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Méfiance Cordiale. Les relations franco-espagnoles de la fin du XIXe siècle à la première Guerre mondiale (Volume 2)

De
933 pages
Cette étude embrasse histoire comparative, diplomatique, militaire, coloniale, stratégique, économique, migratoire, culturelle, afin de montrer combien les relations entre ces deux vieilles nations européennes, assoupies après la bourrasque napoléonienne, se sont réveillées à la suite des défaites et des retraits des années 1898-1899.
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MÉFIANCE CORDIALE
Les relations coloniales franco-espagnoles
ede la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale
VOLUME 2 JEAN-MARC DELAUNAY
MÉFIANCE CORDIALE
Les relations coloniales franco-espagnoles
ede la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale
VOLUME 2
Ouvrage publié avec le concours
de l’École doctorale "Espace Européen Contemporain",
de l’Équipe d’accueil "Intégration et Coopération dans l’Espace Européen",
du Conseil scientifique
de l'Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle,
et avec le soutien
du Centre national du livre
Préface de Jean-Claude ALLAIN
L’Harmattan
Paris
2010




































© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54484-0
EAN : 9782296544840 DEUXIÈME PARTIE
RIVALITÉS COLONIALES,
QUESTIONS NATIONALES ? CHAPITRE 8
MIETTES
D’AMÉRIQUE, D’ASIE ET D’AFRIQUE DU NORD
L’ALGÉRIE "ESPAGNOLE"
C’est une focalisation de plus en plus précise vers le Maroc - la grande affaire
franco-espagnole du moment - qui guidera notre travail sur l’outre-mer. En se rétractant
à des horizons africains, elle allait gagner en intensité ce qu'elle perdait en extension.
Pour un demi-siècle au moins. Si le voisinage promis en Afrique septentrionale
promettait d'être trilatéral, avec le parrainage anglais (Tanger, Gibraltar), la promiscuité
du fin fond du golfe de Guinée serait hispano-franco-allemande, au moins - mais on ne
le savait pas alors - pour quelques modestes années. Il était bien difficile d’être seuls au
monde … De ce point de vue, l'Afrique était une nouveauté coloniale franco-espagnole.
Elle n'était pas le champ d'application des voisinages d'antan.
Réduire pourtant les relations franco-espagnoles aux horizons européens et
africains serait à coup sûr abusif. Paradoxalement, les relations les plus anciennes entre
les royaumes de France et d’Espagne furent nouées sous des horizons bien éloignés
des côtes métropolitaines. Les deux États avaient animé ensemble la vaste remue
internationale depuis plus de quatre siècles, vers ce grand large que des seigneurs
e siècle d'un archipel jusqu'alors d'origine normande entrevirent en s'emparant au XV
inconnu qu'ils cédèrent aux rois de Castille. Des Canaries, les vents allaient pousser vers
l’inconnu d'autres navigateurs, italiens, portugais, espagnols, puis, avec un temps de
retard, français, anglais et hollandais. C'est bien dans un contexte plus large - bilatéral
autant que multilatéral, historique autant que géographique - qu'il faut replacer l'entente
ecoloniale de ce début de XX siècle ... car s'il était un peuple que les Français avaient
rencontré sans désemparer au fil des derniers siècles, c'était bien, à travers le monde, les
Espagnols. Outre les Anglais. Le "grand jeu" international fut autant européen que
e e siècle au début du XIX siècle, pour s'apaiser colonial, de la seconde moitié du XVI
ensuite, sans jamais disparaître comme le montra le projet d'expédition tripartite – avec
la Grande-Bretagne - vers le Mexique au début des années 1860 et l’expédition
conjointe d’Indochine. Un impérialisme de meute se mettait en place. Jusqu’alors
agissant en ordre dispersé et concurrentiel, les puissances européennes - en attendant
d’autres nations du vaste monde - s’entendaient désormais entre elles, en petits comités
ou en grandes conférences.
ePourtant, en ce début de XX siècle, une large partie de la mémoire franco-
espagnole s'évaporait au gré des alizés et des moiteurs tropicales d'Amérique, d'Asie et
d'Océanie. L'OUTRE-MER TRANSATLANTIQUE

Avant l'Afrique - en plein processus d'appropriation et de voisinage à la fin du
eXIX siècle - l'Amérique fut certainement l'espace lointain le plus marqué par la geste
coloniale des deux pays. Cette Amérique latine a depuis longtemps connu un lourd
problème de définition. Était-ce - est-ce encore ? - l'ensemble de ces terres américaines
de langues latines, espagnole, portugaise mais aussi française, ou s’agit-il simplement
l'Amérique hispano-portugaise ?
Français et Espagnols d’Amérique
e A l’extrême-fin du XIX siècle, malgré la prégnance linguistique espagnole,
l’influence française était loin d’être négligeable. Elle avait joué un rôle éminent dans la
formation des États-nations d’Amérique latine, comme l’a rappelé le bicentenaire de la
Révolution française, ainsi que certains travaux postérieurs. La large contribution des
références extérieures avait laissé une bonne place au modèle français. Ce fut
particulièrement le cas au Mexique, mais aussi en Argentine et au Pérou, à vrai dire les
trois espaces les plus prometteurs. La francisation semblait avoir remplacé, par sa
modernité émancipatrice, l’hispanisation coloniale qui, elle-même, par la force, la
1langue et la croyance, avait soumis "l’indigénité" originelle . Il y avait bien là une
concurrence qui était encore renforcée par la différences de rythmes migratoires.
Pourtant, pour les Espagnols, les Hispano-Américains ne pouvaient être
considérés comme des étrangers. Ainsi s'exprimait Ángel Ganivet, dans son Idearium
Español, en 1896. Ils étaient des cousins, des frères - d'origine, de culture, de race et de
langue - de ceux qui étaient demeurés en Europe. Son tocayo français, Angel Marvaud,
l'avait bien noté, les savants espagnols qui vinrent animer les cours du nouvel Institut
Espagnol de Buenos-Aires - fondé en 1910 par la colonie espagnole de la grande cité
2portuaire - étaient des "professeurs d'énergie" . La même année, à l'occasion du centenaire
de l'Indépendance, un imposant monument fut offert par la riche colonie française de
3Buenos-Aires à la nation argentine . L'infante Isabelle représenta la famille royale
espagnole aux festivités. Le roi, son neveu, avait renoncé au "vieux rêve" du périple
américain. En plein processus d’expansion dans le nord marocain, il ne pouvait être en
4même temps Alphonse l'Africain et Alphonse l'Américain. Cette vague des
indépendances américaines fut naturellement un élément d'hostilité historique

1 Outre Annick Lempérière, Denis Rolland et alii, L’Amérique latine et les modèles européens, Paris, 1998, p.
243-391, Denis Rolland, La crise du modèle français. Marianne et l'Amérique latine : culture, politique et
identité, P. U. Rennes, p. 12-13.
2 A. Niño Rodriguez, "L'expansion culturelle espagnole en Amérique hispanique (1898-1936)", RI, n°50,
e1987, p. 197-206, qui cite Angel Marvaud, L'Espagne au XX siècle, étude politique et économique, Paris,
1913. Vision générale chez S. Palazón, Los Españoles en América latina (1850-1990), Madrid, 1995. Un
tocayo est une personne qui porte le même prénom qu'une autre.
3 Monument encore en place dans le quartier résidentiel de la Recoleta, face au Musée national des Beaux-Arts
(témoignage J.-M. Delaunay, Buenos-Aires, novembre 1996).
4 AMAE-Paris, NS Mexique 19, d. n°6, c., Légation-Mexico (A. Dumaine) à MAE-Paris, 23. 1. 1908 : une
tournée du roi d’Espagne en 1909 n'était pas prise au sérieux par la presse locale.
101supplémentaire - apparemment discret - de la part des Espagnols envers les Français .
Pourtant, le dynamisme des Français en Amérique latine ne devait pas les empêcher de
collaborer dans certaines affaires avec les Espagnols, ainsi, à partir de 1886, dans la
Banque Espagnole du Rio de la¨Plata/Banco Español del Río de la Plata dont la Banque
2Française pour le Commerce et l’Industrie était le représentant à Paris .

Malgré leur faible propension à s'installer dans d'autres pays d'Europe - dont
l'Espagne - les Français ne boudèrent cependant pas les terres d'hispanité. En effet,
l'immigration française ne fut pas négligeable autour du Rio de la Plata dans la seconde
emoitié du XIX siècle. Français et Espagnols - avec les Italiens - se retrouvèrent en
Amérique latine méridionale, formant là un curieux "mélange latin" où les rapports entre
culture et politique ne devaient pas manquer de s'entremêler en s'opposant. On a
également vu que les compagnies de navigation françaises transportaient bien volontiers
des émigrants espagnols vers le Nouveau Monde. Les initiatives des milieux culturels et
intellectuels français vers l'Amérique latine, autour des professeurs Ernest Martinenche
et Georges Dumas, dès avant 1914, ne furent pas timorées malgré leurs évidents
3manques de moyens . Les congrès américanistes en furent les témoins depuis 1875, date
4de l'organisation du premier d'entre eux, à Nancy .
En Amérique centrale, la principale affaire traitée de concert fut celle de la
protection des intérêts européens par les États-Unis d'Amérique du nord, dans un
Mexique en proie à la guerre civile depuis 1910. Réelle fut la consultation des deux
diplomaties, lors des principaux changements de pouvoirs, ainsi lors de l'arrivée au
5pouvoir du général Huertas, en juillet 1913 . En janvier 1914, la fédération nord-
américaine prit en charge simultanément, parmi bien d'autres, les intérêts des deux pays
6européens qui nous préoccupent ici .
Dans les Antilles françaises et espagnoles, des brassages migratoires bilatéraux
edivers avaient laissé des traces encore visibles au début du XX siècle. Ainsi, était
encore vivace le souvenir des deux milliers de Français de Saint-Domingue réfugiés à
eCuba - principalement autour de Santiago de Cuba, dans l'Oriente - à la fin du XVIII et
eau tout début du XIX siècle, à la suite des événements révolutionnaires métropolitains

1 La consultation des fonds sur les pays d'Amérique Latine, dans AMAE-Paris, NS - afin d’y déceler
d'éventuelles manifestations des colonies et de la diplomaties esp. envers les célébrations de ces premiers
centenaires, avec des allusions au rôle direct et indirect de la France et des Français - n'a rien donné.
2 Annuaire Desfossés, 1914, p. 229-230. Les travaux d’Andrés Regalsky, Marché financiers, groupes
d’investissement et élites locales : les investissements français en Argentine 1880-1914, thèse U. Paris-1 (dir.
F-X. Guerra), 1997, p. 174-180, et "La evolución de la banca privada nacional en la Argentina, 1880-1914.
Una introducción a su estudio", Estudios de Historia económica, n°30, Banco de España, 1994. Aussi, AP-SG-
Crédit du Nord, Mirabaud, MIR 1 A 7, Liste des participants de la banque Mirabaud, mars 1914, notice
Banque Espagnole du Rio de la Plata signale une sous-participation à l'emprunt argentin 4,5 % de 1911. De
même, ANMT-Roubaix, 120 AQ 903, BFCI, registre n°VI, séances du 24. 5. et 21 . 6. 1907, p. 40 et 54-55, et
905, registre n°VIII, séance du 11. 11. 1910, p. 122-123. Coût par an : 2 500 F.
3 Gilles Matthieu, Une ambition sud-américaine. Politique culturelle de la France (1914-1940), Paris, 1991, p.
15-54, décrit leur action, mais ne fait pas allusion à l'action de concurrents culturels en Amérique du sud avant
1914. Aussi, Guy Martinière,"Aux origines de la coopération universitaire entre la France et l'Amérique
latine : Georges Dumas et le Brésil (1900-1920)", RI, n°25, 1981, p. 41-66.
4 L'un des congrès fit l'objet d'un ouvr. du journaliste Gaston Routier, Le congrès hispano-américain de
Madrid (ses travaux, ses résultats), Paris, 1904.
5 ARAH-Madrid, Papiers Romanones, 17, copies t. n°360 et 422, ME-St-Sébastien (López Muñoz) à
Romanones (Madrid), 19. 7. et 18. 8. 1913, indiquant que Geoffray venait de déposer une nv. a.s. de la
reconnaissance du nouveau gouvernement mexicain.
6 FRUS, vol. 80 (1914), p. 905-923.
111et des révoltes locales . Heredia, nous l'avons vu, était la personnalité emblématique de
cette créolité française menacée, mais il faudrait citer également Paul Lafargue, déjà
signalé pour son exil et son action militante en Espagne dans les années 1870. En effet,
métis originaire de Saint-Domingue, par sa grand-mère paternelle, le futur gendre de
Karl Marx était né en 1842 dans la seconde ville de la grande île, où il vécut juqu'à l'âge
2de neuf ans, avant d'émigrer à Bordeaux . Cette Amérique latine, que l'Espagne, le
Portugal et la France - cette dernière, plus modestement - marquèrent de leur empreinte
profonde, humaine et culturelle, fut le motif de vieux souvenirs communs, autant
antagonistes que complices. Les méfiances réciproques pouvaient avoir parfois des
conséquences inattendues. Ainsi, en fut-il d'un contentieux hispano-dominicain, auquel
la république antillaise tenta de donner une solution par une conférence internationale,
en 1885. L'origine de cette affaire - toujours en suspens - remonte à la cession de la
partie espagnole de l'île de Saint-Domingue à la France en 1795 par le premier traité de
Bâle. Le gouverneur espagnol avait alors décidé, à la hâte, de faire enlever les restes du
Grand Amiral, ensevelis dans la cathédrale de Saint-Domingue, qui furent emportés à La
Havane, mais ce fut sans garantie d'authenticité. Lors de travaux dans l'église
métropolitaine de Saint-Domingue, en 1877, une nouvelle sépulture contenant des
indications relatives à Christophe Colomb lui-même fut mise à jour. Naturellement, le
gouvernement de Madrid parla de supercherie. L'Académie Royale d'Histoire de Madrid
produisit un rapport circonstancié en ce sens. La presse internationale s'empara de cette
affaire apte à exciter les doutes et les passions. Le gouvernement dominicain dut
renoncer à proposer une réunion internationale qui trancherait le litige. Les États
manifestèrent en effet leur perplexité. Le gouvernement français ne se sentait pas
habilité à accepter l'invitation. Si l'Espagne et la République Dominicaine ne pouvaient
3parvenir à une entente sur cette question, la France n'en pourrait mais . Le quatrième
Centenaire, en 1892, devait relancer un débat que l'on retrouvera partiellement un siècle
4plus tard . À l'aube de 1899, à la suite de l'évacuation des Antilles par les Espagnols -
après le traité de Paris - les "cendres" du Grand Amiral - version espagnole - furent
ramenées de La Havane à Séville, via Cadix. En fait, il n'y avait plus rien dans le
cénotaphe édifié par l'architecte Melida à l'intérieur de la cathédrale, au pied de la
5Giralda ... Les Français avaient, en la circonstance, joué le rôle de "repoussoirs"

1 Alain Yacou, L'émigration à Cuba des colons français de Saint-Domingue au cours de la Révolution
efrançaise, thèse 3 cycle, U. Bordeaux, 1973, 5 vol., 672 p. Une thèse de médecine de 93 p. par Alain
eDeroudilhe, Les médecins français aux Antilles jusqu'à la fin du XIX siècle, U. Paris-VI-Broussais, 1976. Ces
deux travaux sont signalés par J.-M. Guittard, Répertoire des thèses, ouvr. cité. De même, Guide Cuba, Paris,
1985, p. 188-189, et l'ouvr. collectif bilingue, La présence française à Santiago de Cuba. La huella francesa
en Santiago de Cuba (1800-1868), Paris, 1986, 73 p. Aussi, Jean Lamore (éd.), Les Français dans l’Orient
cubain, Bordeaux, 1993, p. 33. Un cas dans AMAE-Paris, Personnel II, 249, Lucciardi, sous-dossier I.
chancelier au consulat de Santiago de Cuba, Lucciardi - futur vice-consul à Tétouan (1909-1917) - avait
épousé en secondes noces (1901) une Française, Suzanne de Bognon de Pomerait, née à Cuba, où sa famille,
fixée ensuite à Barcelone, possédait des plantations de café et de cacao.
2 DBMOF, 1871-1914, tome XIII, p. 167-170. Il en acquit l'usage courant de l'espagnol. Cette période vit aussi
rentrer en France la vieille famille guadeloupéenne des Léger (1899), qui se fixa non loin des Pyrénées, à Pau,
où le jeune Alexis devait continuer ses études. Un tremblement de terre et la crise économique furent les deux
raisons principales de ce retour définitif en France, via Santander (1899) : J. d'Eudeville, Saint-John Perse,
ouvr. cité, p. 15-16.
3 17 AN-Paris, F 3092 (3), dossier Conférence de St-Domingue, note ms., MIPBA-Paris, 1885.
4 e La bibliographie fr. sur le 4 Centenaire de la découverte de l'Amérique est assez peu abondante. Outre les
art. de presse et de périodiques, citons Émile de Molène, L'Espagne du Quatrième Centenaire de la découverte
du Nouveau-Monde. Exposition historique de Madrid, 1892-1893, Paris, 1894. Aussi, G. Routier, De Paris à
Huelva. Les fêtes du quatrième centenaire de la découverte de l’Amérique. Notes d’un voyageur, Lille, 1894,
72 p. [extrait du Bulletin de la Société de Géographie de Lille].
5 AMAE-Paris, NS Espagne 69, correspondance consulat-Séville/MAE-Paris, janvier 1899. Les Guides
touristiques parlent tous du monument à Christophe Colomb, et de la tombe de son fils Fernando - le donateur
12initiaux, un siècle auparavant. Il est bon de rappeler enfin que, dans les années 1890,
l’Espagne avait été la protectrice des intérêts français malmenés par un tyrannique
1président dominicain d’origine haïtienne, Ulysse Heureaux .
La grande affaire fut cependant Cuba. Le Temps rappelait opportunément en
février 1899 un autre contentieux, au moment où semblaient s'enliser des discussions
avec les autorités espagnoles, entamées en mars précédent, juste avant le conflit avec les
2États-Unis . Les Français étaient demeurés en effet assez nombreux dans la plus grande
île des Antilles, où les soulèvements des années 1868-1878 et 1896-1898 avaient déjà
3provoqué de multiples dégâts sur leurs biens . La question de dédommagements, liée
indirectement à la liquidation des intérêts économiques français dans ces deux anciennes
possessions antillaises de l'Espagne, devait traîner en longueur. Auprès de quel
gouvernement fallait-il porter les plaintes ? Pour la période 1868-1878, seule, l'Espagne
était compétente, mais pour les dégâts de la seconde phase - 1895-1898 - les fauteurs de
troubles étaient multiples. Il s'agissait soit des troupes espagnoles, soit des forces
insurgées cubaines, soit, plus brièvement, de l'armée ou de la marine des États-Unis. En
1903, 185 dossiers avaient été déposés par des ressortissants français, pour un dol global
de 16 MF environ, dont 11 530 000 du fait des insurgés et environ 4 250 000, des
Espagnols, le reste - minime - de la faute des Américains du nord. Les démarches furent
naturellement compliquées par l'indépendance de la grande île, dont la reconnaissance
formelle ne fut proclamée qu'en mai 1902, trois ans après la ratification du traité de
Paris. Tout ce qui avait été commis avant cette date ne concernait pas la jeune
république, selon la réponse du gouvernement de La Havane qui indiquait que l'article 7
du traité de Paris était clair à ce sujet. L'Espagne étant alors seule souveraine, il lui
4revenait de protéger les biens des étrangers et les personnes . Le vote d’une loi de
liquidation surprise - en plein été, le 30 juillet 1904 - publiée dans la Gaceta de Madrid
le 7 septembre - et exécutoire le jour même, provoqua l’indignation des porteurs français
5relayés par leur diplomatie . L'ambassade de France avait de fréquents contacts avec le
ministère d'État à propos de la protection des nombreux intérêts étrangers dans le pays.
6Ainsi en fut-il entre Pío Gullón et Jules Cambon, à Saint-Sébastien, en septembre 1906 .
Certains citoyens français réclamaient aussi contre les États-Unis lorsque les troupes
7fédérales nord-américaines étaient concernées . L’affaire était complexe. En 1910, les

de la Bibliothèque Colombine - clairement identifiable dans le chœur. La controverse est rappelée par Jean-
Michel Caroit, Le Monde, 19. 11. 2002.
1 DDS, vol.4, doc. n°392, p. 858-859. Ce fut S. Pichon qui, depuis son poste de Port-au-Prince, rétablit les
relations franco-dominicaines en 1894 : Stanislas Jeannesson, notice "Pichon" dans DMAE, p. 449. Heureaux
(1844-1899) fut président de 1884 à 1899.
2 Le Temps du 9. 2. 1899, relevé dans AMAE-Paris, NS États-Unis 69. Un crédit de secours de 100 000 F
avait été voté par les chambres.
3 Gérard Aubourg, Étude sociologique du dossier sur la guerre hispano-cubaine, la position des États-Unis et
ede la France, thèse 3 cycle, U. Paris-1 (dir. n.i.), 1974, 413 p. Aussi, José Antonio Portuondo, sur les
demendes d’aides des Français au consulat de Santiago de Cuba, chez Jean Lamore (dir.), Les Français dans
l’Orient cubain, colloque U. Oriente et Bordeaux-III, 1991, Bordeaux, 1993, p. 33-43.
4 AMAE-Paris, NS Cuba 10, note dt. pour le ministre, MAE-Paris, sd. [13. 1. 1903], et note de L. Renault,
jurisconsulte, Paris, 16. 10. 1903. Également, NS États-Unis 69-70 (Cuba), 1896-1900, et 71-72 (Porto-Rico),
1897-1914, dont chemins de fer, 1897-1901.
5 AMAE-Madrid, Política H 2825, Hacienda. Dette publique Cuba, nv. ms., Ambassade de France (P. de
Margerie) à ME-Madrid, 15. 3. 1905.
6 AMAE-Paris, NS Cuba 7, t. n°354, 356 et 359, Ambassade-St-Sébastien (J. Cambon) à MAE-Paris, 17 au 20.
9. 1906, et note ms., MAE-Paris, 21. 9. 1906, avec copie t. n°12, instructions MAE-Paris (Barthou p. i.) à
Légation-La Havane, 21. 9. 1906, et note ms., MAE-DAP, Paris, 29. 9. 1906, après proposition de León y
Castillo pour une démarche commune.
7 FRUS, vol. 72 (1907/I), p. 392-398, réclamation Laurent-Lambert, région de Santiago de Cuba, dégâts de
2 000 $ : troupes américaines installées dans une de leurs propriétés (finca).
13sollicitations conjointes des Français - cent soixante-neuf cas - des Allemands - une
vingtaine - et des Britanniques - cinq à six - eurent beau se multiplier, ce fut en vain. La
protection nord-américaine empêchait toute conclusion. Sur le total français, huit
1dossiers concernaient l'action de guerre des troupes espagnoles . En 1911, vingt-deux
propriétaires français de la région de Guantanamo - zone particulièrement mise en
valeur par les anciens réfugiés de Saint-Domingue, précisaient-ils, avec des plantations
de cacao, de café et de canne à sucre - attendaient toujours des indemnités pour les
exactions des années 1860 ! D'autres - au nombre de quatorze - avaient choisi la même
voie de protestation pour des dégâts subis dans les années 1890. L'affaire fut portée en
mai 1911 devant le ministère d'État qui transmit à son tour à la Guerre et aux Finances.
Emmanuel Brousse posa même une question écrite au gouvernement qui fit répondre
que les principales puissances européennes concernées se concertaient, ce qui était
2rigoureusement exact . Deux ans plus tard, onze autres Français réclamèrent encore
justice, mais, entre-temps, les tensions internes de la grande île avaient dégénéré. En
1912, une révolte d'anciens esclaves noirs avait alors accumulé d'autres dégâts aux
contentieux précédents … France, Allemagne et Royaume-Uni tentèrent encore de
négocier au premier semestre 1914. L'Espagne avait demandé à la France, en janvier, si
l'on comptait obtenir des indemnités du pouvoir cubain pour cette nouvelle révolte où
3elle n'avait plus - enfin ! - de responsabilité directe ... Ce fut encore en pure perte.
L'éclatement de la guerre suspendit toute nouvelle approche.Auparavant, la diplomatie
française avait assisté à la lutte d'influence inégale qui opposa à fleuret moucheté les
États-Unis et le vieux royaume d'Espagne, dont les ressortissants - bien organisés -
étaient encore nombreux sur place, à Cuba. Les tensions restaient vives entre la
4métropole et son ancienne "perle" des Antilles ...
Outre cette affaire des dégâts directs, le volet financier planait sur les relations
franco-espagnoles, comme nous le verrons dans le chapitre du troisième volume sur la
dette générale espagnole. Un comité des porteurs de Bons cubains avait même été
5constituée dès la défaite espagnole . Les emprunts cubains antérieurs à 1898 furent
liquidés ou transformés en 4 % Intérieur. Le remboursement de cette dette d’origine
"cubaine" devint un leitmotiv de rapports annuels de l’Association des porteurs français
6de valeurs mobilières étrangères jusqu’à la guerre de 1914 .

1 AMAE-Paris, NS Cuba 10, d. n°56, Légation-La Havane (Souhart) à MAE-Paris, 3. 6. 1910. Les montants
des pertes françaises, selon les dossiers, s'étalaient de 10 $ (sic) à 335 602 $.
2 ibidem, NS Cuba 11, lp. ms., Paul Deschanel (Chambre des députés) à MAE, Paris, 20. 3. et 3. 6. 1911,
transmettant les pétitions des Français de Guantanamo - où les Nord-Américains venaient d'installer une base
militaire - en date des 23. 2. et 25. 2. 1911, reçues par le consul de France à Santiago de Cuba, Henri Bryois.
Ils se plaignaient ainsi de la collusion franco-esp. de la fin des années 1860, qui empêcha toute indemnisation.
Également, d. n°130, Ambassade-Madrid à MAE-Paris, 28. 5. 1911, et texte de la question écrite n° 737 de
Brousse, 29. 5. 1911, avec copie de réponse du 1. 6. 1911.
3 ibidem, NS Espagne 96 (pétition de 1913), et divers doc. dans NS Cuba 12 à 16 (révolte noire de 1912 et ses
conséquences, octobre 1912-avril 1914) et 16 (dernières négociations, mars-juillet 1914).
4 ibidem, NS Cuba 7, d. n°30 et 32, Légation-La Havane (Marcilly) à MAE-Paris, 10. 7. et 25. 7. 1908, a.s. de
la venue du navire-école esp. Nautilus autorisé, après un délai de 10 ans - prévu dans le traité de Paris de 1898
- à venir dans les eaux territoriales de l'ancienne colonie. Les rancœurs hispano-cubaines sous la même cote
(1908-1910). Aussi, Leslie Manigat, "La substitution de la prépondérance américaine à la prépondérance
française en Haïti, 1910-1911", RHMC, 1967, n°4, p. 321-355.
5 AP-BNPP-Paribas, Cuba,186, contient de nombreux doc. sur ces affaires cubaines. Dans une réponse ms. à
BPPB, 29. 10. 1898, Delcassé avait indiqué qu’il serait impossible d’intervenir en faveur des billets
hypothécaires dits cubains que la BPPB avait placés en 1886 et 1890, avant le terme des négociations de paix
qui devaient s’ouvrir à Paris.
6 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 2, p. 617-621. Vis-à-vis de l'extérieur, la dette nord-américaine fut
liquidée en 1907, et les bons cubains, en 1912, selon Datos Básicos, ouvr. cité, vol. II, p. 198-199. Des plaintes
de porteurs fr. à propos des affaires cubaines et philippines en 1903-1904, dans AMAE-Madrid, Política H
14À Cuba, encore de nombreux intérêts économiques français - mais aussi franco-
, espagnols - étaient demeurés en place. Déjà évoquée, la Banque Espagnole de Cuba
fondée en 1856 fut transformée en société anonyme en septembre 1898, sous le vocable
de Banque Espagnole de l'Ile de Cuba/Banco Español de la Isla de Cuba, à l'issue de la
conquête de la "perle des Antilles" espagnoles par les troupes nord-américaines et les
autochtones insurgés. Le siège social était à La Havane. Le capital de 8 Mpiastres/pesos
était divisé en 80 000 titres de 100, après avoir été fixé, jusqu'en 1901, à 16 000 actions
de 500. En 1912, on rencontrait encore trois Français au conseil d'administration.
Redevenue solide après une période d'effacement, la société, aux méthodes jugées
quelque peu retardataires, associait des intérêts français, allemands et espagnols. Elle
était cotée au marché officiel de Paris depuis 1910 et le service financier était assuré par
la Banque de l'Union Parisienne, devenue elle-même actionnaire principal. Sur 5 000
actions, elle en détenait 2426. On y retrouvait aussi les principales maisons de la haute
1banque de la capitale .
Tableau n° 1 - Titres de la Banque Espagnole de l'Ile de Cuba, Paris, 1910-1914
Dépôts et bénéfices en (1 000 piastres / pesos), cotes et dividendes en francs.
Années dépôts et comptes bénéfices nets cote plus haut plus bas dividende
1910 5 345 469 517 485 30
1911 9 488 486 569 489
1912 15 971 588 540 441
1913 20 494 741 486 415,50 30,50
1914 465 417
[Source : Annuaire Desfossés, 1914, p. 203, et 1920, p. 172].
En février 1912, devant l'enlisement des négociations relatives au
dédommagement des Français lésés durant les événements cubains du dernier tiers du
siècle précédent, le ministère des Finances refusa l'admission de 40 000 obligations de
500 F d'une filiale, le Crédit Foncier Cubain/Banco Territorial Cubano qui désirait
2placer à terme 5 M de piastres sur la place de Paris .
En 1906, cependant, la relève - nord-américaine - de nouveaux instituts de
crédit cubains fut assurée avec l'aide de banques françaises. Ainsi, en 1906, la Société
3Générale participa à la constitution d'un nouveau Banco de La Habana .
D’autres secteurs étaient concernés par le passage de la domination espagnole à
la souveraineté cubaine. Ainsi, la Compañía Española de las Salinas de Cayo
Romano/Compagnie Espagnole des Salines de Cayo Romano, qui exploitait des salines
sur la côte nord de Cuba et possédait sa propre fabrique de soude, était une entreprise

2471, dossiers 23 et 171, ou, en 1905, dans H 2825, ou en 1910-1911, dans H 2473. Également, en 1912-1913,
de la part d'un porteur, juge suppléant au tribunal de commerce de Dax, selon AMAE-Paris, NS Espagne 96,
dossier Bernardet. Le gouvernement cubain refusa toute discussion sur la dette coloniale.
1 AP-SG-BUP, 518, dossiers 109-114, Banque Espagnole de l’Ile de Cuba, dont notice impr. 1910. De même,
liste du syndicat d’introduction, avec 260 actions chacune, les maisons Heine, Hottinguer, Mallet, Mirabaud,
Neuflize, Vernes. Le baron belge Baeyens avait 130 titres, Reverseaux, ancien ambassadeur à Madrid, 78.
Aussi, nombreuses réf. dans carton 2426, registre CA n°2, séances 30. 4. et 20. 5. 1911, p. 131-132 et 224, et
dans les registres du Comité Direction BUP, 2760, n°6, séances 5. 7. 1910 à 24. 5. 1911, et n°7, 7. 12. 1911 à
19. 1. 1912. Une crise de confiance éclata entre les partenaires fr. et cubano-américains.
2 ANMT-Roubaix, 65 AQ A 257/1, Banque de l'Union Parisienne, AGO 6. 5. 1911 (exercice 1910), p. 6, qui
indique l'introduction d'actions sur le marché de Paris, à la demande de la maison de banque de Hambourg, L.
Behrens & Söhne. AP-SG-Crédit du Nord, Mirabaud, MIR 1 F 1, compte général ms. 1910, et MIR 1 G 40,
livre de syndicat n°I (1906-1912), p. 191, signalent une opération sur 260 titres, liquidée en octobre 1910 avec
un gain de 10 480 F. AMAE-Paris, NS Cuba 17 et 18, suivent les péripéties de la banque de 1909 à 1914, avec
le refus du MF-Paris d'accepter les titres du Banco Territorial Cubano. Un projet de banque hypothécaire fut
agité à partir de 1905 par Sánchez de Toca, gros propriétaire foncier de l'île, selon AP-BNPP-Paribas,
Espagne 63, correspondance Cocagne (Banco Español de Credito) à Renouard (BPPB), 2. 9. et 10. 10. 1905.
3 e AP-Société Générale, registre CA, 2319 séance, 19. 6. 1906. Comités formés à Paris et NY.
15fondée en 1892 par des intérêts français - de Rouen - et espagnols, au capital d’environ
e siècle mais son destin postérieur à 6 Mptas. Elle existait encore au début du XX
1l'indépendance nous est inconnu . À Cuba encore, ultime exemple de présence française,
edans le lointain souvenir de l'installation, au début du XIX siècle, des créoles qui
fuyaient Saint-Domingue, une Sociedad Anonima Española de la Isla de Cayo Cruz,
exploitation agricole fondée, en 1891, par des intérêts français (Mercier & Cie de Paris)
et espagnols, au capital de 3 Mptas, fut dissoute en 1904, lors du processus
2. Les deux compagnies semblent avoir eu les d'émancipation de la grande île caraïbe
mêmes Français dans leurs conseils d’administration.
À l'inverse de Cuba, où les intérêts ferroviaires français furent inexistants -
malgré l'ancienneté de l'implantation d'une ligne à vocation sucrière dès 1837, onze ans
avant la métropole ! - l'île voisine de Porto-Rico fut ouverte aux investissements français
3dans ce secteur . La Compagnie des Chemins de Fer de Porto-Rico/Ferrocarriles de
Puerto Rico, durant l'époque espagnole de cette île, fondée en 1888 par Ivo Bosch,
"repreneur" du Crédit Mobilier Français et fringant "patron" du Sud-Espagne, visait à
assurer l'écoulement de la production sucrière locale, par un réseau circulaire - inachevé
- de 546 km. Outre le Crédit Mobilier Français, la Banque de Paris et des Pays-Bas, la
Banque Transatlantique, la Banque Stern et d'autres banquiers parisiens étaient engagés
dans l'affaire. Lors du conflit hispano-américain, l'île de Porto-Rico ne fut pas durement
touchée par les combats. Les représentants de la compagnie tentèrent de sauver les biens
et les titres de cette société de droit espagnol entièrement française, qui avait construit
alors environ 205 km en trois tronçons de 115, 75 et 55 km non reliés les uns aux
4autres ... A. Broder en a retracé l'histoire, jusqu'à son "américanisation", sous le régime
de la régie intéressée de l'American Railroad of Puerto-Rico, en 1902. L'épargne
française avait, à cette date, fourni environ 31 MF en obligations - soit plus des trois-
quarts de l'ensemble des titres émis - et le Crédit Mobilier Français, près de 7 MF en
5capital-actions (0,7 MF) et en avances (6,1 MF) . Un total approximatif de 38 MF avait
ainsi scellé la participation française sur les ultimes tentatives de modernisation de
l'espace colonial en sursis de l'Espagne dans le Nouveau Monde. Une nouvelle émission
èreeut lieu en mai 1902 avec 12 000 obligations de 500 F 3 % 1 hypothèque qui furent
proposés à 300 F par Bosch au public parisien.

1 bis RM-Madrid, tome 13, soc. n°637, f°50-52. ANMT-Roubaix, 65 AQ J 89 , Cía Española Colonial. Sociedad
Arrendataria de Cayo Romano (Cuba), statuts 1891.
2 RM-Madrid, tome 11, soc. n°585, f°154-161. Aussi, ANMT-Roubaix, 65 AQ J 89, SAE de l’île Cayo Cruz,
statuts 1890-1893. Environ 70 000 cocotiers et autres arbres exploités. Pas de doc. postérieur à 1893.
3 150 Años de Historia, vol. I, ouvr. cité, p. 31-34, qui signale le premier train La Havane-Güines dont le
tronçon jusqu'à Bejocal (27 km) fut mis en service en novembre 1837, onze ans avant le Barcelone-Mataro
(28,2 km) ouvert en octobre 1848. T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 127-128.
4 AMAE-Paris, NS États-Unis 72, Porto-Rico, chemins de fer, 1897-1901, contient la correspondance entre la
compagnie, le consul à San Juan et MAE-Paris, du 6. 4. au 29. 12. 1898, notamment une note dt. en annexe
d'une note de la compagnie au MAE-Paris, 14. 11. 1898. À noter que le président du CA n'était autre qu'Emilio
Castelar, l'ancien leader républicain. Le consul stigmatisait la mauvaise gestion de la soc. dont le siège était
passé du n°18, calle Coello, au n° 4 de la calle Zorrilla, à Madrid, les bureaux centraux de Paris ayant
e edéménagé du n°10 rue de la Paix (II ) au n°41 de la rue Caumartin (IX ). Les bureaux techniques demeuraient
à San Juan de Porto-Rico. Gros dossier ANMT-Roubaix, ANPFVM, Chemins de fer de Porto Rico 1888-1960,
avec doc. 1888-1911, qui permet de comprendre le passage d’une soc. esp. à une soc. nord-américaine,
notamment tracts d’émision en France d’obligations (1911).
5 A. Broder, Le rôle, ouvr. cité, tome 3, p. 815-817, et tome 4, p. 1319-1331. La participation du Crédit
Mobilier Français dans l'American Railroad of Puerto Rico sera cédée durant la première guerre mondiale.
RM-Madrid, tome 5, soc. n° 292, f° 124-129, signale une distribution du capital de fondation - 16 M ptas/F,
libéré à 25 % - très proche de celle présentée par A. Broder. Liquidation en Espagne enregistrée en 1905 :
ibidem, tome 8, f° 48-52. AP-BNPP-Paribas, Porto-Rico 414, dossier 1, Chemins de fer de Porto-Rico, 1898-
1907. AP-SG-BUP, Crédit Mobilier Français, 2419, registre CA n°2, séances 7. 5 au 3. 12. 1912, p. 106, 113
et 127, et 19. 5. 1914, p. 200., Aussi, CAEF-Savigny-le-Temple, CAC, carton 712-A-1, Chemins de fer de
Porto-Rico, doc. boursière,1888-1960.
16fig. n°1 - Tract d'émission d'obligation des Chemins de Fer de Porto-Rico (1902)
[Source : AP-BNPP-Paribas, Porto-Rico 414, dossier 2].
17L’opération s'appuyait sur une décision des nouvelles autorités de l'île, avec
l'aval du président Théodore Roosevelt, relative à une concession de cent-cinquante
1ans .
Ce que le prospectus d'émission ne disait pas, en effet, c'était que la transformation en
compagnie nord-américaine était alors en cours ... avec l'aide de capitalistes français -
dont certains étaient membres des deux conseils d'administration - qui tentaient de faire
2entrer l'American Railroad Company of Puerto-Rico sur le marché de Paris .
En 1905, un contentieux opposa l'État espagnol à cette compagnie en pleine
mue, à propos d'une subvention obtenue en 1897. Le consul d'Espagne à Washington
avait cru de bonne foi à une fusion-absorption. Le traité de paix n'avait rien changé,
selon les autorités de Madrid, la société de droit espagnol, qui payait ses impôts à Paris,
3était toujours inscrite au registre de la capitale du royaume . Les Français participèrent
ainsi au financement de deux compagnies, dont la première - d'origine espagnole - n'en
finissait pas de céder la place à une seconde - dont le siège était à New York - pour un
même réseau ! Il est vrai que la Compagnie des Chemins de Fer de Porto-Rico n'était
plus qu'une coquille vide, à laquelle - sous l'œil froid des annuaires - la cote en coulisse
était encore offerte. En 1914, le service financier était assuré par le Crédit Mobilier
Français d'Ivo Bosch. Le siège administratif parisien des deux compagnies - l'ancienne
e 4et la nouvelle - était à la même adresse, au n°3 de la rue Saint-Georges (IX ) . Un souci
de simplification bureaucratique était déjà perceptible …
Tableau n° 4 - Cours obligations 500 F, Chemins de Fer de Porto-Rico, Paris, 1907-1914, en francs
ère e e eAnnées 1 série 3% 2 série 5% 3 série 3% 4 série 4% (1911)
maximum minimum maximum minimum maximum minimum maximum minimum
1907 385 352 506 465 194 101 - -
1908 384 351 497 461 147 100 --
1909 373 355 498 130 96 - -
1910 380 360 500 472 171 103 --
1911 477 346 496 464 183 145 419 410
1912 366 332 498 444 209 155 418 390
1913 354 308 475 435 175 118 390 365
1914 339 318 460 408 154 109 360 325
[Source : Annuaire Desfossés, 1914, p. 439-440, et 1920, p. 394-396].
Si les Français s'étaient tant intéressés aux chemins de fer portoricains, c'était bel et bien
dans l'optique de ne pas perdre pied dans le secteur du sucre de canne où la production
nationale - Antilles et Réunion - n'était pas négligeable.

1 Sur les négociations du consul Charpentier - détaché à la demande des capitalistes fr. engagés dans l'affaire
(30 MF indiqués) - à Washington, AMAE-Paris, NS États-Unis 72, correspondance, 15. 3. 1899 au 27. 12.
1901.
2 Les cotations des titres de cette soc. - qui ne nous concerne plus - dans l'Annuaire Desfossés de 1911, p. 111
e(1906-1909) et de 1914, p. 386 (1907-1912). Siège au n°48, de la rue de la Victoire (IX ). AMAE-Paris, NS
États-Unis 71, lp. dt., consul-San Juan (Charpentier) à MAE-Paris-Amérique (Peretti), 30. 12. 1907, signale
l'essor constant de cette soc. franco-nord-américaine depuis 1902.
3 ARAH-Madrid, Papiers Dato, cabinet d'avocat, dossier sn°, procès Chemins de Fer de Puerto-Rico contre
État espagnol, 1905. Il y avait eu à Madrid, en 1900, des pourparlers d'un directeur de la soc. - M. Le Brun - à
Madrid, avec l'aide de J.-B. Pasteur, conseiller de l'ambassade, afin de récupérer des arriérés de subventions et
un remboursement de cautionnement, selon AMAE-Paris, NS États-Unis 72.
4 Ainsi à Lyon, selon l'Annuaire de la Compagnie des Agents de change de Lyon, éd. 1914, p. 72-73. De
emême, Annuaire Chaix, Les principales sociétés par actions, 24 année, Paris, 1915, p. 80-81, qui signale les
adresses et l'identité des membres des conseils des deux sociétés (Lapisse et Lévêque aux deux).
18fig. n°2 - Cours obligations 500 ptas, Chemins de Fer de Porto-Rico, Paris, 1907-1914


19La possession d'intérêts complémentaires permettrait ainsi d'être en position de
force dans les grandes négociations commerciales internationales, tout en permettant de
pallier d'éventuelles ruptures de production en cas de récoltes coloniales déficitaires.
Ainsi, la Compagnie des Sucreries de Porto-Rico, fondée en 1903-1904, associait des
intérêts français et catalans espagnols, qui apportaient les terrains et les installations
industrielles. Ce consortium d'origine coloniale fixa son siège à Paris, 15, rue du Louvre
er(I ). Le capital, originellement de 4,5 MF, soit 18 000 actions de 250 F, dont les
apporteurs espagnols reçurent - en principe - 10 000 titres, connut bien des turpitudes.
La Banque de l'Union Parisienne, qui avait promis son appui, sembla hésiter, puis
s’engagea à hauteur de 6 000 titres émis à 265 F dont elle rétrocéda 1 600 à Mallet &
1Cie, à Vernes & Cie et à d’autres pour n’en garder finalement que 1 107 . Les véritables
promoteurs de l'affaire - des betteraviers du Bassin parisien et du Nord de la France -
eurent ainsi toutes les peines du monde à réunir les fonds nécessaires. Les premiers
exercices purent faire illusion, mais l'étroitesse des capitaux - indispensables, dans
l'attente de chaque zafra (récolte) - ne permit pas à l'entreprise de prospérer. Les
établissements créanciers - Banque de Paris et des Pays-Bas, Crédit Foncier et Agricole
d'Algérie, Banque de l'Union Parisienne - firent une avance hypothécaire de 0,8 MF, en
décembre 1906, qui fut renouvelée et amplifiée encore à deux reprises. Les titres se
négociaient en coulisse, et les résultats ne permirent le versement d'un dividende qu'en
1905-1906 - 15 F par action privilégiée et 2,50F pour une ordinaire - mais la dégradation
rapide des comptes condamnait l'entreprise. La sécheresse de l'année 1907 - conjuguée à
la crise économique, violente et passagère, qui secoua l'Ancien comme le Nouveau
Monde - mit fin aux espoirs des actionnaires, malgré des tentatives optimistes de
2présenter au mieux les perspectives de l'exercice 1909-1910 . Un envoyé des banques
parisiennes, dans un rapport de 1908, stigmatisa bien davantage les erreurs de gestion et
3de prévision que le climat tropical .
Tableau n° 5 - Résultats de la Compagnie des Sucreries de Porto-Rico, 1904-1909, en francs
Exercices Tonnages récoltés Bénéfices nets Cours actions privilégiées
maximum minimum
1904-1905 70 194 + 910 461 - -
1905-1906 79 061 + 378 034 335 270
1906-1907 50 853 - 506 422 265 53
1907-1908 58 766 - 490 921 70 36
1908-1909 n.i. - 2 589 000 74 30
1909-1910 n.i. - 280 000 85 41
[ Sources : Annuaire Desfossés, 1914, p. 1141, et AP-BNPP-Paribas 414, dossier 2, Cie des Sucreries de
Porto-Rico, 1905-1910 ].


1
AP-SG-BUP, 2426, registre CA n°1, séance 31. 3. 1906, p. 185. Très nombreuses réf. dans 2760, registres du
Comité direction, n°1, séance 22. 1. 1904, p. 4, et registre n°2, séances14. 4. et 22. 5. 1906, p. 6 et 34. Des
ventes répétées entre juin et août 1906. AP-SG-Crédit du Nord, Mirabaud, MIR 1 F 1, compte général ms.
1910, et MIR 1 G 40, livre de syndicat n°I (1906-1912), p. 10 et 63, signalent une opération unique sur 53
titres, avec un gain de 3 600 F, outre une participation d'avance de 105 675 F, qui pouvait être remboursée, en
12partie en espèces, en partie en titres de la South Porto Rico Sugar C° (1909). Également, AN-Paris, F 7347,
La Réforme Économique, 18. 5. 1906, p. 638.
2 AP-BNPP-Paribas, Porto-Rico 414, dossier 2, Cie des Sucreries de Porto-Rico,1905-1910, note imprimée
sur les perspectives de la soc., 1909-1910, 15. 5. 1909. On y trouve l'original du contrat d'avances du 30. 9.
1907, et autres doc. Aussi, AP-SG-BUP, 2426, registre CA n°1, séance 20. 7. 1907, p. 307-310, et et registre
Comité direction n°2, séance 26. 11. 1906, p. 204.
3 AP-BNPP-Paribas, Porto-Rico 414, dossier 2, rapport dt., Paul Rengnet, 17. 4. 1908.
20Au moment de la liquidation, en 1909-1910, le capital était de 5,9 MF, soit
1. Les 47 200 actions de 125 F. Les actifs furent cédés à des sociétés nord-américaines
intérêts français et espagnols n'étaient pas alors négligeables dans cette ancienne
possession de la Couronne ibérique. Sur 38 centrales sucrières, sept étaient françaises -
2l'une était fermée - et quatre encore espagnoles .
Tableau n° 6 - Centrales sucrières espagnoles (E) et françaises (F), Porto-Rico, 1908-1910
Centrales 1908 1908 1909 1909 1910 1910
tonnage % tonnage % tonnage %
Altagracia (E) 1 764 562 1 875
Buena Vista (E) 4 200 4 125 6 250
Constancia-Ponce (E) 1 537 2 500 2 500
San Vincente (E) 9 207 10 000 15 625
total espagnol 16 708 7,26 17 187 6,10 26 250 7,53
Coloso (F) 3 637 5 500 7 500
Columbia (F) 5 394 5 250 5 625
Corsica (F) 2 700 3 625 3 750
Esperanza (F) 2 273 4 750 5 000
Lafayette (F) 4 265 8 750 4 265
Santa María (F) 1 036 1 500 2 000
total français 19 305 8,39 29 375 10,43 28 140 8,08
total général 230 095 100 281 399 100 348 250 100
NB. Les pourcentages de chaque centrale n'ont pas été calculés.
[ Source : AMAE-Paris, NS États-Unis 71, Puerto-Rico Horticultural News, organe des producteurs sucriers,
1910]
Les totaux disponibles montrent la marginalisation croissante des avoirs
français et espagnols face aux intérêts anglo-saxons - essentiellement nord-américains -
dans la production des sucreries portoricaines. Les deux puissances ne représentaient
plus que 15 à 16,5 % du total général, dix ans après la perte de la colonie espagnole.
Certes, la source statistique était désormais sous contrôle yankee, mais même en
admettant une sous-estimation notable, il faudrait renoncer à toute vision divergente. Les
Américains du nord étaient devenus les véritables "patrons" de l'île, au détriment des
3intérêts européens "latins" .
Enfin, sur le plan strictement culturel, il nous faut signaler l'introduction du
cinématographe à La Havane, alors en guerre, en janvier-février 1897. L'un des
principaux opérateurs des frères Lumière, Gabriel Veyre, y tourna un film - Simulacro
de incendio (aujourd'hui perdu) - avec l'actrice espagnole María Tubau. L'homme avait
obtenu l'exclusivité de diffusion des produits de la firme lyonnaise, aussi bien aux
4Antilles qu'au Venezuela et au Mexique, où il avait établi sa base arrière . Son succès

1 ibidem, AGE Cie des Sucreries de Porto-Rico, 3. 5. 1910, et Annuaire Desfossés, 1914, p. 1141. Aussi, AP-
SG-BUP, 2426, registre CA n°2, séances 25. 2 au 21. 8. 1909, p. 20, 48 et 68. De même, registres Comité
Direction n°4, séance 18. 11. 1908, p. 135-137. Les avances continuèrent en 1909-1910. Les repreneurs,
soutenus par des banques de NY et de San Juan de Porto-Rico, étaient Fortuna Estates et Central Fortuna.
2 AMAE-Paris, NS États-Unis 71, d. n°2, vice-consul-San Juan (Fontnouvelle) à MAE-Paris, 21. 2. 1910,
transmettant la statistique de base du tableau.
3 e Un courtier en valeurs, J. Olivier (25, rue Le Peletier, Paris, IX ) – également impliqué dans le Port de
Pasajes – proposa en vain à la BPPB des affaires foncières à Porto-Rico, selon lp. du 2. 7. 1903. De même, E.
Delafond, pour des affaires sucrières, en 1901-1902 : AP-BNPP-Paribas, Porto-Rico, 414, dossier 1.
4 Philippe Jacquier (descendant de Veyre) et Marion Pranal, Gabriel Veyre, opérateur Lumière avec le
cinématographe. Correspondance 1896-1900, Institut Lumière/Actes Sud, Lyon, 1996, p. 75-84. María
Alvárez Tubau (1854-1914), actrice des années 1860-1900, fut professeur au conservatoire de Madrid.
21dut être pourtant limité – la concurrence nord-américaine de la côte est, déjà ? - car on le
1. retrouvera, à partir de 1901 au Maroc où il s’établira durablement
Quant aux Espagnols des terres françaises et francophones d'Amérique, ils:
brillaient par leur discrétion ou par leur absence. Les souvenirs étaient plus
diplomatiques que migratoires. À Montréal, au Canada francophone sous domination
2britannique, il y avait un consul général d’Espagne . À propos de Saint-Pierre-et-
Miquelon, s'impose le rappel de la présence de l'Espagne comme alliée de la France et
signataire du traité de Paris, qui, en 1763, avait laissé à la France la souveraineté de ces
îlots au large de Terre Neuve, avec un large droit de pêche, qui allait perdurer jusqu'en
31904 . La présence de pêcheurs espagnols - comme aujourd'hui - dans les eaux proches
de Terre-Neuve, mériterait une étude détaillée ... Quant à la Louisiane, ancienne terre
indienne passée des mains françaises aux mains espagnoles, en 1763, puis de nouveau
françaises en 1800, elle avait été cédée peu après (1803), contre espèces sonnantes et
etrébuchantes, aux jeunes États-Unis. Au début du XX siècle, elle ne portait plus que le
souvenir des grandeurs passées, sans oublier - ultime clin d'œil ? - la lutte pour la
edomination de la terre de Floride, dans la seconde moitié du XVI siècle, qui tourna
facilement à l'avantage des Ibériques face à des huguenots français qui avaient tenté à
4 5deux reprises de s'y installer . De vieux souvenirs que l'on n'oubliait pas totalement .
Certes, au moment où la France perdait au profit des yankees sa prépondérance
traditionnelle à Haïti - son ancienne "perle" américaine - elle se devait de demeurer
prudente, voire modeste, même si le maintien de ses possessions des Petites Antilles et
de Guyane lui laissait une dimension souveraine dans le bassin caraïbe. En tout cas, les
événements de 1898 ne chassèrent pas les Espagnols de Cuba ou de Porto Rico vers ces
derniers espaces, puisque, à la suite d'une demande du consulat général d'Espagne à
Paris, il fut répondu, en 1911, qu'il n'y avait pas de citoyen espagnol en Guadeloupe.
6Seule - nous l'avons vu - la dénomination de l'île rappelait une quelconque hispanité ...
Les Espagnols n'avaient décidément pas trouvé à leur goût les espaces français
d'Amérique. Trop froids ou trop exigus, sans doute. Trop peu accueillants,
vraisemblablement. Les rescapés des Grandes Antilles ne pouvaient trouver refuge dans
les Petites ... Oui, bien des souvenirs communs s’évaporaient mais les voisinages
demeurent aujourd’hui entre terres hispanophones et francophones.


1 Catalogues d'exposition photographique, Le désir du Maroc, Paris, 1999, p. 17, 44-47 et 86-87, et Le Maroc
de Gabriel Veyre, 1901-1936, Paris, 2006, 192 p. Veyre (1871-1936) a laissé des souvenirs, Au Maroc, dans
l'intimité du sultan, Paris, 1905.
2 Guía Oficial de España, 1912, p. 332.
3 er JORF-MAE, Liste des traités et accords de la France en vigueur au 1 octobre 1992, tome I, Traités et
accors multilatéraux , Paris, 1993, p. 3 : acte préliminaire de Paix du 3. 11. 1762, et traité définitif du 10. 2.
1763, art. 6 dans les deux textes. Le traité a été exposé à la Monnaie de Paris en 1995-1996, Grands traités de
la France. Archives des Affaires étrangères, Paris, 1995, p. 37-38.
4 DHE, tome II, notice "Florida", p. 119. Tentatives de Ribaut (1562) et de Laudonnière (1564). La contre-
attaque esp. poussa Philippe II à installer définitivement une ville en Floride, les précédentes expéditions ayant
échoué à coloniser cette péninsule dont les premières découvertes furent certainement antérieures à celle de
Ponce de León (1513), puisqu'elle apparaît sur une carte dès 1502.
5 Le tricentenaire de l'installation des Français en Louisiane (1699), célébré par une "Francofête". Le Monde, 6.
4. 1999, p. 20, indique un "violoneux" du nom de Hadley Castille. On trouve aussi une militante des droits de
la culture fr. depuis les années 1930, qui a publié ses mémoires : Moi, Jeanne Castille, de Louisiane, Paris,
e1983. Aussi, catalogue d’exposition, MAE-Nantes, Présence française en Louisiane au XIX siècle, Nantes
1992, p. 19-21.
6 AMAE-Paris, NS Espagne 100, note n°3453, MC à MAE, Paris, 22. 4. 1911, avec une note du gouverneur de
la Guadeloupe. L'île avait été baptisée par Colomb en l'honneur de la Vierge vénérée dans le monastère de
Guadalupe (Cáceres), en Extrémadure. Il existe une autre île Guadalupe - aujourd’hui mexicaine - dans
l'Océan Pacifique, au large de la Basse-Californie.
22FRANÇAIS ET ESPAGNOLS
D'EXTRÊME-ORIENT
En Océanie, la vente des derniers archipels océaniens de l'Espagne - la fin
ultime du Pacifique des Ibériques, cher à Pierre Chaunu - pouvait être considérée, soit
comme une humiliation extrême, soit comme une "bonne affaire" ... pour les Espagnols.
Vingt-cinq millions de francs pour des miettes d'Outre-mer ! C'était cette seconde vision
1que l'éditorialiste de L'Illustration tenta de faire partager à ses lecteurs, en juin 1899 .
Cette cession non gratuite résultait d'une longue pression germanique - depuis les années
1880 - et faisait suite à une perte bien plus importante.
Les richesses des Philippines perdues
Le retrait espagnol des Philippines, conséquence de la défaite de Cavite, en baie
de Manille, fut l'ultime manifestation de l'inquiétude générale de la décennie suivante,
face à l'expansion du Japon, qui tenait Taïwan depuis 1895 et bien d’autres archipels
océaniens. Comme l’Angleterre - sa future alliée - le Japon verrouillait son espace
2maritime proche . La nouvelle puissance nord-américaine ne s’y trompait pas. Le refus
de laisser une jeune république philippine s’installer ne pouvait que le démontrer. Cet
ensemble - "décolonisé" - était trop fragile pour ne pas être la proie potentielle d’autres
nations. Malgré la faiblesse des pertes militaires et navales, l’occupation devait rapporter
"gros" aux yeux des groupes dirigeants politiques autant qu’économiques. La Chine
était si proche … et le marché si prometteur depuis plus d’un demi-siècle.
Que restait-il, dans ces conditions, des relations franco-espagnoles ? Il faut
dire que cette terre lointaine ne préoccupait pas les autorités françaises. La présence de
Philippins avérés était limitée en France même. Tout juste, peut-on signaler la formation
d’un Comité des Philippines dans la capitale lors du conflit hispano-américain.
Constitué d’une soixantaine de membres, il n’était pas jugé bien dangereux par les
3Renseignements Généraux deux ans plus tard .
La présence de terrain était ténue. Certes, la maison Eiffel & Compagnie y avait
4obtenu des contrats d’édification de quatre ponts ferroviaires (1891-1892) . Dans cet
immense archipel philippin - plus de sept mille îles ! - des colons français, parfois
installés depuis des décennies, possédaient des intérêts dans les tabacs et les sucres.
Lorsqu'il avait tenu entre ses mains les fonctions de ministre des Colonies - on disait
alors de l'Outre-mer - Fernando de León y Castillo avait dû régler le problème de la
culture forcée du tabac dans l'archipel, gangrénée par une corruption endémique. Ce

1 L'Illustration, 17. 6. 1899, p. 380.
2 María Dolores Elizalde,"La proyeción de España en el Pacífico durante la época del imperialismo",
Hispania, n°183, vol. LIII, 1993, p. 277-295, et Luis Miguel Acosta Barros, "Actitud del gobierno y de la
prensa españoles ante la guerra chino-japonesa de 1894-1895", Hispania, n°188, vol. LIV/3, 1994, p. 1041-
1075. Également, María Corazón Buenafe, Les événements aux Philippines (1896-1901) revus à travers les
edocuments officiels et la presse française, thèse 3 cycle, U. Paris-1 (dir. n.i.), 1971, 201 p.
3 APP-Paris, BA 2159, note ms., RG/PP-CAB à MI-DSG, 7. 5. 1900.
4 Daniel Bermond, Gustave Eiffel, Paris, 2002, p. 471-475 (liste de travaux 1856-1893), d’après Bertrand
Lemoine, Eiffel, Paris, 1994. Photographie dans le catalogue d’exposition, Gustave Eiffel. Le magicien du fer,
Hôtel de Ville-Paris, 2009, p. 71. Une église préfabriquée Eiffel fut installée à Manille : ibidem, p. 42 et 89.
23système d'exploitation quasi-esclavagiste, en vigueur depuis un siècle exactement - il
avait été mis en place en 1781 - ne pouvait perdurer aux yeux du futur ambassadeur
d'Espagne en France qui dut faire face à une tentative de corruption active de la part de
capitalistes en train de former une puissante compagnie comprenant des capitaux
espagnols et français - avec le Duc Decazes, alors ministre des Affaires étrangères - en
vue d'établir un monopole d’exploitation. Le vertueux Canarien déclara - dans ses
Mémoires - avoir repoussé l'offre corruptrice et prévaricatrice, se flattant d'avoir pu
imposer, fin juin 1881, un décret rendant la culture du tabac désormais libre sur tout le
1territoire . Cette mesure provoqua dès novembre de cette année-là, la création d’une
Compagnie Générale des Tabacs des Philippines/Compañía General de Tabacos de
Filipinas. Le capital original, fixé nominalement à 75 Mptas - soit 150 000 actions de
500 ptas - ne fut d’abord libéré qu'à hauteur de 40 000 titres - la première série - que se
2partagèrent principalement quatre entités fondatrices . Aux côtés du Banco Hispano-
Colonial et de Claudio López y Brù - fondateur de la Compañía General Trasatlántica -
la part française s'élevait à un tiers environ du fonds social. Des 16 000 cédules de
fondateurs, en effet 3 683 furent dévolues à la Banque de Paris et des Pays-Bas, le
même nombre au Crédit Mobilier Espagnol, et 60 à l'ingénieur parisien Armand
Villemer, sans oublier quelques 480 titres aux conseillers de la compagnie, dont six sur
trente devaient être originaires du nord des Pyrénées, soit un total de 7 522 titres,
3environ 47 % de l'ensemble du fonds social .
Tableau n°1 – Principaux actionnaires, Compagnie Générale des Tabacs des Philippines-AGO,1884
Actionnaires n titres (%) n votes
López y Brú (Claudio) 18 960 (24,49) 380
Banco Hispano Colonial 11 884 (15,35) 237
Soc. de Credito Mercantil 3 095 (3,99) 62
Compañía General Trasatlántica 1 895 (3,79) 38
Divers Espagnols 7 095 (9,16) 14
Total espagnol 42 929 (55,45) 860
Crédit Mobilier Espagnol 10 858 (14,02) 217
Banque de Paris et des Pays-Bas 8 324 (10,75) 166
Famille Péreire 3 420 (4,41) 68
Duc Decazes 1 800 (2,32) 36
Comte de Chaudordy 1 420 (1,83) 28
Baron de Heukeren 1 325 (1,71) 27
Divers Français 7 337 (9,47) 14
Total français 34 484 (44,54) 683
Total général 77 413 (*) 1 543 (**)
(*) sur un total théorique de 80 000 titres (**) sur un total théorique de 1 600 votes (un vote pour 50 titres)
[Source : ANC-Barcelone-San Cugat del Vallés, Fonds Cía General de Tabacos de Filipinas, 02-01-01]
Gustave Péreire, nommé administrateur, fut en outre élu vice-président en
1898, fonction qu'il conservera jusqu'à sa mort, après la Grande Guerre. Avec lui, dans
un premier temps, des représentants du Crédit Mobilier Espagnol - le duc Decazes,
Ernest Polack, puis le comte de Chaudordy - de la Banque de Paris et des Pays-Bas -
Edmond Joubert, Isaac de Camondo - complétèrent le comité de Paris, tandis que
Villemer assurait la charge d'administrateur général aux Philippines, après y avoir dirigé

1 F. de León y Castillo, ouvr. cité, tome 1 [1842-1887], p. 237-244. Actionnaire en 1884 (100 titres), le
ministre en deviendra administrateur en 1891, selon CMLC-Telde, Papiers F. León y Castillo, f° 2206-2209.
Xavier Huetz de Lemps, L’archipel des épices. La corruption de l’administration espagnole aux Philippines,
e efin XVIII -fin XIX siècle, Madrid, 2006, p. 110, fait une seule allusion à cette compagnie.
2 RM-Barcelone, tome 17, soc. n°1011, f°21-22. ANC-Barcelone, Fonds d’entreprises, Compañía General de
Tabacos de Filipinas, liasse 441. Aussi, T. Tortella, Una guía de fuentes, ouvr. cité, p. 67.
3 Emilio Giralt Raventós, La Compañía General de Tabacos de Filipinas 1881-1981, Barcelone, 1981, p. 12-
13, 27 et 34.
241la section industrielle, depuis les origines . En décembre 1884, sur 80 000 titres
souscrits, la situation était la suivante. La part française avait légèrement régressé à
44 %. Parmi ces capitalistes français, on remarque Edmond Joubert avec 900 titres, les
maisons de banque Stein & Cie (650), Hentsch Frères & Cie (534) et Camondo & Cie
(500). Parmi les nombreux participants catalans, les maisons cousines Arnús ou Eusebio
2Güell .
Jusqu'à la guerre, les membres français du Conseil - treize en tout - furent
choisis dans les groupes liés aux deux entités désignées. Comme on le sait, la part du
Crédit Mobilier passa, en 1902, dans l'escarcelle du Banco Español de Credito, qui
devait se convertir ainsi en actionnaire important de la Compagnie des Tabacs des
Philippines surnommée la Tabacalera, depuis 1885, par modification de son adresse
3télégraphique .
Dès 1882, 90 000 obligations furent admises sur le marché de la capitale
française. En 1888, le capital déboursé s'élevait à 22,5 Mptas. Les dividendes étaient
payés en pesetas ou en francs, mais l'insurrection des Philippines devait mettre un terme
4à cette pratique, en 1896 . Une émission de 20 000 obligations de 500 ptas à 5 % avait
eu lieu, en 1892, à la bourse de Barcelone. Cette opération visait à éviter une mainmise
trop pressante des capitaux étrangers, les coupons n'étaient payables que sur place. Le
changement de souveraineté, dans les années 1898-1902, ne porta aucun préjudice grave
à une affaire qui se tourna de plus en plus vers le grand marché nord-américain et vers
5l'Extrême-Orient, débouchés géographiques naturels . En 1898-1899, alors que la guerre
avait éclaté entre les troupes nord-américaines et les guerrilleros d’Aguinaldo, la Banque
de Paris et des Pays-Bas, en liaison avec le Banco Hispano-Colonial, tenta d'acquérir
des obligations 6 % sur la place de Manille, mais elle fut devancée - apparemment - par
la Hong-Kong and Shanghai Banking Corporation. L’offre française serait arrivée trop
6tard à Manille .
La compagnie était alors en pleine prospérité, ce qui lui valut de susciter l'envie
des milieux capitalistes américains, au point de voir une de ses principales fabriques - la
Flor de la Isabela - partir en fumée à la suite d'un acte de malveillance, dans la nuit du
25 au 26 juin 1903. Ce fut sans conséquence majeure pour les 5 000 travailleurs locaux
qui purent reprendre rapidement leurs tâches, mais cela ne serait pas arrivé, selon le
consul de France à Manille, si le projet de transformation de l'entreprise espagnole en
7société française avait été réalisé dès 1898 ...

1 ibidem, p. 30 et 90. L'auteur confesse qu'il est difficile de connaître exactement la part-actions des Français, à
partir des archives consultées au siège barcelonais. Les listes d’actionnaires présents ou représentés lors des
AGO sont très lacunaires dans ANC-Barcelone. AP-BNPP, Paribas, Philippines 411, dossier 1, Tabacs des
Philippines, confirme la possession fr. de plus du tiers du capital.
2 ANC- San Cugat del Vallés (Barcelone), Cía General de Tabacos de Filipinas, cote 02-01-01,
3 E. Giralt Raventós, ouvr. cité, p. 316-317, liste des membres du CA. De même, AP-SFB-Paris, 2727/198,
e eavis de la soc. au Syndic de la Bourse de Paris, 1887 et 1895. La Tabacalera officielle de la 2 moitié du XX
siècle est la suite de la Compañía Arrendataria de Tabacos, monopole remis en place au début des années
1940, et non de la General de Tabacos de Filipinas.
4 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31193, doc. imprimée, Cía General de Tabacos de Filipinas, 1882-1895.
Aussi, AMAE-Paris, NS États-Unis 78, note n°44, MF à MAE, Paris, 6. 4. 1903.
5 E. Giralt Raventós, ouvr. cité, p. 87 et 103-107. Également, CAEF-Savigny-le-Temple, B 31193, note MAE
à MF, Paris, 17. 12. 1896.
6 AP-BNPP-Paribas, Espagne 64, dossier 17, sous-dossier Obligations (Tabacs) Philippines, 1898-1899. Le
Crédit Lyonnais fut mêlé à l'affaire.
7 AMAE-Paris, NS États-Unis 78, d. n°42, consul-Manille (Bérard) à MAE-Paris (Delcassé), 27. 6. 1903. Des
traces de mèches imbibées avaient été retrouvées sur place. Les dégâts furent évalués à 1,5M piastres, dont
eles 2/3 assurés. Une partie des bâtiments avait été épargnée. Aucune allusion dans CAEF-Savigny-le-Temple
ou AP-BNPP-Paribas. Charles Garnier,"Les Américains aux Philippines. Notes de voyage", Bulletin de la
eSociété Normande de Géographie, Rouen, 1902, p. 14, indique que la Cie des Tabacs était aux 3/4 fr. et
tolérée par les autorités des EU.
25 En mai 1903, les 16 000 parts de fondateurs furent inscrites à la cote parisienne,
1. peu après l'émission de nouvelles obligations sur les marchés madrilène et barcelonais
Les tensions régionales, dès avant la guerre russo-japonaise, devaient inquiéter le Banco
Español de Credito qui espérait placer des titres de la compagnie qu'il avait reçu en
portefeuille. Ce ne fut pas facile, les "colles" succédaient aux "colles", ce qui, pour une
2société de tabac, faisait bien pâle figure . Sur le terrain, la confiance régnait. Par ici, le
bon tabac … Le consul de France à Fou-Tchéou (Fuzhou), Paul Claudel, proposa même
des lots en cette même année 1903 à la compagnie de la part d’un mandarin chinois du
3lieu . En 1904, la présence française semblait encore solide dans le capital-actions, soit 9
137 en dépôt dans les établissements de la capitale française sur un total de 19 200 titres
collectés pour l’assemblée générale ordinaire, soit environ 47,5%. Pourtant, de 8 324
titres, la Banque de Paris et des Pays-Bas s’affichait désormais à hauteur de 609, et
Gustave Péreire ne possédait plus que 650 actions. Même si Mme Veuve Isaac Péreire
en avait repris 400 titres - soit 1 200 en tout - la famille n’en possédait plus que 2 150
au lieu de 3 420 vingt ans auparavant. La maison Movellán y Angulo était apparue à
hauteur de 1 449 titres. Des capitalistes de la place avaient pris le relais. En 1913, 3 859
4titres étaient déposés à Paris sur un total de 10 765 .
Tableau n° 7 - Compagnie des Tabacs des Philippines, Bourse de Paris, 1907-1913
produits et bénéfices en 1 000 pesetas, cotes en francs.
èreAnnées produits bruts bénéfices nets actions / 1 série parts de fondateurs
maximum minimum maximum minimum
1907 1 914 372 439 275 pas de cours
1908 1 849 353 349 251 pass
1909 1 704 348 412 280 70 55
1910 1 894 650 414 365 78 48
1911 2 033 846 404 290 72 37
1912 2 362 1 216 369 294 64 46
1913 2 174 1 078 354 289 58 40
[ Source : Annuaire Desfossés, 1914, p. 1151, et 1920, p. 1145]
En juin 1904, la toute jeune Banque de l’Union Parisienne intervint dans
l’affaire, par l’octroi d’un découvert de 40 à 50 000 £ puis, à partir de décembre 1906,
5
par des achats d’actions sur le marché . La compagnie connut, de 1905 à 1910, une
grave crise due à des dispositions fiscales défavorables et à des pratiques spéculatives
hasardeuses, notamment sur le chanvre local philippin dénommé abacá.

1 CAEF-Savigny-le-Temple, CAC, 198/2727, Tabacs Philippines, avis Chambre syndicale des agents de
change, 1. 5. 1903. Ces parts seront désabonnées en 1926. Également, AMAE-Paris, NS États-Unis 78, note
n°44, MF à MAE, Paris, 6. 4. 1903.
2 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, correspondance Cocagne (Banco Español de Credito)-Renouard (BPPB), du
6. 2 au 26. 12. 1903. "Colle", en jargon de bourse, signifie échec d'introduction sur un marché financier. On
disait aussi "four", terme encore en vigueur de nos jours.
3 AMAE-Paris, Direction des consulats. Sous-direction des affaires commerciales, carton 7 Tabacs, d. n°14, P.
Claudel (Fou-Tchéou/Fuzhou) à MAE-Paris, 14. 10. 1903.
4 ANC-San Cugat del Vallés (Barcelone), Compañía General de Tabacos de Filipinas, cote 02-01-01, liste des
actions déposées, AGO 28. 12. 1904 et 20. 12. 1913.
5 AP-SG-BUP, 2426, registre CA n°1, séance 25. 6. 1904, p. 37, et 2760, registre Comité direction n°1, séance
21. 6. 1904, p. 86 (découvert à 80 000 £) ; séances du 27. 12. 1906 au 3. 4. 1907 (achat 670 actions).
26fig. n°3 - Compagnie des Tabacs des Philippines, Bourse de Paris, 1907-1913,
produits et bénéfices en 1 000 pesetas, cotes en francs.
27fig. n°4 - Titre de la Compagnie Générale des Tabacs des Philippines,
Compañía General de Tabacos de Filipinas, coll. Delaunay
28Le cours du change avec le franc n'arrangea pas les choses. Le dividende fut
1. Il y eut ensuite suspendu en 1912, ce qui inquiéta sans surprise les porteurs français
retour des paiements, avec un modeste taux de 3 %. Parmi ses principaux clients
commerciaux - derrière la Compagnie Fermière des Tabacs d'Espagne/ Compañía
Arrendataria de Tabacos de España - on trouvait la Régie française des Tabacs, mais la
tendance à la diversification se confirma avec le coprah et, surtout, le sucre de canne,
postes qui s'affirmèrent à l'exportation de ce protectorat nord-américain aux portes de
l'Extrême-Orient, où la France et l'Indochine - cette dernière avec son riz et son bétail
2bovin - faisaient bonne figure . Dans la capitale française, la Banque de Paris et des
Pays-Bas, qui ne traitait pas ce titre - elle en conservait quelques centaines en
portefeuille - se contentait d'assurer la gestion d'un crédit, qui s'éleva à 1,5 MF (environ
60 000 £) entre 1901 et 1912. Au 31 décembre 1911, la dette obligataire de la
3compagnie s'élevait à la somme de 11 505 000 ptas .
En 1900, dès le choc de la défaite passé, le président de la Chambre de
Commerce espagnole de Manille suggéra, dans une lettre transmise au ministère français
des Colonies, l'intervention discrète d'une banque française afin de briser le monopole
des établissements anglo-asiatiques d'alors - la Hong-Kong & Shanghaï Banking Co. et
la Chartered Bank of India, Australia & China - qui écrasaient de tout leur poids les
rares entités encore existantes sur place, dont un Banco Español-Filipino alors en
perdition. Le titulaire des Colonies, Albert Decrais alerta alors la Banque de l'Indochine,
seule société susceptible d'intervenir dans cette région du monde. Celle-ci lui répondit
sans aucun enthousiasme que les Philippines constituaient un marché en pleine crise et
que la politique d'expansion de la banque l'attirait bien davantage vers la Chine où elle
allait ouvrir deux agences - à Canton et Hankéou. Elle étudierait bien sûr la question ...
4Delcassé, avisé du dossier, le transmit au consul de France . Sans suite, on s'en douterait
aisément. En 1904, au moment des premiers affrontements russo-japonais, Jules
Cambon s'étonnait que les Espagnols pussent porter encore de l'attention à une partie du

1 CAEF-Savigny-le-Temple, B 31193, copie d. n°16, consul-Manille (Aymé-Martin) à MAE-Paris (Poincaré),
6. 4. 1912, avec avis - très critiques - de Louis Bardot, fondé de pouvoirs à Manille de la Tabacalera. Aymé-
Martin indique que les porteurs fr. détenaient la grande majorité des actions
2 AMAE-Paris, NS États-Unis 78 à 80, donne de nombreuses stat. commerciales philippines. La Compagnie
Générale des Tabacs était aussi recensée comme soc. d'import.-export. par d. n°28, consul-Manille (Bérard) à
MAE-Paris (Delcassé), 2. 1. 1903, ibidem, NS États-Unis 78.
3 AP-BNPP-Paribas, PV du CA, registre n°11 (1900-1902), séance du 9. 7. 1901, p. 116, et registre n°17
(1911-1912), séance du 16. 4. 1912, p. 225-226. Aucune opération sur les titres Tabacos de Filipinas entre
1898 et 1914. En décembre 1904, la banque avait 609 actions, et en août 1914, 334, liquidées en sept. 1916.
4 AMAE-Paris, NS États-Unis 78, d. n°99, consul-Manille (Bérard) à MAE-Paris, 21. 8. 1900, avec trad. fr.
de la lettre du président de la Chambre de commerce esp., S. Mendezona, 18. 8. 1900, et note MC (Decrais) à
MAE (Delcassé), Paris, avec copie lp. Banque de l'Indochine du 26. 11. 1900. Marc Meulan, Des pionniers en
Extrême-Orient. Histoire de la Banque de l'Indochine. 1875-1975, Paris, 1990, p. 204-205, évoque la percée
opérée par cette banque en Chine, entre 1898 et 1914. Des agences furent ouvertes en 1902 à Canton et
Hankéou. Elles fermeront en 1956 et 1957. Indosuez, héritière de la Banque d'Indochine, ouvrira une agence à
Manille en 1970 (carte géographique, p. 634-635). Également, Yasuo Gonjo, Banque coloniale ou banque
ed'affaires. La Banque de l'Indochine sous la III République, Paris, 1993, p. 151-157 et 300. La banque avait
vu son privilège d'émission renouvelé en 1900. Aussi, Hubert Bonin, "Les banquiers français en Chine (1860-
1950) : Shanghai et Hong Kong, relais d’un impérialisme bancaire ou plate-formes d’outre-mers
multiformes", Les relations franco-chinoises au vingtième siècle et leurs antécédents, Arras, 2003, p. 157-
171, qui parle d’installation à Hong Kong (1894) puis à Shanghai (1898). Du côté anglo-chinois, Frank H. H.
King, The History of the Hong Kong and Shanghai Banking Corporation, vol. 1, The Hong Kong Bank in
Late Imperial China on an even keel 1864-1902, Cambridge, 1987, p. 383-395, et vol. 2, The Hong Kong
Bank in the Period of Imperialism and War 1895-1918, Cambridge, 1988, p. 103-118. La banque avait
installé des succursales à Manille (Luçon) dès 1875, puis à Iloilo (Panay) en1882.
291monde d'où ils avaient été si brutalement évincés . En réalité, l'Espagne n'avait pas été si
violemment éliminée qu'on pouvait le penser. Un voyageur français - sans doute un
tantinet anticlérical - remarquait en 1901 combien les vastes églises espagnoles
2. Plus de trois siècles de présence écrasaient encore Manille de leurs silhouettes
hispanique ne s'évaporaient pas d'un coup de bâton, même s'il s'agissait du big stick
yankee. La presse locale, malgré des titres "anglicisés", était encore en espagnol, tel le
Daily Bulletin de Manille. En 1902, sur 41 publications, vingt-quatre étaient encore en
3espagnol, douze en anglais, quatre en langues vernaculaires et une en chinois . Les
intérêts ibériques n'étaient pas négligeables, dans de nombreux secteurs, tels le négoce,
le tabac ou le sucre, ce qui semblait irriter les Nord-Américains. Certains incendies
déclarés ces années-là dans divers bâtiments industriels espagnols ayant paru suspects -
nous l'avons vu pour la Compagnie Générale des Tabacs des Philippines, en 1903 -
voire provoqués, selon le consul de France. L'américanisation des Philippines était
cependant lancée. Plus rien ne devait l'arrêter malgré certaines permanences
personnelles - religieuses et patronymiques - autant qu'économiques.
Plus au sud, vers les "îles enchanteresses", l'Espagne n'était pas non plus
totalement absente. Le lien était bien sûr plus ténu qu’aux Philippines. On se souvient
que la faculté avait été conférée au roi d'Espagne de nommer le président du tribunal
mixte franco-anglais des Nouvelles-Hébrides, à la suite de l'accord de l'Entente cordiale
du 6 avril 1904. Cette disposition fut confirmée par l'article 10 de la convention
d'application de Londres du 20 octobre 1906. Un diplomate espagnol était donc
4désormais à demeure dans l'archipel océanien . Un poste de tout repos, frais de transport
payés à l’avance par les ambassades de France et du Royaume-Uni à Madrid, avec deux
5mois de salaires . Lors de la relève du comte de Andino par son collègue, le comte de
Buena Esperanza, en février 1914, ce dernier vint à Paris afin d'y rencontrer Albert
Lebrun, ministre des Colonies, et Albert Kammerer, sous-directeur d'Asie-Océanie au
6. Il s'agissait là d'une forme de présence inédite pour l'ancienne puissance Quai d'Orsay
maîtresse des rivages de cette vaste région marine, où le Portugal possédait encore ses
miettes timoraises. Le Pacifique des Ibériques n'avait pas totalement disparu.
Sur le continent asiatique,
entre Chine et Indochine
Ainsi, l'Espagne - aux yeux de certains observateurs - persistait donc à
demeurer présente en Extrême-Orient. Elle avait établi des relations diplomatiques avec
les puissances ouvertes depuis un demi-siècle aux réalités internationales. En 1900, lors
de la phase aiguë de la révolte boxer par le siège des légations à Pékin, la représentation

1 AMAE-Paris, PA n°211, Papiers Delcassé, vol. 2., lp. ms., J. Cambon (Ambassade-Madrid) à Delcassé
(MAE-Paris), 1. 3. 1904. Copie dans PA n°43, Papiers J. Cambon, 43.
2 C. Garnier, Les Américains aux Philippines, ouvr. cité, p. 6-8, qui fait le point sur les vestiges de la présence
esp. notamment quelques bijouteries et des maisons religieuses.
3 V. R. Pilapil, "The Far East", chez J.W. Cortada, ouvr. cité, p. 214-216.
4 eLe texte officiel dans NRGT, 3 série, tome I, doc. n°67, p. 530-531, et dans JORF-LD du 15. 1. 1907.
Également, Auguste Brunet, Le régime international des Nouvelles-Hébrides. Le condominium anglo-français,
thèse de droit, U. Paris, 1908, p. 113-116 et 127-157, et Julien Bourdiol, Condition internationale des
Nouvelles-Hébrides, thèse de science politique et économique, U. Montpellier, Nîmes, 1908, p. 109.
5 BDFA, série F, Europe, vol. 28, Spain 1908-1914, rapport Espagne1910, p. 158.
6 AGA-Alcalá, MAE, Ambassade Paris, 5931, sous-dossier 14, RV de consultation. Andino était alors encore
en Océanie.
30de l'Espagne, proche de celle de la France, fut mieux protégée, car elle se trouvait au
1. Cependant, aucune force espagnole ne cœur même de la principale poche de résistance
fut dépêchée dans le cadre du corps expéditionnaire international. Il fut un moment
question de l'envoi de navires de guerre, tandis que Néerlandais et Portugais envoyaient
des unités sur zone, mais rien, apparemment, ne vint de ports espagnols désormais bien
2lointains . Il est vrai que, depuis le traité de Paris du 30 décembre 1898, aucun navire de
guerre espagnol ne pouvait utiliser un port philippin dans un délai de dix ans. La
destruction de la plupart des bâtiments diplomatique français de Pékin obligea le
représentant de la République, Stéphen Pichon, à se réfugier quelque temps dans la
3légation d’Espagne . Malgré la non présence de son pays dans l’expédition punitive,
Bernardo de Cologan, par ailleurs doyen du corps diplomatique, devait participer
activement aux négociations consécutives à cette révolte populaire, ce qui fut souligné
4par la reine régente, dans son discours du trône de 1901 .
Autre aspect des relations internationales en Chine, la protection des chrétiens
exigeait bien de l'attention de la part de la diplomatie de la République. Les prétentions
allemandes de briser le privilège obtenu confusément par la France, lors du traité de
Whampoa du 24 octobre 1844, devinrent un sujet permanent de préoccupation. L'Italie
était jugée complice de cette politique hostile à l'influence française. L’Espagne avait été
la première puissance catholique à tenter de s’extraire du monopole français dans le
5. La signature de nouveaux traités après la répression de la révolte Hunan, en 1879
boxer en 1900 pourrait enlever à la France ce privilège général. Chaque puissance
tendait désormais à reprendre la protection de ses propres nationaux. À cette date, les
Français - avec cinq congrégations - étaient les plus nombreux, devant les Italiens et les

1 Reverend Roland Allen, The Siege of the Peking Legations, Londres, 1901, 504 p., avec plan du quartier des
légations, p. 35 - indique l'emplacement de la légation d'Espagne, avec les autres bâtiments étrangers - et
Lieutenant de vaisseau Eugène Darcy, La défense de la légation de France, Paris, 1901, 248 p., ne font aucune
allusion à une présence esp. marquante.
2 e BIF-Paris, Ms. 4596, Papiers Waldeck-Rousseau, dossier n°1, rapport n°2, ronéo., MG-EMA-Paris, 2
bureau, sur les événements de Chine, 1. 8. 1900, p. 29. Sur 119 500 hommes environ, 44 000 Russes, 22 000
Japonais, 18 000 Français, 15 000 Allemands, 12 000 Britanniques... Parmi les 58 étrangers tués durant la
révolte boxer, à Pékin, 11 Japonais, 11 Français, 10 Allemands. Pas d’Espagnol. Le Général Frey, Français et
Alliés au Pé-tchi-li, Paris, 1904, p. 439, signale le ministre d’Espagne au Te deum d’action de grâces.
Florentino Rodao García, Españoles en Siam (1540-1939), Madrid, 1997, p. 136-137, confirme l’absence de
politique en Chine, stigmatisant l’absence de soldats esp., face aux 50 Autrichiens et 18 Belges.
3 Les Affaires étrangères, ouvr. cité, tome II, p. 178, selon AMAE-Nantes, Postes, Pékin. Le recueil d’art. de
Stéphen Pichon, Dans la bataille, Paris, 1908, p. 237-293, ne dit rien sur l’Espagne et les Espagnols. Sur
Pichon en Chine, Nicole Bensacq-Tixier, Dictionnaire du Corps diplomatique et consulaire français en Chine
(1840-1911), Paris, 2003, p. 433-436.
4 AMAE-Paris, NS Espagne 2, d. n°76, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Delcassé), 12. 6. 1901,
transmettant supplément à la GM du 11. 6. 1901. Une photographie du corps diplomatique à Pékin (avec
Pichon et Cologan), L’Illustration, 20. 7. 1901, p. 44. Aussi, AMAE-Madrid, Correspondencia H 1449, nv.
Ministre des Pays-Bas (van Hulsteyn) à ME (Aguilar del Campoo), Madrid, 17. 12. 1900, sur la défenses de
légations "sans escortes" (sic), telles Belgique, Espagne, Pays-Bas. Aussi, Política H 2369, nv., Ambassade-
France (P. Lefaivre) à ME, St-Sébastien, 6. 8. 1901, a.s. de la coopération esp. sur la contrebande des armes.
5 AMAE-Paris, NS Chine 239, note n°301, MAE-DAP-Nord, 31. 132. 1900, et d. n°43, Ambassade-Berlin à
MAE-Paris, 14. 2. 1901. En 1906, une cc. MAE à divers postes note une présence réelle de religieux et
religieuses allemands en Chine seulement dans la province du Shantoung, territoire acquis à bail par le Reich
dès 1898. Dans le reste de l'empire, ils étaient quasi-absents, ne permettant pas à l'Allemagne de justifier une
prétention de protection, pas plus qu'en Terre Sainte. Seuls, les territoires d'émigration massive - Amérique et
Afrique australe - comptaient de nombreux ecclésiastiques allemands. Francis Latour,"La France, le Saint-
Siège et la question du protectorat catholique en Chine pendant la Grande Guerre", qui évoque les prémices
ede la question depuis la fin du XVI s. : RHD, 1998/4, p. 328-331, parle de jalousies esp. dans les années
1879-1885. Yan Yan,"Le rôle des missionnaires étrangers dans les relations diplomatiques franco-chinoises
eau XIX siècle", Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, U. Paris-1, n°22, 2005, p. 39-52, et Le mouvement des
Boxeurs en Chine (1898-1900), Paris, 2007, p. 127-131, d’après Chris Guignet, "Le protectorat religieux
français en Chine. Le cas du Hunan, Hubei et Henan (1842-1911)", chez Weber (Jacques, dir.), La France et
la Chine (1843-1943), U. Nantes, 1997, p. 37-54.
31Espagnols - trois groupements - les Belges - avec deux ordres présents - et les
Allemands, qui prétendaient désormais protéger leurs Missions étrangères, dites de
Scheyl. Les Espagnols étaient soit des Augustiniens, dans le Hunan septentrional, soit
1des Dominicains, dans le Fukien, soit des Franciscains, dans le Henan . Certains
missionnaires étrangers se sentaient souvent en porte-à-faux vis-à-vis de leurs pays
d'origine, tel ce Père Lebbe, qui, à Tientsin, prenait systématique la défense des Chinois
face aux prétentions de faire payer des amendes pour tout homme de Dieu molesté ou
tué. Pour ces rares courageux - qui rencontraient souvent l'hostilité des consuls et de la
plupart de leurs frères - ces mesures n'étaient pas le fait de leur Église mais d'une
2autorité laïque . Les consuls français, qui s'appuyaient dans le nord de l'empire sur un
compatriote, le vicaire apostolique de Pékin, Mgr Favier, avaient déjà dû constater la
3destruction de missions espagnoles augustiniennes dans le Hunan en 1899 . Plus au sud,
dans la province du Fukien, en face de l'île japonaise de Formose, où le vicariat était en
mains espagnoles, l'insécurité entraîna bien des tracas pour le consul de la République à
Foutchéou, Paul Claudel. Les troubles menaçaient en effet des missions dominicaines
eespagnoles apparemment établies dans cette région depuis la fin du XVIII siècle. En
1901, il obtint des autorités chinoises une somme de 6 900 $ de dédommagement pour
des dégâts causés aux biens de ces postes missionnaires, ce qui lui valut des
remerciements chaleureux des vicaires apostoliques locaux, les Pères Masot et Isidoro
4. Il fallut parfois régler des affaires délicates, telle la mort d'un indigène tué Clemente
par un autre missionnaire espagnol, le P. Arosio, qui avait agi en légitime défense, selon
les uns, de sang-froid, selon d'autres. Après conciliation, son cas ne paraissant pas très
clair, le chargé d'affaires français, Pierre de Margerie, réussit à le faire repartir vers
l'Europe. Trois ans plus tard, en 1913, un autre prêtre, le P. Bernat était décapité, puis
5atrocement mutilé par des malfaiteurs du nord de la province voisine du Jiangxi .
Là encore, le retrait progressif des missionnaires ibériques fut mis à profit par
des Dominicains allemands qui vinrent s'installer au printemps 1914 dans la zone de
6Swatow . La concurrence était rude mais les Français demeuraient cependant encore

1 DHGE, tome XII, 1953, notice "Chine". Aussi, BIF-Paris, Ms. 4596, Papiers Waldeck-Rousseau, dossier n°3,
note dt. historique de la protection des chrétiens catholiques en Chine depuis 1843, les Anglicans étant placés
sous la bannière de Saint-James. Les congréganistes fr. étaient Lazaristes, Jésuites, Franciscains, Missions
étrangères de Paris et Petits Frères de Marie (Maristes enseignants).
2 Nouvelle Histoire de l'Église, ouvr. cité, p. 421-429 et 446-464.
3 AMAE-Paris, NS Chine 239, d. n°7, Légation-Pékin (Dautremer) à MAE-Paris (Delcassé), 14. 1. 1899. Mgr
Alphonse Favier (1837-1905 † à Pékin), Lazariste établi en Chine depuis 1862, a laissé des mémoires du siège
de 1900, publiées à Boston, l'année suivante, The Heart of Pekin. Bishop's A. Favier's diary of the Siege
(apparemment non traduites en fr.). Des Passionnistes nord-américains remplacèrent plus tard les Augustiniens
esp. du Hunan, selon un rapport parlementaire de Barrès (n°7083, Chambre des députés), Commission des
Affaires étrangères, sur les OFM (1924).
4 AMAE-Paris, NS Chine 239, correspondance consul-Foutchéou (P. Claudel) à MAE-Paris, 1899-1901. Les
postes missionnaires esp. se situaient principalement à Mouyang (église détruite en 1886), à Chaofou
(Shaowu), Fougan (Fuan), Pingnan, dans le vicariat du Fukien septentrional, ainsi qu'à Fou-tchéou (Fuzhou),
Chaunchow, Amoy, Zhangzhou, Swatow, dans le vicariat d'Amoy (Fukien méridional) qui englobait l'île de
Formose arrachée par le Japon à la Chine en 1895. Aussi, "Paul Claudel diplomate", Cahiers Paul Claudel,
n°4, Paris, 1962, p. 106, qui évoque Mgr Masot, "missionnaire catholique". Sa Correspondance consulaire de
Chine 1896-1909, éd. Jacques Houriez, Besançon, 2005, p. 90-114, et Les agendas de Chine par le même,
Lausanne, 1991, p. 20-22 et 287, avec allusions à la reconstruction de l’église de Monyang desservie par des
OP espagnols. Aussi, N. Bensacq-Tixier, ouvr. cité, p. 122-131.
5 AMAE-Paris, NS Chine 240, d. n°256, Légation-Pékin (Margerie) à MAE-Paris, 18. 7. 1910 (affaire Arosio).
Également, t. n°62 et d. n°171, idem (Conty), 27. 6. et 7. 7. 1913 (affaire Bernat). En 1915, le ministre de
France réclamait toujours une indemnisation pour ce missionnaire, dont le corps avait été ramené sur la côte, à
Kiao-Tchéou, en compagnie de celui de son domestique indigène aussi massacré.
6 ibidem, NS Chine 240, d. n°1, vice-consul-Swatow (Féer) à MAE-Paris, 11. 3. 1914. Ces missionnaires
étaient encore dans la région du Fukien du sud en 1917, selon d. n°16, consul-Fou-Tchéou à MAE-Paris, 30.
10. 1917. La Chine venait alors d'entrer en guerre contre les puissances centrales.
32bien présents, si l'on en croit un rapport parlementaire d'après-guerre - le dernier de
Maurice Barrès avant sa disparition - relatif à l'autorisation de réinstallation de l'Ordre
1des Frères Mineurs en France .
Tableau n° 8 - Les missionnaires catholiques étrangers en Chine, 1879-1914
Nationalités 1879 1901 1914
française 15 18 24
italienne 9 10 10
belge 2 4 4
espagnole 1 3
hollandaise -
allemande1 2
portugaise1 1
total 28 41 49
[ Source : Maurice Barrès, Rapport parlementaire n°7083, Chambre des députés, 4 février 1924, p. 19-20 ]

En Mandchourie, le conflit russo-japonais devait entraîner, nous l'avons vu,
bien des interrogations sur le devenir des puissances et de leurs alliances. Entre 1899 et
1904, l'engagement russe en Extrême-Orient provoqua des hésitations dans l'esprit des
dirigeants espagnols. À la périphérie de l'Empire du Milieu en pleine décomposition,
cette guerre allait entraîner l'envoi de multiples observateurs français, bien sûr, du côté
de l'alliée russe. Une mission espagnole fut aussi dépêchée en Mandchourie, selon
l'attaché militaire français de Madrid. Elle était dirigée par l'ancien attaché militaire en
France, le commandant de Mendigorri. Les attachés militaires français et espagnol
2prirent d'ailleurs, depuis Moscou, le même train pour se rendre sur le front .
Plus au sud, en Indochine, la participation espagnole à l'évangélisation et à la
conquête initiale de la Cochinchine et de l'Annam fut bien réelle, mais le glaive se retira
plus vite que le goupillon. Le souvenir de l’expédition franco-espagnole de 1858-1863
3s’était vite effacé des mémoires . La protection des catholiques locaux avait été actée
4lors du traité de commerce hispano-annamite de janvier 1880 . Il y avait encore des
emissionnaires espagnols dans la péninsule au début du XX siècle. À la demande du
Palais de Santa Cruz, León y Castillo demanda que l'on voulût bien respecter leur
présence au Tonkin central malgré l'application de la loi dite de séparation. L'adhésion
de l'Espagne au traité d'alliance entre la France et l'Empire d'Annam - signée à Madrid,
erle 1 juin 1874 - était de jure encore en vigueur, mais ce document signifiait-il encore

1 Le dernier rapport émis par Maurice Barrès le 4. 2. 1924, n°7083, Chambre des députés, au nom de la
Commission des Affaires étrangères. Retrouvé dans AN-Paris, 475 AP 174, car ce rapport évoque aussi les
OFM du Maroc. Barrès mourra peu après.
2 SHDT-Vincennes, 7 N 1199, rapport n°409, attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-Paris, 9.
12. 1904. Mendigorri fut reçu par le roi à son retour : L'Illustration du 9. 4. 1904, avec photographie.
3 Annie Rey-Goldzeiguer, "La France coloniale de 1830 à 1870" Histoire de la France coloniale, tome 1, Des
origines à 1914, Paris, 1991, p. 441 et 488, qui utilise les ouvr. d’Henri Cordier (1901-1911). Aussi Nguyen
Xuan Thu, L'expédition franco-espagnole de Cochinchine (1858-1863) à travers les documents diplomatiques
français, thèse d'université, U. Paris, 1956, 318 p. Émile Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère,
etome III, L’ère des nations ; l’éveil du monde (1830-1878), Paris, 1925 (9 éd. 1931), p. 587-588, fait allusion
à la "croisade" de Tourane (1858-1859), menée par l’amiral Rigault de Genouilly, prélude à l’occupation de
Saïgon (1859). Du côté esp., F. Gainza, La campaña de Cochinchina, Málaga, 1997, 204 p., et F. J. Palanca
Morales, Breve reseña histórica de la expedición militar española a Cochinchina (1858-1863), Madrid, 1998,
163 p.
4 e Émile Bourgeois, ouvr. cité, tome IV, La politique mondiale (1878-1919). Empires et nations, Paris, 1925 (3
éd. 1932), p. 168 et 193, qui évoque un traité conclu en juin 1880 (signé le 27. 1. 1880). CTISE, tome I,
Bilaterales, Madrid, 1976, p. A-64 et B-30.
331grand-chose en 1907, depuis la perte des Philippines ? En 1904, le consulat d'Espagne à
Saïgon avait été supprimé et le terrain - offert par la France à l'Espagne en 1861 - fut
2récupéré pour la somme de 3 000 F . Les arroyos (ruisseaux) de Saïgon, souvenirs
toponymiques hispaniques dérisoires, ne purent désormais que nourrir un irrédentisme
3purement rhétorique qui s'exhalera plus tard . Le souvenir de la présence espagnole
dans les mers de l'Orient lointain s'était fortement estompé en un demi-siècle. Les
voyageurs espagnols étaient rares. On peut seulement signaler la présence du duc de
4Montpensier à l’inauguration de l’aéroport de Saïgon le 2 février 1912 . Au printemps
1914, le chargé d'affaires français à Bangkok, Tripier, avouait à Geoffray que les
affaires d'Espagne n'arrivaient pas jusqu'à lui et que le voisinage indochinois occupait le
5plus clair de son temps . Après le Pacifique, l'Asie des Ibériques sombrait ... sans
disparaître.
Indes orientales perdues, Indes occidentales vivaces. Les destins de l'Espagne et
de la France - avec leurs cultures propres et dérivées - variaient selon les longitudes.
De tous ces espaces il ne pouvait plus guère être question au cœur même des
erelations entre les deux pays, en cette fin de XIX siècle. Il était pourtant nécessaire de
se souvenir de cette vieille rivalité qui avait laissé des traces et permis de multiples
collaborations parfois encore actives malgré les menaces des puissances plus
dynamiques. La disparition des derniers vestiges lointains de l'Empire espagnol ne fut
qu'une étape dans le lent acharnement de la Couronne ibérique à ne pas s’effacer de la
liste des puissances coloniales. La France devait l'y aider, non sans arrière-pensées. Mais
un autre espace rappelait d'anciennes rivalités non encore éteintes.
FRANÇAIS ET ESPAGNOLS
DU PROCHE-ORIENT
En Méditerranée orientale et au-delà, la concurrence franco-espagnole était
ancienne et tout aussi historique, mais certainement plus ténue, plus fragile qu'en
Amérique. Pourtant, il y avait bien des souvenirs à remuer et des réalités à gouverner.
Les croisades étaient le pain partagé entre les divers royaumes chrétiens afin de
recouvrer la liberté d’accès aux Lieux Saints mais aussi la libération de l’orbe chrétien
bousculé par l’Islam dans les péninsules ibérique et balkanique. Le recul de l’Empire
eottoman, avec son expulsion quasi complète des rivages européens au début du XX
siècle, était un lent processus qui avait laissé bien des traces multiséculaires.

1 AGA-Alcalá, MAE, Ambassade Paris, 5876, d. n°44, ME-Madrid (Allendesalazar) à Ambassade Paris, 16. 7.
1907, et nv. à MAE, Paris, 27. 8. 1907. Réponse fr. non jointe. Le Bulletin de l’Alliance Française n°52,
octobre-décembre 1894, p. 199-237, signalait un vicariat esp. au Tonkin avec séminaire et orphelinat.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 80, dossier Terrain du consulat d'Espagne à Saïgon, 1903-1904.
3 José Maria de Areilza et Fernando María Castiella, Reivindicaciones de España, Madrid, 1941, p. 61-83 -
sans allusion aux traités signés par l’Espagne en 1874 et 1880 - regrettent le Tonkin, mais ne revendiquent plus
cet espace aux portes d’une Chine en guerre contre le Japon agresseur depuis 1931. Photographie d’arroyos
dans le catalogue Gustave Eiffel, ouvr. cité, p. 70 et 75.
4 La Vie au Grand Air, n°704, 16. 3. 1912, p. 193. Le prince héritier de Suède était aussi présent.
5 AMAE-Paris, PA n°368, Papiers Geoffray, 2, lp. ms., J. Tripier (Légation-Bangkok) à Geoffray (Ambassade-
Madrid), 23. 3. 1914. F. Rodao García, ouvr. cité, confirme l’absence de relation hispano-siamoise entre 1905
et 1930.
34Dans l’Empire ottoman
Lien entre l'Occident et l'Orient, l'Empire ottoman fut l'objet de fortes
pressions et de multiples attentions culturelles et historiques de la part la France. Qu'en
était-il de l'Espagne, héritière des rois d'Aragon ? Lors de l’affaire de Crète, en 1897,
elle ne comptait pas, aux yeux de Gabriel Hanotaux, ministre français des affaires
1étrangères, parmi les puissances capables d’influer sur le cours des événements .
Souvenirs d'exil, les Juifs de ce même Empire ottoman parlaient encore une
e 2forme d'espagnol au début du XX siècle, ainsi, à Smyrne ou à Banja Luka ... Lors des
guerres balkaniques de 1912-1913, une inquiétude se manifesta dans les milieux
dirigeants espagnols envers les 200 000 Israélites de l'antique Thessalie devenue la
Thrace - autour de Salonique - qui étaient sous le feu des canons, et qui devaient, pour la
plupart, changer de maître en 1912, par transfert de souveraineté. La langue française,
enseignée dans les écoles de l'Alliance Israélite Universelle, depuis 1873, y côtoyait le
3judéo-espagnol . L'entreprise de sensibilisation menée par Angel Pulido avait obtenu ce
résultat qui équivalait à lancer une politique de protection "tous azimuts", qui ne pouvait
agréer aux Français, eux-mêmes grands protecteurs des chrétiens et des non-musulmans
4en terre d'Islam . Le ministère d'État manifesta à diverses grandes puissances - la
France, la Grande-Bretagne, la Russie et l'Italie - le désir de l'Espagne de participer à
une conférence internationale sur les affaires d'Orient, mais il s'était abstenu d'alerter les
Empires centraux, par crainte d'un refus dû la non-participation du royaume ibérique à la
Conférence de Berlin de 1878. Geoffray s'employa à rassurer García Prieto sur les
possibilités éventuelles d'invitation. La situation de 1912 n'avait plus rien de comparable
avec celle qui prévalait à l'heure d'une prépondérance turque bousculée, mais pas encore
évanouie dans tout le sud-est de l'Europe. La disparition de l'Empire ottoman comme
puissance européenne laisserait la place à de nouveaux États, comme la Bulgarie, la
Grèce, la Roumanie, qui pourraient être présents à un congrès. Il faudrait que l'Espagne
redevînt active en Méditerranée - où elle était géographiquement plus présente que
l'Autriche-Hongrie, soulignait l'ambassadeur - par une politique navale dynamique. La
protection des Juifs hispanophones des Balkans pouvait offrir un point d'ancrage pour
les ambitions de Madrid qui avait envoyé un bâtiment de guerre dans les eaux du
5. La question Bosphore, afin de défendre les familles menacées d'Istamboul et d'Édirne
balkanique intéressait en effet les Espagnols - plus que l'on ne pouvait le prévoir - nota,
non sans condescendance, le représentant de la République. Le sort des 200 000
Israélites castillanophones de l'Empire ottoman - menacés par les opérations militaires -
était un motif de préoccupation pour le ministre d'État, mais, selon Geoffray, le désir du
roi de jouer un rôle dans la "grande" politique européenne pointait derrière cette
soudaine inquiétude humanitaire, qui reprendra vigueur quelques années plus tard sous
d'autres formes et dans une autre conjoncture. La non-consultation du royaume ibérique
par l'Autriche-Hongrie aurait froissé le Bourbon d'Espagne, et il fallait comprendre qu'il

1 AN-Paris, 460 AP, Papiers F. Faure, carton 9, Journal de F. Faure, copie dt., tome II (1897-1899), conseil
des ministres du 2. 2. 1897, p. 211-214.
2 e e Henri Nahoum, Juifs de Smyrne XIX -XX siècle, Paris, 1997, p. 37-49, signale le fort sentiment d'hispanité
des Juifs de la ville ..."Nous, Juifs Espagnols" (1911). Nombreuses réf. chez Gilles Veinstein (dir.), Salonique
1850-1918. La ville des Juifs et le réveil des Balkans, Paris, 1993, 294 p.
3 DDF III, tome IV, doc. n°160, du 14. 10. 1912. Esther Benbassa et Aron Rodrigue, Juifs des Balkans :
e e eespaces judéo-ibériques XIV -XX siècles, Paris, 1993, ne disent rien sur l’Espagne entre le XVI (expulsions)
e eet le XX siècle (Franco). Haïm Vidal Sephiha, L'agonie des Judéo-Espagnols, Paris, 2 éd., 1977, p. 42-50
e(bibliographie p. 127-130). Rena Molho, "Les Juifs en Grèce au XX siècle", Matériaux,, 2003, n°71, p. 39-48.
4 e La bibliographie sur les Juifs et l'Espagne au XX s. a été déjà signalée.
5 DDF III, tome IV, doc. n°594, du 29. 11. 1912.
35entendait progressivement assumer un rôle sur la scène méditerranéenne - la seule qui
1. fut à portée raisonnable - à travers la reconstitution d'une flotte d'appoint
L'ambassadeur de France avait d'ailleurs reçu l'appel alarmé de Léon Cocagne, président
de la Chambre de Commerce de sa ville de résidence, lors d'un discours protocolaire
consécutif à la signature de la convention franco-espagnole sur le Maroc. Au sujet de
risques d'embrasement en Europe, dûs "à l'orage qui gronde dans les Balkans", la
2Chambre espérait bien que prévaudrait une solution pacifique .
Le but de l'Association Hispano-juive/Asociación Hispano-Hebrea, fondée à
Tanger en août 1912, n'était pas seulement à vocation marocaine, puisque les guerres
balkaniques avaient mis aussi en danger, à l'autre bout de l'orbe méditerranéen, les
3communautés de Salonique . Un orientaliste allemand de confession juive, le professeur
Yahuda, entreprit une mission de secours des Juifs d'Orient, qui se réfugieraient ainsi de
la péninsule balkanique vers l'ibérique. Le Guadalquivir deviendrait ainsi "le Jourdain et
4la Sierra Nevada, les monts du Liban (sic)"...Le "philo-séphardisme" se
métamorphosait ainsi en élément d'influence internationale. L'opérateur français
Auguste Léon, compagnon du nouveau directeur du programme des Archives de la
Planète - déjà évoqué - le géographe Jean Brunhes, avait vu et photographié des juifs
"spagnolis", lors de son premier périple d'octobre 1912 aux portes de l'Orient,
5. Côtes et arrière-pays vivaient notamment à Banja Luka, dans la Bosnie-Herzégovine
aux sons d'une hispanité en voie de "désoubli".
Deux nations chrétiennes en Terre Sainte
En cette même année 1912, le résident général français au Maroc, Lyautey fut
alerté par un chargé de mission, Nahum Slousch, à propos de la situation des Juifs
marocains de Palestine - estimés à environ 6 000 individus - qui avaient été négligés par
le réseau consulaire français et les chrétiens locaux, ce dont auraient profité les autorités
allemandes et espagnoles, plus attentives. Si les premières semblaient s'être occupées de
la communauté de Damas, les secondes s'étaient assurées de la protection de celle de
Jérusalem. Pour cause d'implantation au Maroc, il fallait désormais envoyer une mission
capable de reprendre contact et d'assurer la fidélité définitive de cette "clientèle" active,
qui avait ses institutions propres et qui pourrait influencer l'attitude des coreligionnaires
demeurés au pays. Peu après, le consul général dans la Ville Sainte adressait au Quai
d'Orsay une liste de ces Juifs marocains, presque tous originaires de la zone française.
Gueyraud prit contact avec son collègue espagnol Casares, afin de procéder à

1 ibidem, doc. n°160, du 14. 10. 1912. Original non retrouvé.
2 BCCFM, n°192, décembre 1912, p. 17-20.
3 PAAA-Berlin, R 15962, d. n°22 et 56, Légation-Tanger (Seckendorff) et Ambassade-Madrid (Ratibor) à RK-
Berlin, 13. 2. et 2. 3. 1914. Copie dans R 15748 (Ambassade-Madrid). Des informations sur les loges
maçonniques juives hispanophones à Salonique (1907 et 1912) dans BGOF-Paris, cartons 92/239 et 92/240
(Fonds loges Espagne). Eva Touboul Tardieu, Le séphardisme, avatar de l’hispanité (1920-1936), 2 vol., 674
p., thèse Paris-3 Sorbonne Nouvelle (dir. S. Salaün), paru sous le titre, Séphardisme et hispanité. L’Espagne à
la recherche de son passé (1920-1936), Paris, 2009, p. 81-111.
4 PAAA-Berlin, R 11792, note dt. AA-Berlin, 28. 4. 1914, a.s. informations du professeur Fassbender, sur les
80 000 Juifs de Salonique et de Sarajevo. Également, d. n°132 et copie d. n°134, Ambassade-Madrid
(Ratibor), 11. et 12. 5. 1914, et d. n°131, Légation-Tanger (Seckendorff) à RK-Berlin, 10. 6. 1914.
5 Catalogue, Jean Brunhes, ouvr. cité, p. 118-119, avec une photographie autochrome d'une vieille femme
juive. Nominalement ottomane, la Bosnie-Herzégovine était devenu austro-hongroise en 1908.
36l'enregistrement souhaitable de ces protégés naturels et favoris de l'administration du
1. Il n'y avait pourtant pas que des Juifs en Terre Sainte. Protectorat et de la France
e e La reconquête de la Terre Sainte par les musulmans au XII -XIII siècles devait
inaugurer une nouvelle période de rivalités à l'intérieur même du monde chrétien
repoussé en cette partie du monde, qui succédait à une solidarité plus ou moins franche
entretenue par l'esprit de croisade. Cette "fraternité chrétienne" n'allait cesser de
s'édulcorer aux vents des guerres et des déchirements européens, dont le Saint-Siège
demeurait de plus en plus difficilement l'arbitre suprême.
Reconstituée de très fraîche date, après avoir fourni l'essentiel des cadres de
l'Église apostolique d'Orient - facteur éminent d'unité - l'Italie fut la plus présente en
Terre Sainte. Elle tirait ses traditions de présence de la geste politico-commerciale des
Gênois et des Vénitiens, mais aussi d'arrangements entre souverains de Naples et sultans
mamelouks d'Égypte, qui avaient permis la fondation d'une custodie. Ses très nombreux
religieux - romains, vénitiens, napolitains, florentins, lombards, siciliens ou autres -
avaient repris l'avantage sur les communautés françaises touchées par la Révolution
emais en plein essor depuis la seconde moitié du XIX siècle, notamment sous le Second
Empire, volontiers interventionniste (Liban, 1860). La lutte était vive, les religieux
italiens - malgré la "question romaine" - étaient de plus en plus "nationalistes". Quant
aux prétentions espagnoles, elles furent l'objet d'un contentieux avec le Saint-Siège et le
2gouvernement de Rome entre 1912 et 1914 .
Malgré le retrait des soldats chrétiens à l'issue des guerres de croisades, des
eFranciscains espagnols s'étaient établis depuis le premier quart du XIV siècle grâce à la
protection des souverains aragonais et napolitains. Les Rois catholiques furent
également actifs, mais l'hostilité ottomane devait affaiblir la portée de leur action, ainsi
que de celle de leurs successeurs. Une Œuvre Pieuse des Lieux Saints/Obra Pía de los
eSantos Lugares avait été d'ailleurs constituée depuis le XVII siècle, mais elle fut
rapidement l'objet de rivalités entre le Saint-Siège, la Couronne d'Espagne et d'autres
souverains catholiques. Chargée de recueillir les dons et aumônes destinés à l'entretien
des édifices de la Palestine ottomane, elle végétait souvent au milieu de multiples
3affrontements .
La France était devenue insidieusement la protectrice des chrétiens de l'Empire
eottoman, maître des Lieux Saints depuis le XVI siècle. Cependant, ni l'alliance
erSoliman-François I , ni les capitulations de l'époque d'Henri IV n'avaient accordé ce
privilège avec précision au Roi Très Chrétien, au détriment du Roi Très Catholique,
ennemi juré d'alors. Ce dernier, depuis la fin du Moyen-Âge - par lignage de la dynastie
4. Il fallut attendre le aragonaise - portait traditionnellement le titre de roi de Jérusalem

1 AMAE-Paris, NS Maroc 7, note n°39-G, Résidence-Rabat (Lyautey) à MAE-Paris, 17. 12. 1912, qui
transmet note Slousch, sd., et d. n°22, consulat général-Jérusalem (Gueyraud) à MAE-Paris, 22. 2. 1913, qui
en comptabilise 2 500 à Jérusalem, 300 à Jaffa, 150 à Hébron, 127 en Galilée et 50 à Gaza.
2 D. J. Grange, "Religion et politique au Levant avant 1914. Le cas italien", RI, n°27, 1981, p. 277-301, qui
évoque les Espagnols dans le seul cadre de la Custodie. Dans sa thèse, L'Italie et la Méditerranée (1896-1911),
vol. 1, p. 728-743, le même auteur indique le différend hispano-italien de 1912-1914, p. 739-743. En 1905, il y
avait 185 Italiens (soit 38,8 % de l'effectif total des moines, toutes catégories confondues), 96 Espagnols
(20,1%), 47 Austro-Allemands (9,87 %) et 45 Français (9,45%).
3 Il existe une importante bibliographie revendicatrice esp., dont l'ouvr. en 2 tomes du P. Patrocinio García
e eBarriuso, OFM, España en la Historia de Tierra Santa, Madrid, 1994, 898 p., qui traite des XVIII -XX
esiècles, mais présente un aperçu historique, p. 863-872, qui remonte au XIII s. Citons aussi F. Samuel Eiján,
OFM, Hispanidad en la Tierra Santa , Madrid, 1943, 189 p., et Conde de Campo Rey, Historía diplomática de
España en los Santos Lugares 1770-1980, Madrid, 1982, 567 p. Tous ces ouvr. publiés sous les auspices de
l’Obra Pía, passée sous le contrôle administratif comptable et diplomatique du MAE en 1886.
4 Dans sa titulature officielle, le roi d’Espagne est toujours roi de Jérusalem.
37règne de Louis XIV pour que les Frères Franciscains français bénéficiassent de cette
protection formelle destinée à éviter les ennuis avec les autorités locales mais aussi les
incidents avec d'autres communautés religieuses. Cette prétention française, qui, déjà
sous Louis XIII, visait bien à remplacer des Franciscains espagnols et italiens par des
français. Les trois grandes nations latines catholiques se querellaient sans cesse pour des
questions de préséance et de traditions plus ou moins établies. Ce qui n'empêchait pas
eles arrangements que le Saint-Siège avait introduits, notamment au XVIII siècle. À la
charge des Pères Franciscains, la Custodie de Terre Sainte était ainsi dirigée
traditionnellement par un maître italien - le custode (gardien) - assisté d'un procurateur
1espagnol et d'un définiteur français . En 1900, un nouveau custode avait été élu par le
2Définitoire général de Rome .

e Au cours du XIX siècle, les prétentions de la France - tous régimes
domestiques confondus - se manifestèrent avec une réelle tenacité de protection dans
3tout l'empire turc . Ainsi, en 1898, il fut rappelé aux Franciscains espagnols qu'ils
devaient demander leur passeports aux autorités turques par le truchement des consuls
4de France, en vertu d'une instruction vieille de dix ans . Cependant, pour les Espagnols,
la protection des chrétiens aurait dû revenir à leur pays par le biais de l'entretien des
édifices saints eux-mêmes, tandis que la protection française n'était redevable que de
fondements consulaires, les fameuses capitulations, qui, le reconnaissait un expert
religieux espagnol, étaient devenues implicitement plus efficaces en vertu des
5circonstances générales . De ce point de vue, en affaiblissant la Custodie, la refondation
d'un patriarcat latin de Jérusalem, en 1847, fut plutôt favorable à la France qu'à
l'Espagne, même si le titulaire en fut immanquablement un Italien jusqu'à la seconde
e 6moitié du XX siècle . Dans ce cadre, les Espagnols se sentaient souvent victimes des
agissements de leurs frères d'autres nationalités. Ils demeuraient cependant assez
discrets. Français, Italiens et Espagnols, dans le berceau de la chrétienté, se heurtaient en
outre aux moines orthodoxes - protégés par la Russie - qui partageaient l'entretien de
divers lieux saints, sans que des règles bien fixes eussent été adoptées depuis plusieurs
siècles. Les autorités civiles ottomanes semblaient se satisfaire de ce statu quo aux
limites imprécises qui leur permettaient de contempler avec délice les déchirements des
nazaréens entre eux. Ainsi, en mars 1902, à la suite d'un grave incident qui avait éclaté
en novembre 1901 sur le parvis du Saint-Sépulcre entre des moines de différentes
obédiences, décidément bien querelleurs - encore une affaire de balayage de dalles de
pierre ! - l'ambassadeur d'Espagne demanda au Quai d'Orsay s'il ne serait pas
indispensable de fixer enfin des règles strictes au système flou de l'entretien des espaces
sacrés de la Ville sainte. Parmi les nombreux blessés - une quinzaine environ - figuraient
7. La première, la Custodie s'était prononçée un moine français et un autre espagnol

1 P. García Barriuso, ouvr. cité, p. 863-866, qui indique que le premier procurateur espagnol - charge prévue
dès 1625 - ne prit ses fonctions qu'en 1663.
2 AMAE-Paris, NS Saint-Siège 77, d. n°4, consul général-Jérusalem (Auzépy) à MAE-Paris, 31. 1. 1900. Il
s'agissait du P. Frederico Giannini da Bozzano.
3 J. Thobie, Intérêts et impérialisme français, ouvr. cité, p. 17-18. Du même auteur, "La France a-t-elle une
politique culturelle dans l'Empire ottoman à la veille de la première guerre mondiale ?", RI, n°25, p. 31-32.
4 AMAE-Nantes, Postes, Jérusalem B 30, dossier Passeports, 1888-1898, avec d. n°7, MAE-Paris (Goblet) à
consul général-Jérusalem (Ledoulx), 8. 6. 1888. Le cardinal Rampolla avait rappelé en 1898 les instructions de
son prédécesseur, Mgr Simeone (1888).
5 P. García Barriuso, ouvr. cité, p. 870.
6 e Sur le patriarcat latin de Jérusalem, au début du XX s., AMAE-Paris, NS Saint-Siège 88. Également, Sergio
Minerbi, L'Italie et la Palestine 1914-1920, Paris, 1970, p. 154.
7 AMAE-Paris, NS Saint-Siège 78, nv. ms., Ambassade d'Espagne à MAE, Paris [non signée], 26. 3. 1902. La
liste des blessés lors de l'incident du 4. 11. 1901, dans NS Saint-Siège 77, d. n°263, consul général-Jérusalem,
381discrètement en ce sens de clarification des tâches et des droits de chacun . Tandis
qu'une enquête était lancée sur place et dans les chancelleries intéressées, le ministère
des Affaires étrangères français, agacé par cette intervention espagnole jugée
intempestive, fit procéder à une étude des recueils juridiques qui traitaient des droits des
chrétiens en Terre d'Orient. De quel droit le royaume ibérique se mêlait-il de cette
affaire ? Il fut simplement signalé que les Espagnols, qui avaient droit à la charge de
procurateur, selon la bulle In Supremo militantis Ecclesiæ du pape Benoît XIV (1740),
s'étaient vus refuser par le Directoire, en 1796, la protection de divers établissements de
2Palestine . Rien d'autre n'était à signaler, selon ce memorandum, mais la vision
3revendicatrice des Espagnols était toute autre . Le projet de réponse à Fernando de León
y Castillo fut un modèle d'arguties dilatoires. En un mot, il était stipulé que la dite
fixation de règles était hautement souhaitable, mais qu'une négociation générale n'avait
aucune chance d'aboutir. Il était alors préférable de ne rien entreprendre qui pût affaiblir
4. Une logique diplomatique et les positions des uns et des autres issues du statu quo
imparable ...
En 1904, lors de la rupture diplomatique avec le Saint-Siège, il fut précisé par
circulaire aux postes de la République que cela ne pouvait avoir d'incidence sur le
protectorat traditionnel et historique de la France sur les chrétiens - tous les chrétiens ? -
5. À bon entendeur, salut. Cela n'empêcha pas les milieux établis en Orient musulman
6anticléricaux de la République de crier haro sur l'institution même de la Custodie . En
1912, l'éventualité de la nomination d'un nouveau custode valut à Camille Barrère la
visite du Père Pacifico Monza, général de l'ordre des fils de Saint-François, lui-même
7fraîchement élu . Ces derniers étaient inquiets de l'activisme du gouvernement italien et
le firent savoir au Saint-Siège qui en conçut de l'agacement. Le nationalisme ne pouvait
être un mode de fonctionnement acceptable, selon le Saint-Père, fit remarquer Mgr
Merry del Val à ses compatriotes, les diplomates espagnols en poste près le Saint-Siège.
Les autres nations catholiques - Italie en tête - n'étaient pas moins méritantes que
8l'Espagne dans les Lieux Saints . L'année suivante, l'ambassadeur espagnol près le Saint-
Siège, Fermín Calbetón dénonça les manœuvres italiennes, notamment de la part d'un
signore Schiaparelli, de Turin, qui visaient, en liaison avec la Consulta, à supplanter
Français, Espagnols et Belges au sein de la Custodie. Il proposa même à Robert de Billy
d'arrêter un plan de défense franco-espagnol, si des Italiens venaient à s'intéresser à

5. 11. 1901. Cinq Italiens, deux Allemands, un Anglais, un Hollandais, deux Russes et deux Arméniens, outre
le Français et l'Espagnol.
1 ibidem, NS Saint-Siège 77, lp. ms. (en fr.), Custode de Terre Sainte-Jérusalem (P. Giannini da Bozzano) à
MAE-Paris (Delcassé), 18. 11. 1901.
2 ibidem, NS Saint-Siège 78, note ms., MAE-DAP, Paris, sd. [mars 1902], qui cite le recueil Outrey a.s. d'une
demande de Godoy au Directoire, seule réf. avérée, et note ms., MAE-CAB, 10. 4. 1902, qui précise que cette
réf. de 1796 n'était pas issue du recueil Outrey mais d'une note Montalivet, pour la Commission du Budget de
la Chambre des députés sur l'histoire du protectorat fr. en Terre Sainte (1882).
3 Le P. García Barriuso, ouvr. cité, p. 870, n'évoque pas le refus fr. à Godoy, mais signale l'obtention de droits
esp. de capitulations au détriment de la France en 1793-1794.
4 AMAE-Paris, NS Saint-Siège 78, brouillon ms. et copie dt., d. sn°, MAE-Paris à Ambassade-Madrid
(Patenôtre), 11. 4. 1902 [en marge : "n'a pas servi, car le ministre n'a pas eu l'occasion d'en parler à M. León
y Castillo, averti (sic)"].
5 ibidem, NS Saint-Siège 23, d. cc., MAE-Paris (Delcassé) à Postes (dont Ambassade-Madrid), 4. 8. 1904,
pour les obsèques de deux prélats latins à Beyrouth, juste après le départ du nonce de Paris.
6 La Semaine Religieuse de Paris, n°du 2. 5. 1914, p. 669-672.
7 AMAE-Paris, NS Maroc 69, copie d. n°12, Ambassade-Rome (Barrère) à MAE-Paris (Selves), 9. 1. 1912.
Monza remplaçait un Allemand. Le custode en place était alors le P. Razzoli.
8 ASV-Rome, Nonciature-Madrid, carton 733, correspondance dt., ME (Lema)-Nonciature (Mgr Ragonesi),
Madrid, et SE-Rome (Mgr Merry del Val)-Ambassade d'Espagne (Calbetón, ambassadeur, et Ojeda, chargé
d'affaires), du 16. 11. 1913 au 25. 7. 1914.
39l'Empire chérifien. Mis au courant, Geoffray se rappela que, lorsqu'il était au Caire, il
avait signalé à diverses reprises des tentatives italiennes de protection en Orient qui
avaient parfois réussi, mais de là que des religieux italiens viennent s'installer au
1Maroc !… L'ambassadeur français - seul représentant de son pays à Rome depuis 1904
- apprécia fort en février 1914 l'arrivée d'un nouveau collègue espagnol anti-autrichien,
Viñaza - en provenance de Saint-Pétersbourg - qui estimait dangereux les progrès des
religieux italiens en Orient. Avec cet homme-là, écrivit Barrère au Quai d'Orsay, il y
2. avait possibilité d'entente ... en cas de conclave notamment
Des incidents de préséance éclataient parfois entre Français, Italiens et
Espagnols. Ainsi, à la veille de la guerre, le consul général d'Espagne à Jérusalem se
plaignit des embûches tendues par le vice-consul de France à Haïfa (Caïffa) à son
homologue ibérique, auquel il fit refuser des honneurs lors d'une cérémonie, en
prétextant que l'accord conclu entre les ambassades de Constantinople au sujet de la
suppression de ces marques de protocole n'était qu'une fausse nouvelle. Ballobar voyait
là une tentative française de résister à la pression italienne afin de maintenir la
3protection des chrétiens de l'Empire ottoman . D'autant que la présence allemande était
en plein essor depuis la visite du Kaiser en 1898, une polémique de presse allemande
ayant éclaté en 1902, à propos de la validité des prétentions protectrices de la France en
4. Les pèlerinages français et étrangers - allemands et italiens - étaient l'objet de Orient
l'attention systématique des autorités consulaires qui veillaient - avec des subsides - à la
5bonne tenue du déplacement de leurs compatriotes .
e En outre, des rivalités historiques - depuis le XIV siècle - opposaient en Terre
Sainte les fils de Saint-François et les fils de Saint-Dominique, mais aussi - plus tard -
6les Jésuites ou les Capucins . Le consul général de France à Jérusalem prenait
régulièrement le parti de ses compatriotes Dominicains établis dans leur couvent de
Saint-Étienne et à l'École Biblique. Cette dernière avait été fondée en 1890 par le Père
Lagrange, ancien profès du couvent San Esteban (Saint-Étienne) de Salamanque. Le
diplomate estimait fondés les efforts des Prêcheurs pour approfondir les chemins de la
foi, face aux positions plus traditionnelles et crédules des Mineurs qui manifestaient
parfois des signes d'hostilité évidente envers les fils de Saint-Dominique. Il était épaulé
par les ambassadeurs de France près le Saint-Siège et près la Sublime Porte qui
estimaient que les travaux archéologiques autant que théologiques du Père Lagrange et
7de ses frères étaient dignes de la plus haute confiance … laïque .

1 AMAE-Paris, NS Maroc 406, copie d. n°226, Ambassade-Rome (Billy) à MAE-Paris, 14. 6. 1913. Fin 1912,
de Tanger, Billy était passé à Rome, où il était désormais premier secrétaire. Également, d. n°282, c.,
Ambassade-Madrid (Geoffray) à MAE-Paris, 28. 6. 1913.
2 ibidem, NS Espagne 67, d. n°79, Ambassade-Rome (Barrère) à MAE-Paris (Doumergue), 26. 2. 1914.
Viñaza remplaçait Calbetón. Le pape Pie X, alors déjà malade, mourut fin août 1914.
3AMAE-Madrid, Política H 2687, d. n°44, consul général-Jérusalem (Ballobar) à ME-Madrid (Lema), 23. 5.
1914. Également, AMAE-Nantes, Postes, Jérusalem B 30, d. n°24, vice-consul-Jaffa (Guès) à consul général-
Jérusalem (Boppe), 5. 5. 1903, a.s. d'un différend protocolaire avec son nouveau collègue esp., à l'occasion de
la messe en l'honneur du roi Alphonse XIII en date du 17. 5.
4 AMAE-Paris, NS Saint-Siège 75 et 76, traite principalement du voyage de Guillaume II à Jérusalem (1898).
Dans les vol. suivants, divers doc. sur les implantations allemandes dans la Ville (terrain de la Dormition de la
Vierge confié aux OSB de Beuren et présence des OSB de Maria Laach). De même, dans NS Saint-Siège 78,
une liste des établissements religieux allemands dans l'empire ottoman (1902).
5 ibidem, NS Saint-Siège 75 à 82, ne signalent que des pèlerinages français, allemands, italiens. Aucun
déplacement esp. n'est indiqué. Les subventions s'élevaient à 1 000 F par pèlerinage (frais d'hébergement
principalement).
6 P. García Barriuso, ouvr. cité, p. 863, parle de 12 OP envoyés par le roi Jacques II d'Aragon en 1323, plus
tard remplacés par des OFM espagnols.
7 AMAE-Paris, NS Saint-Siège 77, d. n°50, Ambassade-Rome-Saint-Siège (Nisard) à MAE-Paris (Delcassé),
31. 3. 1899, signalant les attaques des OFM contre les OP, en 1898 et 1899, notamment contre les positions
40 Bref, en Terre Sainte, tout - absolument tout - était prétexte à querelles et à
jalousies. Il fallait avoir la foi chevillée au corps pour ne pas se laisser distraire par ces
contentieux perpétuels qui, on le sait, n'ont pas disparu aujourd'hui … loin de là.
Cependant, la querelle franco-espagnole ne paraissait pas bien sérieuse face aux rivalités
franco-allemandes ou franco-italiennes. Si on pouvait s'étonner que les chrétiens
d'Orient et les congrégations religieuses françaises pussent être encore l'objet des soins
d'un régime anticlérical, il n'en était pas moins curieux de voir - dans le cas de l'Espagne
- un pays qui avait éradiqué totalement, depuis fort longtemps, la péninsule de ses
communautés juives et musulmanes, venir s'en préoccuper quatre siècles plus tard.
En Égypte, la présence espagnole se manifestait aussi par les magistrats des
tribunaux mixtes pour les étrangers, selon les souvenirs d'un diplomate français, qui se
rappelait également la présence de Léon Geoffray, agent diplomatique et consul général
dans ce territoire au statut "aussi indéfinissable qu'indéfini", selon l'aveu même du haut-
1. L'Espagne, signataire de l'accord de commissaire britannique, Lord Milner (1907)
Constantinople d'octobre 1888, faisait naturellement partie des instances de surveillance
du Canal de Suez.
Une loge Iberia avait même été installée au Caire en 1909-1910 sous l'égide de
la Grande Loge de France, mais d'autres puissances - la Grande Loge Nationale
d'Égypte et le Grand Orient Espagnol (?) - prononcèrent immédiatement son
irrégularité. Là encore, il était question de territoire dans le cadre de ce pays si
cosmopolite. On dénombrait en effet, à la veille de 1914, neuf loges françaises, huit
anglaises, sept italiennes, deux allemandes, deux grecques, une espagnole et une
2roumaine .
Enfin, en vue d'un partage de l'Empire chérifien, la question de la protection des
Juifs marocains d'Égypte se posait, selon l'ambassade d'Espagne en France, dans les
3. D'un bout à l'autre de la mêmes termes que dans l'Empire ottoman et qu'en Terre Sainte
Méditerranée, la communauté juive devenait un enjeu entre France et Espagne. On le
constatera abondamment au Maroc, mais déjà, la Tunisie - dans la foulée de juifs venus
d’une péninsule européenne plus proche - nous en fournit un exemple, dans un contexte
bien davantage franco-italien, il est vrai.


théologiques et historiques du P. Lagrange. De même, NS Saint-Siège 79, d. n°20, Ambassade-Péra-
Constantinople (Constans) à MAE-Paris (Delcassé), 3. 2. 1903. D'autres doc. de soutien au P. Lagrange, lors
de son départ forcé de Jérusalem en 1903, à la suite d'ennuis avec la Propagation de la Foi. Dimanche 13. 5.
1900, la nouvelle basilique Saint-Étienne des OP fr. avait été inaugurée en grande pompe.
1 F. Charles-Roux, ouvr. cité, p. 177 et 204. L'auteur avait été en poste au Caire entre 1907 et 1912, Geoffray
fut son supérieur de 1907 à 1910, avant de céder la place à Defrance. Ces deux diplomates furent ensuite
nommés à Madrid, note encore Charles-Roux, ibidem, p. 204.
2 Memorandums de la Grande Loge de France (1910), p. 20-21 : séance du 8. 11. 1909 : avis de la loge La
Sincérité du Caire. Rien dans BGLF-Paris, Fonds des Loges, carton n°430, Iberia, Le Caire (1910). Sur la
situation en Égypte, Georges Odo, La Franc-Maçonnerie en Afrique, Paris, 2000, p. 20-21.
3 Gros dossier dans AMAE-Paris, NS Maroc 5, nv., Ambassade d'Espagne à MAE, Paris, 29. 11. 1910,
demandant enquête sur les Juifs marocains d'Égypte.
41ESPAGNOLS DE TUNISIE
Sous la pression du voisinage algérien qui allait servir aussi de prétexte pour
l’action au Maroc, la régence de Tunisie était tombée entre les mains des Français en
1881-1882, sous le nez des Italiens qui avaient tant espéré enlever ce territoire sous
autorité ottomane, si remarquablement situé aux confins des deux bassins de la
Méditerranée. Là encore, Tunis, où, en 1270, Louis IX, le fils de Blanche de Castille,
1s'était éteint en croisé, était un souvenir d'épopée pour les Espagnols . Mais, des
Aragonais et des soldats de Charles-Quint et de Philippe II, les bouches à feu s'étaient
2éteintes et les voiles repliées depuis longtemps .
Une faible présence en territoire "franco-italien"

De cette lointaine époque, ne demeuraient que de rares vestiges de fortifications
3. Au moment édifiées par les défenseurs de la Chrétienté contre les Turcs et les pirates
où la France avait imposé sa présence à l'extrémité orientale du Maghreb, l'Espagne, non
4sans grogne, lui avait signifié, dès 1881, son désir de recevoir le nord du Maroc . Lors
de l'entrée du corps expéditionnaire français, un incident avait éclaté à Sfax, où la
résidence du vice-consul d'Espagne - un négociant italien - avait été pillée, et le drapeau
5rouge et jaune outragé . Dans le sillage du Reich, le gouvernement de Madrid avait
cependant accepté le fait accompli, mais il fallut attendre une quinzaine d'années pour
qu'un déclaration officielle fût acquise entre les deux pays, comme nous l'avions
succinctement indiqué en introduction. La France et l'Espagne signèrent à Madrid, en
janvier 1897, un accord sur leurs relations dans l'ancienne Régence. Les questions
consulaires et commerciales relèveraient désormais du droit communément admis entre
6les deux métropoles.


1 En vertu du traité de Corbeil (1258), Isabelle d’Aragon, était devenue sa belle-fille. Au retour de cette
croisade, elle mourut d’une chute de cheval à Cosenza (Calabre), où se trouve son tombeau (1271).
2 e e T. García Figueras, Presencia de España, ouvr. cité, p. 57-71 (XIII -XIV s.), 151-163 (prise de Tunis, de La
Goulette et de Bizerte, 1535), 189-190 (perte de Tunis, 1569), 199-201 (perte de La Goulette et de Bizerte,
1574). Tripoli de Berbérie (de Libye) fut occupée également, de 1510 à 1551, avec l'aide des chevaliers de St-
Jean-de-Jérusalem. Areilza et Castiella, Reinvidicaciones, ouvr. cité, p. 156-160, sont peu bavards a.s. de la
Tunisie, affaire clairement italienne, en 1941 : cf. carte h.t., p. 152. La thèse de Charles-Félix Monchicourt,
L'expédition espagnole de 1560 contre l'île de Djerba, Paris, 1913, 275 p.
3 Guide Bleu Algérie-Tunisie 1909/1911. Un Fort d'Espagne au nord du goulet de Bizerte selon Jean-François
Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine. De Ferry à Bourguiba 1881-1956, Paris, 1993, p. 90.
4 DDF I, vol. 4, doc. n°23, 37 et 59 (mai-juillet 1881). Sur les implications diplomatiques des débuts de la
présence fr., Alberto Giaccardi, La conquistà di Tunisi. Storia diplomatica, Milan, 1940, 387 p., ouvrage
clairement irrédentiste. Aussi, William Langer, "The European Powers and the French Occupation of Tunis",
American Historical Review, 1925, p. 55-78 et 251-265, et Ali Mahjoubi, L'établissement du protectorat en
Tunisie, Tunis, 1977, 423 p.
5 J. B. Vilar, España en Argelia, Tunez , ouvr. cité, p. 46-53. P. Guillen, L'expansion, ouvr. cité, p. 138, qui
parle de méfiance esp., ne mentionne pas l'incident. Jean Ganiage, sur la Tunisie, pas davantage.
6 e Mikel Epalza et Hadelhakim El Gafsi,"Relations tuniso-espagnoles au XIX siècle", Les Cahiers de Tunisie,
Tunis, 1978, n°101-102, p. 183-216. Texte chez J. Basdevant, ouvr. cité, tome 1, annexe n° 33. Jules
Basdevant, Traités et conventions en vigueur entre la France et les puissances, tome 2, Espagne à Italie,
Paris, 1919, p. 177. C'est à propos de la Tunisie, que l'ambassadeur à Berlin, de Saint-Vallier, indiquait déjà au
Quai d'Orsay, en janvier 1881, que, faute d'agir, la France serait "reléguée au rang de l'Espagne", selon P.
Guillen, L'expansion, ouvr. cité, p. 101.
42Tableau n°1 - Européens et autres étrangers de Tunisie, 1899-1911 (% entre parenthèses).
Nationalité 1899 1901 1906 1911
Italiens 64 866 (64,8) 71 600 (*) (64,4) 81 156 (63,0) 88 082 (59,3)
Français 20 200 (19,9) 24 201 (21,8) 34 610 (26,8) 46 044 (31,0)
Anglo-Maltais 12 732 (12,6) 12 056 (*) (10,8) 10 330 (8,0) 11 300 (7,6)
Espagnols 913 (0,9) cf. autres 600 (0,4) 587 (0,4)
Grecs 527 (0,5) cf. autres 683 (0,5) 696 (0,5)
Autres 1 469 (1,5) 3 244 (*) (total 2,9) 1 516 (1,1) 1 767 (1,2)
Total 100 507 (100) 111 101 (100) 128 895 (100) 148 476 (100)
(*) selon registres de déclaration d'étrangers (Sûreté Publique)
[Sources : Recensements de Tunisie 1901 à 1911 et Jean Despois, L'Afrique du Nord, Paris, 1949, p. 22]
En 1906, les Espagnols de Tunisie n'étaient donc que quelques centaines. De
1899 à 1911, leur nombre, à l'inverse de celui d'autres communautés européennes, ne
devait pas connaître d'augmentation notable. Le recul était même sensible. La Tunisie
n'était pas l'Algérie. Les Italiens étaient les maîtres de l'immigration, comme ils le
1manifestaient déjà dans le sud-est de la France métropolitaine et en Algérie orientale .
Pourtant, les déclarations de résidence relevées dans leur rapport annuel par les
autorités françaises étaient plus nombreuses. Ainsi, de décembre 1907 à décembre 1908,
les Espagnols passèrent de 1 197 à 1 221 individus ... Sur ces 1 221 Espagnols, 683
hommes - dont 218 mineurs - et 538 femmes, parmi lesquelles 200 jeunes filles, étaient
dénombrés. Les statistiques nous apprennent également que sur 1 110 étrangers
naturalisés français en Tunisie, de 1888 à 1908, les Espagnols ne furent que 24, dont 16
majeurs et 8 mineurs. Il n'y en avait eu aucun en 1908. De même, sur 2 319 étrangers
2expulsés de la Régence, de 1898 à 1908, 33 étaient Espagnols . Une autre source nous
confirme - avec des chiffres légèrement différents - la maigreur des effectifs des
naturalisés d'origine ibérique, à savoir 28 individus de 1896 à 1910 - sur un ensemble de
31 480 - et 33 jusqu'en 1915, sur 2 305 . La population totale de la Tunisie frôlait alors -
en 1911 - les deux millions d'habitants, parmi lesquels on comptait 50 497 israélites.
Le royaume d'Espagne était représenté par un consulat général, sis au n°2 de la
rue Sidi el Bouni, dans le "quartier franc" de la capitale, où l'on pouvait rencontrer aussi
une rue d'Espagne, une rue Charles-Quint, et une rue des Andalous. Trois vice-consulats
4complétaient un semis assez lâche sur l'ensemble du territoire . À la différence des
Italiens ou des Anglais, les Espagnols n'entretenaient aucune association ou société en
Tunisie. Dans les deux lycées de la capitale, la langue castillane n'était pas enseignée.
Aucun journal ne paraissait au profit d'une communauté réduite, qui se dédiait à des
tâches manuelles et commerciales. L'élite de la faible colonie espagnole n'ignorait pas
que certains Juifs livournais - les granas - établis en Tunisie étaient originaires de la
epéninsule ibérique, d'où ils avaient été chassés au XVI siècle, pour se réfugier en
Toscane mais en fait, l'immigration juive s'était faite en trois vagues principales depuis
les pogroms aragonais de 1391 en passant par la grande expulsion de 1492 et la petite

1 Dénombrement de 1899, J. B. Vilar, Los Españoles en la Argelia francesa (1830-1914), Murcie, 1989, p.
210. Avant 1901, le nombre des étrangers était évalué à partir des déclarations consulaires, très peu fiables.
Gaston Loth, auteur d'une thèse sur Arnaldo Soler, chargé d'affaires d'Espagne à Tunis et sa correspondance
1808-1810, Paris, 1905, 98 p., a publié Le peuplement italien en Tunisie et en Algérie, Paris, 1905, 510 p.
2 MAE-Paris, Rapport au Président de la République sur la situation de la Tunisie en 1908, Paris (Tunis),
1909, p. 12, 16 et 18-19, à partir de la Statistique générale de la Tunisie, 1908.
3 P. Depoid, ouvr. cité, p. 134.
4 F. Le Bourgeois, Grand Annuaire général de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc , éd. 1913, Alger, section
Tunisie, p. 112, 217 et 237. J.-F. Martin, ouvr. cité, p. 16 (plan quartier des consulats, Tunis, avant 1881).
Indicateur général Havas 1919 , ouvr. cité, p. 1828, vice-consulats à Bizerte, Sfax et Sousse. M. Epalza et H.
El Gafsi, art. cité, p. 186, sur les 9 consulats établis avant 1881.
43e e 1expulsion de la charnière des XVI -XVII siècles . Était-il Espagnol celui, qui, à la suite
de l'exécution de Ferrer à Barcelone, en octobre 1909, avait lancé une gargoulette de
2sang sur les marches de la cathédrale de Tunis ?... Les voyageurs espagnols ne furent
pas très nombreux dans la Régence. On peut signaler un raid automobile touristique de
l'infant Alfonso de Bourbon en 1913. Au retour, il confia à l'ambassadeur d'Allemagne
en Autriche - où il résidait régulièrement, l'été - que la Tunisie avait fait de gros progrès
3et que les forces françaises iraient bientôt pacifier le Maroc .
Le commerce hispano-tunisien
L'accord de 1897 prévoyait l'approbation des Cortes, au sujet des droits de
douane applicables aux produits tunisiens et espagnols. Les phosphates pouvaient être le
principal produit d'exportation tunisien vers l'Espagne. En 1910, la Tunisie, avec une
extraction de 1,3 MT, était devenue le second producteur du monde, derrière les États-
Unis. Cependant, l'ampleur du commerce avec la péninsule ibérique était limitée. Pas
plus de 300 000 ptas par an, tous produits confondus, à l'importation, 200 000 à
4l'exportation, selon les statistiques espagnoles. En 1911, selon les chiffres du
protectorat français de Tunisie, l'exportation de marchandises vers l'Espagne s'élevait à
25 787 T sur un total général de 2 351 352 (1,09 %), tandis qu'aucun produit n'était
enregistré à l'importation dans la Régence. L'année suivante, 5 930 T de marchandises
espagnoles furent importées sur 657 918 T, soit 0,9 % du total, et 63 322 T exportées sur
53 082 404 T soit environ 2 % . Les mouvements de la navigation n'étaient pas beaucoup
plus encourageants. En 1908, 30 bateaux espagnols avaient touché un port tunisien, sur
un total de 26 108 unités. Quatre ans plus tard, il n'y avait plus que 14 navires à l'entrée
6et à la sortie sur, respectivement, 12 287 et 12 138 . C'est dire la modicité des échanges.
Une goutte du trafic méditerranéen occidental. Plus à l'ouest, la situation n'était plus la
même.

1 J. Ganiage, Histoire contemporaine du Maghreb, ouvr. cité, p. 316. Grana serait une abréviation de
Granadinos (habitants de Grenade). Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, Paris, 1991 et Yaron Tsur,
"L'époque coloniale et les rapports "ethniques" au sein de la communauté juive en Tunisie", chez E. Benbassa
(dir.), ouvr. cité, p. 197-206.
2 L'utilisation d'un vase de terre poreuse rafraîchissant signifiait-il qu'il s'agissait de sang ... frais ? Un geste
d'anti-cléricalisme actif, en tout cas, selon Mgr A. Pons, La nouvelle Église d'Afrique ou le catholicisme en
Algérie, en Tunisie et au Maroc depuis 1830, Tunis, 1930, p. 274, ouvr. officiel du Congrès eucharistique de
Carthage (1930), célébrant le centenaire du début de la conquête de l'Algérie et de la formation de l'Afrique du
nord française.
3 PAAA-Berlin, R 11791, copie d. n°207, c., Ambassade-Vienne (Tschirschky) à RK-Berlin, 18. 6. 1913.
4 Estadística General del Comercio Exterior de España, sondages 1904-1913. Le commerce de l'Espagne avec
les autres possessions fr. d'outre-mer ne dépassaient pas - à l'exportation ou à l'importation - le chiffre annuel
de 1 Mptas, entre 1904 et 1913.
5 ASF 1912, p. 357, et 1913, p. 317.
6 MAE-Paris, Rapport au Président de la République sur la situation de la Tunisie en 1908, Paris, 1909, p.
269, à partir de la Statistique générale de la Tunisie 1908. Aussi ASF 1913, p. 318 (pour 1912).
44L'ALGÉRIE "ESPAGNOLE"
On ne doit pas oublier d’emblée combien l'appui du territoire algérien fut la
cause essentielle - à la fois géographique et historique - des prétentions françaises sur le
Maroc. Le voisinage créait des droits. L'Histoire également.
L'ancienne présence espagnole au sud de la Méditerranée fut rappelée avec
vigueur par une littérature revendicatrice durant une large partie de notre siècle. Au sujet
de l'Algérie, l'apogée de ce phénomène irrédentiste - dans les premières années 1940 - se
nourrissait des souvenirs glorieux et dramatiques de la geste espagnole sur les côtes de
Berbérie centrale et orientale. Celle-ci avait indubitablement laissé des traces dans les
esprits mais aussi dans les paysages.
Aussi, quand les troupes françaises s'emparèrent d'Oran, en 1831, la place
n'avait été abandonnée que depuis une quarantaine d'années par les forces du roi
d'Espagne. Il s'était agi alors - en 1791 - de l'ultime vestige d'une puissance, qui devait
subir, dans les décennies suivantes, la perte de ses colonies américaines continentales,
1l'invasion étrangère et la guerre civile . Cette puissance malgré sa fragilité stratégique
avait marqué les siècles et les côtes africaines, de la Libye au Maroc. Pourtant,
désormais, le champ était libre sur la côte septentrionale africaine ... pour de nouveaux
arrivants malgré le sursaut de l'occupation des îles Chaffarines, en 1848, par la flotte
espagnole, qui avait permis de fixer la limite à ne pas franchir, quelques années après le
premier conflit franco-marocain sur lequels nous reviendrons brièvement.
En 1898, un demi-siècle plus tard, la position de la France en Afrique
septentrionale s’était considérablement renforcée, mais l’Espagne n’avait pas dit son
dernier mot. Il faut dire que l’on prétendait voir par beau temps, depuis l’Andalousie ,
les côtes de l’Algérie. Si proches, si attirantes …
La grande affaire franco-espagnole fut en effet avant tout migratoire. En 1931,
l'année coloniale "par excellence", la médiocrité de l'immigration de masse expliquait,
aux yeux du jeune Fernand Braudel - alors professeur agrégé au Lycée d'Alger - l'échec
de cette Afrique espagnole qu'à l'inverse de l'Amérique aucun élan économique n'avait
2su ancrer à une côte pourtant si proche . La fragile réalité espagnole sur les côtes de la
Berbérie centrale s'était convertie - lors de la célébration du Centenaire de l'Algérie
française - en une présence décisive. Les temps avaient changé. De la fuite au retour. Il y
avait là une revanche mais elle n’était plus souveraine.
Les Espagnols ne seraient jamais les maîtres uniques du Maghreb, mais ce ne
fut pas faute d'y avoir songé. Par les pieds et par les ventres, tout d'abord. Un moyen
redoutable, mais pas imparable.

1 Louis Cara del Aguila, Les Espagnols en Afrique. Les relations politiques et commerciales avec la Régence
ed'Alger de 1786 à 1830, thèse 3 cycle, U. de Bordeaux, 1978, 383 p. Également, Guy Thurin, Le Rôle
Agricole des Espagnols en Oranie, thèse droit, U. Paris, Lyon, 1937, p. 5-31.
2 F. Braudel, "Les Espagnols en Algérie", Histoire et historiens de l'Algérie, Paris, 1931, p. 231-266. Dans
deux art. de la Revue Africaine, en 1928, Braudel avait déjà esquissé la question avec "Les Espagnols de
l'Afrique du Nord".
45Démographie
du peuplement espagnol
Dans la bibliographie générale, relative à l'Algérie de l'époque française, la
seule mention permanente de l'Espagne est liée à sa forte capacité d'immigration et
d'installation sur une terre aux caractéristiques proches de celle d'où venaient ses ressor-
1tissants . La migration espagnole, jusqu'alors ténue, devait s'engouffrer littéralement
dans les nouveaux espaces ouverts aux appétits européens par les sabres et les fusils. De
la pacification, souvent brutale, menée par les Français - tous régimes confondus - les
pays d'Europe méditerranéenne les plus proches allaient en effet largement profiter, à
el'aune des deux derniers tiers du XIX siècle. Chassés à la fin du siècle précédent (1791)
par les armes adverses et par leur propre faiblesse, les Espagnols revinrent pacifique-
ment, dès les années 1830-1840, dans une Algérie désormais sous protection française.
eTableau n°2 - Le peuplement de l'Algérie au XIX siècle (1856-1896)
Année Français (*) Espagnols Italiens autres étrangers indigènes total
1856 92 727 41 228 9 115 16 205 2 331 842 2 491 117
1861 112 229 48 145 11 815 20 557 2 774 090 2 966 836
1866 122 110 58 510 16 655 20 706 2 703 265 2 921 246
1872 164 175 71 366 18 351 25 799 2 136 534 2 416 225
1876 189 677 92 510 25 759 36 803 2 471 826 2 816 575
1881 231 081 114 320 33 693 33 341 2 897 977 3 310 412
1886 261 666 144 530 44 315 36 647 3 330 148 3 817 306
1891 315 131 151 859 39 161 42 149 3 576 432 4 124 732
1896 366 900 157 560 35 539 35 503 3 833 919 4 429 421
(*) d'origine ou naturalisés (Juifs depuis 1870 et autres naturalisés inclus).
[Source : Annuaire Statistique de France, 1913, p. 304, selon la Statistique générale de l'Algérie, 1911
Un front pionnier s'ouvrait vers un intérieur largement inconnu. Cette
pénétration vers le sud pouvait se révéler dangereuse, comme le démontra le massacre
de travailleurs espagnols autour de Saïda, en 1881. Une vive tension se produisit alors
entre les deux pays, qui signèrent finalement un accord visant à indemniser les victimes
2des troubles d'une Algérie bien imparfaitement pacifiée .

1 C.-A. Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome I, 1830-1871, Paris, 1979, p. 157-158, 166-168, 250-
225, et C.-R. Ageron, tome II, 1871-1954, Paris, 1979, p. 118-130. Également, Gabriel Esquer, Histoire de
l'Algérie 1830-1957, Paris, 1957, p. 37 et 52-53.
2 Juan Bautista Vilar, "Quelques conséquences en Espagne du soulèvement algérien de 1881", MCV , tome
XIX/1, 1983, p. 275-291, qui fournit une abondante bibliographie sur ce thème. Les Français obtinrent
également des indemnités espagnoles pour les dommages des guerres carlistes et cantonales de 1868-1879.
Guy de Maupassant, dans Au soleil - publié à Paris, en 1884 - nota ces événements, lors de son voyage de
e1881, selon Jean Déjeux, chez Jean Déjeux et Daniel-Henri Pageaux (dir.), Espagne et Algérie au XX siècle.
Contacts culturels et création littéraire, Paris, 1985, p. 5-6. Comme J. B. Vilar, "Quelques conséquences", art.
cité, p. 290-291, B. Sánchez Alonso, ouvr. cité, p. 63, nous rappelle que les premières préoccupations
officielles esp. envers l'émigration furent provoquées par l'affaire de Saïda.
46efig. n°5 - Le peuplement européen de l'Algérie au XIX siècle (1856-1896)
471L'histoire de cette immigration massive a déjà été traitée par divers auteurs . Ne
tenant nullement à répéter ce qui a été écrit - parfois fort bien - nous nous bornerons à
proposer une synthèse - la plus brève possible - de la question, en nous intéressant à la
e echarnière des XIX et XX siècles. Notons cependant que, dès les années 1840, des
mesures législatives avaient été prises afin de naturaliser les populations d'origine. En
effet, la population espagnole avait été multipliée par quatre environ, passant de 41 000,
en 1856, à 150 000 individus, en 1886.
L'échec de la colonisation officielle française avait alerté les autorités. La seule
solution résidait dans la naturalisation des étrangers. Selon Jean-Jacques Jordi et Juan
Bautista Vilar, 5 500 à 6 000 Espagnols auraient été ainsi francisés en Algérie, avant le
vote d'une loi générale - publiée le 26 juin 1889 - qui visait à renforcer durablement
2l'intégration des individus d’origine étrangère . Désormais, sauf déclaration contraire de
leurs géniteurs, tous les enfants nés en Algérie - mais aussi en France métropolitaine -
3deviendraient automatiquement Français . Grâce à cette mesure, le nombre des Français
eput se détacher à nouveau, dans l'ultime décennie du XIX siècle, de celui des étrangers.
Le sol déclaré français s'imposait aux sangs allogènes. Les demandes volontaires de
naturalisation eurent pourtant peu de succès auprès des ressortissants ibériques. En vertu
d'un senatus-consulte de 1865, 6 353 Espagnols furent naturalisés, de 1865 à 1911, mais
7 554 Allemands et 9 171 Italiens - sur un total général de 35 021 individus - le furent
également, ce qui témoigne de la faible propension des Espagnols à se "franciser" au sud
de la Méditerranée. En 1912, 139 Espagnols s'ajoutèrent à cette liste, dont 23 dans
4l'Algérois, 111 dans l'Oranie et cinq dans le Constantinois . En 1914, ils furent 137 à
obtenir la nationalité française, dont 42 dans l'Algérois et 95 dans l'Oranie. De 1865 à
1914, on parvenait ainsi à un total de 9 458 Italiens, 7 709 Allemands et 6 767
5. Espagnols sur un total général de 36 452 individus devenus citoyens de la République
Première communauté étrangère d'Algérie, la gens hispanica semblait la moins
désireuse de francisation. Mais les réalités de terrain étaient plus complexes.

Toujours troisièmes - derrière les Italiens et les Alsaciens-Lorrains - depuis les
années 1860, les Espagnols devinrent le second groupe des naturalisés en Algérie à
partir du quinquennat 1906-1910, selon les statistiques du Gouvernement général de
l'Algérie, les chiffres du ministère de la Justice n'enregistrant ce dépassement qu'à partir
des années 1911-1915, sans qu'il soit possible de faire la part de l'impact de la guerre sur
la dernière année de cette tranche.

1 Elle est surtout le fait de descendants d'immigrés esp. d'Algérie. Du côté espagnol, J. B. Vilar, Emigración
española a Argelia (1830-1900). Colonización hispaníca de la Argelia francesa, Madrid, 1975, 537 p., et Los
Españoles en la Argelia francesa (1830-1914), U. de Murcie, 1989, 436 p. Aussi, José Fermín Bonmatí Antón,
Es en el Maghreb (siglos XIX-XX), Madrid, 1992, p. 44-134. Du côté français, Christian Flores,
eL'Oranie française et l'Espagne 1830-1962. Les composantes hispaniques d'un département français, thèse 3
cycle (dir. Albert Bensoussan), U. de Poitiers, 1983, 303 p, et Jean-Jacques Jordi, Les Espagnols en Oranie
e1830-1914. Histoire d'une migration, Montpellier, 1986, 317 p., avec 2 éd. sous le titre, Espagnol en Oranie.
Histoire d'une migration 1830-1914, Calvisson (Gard), 1996, 287 p. [avec quelques modifications heureuses].
Un ouvr. récent d’Alfred Salinas, Quand Franco réclamait Oran. L’Opération Cisneros, Paris, 2008, p. 13-
44, évoque l’avant-guerre de 1914. Aussi, Catherine Taton-Laforest, L'émigration espagnole en France de
1850 à 1913, U. Paris-IV (dir. J. Guinard et A. Broder), 1973, p. 76-95.
2 J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 130-132. Également, Claude Liauzu, Histoire des
migrations en Méditerranée occidentale, Bruxelles, 1996, p. 61-73. Vision d'époque chez H. Plantecoste, ouvr.
cité, p. 58, 65 et 70.
3 C.-R. Ageron, Histoire de l'Algérie, ouvr. cité, p. 117-118.
4 Annuaire Statistique de la France,1913, p. 309. De 1866 à 1912, 6 492 Espagnols, soit 138 par an. C. Flores,
ouvr. cité, p. 92-93, indique que, sous couvert du sénatus-consulte de 1865, 3 017 Espagnols furent naturalisés
de 1866 à 1904, soit 77 individus par an.
5 Statistique Générale de l'Algérie 1914, Alger, 1918, p. 94.
48Tableau n°3 - Naturalisations des Espagnols en Algérie, 1896-1913/1915
Années total général I dont Espagnols total général II dont Espagnols
nombre % nombre %
1896-1900 4 499 644 14,31 5 421 1 065 19,64
1901-1905 3 009 398 13,22 3 449 652 18,90
1906-1910 2 257 368 16,30 2 658 552 20,76
1911-1913 1 291 283 21,92 - - -
1911-1915 - - - 2 117 598 28,24
total général I : statistiques du ministère de la Justice (hommes seuls), 1896-1913 al II : statis du Gouvernement général d'Algérie (hommes et femmes), 1896-1915
[Source : P. Depoid, Les naturalisations en France (1870-1/940), Paris, 1942, p. 131]
Ce tableau à double source tendrait à montrer la prédominance masculine dans
l'immigration espagnole en Algérie. De 60 % à 66 % entre 1896 et 1910, celle-ci connut
un affaissement à partir de 1911, signe d'un établissement plus ferme.
Tableau n° 4 - Les populations d'Algérie, 1901-1906-1911 (% entre parenthèses)
Groupements 1901 1906 1911
Musulmans algériens 4 072 089 (85,56) 4 447 149 (83,56) 4 711 300 (85,78)
Musulmans marocains 23 872 25 277 23 100
Musulmans tunisiens 2 394 3 083 2 400
Musulmans / total 4 098 355 (86,11) 4 475 509 (85,54) 4 736 800 (86,23)
Français d'origine 292 464 (6,14) 278 976 (5,34) 304 592 (5,54)
Français naturalisés 71 793 (1,51) 170 444 (3,24) 188 068 (3,42)
Français Juifs 57 132 64 645 70 271
Fr / total 421 389 (8,85) 514 065 (9,82) 562 931 (10,24)
Espagnols 155 265 (3,26) 117 475 (2,24) 135 150 (2,46)
Italiens 38 791 33 153 36 795
Étrangers divers 25 531 15 570 20 927
Étrangers / total 209 587 (4,40) 166 198 (3,22) 192 850 (3,51)
Total général (*) 4 739 331 (100) 5 231 850 (100) 5 563 828 (100)
(*) La population comptée à part - hors municipalités - est incluse. En 1906, les musulmans
non-algériens - au nombre de 2 279 - sont inclus dans le total général.
[Source : Recensements de l'Algérie, 1901, 1906, 1911].
eÀ l'aube du XX siècle, la situation semblait confuse, mais il apparaissait que
l'Algérie était divisée en trois blocs humains ou communautaires assez peu homogènes.
Les indigènes musulmans, de nouveau maîtres de leur fécondité, se trouvaient assujettis
et confrontés à deux autres groupes mal définis par leurs nationalités et leurs origines.
"L'occupant" était multiforme. Le poids des Espagnols ne pouvait être négligé dans la
perspective de mise en valeur des espaces par des "Blancs" européens qui n'étaient ni
dominateurs sur le plan quantitatif - comme en Amérique - ni "noyés" dans la masse des
indigènes - comme en Asie - ainsi que le soulignait en un subtil distinguo Augustin
Bernard, lors d'une conférence tenue en décembre 1912, à l'École Libre des Sciences
1Politiques. Les Européens étaient bel et bien dans une situation incertaine .

1 A. Bernard, dans l'ouvr. collectif, L'Afrique du Nord, Paris 1913, p. 21. Jonnart, ancien GG, fit un discours
juste après la conférence de Bernard, le 10. 12. 1912, comme devaient le faire Lyautey - après Ladreit de
Lacharrière, le 31. 12. 1912 - et d'autres a.s. de l'Afrique occidentale, de l'Égypte et de la Tripolitaine. Bernard
avait traité également de la Tunisie. Sur Bernard (1865-1947), F. Pouillon (éd.), Dictionnaire des orientalistes,
ouvr. cité, p. 93-95. Le fonds A. Bernard de la Bibliothèque de recherches africaines, n°9, rue Malher (U.
Paris-1 et Provence) ne contient que des ouvrages.
49fig. n°6 - Les populations d'Algérie, 1901-1911
50 En 1901, il y avait donc, en Algérie, presque deux fois plus d'Espagnols qu'en
1 2. Pour certains auteurs, il y avait là danger . Dix ans après, ils France métropolitaine
étaient encore supérieurs en nombre, mais l'écart s'était réduit : 135 000 contre 105 000
environ. Les pourcentages sont encore plus éloquents. En Algérie, les Espagnols
représentaient plus de 3 % de la population totale, contre moins de 0,3 % en France
métropolitaine. Par rapport à la population étrangère totale, le fossé était tout aussi
eprofond. Dans les premières années du XX siècle, le pourcentage algérien varia de
74 % à 70 %, tandis qu'il ne progressait que de 7,75 % à 9,11 %, en France d'Europe.
Dernier facteur déterminant, avec l'appui numérique formel des naturalisés, les
hispanophones - castillophones ou catalanophones - étaient encore largement plus
présents au sud de la Méditerranée qu'au nord des Pyrénées.
Par rapport aux chiffres des recensements de 1891 et 1896, le nombre des
Espagnols d'Algérie paraissait désormais en recul, suivant en cela l'exemple italien.
Mais il s'agissait d'un recul non point par tarissement d'immigration mais par politique
de naturalisation automatique, forcée pour les uns, bénéfique et intégratrice pour les
autres.
Le "contingent" français était ainsi scindé en trois sous-groupes, même si l'on
compta les Juifs français à part jusqu'à la guerre. La montée des "néo-Français", sous
l'effet de la loi de 1889, mal perçue dans les chiffres - ainsi qu'en témoigne le résultat de
1901, peu fiable (72 000 ?) - semblait fixée entre 45,6 % (1906) et 45,8 % (1911) du
nombre des Français d'origine. Les Espagnols constituaient le gros des effectifs
naturalisés, dans une proportion difficile à chiffrer, faute de statistiques, que l'on peut
tenter d'estimer à environ 75 % dans toute l'Algérie, et à plus de 90 % en Oranie.
Un autre phénomène doit être pris en considération dans l'évolution de la
population espagnole recensée en Algérie. La concurrence de l'émigration vers
l'Amérique - voire, comme nous l'avons constaté, vers la France métropolitaine -
provoqua un affaissement du passage vers l'Algérie. De 1900 à 1907, les départs
d'Espagne vers l'Algérie subirent un certain déclin.
Tableau n° 5 - Migrations directes entre l'Espagne et l'Algérie, 1900-1913
Années Sorties Entrées en Soldes Années Sorties Entrées en Soldes
d'Algérie Algérie d'Algérie Algérie
1900 16 204 17 020 + 816 1908 20 843 23 596 + 2 753
1901 16 734 14 668 - 2 066 1909 21 307 17 468 - 3 839
1902 20 123 20 171 + 48 1910 21 266 24 560 + 3 294
1903 18 792 16 482 - 2 310 1911 20 523 22 825 + 2 302
1904 21 872 21 301 - 571 1912 26 338 29 928 + 3 590
1905 23 062 26 458 + 3 396 1913 29 184 28 269 - 915
1906 24 231 21 723 - 2 508 Totaux 298 904 302 195 + 3 291
1907 18 425 17 726 - 699
[Source : Estadisticas de pasajeros por mar, Madrid, 1912-1914].
3 La force migratoire espagnole se tournait vers d'autres horizons. Elle
demeurait pourtant vive et originale, les saisonniers ayant tendance à remplacer les
migrants définitifs des décennies antérieures. Essentiellement maritimes, les liaisons

1 e G. Dreyfus-Armand et É. Témime, "Les Espagnols en France au XX siècle", Toute la France, ouvr. cité, p.
67, l'indiquent très fugacement.
2 H. Plantecoste, ouvr. cité, p. 2, qui parle, en 1908, de 80 000 Espagnols en France métropolitaine contre 117
475 en Algérie, un "danger sérieux" selon lui.
3 J. B. Vilar, "Crisis hispano-francesa de 1904-1907 en Argelia", Awraq, Madrid, 1978, n°1, p. 88.
511entre la péninsule ibérique et le Maghreb souffrent de statistiques erratiques . La
comparaison des chiffres "espagnols" de 1896 et de 1901 indique que l'apogée de la
première référence ne devait plus être répété ou espéré par la suite. Les autorités
françaises avaient posé l'obstacle infranchissable du droit du sol. Un demi-siècle après la
constatation de l'affaiblissement démographique profond du pays, était-ce si étonnant ?

D'autres statistiques espagnoles, utilisées par Blanca Sánchez Alonso, nous
fournissent des chiffres un peu différents sur la même période.
Tableau n° 6 - Émigration espagnole en Algérie, 1900-1913
Année arrivées en Espagne sorties d'Espagne différence (n) différence (en %)
1900 18 207 16 343 - 1 864 - 10,2
1901 16 055 13 755 - 2 300 - 14,3
1902 21 727 19 051 - 2 676 - 12,3
1903 22 710 15 165 - 7 545 - 33,2
1904 22 788 19 631 - 8 157 - 29,4
1905 32 544 25 228 - 7 316 - 22,5
1906 25 738 20 509 - 5 229 - 20,3
1907 21 466 16 434 - 5 032 - 23,4
1908 31 115 22 415 - 8 700 - 28,0
1909 25 168 16 336 - 8 832 - 35,1
1910 30 268 23 341 - 6 927 - 22,9
1911 30 206 21 791 - 8 415 - 27,9
1912 35 940 28 860 - 7 080 - 19,7
1913 34 904 26 397 - 8 507 - 24,4
[Source : Blanca Sánchez Alonso, Las causas de la emigración española 1880-1930, Madrid, 1995, p. 286]
Les statistiques françaises, utilisées par J.-J. Jordi, diffèrent encore quelque peu
2des chiffres espagnols. Ils ne concernent que le port d'Oran . On observe là aussi une
permanence de forte immigration. Cependant, afin de limiter le flux, l’obligation du
3passeport avait été édictée, comme le remarqua un touriste allant d’Oran à Carthagène .
Ce qui n’était plus le cas en France métropolitaine depuis des décennies.
Bien sûr, une étude fine devrait permettre de comprendre pourquoi, certaines
années, les soldes étaient plutôt négatifs. La réponse nous semble assez claire, sinon
décisive : il y a dans ces chiffres un mélange d’immigration saisonnière et d’installation
définitive.
Tableau n° 7 - Les Espagnols dans le port d'Oran, 1902-1913 .
Années Sorties Entrées à Soldes Années Sorties Entrées à Soldes
d'Oran Oran d'Oran Oran
1902 13 515 16 021 + 2 506 1909 14 342 18 012 + 3 670
1903 14 806 13 247 - 1 159 1910 17 411 20 516 + 3 105
1904 16 068 18 331 + 2 263 1911 18 818 20 222 + 1 404
1905 15 191 21 172 + 5 981 1912 18 105 22 777 + 4 672
1906 13 779 16 509 + 2 730 1913 19 875 23 594 + 3 719
1907 12 287 12 464 + 177 Totaux 189 242 224 121 + 34 879
1908 15 045 21 256 + 6 211
[Source : CAOM-Aix, 10 H 89, cité par J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, p. 32].

1 J. B. Vilar, Emigración española, ouvr. cité, p. 213-214 et 360, d'après les statistiques des passagers par mer,
1912-1914, inversées par mes soins (J. B. Vilar indique les entrées et sorties d'Espagne).
2 J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 32.
3 Marcel Lescot, Course cinématographique. Italie.Afrique.Espagne, Blois, 1901, p. 60.
52fig. n°7 - Migrations directes entre l'Espagne et l'Algérie, 1900-1913.
53fig. n°8 - Les Espagnols dans le port d'Oran, 1902-1913
54 Les premières années du siècle furent marquées par une double crise,
économique et politique, en Espagne même, liée à un redéploiement vers d'autres
horizons, mais à partir de 1908, le mouvement ascendant devait reprendre avec vigueur
jusqu'à la guerre. Cette année-là, une nouvelle ligne de la Compañía General
1Trasatlántica fut inaugurée entre Carthagène et Oran . À l'automne 1911, une demande
de la diplomatie espagnole sur les lois et règlements en vigueur pour les colonies
2françaises - notamment l'Algérie - fut largement nourrie par la réponse du Quai d'Orsay .
En 1911-1912, le gouvernement de Madrid songea à subventionner une ligne de
navigation hebdomadaire de la société barcelonaise Tintoré entre Alicante, Almería et
3Oran . Depuis ces ports, les passagers saisonniers affluaient en effet vers les côtes
algériennes. On les estimait à 11 000 individus environ par an. Vers Alger, une ligne
4également hebdomadaire était assurée par la compagnie alicantine Sitges Hermanos . De
même, la société Rius y Torrès avait un agent général français dans la capitale de la
5colonie .
Tableau n° 8 - Les Espagnols dans le port d'Alger, 1900-1902
Années Sorties d'Alger Entrées à Alger Soldes
1900 3 712 4 987 + 1 275
1901 4 502 4 716 + 214
1902 5 511 5 689 + 178
[Source : CAOM-Aix, A 1001, cité par G. Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, p. 25].
Tableau n° 9 - Les lignes régulières espagnoles dans le port d'Alger, 1911-1912
Années Alicante-Alger Palma-Alger
n naviresn passagers n passagers n naviresn passagers n passagers
entrés sortis entrés sortis
1911 47 7 469 6 459 53 1 949 1 388
1912 44 9 806 7 439 54 2 101 1 684
[Source : F. Le Bourgeois, Grand Annuaire général de l'Algérie, ouvr. cité, éd. 1913, Alger, p. 18]
Les divergences entre ces chiffres nous amènent à penser que la concentration
des mouvements sur le port d'Oran - au détriment d'Alger - a accentué le peuplement
hispanique de l'Oranie et démontre que la migration saisonnière semble s'être accentuée
vers l'Algérie occidentale. Peut-être, surtout, faut-il y voir, à partir de 1907, une
migration de passage vers le Maroc oriental français, vers Oujda et sa région, plus
accessible depuis l'Algérie que par Melilla, ville aux abords de laquelle régnait une
insécurité peu favorable au voyage et à l'établissement, comme le démontrèrent les
combats de 1909.
Par Oran, l'Algérie et le Maroc se nourrissaient mutuellement de ces nouveaux
immigrants ibériques. La diffusion de la protection française attirait clairement la
6migration espagnole. Oran n'était plus un presidio multiséculairement encerclé .

1 CAOM-Aix-en-Provence, Algérie 10 H 89, Jean Garry, Les Espagnols d'Oranie, sl, sd. (vers 1939), p. 6.
AMAE-Paris, NS Maroc 88, L'Écho d'Oran, 11. 3. 1908, inauguration de ligne par le Ciudad de Cadíz.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 100, note sn°, MC à MAE, Paris, 22. 9. 1911, a.s. d'une démarche de l'ambassade
d'Espagne à laquelle il fut répondu directement, par note du 15. 12. 1911, qui cite et détaille divers textes allant
de la loi fr. du 18. 7. 1860 à un réglement du GG-Alger du 28. 6. 1907.
3 En 1887, Tintoré avait fondé une filiale, la Compañía Hispano-Argelina au capital de 75 000 ptas (150 titres
de 500) pour relier Almería à Oran. Dissoute en 1896 : RM-Barcelone, tome 16, soc. n°927, f°61-62.
4 Utilisée par Honoré Gascon (Oran-Carthagène) : Deux semaines en Espagne, mai 1902, Dijon, 1903, p. 8.
5 AMAE-Paris, NS Espagne 76, d. n°63, Ambassade-Madrid à MAE-Paris, 18. 3. 1911, a.s. d'un projet de loi
pour une ligne Tintoré Alicante-Almería-Oran, avec subvention de 243 500 ptas (GM, 17. 3. 1911).
Également, d. n°3 et 5, ms., vice-consul-Alicante (Calvière) et d. n°1, consul-Carthagène à MAE-Paris, 12. 3.
et 27. 3. 1912 et 18. 7. 1913. F. Le Bourgeois, Grand Annuaire général de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc,
éd. 1913, Alger, p. 421-422.
6 René Lespès, Oran. Étude de Géographie et d'Histoire urbaines, Paris, 1938, p. 117.
55L'ouverture vers l'intérieur du pays - impossible avant la conquête - avait permis un
vaste mouvement migratoire, encore difficile dans le Maroc voisin autour de 1910.
Derrière les Juifs, les Espagnols d'Algérie constituaient la communauté la plus
prolifique. La fécondité ibérique semblait environ deux fois supérieure à celle de Italiens
ou des Maltais. La moyenne du nombre d'enfants par ménage s'élevait à environ 6,2. Par
ailleurs, les recensements ne nous donnent guère de précisions sur les taux de natalité et
de mortalité de ces étrangers, qui semblent avoir été encore relativement fortes au début
e siècle. Selon un auteur qui ne cite pas ses sources primaires, le taux de natalité du XX
de la communauté espagnole aurait progressivement glissé de 35,5 ‰ en 1867-1872 à
121,2 en 1896-1900 pour remonter légèrement à 24,1 ‰ en 1900-1903 .
e À la fin du XIX siècle, les femmes espagnoles étaient assez brusquement
devenues plus nombreuses que les hommes, par une forte immigration de servantes et
d'ouvrières, entre 1891 et 1896. À cette dernière date, 81 506 femmes furent décomptées
face à 76 054 hommes. Cette irruption - une particularité espagnole ? - était assez
largement dûe à l'intégration progressive des femmes dans le monde du travail.
L'équilibre ou le rééquilibrage des sexes s'établit toujours à travers l'émigration de
masse. Les mariages mixtes avec des Français d'origine furent fréquents depuis lors.
Leur importance révèle cependant une ambiguïté. En effet, le pourcentage de ces unions
devait varier en fonction du phénomène de la naturalisation : 20,4 % de l'ensemble des
mariages, entre 1903 et 1907, puis 18,9 %, sur la période 1905-1914, mais cette baisse
cachait une progression à 24-25 % ... des unions entre Espagnols et Français naturalisés
2d'origine espagnole .
Géographie
du peuplement espagnol
Fils et petit-fils de migrants, Juan Bautista Vilar, professeur à l'Université de
Murcie, est l'auteur qui, sans conteste, a consacré les plus nombreuses et heureuses
pages à cette question. L'utilisation intensive des sources locales et régionales lui a
permis de déterminer avec une relative précision les principaux foyers de l'émigration
espagnole vers l'Algérie, entre 1830 et 1914. Dans les premiers temps de la conquête,
Majorquins et Minorquins constituèrent l'essentiel de l'immigration. Puis vinrent les
3Levantins. Ceux de la province d'Alicante ont fait l'objet d'une étude locale détaillée .
De nombreux Murciens, Valenciens, Andalous d'Almeria franchirent également la mer.
Des Catalans se fixèrent dans le département d'Oran, mais aussi dans celui d'Alger, où
ils paraissaient alors former le gros de la colonie ibérique. La côte méditerranéenne de
l'Espagne et les Baléares fournirent donc l'immense majorité des immigrants. Au début
edu XX siècle, selon un voyageur espagnol, on rencontrait même des Basques et des
4Galiciens dans l'Algérois . Malheureusement, aucun pourcentage ne semble accessible à

1 G. Thurin, ouvr. cité, p. 38. A. Perchenet, ouvr. cité, p. 153-155, indique environ 80 000 Juifs en France
emétropolitaine, et 50 000 en Algérie (fin XIX s.).
2 C.-R. Ageron, Histoire de l'Algérie, ouvr. cité, p. 128-129. Sur les femmes esp. en Algérie, une étude récente
de Claudine Robert-Guiard, Des Européennes en situation coloniale. Algérie 1830-1939, P. U. Provence,
2009, p. 120-132.
3 J. F. Bonmatí Antón, La emigración alicantina a Argelia, Alicante,1989, 270 p., mais aussi J. B. Vilar, "Los
Alicantinos en la Argelia francesa (1830-1914)", Cuadernos del Departamento de Historia Contemporánea,
U. Alicante, 1982, p. 127-161, et sur les émigrés de Lorca (province de Murcie),"Emigrantes lorquinos a la
Argelia francesa (1830-1914)", Segundo Ciclo de Temas Lorquinos, Murcie, p. 95-126.
4 F. Canto Blasco, Por tierras argelinas, Valence, 1913, p. 139, cité par J. B. Vilar, Los Españoles en la
Argelia francesa, ouvr. cité, p. 215-216.
56la recherche, faute de registres municipaux - en Algérie ? - et pour cause de forte
mobilité. Comme pour la France métropolitaine, seuls des cas isolés pourraient être
traités.
Les causes de cette émigration étaient multiples. La pression démographique
fut la plus importante de toutes. Les provinces méditerranéennes furent longtemps parmi
les plus fécondes du royaume. La crise économique du début de siècle renforça une
émigration déjà ancienne, dont les chemins étaient connus de génération en génération,
e siècle. La pauvreté des infrastructures de ces régions, la depuis le milieu du XIX
modicité et la brièveté du passage vers l'Afrique, alliées à la certitude de retrouver de
nombreux compatriotes accentuait la permanence d'un courant migratoire, où se
1mêlaient raison et illusion . L'exemple alicantin montre à l'envie la variété des causes
2d'émigration vers l'Algérie . En plein été 1905, le supplément illustré du Petit Journal
3montrait des villageois andalous désertant leur village . À l'aube de 1912, le consul
Calvière le constatait. La misère y était tout simplement épouvantable pour cause de
sécheresse persistante. À la fin de 1913, le même agent signalait qu'un député local,
Francos Rodríguez, demandait la mise en place de nouvelles lignes maritimes vers
4l'Algérie, afin d'alléger la souffrance de ses concitoyens . De 1894 à 1905 - à la suite des
statistiques de déclaration obligatoire de domicile de 1893 - 49 % des Espagnols arrivant
en Oranie provenaient de la province d'Alicante, 12 % de Valence et 8 % des Baléares et
de Barcelone . Presqu'aucun Andalou d'Almería (un pour cent) ou de Málaga (0,6 %) à
5l'horizon ... ce qui peut paraître étonnant !
Leur dynamisme migratoire fut tel qu'une vaste "tenaille migratoire" allait saisir
par l'est et par l'ouest le Maghreb français se rejoignant dans le centre, dans l'Algérois.
Au levant, les Italiens et les Maltais, au ponant, les Espagnols. Les deux pinces de ces
"crochets migratoires" se rejoignaient en Afrique du nord comme en France
métropolitaine. Pourtant, on constatait, au-delà des proximités régionales - Sicile,
Sardaigne, Mezzogiorno, d'un côté, Baléares, Levant et Andalousie, de l'autre - que
l'immigration italienne se raréfiait - à la fois, sous le poids de la naturalisation
obligatoire, mais aussi sous l'influence d'un changement de courants migratoires.
L'Amérique ... et la France se révélaient plus attractives pour les Transalpins que
l'Afrique du nord, un temps convoitée. Le décalage entre immigrations espagnoles et
italiennes était patent. La première, plus que la seconde, avait encore les yeux tournés
vers le sud. L'exemple introductif de la Tunisie montrait déjà la distorsion entre
l'éloignement, la tradition et la concurrence migratoire. Les Italiens, maîtres de la zone
orientale, n'étaient plus assez proches de la partie occidentale. En Oranie dominaient les
Espagnols. Fin 1905, l'ancien résident général en Tunisie, René Millet se montrait
alarmiste, à la veille de la tenue de la conférence d'Algésiras, quand il évoquait l'avenir
de la France au Maghreb, cette grande "île montagneuse" entre mer Méditerranée et mer
du Sahara. "L'ombre de l'Espagne s'étend à l'Occident comme celle de l'Italie à l'Orient
6de nos possessions africaines et le domaine dévolu à notre activité se restreint" .

1 J. B. Vilar, Los Españoles en la Argelia francesa, ouvr. cité, p. 213-214. J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie,
ouvr. cité, et C. Flores, ouvr. cité, p. 32-43.
2 J. F. Bonmatí Antón, La emigración, ouvr. cité, p. 49-67.
3 Supplément illustré du Petit Journal, n°771, dimanche 27. 8. 1905, p. 274.
4 AMAE-Paris, NS Espagne 5, d. n°4 et n°12, vice-consul-Alicante (Calvière) à MAE-Paris, 19. 3. 1912 et 26.
12. 1913. José Francos Rodríguez, maire de Madrid en 1910, sera ministre en 1917 et 1921.
5 G. Thurin, ouvr. cité, p. 33-37. Gérard Crespo et Jean-Jacques Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois 1830-
1914. Histoire d'une migration, Versailles, 1991, p. 61, qui utilisent ces chiffres pour l'Algérois !
6 R. Millet, ouvr. cité, p. 211. L'auteur, p. 85-98, évoque les visées italiennes sur la Cyrénaïque et la
Tripolitaine, excellentes bases d'attaques contre la Tunisie.
57fig. n°9 - "Crochets migratoires" espagnols et italiens, France du sud et Afrique du nord
française. La "double tenaille" hispano-italienne.
58La critique envers la politique de "Delcassé-le-déchu" ne pouvait être plus
acerbe. La démographie ouvrait les portes du dépouillement. Les "sœurs" latines se
déchireraient-elles un jour pour faire d'Alger la tête de leur Impero ou de leur Imperio
d'outre-Méditerranée ? En attendant ce "cataclysme", improbable à court terme,
el'Algérie était très inégalement marquée par la présence espagnole à l'aube du XX
siècle. Quasiment absents, comme les autre étrangers, des territoires du sud saharien -
sous contrôle militaire - les immigrants de la péninsule ibérique étaient très nettement
minoritaires face aux Italiens, dans le département de Constantine. Par contre, dans les
départements d'Alger et d'Oran, ils l'emportaient largement sur les autres communautés.
En 1858, la moitié des Espagnols vivait encore dans l'Algérois. En 1886, ils n'étaient
plus qu'un tiers et en 1896, environ 30 % de l'effectif total reconnu. La primauté avait
1glissé vers l'Oranie, ce que confirmèrent les chiffres du début du siècle suivant . La
proximité devenait déterminante.

Tableau n°10 - Espagnols par départements / Algérie 1901-1911 (% entre parenthèses).
Années Oran Alger Constantine total
1901 102 689 (66,13) 50 017 (32,21) 2 559 (1,64) 155 265 (100)
1906 92 986 (71,26) 35 610 (27,29) 1 879 (1,44) 117 475 (100)
1911 94 634 (70,01) 39 456 (29,19) 1 060 (0,78) 135 150 (100)
[ Source : Statistique générale de l'Algérie 1901, 1906, 1911 ]
Les raisons profondes de ce rapprochement migratoire espagnol en Afrique du
Nord sont multiples. La pénétration initiale des Français en Algérie - dans le sillage
desquels les Espagnols venaient se fixer - se fit avant tout par Alger jusque dans les
années 1870-1880. Le développement d'Oran, comme port de commerce et de transit de
voyageurs fut plus tardif. En outre, l'insécurité de l'arrière-pays occidental était plus
vivace que dans le centre où la pénétration vers le sud rencontrait des populations de
plus en plus clairsemées. Au contraire, à l'ouest, les confins algéro-marocains étaient
devenues source permanente de pillages et d'incidents, qui avaient rendu nécessaire une
e siècle ... Enfin, les organisation militaire plus offensive depuis la fin du XIX
perspectives de mise en valeur du Maroc oriental allait accentuer le décalage vers le
ponant, la présence nationale du royaume, avec les présides, ne pouvait être qu'un
élément - majeur - d'explication de ce transfert progressif.
L'Oranie, terre espagnole
Les travaux de nombreux auteurs sur les Espagnols en Algérie se sont
logiquement concentrés sur l'Oranie. Proche des côtes ibériques, couloir oriental d'accès
au détroit de Gibraltar, la région d'Oran fut incontestablement plus ibérique que
2française, dans son peuplement . L'enjeu n'en fut que plus aigu, on le verra.

1 G. Crespo et J.-J. Jordi, ouvr. cité, p. 9 et 13, ne fournissent aucune explication à ce transfert géographique.
La montée en force de l'Oranie aurait eu lieu entre la fin des années 1860 et le début de la décennie suivante.
Également, J. Rubio, ouvr. cité, p. 77. Aussi, C. Flores, ouvr. cité, p. 86.
2 Pour 1906, C.-R. Ageron, Histoire de l'Algérie, ouvr. cité, p. 124-125, qui indique 85 792 Français d'origine
et 156 925 "Algériens-Espagnols". J. B. Vilar, Los Españoles, ouvr. cité, p. 216 (selon Dechaud, "La
population de l'Oranie en 1906", Bulletin de la Société d'Archéologie et de Géographie d'Oran, 1908, qui cite
soit 98 518, soit 98 889 Espagnols). CAOM-Aix-en-Provence, 8 X 302, René Huertas, Les populations
espagnoles et d'origine espagnole en Oranie, Oran, 1951, p. 66, cite le chiffre de 79 445 Espagnols, toujours
en 1906. Pour 1911, J. M. de Areilza et F. M. Castiella, Reivindicaciones, ouvr. cité, p. 207 (selon Augustin
59fig. n°10 - Espagnols par départements, Algérie 1901-1911

Bernard, L'Algérie, 1913). C. Flores, ouvr. cité, p. 86, et J.B. Vilar, Los Españoles, ouvr. cité, p. 197. J.-J.
Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 35 et annexe. Enfin, Indicateur général Havas, 1919, p. 1496.
60fig. n°11 - Français et Espagnols en Oranie, 1901-1911
61Pourtant, à l'inverse de l'ensemble de l'Algérie, leur nombre se réduisait
rapidement, par l'effet de la naturalisation, marque sensible de la sédentarisation. En
1911, les Espagnols de France dépassèrent désormais ceux de l'Oranie, le département
d'Oran "francisant" ainsi davantage les Espagnols que les deux autres départements. La
grande différence entre les chiffres des naturalisés de 1906 et de 1911 s'explique à
travers la non répudiation de la nationalité française par les jeunes parvenant à l'âge
légal de la majorité (21 ans), vingt ans après la loi de 1889. L'Oranie était, en outre, la
moins indigène des régions administratives d'Algérie. Il y avait dans l'ouest du pays un
Européen pour quatre musulmans, contre un pour six dans le centre (Alger) et un pour
1dix-sept dans l'est (Constantine) .
Tableau n°11 - Français et Espagnols en Oranie, 1901-1911 (% entre parenthèses)
Années Français Français Espagnols Musulmans Total Oranie
d'origine naturalisés
1901 89 616 (8,09) 55 312 (4,99) 102 689 (9,27) 848 180 (76,59) 1 107 354 (100)
1906 93 010 (8,28) 75 970 (6,76) 98 889 (8,80) 823 197 (73,33) 1 122 538 (100)
1911 95 469 (6,93) 121 445 (8,81) 92 986 (6,75) 892 212 (64,78) 1 377 194 (100)
[Sources : Statistique générale de l'Algérie 1901, 1906, 1911]
e Là encore, au tout début du XX siècle, on constate qu'il y avait plus
d'Espagnols dans la seule Oranie qu'en France métropolitaine.
La ville d'Oran, elle, n'avait jamais été totalement abandonnée par les
Espagnols. Quelques dizaines de familles avaient pu se maintenir sous la souveraineté
2eformelle ottomane, de la fin du XVIII siècle jusqu'à l'occupation française de 1831 . En
1897, l'enseigne de vaisseau Claude Farrère remarquait, en la visitant, combien la ville,
avant d'être française, avait été espagnole. Au temps de Cervantès, de Charles-Quint et
de Philippe II, précisait-il, la France ayant grandi depuis, tandis que l'Espagne diminuait,
persifla-t-il ! Mais l'élément ibérique était encore considérable dans cette "très grande
3ville", comme il la qualifiait encore .
En 1911, la population espagnole d'Oran était retombée à son niveau de 1886,
sous l'effet des mesures de naturalisation, soit environ 27 000 âmes. Comme sur le plan
egénéral, l'apogée avait été atteint à l'extrême fin du XIX siècle, avec plus de 30 000
individus, mais le fait le plus remarquable fut l'effondrement en pourcentages de cette
communauté espagnole, qui passa de 42 % en 1891 à 22 % de la population totale, vingt
ans plus tard, les Français devenant progressivement dominants - sans être majoritaires,
notons-le - grâce aux naturalisations d'Espagnols.
Tableau n°12 - Français et Espagnols de la ville d'Oran, 1891-1911 (% entre parenthèses)
Années Français Espagnols Total habitants
1891 21 202 (28,45)31 628 (42,44)74 510 (100)
1896 27 523 (32,62)31 633 (37,49)84 357 (100)
1901 41 550 (47,09) 31 114 (35,26) 88 235 (100)
1906 49 463 (46,43) 23 071 (21,65) 106 517 (100)
1911 57 553 (46,75) 27 835 (22,61) 123 086 (100)
[Sources : C. Flores, ouvr. cité, p. 67-69, selon R. Lespès, Oran, ouvr. cité, p. 116-117]

1 J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 44-45.
2 Alfred Salinas Oran la Joyeuse. Mémoires franco-andalouses d’une ville d’Algérie, Paris, 2004, p. 133-160.,
qui cite Louis Abadie, Oran et Mers-el-Kebir. Vestiges du passé espagnol, Nice, 2002, 128 p.
3 C. Farrère, Mes voyages, tome 2, En Méditerranée, ouvr. cité, p. 65. L'opérateur de cinéma F. Mesguich vint
en tournage à Oran en novembre 1905, remarque ce cosmopolitisme, ouvr. cité, p. 95-96.
62fig. n°12 - Français et Espagnols à Oran, 1891-1911
63 Ce tableau, avec son graphique - si on doit lui accorder quelque confiance -
tendrait à démontrer la fonction croissante de point de passage de la ville d'Oran. La
progression de la population totale en témoigne. Le blocage de la population française
entre 1901 et 1906 semble dû à un essoufflement de l'immigration et au non-effet direct
de la loi de naturalisation de 1889. Au contraire, la poussée de 1911 traduisait une
effectivité de cette loi. Quant aux Espagnols, le recul de 1901-1906 aurait marqué la
redistribution des flux migratoires généraux vers d'autres horizons, avant que la
traduction intergénésique de la loi ne devînt visible sur les effectifs démographiques. En
outre, le quinquennat suivant indique la reprise vigoureuse d'une immigration - en quête
de Maroc oriental - qui compensa la saignée de la naturalisation.
Cas unique pour une grande cité, si les Européens y devançaient les indigènes,
les Espagnols n'en étaient pas innocents. Ils n'étaient pas tous bien riches, ainsi qu'en
témoigne la naissance d'un petit Emmanuel Roblès, en mai 1914, d'un père andalou -
mort avant sa venue au monde - et d'une mère tout aussi espagnole et fort pauvre, qui
1dut vite faire des ménages pour subvenir aux besoins de la famille .
Un quart des Espagnols vivait alors dans la vieille ville, une moitié dans la ville
neuve et le dernier quart dans les faubourgs. Selon leurs moyens, ils résidaient en fait
partout, mais des zones, comme La Marine ou La Calère leur étaient totalement
2. Une voyageuse française de métropole le remarque. "La population acquises
exclusivement espagnole est active et laborieuse. Les femmes ont un beau type. Les
3hommes sont maigres et nerveux" . L'ambiance de certains quartiers, renforcée par une
architecture urbaine toute méditerranéenne - très différente de celle d'Alger, plus
"parisienne" - était assurément ibérique. Spectacles de flamenco et de malagueñas y
4abondaient . À la Belle Époque, Oran la franco-espagnole avait son quartier hispanique
dans la ville basse, à l'ouest du centre historique. Elle possédait des arènes, au faubourg
d'Eckmühl, au lieu-dit Miramar, ses forts de Santa Cruz et de San Gregorio datant du
eXVI siècle, ses fortifications - longues de 2157 m - sa porte Ximenes de Cisneros - avec
un superbe écusson de Castille gravé dans la pierre - son bâtiment Sainte-Marie, sur le
port, ultime vestige de l'époque espagnole (1764), son ancienne résidence des
gouverneurs - le Château-Neuf - très remaniée, située sur le Bordj el Ahmar, appelé
5. Des dix-huit armoiries et inscriptions Rosalcazar (Fort Rouge) par les Ibériques
espagnoles sauvegardées - sur 65 à l’origine - douze étaient encore en place au milieu
des années 1930, les autres ayant trouvé refuge au Musée de la ville. Sous le Second
Empire, l'église Saint-Louis avait été réédifiée sur l'emplacement d'un sanctuaire
e 6espagnol du XVII siècle, dit de la Sainte-Patience-du-Christ. . Mais la religiosité
ibérique avait son temple. En effet, la dévotion à Notre-Dame de Santa Cruz, en son
sanctuaire de la montagne, témoignait du souvenir de l'épidémie du choléra de 1849.

1 Roblès (1914-1994) était né début mai 1914, selon Georges-Albert Astre, Emmanuel Roblès ou le risque de
vivre, Paris, 1986, p. 14-17. Aussi, A. Salinas, Oran, ouvr. cité, p. 20.
2 J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 269-271, d'après R. Lespes, "La population d'Oran de 1831
à nos jours", Bulletin de la Société d'Archéologie et de Géographie d'Oran, 1931, p. 254-256, et du même
auteur, Oran, ouvr. cité, p. 132-133.
3 Mme P. Blin, Voyage en Tunisie, Algérie, Espagne, Lyon, 1904, p. 95-100.
4 CAOM-Aix-en-Provence, 8 X 302, René Huertas, Les populations espagnoles, ouvr. cité, p. 39.
5 R. Lespès, Oran, ouvr. cité, p. 64-91. Le Château-Neuf - résidence de Lyautey, de 1907 à 1910 - avait été
econstruit par les forces esp. de Pedro Navarro, au XVI siècle, ainsi que le souligne le lieutenant-colonel
Gouraud, invité à Oran, dans ses Souvenirs d'un Africain, tome 3, Mauritanie-Adrar, Paris, 1945, p. 2.
Également, Guide Joanne. Algérie et Tunisie, Paris, 1911, p. 84-85.
6 A. Pestemaldjoglou, "Ce qui subsiste de l'Oran espagnol", Revue Africaine, 1936, tome 79/2, p. 665-
686. L’auteur, archiviste départemental de l’Oranie, était également secrétaire général de la Soc. de
Géographie et d’Archéologie d’Oran. Il y avait encore des "vieilles maisons esp. assez curieuses", selon le
Guide Joanne. L'Algérie, éd. 1908, p. 116. Aussi, Guide Bleu Algérie, 1981, p. 260-264.
64Une statue colossale de plus de cinq tonnes avait été placée au sommet de l'édifice
"triomphaliste" construit en un temps record, de février à décembre 1873, à l'époque de
l'Ordre Moral. De là-haut, prétendait-on, il était possible de deviner la terre d'Espagne
par temps particulièrement clair. On le voit, la catholicité oranaise était particulièrement
mixte, autant espagnole que française. Une nouvelle cathédrale fut inaugurée en février
11913 par l’évêque du lieu, Mgr Capmartin . Pourtant, aux dires d'un ancien vice-consul
2d'Espagne, cette cité, aux confins des continents, n'était guère touristique .

Tableau n°13 - Odonymie espagnole d'Oran-Ville, 1913
Dénomination Arrondis- quartier Dénomination Arrondis- quartier
sement sement
er errue d'Alicante I La Calère rue de Malaga I La Calère
er erue de Barcelone I La Calère Quartier Miramar III Vieille Mosquée
er erue de La Calère I La Calère Galerie Perez II Hôtel de Ville
er errue Charles-Quint I Préfecture-Marine rue San Benito IMarine
er er. Christophe Colomb I La Marine rue de Santa Cruz IV Saint-Antoine
er errue de Madrid I Hôpital Militaire rue Ximenès I La Marine
errue Mahon I La Marine
[Source : F. Le Bourgeois, Grand Annuaire général de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, éd. 1913,
section Oran, p. 108-161]
À Mers-el-Kebir - le Mazalquivir des Espagnols - les solides fortifications
edataient également de l'époque ibérique - portugaise, au XV siècle, espagnole ensuite -
emais le petit port de pêche abritait, au début du XX siècle, plus d'Italiens - des
Napolitains, principalement - que d'Espagnols. À l'intérieur des terres, Rio Salado - El
Malah - sur la route d'Oran à Tlemcen, témoignait de l'antique toponymie. Cette ville
était essentiellement espagnole, mais à cinq kilomètres de là, le bourg de Laferrière était
3quasi exclusivement français de souche métropolitaine .
Dans le département, la présence espagnole était également massive. La
pénétration de l'immigration espagnole vers l'intérieur des terres était un mouvement
ancien, qui n'avait pas uniformément conquis le terrain, comme le montre le tableau
4suivant .

Tableau n°14 - Français et Espagnols dans les arrondissements d'Oranie, 1901 (% entre parenthèses)
Arrondissements Français Espagnols Indigènes Algériens Total
Oran 81 166 (30,61)59 542 (22,45) 113 297 (42,73)265 140 (100)
Mascara 13 235 (7,64) 8 602 (4,97) 145 502 (84,07) 173 061 (100)
Mostaganem 18 756 (6,52) 7 198 (2,50) 260 081 (90,41) 287 658 (100)
Tlemcen 14 267 (9,93) 6 870 (4,78) 116 779 (81,33) 143 577 (100)
Sidi-bel-Abbès 14 541 (16,05) 19 459 (21,49) 50 785 (56,08) 90 544 (100)
T. de commandement (*) 2 911 (1,97) 1 018 (0,69) 140 312 (95,20) 147 374 (100)
Totaux 144 928 (13,08) 102 689 (9,27) 826 756 (74,66) 1 107 354 (100)
(*) Territoires de commandement de l'Oranie, à l'ouest (Lalla Maghnia, El Aricha) et au sud (Aflou).

1 Mgr A. Pons, ouvr. cité, p. 159 et 170-171, parle du choléra de 1848. Guide Joanne, Algérie, 1908, p. 116. C.
Flores, Espagne et Algérie, ouvr. cité, p. 35. Mgr Capmartin était le successeur de Mgr Cantel, évêque de 1899
à 1910. Cette Vierge de Santa Cruz, ramenée en métropole en 1962, est aujourd'hui vénérée au Mas-de-
Mingue, dans la banlieue de Nîmes, selon Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, "Nîmes, rendez-vous "algérianiste", Le
Monde, 15. 10. 1998, p. 28.
2 Antonio Suqué, En el desplome de Europa. Memorias de un consul de España (1898-1932), Barcelone,
1954, p. 55.
3 CAOM-Aix-en-Provence, 8 X 302, brochure dt., René Huertas, Les populations espagnoles et d'origine
espagnole en Oranie, Oran, 1951, p. 29.
4 R. Lespès,"La population de l'Oranie d'après le dénombrement de 1911", Bulletin de la Société d'Archéologie
et de Géographie d'Oran, 1913, p. 356-374. J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 44-45, a
manipulé cette source de façon peu convaincante. Les chiffres de 1901 et de 1906, chez Guy Thurin, Le Rôle
Agricole des Espagnols en Oranie, thèse droit, U. de Paris, Lyon, 1937, p. 54-56.
65La plaine côtière des Andalouses, à l'ouest d'Oran, autour de Bou-Sfer et d'El-
Ançor, rappelait la présence ancienne de réfugiés de la péninsule ibérique. Une colonie
1espagnole était installée dans cette petite zone fertile .
La population comptée à part, les étrangers divers représentaient 4,20 % à
Oran, 3,31 % à Mascara, 0,56 % à Mostaganem, 3,95 % à Tlemcen, 6,37 % à Sidi-bel-
Abbès, 2,13 % dans les territoires du sud, 2,98 % dans tout le département. La
population comptée à part et les étrangers divers - Européens et musulmans - ne sont
pris en considération que dans le total général : 2,07 % à Oran, 3,35 % à Mascara,
1,70 % à Mostaganem, 1,98 % à Tlemcen, 1,49 % à Sidi-bel-Abbès, mais 14,55 % dans
les territoires de commandement - les Marocains y étaient nombreux - et 2,66 % pour
l'ensemble du département.
Tableau n°15 - Français et Espagnols d'Oranie, 1906 (% entre parenthèses)
Arrondissements Français Espagnols Indigènes Algériens Total
Oran 102 974 (36,54)48 663 (17,27) 124 299 (44,11)281 763 (100)
Mascara 19 160 (9,11) 5 886 (2,80) 178 019 (84,73) 210 089 (100)
Mostaganem 22 922 (6,73) 6 770 (1,98) 304 909 (89,58) 340 344 (100)
Tlemcen 18 483 (12,36) 4 811 (3,21) 123 234 (82,44) 149 467 (100)
Sidi-bel-Abbès 24 602 (31,39) 12 890 (16,44) 39 713 (50,67) 78 374 (100)
T. de commandement (*) 1 948 (3,11) 445 (0,71) 51 023 (81,63) 62 501 (100)
Totaux 190 089 (16,94) 79 465 (7,07) 823 197 (73,33) 1 122 538 (100)
(*) Territoires de commandement, à l'ouest ( Lalla Maghnia, El Aricha ) et au sud ( Aflou ).
Tableau n°16 - Français et Espagnols d'Oranie, 1911 (% entre parenthèses)
Arrondissements Français Espagnols Indigènes Algériens Total
Oran 120 458 (36,83) 57 299 (17,52) 137 220 (41,96) 327 022 (100)
Mascara 21 699 (10,65) 6 940 (3,40) 171 339 (84,13) 203 650 (100)
Mostaganem 25 699 (7,00) 7 595 (2,06) 329 691 (89,80) 367 127 (100)
Tlemcen 20 371 (12,84) 5 601 (3,53) 130 079 (82,04) 158 541 (100)
Sidi-bel-Abbès 27 196 (25,08) 14 277 (13,16) 63 749 (58,80) 108 416 (100)
T. de commandement (*) 2 657 (4,06) 1 274 (1,94) 61 351 (93,75) 65 439 (100)
Totaux 218 080 (18,72) 92 986 (6,75) 892 212 (64,78) 1 377 194 (100)
(*) Territoires de commandement, à l'ouest (Lalla Maghnia, El Aricha) et au sud (Aflou).
[Sources : Statistique générale de l'Algérie 1901, 1906, 1911].
La population comptée à part et les Européens étrangers divers ne sont pris en
considération que dans le total général : 3,68% à Oran, 1,81% à Mascara, 1,13% à
Mostaganem, 1,58% à Tlemcen, 2,95% à Sidi-bel-Abbès et 2,20% pour l'ensemble du
département.

Tableau n°17 - Français et Espagnols dans les principales villes de l'Oranie / 1911 (*)
Villes Français Français Espagnols Musulmans Total
d'origine naturalisés
Mascara 4 134 (17,04) 3 752 (15,46) 1 850 (7,62) 13 258 (54,66) 24 254 (100)
Mostaganem 3 725 (16,07) 3 848 (16,61) 2 971 (12,82) 10 205 (44,05) 23 166 (100)
Tlemcen 3 624 (9,08) 7 930 (19,88) 706 (1,77) 26 011 (65,23) 39 874 (100)
Sidi-bel-Abbès 5 064 (16,36) 9 879 (31,92) 6 106 (19,73) 7 344 (23,73) 30 942 (100)
(*) Les Français naturalisés regroupent les individus d'origine juive et étrangère. Les étrangers divers et la
population comptée à part sont inclus dans le total.
[ Sources : Statistique générale de l'Algérie 1911 ].

1 Guide Joanne. L'Algérie, 1908, p. 72, 78 et 106. En conservant son nom, le site deviendra touristique après
l'indépendance de l'Algérie, selon le Guide Bleu Algérie 1981, p. 271.
66fig. n°13 - Français et Espagnols d'Oranie, 1911
Les Espagnols étaient clairement plus pionniers et audacieux que les Français
dits de souche dans la pénétration vers le sud, vers l’intérieur du territoire. Ils avaient
déjà payé de leur sang cette témérité, avec le grave incident de Saïda en 1881.
Cependant, là encore, ils ne formaient qu’un grosse minorité et ne pouvaient prétendre -
sauf dans certains bourgs – faire la loi comme le prétendaient des Français.
67Tous ces chiffres appellent de nombreux commentaires. La variété des
situations doit être cherchée dans l'histoire même de ces vieilles cités, dont les destinées
furent marquées de façon différente par la conquête française. Tlemcen et Mascara
demeurèrent des villes traditionnelles, où l'élément arabe ou berbère était prédominant,
tandis que Sidi-bel-Abbès et Mostaganem connurent le choc de la colonisation, par
présence militaire - le siège de la Légion étrangère pour la première - ou par la voie
maritime, pour la seconde. Les Européens s'y imposèrent plus aisément.
Les Espagnols formaient l'essentiel de la colonie étrangère, si l'on veut bien
considérer comme "naturelle" la présence française en Algérie. Si leur poids officiel
n'atteignait "que" 81 % de la population étrangère totale à Mascara, elle dépassait les
91 % à Tlemcen et à Sidi-bel-Abbès, et même 94 % à Mostaganem.
Ils constituaient aussi l'immense majorité des Français naturalisés, dépassant les
Juifs partout, sauf à Tlemcen, où la vénérable communauté israélite - en grande partie
andalouse - était plus de deux fois supérieure à la colonie ibérique. Il faut signaler que
les prosateurs irrédentistes et les chercheurs contemporains - à l'exception des auteurs
juifs, il va sans dire - n'ont pas souligné le fait que "l'ibérité" de l'Algérie - et de
l'Afrique du nord, en général - devait tenir compte de cette antique réalité hébraïque.
Expulsés en 1492, les Juifs d'Espagne - les sépharades - avaient essaimé autour du
bassin méditerranéen, dans l'Empire ottoman, en Égypte, au Maroc et en Algérie. De
nombreux marranes - Juifs convertis - les rejoignirent ensuite, devant les persécutions
que l'Inquisition ibérique déchaîna à leur encontre. Ayant peu ou prou maintenu leur
langue originelle - le judéo-espagnol ou djudezmo, sorte de castillan archaïque, qui
devait s'enrichir d'emprunts aux langues en usage dans les territoires d'accueil - ils
s'étaient intégrés en formant de grosses communautés en pleine prospérité
démographique. Ainsi, à Oran et à Tlemcen, bien des sépharades avaient rejoint leurs
1. À partir de 1870, ces Juifs d’Algérie et leurs descendants se coreligionnaires d'Afrique
retrouvèrent ainsi dans la même catégorie juridique que certains Espagnols chrétiens
immigrés... Ils étaient devenus des Français naturalisés. On en trouvait à Constantine
également, certains membres de la communauté devenus des chanteurs et relayeurs du
2malouf, version constantinoise de la chanson arabo-andalouse . Comme en Tunisie et -
dans une moindre mesure au Maroc - l'immigration juive s'était faite en trois vagues
principales depuis les pogroms aragonais de 1391 en passant par la grande expulsion de
e e 31492 et par la petite expulsion de la charnière des XVI -XVII siècles .
Mais les temps n'étaient pas à la complicité ou à la solidarité, comme en
témoigne la vague antisémite des années 1895-1905, qui atteignit son apogée en 1897 à
Oran. Les Espagnols des couches populaires - naturalisés Français ou non - participèrent
activement aux vifs incidents qui éclatèrent alors contre les Juifs, à l'inverse des
autorités et des notables de la colonie ibérique qui demeurèrent prudemment neutres.
Nombre d'entre eux furent appréhendés, puis laissés à l'abandon par les meneurs
4antisémites français, ce qui devait refroidir leur zèle par la suite .

1 e Haïm Vidal Sephiha, L'agonie des Judéo-Espagnols, Paris, 2 éd., 1979, p. 7-22, et "Vestiges de la chanson
judéo-espagnole en Oranie", Espagne et Algérie, ouvr. cité, p. 19-21. Aussi, André Chouraqui, Histoire des
Juifs d'Afrique du nord, Paris, 1985, ainsi que R. Ayoun et B. Cohen, Les Juifs d'Algérie, Paris, 1982.
2 Dont le jeune Gaston Ghrénassia - devenu Enrico Macias - né à Constantine, en décembre 1938, qui sera le
lointain héritier de cette musique à travers Raymond Leyris, chanteur assassiné en 1962 à Constantine, selon
José-Alain Fralon, "Enrico, paroles de paix", Le Monde, 15. 11. 1995, p. 13. Enrico Macias et Jacques
eDemarny, Non, je n'ai pas oublié, Paris, 1982, p. 25 et 60, parlent d'expulsion des Juifs d'Espagne au XIX s.!
3 Yaron Tsur,"L'époque coloniale et les rapports "ethniques" au sein de la communauté juive en Tunisie", chez
E. Benbassa (dir.), ouvr. cité, p. 197-206.
4 Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905). L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale,
Paris, 1986, p. 212-215, qui parle de "piétaille agitée".
68 Mêlés sur la côte et dans l'immédiat arrière-pays aux descendants des
persécutés, les descendants des persécuteurs étaient plus dominateurs au sud. La ville de
Sidi-bel-Abbès, siège principal de la Légion étrangère, était ibérique, autant que sa
1campagne avoisinante. À Relizane, il en était de même. L'avant-garde de la
2colonisation, à Bedeau, n'y échappait pas . À Saint-Denis-du-Sig - gros bourg agricole
étudié par Jean-Jacques Jordi - l'hispanité de la population était écrasante, malgré les
progrès constants des effets de la naturalisation. Dans cette ville de colonisation
ancienne - elle fut fondée dès 1846 - l'équilibre presque parfait de 1906, entre Français,
Espagnols et indigènes musulmans, devait être rompu en faveur des premiers, qui
recevaient le renfort des naturalisés d'origine espagnole, mais ce transfert ne pouvait
3dissimuler la forte progression des autochtones ...
Tableau n°18 - Population de Saint-Denis-du-Sig , 1901-1911 (% entre parenthèses)
Années Français Espagnols Indigènes Total
1901 3 806 (27,79)6 830 (49,87)3 058 (22,33)13 694 (100)
1906 4 762 (34,18) 4 674 (33,55) 4 495 (32,26) 13 931 (100)
1911 5 736 (41,27) 3 457 (24,71) 4 704 (33,84) 13 897 (100)
[Source : J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie , p. 54-55]
Non loin de là, à Franchetti, entre Mascara et Saïda, un touriste de métropole
4remarquait fin 1902 combien on y parlait couramment l’espagnol . Selon une copieuse
étude militaire retrouvée dans les papiers du neveu du général Lyautey, récupérée à
Thorey, des attaques d’indigènes contre des alfatiers espagnols dans le Djebel Bechar,
dans le Sud-Oranais, au printemps1905, auraient provoqué la création de compagnies
5sahariennes montées dans cette zone . Un écho de l’affaire de Saïda qui avait provoqué
de nombreux morts en 1881 dans les rangs des travailleurs espagnols.
eL'Oranie était bien, au début du XX siècle, terre hispanique, mais était-elle,
pour autant, terre d'Espagne ? Y étaient cependant profondément marqués les
soubresauts des temps anciens et récents d'un royaume happé de plein fouet par la
modernité des échanges et l'immutabilité des esprits. Ainsi, en mai 1914, quand des
travailleurs espagnols, italiens et indigènes furent licenciés, lors de la faillite d'une
société de construction de chemin de fer, près de Zemmourah, au sud-est de
Mostaganem, le consul d'Oran apprit qu'ils avaient été indemnisés sur un fonds de
6garantie de l'emploi, "avec une rapidité qu'ils n'auraient pas obtenue en Espagne" . On
peut aussi comprendre pourquoi on retrouve un nombre aussi important de délinquants
espagnols dans la juridiction d’Oran, selon les avis de recherche lancés par la police
française à la veille de la guerre : de décembre 1913 à juillet 1914 : sur 104 cas, dix-huit
affaires concernaient l’ouest du territoire de l’Algérie. Même, la dernière affaire jugée à
Alger visait aussi un Espagnol d’Oran. Deux commerçants en faillite d’Arzew et d’Oran
côtoyaient deux accusés de violences, un cultivateur meurtrier, ainsi qu’un horloger
7ambulant et un postillon de messagerie coupables d’abus de confiance.

1 C. Flores, ouvr. cité, p. 79-86.
2 ibidem, p. 76-79. Aussi, Guide Bleu Algérie-Tunisie, 1911, p. 92-94. Pas un mot sur les Espagnols dans Jules
Verne, Clovis Dardentor, Paris, 1896, rééd. 1979, qui évoque un périple dans le Sud-oranais dès 1885, un
ouvr. signalé par D. Nordman, Profils du Maghreb, ouvr. cité, p. 191-193.
3 J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 54-55, et C. Flores, ouvr. cité, p. 73-76.
4 M. Lescot, ouvr. cité, p. 51-52.
5 AD-Meurthe-et-Moselle, 20 J 126, Papiers P. Lyautey, Dossier Historique du cercle de Colomb-Béchar
1903-1910, note lieutenants Huot et Maunoury. Les assaillants étaient des Ouled Djerir et des Ouled Nacem.
6 AMAE-Madrid, Política, Argelia H 2312, d. n°55, consul-Oran (Tejada) à ME-Madrid (Lema), 6. 6. 1914
7 7 AN-Paris, F 14619, Bulletin hebdomadaire de Police criminelle, n° 328-362, janvier-août 1914.
69 L'Oranie - comme nous l'avons déjà constaté - ne fut pas le seul morceau
d'Algérie à irriguer ses terroirs des flux humains venus d’Espagne. Elle fut même
devancée en la matière.

L'Algérois
La présence des Espagnols dans l'Algérois a été également l'objet d'une étude
récente, qui nous apprend que, dans les années 1830-1860, cette partie du Maghreb
1central recevait plus d'Espagnols que l'Oranie .
Tableau n°19 - Français et Espagnols dans le département d'Alger, 1901-1911 (% entre parenthèses)
Années Français Espagnols Indigènes algériens Total
1901 170 962 (10,41)50 017 (3,04)1 396 948 (85,12)1 640 985 (100)
1906 196 954 (12,15) 35 614 (2,19) 1 346 746 (82,95) 1 619 842 (100)
1911 232 311 (13,71) 39 456 (2,32) 1 421 819 (83,95) 1 693 586 (100)
[Source : Statistique générale de l'Algérie 1901, 1906, 1911]
À Alger, les vestiges et les souvenirs des siècles passés étaient plus ténus qu'à
Oran. Le lieu-dit du hameau de Charles-Quint, sur la plage, le long de la route de
Hussein Dey, rappelait l'endroit du débarquement de ce souverain tout puissant, lors de
son expédition manquée de 1541. Du vieux Peñon fortifié, il ne restait plus que les
2fondations recouvertes de constructions ultérieures, sur l'îlot de l'Amirauté . Là encore,
3des Juifs expulsés d'Espagne avaient fait souche .
Tableau n°20 - Population d'Alger, 1896-1911
Année Centre-ville périphérie total
n % n % n %
1896 122 894 84,13 22 932 15,86 145 826 100
1901 133 803 82,60 27 601 17,39 161 404 100
1906 145 142 83,33 29 015 16,65 174 157 100
1911 162 326 82,59 34 198 17,40 196 524 100
[Source : Anne-Marie Sahli, La population de la ville d'Alger, thèse d'État, U. Paris-1, 1988, tome I, p. 107
et 123]
En 1911, la capitale de l'Algérie comptait 172 397 habitants, dont 37 821
4musulmans et 25 119 étrangers . A.-M. Sahli parle de 162 326 ou de 196 524 habitants,
5selon l'incorporation ou non de la population de la périphérie . En additionnant les
communes de Mustapha et d'Alger, les Espagnols étaient 17 469 en 1901, 12 354 en
1906 et 14 094 en 1911. À cette dernière date, ils formaient plus de la moitié (56%
environ) de l'effectif étranger officiel, mais, là encore, les Algérois d'origine ibérique
étaient plus nombreux, même si les statistiques ne permettent guère d'en savoir plus,
6comme le reconnait cette spécialiste de la géographie humaine d'Alger .

1 G. Crespo et J.-J. Jordi, ouvr. cité, p. 25. Cet ouvr. ne contient malheureusement ni carte, ni index. Les
statistiques - incomplètes - y sont présentées en désordre, sans grande homogénéité.
2 Guide Bleu Algérie, p. 144 et 190 et Atlas colonial, Paris, 1929, planche 7.
3 H. Vidal Sephiha, L'agonie, ouvr. cité, p. 9.
4 Indicateur général Havas 1919, p. 395.
5 Anne-Maris Sahli, La population de la ville d'Alger, thèse d'État (géographie, dir. Bernard Grossat), U. Paris-
1, 1988, p. 107. Ce travail ne fait aucune allusion aux étrangers ! Une seule remarque historique, sur Alger,
eville esp., au XVI s. (Pedro Navarro, jusqu'en 1516), p. 19-21.
6 René Lespès, Alger. Étude de géographie et d'histoire urbaines, thèse d'État, U. de Paris, 1930, p.575.
Mustapha, ancien faubourg d'Alger, fut érigée en commune distincte, de 1871 à 1924, avant d'être intégrée à la
grande ville : B. Stora, Histoire de l'Algérie, ouvr. cité, p. 57, donne 162 526 habitants en 1911.
70 Dans certains espaces de la populeuse cité, la présence espagnole paraissait
écrasante. Bab-el-Oued - la Porte de la Rivière - et une partie de la Vieille Ville
constituaient les gîtes principaux de la communauté hispanophone. Après avoir
débarqué, les immigrants - que l'on surnommait les "escargots", au vu de leur énorme
havresac - y passaient quelque temps, avant de se disperser vers l'intérieur du pays. De
1901 à 1911, le nombre des Espagnols non naturalisés, dans cette zone, devait fléchir de
5 893 habitants à 3 806, mais le quartier s'affirmait toujours comme "la Petite Espagne",
par opposition-similitude au "Petit Naples" des Italiens, situé vers le port, dans le
1quartier de La Marine . Néanmoins, la répartition générale ne permet pas d'affirmer
qu'un "ghetto" ait pu s'établir.
Tableau n°21 - Espagnols d'Alger / arrondissements municipaux 1901-1906-1911
Arrondissements 1901 1906 1911
Total Espagnols % Total Espagnols % Total Espagnols %
erI (Esplanade-Marine)20 759 2 944 14,18 21 288 1 989 9,34 21 511 2 400 11,15
eII (Casbah)27 362 1 107 4,04 30 135 447 1,48 32 344 871 2,69
eIII (Vieille Ville) 11 076 n.i. - 10 496 n.i. - 12 050 n.i. -
eIV (Agha-Isly) 20 939 4 128 (*) 13,30 21 598 2 236 (*) 6,96 23 715 2 062 (*) 5,76
eV (Bab-el-Oued) 16 255 5 893 36,25 17 507 4 052 23,14 18 335 3 806 20,75
sous-total Alger-ville 96 391 14 072 14,59 101 024 8 724 8,63 107 955 9 139 8,46
eVI (Isly-Telemly)
eVII (Belcourt)
eVIII (Mustapha-Sup.)
sous-total Mustapha 37 412 3 397 9,07 44 118 3 810 8,63 54 371 4 955 9,11
total 133 803 17 469 13,05 145 142 12 534 8,63 162 326 14 094 8,68
e e(*) ensemble III et IV arrondissements
[Source : René Lespès, Alger, ouvr. cité, p. 527-540 et 572-575].

Deux noyaux espagnols - au nord et au sud - encadraient la grande cité. Des
transferts internes - d'Alger-ville vers Mustapha notamment - sont notables, mais la
grande tendance de la première colonie étrangère d'Alger était au reflux, malgré une
2légère reprise, avant la guerre, qui masquait mal une stagnation réelle . Cette population
ibérique était diversifiée, là comme ailleurs en Algérie. Aux origines modestes, elle
eanimait divers quartiers. Déjà, dans l'ultime décennie du XIX siècle, le jeune Louis
Bertrand, normalien nommé professeur à Alger, témoignait de l'ambiance chaude des
3cabarets à danseuses espagnoles, où le garçon allait volontiers "se décarêmer" . La
4danseuse et chorégraphe La Mariquita était née à Alger .
Tableau n°22 - Odonymie espagnole d'Alger-Ville, 1913
Dénomination arrondissement quartier dimensions
erue Castelar VI Bab-el-Oued 195 x 4 m
erue Cervantès VII n.i. n.i.
errue et 2 impasses Mahon I La Marine 186 x 5,10 m et 21 et n.i.
erue Michel-Cervantès (sic) V
erue Palma III La Lyre 36 x 2,25 m
erue Ramon Lull II Casbah n.i.
erue de Séville VI Bab-el-Oued 29 x 8 m
erue Ximenès II Casb62 x 2 m
[Source : F. Le Bourgeois, Grand Annuaire général de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, éd. 1913,
section Alger, p. 301-415]

1 R. Lespès, Alger, ouvr. cité, p. 568-575. G. Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, ouvr. cité, p.
140-144. B. Stora, Histoire de l'Algérie, ouvr. cité, p. 58. Gabriel Esquer, Alger et sa région, Paris, 1957, p.
66-67.
2 A.-M. Sahli, ouvr. cité, tome I, p. 56. De façon étonnante, aucune allusion aux colonies esp. et italienne chez
G. Tabouis, Jules Cambon, ouvr. cité, p. 53, qui ne parle que des importantes colonies anglaise, américaine et
russe d'Alger ! Pas d'hôte de passage esp., mais des Autrichiens et des Russes !
3 D.-H. Pageaux, "Le mirage latin de Louis Bertrand", Espagne et Algérie, ouvr. cité, p. 109 et 122.
4 Sur la Mariquita (1830-1922), Guide Bleu Algérie, 1981, p. 146, et J. Baril, ouvr. cité, p. 142.
71 Divers noms de voirie attestaient cette présence. Certaines n'existaient même
pas à Paris, telles les rues Castelar ou Cervantès - cette dernière en deux versions ! - et
bien d'autres ... Alger était, avec Paris et Oran, l'une des rares grandes villes où le
souvenir espagnol n'était pas absent. Au service de cette communauté, une paroisse
1espagnole, rue Denfert-Rochereau, assurait le culte .
Dans la banlieue - El Biar, Hussein-Dey, Guyotville, Kouba, Maison Carrée - et
dans l'arrondissement d'Alger - Blida, Boufarik, L'Arba - les Espagnols étaient
également prédominants. Les Valenciens - qui ne parlaient que leur dialecte entre eux -
étaient particulièrement présents à L’Arba, selon un pharmacien qui apprenait alors
l’espagnol pour se rendre aux fêtes du couronnement du jeune roi Alphonse XIII
2(1902) . Dans les autres villes du département, ils formaient - sauf à Cherchell - de 25 à
40% de la population non-musulmane. À Fort-de-l'Eau, bourg fondé exclusivement par
edes Mahonnais au milieu du XIX siècle, ils atteignaient même 60 % de l'effectif. G.
Crespo et J.-J. Jordi estiment qu'en 1906, 14% de la population du département était
espagnole et qu'il faut y rajouter deux tiers des "néos" - environ 15 000 individus sur
23 250 - ce qui, au total, représenterait le quart de la population européenne, soit 27 500
3hispanophones . À la différence de l'Oranie, les Espagnols de l'Algérois étaient surtout
des citadins.

Tableau n°23 - Français et Espagnols dans le département d'Alger / 1901 (% entre parenthèses)
Arrondissements Français Espagnols Indigènes Total
Alger 139 461 (23,54)45 064 (7,60)387 953 (65,48)592 430 (100)
Miliana 8 877 (5,81) 2 180 (1,42) 40 892 (92,29) 52 654 (100)
Orléansville 6 807 (3,83) 1 665 (0,93) 168 433 (94,83) 177 606 (100)
Tizi-Ouzou 7 609 (1,88) 614 (0,15) 393 740 (97,79) 402 621 (100)
Médéa 6 135 (6,32) 372 (0,38) 89 718 (92,55) 96 935 (100)
T. de commandement (*) 2 073 (0,94) 122 (0,05) 216 212 (98,84) 218 739 (100)
Totaux 170 962 (10,41) 50 017 (3,04) 1 396 948 (85,12) 1 640 985 (100)
(*) Territoires de commandement du département d'Alger, au sud : Chelalla, Bou Saada
En outre, 23 058 divers - 1,42% - sont inclus dans le total général final.
[Source : Annuaire Statistique de la France, 1901, p. 434]
Tableau n°24 - Français et Espagnols dans le département d'Alger / 1906 (% entre parenthèses)
Arrondissements Français Espagnols Indigènes Total
Alger 164 809 (24,95)31 434 (4,75)449 393 (68,04)660 472 (100)
Miliana 6 173 (14,69) 854 (2,03) 34 676 (82,55) 42 001 (100)
Orléansville 7 792 (4,39) 1 066 (0,60) 167 857 (94,69) 177 255 (100)
Tizi-Ouzou 7 715 (1,85) 469 (0,11) 407 506 (97,92) 416 152 (100)
Médéa 6 446 (4,40) 318 (0,21) 139 200 (95,14) 146 305 (100)
T. de commandement 741 (1,76) 4 (ε) 41 198 (98,15) 41 971 (100)
Totaux 196 954 (12,33) 35 614 (2,23) 1 346 746 (84,36) 1 596 333 (100)
[Source : Recensement de l'Algérie, 1906, p. 852 et 868-873]
Les arrondissements d'Orléansville et de Miliana ne contenaient que des
noyaux espagnols dispersés, Ténès et Oued Fodda, dans le premier cité, Les Braz et
Djende, dans le second. Par contre, les deux autres arrondissements du département -

1 Guide Bleu Algérie, 1981, p. 166. Église esp., au n°9 de la rue Denfert-Rochereau, actuelle rue Khalifa
Boukhalfa. Selon l'annuaire de F. Le Bourgeois, ouvr. cité, p. 165, il y avait aussi une église évangélique esp.
au n°11 de l’avenue du Frais Vallon.
2 H. Gascon, ouvr. cité, p. 7. Les distractions étant rares à L’Arba, lors des soirées d’hiver, l’auteur avait appris
l’espagnol par la méthode du Maître Populaire.
3 G. Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, ouvr. cité, p. 35-37 et 119-125. F. Canto Blasco, Por
tierras argelinas, Valence, 1913, p. 139, cité par J. B. Vilar, Los Españoles en la Argelia francesa, ouvr. cité,
p. 215-216.
72Médéa et Tizi-Ouzou - et les territoires de commandement du sud ne comptaient que
1. La situation ne devait pas logiquement varier en 1911. très peu d'immigrés ibériques
Tableau n°25 - Français et Espagnols dans le département d'Alger / 1911 ( % entre parenthèses)
Arrondissements Français Espagnols Indigènes Total
Alger 177 688 (24,87) 34 912 (4,88) 484 543 (68,38) 714 363 (100)
Miliana 12 223 (7,11) 2 603 (1,51) 155 664 (90,57) 171 855 (100)
Orléansville 8 412 (4,49) 1 100 (0,58) 177 067 (94,71) 186 945 (100)
Tizi-Ouzou 7 718 (1,78) 369 (0,08) 423 277 (98,02) 431 786 (100)
Médéa 6 784 (4,53) 469 (0,31) 141 924 (94,96) 149 448 (100)
T. de commandement 768 (1,91) 39 344 (98,07) 40 115 (100) 3 (ε)
Totaux 213 593 (12,61) 39 456 (2,32) 1 421 819 (83,95) 1 693 586 (100)
Les territoires de commandement du département seront supprimés par arrêté du 15 novembre 1912.
[Source : Recensement de l'Algérie, 1911, p. 868 et 880-885]
Le Constantinois
Vers le Levant, la situation était toute autre. Partie orientale de l'Algérie, le
département de Constantine - dans le prolongement de la Tunisie - était le territoire des
Italiens qui y régnaient en maîtres de l'immigration avec le soutien des Anglo-Maltais.

Tableau n°26 - Français et Espagnols dans les arrondissements de Constantine / 1901
( % entre parenthèses ).
Arrondissements Français Espagnols Italiens Indigènes algériens Total
Constantine 33 275 (6,88) 490 (0,10)2 710 (0,56) 443 909 (91,87)483 168 (100)
Batna 5 681 (3,12) 157 (0,08) 611 (0,33) 174 973 (96,23) 181 817 (100)
Bône 25 873 (18,99) 686 (0,50) 9 127 (6,70) 95 550 (70,15) 136 202 (100)
Bougie 9 340 (2,10) 364 (0,08) 1 136 (0,26) 413 886 (97,36) 425 103 (100)
Guelma 7 821 (5,60) 106 (0,07) 2 141 (1,53) 126 992 (91,08) 139 418 (100)
Philippeville 13 364 (9,87) 514 (0,37) 4 385 (3,24) 114 718 (84,76) 135 335 (100)
Sétif 9 904 (3,70) 239 (0,08) 747 (0,27) 255 967 (95,77) 267 246 (100)
T. commandement (*) 241 (0,10) 3 (ε) 25 (0,01) 222 392 (99,86) 222 703 (100)
Totaux 105 499 (5,29) 2 559 (0,12) 20 880 (1,04) 1 848 385 (92,83) 1 990 992 (100)
(*) Territoires de commandement du département de Constantine : Biskra et Msila .
Étrangers et musulmans non-algériens pris en compte dans les résultats totaux
[Source : Annuaire Statistique de la France, 1901, p. 434]
Il n'est pas utile d'insister sur le caractère parfaitement secondaire du
peuplement espagnol de ce département, le plus indigène des trois, territoires du sud
exceptés. Albert Camus y naquit pourtant en 1913, à Mondovi, d'un père français, maître
de chais, et d'une mère d'origine espagnole, Catherine Sintès mais l'on sait qu'il ne
s'agissait là que d'un emploi temporaire du père qui avait éloigné momentanément la
2famille d'Alger .
La fixation des populations allogènes s'était réalisée exclusivement sur la côte
et autour de Constantine, car les Espagnols avaient suivi le mouvement général du
peuplement européen, qu'il fût français, italien ou anglo-maltais.

1 G. Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, ouvr. cité, p. 37.
2 e Albert Camus, Le premier homme, Paris, 1994, p. 11-56 ; Zaki Arrouk, Albert Camus et l'Espagne, thèse 3
cycle littérature comparée, U. Paris, 1968, 496 p.
73Un réseau consulaire en mutation
Le réseau consulaire espagnol s'était logiquement adapté à cette réalité
démographique. À Alger, un consul général était accrédité auprès du gouverneur général
- qui avait des compétences d'ordre diplomatique - auprès duquel étaient accrédités les
représentants de vingt-six pays. Le consulat était logé aux n°10-13 de la rue Tirman,
e 1dans le VII arrondissement, en plein quartier résidentiel de l'Agha supérieur . Deux
consuls de carrière étaient installés, l'un à Oran - il était de première classe - et le
second, à Sidi-bel-Abbès. Dans les autres postes - y compris à Constantine, chef-lieu de
département - des vice-consuls se chargeaient des intérêts de leurs nationaux. Que ce fût
à Alger ou à Oran, les titulaires étaient secondés par des adjoints, ayant rang de vice-
2consuls . L'Oranie réunissait les deux consulats et six vice-consulats sur douze. En 1913,
le poste de Beni-Saf était vacant depuis de longues années, tandis que des résidents
espagnols réclamaient la création d'un consulat à Aïn Temouchent, ce que le consul
d'Oran refusait, pour cause de proximité avec la ville de sa résidence et par impossibilité
3de trouver une personne de qualité sur place .
fig. n°14 - Le réseau consulaire espagnol en Algérie (1912)
[Source : Guia Oficial de España, 1912, p. 119]

1 F. Le Bourgeois, ouvr. cité, section Alger, p. 65 et 408.
2 Ainsi, A. Suqué, ouvr. cité, p. 11-54, vice-consul à Oran de 1898 à 1904, qui décrit l'ambiance consulaire.
Ses souvenirs furent publiés en 1954. ADC 1911, p. 468, indique que Bône était un consulat. La Guía Oficial
de España 1912, p. 119, cite un simple vice-consulat, avec le même titulaire.
3 AGA-Alcalá, MAE, Ambassade-Paris 5925, d. n°83, Consul-Oran (Tejada) à Ambassade-Paris (Villa-
Urrutia), 30. 7. 1913, transmet copie d. n°150, Consul-Oran (Tejada) à ME-Madrid (García Prieto).
74LA POPULATION ESPAGNOLE
D'ALGÉRIE AU TRAVAIL
De nombreux auteurs ont souligné la modestie des emplois occupés par les
Espagnols dans cette Afrique du nord française. Ce fut globalement exact. Cependant, là
eencore, au début du XX siècle, l'enracinement avait parfois transformé nombre de ces
immigrants en sédentaires bien établis, voire prospères.
Des activités socio-professionnelles
La grande majorité des Espagnols immigrés en Algérie étaient des travailleurs
1de la terre. Maraîchers, ouvriers agricoles, terrassiers, mais aussi petits propriétaires .
Ce fut surtout le domaine agricole que les Espagnols participèrent activement à
la relance économique du début de siècle. Leur force de travail et leur origine - rurale -
les qualifiaient particulièrement pour ces tâches. En 1911, comme le signale J. B. Vilar,
2le recensement dévoilait les résultats suivants, dans le secteur agricole .
Tableau n°27 - Les Européens dans l'agriculture algérienne, 1911 (% entre parenthèses)
Catégories Français d'origine Français naturalisés Espagnols Autres Total
Propriétaires 62 467 (70,9) 11 639 (13,2) 10 640 (12) 3 394 (3,9) 88 140 (100)
Fermiers 14 423 (43,6) 6 089 (18,3) 10 360 (31,2) 2 347 (6,9) 33 219 (100)
Métayers 4 498 (49,3) 1 131 (12,4) 3 110 (34) 439 (4,3) 9 178 (100)
Ouvriers 29 651 (34) 15 156 (17,4) 36 263 (41,7) 6 002 (6,8) 87 072 (100)
Totaux 111 039 (51) 34 015 (15,6) 60 373 (27,7) 12 182 (5,6) 217 609 (100)
Tableau n°28 - Agriculteurs de l'Oranie, 1906-1911-1914 (% entre parenthèses) - 1906
Catégories Français d'origine Français naturalisés Espagnols total
Propriétaires 25 070 (70,6) 4 481 (12,6) 5 966 (16,8) 35 517 (100)
Fermiers 4 830 (38,1) 1 640 (13) 6 183 (48,9) 12 653 (100)
Métayers 2 113 (41) 501 (9,7) 2 543 (49,3) 5 157 (100)
Ouvriers 14 635 (29,9) 5 619 (11,7) 27 805 (57,8) 48 059 (100)
Totaux 46 648 (46) 12 241 (12,1) 42 497 (41,9) 101 386 (100)
1911
Catégories Français d'origine Français naturalisés Espagnols total
Propriétaires 25 050 (68,8) 5 090 (14) 6 226 (17,1) 36 366 (100)
Fermiers 5 345 (38) 2 673 (19) 6 033 (42,9) 14 051 (100)
Métayers 1 891 (40,6) 606 (13) 2 156 (46,3) 4 653 (100)
Ouvriers 13 192 (28,4) 8 309 (17,9) 24 886 (53,6) 46 387 (100)
Totaux 45 478 (44,8) 16 678 (16,4) 39 301 (38,7) 101 457 (100)
1914
Catégories Français d'origine Français naturalisés Espagnols total 1914
Propriétaires 24 662 (66,9) 5 621 (15,2) 6 572 (17,8) 36 855 (100)
Fermiers 5 984 (40,4) 2 633 (17,8) 6 169 (41,7) 14 786 (100)
Métayers 2 091 (41,8) 784 (15,6) 2 126 (42,5) 5 001 (100)
Ouvriers 14 212 (30,1) 7 924 (16,8) 25 033 (53) 47 169 (100)
Totaux 46 949 (45,2) 16 962 (16,3) 39 900 (38,4) 103 811 (100)
[Source : J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 221-222]

1 F. Canto Blasco, Por tierras argelinas, Valence, 1913, p. 139, cité par J. B. Vilar, Los Españoles en la
Argelia francesa, ouvr. cité, p. 215-216. Également, G. Thurin, ouvr. cité, p. 37-38.
2 J. B. Vilar, Los Españoles en la Argelia francesa, ouvr. cité, p. 216-217.
75fig. n°15 - Les Européens dans l'agriculture algérienne, 1911.
76 La population de nationalité espagnole occupait ainsi plus du quart des emplois
de l'agriculture algérienne non indigène. Si l'on veut bien estimer que les trois quarts des
Français naturalisés étaient d'origine ibérique, c'est environ 40 % des emplois agricoles
qui étaient entre les mains de travailleurs originaires de la péninsule. Français et
Ibériques se partageaient donc les meilleures terres algériennes - 90 % de l'ensemble - ne
laissant aux autres communautés non musulmanes - Italiens et Maltais - que des
miettes, le nombre des Juifs dans ce secteur étant très limité.
1En Oranie, le nombre des actifs agricoles nous est connu . Si l'on veut comparer
l'évolution oranaise des emplois agricoles, force est de constater le poids écrasant des
ouvriers espagnols, mais leur poids relatif était en recul, tout comme chez les métayers
et les fermiers. Au contraire, la tendance de la catégorie des propriétaires était en hausse
régulière. La sédentarisation de la population espagnole s'affirmait ainsi. Par ailleurs, la
présence croissante des Français naturalisés - en immense majorité d'origine espagnole
en Oranie - traduisait l'arrivée des "néos" sur le marché du travail, vingt ans après le vote
de la loi de 1889. Le nombre des propriétaires français de souche s'effritait
progressivement, au profit de ces naturalisés et des Espagnols. Il est probable qu'en
surfaces cultivées, le recul ne fut pas aussi net, mais la réalité d'un échec colonisateur -
en terme d'emplois - ne pouvait échapper aux observateurs. Les Français s'urbanisaient,
laissant le champ libre aux nouveaux arrivants et aux étrangers. Il est également loisible
de comparer les chiffres de 1911 entre le cadre algérien et le cadre oranais, la
localisation des Espagnols apparait de façon manifeste : plus de 58 % des propriétaires
et des fermiers, ainsi que 68 à 69 % des métayers et des ouvriers espagnols, exerçaient
dans le tiers occidental de l'Algérie.
Ultime statistique présentée, celle de l'Algérois, en 1903, nous confirme dans
l'importance du salariat agricole chez les Espagnols, mais aussi chez les Français
d'origine ...
Tableau n°29 - Agriculteurs européens de l'Algérois, 1903 (% entre parenthèses)
Catégories Français d'origine Français naturalisés Espagnols total
Propriétaires 20 460 (76,49) 2 846 (10,64) 3 440 (12,86) 26 746 (100)
Fermiers 3 887 (41,86) 2 252 (24,25) 3 145 (33,87) 9 284 (100)
Métayers 1 802 (54,13) 404 (12,13) 1 123 (33,73) 3 329 (100)
Ouvriers 8 713 (42,93) 2 767 (13,63) 8 813 (43,42) 20 293 (100)
Totaux 34 862 (58,44) 8 269 (13,86) 16 521 (27,69) 59 652 (100)
[Source : G. Crespo et J.-J. Jordi, ouvr. cité, p. 138, d’après CAOM-Aix, A 1001]
Les constatations relatives au cas de l'Algérois nous rapprochent clairement des
pourcentages généraux de l'Algérie, mais quand l'on compare l'Oranie et l'Algérois, les
chiffres nous enseignent que la proportion des propriétaires était bien supérieure dans le
centre du pays que dans sa fraction occidentale, où les ouvriers agricoles étaient
également plus présents. Sur le plan agricole, les Espagnols de l'Algérois étaient plus
assis, plus fixés que leurs compatriotes de l'Oranie, mais la non-concordance des dates
de ces statistiques nous incite à la prudence.

1 J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie, ouvr. cité, p. 221-222. La statistique a été modifiée, Juifs et Européens
naturalisés étant regroupés dans une seule rubrique.
77fig. n°16 - Agriculteurs européens de l'Algérois, 1903
78 Pour plus de précision, il faut regretter que certaines enquêtes agricoles
officielles lancées par l'administration française avant-guerre n'aient pas détaillé la
1nationalité de ces colonisateurs. On n'y évoque que des Européens . Il s'agissait là d'une
double commodité, révélatrice d'intentions d'intégration des non-Français et de
distanciation face aux indigènes.
Le rôle des Espagnols dans le développement de la vigne et du coton fut
2déterminant . Leur présence était très forte dans les tâches les plus rudes. Souvent
analphabètes, ces travailleurs se révélaient être d'excellents cueilleurs d'alfa et de bons
ouvriers des vignes. Ils s'imposaient par leur mobilité et leur organisation en cuadrillas,
équipes de taille variable, capables de mettre rapidement en valeur des terrains parfois
peu engageants. Les salaires variaient de 2,5 à 5 francs par jour. Leur protection
demeurait toujours un élément de préoccupation pour les autorités espagnoles, à la veille
3de la guerre . Comme l'affirmait en conclusion un auteur averti, si la colonisation
agricole n'avait pas dépendu que des Espagnols en Oranie, elle aurait été bien ralentie
4sans leur contribution .

Si, parmi tous ces Européens, les Français étaient les maîtres de la terre
algérienne, les Espagnols en étaient clairement les premiers travailleurs de peine, qu'ils
fussent saisonniers ou résidents. Cette association du capital et du travail apparaissait
bénéfique à une agriculture essentiellement tournée vers l'exportation. Elle symbolisait
surtout la complicité franco-espagnole dans le vaste mouvement de spoliation, qui avait
affecté la communauté musulmane depuis les débuts de la colonisation effective, dans
5les années 1845-1850. Cette "solidarité de terrain" fut décisive pour expliquer
l'inefficacité des revendications verbales. Même si la vie était souvent rude, l'idée de
rattachement à l'Espagne, en remettant en cause le lopin ou le pécule gagnés, ne pouvait
apparaître que comme un danger dans l'esprit de ces pionniers-défricheurs. Certains
réussirent fort bien, tel ce Michel (Miguel) Pelegri, simple journalier en 1846, qui,
naturalisé, finira par posséder plus de 800 hectares - dont 500 en vignobles - à L'Arba,
6au sud d'Alger, dont il devint le maire . D'autres, petits propriétaires de 5 à 10 hectares,
produisaient raisins de table, poivrons, fèves et haricots. Ils étaient les maîtres de la
petite culture artisanale, tandis qu'ils se révélaient de précieux auxiliaires dans la grande
7. Ubi labor ibi patria, ici comme ailleurs. culture d'exportation
Dans d'autres secteurs, les Espagnols étaient cheminots, carriers ou mineurs,
mais aussi artisans, pâtissiers, glaciers, vendeurs ambulants de fruits, tenanciers
8d'auberges ou d'hôtels, voire libraires ou petits industriels . À Oran, ils occupaient tous
les types de métiers, de la mer aux jardins, des caves aux charriots, des boutiques aux

1 CAOM-Aix, Algérie/Oran 1M60, Enquêtes sur le degré de prospérité des centres de colonisation (1912-
1913) et sur la colonisation privée (1909). Aucune allusion aux Espagnols - pourtant fort nombreux - n'y est
faite. Le terme "Européens" était utilisé vraisemblablement dans un sens assimilateur.
2 C. Flores, ouvr. cité, p. 46-48.
3 ARAH-Madrid, Papiers Romanones 17, copie t. sn°, Ambassade-Paris (Villa-Urrutia) à ME-Madrid (López
Muñoz), 18. 7. 1913, a.s. de la protection d'ouvriers esp. à Uad Telagh (Le Telagh, Sud-Oranais) pour laquelle
Pichon demanda une nv. à Villa-Urrutia.
4 G. Thurin, ouvr. cité, p. 137-143, qui, auparavant, p. 71-136, fait défiler les divers types d'agriculteurs esp.,
depuis les propriétaires jusqu'aux ouvriers, en passant par les concessionnaires, les fermiers et les métayers.
5 C.-R. Ageron, Histoire de l'Algérie, ouvr. cité, tome II, p. 71-99 et 100-117.
6 ibidem, p. 99. G. Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, ouvr. cité, p. 136-137, nous indiquent
qu'il était originaire de Manacor (Majorque) - où il naquit en 1838 - qu'il vint en Algérie à l'âge de six ans et
qu'il obtint la naturalisation fr. en 1892.
7 C. Flores, ouvr. cité, p. 43.
8 G. Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, ouvr. cité, p. 140-148.
791ateliers. La vente de produits espagnols était de leur ressort exclusif . La carence des
statistiques ne permet pas cependant - à l'inverse de la France métropolitaine - de
proposer des pourcentages des occupations socio-professionnelles.
En 1900, les principaux corps de métiers paraissaient être les terrassiers, les
charretiers, les maçons, les cigarriers - et cigarrières - les charbonniers, les boulangers,
2les tonneliers, les menuisiers et les jardiniers. Un large éventail, en somme . Diverses
associations avaient été mises en place, mais certaines vivotaient difficilement, telle, en
3. D'autres étaient un 1913, la coopératives ouvrière La Humanitaria, à Aïnt Temouchent
peu plus prospères, notamment à Oran, où l'on rencontrait La Protección Española ou
4La Alianza Española . Un observateur français estimait que les associations espagnoles
étaient rares et peu actives. Les autorités consulaires se contentaient de suivre les
affaires administratives et le gouvernement de Madrid n'accompagnait pas l'installation
5de ses nationaux en Oranie . Plus ludique, un Circulo Orfeón avait été constitué à Alger
même en décembre 1912. Cet orchestre réunissait surtout des Espagnols de Bab-el-
6Oued .

Les intérêts économiques espagnols
La multiplication des sociétés européennes depuis plus d'un demi-siècle avait
7accompagné le développement des possessions françaises d'Afrique du nord .
L'ancienneté de l'installation de certains ressortissants ibériques leur avait permis de
connaître le succès.
e À la fin du XIX siècle, le plus célèbre, José Bastos, était devenu "le roi de la
cigarette". D'une modeste boutique de vente, puis d'un petit atelier de traitement du
tabac, fondé en 1838, à Oran, cet Andalou de Málaga allait faire une des plus grosses
entreprises industrielles d'Afrique du nord. En janvier 1912, le fondateur ayant disparu
et ses enfants s'étant francisés, la société en nom collectif J. Bastos devint une société
anonyme, contrôlée par la famille et par le Crédit Foncier d'Algérie et de Tunisie, dont
le président en exercice, E. Philippar, entra - avec d'autres représentants - au conseil
d'administration. Le capital avait été fixé à 3,3 MF - soit 6 600 actions de 500 F - dont
3 200 avaient été remises aux apporteurs - les Bastos - et 3 400 souscrites en espèces,
tous les titres étant totalement libérés, dès l'origine. La société ne fournissait aucun
chiffre de nature commerciale, selon une étude du Crédit Lyonnais, mais ses bilans et la
8cote des actions, à la Bourse de Paris, nous sont connus .

1 R. Lespès, Oran, ouvr. cité, p. 118-119. Nombreuses publicités consacrées à des maisons esp. dans El Correo
Español d'Oran : dix dans le n°4632, jeudi 4. 11. 1909, retrouvé dans AN-Paris, 475 AP 68, Papiers Lyautey :
deux libraires-dépôts de presse (dont une à Bel-Abbès), deux de produits esp., un établissement de bains, une
distillerie d'eau-de-vie, une fabrique d'objets de corde, un tailleur, un industriel du tabac (Jorro Hermanos) et
un fabricant de meubles.
2 7 AN-Paris, F 12494, brochure du Congrès corporatif international, Paris, septembre 1900, p. 21.
3 AGA-Alcalá, MAE, Ambassade-Paris 5925, d. n°83, Consul-Oran (Tejada) à Ambassade-Paris (Villa-
Urrutia), 30. 7. 1913, transmet copie d. n°150, Consul-Oran (Tejada) à ME-Madrid (García Prieto) du jour.
4 J. B. Vilar, Los Españoles en la Argelia francesa, ouvr. cité. p. 223.
5 CAOM-Aix, 8 X 302, R. Huertas, Les populations espagnoles, ouvr. cité, p. 39-40.
6 7 AN-Paris, F 14721, note MI-Paris, sd. (1940, avant juin), Associations et groupements espagnols en France
et en Algérie existant en 1940. L'autorisation préfectorale portait le n°445.
7 Annuaire général de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, depuis 1883, et F. Le Bourgeois,Grand Annuaire
de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, ouvr. cité, depuis 1882.
8 AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 30206, étude Bastos, 1919, et Annuaire Desfossés, 1914, p. 1037. Statuts
1912, dans ANMT-Roubaix, 65 AQ J 48, Bastos, avec AGO 1913-1914. Dividende net de 28 F en 1913. C.
80Tableau n°30 - Résultats d'une entreprise oranaise d'origine ibérique, SA Bastos, 1912-1913 (en francs)
Années Bénéfices Bénéfices nets Dividende Action Cours action Cours action
d'exploitation par action valeur nominale plus haut plus bas
1912 * 507 000 387 000 35 500 860 554
1913 318 000 125 000 30 500 930 600
* exercice de huit mois
[Source : AP-CACL-Crédit Lyonnais, DEEF 30206, Tabacs, SA Bastos, étude 1919].
On le voit, soutenue par le puissant Crédit Foncier d'Algérie et de Tunisie, la
compagnie connaissait de solides résultats, la gestion paraissant prudente. Dans ses deux
manufactures d'Oran - l'une pour la consommation en Afrique du nord et l'autre pour
l'exportation - Bastos SA employait 800 travailleurs, qui étaient presque tous Espagnols,
notamment des femmes, dignes émules de Carmen. Dans la ville, opérait un autre
fabricant de tabac d'origine espagnole, Jorro Hermanos. À Alger, outre Melia Frères,
autres Espagnols naturalisés, on trouvait divers ateliers de travail du tabac, dont celui de
1la famille Guijarro .
Au début du siècle, les producteurs algériens - Melia en tête - portèrent plainte
contre le zèle des douanes espagnoles, tandis que l’ambassadeur d’Espagne à Paris,
León y Castillo en personne, estimait que ces mêmes douanes ne faisaient pas grand-
chose contre le trafic de tabac entre Algérie et Espagne., notamment autour de la
2felouque Inès . En 1906, un concurrent, le Majorquin Juan March, associé à un Espagnol
d'Alger, José Garau, avait également établi une usine dans la capitale de l'Algérie, où les
prix étaient moins élevés qu'à Gibraltar. Originellement vendeur de porcs et spéculateur
foncier, devenu maître de flottille de contrebande, l’homme s'approvisionnait sans état
d'âme dans divers espaces de la Méditerranée, se livrant à une "accumulation accélérée"
de revenus, selon un biographe critique. Peu après, en 1908, les deux compères
implantèrent également une fabrique à Oran alors que le Quai d'Orsay reconnaissait à
nouveau devant l'ambassade d'Espagne son impuissance à réprimer cette contrebande en
3. haute mer, hors des eaux territoriales
Le commerce de l'alfa était, en outre, contrôlé par une douzaine de familles
espagnoles de l'Oranie. À Alger, de nombreux ateliers de chaussures, espadrilles et
4autres travaux du cuir, mais aussi du bois, étaient également tenus par des Espagnols . À

Flores, ouvr. cité, p. 46. R. Lespès, Alger, ouvr. cité, p. 763, et Oran, ouvr. cité, p. 453-454, parle également de
Bastos originaire de Málaga. G. Crespo et J.-J. Jordi, ouvr. cité, p. 132, indiquent qu'il serait originaire
d'Alicante, mais J.-J. Jordi, Espagnol en Oranie, ouvr. cité, p. 230-234, rectifie en faveur de Málaga, où F.
Bastos serait né en 1817.
1 AMAE-Paris, 1914-1918/1532, liste des producteurs de tabac ouvré, Algérie,1916.
2 ibidem, Direction des consulats. Sous-direction des affaires commerciales, carton 7, Tabacs, nv. ms.,
Ambassade d’Espagne à MAE, Paris, 10.12. 1904, transmise à GG-Algérie (Jonnart), 27. 12. 1904. Des
interventions des parlementaires d’Alger (députés Colin et Begey, sénateur Gérente) auprès du MAE-Paris, en
relais des plaintes de la maison Melia, mars 1905, avec réponse fataliste de Jonnart à MAE, Paris, 8. 3. 1905 :
"l’administration ne fait que ce qu’elle peut"…
3 AGA-Alcalá, MAE, Ambassade-Paris, 1586, nv., MAE (Pichon) à Ambassade d'Espagne (León y Castillo),
Paris, 10. 7. 1908. Aussi, APP-Paris, BA 2016, note de synthèse, 7. 9. 1940, qui parle de vente d’agrumes et
d’aulx à l’origine de ses activités. Sur March Ordinas (1880-1962), dont la fortune s'affirmera sous les
différents régimes esp., de 1905 à sa mort, Bernardo Diaz Nosty, La irresistible ascención de Juan March,
Madrid, 1977, p. 21-76. Une notice par Eugenio Torres Villanueva dans Los 100 Empresarios, ouvr. cité, p.
268-270. Des allusions chez J. B. Vilar, Los Españoles en la Argelia francesa, ouvr. cité, p. 217, et chez G.
Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, ouvr. cité, p. 133. Une note blanche de police (dt., 7. 8.
1937) indique que son fils aîné, Juan March Servera, alors de passage à Paris, serait né à Roquevaire
(Bouches-du-Rhône) le 1. 9. 1905 : APP-Paris, BA 2016 (dossier cité).
4 R. Lespès, Alger, ouvr. cité, p. 777-779.
81l'inverse du territoire métropolitain, les étrangers n'avaient nul besoin d'autorisation pour
1. devenir cabaretiers. Ils étaient fort nombreux à Alger et à Oran
La grande richesse des Espagnols d'Algérie, à la veille de la guerre de 1914,
était bel et bien foncière. Les surfaces agricoles des Espagnols - en faire-valoir direct -
ne nous sont pas connues, mais elles étaient importantes, voire dominantes dans
certaines zones géographiques. Comme les Français, ils furent des accapareurs de terres
2au détriment des musulmans .
Par contre, on ne connaît pas de concessions minières espagnoles avérées en
Algérie, même si la société Figueroa semble s'y être intéressée juste avant l'éclatement
du conflit, et même si la Compagnie Royale Asturienne des Mines - belge - avait un
gisement à Kef-Rekma (Constantine). Par contre, on sait qu'une compagnie parisienne
active dans le Constantinois, la Compagnie de Ouasta Mesloula, participa à la mise en
valeur de mines dans la péninsule ibérique, comme nous le verrons dans un chapitre du
3. En outre, une Compagnie Algérienne de Phosphates, qui exploitait des volume trois
gisements à Tocqueville, au sud-ouest de Sétif, dans le département de Constantine,
travaillait pour la Sociedad de Productos Químicos de Huelva, filiale de la Rio Tinto
Company qui visait ainsi à assurer la valorisation du soufre extrait de ses mines de
4
pyrites d’Andalousie, à travers une usine d’acide sulfurique et de superphosphates .
Enfin, à l'exception notable de La Unión y el Fenix español - qui assurait sans
doute des membres de la communauté ibérique avec ses deux agents d'Alger et d'Oran -
on ne trouve aucune institution financière espagnole installée en Algérie. La présence
d'importants organismes de crédit "franco-algériens" - de l'officielle Banque de l'Algérie
à la Compagnie Algérienne, en passant par le Crédit Foncier d'Algérie et de Tunisie ou
le Crédit Agricole, Commercial et Industriel Algérien, ex-banque J. Thibaud - empêchait
toute aventure de la part des banques espagnoles qui virent, au contraire ces entités nord-
5africaines intervenir en Espagne même et au Maroc .
Le commerce algéro-espagnol
La création d'une Chambre de commerce d'Espagne à Alger, dès 1887 - en
même temps qu'à Paris et qu'à Tanger - n'était pas prévue dans les textes fondateurs
6 7adoptés l'année précédente . Son existence nous est fort mal connue . À Oran, la
création formelle d'une institution similaire eut lieu la même année ... sur le papier, mais
8il semble qu'elle n'ait pas fonctionné avant 1914 .

1 H. Plantecote, ouvr. cité, p. 70, évoque une loi du 17. 7. 1880. F. Le Bourgeois, ouvr. cité, listes des
commerçants et industriels, section Alger, p. 111-272 et 419-611, et section Oran, p. 55-164.
2 G. Crespo et J.-J. Jordi, Les Espagnols dans l'Algérois, ouvr. cité, p. 139. Des approches statistiques
foncières seraient possibles, mais il est probable que des séjours de recherche - fort longs - à Aix-en-Provence,
voire en Algérie même, seraient indispensables.
3 Louis Schiffmacher, Annuaire des mines de l'Algérie, éd. 1912-1913, Paris, 1913, p. 86-97. Pas davantage
chez F. Le Bourgeois, ouvr. cité, p. 28-31, plus succint.
4 M. Á. López Morell, chez Miguel Ángel López Morell, Miguel Ángel Pérez de Perceval Verde, Alejandro
Sánchez Rodríguez (dir.), Minería y desarrollo económico en España, Madrid, 2007, p. 183.
5 F. Le Bourgeois, ouvr. cité, p. 70-73 et 436-439. Un des agents généraux fr. de La Unión y el Fenix Español
s'occupait des accidents - Koenig & Lombard, à Alger - l'autre, des incendies : Clergue, à Oran.
6 C.G. Drossinis, ouvr. cité, p. 154.
7 Guide Algérie-Tunisie, 1909, p. 23, y fait allusion.
8 C.G. Drossinis, ouvr. cité, p. 155. Le rapport de 1914 de la Camara Oficial de Industria de la Provincia de
Madrid, p. 230, la mentionne dans la liste des chambres esp. à l'étranger. R. Lespès, Oran, ouvr. cité, p. 448,
parle de sa création en 1887.
82 L'Algérie était au cœur d'un triangle commercial franco-espagnol. Les courants
Algérie-France et Algérie-Espagne furent complétés par un troisième axe de trafic. Les
questions commerciales relatives à l'Algérie se compliquèrent, en effet, lors de
l'expansion française et espagnole dans le Maroc voisin. La concurrence des circuits
visant les mêmes zones de consommation devaient aigrir des rapports déjà difficiles. La
crainte de voir Melilla capter les voies du commerce algéro-marocain, déterminantes
comme nous le verrons dans la position dominante de la France dans l'empire chérifien,
fut omniprésente. En janvier 1914, Caillaux posa la question de la mise en application
d'un décret de transit intégral par l'Algérie des produits destinés au Maroc oriental, afin
de contrecarrer l'effet des coûts moins élevés - pour cause de moindre frêt - des
marchandises provenant de Melilla. Le ministre français des Finances demanda, en
outre, que l'on s'assurât que le ravitaillement nécessaire au corps expéditionnaire
espagnol - exempté de tout droit de douane - ne fût pas détourné de sa destination, c'est-
1. Son collègue du Commerce, Louis à-dire ne pût parvenir à des populations civiles
2Malvy, fit connaître peu après son accord à la mise en œuvre du décret .
Fin juin 1914, au lendemain même de l'assassinat de Sarajevo, Étienne
demanda assez sèchement au gouverneur général Charles Lutaud si la France attendrait
encore longtemps que l'Espagne ait construit un grand port à Melilla, avant que l'on
songeât, du côté français, à se préoccuper du port de Nemours - mauvaise rade à doter
d'un brise-lames - et du chemin de fer Nemours-Maghnia (57 km), concédé en 1910,
mais encore à l'état de projet. Lutaud se borna à répondre qu'il demanderait au haut-
commissaire Varnier, à Oujda, de commander une étude conjointe d'un tracé ferroviaire
3Algérie-Maroc . Des projets avaient pourtant été agités dans les années précédentes, tels
4ceux d'Alfred Massenet - dès 1908 - et de son concurrent que nous venons de citer ...
Tableau n°31 - Le commerce général algéro-espagnol, valeurs en F (statistiques françaises).
(% du total du commerce algérien, entre parenthèses), 1899-1913.
Années Importations Exportations Solde Total
1899 6 278 534 (10,56) 3 395 187 (5,08) - 2 883 347 9 673 721 (7,66)
1900 4 880 504 (7,57) 3 831 666 (5,56) - 1 048 838 8 712 170 (8,00)
1901 6 251 171 (8,20) 2 752 106 (4,60) - 3 499 065 9 003 277 (6,62)
1902 5 912 962 (9,29) 1 948 713 (3,33) - 3 964 248 7 861 675 (6,43)
1903 7 241 748 (10,04) 2 442 710 (3,80) - 4 799 038 9 684 458 (9,25)
1904 7 307 088 (10,55) 2 729 029 (3,91) - 4 578 058 10 036 117 (7,93)
1905 7 241 823 (10,27) 3 824 806 (4,51) - 3 417 017 11 066 629 (8,85)
1906 5 146 386 (6,17) 3 997 564 (3,99) - 1 148 822 9 143 950 (4,72)
1907 5 493 731 (6,10) 4 366 525 (6,85) - 1 127 206 9 352 373 (4,57)
1908 6 907 173 (7,33) 4 309 404 (3,67) - 2 597 769 11 216 577 (5,30)
1909 6 667 068 (7,38) 4 257 838 (3,71) - 2 409 230 10 924 906 (5,33)
1910 7 399 053 (6,98) 5 168 759 (3,68) - 2 230 294 12 567 812 (5,21)
1911 8 070 677 (6,75) 5 551 694 (3,66) - 2 518 983 13 622 371 (5,02)
1912 11 006 088 (7,34) 7 931 849 (4,20) - 3 074 239 18 937 937 (5,59)
1913 16 534 173 (9,83) 11 422 174 (5,26) - 5 111 999 27 956 347 (7,25)
[Source : Tableau général du commerce extérieur de la France, 1899-1914, tomes 1]

1 AMAE-Paris, NS Maroc 77, note n°4919-D, MF (Caillaux) à MAE (Doumergue), 10. 1. 1914 . Les
marchandises Algérie-Maroc payaient des droits ad valorem, à l'exception de certains produits coloniaux et
céréaliers, qui acquittaient des droits spécifiques de 5%.
2 ibidem, b. sn°, MCIPT (Malvy) à MAE (Doumergue), 11. 3. 1914.
3 AN-Paris, 475 AP 76, Papiers Lyautey, copie d. Lutaud (Alger) à Étienne (Paris), 29. 6. 1914. Lyautey
détestait Lutaud, à ses yeux le type même du fonctionnaire radical borné ...
4 SHDT-Vincennes, 1 H 1040, Algérie, rapport Lyautey (à Paris), 9. 1. 1909, qui indique avoir dit à Massenet,
exploitant de mines près de Melilla, que son projet - le meilleur - devait être l’objet d’une entente
transfrontalière avec la Cie de l’Ouest Algérien, titulaire de la concession, côté algérien. Dans ce rapport,
annonce de crédits versés à des rebelles marocains (rogui) et surveillance des Espagnols au Maroc oriental.
83fig. n°17 - Le commerce algéro-espagnol, valeurs en F (statistiques françaises)
84La progression du commerce général entre l'Algérie et la péninsule ibérique fut
lente. De 1900 à 1911, la stagnation était même évidente. L'embellie n'en devait être que
plus brillante, en 1912 et 1913. En valeurs, le doublement fut acquis en trois ans. Les
raisons en furent apparemment les besoins croissants de la chimie ibérique.
fig. n°18 - Le commerce algéro-espagnol, valeurs en F (statistiques françaises).
(% du total du commerce algérien, entre parenthèses), 1899-1913.
85Le seul produit d'exportation algérien digne d'intérêt semblait être les
phosphates qui représentaient entre la moitié et le tiers des exportations directes
algériennes vers la péninsule ibérique, où, comme nous l'avons constaté, les usines de
transformation - souvent à participations françaises - se trouvaient sur le littoral
méditerranéen. Le liège ne servait que d'appoint aux industries de l'un des plus grands
producteurs mondiaux de ce produit. En 1913, les envois de céréales furent significatifs,
1pour cause de mauvaise récolte en Espagne, l'année précédente .
Tableau n°32 - Le commerce hispano-algérien, 1903-1913, statistiques espagnoles, en ptas.
Années Importations d'Algérie Exportations vers l'Algérie Solde Total
1903 3 291 683 5 120 300 + 1 828 617 8 421 983
1904 3 029 339 6 535 080 + 3 505 741 9 564 419
1905 2 960 735 5 140 423 + 2 179 688 8 101 158
1906 3 395 614 4 492 251 + 1 096 637 7 887 865
1907 2 629 160 4 013 832 + 1 384 672 6 642 992
1908 3 520 491 5 450 876 + 1 930 385 8 971 367
1909 2 450 280 3 966 911 + 1 516 631 6 417 191
1910 3 676 133 4 266 541 + 590 408 7 942 674
1911 3 301 947 5 106 683 + 1 804 736 8 408 630
1912 5 358 461 6 225 185 + 866 724 11 583 646
1913 6 280 142 7 758 722 + 1 478 580 14 038 864
[Source : Anuario Estadístico de España, 1916, p. 153]
Tableau n°33 - Concordance de change entre les soldes Algérie-Espagne, 1903-1913
Années soldes (francs) soldes (ptas) taux change concordance (*)
1903 - 4 799 038 + 1 828 617 135,14 354
1904 - 4 578 058 + 3 505 741 137,13 179
1905 - 3 417 017 + 2 179 688 130,88 205
1906 - 1 148 822 + 1 096 637 112,88 117
1907 - 1 127 206 + 1 384 672 111,52 90
1908 - 2 597 769 + 1 930 385 113,00 152
1909 - 2 409 230 + 1 516 631 111,10 166
1910 - 2 230 294 + 590 408 107,17 405
1911 - 2 518 983 + 1 804 736 108,32 150
1912 - 3 074 239 + 866 724 106,59 378
1913 - 5 111 999 + 1 478 580 107,42 371
(*) concordance parfaite = 100
[Sources : Tableaux précédents (n°31 et 32)]
À l'importation, les produits agricoles et les bêtes de somme - ânes et mulets -
constituaient l'essentiel des achats algériens. Les vins étaient importés pour la
2consommation des Espagnols ou pour cause de mauvaise récolte (1910) . Le soufre,
pour les besoins de la viticulture algérienne, passa de 3 669 T en 1911, à 10 661 T en
1912, puis à 18 136 T en 1913. Les droits perçus sur le commerce spécial - dit de
consommation - par les douanes françaises d'Algérie, furent en moyenne de 8,96 % en
1910, de 8,75 % en 1911, de 7,40 % en 1912, et de 5,77 % en 1913. Cette évolution était
due à la forte progression du produit non taxé qu'était alors le soufre. Des cas de
contrebande étaient parfois signalées entre Algérie et Espagne. Ils portaient
3naturellement sur des produits à forte taxation .

1 Estadísticas históricas de España, ouvr. cité, p. 108.
2 Hildebert Isnard, La vigne en Algérie : étude géographique, thèse U. Paris, 1947, 2 vol., 279 et 543 p. Du
même, "Les caractères originaux du vignoble oranais", Cahiers d’Outre-mer, Bordeaux, 1957, p. 2-10.
3 AGA-Alcalá, ME, Ambassade Paris, 1586, contrabande de sucre (1903), tabac (1908).
86fig. n°19 - Le commerce hispano-algérien, 1903-1913, statistiques espagnoles, en ptas.
[Source : Anuario Estadístico de España , 1916, p. 153]
Si l'Espagne était un partenaire assez important pour l'Algérie - entre 4 et 10 %
de son trafic extérieur - il n'en était pas de même pour le royaume ibérique qui ne faisait
que 0,2 à 0,5 % de son commerce général extérieur avec la grande colonie française
d'Afrique du nord. Une sorte de "revanche" face à la situation prévalant avec la
métropole française. L'Algérie était le plus fréquemment sixième partenaire de la France
87métropolitaine - juste devant l'Espagne - et environ le quinzième partenaire de
l'Espagne.
Les principaux ports de la péninsule ibérique en contact avec l'Algérie étaient
les plus proches géographiquement. Ainsi, le port d'Alicante entretenait des relations
suivies avec Oran et Alger. Outre les migrations saisonnières ou définitives, le frêt était
composé à l'importation de sparterie, poisson salé, huile d'olive, fruits, légumes et autres
mules - 2 000 environ par an - voire du plomb en barres, tandis que l'Algérie exportait
surtout de l'alfa. En 1913, sur 3 500 T, 2 000 environ se dirigeaient d'Alicante vers
1Alger, 1 200 vers Oran et le reste vers d'autres ports, tels Bougie ou Philippeville . Il y
avait parfois des tensions dues à l'abondance des récoltes qui poussaient à la recherche
de formules protectionnistes, telle cette pétition des producteurs de sparte de la région de
Crevillente (Alicante) en 1909 qui désiraient le relèvement des droits de douane à 12
2. ptas le quintal face à la concurrence algérienne
La même année, les troupes espagnoles, bloquées dans Melilla, importèrent des
bardeaux de bois qui leur furent fournis par une Société Française d'Exploitations
3Forestières de Magenta d'Algérie . Un autre objet de commerce à usage militaire entre
l'Algérie et le Maroc devait embarrasser les relations entre les deux pays, à savoir l'achat
de chevaux algériens pour la cavalerie espagnole du Maroc. En 1908, déjà, le ministère
français de la Guerre dut interdire la vente de poulains de deux ans, car le cheptel était
menacé par une exportation massive vers l'Italie et l'Espagne. En outre, remarqua-t-on,
les vendeurs indigènes étaient assez souvent bernés par les acheteurs venus des deux
4péninsules . En janvier 1910, Lyautey autorisa du bout des lèvres une mission d'achats
5d'officiers espagnols à Marnia . Plus tard, en décembre 1911, trois autres militaires -
dont le lieutenant-colonel Damaso Berenguer - accompagnèrent un maquignon pour
6l'achat d'une soixantaine de montures . On les laissa faire, mais en 1913, la venue de
cinq autres officiers dans les départements d'Oran et d'Alger provoqua un grincement de
dents de la part des autorités françaises. Ces militaires, qui avaient finalement acquis
141 chevaux pour la garnison de Melilla, se seraient montrés fort désinvoltes, car aucun
7accord franco-espagnol n'avait été paraphé . Quand une autre mission militaire vint
acheter encore une cinquantaine de bêtes dans la région de Batna et de Sétif, durant l'été
1913, le ministère de la Guerre décida l'arrêt de ces opérations. La situation de la
8remonte devenait préoccupante . À l'automne, pourtant, une soixantaine de chevaux fut
encore exportée. La Rue Saint-Dominique proposa alors au Quai d'Orsay une
négociation avec Madrid, sous peine de tarissement pour les besoins de l'armée
9française . Sans grande conviction. Au printemps 1914, l'ambassade d'Espagne à Paris
sollicita l'autorisation d'achat de deux lots de 450 et de 114 chevaux en Algérie. Accord
fut donné, sous la triple condition de ne pas dépasser le premier chiffre, de ne pas

1 12 AN-Paris, F 7230, rapport 1913, consul de France-Alicante (Calvière), sd. (1914).
2 AMAE-Paris, NS Espagne 52, d. n°31, vice-consul-Alicante (Maricourt) à MAE-Paris, 20. 12. 1909.
3 ibidem, NS Espagne 64, doc. sur le manque de wagons de transport, 1909, signalé par des nv. de l'Ambassade
d'Espagne. Magenta se situe dans les montagnes proches de Tlemcen (Oranie).
4 ibidem, CA 376, note MG à MAE, Paris, 17. 11. 1908. Les délégations financières algériennes proposaient
même une taxe de 50 F par tête à l'exportation.
5 ibidem, NS Maroc 94, t. n°6594, GG-Alger à MAE-Paris, 11. 1. 1910, à transmettre MI- MG.
6, NS Maroc 69, lettres n°15319 et 1060, GG-Alger (Lutaud) à MAE-Paris, 18. 12. 1911 et 20. 1. 1912.
Berenguer (1873-1953), devenu général, sera haut-commissaire au Maroc (1919-1923) et le dernier président
du conseil de la monarchie alphonsine (1930-1931).
7 ibidem, NS Maroc 75, note n°13498, GG-Alger (Léon Périer, secrétaire général) à MAE-Paris, 22. 8. 1913, et
note n°957, MAE à MG, Paris, 29. 8. 1913 .
8 ibidem, NS Maroc 75, divers doc., dont note n°4135, MG à MAE, Paris, 5. 9. 1913 .
9, NS Maroc 76, divers doc., dont note n°5187, MGE, Paris, 27. 11. 1913.
881acquérir des montures de plus de quatre ans et de ne pas enlever des juments . Le 29
juin, le général, chef du service de la remonte, proposa au Quai d'Orsay un projet de
2décret interdisant l'exportation de juments et de chevaux de moins de quatre ans .
L'éclatement de la guerre fit annuler naturellement toute cession nouvelle à l'armée
3espagnole d'Afrique .
La navigation bilatérale montre, en outre, que la position du pavillon espagnol
était fragile, voire franchement mauvaise. Il est vrai que la faible complémentarité de ces
deux économies méditerranéennes - sur les plans agricoles et miniers - ne les rendait
guère attractives l'une pour l'autre. Pourtant, peut-on parler de médiocrité à propos de
l'Algérie quand le trafic avec le royaume ibérique pouvait, à l'occasion, constituer pour
elle près de 10 % des échanges maritimes ?
Tableau n°33 - Navigation algéro-espagnole, 1900-1913
Année tonnage jauge brute classement % trafic par % trafic par
pavillon espagnol pavillon étranger pavillon français
e1900 107 386 3 n.i. n.i.
e1901 102 989 3
e1902 174 705 3 54,04 45,96
e1903 180 204 3 - -
e1904 218 421 3 57,48 42,52
e1905 300 813 3
e1906 327 389 3 64,55 35,45
e1907 342 564 3 67,00 33,00
e1908 510 280 3-
e1909 318 362 4 66,00 34,00
e1910 329 321 4 84,50 15,50
e1911 470 304 4 86,81 13,19
e1912 378 683 5 81,80 18,10
e1913 501 656 5 53,50 46,50
[Source : Tableau général du commerce extérieur de la France, 1899-1914, tomes 2]
La situation des parts respectives des pavillons français et étranger - de 54 % en
1902 à 66 % en 1909 pour ce dernier - était exceptionnellement favorable au pavillon
français à l'exception du cabotage avec la Tunisie ou le Maroc - car avec les autres
puissances, la part étrangère était supérieure à 95 % ! - 99,4 % avec les Pays-Bas ou
95,5 % avec le Royaume-Uni - ce qui plaçait encore le trafic Algérie-Espagne sous des
auspices assez honorables, malgré une lente mais bien réelle dégradation pour la marine
marchande française qui devait s'exprimer dans les années 1910-1912 avant de se
rééquilibrer quelque peu à la veille de la guerre pour des raisons diverses, dont la nature
des chargements, selon les besoins de l'un ou de l'autre partenaire, est certainement la
plus importante, mais qui peut être complétée par la capacité de disponibilité de la
concurrence internationale, volatile en de multiples circonstances.

1 ibidem, NS Maroc 78, nv. n°79 et 106, Ambassade d'Espagne à MAE, Paris, 28. 4. et 17. 6. 1914, et note
n°14911, MI- Affaires algériennes à MAE, Paris, 22. 6. 1914 : accord pour 100 chevaux en Constantinois, 100
en Algérois et le reste (250) en Oranie.
2 ibidem, note n°2945, MG-Remonte (général Amelin) à MAE-Paris, 29. 6. 1914
3 AGA-Alcalá, ME, Ambassade-Paris 5931, dossier chevaux en Algérie, refus français, transmis par Barthou à
l'ambassadeur d'Espagne (Villa-Urrutia), 28. 8. 1914.
89Tableau n°34 - Port d'Alger, 1912, pavillons et tonnage de marchandises
Pavillons n entrés tonnage n sortis tonnage total mouvements tonnage total
France (*) 2 768 1 812 222 2 777 1 840 734 5 545 3 652 956
Grande-Bretagne 416 759 855 423 782 798 839 1 542 653
Allemagne 230 755 320 226 746 984 456 1 502 304
Espagne 174 114 176 179 116 081 353 (4,30%) 230 257
total 4 023 4 299 044 4 173 4 333 251 8 196 8 632 295
(*) France : long cours et cabotage
[Source : F. Le Bourgeois, Grand annuaire général de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, Alger,
éd. 1913, section Alger, p. 15]
Ainsi, les statistiques montrent clairement que le pavillon espagnol ne détenait
qu'une part minime - autour de la dixième place - du trafic entre l'Algérie et les autres
colonies françaises, entre 1,35 % en 1910 et 2,30 % en 1913, pour s'en tenir aux années
de l'immédiat avant-guerre. Ces mêmes sources relèvent le poids du cabotage algérien
dans le trafic de Melilla et de Carthagène, les autres destinations ou provenances étant
franchement secondaires.
UNE IDENTITÉ DE L'ENTRE-DEUX
L'hispanité d'une large fraction de la population non-musulmane posait souvent
problème. Les relations avec les Français d'origine n'étaient pas toujours empreintes de
la cordialité désirable entre communautés. Les considérations mutuelles sur la
psychologie de l'autre variaient du respect à l'hostilité. L'admiration était rarement
présente. Si le Français était un "gabacho", l'Espagnol se voyait affublé du titre de
"pepe" - diminutif de José - ou de "pépète". Bruyant et peu discipliné, il passait
1cependant pour sobre et endurant .
Une crise d’identité ?
La naturalisation automatique à la naissance ou de la nouvelle épouse
accentuait le clivage - sinon le divorce - entre la nationalité et l'identité. Ces "néos",
comme on les dénommait parfois avec condescendance, parlaient espagnol ou italien
chez eux, tout en ayant des papiers français. Le baume réparateur de cette crise
identitaire était la proclamation d'une "algérianité", creuset d'une nouvelle "race forte" -
selon l'expression du maire d'Oran, Gobert - creuset de "cousins germains" ... latins,
suivant un conseiller général. Pourtant, dans les années 1890, au moment où les
premiers effets de la loi de 1889 devaient se faire sentir, la crainte d'un "péril étranger"
se répandit chez les Français "de souche". Sur fond de marasme économique, le
mouvement de xénophobie - et d'antisémitisme - atteignit son apogée entre 1898 et
1901, selon Charles-Robert Ageron. Les naturalisés s'y mêlèrent avidement, avec la
2"foi" intolérante des néophytes admis au banquet . L'expression "sale escargot" -

1 Voir le roman de Louis Bertrand, Pépète le bien-aimé, 1904.
2 C.-R. Ageron, Histoire de l'Algérie, ouvr. cité, tome II, p. 121-128. J.-J. Jordi, Les Espagnols en Oranie,
ouvr. cité, p. 190-202 .
90affectée aux travailleurs temporaires portant leur barda sur le dos - ne pouvait que
1... déplaire au vice-consul espagnol du moment, qui n'en pouvait mais
Dès 1906, le secrétaire général de l'Alliance Française signala au Quai d'Orsay
la nécessité d'une subvention globale plus importante pour son organisme qui consacrait
alors 20 % de ses moyens à l'Espagne (15 000 F sur un total de 73 300 F). Le royaume
ibérique était en effet un pays jugé de grande importance afin que fût assurée
2l'intégration ultérieure des jeunes gens en Algérie (sic) . Les instances scolaires et
universitaires, favorables à l'espagnol, étaient d'ailleurs réduites au strict minimum dans
la colonie. Aucune chaire dans la seule université de plein droit, celle d'Alger. Il y avait
seulement un professeur de langues et littératures étrangères, M. Mesplé. Au Lycée, on
trouvait trois professeurs répétiteurs d'espagnol et d'italien. Au lycée d’Oran, un seul
3professeur d'espagnol, du nom de Llanta . Quant aux écoles espagnoles, elles étaient tout
simplement interdites de cité, selon une réponse du gouverneur général Jonnart à une
4. C’était le prix de l’assimilation, demande de l'ambassade d'Espagne à Paris, en 1908
surtout dans une terre où les Français eux-mêmes, n’étaient pas des indigènes.
Cette "fusion des races" était célébrée par de nombreux auteurs et acteurs. En
1909, René Millet louait la haute qualité de la race espagnole d'Oranie dans une "œuvre
5essentiellement latine", qui devait s'appliquer également au Maroc . Cette "latinité" était
au cœur de l'ouvrage célèbre de Louis Bertrand, Le sang des races, publié à Paris en
1899. Dans La Cina et dans Pépète le bien-aimé, le même auteur mettait en scène, au
début du nouveau siècle, des Espagnols prêts à se fondre dans le moule algérien, tout en
ne reniant rien de leurs origines. Il leur rendait hommage pour leur contribution à la
6formation d'une nouvelle "race algérienne" . Le héros tout littéraire de cette fusion était
Cagayous, fils d'un Français et d'une Espagnole. Né dans La Cantère (cantera, carrière),
ses aventures furent publiées en brochures, entre 1895 et 1920. Ni Français, ni Espagnol,
en somme, mais Algérien habile à parler le patatouète, mélange populaire de dialectes
7français, ibériques, italiens ou arabes ... À Oran, on s'exprimait dans un patois mixte
8franco-espagnol, le jaico . Certains immigrés ne parlaient couramment que leur dialecte
9 10ibérique . Des corridas étaient organisées depuis longtemps, à Oran (1881) . Même
parmi les vieux naturalisés d'origine espagnole ou italienne, la francisation intellectuelle
11laissait encore à désirer, selon quelque observateur ... français d'origine .

1 A. Suqué, ouvr. cité, p. 91, reconnaît l'inutile espoir de la disparition de cette expression de mépris.
2 AMAE-Paris, CA 137, lp. dt., secrétaire général-Alliance Française (Foncin) à MAE-Paris (Pichon), 25. 4.
1906, demandant le maintien de la subvention à 20 000 F, à la suite d'une baisse prévue à 15 000 F.
3 F. Le Bourgeois, ouvr. cité, section Alger, p. 79-80 et section Oran, p. 15. Mesplé n'apparaît pas dans le
catalogue BN-auteurs.
4 AMAE-Paris, NS Espagne 80, d. n°1067, Jonnart (GG-Alger) à Pichon (MAE-Paris), 3. 3. 1908, qui évoquait
pour les écoles la loi du 1. 7. 1901, et, pour les crèches, un décret du 17. 10. 1899.
5 R. Millet, La France et le Maroc, Comité du Maroc, Paris, 1909, p. 21.
6 J. Déjeux, Espagne et Algérie, ouvr. cité, p. 6. Dans le même recueil, D.-H. Pageaux, "Le mirage latin de
Louis Bertrand", p.106-124. Également, L. Bertrand, "Mes deux Espagnes", art. cité, p. 586-587.
7 J. Déjeux, Espagne et Algérie, ouvr. cité, p. 8 et 14, et C. Flores, p. 28-40. Le créateur de ce personnage
pittoresque était un plumitif local, Augustin Robinet, dit Musette. G. Esquer, ouvr. cité, p. 70-71, indique que,
avant 1914, seule la bibliothèque de Strasbourg (Alsace allemande) - pour étude philologique - possédait la
série complète du feuilleton sur Cagayous.
8 H. Vidal Sephiha, ouvr. cité, p. 13.
9 Albert Camus, Le premier homme, ouvr. cité, p. 88-89 et 126, indique que, du côté maternel, ses tantes et
son oncle Joseph - José - parlaient sans cesse le mahonnais (Minorque). Camus était né à Mondovi
(Constantinois), en 1913, d'une mère d'origine mahonnaise, Catherine Sintès, ibidem, p. 81-82, 178 et 269.
10 É. Baratay et É.Hardouin-Fugier, La corrida, ouvr. cité, p. 41. La corrida fut brièvement interdite en
Algérie en 1889-1890. Des corridas sont signalées à Alger et Sidi-bel-Abbès (1909).
11 Georges Yver, "La conquête et la colonisation de l'Algérie", Histoire et historiens, ouvr. cité, p. 305.
L'auteur était professeur à la Faculté des lettres d'Alger.
91Un irrédentisme espagnol
Déjà, en 1884 - dans Fleur d'alfa, roman des mœurs espagnoles - Marcel
Frescaly faisait dire à des alfatiers ibériques d'Oranie qu'ils attendaient impatiemment le
1jour "où l'Espagne fera valoir ses droits" . Plus officiellement, en 1887, le député d'Oran
Eugène Étienne, dans un Rapport sur l'Algérie, signalait le danger d'une francisation en
faveur de nombreux allogènes qui "noyauteraient" immanquablement les administrations
locales, afin de "préparer moralement l'annexion du département d'Oran à l'Espagne, ce
qui est dans l'esprit de beaucoup d'Espagnols". Dix ans plus tard, poursuit C.-R.
Ageron, le conseil général du département demandait encore la non-application de la loi
de 1889 à l'Algérie, arguant du fait que, dans quarante-trois communes de la région sur
cent,"l'élément étranger" - c'est-à-dire français naturalisé - était plus fourni que l'élément
français de souche, une vingtaine de municipalités connaissant même un rapport de un à
six entre les deux groupes. L'affichage se faisait parfois en castillan, de même que les
délibérations des conseils locaux ... après la formule rituelle - toujours en français - "Je
déclare la séance ouverte". Conservant leurs langues et dialectes originels, les masses
espagnoles inquiétaient et irritaient des Français d'origine volontiers intégrationnistes et
condescendants. Quant aux votes "néos", ils étaient l'objet d'une surenchère électorale
2versant fréquemment dans l'antisémitisme le plus agressif .
En novembre 1898, en pleines négociations de paix, une assemblée provinciale
espagnole n'hésitait pas à revendiquer les territoires algériens, en pleine coopération
avec la nation française "amie", dont la population stagnait face aux Anglo-Saxons et
autres Germains."Elle (la France) a donc besoin urgent du renfort organique du peuple
espagnol qui a déjà colonisé une bonne part de l'Algérie. Il apparaît nécessaire de
stimuler et favoriser même l'avancée française au Maroc en faisant cause commune en
Méditerranée et autour des archipels des Canaries et des Baléares ... S'il nous faut
abandonner les archipels océaniens - Philippines, Carolines, Mariannes - que l'on
puisse les échanger avec des terres moins éloignées de la péninsule ibérique, comme le
sont les terres d'Algérie. Si les puissances nous le refusent, alors il nous faudrait nous
3soumettre à la force et abandonner pour toujours ces archipels ..." .
Une véritable campagne anti-française s'était développée en Oranie même,
4quant aux vexations permanentes que subissait l'élément ibérique . Le vice-consul
d'Espagne, qui nous a laissé d'intéressants souvenirs à la charnière des deux siècles, se
plaignait de l'arrogance française envers ses compatriotes et de ces lois et règlements qui
forçaient à la francisation. Il évoqua également le "manque de scrupules de
5l'administration coloniale" .

1 J. Déjeux, Espagne et Algérie, ouvr. cité, p. 6. Frescaly était le pseudonyme du lieutenant Palat, assassiné
dans la région d'In Salah, en 1886.
2 C.-R. Ageron, art. cité, L'Histoire, n°140, p. 52-58. De même, J. B. Vilar, Los Españoles en la Argelia
francesa, ouvr. cité, p. 219-220, et G. Dermenjian, ouvr. cité, p. 212.
3 Message et programme de la Chambre d'Agriculture du Haut-Aragon, dans M. Artola, Partidos y programas,
tome II, ouvr. cité, p. 144-145. Texte publié dans El Liberal du 13. 11. 1898.
4 AMAE-Paris, NS Espagne 39, d. n°3246, Jonnart (GG-Alger) à Delcassé (MAE-Paris), 26. 11. 1903
5 A. Suqué, ouvr. cité, p. 80-81 et 91.
92fig. n°20 - Le Charivari Oranais et Algérien , n°780, 1895, Les Espagnols en Oranie .
"- Vos papiers ? - Que quiéré ? Est-ce que Oran c’est pas à l’Espagne ?"
[Source : G. Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905). L'antisémitisme en
Algérie coloniale, Paris, 1986, p. 253].
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