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Marchés, réseaux commerciaux et construction de l'Europe

De
208 pages
Le marché est aujourd'hui présenté comme la pierre angulaire de la construction européenne et de l'émergence d'une identité commune. Pourtant, rien n'est dit sur sa possible contribution à un tel processus. La dramatique situation économique de la Grèce, de l'Espagne ou du Portugal semblerait davantage annoncer l'éclatement de l'Europe sous l'action des mécanismes de marché. Dans quelle mesure les marchés peuvent-ils, seuls, fonder une nation et créer une identité commune ? Y parviennent-ils aujourd'hui ?
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Sous la direction de Boyer JeanDaniel Carrez et Maurice
MARCHÉS, RÉSEAUX COMMERCIAUX ET CONSTRUCTION DE L’EUROPE
Marchés, réseaux commerciaux et construction de l’Europe
Questionner l’Europe Collection dirigée par Bruno Péquignot Les questions européennes sont aujourd’hui au centre de la vie sociale, économique culturelle et politique en France comme dans l’ensemble des pays qui participent à l’Union Européenne ou non. Cette collection accueille des ouvrages qui contribuent et participent aux débats et controverses sur ces questions. Déjà parus Patrice VIVANCOS,L’Europe à contre-pied, 28 villes, 28 pays, 28 thèmes, 2016. Hugues RABAULT (Dir.),L’ordolibéralisme, aux origines de l’Ecole de Fribourg-en-Brisgau, 2016. Richard SITBON,La France, peuple élu de l’Europe ?, 2016. Katja BANIK,: à la croiséeLes relations Chine-Europe des chemins, 2016. Arno MÜNSTER,La réprobation de l’Allemagne ou les vraies raisons du nouveau ressentiment anti-allemand, 2016. Yves ACHILLE,L’Europe dans l’impasse, 2015. Mathieu PETITHOMME,Dépolitiser l'Europe,Comment les partis dominants évitent le conflit sur l’intégration européenne, 2015. Marie-Claude MAUREL, Pascal CHEVALIER, Guillaume LACQUEMENT (coord.), Transfert et apprentissage du modèleLeaderen Europe centrale, 2014.Slimane HEMANE,Le pantouflage des agents de la Commission européenne, 2013. Slimane HEMANE,Le pantouflage des agents de la Commission européenne, 2013. Alain FAVALETTO,Allemagne, la rupture ? Remarques sur le néonationalisme allemand,2013. Patrice OBERT,Un projet pour l’Europe. Plaidoyer pour une refondation,2013.
Sous la direction de Jean-Daniel Boyer et Maurice Carrez
Marchés, réseaux commerciaux et construction de l’Europe
Coordonnées des contributeurs Jean-Daniel BOYER : boyer@unistra.fr Damien BROUSSOLLE : damien.broussolle@unistra.fr Maurice CARREZ : maurice.carrez@unistra.fr Lisa DECOTTIGNIES-RENARD : lisa.renard@unistra.fr Sandrine GLATRON : sandrine.glatron@misha.fr Laurence GRANCHAMP : laugran@unistra.fr Smaïn LAACHER : smain.laacher@gmail.com Martial LIBERA : martial.libera@unistra.fr Sylvain SCHIRMANN : s.schirmann@unistra.fr Jean-Claude VAL : jcvfr@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10146-0 EAN : 9782343101460
Introduction
Marchés, réseaux commerciaux et construction de l’Europe
L’intégration européenne s’est historiquement structurée autour de la constitution puis de l’extension d’une aire de marché, elles-mêmes instituées par des décisions politiques.
Depuis le Traité établissant la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951, jusqu’à la mise en place de l’euro (1999), en passant par le Traité de Rome de 1957 et la création de la Communauté économique européenne, la construction de l’Europe a cherché à articuler par l’économique des territoires, fort hétérogènes, que ce soit par leurs institutions politiques ou leurs règlementations, leurs cultures. L’intégration économique a ainsi été pensée comme la pierre angulaire de la construction de l’Europe sur laquelle pouvaient être ensuite érigées des institutions politiques communes, en témoignent la mise en place progressive de l’Union européenne et les traités postérieurs à Maastricht (1993).
Dans cette perspective, l’intégration économique des marchés nationaux dans un marché transnational plus vaste était pensée comme la garante de l’homogénéisation culturelle des territoires européens : elle était même supposée participer à la progressive émergence d’une identité commune. Cette conception faisait ainsi écho à la croyance libérale selon laquelle le marché serait créateur de lien social et de solidarités.
Cette capacité supposée du marché à créer du lien et de la solidarité est pourtant historiquement datée. Elle s’affirme notamment en France, au milieu du dix-huitième siècle, que l’on pense au « doux commerce » dont Montesquieu faisait
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l’éloge mais plus encore aux développements de la science du commerce pour qui un marché intérieur libre était le garant de l’homogénéisation du territoire. La liberté du commerce intérieur devait permettre d’homogénéiser les prix, tant dans le temps que dans l’espace, et de rendre le royaume plus aisément contrôlable par la puissance publique. Auparavant perçus par l’Église, mais aussi par les institutions politiques du début du dix-huitième siècle, comme des menaces pour l’ordre social, en étant accusés de préférer leurs intérêts cupides à la survie de l’ordre communautaire et de spéculer sur le malheur et la misère du peuple, les marchands étaient désormais présentés comme les promoteurs d’un ordre social nouveau fondé sur les solidarités économiques. Cette même croyance d’un marché contribuant à la structuration d’un ordre social a été conservée par les premiers auteurs qualifiés a posteriori de libéraux. Pourtant opposés à la science du commerce, qu’ils qualifiaient de « système des marchands » ou de « système mercantile », les physiocrates et Adam Smith mettaient en exergue l’importance des relations économiques libres et leurs contributions à la fondation d’un ordre social. Le marché et la valorisation de la liberté de commerce étaient désormais jugés capables de limiter les surprofits des marchands et de réguler leurs désirs cupides pour fonder un ordre social et « faire nation ».
Cette idée, historiquement datée, concourt à « désencastrer » les relations marchandes et à renverser les régulations médiévales de marché. Elle est aujourd’hui reprise par les apologues du néo-libéralisme pour justifier le primat de l’économique et le désengagement de l’État. C’est ce que Maurice Carrez met en lumière en nous faisant découvrir une e figure finlandaise peu connue du XVIII siècle : Anders Chydenius. Inspiré par les physiocrates, celui-ci se fit le défenseur de la liberté du commerce contre les intérêts des riches marchands et des grands propriétaires terriens auto-chtones. Comme chez Smith, l’instauration de la liberté de commerce était censée permettre de lutter contre les surprofits des puissants. Cette pensée contestataire, pour ne pas dire
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révolutionnaire, est de nos jours en grande partie réinterprétée par les tenants du néo-libéralisme faisant de la liberté de commerce une fin ultime alors qu’elle n’était au dix-huitième siècle qu’un moyen pour promouvoir la croissance et la justice. Le « marché libre » serait désormais lesommum bonum: il permettrait seul de concourir à la félicité et participerait de manière naturelle à l’union des peuples.
Cette croyance en un marché créateur de solidarités internationales et de liens sociaux a certes marqué la construc-tion de l’Europe. Mais elle ne fut pas la seule source d’inspira-tion dogmatique. C’est ce que souligne Jean-Claude Val mettant en exergue le rôle de l’ordo-libéralisme dans la construction européenne. Pour ses tenants, le marché, naturellement fragile, devait être encadré par la puissance publique expliquant que cette dernière doive garantir l’ordre capitaliste, en veillant notamment à garantir les droits de propriété et la concurrence sans entraves (principe fondamental de « concurrence libre et non faussée »). En outre, ils souhaitaient faire respecter les contrats avec, parmi ceux-ci, une attention particulière accordée à la stabilité de la monnaie c’est-à-dire à la maîtrise de l’inflation. Cette doctrine, originaire de l’Université de Fribourg en Allemagne, parvint à marquer les principes de la construction européenne, compte tenu notamment de ses liens avec les milieux d’affaires et les milieux politiques. Inspirés par des doctrines supposant le marché capable de générer spontané-ment des solidarités entre les peuples, les eurocrates se trouvent logiquement mis en défaut par toute perturbation de l’ordre économique et se montrent incapables de trouver des solutions pour y faire face comme en témoignent aujourd’hui la crise des dettes publiques et la situation grecque.
Ces réflexions nous invitent donc à reposer la question de la capacité du marché à créer des liens et des solidarités et à nous demander, avec Damien Broussolle, comment le marché unique pourrait construire une identité. La construction européenne est certes productrice de normes communes,
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notamment économiques, qui pourraient participer à l’émer-gence d’une identité européenne. Rien n’indique pourtant que la libéralisation des échanges ne puisse au contraire déboucher sur une multiplication des antagonismes ou qu’elle ne procède davantage de la mondialisation que de l’européanisation. L’auteur s’interroge dès lors sur la possibilité de créer une identité européenne par la seule vertu de l’économie, à travers notamment la constitution d’entreprises transnationales conti-nentales. Constatant que l’entreprise privée européenne n’existe pas (du moins pour l’instant), il apparaît que seule l’initiative publique pourrait pallier ce manque. Mais, hormis le cas isolé d’Airbus, force est de constater que les entreprises publiques perdent leurs spécificités au sein de l’UE. Apparaissent ici certaines des carences de la construction européenne en matière économique. Se pose dès lors la question de savoir pourquoi des entreprises européennes de services publics n’ont pas été constituées et pourquoi la logique visant à faire émerger des géants nationaux à vocation mondiale et non des géants européens a été privilégiée.
Face à ces constats, il convient de se demander si la construction de l’Europe comme territoire économique homo-gène a pu être le fait des pratiques et de l’extension des réseaux commerciaux. En mettant l’accent sur le Marché européen, on en vient en effet à oublier que celui-ci est essentiellement constitué de réseaux commerciaux encastrés dans des systèmes juridiques de régulation et structurés autour de relations interpersonnelles.
L’Europe, en tant que territoire économique, a sans aucun doute été structurée par des lobbies comme en témoigne la contribution de Sylvain Schirman. La table ronde des indus-triels européens (ERT - European roundtable of industrialists) fondée en 1983 et regroupant les dirigeants de certaines multi-nationales, parmi lesquelles Volvo, Unilever ou Procter & Gamble, a ainsi effectivement contribué à façonner un « home market » européen, défendant, auprès de la Commission
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européenne, la mise en place d’infrastructures de transports intra-européennes ou de normes économiques communes dans le but de résister à la puissance d’autres multinationales étran-gères et à la concurrence japonaise ou américaine. Les lobbies manufacturiers et industriels ont ainsi contribué à la construc-tion de l’Europe, non de manière spontanée, mais bien en vue d’intérêts marchands en prétextant qu’il s’agissait, pour l’intérêt général, de permettre à l’Europe de conserver sa puissance industrielle et d’exercer un leadership, notamment en matière de technologies et d’équipements de pointe. L’impératif mer-cantile de compétitivité était ainsi érigé en maxime politique et se présentait comme le principal objectif économique à poursuivre.
Des initiatives plus régionales ont également contribué à structurer l’Europe comme le rappelle Martial Libera. L’Union des chambres de commerce rhénanes (UCCR), regroupant comme son nom l’indique des chambres de commerce riveraines du Rhin, a ainsi participé à la construction de l’Europe en favorisant la navigabilité du fleuve et la liberté de circulation, gages du développement économique de l’espace rhénan. Pessimiste quant à une construction de l’Europe par des institutions transnationales, l’UCCR a privilégié la dimen-sion locale mais aussi l’action des entrepreneurs, des commerçants et des industriels perçus comme les principaux acteurs de ce projet. L’émergence de réseaux commerciaux contribue ainsi à la structuration européenne de manière partiellement indépendante, et en tout cas alternative, aux projets plus globaux. Pour l’UCCR, le développement de l’Europe devait se faire à partir d’un espace rhénan et concourir à une harmonisation économique suite à l’extension progres-sive des réseaux commerciaux et de son emprise sur les autres régions du monde.
Pour autant, si l’extension des réseaux commerciaux semble être une des modalités de la construction de l’Europe, il convient d’être plus nuancé quant à son possible rôle sur des
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