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Manuel de socialismes par gros temps

De
208 pages
L'auteur, professeur d'anthropologie, et socialiste de conviction revisite le « socialisme » (d'où le “s” final du titre), de manière historique et critique. Le livre est écrit de manière non académique, sans aucune note de bas de page ; il est donc d'une lecture simple et s'adresse à tout « honnête homme », quelles que soient par ailleurs ses opinions politiques. Un CD, comportant toutes les sources et références, sera fourni gracieusement (bon de commande à la fin de l'ouvrage) à tout lecteur qui voudrait en savoir plus.
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Manuel de socialismes
par gros temps

À Louis et Laura
dans l'espoir des jours heureux

ur eaSni4 8-de-la-Bte-Croix7 ei4005oterrennISBN 978-2-36085-014-3

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par gros temps

Sommaire

chapitre 1
xx
e
siècle
....................................................................................................................................................................................
10
Grande Guerre
Révolution bolchévique
Réformisme
Argumentaires
Hayek
Grande crise
Keynes
Nuremberg et Tokyo
Mont-Pèlerin
Rapport Khrouchtchev
Décoloniation
Mai 68
Reconquête
Globalisation (1)

chapitre 2
Néolibéralisme
..................................................................................................................................................................
34
Individu (1)
Valeurs (1)
État providence
Nouvelle gestion publique
Réforme(s)
Gouvernance (1)
Règle de droit
Libre entreprise
Propriété privée
Marché (1)
Dérégulation
Globalisation (2)
Valeur actionnariale
Droits humains
Novlangue
Variations
National-libéralisme
Civilisation

chapitre 3
Capitalisme
...........................................................................................................................................................................
58
Accumulation
Prédation
Interaction
Valeur (2)
Marché (2)
Finance
Spéculation
Rémunérations
Crises
Pauvreté
Globalisation (3)
Morale
chapitre 4
Échec
...........................................................................................................................................................................................
85
Humain
Sciences humaines
Individualisation
Socialité
Liberté/égalité
Travail
Gouvernance (2)
Argent
Dérégulation
Limites
chapitre 5
Politique
................................................................................................................................................................................
118
Le politique
Pouvoir
Histoire
Partis
Politicien/ennes
Populisme
Institutions
« Com »
Démocratie
Élections
Gouvernement

chapitre 6
Adversaires
.......................................................................................................................................................................
148
Traditions
Libéraux
Populistes
Ultras
Bourgeoisie
Hégémonie
Oligarchie

chapitre 7
Socialismes
.........................................................................................................................................................................
168
Social
Classes
Collectif
Marx
Jaurès
Liberté
Gauches
Recompositions
Lutte des classes
Citoyenneté
Objectifs
Moyens

8


manuel de socialismes par gros temps
Avertissement : un manuel

Ce livre est un manuel. Il condense les connaissances que quiconque
veut comprendre pourrait souhaiter acquérir. Il propose un panorama des
circonstances qui ont conduit lEurope et le monde au moment historique
néolibéral que nous traversons. Il se veut didactique. Il sefforce de donner
des analyses et des explications de manière aussi claire et lisible que possible.
Il trace le contour des forces politiques qui ont dessiné lhistoire des deux
derniers siècles. Il ne sadresse pas à un parti en particulier. Les gauches sont
plurielles. Cette pluralité elle-même demande à être expliquée.
Les leaders et les analystes de gauche ont publié de nombreux ouvrages.
Pour tout militant qui aurait le souci de se construire une culture politique,
leur lecture est indispensable. Aucun dentre eux cependant na pour objectif
de fournir une vision densemble, un panorama raisonné à visée didactique. À
linverse, alors que la plupart des livres proposent des points de vue originaux
et des idées neuves, rien de ce qui se trouve dans le présent manuel ne prétend
à loriginalité. Tout a déjà été dit et écrit ailleurs. Ce manuel se contente de
mettre les choses en ordre et den faire la synthèse. Il est redevable de son
contenu à des dizaines, voire des centaines dauteurs créatifs et originaux.
Afin de faciliter la lecture, le texte ne comporte aucune référence biblio-
graphique ni aucune note de bas de page. Il évite toute érudition. Par contre,
lhonnêteté intellectuelle exige que les sources qui en ont permis la rédaction
soient accessibles. Celles-ci sont téléchargeables sur le site www.teraedre.fr.

« Les nuées samoncellent et cest la lumière quon chicane. »
Jean Jaurès

Gros temps sur les socialismes. Au pluriel. Le vent néolibéral souffle en
tempête. Les crises déferlent en vagues successives. Les orages financiers se
multiplient. Les équipages sont démoralisés. Certains vont senrôler ailleurs.
Il est urgent de faire le point, de refondre les navires et de régler les compas.
Abandonnons la métaphore. En ce début de
xxi
e
siècle, les politiques
néolibérales ont plongé la France et lEurope dans une crise profonde.
Celle-ci nest pas seulement économique et financière. Cest une crise
sociale et politique. Elle a porté des coups à léquité, à la morale, au sens,
à la démocratie. Les gouvernants, qui commencent à douter de la recette
néolibérale sans vouloir ni pouvoir remettre en cause leur imposture, peinent
à entrevoir une alternative. Cest bien des socialismes quon peut attendre la
seule lumière salvatrice.

9

La tradition socialiste  dans toute sa diversité : communiste, anarchiste,
révolutionnaire, social-démocrate, libérale  sest constituée en interrogeant
lhistoire et lactualité afin démanciper ceux qui faisaient les frais des rap-
ports de pouvoir favorables aux riches et aux puissants, et de proposer des
alternatives. Ce manuel, destiné aux militants des partis de gauche, se pro-
pose de sinscrire dans cette tradition en développant une analyse point par
point de la situation au début du
xxi
e
siècle, en présentant les questions qui
se posent à la réflexion et à laction, et en donnant des clés de lecture de
laction politique.

xx1

e
siècle

Par quel concours de circonstances le néolibéralisme a-t-il pu simposer
de manière aussi hégémonique et soudaine à partir de 1980 ? En France,
il existait des alternatives, comme le programme du Conseil national de la
Résistance, relayé par celui de lUnion de la Gauche qui parvint au pouvoir
en 1981. Mais, à terme, ces alternatives furent impuissantes à endiguer le
raz de marée. Pourquoi donc ? Il faut faire linventaire des événements, des
analyses théoriques, et des relais de pouvoir qui ont préparé larrivée aux
affaires de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher en 1980, inaugurant ainsi
lère néolibérale à léchelle du monde, y compris en Europe continentale.
Grande Guerre

Les quatre années de combat reconfigurent lEurope et le monde.
Militairement écrasées par les Alliés en 1918, ruinées par la guerre, ayant
perdu 1,7 millions dhommes à qui il faut ajouter environ 3 millions de
mutilés de guerre, lAllemagne et lAutriche furent soumises aux conditions
draconiennes du traité de Versailles qui imposa leur désarmement, des
cessions territoriales à la France, la Belgique et la Pologne, des réparations
financières au titre des dommages de guerre, la cession des mines de charbon
de la Sarre à la France, labandon de toutes leurs possessions et colonies, le
démembrement de lEmpire austro-hongrois. Ces conditions humiliantes,
présentées comme une punition à lencontre des fauteurs de guerre (ce qui,
bien évidemment, fait débat), révoltèrent à juste titre les Allemands et les

vingtième siècle11

Autrichiens. Le gouvernement social-démocrate allemand issu de la défaite
prit ses fonctions sous de mauvais auspices, ayant réprimé très durement
la révolte des travailleurs spartakistes et sétant ainsi privé du soutien de la
classe ouvrière. À partir de 1923, la République de Weimar neut plus les
moyens de faire face à ses obligations quen créant de la monnaie, entraînant
une hyperinflation inimaginable (une sacoche de billets de banque pour
acheter un pain) qui ne fut atténuée quavec laide financière américaine.
De 1926 à 1929, les Allemands commencèrent à sortir de la misère et de
lisolement pour y être vite replongés par la crise de 1929 qui mit six millions
de personnes au chômage dès 1932, ralliant presque tous les Allemands au
national-socialisme et ouvrant les portes de la Chancellerie à Adolf Hitler le
30 janvier 1933. Aux yeux de ses partisans, Hitler portait lespoir deffacer
lhumiliation et les punitions infligées par les traités de Versailles et de
Saint-Germain. La suite entame un nouveau chapitre de lhistoire des droits
humains et des libertés politiques. Revenons en arrière.

Révolution bolchévique

1917. Sur fond de guerre, de révoltes ouvrières et de montée en puissance des
mouvements socialistes dans les pays industrialisés à la fin du
xix
e
siècle, la
révolution bolchévique a eu pour objectif détablir la dictature du prolétariat
en Russie. Aux yeux de Lénine et de ses compagnons, cétait le seul moyen,
dans la Russie transformée en bastion du socialisme assiégé par les pays
capitalistes, dassurer lappropriation collective des moyens de production
et de progresser vers un régime communiste assurant une mutualisation
égalitaire des risques et des bénéfices de la civilisation industrielle pour tous
les citoyens. Le but ultime quil sagissait datteindre faisait la part belle
à la liberté puisquil sagissait de libérer le prolétariat de ses chaînes, de
parvenir à une société dabondance pour tous, et, à terme, dabolir lÉtat
qui était perçu par Marx comme un instrument de violence guerrière et
dasservissement aux mains de la bourgeoisie, devenu inutile dans une société
sans classes. Mais les Bolchéviques ne pensaient pas que ce fût possible sans
une révolution également violente contre les forces doppression et sans une
période transitoire de mise en veilleuse des libertés.
La dictature du prolétariat dont il était question nétait pas une métaphore.
Dès 1917, lorsque les tensions accumulées par la Grande Guerre déclen-
chèrent le processus révolutionnaire, les moyens les plus radicaux furent
mis en uvre pour abolir la propriété privée des moyens de production dans
lindustrie, lagriculture, les transports, les infrastructures, les mines, et pour
venir à bout des opposants.
Le goulag (acronyme russe de la « Direction principale des camps » de
travail) sorganise dès 1918. Au fil des ans, les camps se remplissent, de

12

manuel de socialismes par gros temps
1918 à 1921, lors de la guerre civile, avec les opposants de toutes sortes
(Russes blancs, Mencheviks, rivaux politiques) ; de 1930 à 1932, lors de
la dékoulakisation, avec des propriétaires terriens rebelles à la collectivi-
sation ; de 1936 à 1938, avec les victimes des purges staliniennes ; de 1941
à 1945, pendant la guerre, avec des leaders des nationalités soupçonnées
de sympathies allemandes, des prisonniers de guerre, des militaires russes
dont le seul tort était davoir côtoyé des Occidentaux à la faveur de la vic -
toire contre le nazisme, des victimes de purges. Le goulag atteint son apogée
vers 1950, avec environ 2 500 000 détenus. La mortalité dans les camps est
importante. Par ailleurs, la violence révolutionnaire provoque des famines et
désorganise la production. Le nombre des décès de 1917 à 1950 se chiffre en
dizaines de millions. Cela dit, le goulag ne saurait être assimilé au système
concentrationnaire nazi. Lidéologie, les objectifs et les moyens ne sont pas
les mêmes dans les deux cas.
Tant que le socialisme révolutionnaire restait une doctrine sans applica-
tion pratique, il ne menaçait pas directement la pensée et les programmes
libéraux en Europe. En 1917, par contre, le rapport de force entre révo-
lutionnaires et libéraux se trouve radicalement modifié. Ces derniers sen
inquiètent. Ils constatent que les libertés sont foulées au pied en Union
soviétique. Ils sont sans illusion sur le sort qui serait réservé à tout peuple
qui suivrait le même chemin. Ils voient que, en dépit de ses excès, le pro-
gramme communiste exerce une forte séduction auprès des classes ouvrières
et de nombreux intellectuels européens. Les partis communistes occidentaux
sont perçus comme des ennemis de lintérieur. Les libéraux se persuadent de
lurgence dune réflexion et dune action inspirées par le libéralisme, et ne
relâchent leurs efforts à aucun moment.

Réformisme

Lune des nombreuses victimes de la première guerre mondiale fut la
2
e
Internationale socialiste fondée au congrès de Paris en 1889, notamment à
linitiative de Friedrich Engels, lami, collaborateur et sponsor de Karl Marx.
La 2
e
Internationale rassemblait les partis socialistes et sociaux-démocrates
européens. Lun de ses principes de base était que la lutte des classes primait
sur les rivalités nationales et que les prolétaires de tous les pays devaient
sunir contre les classes bourgeoises. Or, au début de la Grande Guerre, en
dépit des efforts de personnalités comme Jean Jaurès, la plupart des leaders
socialistes saligna sur des positions nationalistes. Les ouvriers et paysans
des nations belligérantes partirent au front les uns contre les autres. La
2
e
Internationale ne survécut pas à ce désaveu massif.
La 2
e
Internationale avait clairement fait le choix de linternationalisme
prolétarien. Par contre, elle navait pas tranché entre réformisme pacifique

ivgnitmè eiscèle13

ou révolution violente. Après sa disparition, la place était libre pour un
renouvellement des choix entre nationalisme ou internationalisme ; entre
réformisme démocratique ou révolution violente.
La 3
e
Internationale (ou Komintern) fut alors fondée par Lénine, en mars
1919, à Moscou. Elle fit clairement le choix de linternationalisme et de la
révolution violente dans leurs versions marxiste et communiste. Elle regroupa
lensemble des partis communistes qui sétaient distanciés de la 2
e
Interna-
tionale et des partis socialistes. Les sociaux-démocrates et les socialistes
réformistes étaient sommés de prendre position sur les deux choix à faire.
Linternationalisme, malgré léchec entériné par la Grande Guerre, faisait
lunanimité. Par contre, la défense des libertés et dun mode de gouverne-
ment démocratique faisant leur place aux adversaires politiques, notamment
bourgeois, gardait la faveur de nombreux socialistes qui voyaient dans la
violence révolutionnaire un remède pire que le mal.
Ainsi sexplique la scission du socialisme français au congrès de Tours
en 1920, entre le Parti communiste français (
pcf
), favorable à la révolution
et aligné sur Moscou dune part, et la Section française de lInternationale
ouvrière (
sfio
, fondée en 1905), qui fit le choix du réformisme, dautre part.
Depuis la Déclaration dIndépendance des treize colonies dAmérique
qui fonda les États-Unis le 4 juillet 1776, et la Déclaration des Droits de
lHomme et du Citoyen de 1789 en France, les revendications de liberté
et dégalité étaient progressistes et de gauche. Tous les hommes naissent
« libres et égaux en droit » proclame-t-on en 1789. Les mots de liberté,
égalité, et droits furent inscrits en lettres de sang sur tous les programmes
émancipateurs du
xix
e
siècle : ceux de la lutte contre la domination coloniale
anglaise en Amérique, contre la monarchie, laristocratie, lÉglise et leurs
privilèges, contre lesclavage et la traite, contre les entraves réglementaires
et fiscales à la liberté dentreprendre et de commercer partout dans le monde.
Les Russes réussissaient là où les ouvriers de Chicago avaient échoué.
Ils faisaient une révolution qui se disait progressiste. Les bourgeois libéraux
(traditionnellement de gauche) se trouvaient doublés sur leur gauche au nom
de lémancipation des opprimés, de légalité et de la justice. Cest à partir
de 1917 que lidéologie libérale bourgeoise a commencé à migrer vers la
droite. Dès avant la révolution bolchévique, Jean Jaurès avait flairé le piège.
Il avait pris clairement position pour les libertés dans ses controverses avec
le socialiste Jules Guesde, en particulier à loccasion de laffaire Dreyfus,
afin de ne pas abandonner la défense des libertés à la bourgeoisie.
Alfred Dreyfus, capitaine dactive dans larmée française, dorigine juive,
est accusé de haute trahison sur la base dun faux en écriture. Il est jugé et
condamné en 1894. La France se divise autour de cette affaire. Jean Jaurès,
au point de départ, est convaincu de la culpabilité de lofficier juif. Mais
larticle intitulé « Jaccuse », dÉmile Zola, le retourne. Il fulmine : le procès

14

manuel de socialismes par gros temps
de Dreyfus est liberticide. Il tue la démocratie, le droit et les libertés. Jules
Guesde refuse de prendre parti pour Dreyfus. Certes, le procès de Dreyfus
est un déni de justice, pense-t-il. Mais Guesde ne voit pas pourquoi il se
battrait pour un officier bourgeois condamné par une justice bourgeoise. La
seule lutte qui compte à ses yeux est la lutte des classes. Contre Guesde,
Jaurès fait valoir que si lon veut libérer le prolétariat de ses chaînes, tout
combat pour les libertés fait avancer la cause.
En optant pour le réformisme en 1920, la
sfio
entendait rester fidèle
aux combats pour les libertés. Mais concilier socialisme et combat pour
les l ibertés allait savérer de plus en plus difficile. La suite devait démon-
trer que les gauches, hypothéquées par loption soviétique, laissèrent aux
classes dominantes la défense des libertés, abandonnant ainsi aux mains de
la bourgeoisie une arme idéologique et juridique dune efficacité redoutable,
dont celle-ci devait faire grand usage à son propre profit. À partir de 1920,
des mouvements politiques conservateurs se sont de plus en plus souvent
et explicitement réclamés de la liberté, faisant l'amalgame entre toutes les
formes de socialismes, accusées dêtre liberticides. Cest ce glissement quil
faut expliquer.

Argumentaires

La révolution soviétique procède à une attaque frontale contre léconomie
de marché. Pourquoi ? Parce que Karl Marx, dont elle se réclame, estimait
que léchange marchand cache efficacement les rapports dexploitation entre
capitalistes et ouvriers. Lorsque jachète des chaussures de jogging pour une
somme de 50 , jacquière une marchandise anonyme au moyen de billets de
banque interchangeables et anonymes. Cette transaction ne me permet pas
de voir de mes propres yeux lusine Sri-Lankaise dans laquelle des femmes
payées moins dun euro par jour produisent cet article en enrichissant un
magnat de la chaussure. Pour Marx, le marché est un théâtre dombres. Il fait
illusion. Toute révolution prolétarienne doit abolir léconomie de marché
pour lui substituer une organisation de la production et de la distribution par
et pour les ouvriers eux-mêmes. Ce programme prend en Union soviétique la
forme dune
économie dirigée
dont la coordination est assurée par lÉtat. La
révolution russe sattaquait donc de front à deux dimensions fondamentales
des libertés : les libertés économiques dentreprendre et de commercer ;
les libertés politiques du citoyen. Elle sattaquait à ces libertés au nom de
la justice et dune libération totale du prolétariat projetée dans un avenir
imprévisible. Cela fit débat.
Les syndicats et les mouvements ouvriers ont fourni les axes et les forces
vives des mouvements socialistes. Ouvriers, intellectuels et partis politiques
ont contribué à formuler arguments et contre-arguments. Adam Smith, Karl

vingtième siècle15

Marx, Jean Jaurès, Rosa Luxembourg, Lénine étaient des débatteurs. Ils ont
produit des textes, des livres, des pamphlets, des articles de journaux, des
discours. Ils ont construit des récits. Ils ont esquissé des futurs possibles.
Ils ont pris des décisions. Ils ont gouverné. Ils ont formulé des arguments
pour critiquer certaines analyses, en proposer dautres, et tracer des orien -
tations politiques. Ils ont été lus et écoutés par des millions de personnes.
Les arguments échangés par Jean Jaurès et Jules Guesde pour ou contre un
soutien à la cause du capitaine Dreyfus sont un exemple du rôle joué par
ces débats didées. Les controverses sur les libertés allaient devenir un des
débats majeurs investis par les leaders du
xx
e
siècle.
La ville de Vienne, ancienne capitale de lEmpire austro-hongrois
démembré en 1918-1920 par les traités de paix, restait néanmoins lune des
capitales intellectuelles les plus actives du monde. Sigmund Freud, Joseph
Schumpeter, Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Ludwig Wittgenstein,
étaient viennois.
Tous ces intellectuels pensaient que les Bolchéviques fai
-
saient fausse route et que leur révolution serait pire que le mal quelle pré -
tendait redresser. Mais certains de ces intellectuels (philosophes, mathéma-
ticiens, économistes, médecins), qui formèrent un groupe nommé le Cercle
de Vienne, restaient plutôt favorables à un socialisme réformiste et non
marxiste.
Dautres, au contraire, se positionnèrent contre toute forme de socialisme.
Ce fut le cas de Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et de son ami Karl
Popper. Friedrich Hayek finit par devenir lun des porte-parole les plus en
vue du libéralisme antisocialiste. Ses réflexions le conduisirent à publier en
1944 un livre intitulé
La Route de la servitude,
dédié « aux socialistes de
tous les partis », qui connut un succès mondial.

Hayek

Friedrich Hayek (1899-1992) est lun des intellectuels viennois qui ont saisi
à bras le corps la question des libertés au
xx
e
siècle. Il est loin dêtre le
seul. Mais les politiciens comme Margaret Thatcher et Mitt Romney, qui se
réclament de lui, sont si nombreux quil mérite dêtre présenté.
Hayek sest penché, avec des scientifiques et des philosophes des sciences
comme Karl Popper, sur les modalités de la connaissance. Il en conclut que
la rationalité rencontre assez vite ses limites car elle se heurte à limmense
complexité des faits. Lêtre humain est doté de volonté et, de ce fait, son
comportement est en grande partie imprévisible. Sil était prévisible, cela
voudrait dire quil nest pas vraiment doté de libre arbitre. Les positions
philosophiques de Hayek sur la nature humaine (son anthropologie) le
conduisirent à penser que la science économique nétait que très partiel -
lement scientifique, car son objet est entaché dincertitude et marqué par

16

manuel de socialismes par gros temps

lignorance où se trouve lanalyste des milliards dactions qui échappent à
la saisie. Les statistiques économiques, pense-t-il, sont utiles pour construire
les agrégats. Mais la mathématisation de modèles économiques nest, à
ses yeux, rien dautre quune magie qui ne sert aux soi-disant experts quà
envoûter les politiciens ignorants des mathématiques.
Hayek est davis que les limites de la connaissance sont telles que la pro -
duction dun ordre social et économique selon un plan pré-établi et volonta-
riste conforme à un projet rationaliste ne peut quêtre voué à léchec. Pour -
quoi Hayek insiste-t-il autant sur les limites de la connaissance ? Ladver-
saire qui est visé, cest le modèle soviétique, et, en amont de celui-ci, tous
les modèles rationalistes de lorganisation sociale et de léconomie conçus
a priori. Il est invraisemblable, pense-t-il, que léconomie dirigée sur le
modèle soviétique puisse sajuster aux complexités de la consommation,
de la distribution et de la production pour des dizaines de millions de per-
sonnes. Ces modèles exigent quun organisme central de planification soit
capable de modéliser les milliards de données statistiques, et de prévoir effi-
cacement les comportements à venir des citoyens. Ils méritent, pense Hayek,
une critique serrée. Sur ce point, lavenir lui donnera partiellement raison.
On notera au passage que la critique de Hayek se retourne également
contre les néolibéraux de la fin du
xx
e
siècle, qui ont fait une confiance
excessive aux sciences économiques et ont cru pouvoir éliminer les crises
et les risques systémiques grâce à des modèles mathématiques de plus en
plus complexes. Ils ont, de ce fait, considérablement manqué de prudence,
notamment en matière financière, révélant ainsi le rôle de rideau de fumée
joué par les modèles mathématiques, masquant des positions idéologiques
ou simplement cupides. Les théories de Hayek sont de nature à inciter ceux
des économistes qui en manquent à plus de modestie.
Alors, que faire ? Il faut faire confiance aux vertus de lexpérience et à la
liberté
des individus
, pense Hayek. Par là, il exclut la compétence des organi-
sations, des partis et mouvements ouvriers, bref, de tous les
collectifs
que des
leaders peuvent égarer ou manipuler. Seule la liberté individuelle est fiable. Si
on leur laisse la possibilité dagir, les individus procéderont à des milliards de
transactions et dajustements qui finiront par produire un ordre. Cet ordre ne
sera pas un ordre planifié, conçu a priori et dicté par des collectifs. Ce sera un
ordre spontané
, retouché en permanence sur la durée. En ce sens, il fera des
insatisfaits, mais ce sera le moins mauvais qui se puisse concevoir. La
liberté
de lindividu
se trouve donc au cur des théories de Hayek. Pour lui, la liberté
est « cette condition humaine particulière où la coercition de certains par
dautres se trouve réduite au minimum possible dans une société ». La liberté
va de pair avec la propriété privée, les droits qui lui sont associés, le respect de
la loi et des institutions mises en place par les générations passées, qui sont des
garde-fous contre la coercition. Hayek pense ainsi faire droit à la revendication

ivgnitmè eisècle17

fondamentale des libéraux, mais aussi de tous les socialistes, à savoir de ren-
verser les contraintes insupportables qui pèsent sur les travailleurs.
Il serait erroné de croire que Hayek ait été le seul théoricien du libé-
ralisme, ou quil ait fait lunanimité dans son camp. Il faisait partie dun
vaste courant de pensée. De nombreux chercheurs ont contribué aux débats
contradictoires qui ont construit les principales orientations néolibérales.
Signalons, à titre dexemple, la contribution de Milton Friedman (1912-
2006), professeur déconomie à lUniversité de Chicago, qui joua un rôle
important dans la formation de nombreux
Chicago boys
recrutés comme
cadres dans les établissements financiers et les banques centrales à partir des
années 1970. Ses recherches conduites dans le cadre du National Bureau of
Economic Research le convainquirent de la nécessité dajuster étroitement
la masse monétaire en circulation à la demande de monnaie et de réduire
linflation au strict minimum. Dans la mesure où de nombreux États avaient
fait de linflation et de la masse monétaire un outil de politique économique,
il convenait, pensait Friedman, de
mettre lÉtat hors jeu
et de confier la
politique monétaire à des banques centrales totalement indépendantes du
pouvoir politique. Cette doctrine est connue sous le nom de
monétarism
e.
Elle fut mise en uvre par Paul Volker à la tête de la Réserve fédérale amé-
ricaine à partir de 1979, avec quelques ajustements successifs, et par Alan
Greenspan à sa suite. On rencontre ici le thème néolibéral du désengagement
de lÉtat de la sphère économique.
Dans le domaine de la sociologie, Paul Friedman (1901-1976  à ne pas
confondre avec Milton) devait également jouer un rôle important. Né à
Vienne, marxiste, et proche du Cercle de Vienne au point de départ, il obtint
un doctorat de mathématiques. Ses origines juives le forcèrent à se réfugier
aux États-Unis en 1933. Il se consacra à létude de linfluence des médias
sur lopinion publique. Il éprouva rapidement la nécessité de mettre au point
une méthode rigoureuse pour létude et la modélisation des faits sociaux.
Il tenta de décrocher cette méthode de tout présupposé philosophique et
idéologique sur la nature des sociétés humaines. Pour cela, il se focalisa
sur lindividu comme « atome logique de lanalyse » et sur les « effets de
composition » résultant de lagrégat des actions individuelles. Sa méthode,
connue sous le nom dindividualisme méthodologique, est en consonance
avec les options du libéralisme dans la mesure où elle fait largement abs-
traction de lanalyse institutionnelle des collectifs. Il fit école et renforça
de
facto
les thématiques et les méthodes de recherche qui placent lindividu au
centre de toutes les préoccupations. Contre Friedman, en effet, on peut faire
valoir que le rejet de toute option philosophique conduit à faire des choix
implicites, échappant à toute réflexion critique. Là encore, on retrouve le
tropisme de la pensée libérale et conservatrice qui se veut idéologiquement,
philosophiquement et politiquement neutre.

18

manuel de socialismes par gros temps
Hayek sest opposé toute sa vie à John Maynard Keynes, un autre grand
intellectuel et économiste pour qui il avait le plus grand respect malgré leurs
désaccords de fond. Les théories économiques de Keynes ont été largement
mises en uvre dans les pays occidentaux de 1936 aux années 1970. Hayek
eut sa revanche à partir de 1980. Mais pour comprendre leurs controverses
et les basculements successifs de laudience dont ils ont bénéficié, il faut
revenir sur la chronologie des événements là où nous lavons laissée.

Grande crise

À partir de 1929, les pays industrialisés sont plongés dans une dépression
économique et financière profonde. La production et les marchés boursiers
seffondrent. La montée du chômage touche de 15 à 30 % de la population
active des pays industrialisés. Les faillites de banques et dentreprises se
multiplient. La misère est indescriptible.
La crise économique, en tant que phénomène récurrent, nétait pas un fait
nouveau. Par contre, ce qui a frappé les contemporains, cest lampleur et
la brutalité de la crise, la détresse matérielle, ainsi que linstabilité sociale
et politique qui sen suivent. La gravité de la situation appelle une interven-
tion publique réprouvée par la doctrine libérale. Par ailleurs, lhypothèse
se fait jour que la crise a été accentuée par leffondrement de la demande
et que, pour relancer lactivité économique, il faut délibérément injecter du
pouvoir dachat dans chaque pays. Sous le nom de New Deal (la « nou-
velle donne »), Franklin Roosevelt, président des États-Unis de 1933 à 1945,
applique des mesures disparates de grands travaux, de protection sociale
et de financements par lendettement public afin de relancer lactivité. Des
politiques analogues sont mises en uvre dans les autres pays industrialisés,
qui donnent corps peu à peu à de quon appellera l
État Providence
ou
État
social
.
Revenons à la pensée de Hayek et à sa critique par Keynes. Le premier
ne change pas davis en présence de la crise. Celle-ci résulte à ses yeux
de limprudence et de la rapacité des politiciens et des banquiers qui nont
pas su résister à la tentation de faire fonctionner léconomie à crédit afin
de maximiser leurs profits politiques et financiers, au lieu de mesurer leurs
investissements et leurs dépenses à la capacité dépargne de leurs pays.
Hayek se fait ici moraliste. Il considère lépargne comme une vertu de bon
père de famille. La crise, à ses yeux, sanctionne des peuples qui ont vécu
au-dessus de leurs moyens. Ce type danalyse refera surface en 2008, au
moment de la crise des
subprimes
, à la suite de laquelle certains politiques,
comme Nicolas Sarkozy, accuseront les banques et proposeront de moraliser
la finance afin de se prémunir contre toute nouvelle crise tout en préservant
lessentiel du dispositif néolibéral. Or cest bien ce dispositif qui a provoqué

vingtième siècle19

mécaniquement la crise. Ce qui ne veut pas dire que la référence morale soit
dépourvue de toute pertinence dans un tel contexte.
Dès le début de la crise, le débat sintensifie entre les adeptes dun marché
libre soutenu par les libertés publiques dune part, et certains économistes
dont John Maynard Keynes deviendra bientôt le leader dautre part.

Keynes

Contrairement à Hayek, John Maynard Keynes (1883-1946) pense quil ny
a aucune raison que léconomie, laissée à la liberté des individus et aux
mécanismes des marchés libres et concurrentiels, fonctionne correctement
et puisse faire émerger un ordre spontané. Pour lui, les différents processus
de production, de distribution, de consommation, de monnaie, dépargne,
dinvestissement, etc., fonctionnent en partie selon des logiques qui sont
propres à chacune de ces réalités sectorielles, et qui parfois divergent. Il en
résulte que, laissées à elles-mêmes, ces logiques ont toute chance daboutir
à des déséquilibres cumulatifs menant à la crise. Keynes pense que Hayek
sillusionne en croyant que les vertus morales dépargne et de modération
peuvent porter remède à des dysfonctionnements qui sont dordre mécanique,
structurel et systémique.
En simplifiant les choses, Keynes fait valoir largumentation suivante :
soit un pays comme la France, partiellement à labri derrière ses barrières
douanières. Soit, dans ce pays, un certain nombre de pratiques économiques :
investissements, production, masse salariale, épargne, masse monétaire,
consommation des ménages et de lÉtat, etc. Une telle situation, dit Keynes,
nécessite une analyse économique qui prenne en compte lagrégat de cha -
cune de ces réalités prise séparément, au niveau national, à savoir lagrégat
constitué par toute la consommation des ménages, des entreprises et de lÉtat ;
lagrégat de lépargne des entreprises et des ménages ; lagrégat du crédit ;
l

agrégat de tous les investissements productifs, etc. On sinterrogera ensuite
sur les
équilibres
et les
déséquilibres
entre ces différents agrégats dans le
temps.
Une épargne nationale excessive en vue dune consommation future
risque de se faire au détriment de la consommation présente et des investis-
sements, ralentissant lactivité économique à court et à moyen terme. Une
épargne insuffisante aujourdhui risque de réduire les investissements et de
compromettre lemploi à terme, à moins de faire appel au crédit et daug -
menter lendettement de manière excessive, etc. La conclusion simpose :
dès quun déséquilibre se fait jour entre deux paramètres de léconomie ou
plusieurs, il faut aussitôt prendre des mesures pour rétablir léquilibre. Et qui
peut intervenir afin de rétablir un équilibre ainsi compromis à léchelon natio -
nal sinon l
État
? Keynes justifie ainsi l
interventionnisme
étatique en matière
de politique économique et sociale, contre les préconisations des libéraux,