la France. On aurait affublé les îles Comores de l'appellation : « L'archipel des sultans batailleurs » », titre d'un ouvrage d'Urbain Faurec publié en 1942. Et Mahmoud Ibrahime se demande si ces affrontements n'ont pas été moins sanglants que ceux des seigneurs des royaumes européens au Moyen Âge ou pendant les guerres de religion en France. Il est exact que la sérénité ne prévaut pas toujours dans le regard que les historiens, hormis Jean Martin, dans « Comores : quatre îles entre pirates et planteurs », et encore moins les politiques, portent sur l'histoire des Comores. Mais cela n'est-il pas aussi le cas de Mahmoud Ibrahime dans sa préoccupation évidente de pourfendre l’ancien colonisateur français ? L’esclavagisme est donc un phénomène réel à Mayotte avant 1841, mais ses caractéristiques essentielles s’exprimèrent, avec encore plus de rudesse, quand les premières concessions sucrières s’installèrent dans l’île, peu après le traité de cession et l’accaparement progressif des terres. Et elles ne disparurent pas, loin s’en faut, dans les années qui suivirent l’abolition de l’esclavage en 1846. La suppression de l’esclavage avait été décidée par l’Angleterre en 1833 avec une période de transition de cinq ans. Cette mesure faisait suite au Congrès d’Aix-la-Chapelle de 1818 qui en avait condamné le principe reprenant la déclaration du 8 Février 1815 du Congrès de Vienne. En Angleterre, de fortes protestations s’étaient élevées très tôt contre la traite. L’évêque anglican William Warburton (1698-1779) protesta en 1766 et les Quakers lancèrent une vigoureuse et virulente campagne anti-esclavagiste. En 1774, John Wesley, le fondateur de l’église méthodiste, publia ses « Pensées sur l’esclavage » et, la même année, le futur révolutionnaire, JeanPaul Marat publia à Londres et en anglais, « Chains of Slavery », ouvrage qui sera par la suite connu en France, en 1793, sous le titre : « Les chaînes de l’esclavage ». C’est en 1787 qu’un « comité anti-esclavagiste » fut constitué et qu’il obtint, entre autres, l’adhésion de Thomas Clarkson et surtout celle de William Wilberforce (1759-1833), membre du Parlement qui sera lié d’amitié avec Willian Pitt, chancelier de l’échiquier, pendant dix-sept ans. Le 12 mai 1789, William Wilberforce déposa à la Chambre des communes la première de ses nombreuses motions. Elle fut repoussée après un débat houleux au cours duquel il fut déclaré que l’abolition de l’esclavage ferait « de la cité de Londres le lieu de la banqueroute et de la ruine ». Le 16 mars
50

1792, le roi du Danemark, Christian VII, prit un décret interdisant aux sujets danois de se livrer à la traite des « nègres » à partir du 1er janvier 1803. La même année, après un très beau discours de William Pitt, la Chambre des communes vota une résolution prévoyant l’abolition de la traite par étapes. Tous ces efforts ne trouvèrent cependant leur concrétisation qu’en 1833 avec l’abolition non seulement de la traite des Noirs mais aussi de l’esclavage. Il faut expliquer cette ardeur anglaise dans l’abolition de l’esclavage non seulement par de nobles motivations, d’ordre religieux, mais aussi et surtout par des considérations économiques. La guerre de l’indépendance, terminée en 1782 avec l’aide apportée par le roi de France aux Américains, avait dépossédé les Anglais de leurs colonies du « Nouveau Monde », devenues les « États-Unis », mais ils s’étaient rendus maîtres de l’Inde et ils possédaient le contrôle quasi absolu des mers. En conséquence, le besoin d’esclaves était pour eux moins pressant que pour les autres nations européennes qui ne pouvaient exploiter leurs propres colonies sans le secours de la maind’œuvre africaine, alors que les pays d’Extrême-Orient, placés sous la domination anglaise et disposant de populations très denses, cultivaient sans peine leurs terres fertiles. Dès le Congrès de Vienne, les Anglais qui furent les plus actifs pour faire retenir le principe de la suppression de la traite et de l'esclavage avaient été soupçonnés par les autres pays concernés dont la France, l'Espagne et le Portugal, elles aussi puissances colonisatrices, de motivations hypocrites. L'Angleterre, prétendaient-ils, désirait écouler rapidement les stocks énormes de denrées coloniales qu'elle avait dû accumuler pendant toute la période où Napoléon avait interdit les importations anglaises sur le continent. Par l'abolition de la traite des Noirs, elle espérait donc réduire la production coloniale de ses rivaux et répandre ainsi sur le marché européen, avide de ces denrées, tous ses produits gardés en réserve. Aussi cette suppression du trafic négrier qui fournissait régulièrement en esclaves les colonies des autres nations européennes gêna-t-elle modérément les Anglais pour leurs propres établissements mais elle servit aussi indirectement leurs intérêts en diminuant la production de leurs concurrents. Elle devait en même temps, selon eux, conduire à l’affaiblissement de la marine marchande française trop puissante à leur gré et que la traite enrichissait. L’incontestable antériorité anglaise dans l’abolition de l’esclavage n’a donc pas pour fondement unique des considérations morales et humanitaires. En outre, la Grande-Bretagne n’a pas le monopole de la lutte idéologique et politique contre la traite des Noirs. En France, dans un ouvrage de dix volumes, « L’histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes », d’un ecclésiastique, l’abbé Guillaume Thomas Raynal (1713-1796), jésuite aveyronnais qui travailla avec les philosophes encyclopédistes, fustige cet « ignoble » commerce en
51

affirmant : « Brisons les chaînes de tant de victimes de notre cupidité, dussions-nous renoncer à un commerce qui n’a que l’injustice pour base et que le luxe pour objet. » « L’histoire des deux Indes » fut mise à l’index, dès sa parution en 1770, mais elle connut, ultérieurement, un immense succès puisqu’elle fut rééditée cinquante fois et traduite dans de nombreuses langues. Toussaint Louverture (1743-1803), à Saint Domingue, en avait fait, dit-on, son principal livre de chevet et le premier conventionnel noir, né à Gorée (Sénégal), Jean-Baptiste Belley, député de Saint Domingue à la Convention nationale du 24 septembre 1793 au 26 octobre 1795 puis au Conseil des Cinq-Cents, se fit peindre par Girodet accoudé à son buste. L’abbé Raynal fut directeur du Mercure de France pendant cinq ans et l’ami de Thomas Jefferson comme celui de Benjamin Franklin. Il se répandit en invectives contre les esclavagistes : « A qui, barbares, ferez vous croire qu’un homme peut être la propriété d’un souverain, un fils la propriété d’un père, une femme la propriété d’un mari, un domestique la propriété d’un maître, un nègre la propriété d’un colon ? » Avant de mourir à l’âge de quatre-vingt trois ans, en 1796, l’abbé Raynal aura eu le temps de voir un autre ecclésiastique, l’abbé Grégoire (1750-1831), obtenir à son tour l’abolition de la prime royale aux négriers. La traite des Noirs fut totalement interdite sous la Convention par une délibération datée du 16 pluviôse an II (4 février 1794) dans un grand élan d’enthousiasme démocratique, sur la proposition de Jean-François Delacroix (1753-1794), dit, plus prosaïquement Lacroix, alors député à l'Assemblée législative et conventionnel montagnard mais qui fut exécuté peu de temps après, accusé de s’être indûment enrichi lors d'une mission effectuée en Belgique. La Convention nationale décrète solennellement que « tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution ». Cette décision provoqua immédiatement, dans la colonie française de l’île de Saint-Domingue, de mortelles émeutes : quatre cent cinquante mille Noirs se ruèrent sur les trente mille Blancs qui étaient auparavant leurs maîtres absolus, pour presque tous les exterminer. La traite fut de nouveau autorisée par Bonaparte en 1802 sous une forme abrupte : « Le Consulat proclame dans les colonies le retour aux lois et règlements en vigueur avant 1789 en ce qui concerne les conditions des personnes. » Néanmoins, l'une des premières mesures qu'il prit aux Tuileries, après son retour de l'île d'Elbe, le 1er mars 1815, fut de décréter l'abolition de la traite des Noirs dans les colonies françaises. Quand Louis XVIII retrouva son trône, au lendemain de la défaite de Waterloo du 18 juin 1815, il fut contraint de donner corps à cette promesse mais en se réservant prudemment le droit de poursuivre la traite pendant cinq années encore. L’Autriche, la Prusse, la Russie et la Suède se rallièrent sans hésitations aux propositions
52

abolitionnistes de la Grande Bretagne avec d’autant plus d’empressement qu’elles n’avaient pas de colonies. Bien qu’il eût poursuivi activement la traite, le Portugal avait consenti, dès le 19 Février 1810, à limiter la sortie des « indigènes » de ses possessions africaines. Avant l’expiration du délai de cinq ans, la France interdit définitivement la traite le 15 avril 1818 mais le besoin d’esclaves se faisant toujours pressant, l’esclavage resta cependant autorisé. Il suscita alors une « traite interlope » qui se prolongea jusqu’aux dernières années du XIXe siècle (1865) et même au tout début du XXe siècle. La Monarchie de Juillet, le 4 Mars 1831, accentua la répression de la traite en décidant de sévères peines de réclusion et de travaux forcés pour ceux qui s’y livreraient, la transgression de la loi étant dorénavant considérée non plus comme un délit mais comme un crime. C’est le gouvernement provisoire issu de la Révolution qui, le 27 avril 1848, prend enfin, à l’instigation de Victor Schoelcher, un décret abolissant définitivement l'esclavage « considérant que l'esclavage est un attentat contre la dignité humaine, qu'en détruisant le libre arbitre de l’homme il supprime le principe naturel du droit et du devoir, qu’il est une violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Egalité, Fraternité » et considérant « que si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l'abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres ». Le décret prévoit que « les colonies, purifiées de la servitude et les possessions de l'Inde, seront représentées à l'Assemblée nationale ». A Mayotte, un vague sentiment de cette romantique philanthropie saintsimonienne, déjà évoquée, mais surtout un pragmatique calcul économique et politique, explique l'abolition décidée deux ans avant le décret de 1848. Le développement des activités sucrières exigeant une main-d'oeuvre toujours plus importante, le risque était grand de voir se mettre en place un trafic de travailleurs en provenance d'Afrique ou des autres îles de l’océan Indien pour répondre à ce besoin. Les colons avaient suggéré, et tout particulierement la société des Comores, que l'esclavage soit aboli pour que les hommes dits « libérés » puissent être repris dans les concessions auxquelles ils seraient liés sous la forme d'un contrat draconien. Une ordonnance est prise par Louis-Philippe le 9 décembre 1846, publiée en 1847 au bulletin des lois et promulguée à Mayotte le 1er juillet 1847 par le commandant Pierre Passot, soit sept mois après sa signature par le roi. L'ordonnance royale constatait, dans l'un de ses attendus, qu'il y avait à Mayotte 2733 individus des deux sexes en état de servitude. Le considérant de cette ordonnance est significatif de l'esprit dans lequel elle a été prise. Il dit que « l'extinction de l'esclavage à Mayotte est une des premières conséquences qui résultent de l'occupation de cette île » et que « le régime immédiat du travail libre aura pour effet de rendre plus facile l'introduction d'autres travailleurs libres et volontairement engagés ». Un arrêté de Pierre Passot, le 9 juillet 1847, permet l'application
53

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.