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Mayotte, l'illusion de la France

De
160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 271
EAN13 : 9782296300132
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"Conjonctures

Politiques"

Cahier n° 7

CONJONCTURES

POLITIQUES

La critique justifiée de l'histoire événementielle et l'essor de l'histoire des structures sociales et des mentalités doivent maintenant aboutir à la pleine réhabilitation de l'histoire politique,

dont l'analyse des conjonctures politiques fait partie. .Avec les cahiers de Conjonctures Politiques, les Editions L'Harmattan veulent offrir dans un esprit pluridisciplinaire un espace à des textes originaux d'analyse de situations présentes. Volontairement souple, ce projet est constitué de cahiers simples, doubles ou triples (de 64 à moins de 200 pages), afin de permettre des publications adaptées et rapides sur des questions diverses. Il n'y a aucune liInitation géographique ou thématique pourvu que sur des enjeux actuels il y ait production d'analyse politique.
Directeurs de la collection: Michel Cahen (CNRS. Institut d'études politiques de Bordeaux) et Christine Messiant (École des hautes études en sciences sociales, Paris). Autres responsables: Patrick Quantin (FNSP, Institut d'études politiques de Bordeaux). Jacques Palard (CNRS, Centre d'étude et de recherche sur la vie locale lEP-Bordeaux). René Otayek (CNRS). Conjonctures Politiques / Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005-Paris.
Cahiers déjà parlLr; :

nOl- Broué PieITe: Le Brésil de l'affaire Collor ou quand le peuple révoque le Président, préfacé par Luis Favre, avec un entretien de Lula, 172 p. n02- Filoche Gérard: Edouard Balladur et les 5 millions de chômeurs, préfacé par Raymond Vacheron, 172 p. n03- Heuzé Gérard: Où va l'Inde moderne? L'aggravation des crises politiques et sociales, 190 p. n°4- Samary Catherine: La déchirure yougoslave - Questions pour l'Europe, 174 p. n05- Jacquin Claude: Une Gauche syndicale en Afrique du Sud (1978-1993), préfacé par Jean Copans, 240 p. n06- Melchior Eric et Jean-Philippe: Une gauche en quête de sens, 280p.

Yves SALESSE

MAYOTTE

L'ILLUSION

DE LA FRANCE

Propositions pour une décolonisation

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Gravure en couverture: Mayotte d'après Herbert dans Some Years Travels (1638)

Copyright L'Harmattan 1995 ISBN: 2-7384-3104-6

INTRODUCTION

La question mahoraise posée ici porte sur le sens de l'intervention française dans cette île lointaine. La France, l'Europe, sont présentes et actives dans une Afrique qui s'enfonce dans la dépression. Nous avons le devoir de penser cette présence et cette action, car il devient inévitable de s'interroger: sont-elles un moyen de lutte contre la dépression ou un facteur -voire le moteurde celle-ci? Deux démarches complémentaires doivent être suivies. D'une part, le travail théorique sur l'accumulation mondiale du capital et l'échange entre zones inégalement développées doit être approfondi. D'autre part, la réflexion d'ensemble doit être complétée, ou mise en cause, par des études de cas. Elles introduisent la diversité des situations, mais surtout elles pennettent de dégager les postulats inconscients et de tester la viabilité des solutions proposées. L'île de Mayotte, attachante et passionnante, est un cas très instructif. On peut y observer, dans une phase encore initiale, la difficile pénétration de l'économie monétaire dans une société traditionnelle. La politique de développement, en effet, est récente. Ses conséquences en 5

amont sont, de ce fait, encore très lisibles. Ainsi Mayotte offre-t-elle un cadre privilégié de réflexion critique sur la validité des schémas de développement "proposés" par l'Occident, des outils utilisés et des méthodes mises en oeuvre. En outre l'île est française, par une volonté plusieurs fois réaffirmée de ses habitants. L'explication suivante m'avait été donnée: la France a répondu jadis à l'appel des Mahorais pour échapper aux razzias des voisins et à l'esclavage; son intervention n'a pas signifié traite des Noirs et exploitation coloniale mais sécurité, liberté et progrès. Cette histoire exceptionnelle, ce cas singulier de présence française outre-mer, méritent l'attention. Pourtant peu de nos concitoyens sauraient situer Mayotte. On raconte qu'un nouveau ministre des DOMTOM évoqua dans son premier discours "la charmante petite île du Pacifique". Mayotte est une charmante petite île de l'océan Indien, l'une des quatre de l'archipel des Comores coincé entre Madagascar et le Mozambique. Une silhouette d'hippocampe partagée entre la grande et la petite terre, reliées par une barge. Presque cent mille habitants pour 374 km2. Officiellement française depuis 1843, elle a vécu longtemps à l'ombre de Madagascar. Au point qu'on ne la vit plus. Elle se rappelle au bon souvenir de la métropole par un coup d'éclat bien embarrassant: au milieu des années soixante-dix, elle refuse l'indépendance et se sépare de ses voisines comoriennes. Maintenu dans la République, le rocher de Dzaoudzi est devenu le petit caillou dans la chaussure qui, sans empêcher la marche, gêne et agace: un scrupule. Les éclats de ses élus revendiquant la départementalisation, les condamnations de la France par l'ONU et l'OUA, les incidents émaillant les réunions de la 6

Commission de l'Océan Indien ravivent périodiquement l'attention de Paris qui consent depuis plusieurs années un effort économique substantiel. Les prémices du développement à peine entrevues, l'île s'agite: affrontements entre villages, grèves, manifestations violentes de jeunes citadins. Troubles restés circonscrits, mais sur lesquels sont venus se projeter les lueurs inquiétantes du Chaudron réunionnais. Signes que l'heure est venue de définir une politique. Ceci suppose d'apprécier l'évolution de Mayotte, la solidité et le bien-fondé de ses attaches à la France, afin d'éclairer la question de son avenir et de mettre en évidence les choix nécessaires. Tel était l'objectif du texte qui suit, rédigé en 1991. Avant de me rendre à Mayotte j'avais fait la connaissance de l'Afrique de l'Ouest, puis de la Réunion et de Maurice. Il s'agit chaque fois d'une approche, d'une rencontre. Je ne pense pas qu'un occidental puisse connaître vraiment ces pays. La prudence s'est imposée à moi au fil des randonnées privées et des voyages professionl1els. Cela a commencé lors d'un séjour dans un village toucouleur de Mauritanie en 1982. Chaque soir voyait se déliter mes hypothèses de la veille. L'expérience s'est renouvelée au Mali, au Cameroun ou ailleurs. Mayotte n'a pas échappé à la règle. Et toute étude sur elle devrait débuter par une mise en garde. Moins de 20 % des Mahorais parlent le français. Parmi eux, nombreux sont ceux qui ne le maîtrisent pas. Le métropolitain qui n'apprend pas la langue locale ne peut communiquer qu'avec Ul1eminorité fort réduite. Et celleci, élite économique et politique, présente bien sûr sa propre version de "l'opinion mahoraise" .

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Les réseaux de solidarité jouent un rôle essentiel. Ils sont insaisissables de l'extérieur. Qui veut suivre le fil des relations familiales butera d'emblée sur un usage des noms difficilement déchiffrable, des dénominations de parenté trompeuses. Pour comprendre les circuits d'influence il faut entrelacer les solidarités familiales avec les solidarités villageoises, religieuses, politiques ou les groupes de génération formalisés encore aujourd'hui. Il est difficile de connaître l'opinion de ses interlocuteurs. Cela demande du temps et de la prudence. La société n'incite pas aux prises de position individuelles: le jugement des autres, l'opinion du groupe sont très importants et affirmer une opinion différente est déjà signe d'irrespect et de marginalité. L'écrit est préféré à la parole, trop spontanée, difficile à corriger. L'interlocuteur affiche rarement un désaccord: il acquiesce puis nuance. C'est d'autant plus vrai face au Blanc qui devrait toujours avoir en tête cette remarque de Sélémani Simba, 75 ans: "Moi je ne connaissais que deux phrases en français: 'Oui Chefou!' et 'Oui Patiro!'. Il ne faut jamais dire non à un M'zoungou 1.n s'exprime dans sa langue maternelle. Le contrer c'est uniquement se faire des ennuis" 2. Celui qui parle adapte en pennanence son discours à l'objectif poursuivi: sur quelque question que ce soit, l'élu, par exemple, cherche toujours la réponse non susceptible de contrarier sa revendication départementaliste.
1 un Blanc. 2 Dans le "Magazine de la vie sociale Mahoraise" Jana na Leo, édité par l'Association pour le Développement de la Culture et de la Communication à Mayotte (ADCCM), Mamoudzou (non daté, voir bibliographie), n° Il, p. 20. 8

Plus profondément, nous sommes étrangers à une société pétrie d'un islam très particulier, soumise à l'intervention des djinns, consultant ses sorciers-médecins, dans laquelle les femmes jouent un rôle politique premier, où la nonchalance diurne des hommes laisse place, une nuit de dahira, à des danses épuisantes qui durent jusqu'à l'aube. La participation à l'une de ces fêtes de prières, de danses et de chants a profondément malmené la vision que j'avais alors des Mahorais. Ce que j'entrevis cette nuit-là, par hasard, me fit plus encore sentir l'ampleur de ce qui, inévitablement, m'échapperait. Le métropolitain, tenté de ne voir dans cette mise en garde qu'enivrement exotique de son auteur, passera encore plus sûrement à côté d'une réalité insolite qui pèse sur la vie et l'action (ou l'inaction) quotidiennes. La conscience de nos limites n'interdit ni l'intérêt ni la réflexion. L'impossibilité de connaître vraiment ne veut pas dire condamnation à ne rien connaître. Notamment nous pouvons analyser l'intervention occidentale sur une société complexe que cette intervention complique encore par la désorganisation qu'elle introduit, sans que puisse être toujours distingué ce qui vacille de ce qui survit en s'adaptant. Le texte qui suit est publié avec un décalage de plus de trois ans. C'est heureux, tout compte fait. Les essais de ce genre vieillissent souvent vite. Dans la meilleure hypothèse, parce que la situation évolue plus fréquemment parce que des paramètres ont été surestimés ou méconnus. La résistance au temps est une bonne épreuve. C'est pourquoi j'ai voulu n'apporter que quelques améliorations rédactionnelles au texte initial, sans rien changer aux analyses et propositions, quitte à ajouter un 9

post-scriptum d'actualisation. Ce n'est pas un programme, oeuvre nécessairement collective, mais une proposition de démarche dont la portée dépasse Mayotte. Avec la seule ambition d'aider un débat, singulièrement bloqué, et d'y convier le plus grand nombre. Mais pour s'y joindre, il faut d'abord embarquer .oo

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1ère PARTIE

SORTIR DE LA DEPARTEMENTALISATION RAMPANTE
Essai (1991)

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CHAPITRE 1
UNE SOCIETE TRADITIONNELLE PERCUTEE PAR LE PROGRES OCCIDENTAL
Le 25 avril 1841, le prince Andriantsoli et le capitaine d'infanterie de marine Passot signaient le traité de cession de Mayotte à la France. Guizot hésitait encore, par crainte d'une réaction anglaise. Enfin, le 13 juin 1843, Passot, promu commandant particulier de la nouvelle dépendance, prit possession de l'île au nom du roi des Français. Flanqué d'une compagnie du 3ème régiment d'infanterie de marine, il annonça ainsi la bonne nouvelle aux notables réunis: "L'abondance et la richesse vont succéder à la misère et aux privations que vous avez endurées". L'événement s'inscrivait dans la lutte d'influence franco-britannique, la recherche de compensations à la perte de l'île de France (Maurice) en 1810 et d'un tremplin vers Madagascar. Passot et quelques autres voyaient là un substitut idéal de Port-Louis. L'officier de marine Protet écrivait en 1843 : "Sur le point de vue commercial, je ne vois pas de colonie mieux placée que Mayotte pour devenir en quelques années le centre d'un commerce considérable..." La Société des Comores, constituée en 1845 par des 13

marchands nantais et des planteurs réunionnais, se fit concéder 3000 hectares dans l'espoir d'en faire une nouvelle terre à sucre 10 Pourtant, dès 1850, l'intérêt économique et stratégique de l'île fut officiellement mis en doute. L'euphorie sucrière quittait l'océan Indien vers 1860 2. La barrière de corail rendait dangereux l'accès à la rade de Dzaoudzi. A la fin du XIXème siècle, le port de Dzaoudzi ne connaissait qu'un commerce réduit et la marine de guerre s'intéressait peu à lui. Jean Martin conclut: "Mayotte dort" 3. La France avait placé les autres îles de l'archipel (la Grande Comore, Anjouan et Mohéli) sous son protectorat. Un décret de 1908 mit la colonie de Mayotte et les trois protectorats sous l'autorité du gouverneur général de Madagascar. La loi du 25 juillet 1912 officialisa l'annexion des protectorats. Quelques révoltes n'inquiétèrent pas Paris: l'Europe préparait une guerre plus grandiose. La métropole oublia l'archipel des Comores. Jusqu'au début des années 1970. En 1972 la revendication indépendantiste prend corps et conduit à la naissance de la République des Comores en 1975. Mais Mayotte, emmenée par le Mouvement Populaire Mahorais (MPM) décide de rester française. C'est alors seulement que l'effort de développement, réclamé par les élus mahorais, est accepté par Paris. Il s'exerce sur une société qui a peu bougé depuis le milieu du XIXe siècle. En moins de quinze années, tous les témoignages en font foi, elle a
1 MARTIN, 1983, tome 1, p. 148.

2 La production sucrière de Mayotte culmine en 1880 avec 4235
tonnes, après cette date eUe diminue Madagascar, n° 23,juilJet 1938, p. 88). 3 MARTIN, 1983, tome 2, p. 53. continûment (La Revue de

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plus changé qu'en un siècle et se trouve aujourd'hui au bord du déséquilibre. Mayotte c'est l'Afrique, mais protégée par la faiblesse de ses ressources naturelles et son insularité. Les difficultés de l'économie coloniale y ont limité l'emprise des grandes plantations, lui épargnant aujourd'hui la monoculture et permettant qu'existe encore une écrasante majorité de petits paysans (environ 80% de la population). Ils logent le plus souvent dans des cases de teITe battue et de branches de palmier tressées. Ils vivent de culture et de pêche sur de petites parcelles et de vastes zones d'usage collectif que nous appelons domaine public. Mais, faute de cadastre, celui-ci n'est pas précisément borné 4. La propriété privée est tout aussi opaque, les titres de propriété étant encore rares. De toute façon le droit d'usage prédomine. Un terrain inexploité est vite occupé par quelques cultures, voire quelques cases. Le terme même d'agriculture doit être précisé. La "gratte" est de loin la technique la plus répandue: brûlis, travail superficiel à l'aide d'une machette rudimentaire, attente de la récolte. Le bananier planté produit longtemps, sans entretien. La pirogue à balancier ne permet pas de sortir du lagon. On y pêche à la palangrotte ou l'on pose des casiers. Ni vraiment agriculteurs, ni vraiment pêcheurs, les Mahorais vivent pour la plupart dans cette économie d'autosubsistance fort peu monétarisée. Le peu d'argent gagné sert à se procurer le riz, le savon, le tissu et à payer les cadeaux et fêtes rituels.

4 Les arrêtés préfectoraux, censés délimiter le domaine public communal, n'ont jamais été pris. 15

A titre indicatif, citons l'enquête effectuée en 1977 par des agents de la direction départementale de l'agriculture auprès de familles rurales qu'ils connaissaient bien et dont ils pouvaient surveiller le budget 5 : mari non polygame, 6 enfants, propriété: 4,7 hectares de terre sur une pente.

.Revenus monétaires:

. production de 400 kg de copra = 320 F . production de 100 kg de café = 1.500 F - travail de la femme: . préparation de 90 1d'huile de coco = 450 F soit un revenu monétaire annuel de 2.270 F.

- travail du mari :

.dépenses:

- alimentation: - vêtements: - divers:

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609 F 503 F 581 F soit un total de 1693 F pour une famille nucléaire de 8 personnes (nous ignorons le nombre des parents à charge ).

disponibilités dégagées sur l'année: moins de 600 F.

Cette vie laisse une grande place aux activités sociales. L'individu agit dans des cercles multiples qui l'aident et le contrôlent: famille, classe d'âge, village, confrérie religieuse, mouvement politique auquel on appartient familialement. Ces cercles organisent l'entraide au travail (lors de la récolte ou de la construction de la case), la défense contre l'agression extérieure, l'aide aux démunis, le
5 BRESlAR,1980, p. 92. 16