Méfiance cordiale. Les relations franco-espagnoles de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale (Volume 1)

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Cette étude embrasse histoire comparative, diplomatique, militaire, coloniale, stratégique, économique, migratoire, culturelle, afin de montrer combien les relations entre ces deux vieilles nations européennes, assoupies après la bourrasque napoléonienne, se sont réveillées à la suite des défaites et des retraits des années 1898-1899.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296458185
Nombre de pages : 921
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MÉFIANCE CORDIALE
Les relations métropolitaines franco-espagnoles
ede la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale
VOLUME 1 JEAN-MARC DELAUNAY
MÉFIANCE CORDIALE
Les relations métropolitaines franco-espagnoles
ede la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale
VOLUME 1
Ouvrage publié avec le concours
de l’École doctorale "Espace Européen Contemporain",
de l’Équipe d’accueil "Intégration et Coopération dans l’Espace Européen",
du Conseil scientifique
de l'Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle,
et avec le soutien
du Centre national du livre
Préface de Jean-Claude ALLAIN
L’Harmattan
Paris
2010




































© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13082-1
EAN : 9782296130821 À la mémoire de mes parents,
Maurice (1902-1990) et Simonne Delaunay (1910-2006),
des Professeurs Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994)
et Jean-Claude Allain (1934-2008)
de mes amis Daniel-Jean Jay (1939-1998),
Carlos Serrano (1943-2001)
et Claude Kordon (1934-2008).
En hommage à ma femme, Geneviève. SIGLES
AA-Berlin : Auswärtiges Amt (Office impérial des affaires étrangères).
AAN-Paris : Archives de l'Assemblée nationale (ancienne Chambre des députés).
ABA : Académie des Beaux-Arts (Institut de France, Paris)
ACCD-Madrid : Archives des Cortes-Congreso de los Diputados/Chambre députés.
ACCF : Archives de la Chambre de commerce française (suit le nom de la ville).
AD- : Archives départementales [suit le nom du département].
ADC : Annuaire diplomatique et consulaire (MAE-Paris, annuel)
AEG : Allgemeine Elektrizität Gessellschaft
eAEE : Anuario Estadístico de España (Madrid, depuis 1912, 2 éd. en 1915)
AEF : Afrique équatoriale française
AGA-Alcalá (de Henares) : Archives générales de l'administration (province Madrid).
AGE : Assemblée générale extraordinaire.
AGO : Assemblée générale ordinaire.
AGP-Madrid : Archives générales du Palais (Palais Royal)
AH : Autriche-Hongrie
AHA-Paris : Archives historiques de l'Archevêché à Paris
AHBE-Madrid : Archives historiques de la Banque d’Espagne.
AHBF-Paris : Archives historiques de la Banque de France
AHN-Madrid : Archives historiques nationales.
AHP-Las Palmas (de Grande Canarie) : Archives Historiques Provinciales .
AIBL-Paris : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Institut de France)
AIF-Madrid : Archives de l’Institut Français
AIU : Alliance Israélite Universelle
AM- : Archives municipales [suit le nom de la ville].
AMAE-Bruxelles : Archives du Ministère des affaires étrangères de Belgique. -Madrid : Archives du Minist affaires extérieures d'Espagne.
AMAE-Nantes : Archives annexes du Ministère des affaires étrangères de France. -Paris : Archives centralestère des
AMAE-Rome : Archives du Ministère des affaires étrangères d'Italie.
AMF-Grenade : Archives Manuel de Falla (Madrid, puis Grenade)
AMH-Madrid : Archives du Ministère des finances (Hacienda).
AN-Paris : Archives nationales (centrales, divers ministères et fonds privés).
ANC-Barcelone : Archives nationales de Catalogne (Barcelone/San Cugat del Vallés)
ANMT-Roubaix : Archives Nationales du monde du travail.
ANPFVM : Association des porteurs français de valeurs mobilières
AOF : Afrique occidentale française
AOVBM : Anuario Oficial de Valores de la Bolsa de Madrid.
AP-: Archives Privées [suit le nom du fonds et le lieu].
APP-Paris : Archives de la préfecture de police -Paris.
ARAH-Madrid : Archives de l'Académie royale d'histoire
ASAE : Anuario de Sociedades Anónimas de España
ASMP : Académie des Sciences Morales et Politiques (Institut de France, Paris)
ASV-Rome : Archives du Saint-Siège (Archivio Segreto Vaticano).
AV-Paris : Archives de la Ville de Paris.
BA-Potsdam : Archives fédérales (Bundesarchiv, archives de l'ex-RDA).
BAJO : Bulletin Annexe au Journal Officiel-Paris
BAMA-Fribourg(Brisgau): Archives militaires fédérales (Bundesarchiv-Militärachiv).
BAZ-Coblence : Archives fédérales centrales (Bundesarchiv-Zentralstelle).
BBVA : Banco de Bilbao, Vizcaya, ArgentariaBCAF : Bulletin du Comité de l’Afrique Française.
BCCFB : Bulletin de la Chambre de Commerce Française de Barcelone.
BCCFM : Bulletin de la Chambrommerce Française de Madrid.
BCCFV : Bulletin de la Chambre de Commerce Française de Valence.
BDFA : British Documents on Foreign Affairs, 1848-1914 (documents diplomatiques
confidentiels britanniques)
BDOW : British Documents on the Origins of the War, 1898-1914 (documents
diplomatiques britanniques).
BDIC-Nanterre : Bibliothèque de documentation internationale contemporaine.
BEM : Banque d'État du Maroc (Paris-Tanger )
BFCI : Banque Française pour le Commerce et l'Industrie
BGLF : Bibliothèque de la Grande Loge de France.
BGOF : Bibliothèque du Grand Orient de France.
BH : Bulletin Hispanique (Bordeaux, 1899)
BHCE : Bulletin d’Histoire contemporaine de l’Espagne (Bordeaux, puis Aix)
BHE : Banco Hipotecario de España
BIF-Paris : Bibliothèque de l'Institut de France (Section des manuscrits)
BIFI-Paris : Bibliothèque du Film (Cinémathèque Française)
BLSAE : Boletín de la Liga de Sociedades Anónimas de España
BM- : Bibliothèque Municipale [suit le nom de la ville]
BNF-Paris : Bibliothèque nationale de France (Départements manuscrits, imprimés).
BNPP : Banque Nationale de Paris-Paribas (archives)
BOCCEP : Boletín Oficial de la Camara de Comercio de España en Paris
BOCIT : Boletín Oficial de Comercio, Industria y Trabajo(Fomento-Madrid)
BOLDH : Bulletin officiel de la Ligue des Droits de l ’Homme et du Citoyen
BOME : Boletín Oficial del Ministerio de Estado (MAE-Madrid)
BOMH : Boletín Oficial del Ministerio de Hacienda (Madrid)
BOS : Boletín Oficial de Seguros (Madrid)
BOZIEM : Boletín Oficial de la Zona de Influencia de España en Marruecos
BPN : Buitenlandse Politiek van Nederland 1848-1945 (doc. diplom. néerlandais).
BPPB : Banque de Paris et des Pays-Bas, à Paris
BSCH : Banco Santander Hispano-Americano (archives)
BUP : Banque del’Union Parisienne
CA : Conseil d'administration/Corps d’armée/Correspondance administrative (AMAE-
Paris)
CAB : Cabinet (ministériel)
CAC :Compagnie des Agents de Change,Paris (archives CAEF-Savigny-le-Temple)
CACL : Crédit Agricole-Crédit Lyonnais (archives)
CAD : Correspondance administrative (AMAE-Paris)
CAEF-Savigny-le-Temple : Centre des Archives Économiques et Financières
(Ministère des Finances, ex-AMF-Paris)
CAOM-Aix-en-Provence : Centre des Archives d’Outre-Mer (ex-Colonies)
CARAN : Centre d’accueil et de recherche des Archives nationales (Paris-
centre/Marais) : cf. AN-Paris
CCC : Correspondance commerciale des consuls (AMAE-Paris)
CCEP : Camára de Comercio de España en París/Chambre de Commerce d’Espagne
CCFB : Chambre de commerce française de Barcelone.
CCFM : Che de Madrid.
CCFV : Che de Valence
CCP : Chambre de Commerce de Paris
CD : Corps Diplomatique
CDMH-Salamanque : Centro Documental de la Memoria Histórica
CF : Cinémathèque Française (Paris)
10CIC : Crédit Industriel et Commercial (Société Générale de, Paris)
CIO : Comité international olympique
CIP : Commission Internationale des Pyrénées (AMAE-Paris)
CITPC : Commission internationale pour la traversée des Pyrénées centrales (idem)
CMLC: Casa Museo León y Castillo-Telde (Grande Canarie)
CMPG : Casa Museo Pérez Galdos-Las Palmas (Grande Canarie)
CMU : Casa Museo Unamuno-Salamanque
CNEP : Comptoir National d'Escompte de Paris
CP : Correspondance politique (AMAE-Bruxelles).
CTISE : Censo de tratados internacionales suscritos por España (MAE-Madrid)
D. : Direction [de ministère]
DAAT : Direction des affaires administratives et techniques (AMAE-Paris,1907).
DAPC : Direction des affaires politiques et commerciales (AMAE-Paris,1907).
DAPP politiques et des protectorats (AMAE-Paris avant 1907)
DBF : Dictionnaire de Biographie Française (Paris, lettres A à L).
DBMOF : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français
DC : Direction de la comptabilité (AMAE-Paris).
DCAC : Direction des consulats et des affaires commerciales (AMAE-Paris av. 1907).
DDB : Documents diplomatiques belges, 1920-1940.
DDF : Documents diplomatiques français (sur les origines de la guerre, 1871-1914)
DDI : Documenti diplomatici italiani, 1861-1935.
DDS : Documents diplomatiques suisses, 1848-1945.
DEEF : Direction des études économiques et financières (Crédit Lyonnais)
DES : Diplôme d'Études Supérieures (universitaires)
DG : Direction générale/Directeur général
DGA : Direction générale des douanes (Aduanas, Espagne).
DGBA : Directie des Beaux-Arts.
DGD : Direction générale des douanes (France).
DGS : Directie de la sûreté (Seguridad, Espagne).
DHB : Direction de la haute banque (Crédit Lyonnais)
DHE : Diccionario Histórico de España (Madrid).
DHGE : Dictionnaire d’Histoire et de Géographie Ecclésiastiques (Paris).
DMGF : Direction du Mouvement général des Fonds (MF-Paris)
DNB : Dictionary of National Biography (Londres).
DPF : Dictionnaire des Parlementaires français, 1870-1940 (Paris).
DS-CDC : Diario de Sesiones-Congreso de Diputados, Cortes, Madrid
DSG : Direction de la sûreté générale (France).
E : Espagne
EFA : École française d'Athènes (depuis 1846)
EFEO : Écolse d'Extrême-Orient (Hanoï,1901-1956)
EFR : École française de Rome (depuis 1873-1876)
EHEH : École des Hautes Études hispaniques (Bordeaux-Madrid)
EMA : État-major de l’Armée
EMG : État-major général
ERJC : Émile Roche-Joseph Caillaux [fonds privé, cf. FNSP-Paris]
EU : États-Unis.
F : France
FAM : Fondation Antonio Maura, Madrid
FNSP : Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris
FO : Foreign Office-Londres.
FRUS : Papers relating to the Foreign Relations of the United States, 1861-1924
(documents diplomatiques nord-américains).
11GB : Grande-Bretagne.
GG : Gouverneur général (Algérie/AEF/AOF).
GM : Gaceta de Madrid (Journal Officiel espagnol).
GMCC : Guerres Mondiales et Conflits Contemporains (Paris)
GPEK : Grosse Politik der europäischen Kabinette, 1871-1914 (documents
diplomatiques allemands).
HPA : Handels-Politische Abteilung (Auswärtiges Amt)[D. des affaires commerciales]
IFA : Institut français d'Architecture, Paris
IFAO : Institut français d'Archélogie Orientale, Le Caire (1881)
IGN : Institut Géographique National (Paris, puis Saint-Mandé)
IMEC : Institut de la Mémoire et de l’Édition Contemporaine (Paris, puis Caen)
IBZI : Die internationalen Beziehungen im Zeitalter des Imperialismus, 1911-1915
(éd. allemande des documents diplomatiques russes publiés par les Soviets)
JORF-DCD : Journal Officiel de la République Française - Débats/ChambreDéputés.
JORF-DS : idem - Débats/Sénat.
JORF-LD : idem - Lois et Décrets.
KM : Kriegsministerium (Ministère de la Guerre)-Berlin
LJ : Livre Jaune (documents diplomatiques français, thématiques).
LR : Livre Rouge/Libro Rojo (documents diplomatiques espagnols, thématiques).
MA-Paris : Ministère de l'agriculture (France).
MAE-Paris : Ministère des affaires étrangères (France).
MAE-Bruxelles : Ministère des affaires étrangères (Belgique).
MAE-Berne : Ministère des affaires étrangères (Suisse).
MBA : Musée des Beaux-Arts (suit le nom de la ville)
MC-Paris : Ministère des colonies (France)
MCIPT-Paris : Ministère du commerce, de l'industrie, des postes et télégraphes.
MCV : Mélanges de la Casa de Velázquez (Madrid).
ME-Madrid (Saint-Sébastien l’été) : Ministère d'État (Affaires étrangères).
MF : millions de francs [français]
MF-Paris : Ministère des finances (France).
MFB : millions de francs [belges]
MFO-Madrid : Ministerio del Fomento [Développement, Agriculture](Espagne).
Ministère de la guerre (France). MG-Paris :
MG-Madrid : Ministère de la guerre (Espagne).
MGO-Madrid : Ministère de l'intérieur (Ministerio de Gobernación, Espagne).
MH-Madrid : Ministère des finances (Ministerio de Hacienda, Espagne).
MI-Paris : Ministère de l'intérieur (France)
MIPBA Paris/Madrid : ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts
MJ-Paris : Ministère de la Justice (France).
MM. : Mémoire de maîtrise (universitaire)
MM-Paris/Madrid : Ministère de la marine (France/Espagne).
Mmk : millions de marks allemands
MMM : Médiathèque musicale Mahler (Paris)
MNAC : Musée national d’art contemporain (Barcelone)
MNAM : Musional d’art moderne (Centre Pompidou-Paris)
MOMA : Museum of Modern Art (New York)
Mptas : millions de pesetas [piécettes] espagnoles
MTP-Paris : Ministère des travaux publics.
MZA : de Madrid à Zaragoza y Alicante (Compagnie de chemins de fer)
NA-Londres : National Archives (ex-Public Record Office) Kew, Richmond (Surrey).
N.a.f. : Nouvelles acquisitions françaises (BN-Paris, Manuscrits)
NS : Nouvelle série (AMAE-Paris, documents, 1896-1918).
12NY : New York
OFM : Ordre des Frères Mineurs (Franciscains)
ONCE : Office National du Commerce Extérieur (France).
OP : Ordre des Frères Prêcheurs (Dominicains)
OUADA : Österreichs-Ungarn Aussenpolitik. Diplomatische Aktenstücke (documents
diplomatiques austro-hongrois).
PA : Papiers d'agents (AMAE-Paris)/suit le numéro du fonds.
PAAA-Berlin : Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes (Archives de l'Office
impérial des affaires étrangères, consultées à Bonn, transférées à Berlin, années 2000).
PEA : Politique extérieure de l'Allemagne (trad. fr. partielle de GPEK, 1870-1908).
PHA : Politische Handels-Abteilung (PAAA-Postdam/Berlin)
PP-Paris : Préfecture de Police, Paris
R : Régiment (unité militaire) : RI : d'infanterie / RE : (de la Légion) étrangère
RAH-Madrid : Real Academia de la Historia (Madrid)
RDM : Revue des Deux Mondes (Paris)
RHD : Revue d'Histoire Diplomatique (Paris).
RHMC : istoire Moderne et Contemporaine (Paris).
RI : Relations Internationales (revue, Paris-Genève).
RIBFIS : Revista illustrada de Banca, Ferrocarriles, Industria y Seguros (Madrid)
RK-Berlin : Reichskanzlei (Chancellerie du Reich)-Berlin.
RKA-Berlin : Reichskolonialamt (Ministère des colonies)-Berlin
RM : Registro Mercantil (Registre du commerce, Livre de sociétés)[par province ]
SA : Société anonyme
SBF : Société des Bourses françaises (Paris)
SD-Washington : Département d'État (State Department, Washington)
SE : Secrétaire d'État
SE-Rome-St-Siège : Secrétairerie d'État (Rome/Saint-Siège)
SFB : Société française de bienfaisance (suit le nom de la ville)
SG : Société Générale (banque) / SGB (Société Générale de Belgique)
SHDA-Vincennes : Service historique de la Défense-(Armée de l’) Air
SHDM-Vincennes : Service historia Défense-Marine
SHDT-V : Service historique de la Défense-(Armée de) Terre.
SHF : Société des Hispanistes Français
SHM-Madrid : Service historique militaire (Espagne).
SM : Sa Majesté [suit le nom ou le titre de].
SMMP : Société Minière et Métallurgique de Peñarroya
SMTP : Société Marocaine de Travaux Publics
SR : Service de renseignements
SSE : Sous-secrétaire d'État.
TER : Travail d'Études et de Recherches (universitaire)
TSF : Télégraphie sans fil
U. : Université / Universidad / University / Universität [suit le nom de l'Université].
UCCIFE : Union des Chambres de commerce françaises à l’étranger (Paris)
UMM : Union des Mines Marocaines.
13ABRÉVIATIONS
art. : article
as. : au sujet (de) [sauf en début de phrase]
b. : bordereau
c. : confidentiel(le)
cc. : circulaire
cf. : confère (à)
ch. : chapitre
cie : compagnie / cía = compañía (esp.)/ cy = company (anglais)
coll. : collection
cp. : carte postale
cr. : compte rendu
d. : dépêche
dir. : (sous la) direction (de)/directeur
doc. : document(s)
dtdactylographié(e)
éd. : édition/édité
env. : environ
esp. : espagnol(e) [sauf en fin de phrase]
ex. : exemple
exu. : extrêmement urgent
fr. : français(e) [sauf en fin de phrase]
ht. : hors-texte
ibidem : au même endroit ou à la même cote d’archive
idem : de même nature, avec les mêmes interlocuteurs/correspondants
ill. : illustré/illustration
impr. : imprimé
ld. : limited (société de droit anglais/nord-américain)
lp. : lettre particulière, personnelle
ms. : manuscrit(e)
n. : nombre/nombreux
nc. : non cité(e)
ni. : non indiqué(e)
nv. : note verbale [communication diplomatique écrite non officielle]
ouvr. : ouvrage
r. : réservé (à diffusion restreinte)
rééd. : réédition
réf. : référence/ se référer (à)
s. : secret-secrète / siècle (après chiffre romain)
sd. : sans date/sans datation
sl. : sans indication de lieu
sn° : sans numéro
soc. : société
sp. : sans pagination
sq. : suivantes (sequentes)
sss. : de source sûre et secrète [déchiffrement cryptographique]
t. : télégramme
tc. : très confidentiel(le)
tr. : très réservé(e)
trad. : traduction
tu. : très urgent(e)
u. : urgent(e).
14MÉFIANCE CORDIALE
LES RELATIONS FRANCO-ESPAGNOLES
eDE LA FIN DU XIX SIÈCLE À LA PREMIÈRE GUERRE
MONDIALE
PLAN GÉNÉRAL DE L’OUVRAGE
- Volume 1 : Les relations métropolitaines franco-espagnoles
DEUX VIEILLES NATIONS EUROPÉENNES
avec index et table des matières du volume 1.
- Volume 2 : Les relations coloniales franco-espagnoles
QUESTIONS COLONIALES, QUESTIONS NATIONALES ?
VERS UNE ALLIANCE FRANCO-ESPAGNOLE ?
avec index et table des matières du volume 2.
- Volume 3 : Les relations économiques franco-espagnoles
DES RELATIONS ÉCONOMIQUES INTENSES
avec index du volume 3, sources et table des matières générale.
AVERTISSEMENT

Les sources - archives et bibliographie - sont indiquées dans les notes de bas de page.
Les abréviations ont été évitées le plus possible dans le texte, mais elles sont
abondamment utilisées en notes, pour d'évidentes raisons d'espace typographique.
L'usage des sigles sera limité dans le texte. La liste en est fournie au début de ce
travail. L'orthographe castillane sera respectée dans la mesure où aucune francisation
traditionnelle ne viendrait en affecter la transcription. Les termes étrangers seront
traduits immédiatement. Faute d’espace, les annexes de la thèse ont été supprimées. On
peut les trouver dans la version dactylographiée, disponible à la Bibliothèque Centrale
de la Sorbonne et à la Bibliothèque du Centre Pierre Mendès-France Tolbiac
(Université Paris-1 Panthéon Sorbonne). Ce travail d'histoire ressortit de l'Université
française. PRÉFACE
La soutenance de sa thèse d’État, source directe de la présente publication,
avait été pour son auteur, Jean-Marc Delaunay, comme pour son directeur, plutôt
conseiller, de recherche, un moment de réelle et profonde satisfaction car elle
consacrait l’aboutissement de plus d’une double décennie de travail assidu, ressenti
toujours comme inachevé et, dont, de ce fait, elle ne constituait pas le point final. Jean-
Marc Delaunay n’a pas cessé, depuis janvier 2000, de corriger ici, de compléter là, à la
lumière de nouvelles archives, tel ou tel point de son récit initial de 3200 pages, suivies
de quelque 400 pages d’appareil critique et documentaire. C’est une seconde et tout
aussi vive satisfaction d’en voir la prochaine publication par les éditions de
L’Harmattan et d’être honoré d’en rédiger la préface.
Chacun des membres du jury, cités dans l’avant-propos, avait exprimé son
étonnement devant l’immensité de l’étude présentée et dominée par un rare souci
d’exhaustivité, mais, à quelques réserves près, s’en était fait une raison. La période
explorée des relations franco-espagnoles, de 1898 à la veille de la Grande Guerre,
n’avait encore jamais retenu l’attention des candidats au doctorat unique, qui avaient
1privilégié les années 1930-1950 ; le champ d’investigation était donc, sinon
totalement vierge, du moins largement ouvert à une approche historique française et
propice à une enquête très diversifiée. Cette position pionnière fut renforcée par le
choix de la méthode d’analyse et de prospection.
Jean-Marc Delaunay a opté pour la saisie globale de la relation franco-
espagnole et il a appliqué, - c’était presque une première pour un doctorat -, les
principes de l’histoire totale, à laquelle s’était progressivement ouverte l’histoire des
relations internationales : du récit des rapports politiques entre les chancelleries, des
échanges commerciaux puis des investissements industriels et financiers, que traitaient
prioritairement, sinon spécifiquement, les thèses d’État des années 1960-1980 sur les
relations bilatérales de la France avec telle ou telle puissance avant 1914 (Allemagne,
Russie, Italie, États-Unis, Empire ottoman, Autriche-Hongrie, notamment), le champ
s’était ouvert à la diplomatie culturelle, à la construction identitaire et aux
représentations mutuelles qui se formaient au fil des relations et s’inscrivaient
assurément dans une plus longue durée que les conjonctures, paisibles ou critiques,
gérées par la diplomatie. Chacune de ces dimensions binationales pouvait faire l’objet
d’une thèse spécifique, - et les exemples ne manquent pas -, mais leur insertion, avec
leurs interférences, dans une perception globale de la relation concernée, restait
toujours à faire : c’est ce que Jean-Marc Delaunay s’est attaché ici à réaliser, en les
intégrant dans une seule et même analyse, permettant de percevoir leurs
interconnexions au cours de la période étudiée, ce qui, inévitable contrepartie,
allongeait considérablement la thèse, fût-elle du régime, aujourd’hui disparu, du
doctorat d’État. Peut-être, la passion de l’exhaustivité a-t-elle conduit à une
démultiplication des faits et des références, issus d’une foule de sources d’archives,
classiques aussi bien qu’inattendues, et que le lecteur découvrira dans les notes
infrapaginales et le répertoire final des sources et de la bibliographie, mais c’était dans
la logique du choix méthodologique.
eLes deux ou trois dernières années du XIX siècle marquent un tournant dans
la position internationale de la France et de l’Espagne et dans la qualité de leurs
relations politiques. Globalement, l’Espagne est traumatisée par son repliement forcé
sur la Méditerranée et l’Afrique atlantique, par la perte de sa présence internationale et

1 Yves Denéchère 1931-1936 (1998), Michel Catala 1939-1944 (1995), Anne Dulphy 1945-1955 (1997). par la prise de conscience de son isolement et de sa réduction au rang d’une Moyenne
Puissance. La France, qui s’était réaffirmée comme Grande Puissance, à la faveur
notamment de son expansion hors d’Europe, se trouve, pour cette raison, et malgré son
alliance avec la Russie, quasiment isolée dans la constellation des Grandes Puissances
européennes. Delcassé, qui arrive à la direction du ministère des Affaires étrangères en
1898, entend restaurer "l’affirmation internationale" de la France qu’il s’emploie à
placer au cœur d’un système stratégique d’alliances et d’ententes, pour contrer, du
1
moins équilibrer celui de l’Allemagne . L’Espagne a sa place dans ce projet.
Par son histoire et sa situation géographique, elle est un partenaire obligé de la
France dans sa politique d’expansion au Maroc. L’enjeu est sans commune mesure
avec les questions pyrénéennes de voisinage et, jusque 1912, il demeure une constante
de la diplomatie française. Jean-Marc Delaunay lui a consacré plusieurs chapitres et a
réapprécié, vues de Madrid, les fluctuations des relations avec la France dans le
règlement de la "question" marocaine. On y aperçoit bien la dissymétrie des rapports
de puissance entre les deux États et la permanente volonté de distanciation qui, pour
l’Espagne, maintient la relation au seuil de l’entente, souvent cordiale mais toujours
empreinte de méfiance, - par ailleurs souvent justifiée -, envers la France et compose le
cadre du choix de la non belligérance en 1914. Point de climat propice, donc, à un réel
engagement d’alliance avec elle, pas plus, du reste, qu’avec le partenaire allemand,
auquel le roi Alphonse XIII rend visite comme il le fait avec son partenaire français
mais, fait notable, les présidents français (ici Loubet et Poincaré) effectuent des visites
d’État en Espagne et ces voyages présidentiels de prestige qui sortent du cadre
traditionnel des grandes puissances alliées ou amies, soulignent le nouveau cours de la
diplomatie française.
Dans la problématique de l’entraînement politique consécutif à l’ampleur des
investissements, notamment à la veille de la Grande Guerre, le réexamen détaillé des
participations bancaires, minières et industrielles des Français en Espagne, sans
commune mesure avec celle des Espagnols en France, en dépit d’Hispano Suiza,
montre la diversité des secteurs économiques concernés mais aussi la place, jusqu’ici
méconnue, des petites et moyennes entreprises. Est-ce une raison de faiblesse de la
pression économique sur le gouvernement espagnol, exerçable en temps de crise, à la
différence de son effet sous d’autres cieux ? Mais, joue aussi, principalement, la
spécificité de la Moyenne Puissance : son potentiel national et international ne lui
permet pas d’affirmer sa pleine indépendance par une stratégie de rupture mais il suffit
néanmoins à la prémunir contre toute subordination imposée.
La dimension culturelle des rapports franco-espagnols est accessible à deux
niveaux : le premier comprend aussi bien l’expansion transfrontalière de certaines
traditions sociétales, comme la corrida ou la pelote basque, que la diffusion chez les
écrivains d’un mode de pensée et d’expression, emprunté ou adapté de celui du
partenaire, jugé novateur, et diffusé à l’initiative personnelle des "passeurs". Ces
échanges, par effet de mode ou de prestige, peuvent accompagner les flux migratoires
mais, dans le domaine littéraire et esthétique, le nombre importe moins que le talent de
l’artiste à se distinguer, sinon à faire école, et la diplomatie culturelle n’est pour rien
dans la percée de Picasso, de Juan Gris ou de Manuel de Falla et les séjours des
peintres à Paris ou dans les provinces françaises tiennent à l’attrait de la liberté
créatrice qui y prévalait et, pour Paris, à l’existence d’un marché d’art. En revanche,
elle est essentielle au second niveau : la promotion du patrimoine et de la création
culturelle (plutôt académique..) française en Espagne par les instituts et les écoles.
L’impact vraisemblable s’estime à la quantité et à la qualité des manifestations,
organisées ou patronnées par l’ambassade de France, ce qui exige un recensement
exhaustif qui relève de la nouvelle histoire diplomatique, dont le livre de Jean-Marc
Delaunay est une parfaite illustration.

1 Histoire de la diplomatie française, Paris, 2005, p. 685-708.
18Ce n’est plus celle qui s’écrivait en suivant chronologiquement les seules
correspondances diplomatiques mais celle qui s’attache à la logistique humaine,
immobilière et matérielle de l’action extérieure, en lui restituant ses supports, ses
vecteurs et ses acteurs, longtemps tenus pour subalternes, vulgaires et négligeables
pour le récit d’une relation discursive, présumée autosuffisante, ce qui était, par
ailleurs, inconcevable pour la présentation de l’histoire militaire ou scolaire. Aussi
voit-on concrètement le réseau français de représentation en Espagne et celui des
institutions culturelles, avec leurs dotations immobilières, leurs ressources, leurs
personnels et, bien sûr, leurs initiatives. Corrélée à la politique générale, cette vision de
la relation franco-espagnole n’est pas le moins original, ni le moins important apport
de ce livre. On ne le lira pas d’une seule traite, c’est certain, car c’est un monument,
long à visiter, mais son existence le rendra indispensable pour longtemps à toute
nouvelle recherche sur les rapports franco-espagnols.
Jean-Claude ALLAIN
Professeur émérite d’Histoire contemporaine
Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle
Le Professeur Jean-Claude Allain est décédé dans la nuit du 19 au 20 décembre 2008.
19AVANT-PROPOS
Cet ouvrage résulte de la publication d’une thèse d'État soutenue le samedi 29
janvier 2000 à l'Amphithéâtre Richelieu, en Sorbonne, dans le cadre de l'Université
Paris-1 Panthéon Sorbonne. Préparé sous la direction du Professeur Jean-Baptiste
Duroselle (†), achevé sous celle du Professeur Jean-Claude Allain, ce travail
représentait neuf volumes (à recto simple et à double interligne), soit 3 620 pages.
Outre le Professeur Allain, directeur final de cette thèse, le jury était composé
des Professeurs Robert Frank (Université Paris-1 Panthéon Sorbonne), président de
jury, Albert Broder (Université Paris-XII Créteil), Carlos Serrano (Université Paris-IV
Sorbonne), Jacques Thobie (Université Paris-VIII Vincennes à Saint-Denis) et Angel
Viñas (Université Complutense de Madrid & Commission Européenne). Que soient
remerciés chaleureusement ces collègues qui ont bien voulu distraire de longs
moments de leur temps précieux pour évaluer ce lourd travail. Du pollen de leurs
travaux, à des degrés divers, j'ai fait mon miel. Qu'ils aient bien voulu accepter d'être
membres du jury se passe de commentaires. Le Professeur Allain - décédé le 20
décembre 2008 - a bien voulu accepter d'écrire la préface de cette étude qui doit
beaucoup à ses écrits et à ses conseils.
La genèse de cette thèse de doctorat d'État est toute simple. L'intérêt déjà
ancien porté à l'étude des relations internationales contemporaines - en concurrence
initiale avec l’histoire et l’archéologie grecque ancienne - avait été conforté par la
présentation, en 1972, d'un mémoire de maîtrise relatif à la politique extérieure du
gouvernement de Pierre Mendès-France (1954-1955). Le directeur de ce modeste
travail - Jean-Baptiste Duroselle, professeur d'Histoire contemporaine à l'Université de
Paris-1 Panthéon-Sorbonne - avait eu l'amabilité d'accepter de diriger une recherche
plus ambitieuse ... mais, plus tard, disait-il, après les concours d'enseignement auxquels
se destinaient la plupart des étudiants de notre génération. L'agrégation en poche, je
revins le voir en 1978. Le temps du choix était venu.
Si les rapports de la France avec de nombreuses nations avaient été l'objet de
multiples études, des lacunes - parfois étonnantes - demeuraient. Les relations franco-
eespagnoles au XX siècle en constituaient un bel exemple. Elles formaient un véritable
angle mort de la recherche en relations internationales contemporaines. Largement
délaissées depuis une dizaine de lustres - était-ce une coïncidence ? - elles n'avaient
donné lieu qu'à quelques mémoires universitaires, forcément très partiels, dirigés
principalement par les professeurs Renouvin et Duroselle. Un grand silence
historiographique - à l'exception existentielle mais brève, de la guerre civile espagnole
- s'était abattu sur les confins pyrénéens, succédant ainsi à la grande frayeur des temps
modernes. La perspective d'un séjour en Espagne - comme membre de la Casa de
Velázquez, petite sœur madrilène des Écoles françaises d'Athènes, de Rome ou du
Caire - ne pouvait qu'être garante d'un travail de longue haleine. Les relations franco-
allemandes - que je souhaitais originellement aborder - furent abandonnées.
e Après avoir tâtonné sur le premier tiers du XX siècle, je me suis limité au
temps précédant la première guerre mondiale, grosso modo de 1899 à 1914, soit
l'après-Santiago de Cuba et l'après-Fachoda. J'avais voulu chevaucher à l'origine le
fracas des conjonctures. Il faut bien dire que les archives diplomatiques des années
vingt et trente s'ouvraient alors, heureuse situation dont mes devanciers n'avaient pu
jouir. J'ai beaucoup travaillé sur la période 1914-1924, mais il me fallut reconnaître
qu'elle ne modifiait pas radicalement les choix antérieurs à août 1914, ne faisant
qu'appliquer ce qui avait été décidé et accepté avant le conflit. Cela fait l'originalité des
rapports franco-espagnols, nous y reviendrons. Il devenait possible de tailler sans merci dans les temps de continuité et de rupture, tout en les discernant, en les
respectant et en les bousculant. Ils fournissent la trame de cette thèse.
De la question africaine, formellement résolue en 1900, au règlement différé
de la question épineuse de Tanger, en 1913-1914, la France et l'Espagne ont établi un
nouveau cours actif de leurs relations, qui ont largement marqué ce siècle, peut-être
davantage que ne le laisserait supposer le temps brouillé - plus récent, voire plus
"excitant" - des années 1930-1940. Ce travail est la résultante - bien imparfaite - de
nombreuses lectures et réflexions sur les relations bilatérales non seulement
diplomatiques, militaires et frontalières mais aussi coloniales, migratoires, culturelles,
littéraires, intellectuelles autant qu’artistiques ou sportives - une sociabilité nouvelle –
mais aussi idéologiques et économiques.
Devenu maître de conférences en 1989 à l'Université de Paris-1, Panthéon
Sorbonne - où j'avais fait toutes mes études - j'achevais alors ma petite "guerre de vingt
ans" en 1999. Monsieur Duroselle n'était plus là ! J'avais pu lui apporter, quelques
semaines avant sa disparition (1994), la version imprimée de ma thèse de troisième
cycle sur l’histoire de la Casa de Velázquez. Tout lecteur comprendra ma tristesse, une
tristesse déjà éprouvée lors de la disparition de mon père, quatre ans plus tôt, et encore
ressentie lors du décès brutal de Daniel-Jean Jay, secrétaire général de l’Association
des Professeurs d’Histoire et de Géographie, quatre ans plus tard. Quinze mois après la
soutenance de cette thèse, mon vieil ami Carlos Serrano, membre du jury, s’en allait
(2001). Fin avril 2006, ma mère, à l’âge respectable de 96 ans, nous avait laissés seuls.
Début juin 2008, Claude Kordon, directeur de recherches au CNRS, ami des voyages
d’antan, en Afghanistan, nous a quittés. À ces six disparus, entre filiation et amitié, je
dédie cette thèse.
Le temps des remerciements a sonné. Au Quai d'Orsay, avec l'aide de leurs
collaborateurs de la salle de lecture, il me faudrait citer le nom des conservateurs :
Mmes de Nomazy, Guyot, Oudin, de Mlles Pouillon, Constant et Richefort, de MM.
Fournié et de Framond. À Nantes, l'accueil de M. Even et de son successeur, M.
Bernès, fut toujours aimable. Aux Archives nationales, Mmes de Tourtier-Bonazzi,
Nougaret, Maison, Ducrocq, Bazin, et Mlle Noulet, MM. Bouisse, Joly, Guillot, David,
m'ont bien aidé. Les responsables d’archives économiques ont été très attentifs à mes
demandes, à commencer par Roger Nougaret, au Crédit Lyonnais (groupe Crédit
Agricole), à Pierre de Longuemar et Anne-Thérèse Nguyen Michel aux archives
Paribas, Catherine Dardignac à la Société Générale. Outre les membres du jury,
d'autres universitaires français, par leurs conseils ou leur générosité, m'ont fortement
aidé. Je citerai Rolande Trempé, Émile Témime, Jean-Jacques Jordi, Pierre Guillen,
Gérard Chastagnaret, Jean-François Botrel, Paul Aubert, Michel Papy, Daniel Rivet,
Daniel Nordman, Julian Montemayor, Christian Guilléré, Pierre Rouillard, Jean
Passini, sans oublier le regretté Germain Ayache, à Rabat.
En Espagne l'aide des archivistes et bibliothécaires ne fut pas mesuré. Bien
des collègues - devenus des amis - nous ont copieusement aidé. Nous songeons à
Manuel Tuñón de Lara, Carlos Seco Serrano, Manuel Espadas Burgos, Victor Morales
Lezcano, Angel Viñas, Ricardo Miralles, Antonio Escudero … Didier Ozanam,
directeur de la Casa de Velázquez, ainsi que ses collaborateurs, m'ont apporté leur
précieux concours dans une terre d'Espagne que je connaissais peu. Le Service
allemand d'échanges académiques (DAAD) m'a fourni avec efficacité un large appui
pécuniaire pour une tournée d'archives et de bibliothèques, en 1991, dans le Vaterland
réunifié. Le CNRS de Toulouse, à travers le GRECO puis GDR 30, dirigés
successivement par Bartolomé Bennassar, Gérard Chastagnaret et Jean-Pierre Amalric,
m'a soutenu sans faiblesse jusqu'à la disparition de cette unité. Avant le temps des
restrictions, le CNRS central, à travers sa DRCI, a fait de même avec une certaine
constance, grâce aux bienveillantes invitations de Manuel Espadas Burgos, directeur
de l'Institut d'Histoire du CSIC, son homologue espagnol. Sans l'aide scientifique,
administrative ou financière de tous ceux que je viens de citer, ce travail n'aurait pu
22être mené à bien. Les sources de financement se tarissant cependant de plus en plus, il
était temps d'en finir, sous peine de banqueroute. C'est en effet un truisme d'affirmer
qu'une thèse de doctorat d'État en histoire des relations internationales est d'un coût
ruineux, surtout quand on désire croiser de multiples sources. D’autant plus que l’on
ne les épuise jamais : ainsi les archives espagnoles du Maroc et des Affaires
étrangères, à Alcalá de Henares, ou celles de la Marine, au Marqués del Viseu (Ciudad
Real), ou encore celles de l’Intérieur ou de la Justice à Madrid, nous ont en grande
partie échappé à cause des rigueurs héritées du franquisme. Aujourd’hui, elles sont
davantage accessibles et c’est tant mieux pour les jeunes chercheurs.
Je voudrais évoquer aussi ceux qui m’ont aidé à rédiger la version
dactylographiée de cette thèse. Yves Bouvart, géographe de grand talent, de nos jours
perdu dans ses terres charentaises, s'était chargé d'une large part de la cartographie
avec mon aide très active. De même, mon beau-frère, Bernard Lambert, a bien voulu
traduire en courbes, histogrammes et autres "camemberts" les tableaux statistiques qui
parsèment ce travail bien long. Enfin, notre amie Madeleine Hartmann a pu relire les
chapitres achevés afin d'y déceler les miasmes d'une inattention et d'une incompétence
sans cesse renouvelées par le poids lancinant des années. Que tous les trois soient
l'objet de ma reconnaissance n'étonnera personne. J'y associerai des remerciements à
ma mère qui a m'avait dévoilé le sens de divers documents diplomatiques allemands
originaux rédigés en gothique manuscrit qu’elle connaissait. J'associe à cet hommage
ma femme Geneviève Jacquinot, professeur de Sciences de l'Éducation puis de la
Communication à l'Université Paris-VIII-Vincennes à Saint-Denis. Avec sa
collaboratrice et amie Gisèle Boulzaguet, elle a su m'initier à un art tout neuf pour moi
alors - au début des années 1990 - celui du traitement de texte ... Je n'ai rien à leur dire
qui ne sorte de mon cœur.
La version publiée doit beaucoup au soutien éditorial de mon ami et collègue
Denis Rolland, professeur d’Histoire contemporaine à l’université Robert Schuman-
Strasbourg-III, directeur de collection chez L’Harmattan, et à l’appui financier de
l’École Doctorale EEC (Espace Européen Contemporain, responsable Gerald Stieg), de
l’Équipe d’accueil ICEE (Intégration et Coopération dans l’Espace Européen),
auxquelles j’appartiens, et au Conseil scientifique de l’Université Paris-III-Sorbonne
Nouvelle dont les vice-présidents successifs, Gilles Declercq et Pierre Civil, m’ont
toujours assuré de leur bienveillance. Le Centre national du livre a bien voulu
également soutenir la parution de l’une des dernières thèses d’État en histoire de
l’Université française. Ma reconnaissance est acquise à tous les responsables de ces
instances. Grâce au soutien de Christian Guilléré, professeur d’Histoire du Moyen-
Âge, et à la diligence efficace de Fabrice Delrieux, maître de conférences d’Histoire
ancienne, la cartographie a été remaniée par le laboratoire Langues, Littératures,
Sociétés (LLS) de l’Université de Savoie (UDS) à Chambéry, pour les besoins d’une
numérisation inévitable.
Qu’il me soit permis finalement d'indiquer que cette thèse a été fabriquée par
son auteur, qui en assume toute la responsabilité, technique autant qu'intellectuelle.
Une mise à jour archivistique et bibliographique a été opérée entre 2000 et 2009, mais
il fallait bien s’arrêter un jour. Achever ce lourd travail est en soi une satisfaction, qui
ne peut néanmoins nous leurrer sur l'inévitable et pesante imperfection de l'être.
Jean-Marc DELAUNAY
Professeur d’Histoire contemporaine
Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle
Paris, janvier 2010
23INTRODUCTION
Les anciens empires, dont on parle aujourd'hui d'abondance, ont existé par
l'identification oppositionnelle d'un noyau originel, puis par leur capacité d'intégration
d'une périphérie sans cesse repoussée et, enfin, par une transcendance en principe
"civilisatrice". Leur durée, très variable, a essentiellement dépendu de cet ultime
facteur, c'est-à-dire de la force du modèle imposé à demeurer la référence permanente
des populations soumises. C'est bien pourquoi ils ont été le plus souvent éphémères ou
1agités de violents soubresauts . À l'inverse, l'État nation, au territoire plus limité, plus
homogène - ethniquement et géographiquement - semble avoir fonctionné – et
fonctionner encore - de façon plus durable. Il a été parfois ce noyau originel qui a
fondé des empires à l'échelle du monde, à son service exclusif bien naturellement.
Devenus ou non des puissances planétaires, ces États n'ont eu de cesse d'affirmer leurs
2prétentions face à leurs concurrents . Les empires meurent, les États demeurent.
Il suffit ainsi de tenter de comprendre pourquoi le royaume de France, si
souvent battu dans les chocs les plus spectaculaires, a fini par se débarrasser -
e
difficilement, mais sûrement - de la présence anglaise au XV siècle, s'ouvrant ainsi à
la totalité des espaces pyrénéens. Dans le cas ibérique, la conquête de l'émirat de
Grenade, en 1492, ne fut que la conséquence de l'alliance définitive des forces
aragonaises et castillanes, à travers le mariage de Ferdinand et d'Isabelle. Là encore, la
nouvelle dynastie fixait solidement les marches septentrionales de ses possessions
jusqu'alors gérées en ordre dispersé. Les relations franco-espagnoles sont
véritablement nées dans la seconde moitié de ce siècle, comme en témoigne la dispute
du Roussillon, dans les années 1460-1490. En encerclant la France, à la suite d'une
habile politique matrimoniale, le royaume d'Espagne prit rapidement l'avantage.
Pourtant, la fragile dispersion de ses territoires européens fut aggravée par une active
expansion transocéanique, consécutive aux découvertes de Colomb, et par une
inévitable guerre défensive contre les musulmans de Méditerranée. Tenir ainsi trois
fronts pour un jeune État à peine unifié était une gageure Seul, le jeu des alliances lui
permit de mettre provisoirement en échec ses adversaires. Peu sensibles aux destinées
de l'outre-mer, les successeurs impétueux du prudent Louis XI défoulèrent en vain
leurs ambitions sur l'Italie. La partition de la Navarre fut un signal d'alarme.
L'hégémonie espagnole s'imposait. Il fallut un siècle et demi d'efforts continentaux et
maritimes à la France, appuyée indirectement - et parfois plus ou moins
involontairement - par l'Angleterre, pour renverser cette situation. La démarcation
définitive de la frontière pyrénéenne, en 1659-1660, ne fut qu'une étape dans le
processus d'expulsion de la puissance espagnole de l'espace européen non ibérique.
Évoquer, en effet, les relations entre la France et l'Espagne à l'époque moderne, c'est
clairement rappeler le cheminement de deux grandes puissances qui ont marqué la vie
du monde de leurs tentatives conflictuelles d'hégémonie. De cela, mieux que
3
quiconque, l'Angleterre, retranchée dans son île, allait largement profiter .

1 Jean-Baptiste Duroselle, Tout empire périra. Une vision théorique des relations internationales, Paris,
1981, 357 p. Une seconde éd. est parue en 1992, avec quelques suppléments. Une approche plus empirique
chez Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, Londres, 1988, 898 p.
2 ère e Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations,1 éd., Paris, 1962 (6 éd., 1968), 794 p. Pierre
èreRenouvin, J.-B. Duroselle, Introduction à l'histoire des relations internationales, 1 éd., Paris, 1964, et 3e
éd. 1970, 521 p.
3 Outre P. Kennedy, ouvr. cité, p. 39-180, Gaston Zeller, Les temps modernes, tomes 2 et 3 de Histoire des
relations internationales, (dir. P. Renouvin), Paris, 1953 et 1955, 326 et 280 p., Jacques Droz, Histoire
ediplomatique de 1648 à 1919, 3 éd., Paris, 1972, 614 p., Lucien Bély, Les relations internationales en
e eEurope XVII -XVIII siècles, Paris, 1992, 731 p. Cependant, l'Espagne ne put enrayer la décadence continentale qui l'affectait
e
depuis le milieu du XVII siècle. Bien avant les funestes années 1898-1899, qui lui
enlevèrent l'échelle du monde, elle était devenue une nation secondaire en Europe. Le
constat était cinglant : sa puissance maritime avait disparu à la mesure de la décadence
de sa puissance terrestre, comme l'avait durement démontré son incapacité à réprimer
les mouvements d'indépendance des colonies de la "terre ferme" américaine, dans le
e premier quart du XIX siècle. Guerres révolutionnaires et napoléoniennes y avaient
1
fortement contribué, il est vrai . Le souvenir tenace de cette contribution décisive de la
France à l'affaiblissement de l'Espagne ne nous sera pas indifférent.
Par contre, en France, la perte de la quasi-totalité de l'empire colonial - entre
1763 et 1815 - provoqua un traumatisme largement tempéré par une forte capacité
interne de réaction. Comme l'Espagne, la France de la Restauration avait conservé - ou
plutôt récupéré - des points d'appui à travers le globe. Mais la grande divergence entre
e
les deux États se manifesta avec force au XIX siècle. La France vaincue de 1815 et de
1871 ne devint jamais une nation marginale. Ses principaux adversaires - l'Angleterre
et les pays germaniques - l'avaient compris. N'avaient-ils pas rapidement craint ses
capacités de redressement et, partant, de revanche ? L'histoire des relations
internationales rassemble ainsi histoire intérieure et histoire extérieure, mais aussi
évolution des structures matérielles autant que mentales.
e
Au crépuscule du XIX siècle, les deux "vieilles nations" avaient donc environ
quatre siècles de traditions communes de voisinage métropolitain et colonial. Cousus
de malentendus, tissés de guerres, de trêves et d'alliances, leurs rapports s'étaient
assagis, voire assoupis. Depuis 1823, la paix régnait entre elles. Les dernières troupes
françaises s’en étaient allées en 1828. Une tentative de réanimer ces relations avait été
faite dans les années 1860, à travers des actions communes au Mexique ou en Annam,
2
mais la concurrence était alors moins vive . Seule, l'Angleterre méritait alors la
considération de toutes les autres nations. Les États germaniques dans l'Ancien Monde,
les États-Unis dans le Nouveau Monde se déchiraient, tandis qu'Italie et Japon
émergeaient à peine dans la douleur de leurs luttes civiles. La crise de 1868-1871 vit
3apparaître deux perdants dans le "concert des nations" : la France et l'Espagne . La
discorde intérieure avait inoculé son venin, privant désormais l’Espagne de toute force
4de récupération, voire de conservation . D'autres empires - l'Autriche-Hongrie et la
Russie - avaient également souffert, mais leurs capacités de redressement semblaient
encore solides. Il n'en était pas de même pour les empires ottoman et chinois, en voie
de pétrification, voire de putréfaction. À l'issue de ces années de désordre, la
monarchie ibérique - convalescente - et la nouvelle république française - incertaine -
avaient perdu toute initiative dans le reclassement des forces en présence, au coeur du
grand foyer de puissance mondiale que n'avait cessé d'être l'Europe depuis quatre
siècles. Leurs relations directes devinrent clairement médiocres au cours des années
5
1870-1890. Les contentieux s'accumulaient .

1 Guillermo Céspedes del Castillo, America hispánica (1492-1898), tome VI de Historia de España (dir.
Manuel Tuñón de Lara), Barcelone, 1981, 650 p.
2 Émile Témime, Les rapports franco-espagnols de 1848 à 1868, thèse doctorat d'État, U. de Provence,
1974, 5 vol., 1 300 p. et annexes.
3
Sur la question de l'équilibre en Europe, les communications de Javier Rubio,"La vacance du trône
d'Espagne (1868-1870) et l'équilibre européen", de Jean-Claude Allain, "Les conséquences de la défaite sur
les relations intereuropéennes" et de Michael Stürmer, "Les conséquences de la guerre pour l'Allemagne et
le système des puissances européennes", dans La guerre de 1870/71 et ses conséquences, colloque franco-
allemand, Paris, 1984-1985 (dir. Philippe Levillain et Rainer Riemenschneider), Bonn, 1990, p. 33-85 et
323-351. De Javier Rubio également, España y la guerra de 1870, 3 tomes, Madrid, 1989, 1 113 p.
4 Victor Morales Lezcano,"L'Espagne, de l'isolationnisme à l'intégration internationale", RI, n°50, 1987, p.
147-152.
5 Outre les vieux ouvr. - bien documentés - d'Albert Mousset, La política exterior de España, 1873-1918,
Madrid, 1918, p. 21-96, et L'Espagne dans la politique mondiale, Paris, 1923, p. 23-77, Julio Salom Costa,
èreEspaña en la Europa de Bismarck. La política exterior de Cánovas, Madrid, 1967, 434 p. Les DDF, 1
26La célébration du quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique - la
première du genre, en 1892 - fut d'ailleurs une cérémonie funèbre : le vieil empire
espagnol agonisait. Les Espagnols durent non seulement s'incliner devant la nouvelle
puissance nord-américaine, en 1898 - l'année du désastre, dans la mentalité collective
nationale ibérique - mais également se compromettre à ne pas fortifier leur propre
territoire métropolitain aux alentours de Gibraltar. Ils se virent aussi contraints, peu
après, de vendre au Reich allemand leurs dernières possessions de l'Océan Pacifique.
L'ombre d'un glorieux passé flottait désormais sur un royaume ibérique expulsé des
ultimes espaces américains et océaniens, où il s'était accroché avec peine. Au festin des
nouveaux empires, il ne lui restait plus guère que des miettes. Cette triple humiliation
devait être décisive, dans le processus de rapprochement franco-espagnol. En effet,
durant cette grave crise de "fin de siècle", la république voisine avait, au contraire, fait
montre d'une bienveillante modération. Outre les manifestations publiques de soutien à
l'effort de guerre ibérique, la diplomatie française avait pu offrir ses bons offices à une
nation en plein désarroi. Le traité de paix hispano-américain fut signé à Paris, le 10
1décembre 1898 . De même, la crise coloniale entre Paris et Londres, ainsi que
l'impossible appui à l'expansion brutale de l'Allemagne, ne pouvaient qu'inciter les
Espagnols à se tourner vers la France.
Cette dernière, devenue fermement républicaine, semblait regagner aux yeux
du monde son statut de nation impériale. Encouragée, à l'origine, par une Allemagne
satisfaite, voire repue, elle s'efforça, par une ambitieuse politique coloniale, d'oublier -
notamment face au Royaume-Uni, gardien des mers - l'humiliation que lui avait value
la perte de l'Alsace et d'une large partie de la Lorraine. C'est bien pourquoi l'évacuation
du poste de Fachoda, face aux troupes britanniques, en 1898, réveilla dans
l'inconscient national la hantise d'un nouveau déclassement, naturellement
2
insupportable . Pour beaucoup, la cause espagnole parut être celle de la France. Dans
une adresse pathétique, au titre évocateur - "Remember ... Souvenez-vous..."- la revue
française des assurances L'Argus clamait en juillet 1898 que "Les Espagnols, assurés
aux compagnies américaines, versent aujourd'hui des larmes de sang quand ils
songent que c'est avec l'argent de leurs primes que l'Amérique forge les obus qui
massacrent leurs enfants ... Assurés français, méditez cette leçon ! Demain, ce seront
nos propres colonies et nos enfants que l'Amérique visera ! Oignez vilain, il vous
3poindra!" . En octobre, Paul Cambon s'alarmait car, en Angleterre, "la situation offre
beaucoup d'analogies avec celle des États-Unis avant la déclaration de guerre à
l'Espagne ; cet exemple même exerce un entraînement dangereux sur les imaginations
populaires ... À mon avis, l'évacuation de Fachoda devra être décidée par nous le plus
tôt possible et spontanément". Certains observateurs ne s'y trompaient pas. Comme le
Portugal, lorsqu'il avait tenté de joindre ses possessions angolaises aux terres

série,1871-1900, nous révèlent de nombreux éléments de ce contentieux, à la fois idéologique,
diplomatique, stratégique, colonial et commercial.
1
Au sujet de l'entremise fr., LJ n°201, Négociations de paix entre l'Espagne et les États-Unis 1898, MAE-
Paris, 1898, et DDF I, tome XIV, section II, La question de Cuba et la guerre hispano-américaine (janvier-
novembre 1898) : originaux dans NS Espagne 16 à 35. Également, AMAE-Paris, PA n°211, Papiers
Delcassé, vol. 14, Médiation dans la guerre hispano-américaine, 1898, et vol. 26, correspondance avec sa
femme. De même, PA n°43, Papiers J. Cambon, vol. 33 à 36, Ambassade à Washington, 1897-1902, et
médiation 1898. Également, Geneviève Tabouis, Jules Cambon par l'un des siens, Paris, 1938, p. 86-102.
Vision esp. par le Marquis de Villa-Urrutia, Palique diplómatico. Recuerdos de un embajador, tome I,
Madrid, 1923, p. 109-118. Aucune allusion chez José Antonio Montero Jiménez, El despliegue de la
potencia americana : las relaciones entre España y los Estados Unidos (1898-1930), thèse U. Complutense
(dir. A. Niño Rodríguez), Madrid, 2006, 832 p.
2 Pierre Guillen, L'expansion 1881-1898, Paris, 1985, cite la bibliographie relative à la crise de Fachoda,
notamment Marc Michel, La mission Marchand 1895-1899, Paris 1972, 290 p.
3 L'Argus. Journal des Assurances, Paris, 15. 7. 1898.
27mozambicaines, en 1890, la France et l'Espagne étaient les victimes de l'impérialisme
1
des dirigeants anglo-saxons et germaniques .
La fin des années 1890 fut ainsi marquée par de nombreuses actions et
2
tentatives de redistribution coloniale, selon José María Jover Zamora . L'Italie,
humiliée en Abyssinie (défaite d'Adoua, 1896) et le Portugal, objet inconscient de
tractations anglo-allemandes sur l'avenir de ses colonies africaines (convention du 30
août 1898), "complétaient" ainsi le groupe des "nations latines" bousculées. La latinité
3semblait courber l'échine . Pierre Renouvin évoque "l'essor des impérialismes", au
sujet de la période 1893-1901. A. J. P. Taylor parle de l'ère de la "politique mondiale"
(1897-1902), William L. Langer de "diplomatie de l'impérialisme" (1890-1902),
Andrew Porter "d'impérialisme européen", René Girault de "partage du monde et des
affaires" (1897-1904), Pierre Milza de "heurt des impérialismes européens et de
montée des jeunes puissances" (1890-1907), et Jacques Thobie "d'impérialisme
4français...impérialisme parmi d'autres" (1880-1914) . Pour notre compte, notamment
autour de l’Afrique et de la Chine, nous évoquerons volontiers un"impérialisme de
meute".
Pourtant, les pays "latins" ne furent pas seuls à subir des camouflets.
L'impériale Grande-Bretagne, malgré le succès de ses intimidations, à Fachoda et à
Gibraltar, abandonnait la mer des Caraïbes aux États-Unis, et se trouvait confrontée,
dans son "splendide isolement", au soulèvement des Boers, en Afrique du Sud. De
même, le Japon, sous la pression des puissances - notamment de la Russie - avait dû
5
renoncer à certaines conquêtes sur le dos de la Chine vaincue . Seuls, le grand État
nord-américain - durablement - et les empires russe et allemand - provisoirement, très
provisoirement même - avaient réellement tiré bénéfice des rapports de force alors
engagés. Pour l'historiographie anglo-américaine, seules trois très grandes puissances
pouvaient être prises en considération dès avant 1914, l'Angleterre, l'Allemagne et les
États-Unis. La France et la Russie souffraient de grosses faiblesses, l'Italie, l'Espagne
6
et le Portugal étaient carrément considérés comme des pays secondaires .
Dans ces conditions, France et Espagne ne devaient-elles pas réagir en
affirmant leur entente, par le règlement de leurs différends africains et par une
collaboration plus active en Europe ? Était-ce tout d'abord souhaitable ? Que pouvait
espérer la France d'un rapprochement avec une nation présumée moribonde, telle que
l'avait laissé entendre le Premier ministre, Lord Salisbury, dans un discours prononcé
le 4 mai 1898 à Londres, quand il évoquait - sans en préciser l'identité - les dying
7
Nations face aux living Nations? Dans le nouveau système des alliances mis en place

1
Pierre Milza, Les relations internationales de 1871 à 1914, Paris, 1968, p. 139-140. De même, Frantz
Despagnet, professeur de droit international à Bordeaux, "Le traité de paix entre l'Espagne et les États-
Unis", Bulletin Hispanique, n° 1-2, 1899, p. 24-32.
2
José María Jover Zamora, "1898. Teoría y práctica de la redistribución colonial", conférence (janvier
1978), n°127, Fundación Universitaria Española, Madrid, 1979, 63 p.
3
Joseph Manin, À propos du conflit hispano-américain. Les peuples latins (étude ethnographique,
historique et géographique), Paris, 1898. Edmond Demolins, À quoi tient la supériorité des Anglo-
Saxons ?, Paris, 1897.
4
P. Renouvin, Histoire des relations internationales, ouvr. cité, tome VI, p. 185-203. A.J.P. Taylor, The
Struggle for Mastery in Europe 1848-1918, Oxford, 1954, p. 372-402. William. L. Langer, The Diplomacy
eof Imperialism, 1890-1902, 2 éd., New-York, 1951, en titre. A. Porter, European Imperialism 1860-1914,
Londres, 1992 p. 60 ; René Girault, Diplomatie européenne et impérialismes 1871-1914, Paris, 1979, p.
132-194. P. Milza, Les relations internationales de 1871 à 1914, ouvr. cité, p. 119-178. Jacques Thobie, La
France impériale 1880-1914, Paris, 1982, p. 11.
5 J.M. Jover Zamora, conférence citée, p. 3-11, reprend un essai de Jesús Pabón,"El 98, acontecimiento
internacional" (1952, rééd. 1963), relatif aux divers "98" infligés, dans les années 1895-1899, à l'Italie, au
Japon, à la GB, à la F et à l'E.
6 A. Porter, ouvr. cité, p. 60.
7 J.M. Jover Zamora, conférence citée, p. 15-18. La réf. est chez W. M. Morton Fullerton, Problems of
Power. A Study of International Politics, from Sadowa to Kirk-Selassié, Londres, 1913, p. 55.
28par la volonté bismarckienne - dont la France voulait précisément s'échapper - était-ce
de bonne politique de capter la bienveillance d'une puissance devenue faible ? En
abandonnant la prudente politique de son chancelier, obligé à se démettre, dès 1890, le
jeune empereur Guillaume II allait forcer la République française à chercher de
nouveaux amis. Jugée hostile et agressive, la pénétration de l'Allemagne, voire de
l'Autriche-Hongrie, en Méditerranée, vers l'Orient, n'impliquait-elle pas la nécessité
d'une entente avec les principaux pays riverains ? Si l'alliance avec la Russie, depuis
1893-1894, était clairement destinée à faire pièce à la Triple Alliance conclue en 1882
entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie, de quelle utilité pouvait être une
entente France-Espagne ?
C'était oublier que la cause diplomatique de la guerre franco-allemande avait
été la question de la succession au trône de Madrid. La France avait-elle le droit de
négliger un pays voisin, ouvert à toutes les influences extérieures ? "L'auberge
espagnole" dans toute sa splendeur ! La perspective d'une intégration du royaume
ibérique à un réseau hostile de puissances ne pouvait-il compromettre la tranquillité de
la République, sur la frontière pyrénéenne et dans ses relations maritimes avec les
colonies d'Afrique ? En France, on ignorait alors tout de l'adhésion - déjà périmée - de
l'Espagne au statu quo méditerranéen conclu par l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne et
l'Autriche-Hongrie, en 1887. La question marocaine, objet de rivalités croissantes entre
les puissances, ne deviendrait-elle pas plus épineuse, sans une réelle collaboration avec
l'unique pays alors implanté - souverainement et anciennement - sur les côtes d’un
empire chérifien convoité à travers les confins algériens et sahariens ? Enfin, n'était-il
pas impératif de mettre un terme à une véritable guerre douanière engagée en 1892,
situation commerciale dont les funestes effets s'étaient également manifestés dans les
relations franco-italiennes ? En réalité, la France, autant que l'Espagne, avait un besoin
urgent de partenaires ... L'isolement - relatif ou total - pesait lourdement sur les
destinées nationales. Les populations, dans leurs diversités, suivraient-elles cependant
leurs dirigeants dans la voie d'un rapprochement, un siècle après cette bourrasque
violente que les Français n'appelaient que la campagne d'Espagne, mais que les
Espagnols dénommaient la Guerre d'Indépendance ? Le capitaine Exelmans, attaché
militaire français, remarquait combien la rancœur des Espagnols de 1898 envers la
France pouvait inciter à des comparaisons aigres avec 1808. "On ne pardonne pas à la
1
France d'avoir gardé la neutralité et tout Espagnol est un héros; c'est convenu !" . Un
rapprochement, une entente, voire une alliance ? Était-ce envisageable entre des
peuples aux passés si lourds, aux préjugés si tenaces, aux contentieux si multiples ?
Comment réagiraient les autres puissances à toute volonté de rapprochement qui
menacerait éventuellement leurs intérêts ? Quels étaient les atouts, mais aussi les
faiblesses, d’une telle perspective au crépuscule d’un siècle mouvementé qui avait
érigé l’équilibre européen comme un antidote à l’aventurisme militaire hégémonique
brisé en 1815 mais ravivé par de multiples pulsions impérialistes antagoniques. Trop
de souvenirs de grandeurs et de désastres s’agitaient pour ne pas vouloir y revenir.
Pourtant, la nature des relations franco-espagnoles n’était pas seulement
impériale, coloniale, elle était avant tout - en Europe même - géographique, par un
voisinage multiséculaire, mais aussi économique, une réalité plus récente mais
également profonde et fragile, qui évoque la trilogie braudélienne du temps long, du
temps cyclique et de la conjoncture immédiate. Cette tripartition, pétrie de mythes,
mais aussi de rapports de force et d’événements, tissera la trame et la chaîne, puis
fournira la teinture de ce travail.

1
SHDT-Vincennes, 7 N 1199, rapport n°450, attaché militaire-Madrid à MG-Paris, 22. 7. 1898. La
neutralité fr. proclamée par JORF-LD, 27. 4. 1898, relevée par FRUS, vol. 60, 1898 (1901), p. 862-863.
29DEUX VIEILLES
NATIONS EUROPÉENNESCHAPITRE 1
DANS LA HIÉRARCHIE DES NATIONS,
LA FRANCE ET L'ESPAGNE
La question de la définition de la puissance - qui sous-tend les notions
d'expansion, de développement, de domination, d'hégémonie, d'impérialisme, de
décadence ou de déclin - est au cœur d'un débat permanent. Tous les spécialistes des
relations internationales se sont inévitablement penchés sur ce thème mais ils ne sont
pas les seuls ...
Le degré de puissance générale, la solidité du régime politique et l'action des
hommes - d'influence ou non - constituent les fondements mêmes de l'histoire des
relations internationales. Le fil des événements, déterminé par les décisions prises par
les différents acteurs - individus, petits groupes ou masses - ne provient que de
l'estimation de ces "forces profondes", dans leur globalité, comme l'ont si clairement
montré Pierre Renouvin, Jean-Baptiste Duroselle et quelques autres spécialistes, dans
1
leurs pas . Seule se révèle la perception que l'on a de la puissance, à un moment précis
ou, avec plus de recul, à travers une période, de durée variable. Cette vision peut être
introspection ou regard extérieur. Elle peut également tenter d'embrasser une situation
globale ou ne s'attacher qu'à un aspect particulier des relations internationales. La
puissance recèle de nombreux éléments non quantifiables, imprévisibles, voire
inespérés, ce qui ne peut être - dans le cadre des États-nations, qui nous préoccupe ici -
un motif propre à rassurer le(s) concurrent(s) ou adversaire(s) d'un État ou d'un groupe
d'États. La puissance ou l'impuissance présumée de telle ou telle nation peut susciter
bien des interrogations, nous le verrons ...
Dès mes premières recherches, un doute s'était installé. Monsieur Duroselle
avait beau dire. Certes, les relations franco-espagnoles contemporaines n'avaient pas
été traitées de façon approfondie par les historiens français, mais n'y avait-il pas une
raison évidente à cette situation ? La médiocrité de la puissance espagnole reconnue
pouvait-elle rendre intéressant le thème que nous nous engagions alors à traiter ? Ne
risquerions-nous pas l'opprobe d'un quelconque syndrôme d'inutilité ou de périphérie
excessive ? L'absence quasi-totale de l'Espagne dans l'historiographie générale et
2spécialisée ne nous incitait guère à l'optimisme . De l'Allemagne - dont je parlais la
langue - il n'était plus question, le terrain était trop bien tenu. Comme l'avait dit en
e matière archéologique le professeur bordelais Pierre Paris, à la fin du XIX siècle,
l'Espagne était encore vierge de toute recherche scientifique française dans le domaine
des relations internationales contemporaines.

1 P. Renouvin et J.-B. Duroselle dans leur Introduction, ouvr. cité, p. 457, indiquent que "l'information
bibliographique pourrait se confondre avec celle qui concerne l'histoire générale du monde depuis le
èmemilieu du XIX siècle". De même, J.-B. Duroselle, dans son Clemenceau, Paris, 1988, p. 963-964.
2 Un exemple caricatural avec David G. Hermann, The Arming of Europe and the Making of the First
World War, Princeton U. Press, 1997, 307 p. (avec une bibliographie indigente). De même, dans le livre de
Ian Clark, The hierarchy of states, Cambridge, 1989, qui ne dit mot sur l'Espagne - à peine sur la France ! -
dans la période de "l'équilibre sans concert" (1856-1914)... Les réflexions menées dans le cadre du groupe "Moyenne Puissance", animé
par Jean-Claude Allain, il y a quelques années, ont été salutaires à bien des égards,
1
même si mes propres conclusions incitent à la modestie . Nous n'étonnerons personne
en reconnaissant que les éléments chiffrés que l'on peut retenir pour le royaume
ed'Espagne, dans les premières années du XX siècle, placent ce pays - autant
quantitativement que qualitativement - dans les profondeurs du classement européen, à
2l'exception de quelques postes relatifs à des richesses minières et agricoles . La France,
grande puissance alors reconnue à l'échelle mondiale, pouvait-elle faire l'objet d'une
3
quelconque étude comparative avec sa voisine méridionale ? Après réflexion, il est
apparu que nous pouvions répondre positivement à cette question. Tout d’abord, parce
que les deux pays avaient marqué l’histoire européenne de façon indiscutable depuis
plus de quatre siècles. Ensuite, ils avaient dominé et dominaient encore des territoires
variés - sinon vastes dans le cas espagnol - à travers le monde. Surtout, leurs
aspirations au retour à la puissance les rendaient comparables au moins en apparence.
Enfin, faisait défaut une étude comparative, exercice qui semble être dédaigné, voire
méprisé par l’historiographie dominante actuelle alors que la folie des classements a
pourtant envahi les travaux académiques et les médias les plus sérieux. C’est pourquoi
il a paru utile de prendre quelques critères de bon sens afin de dresser un canevas pour
comprendre les acteurs du temps. Géographie (surface, reliefs, climats, positions),
démographie (masses, diversités, qualités), influences (politiques, militaires,
économiques, culturelles), succès internationaux de prestige (intellectuels, sportifs),
autant de domaines où l’observation et l’analyse de l’historien peuvent être utiles.
LA GÉOGRAPHIE
BASE ORIGINELLE DE LA PUISSANCE ?
e
La grande caractéristique de l'ordre international - de la fin du XIX siècle à
l'explosion de 1914 - est la découverte à peu près exhaustive de l'espace mondial,
symbolisée par l'arrivée des hommes aux pôles nord puis sud, entre 1909 et 1912. Le
temps des grandes découvertes était clos. L'expansion ne pouvait plus se faire
désormais que par le remplissage d'espaces plus ou moins internationalement reconnus
comme dûment possédés - sinon parfaitement explorés - et par la bousculade de
4
puissances plus faibles alors évincées d'espaces convoités . De cette réalité, alors mal
perçue par les contemporains, devait naître une nouvelle science humaine ... la
géopolitique. Plus qu'elle ne les avait créés, cette discipline allait rassembler les
éléments explicatifs de la puissance. La disparition réelle de très grands espaces à
découvrir faisait progressivement et imparfaitement basculer le monde de l’extensif à
l’intensif. Sur fonds d’explosion démographique lente, mais là encore indiscutable,
bien des soupapes allaient sauter à travers une concurrence violente forgeant ainsi la
sinistre notion d’espace vital dont les prurits n’ont pas aujourd’hui totalement disparu.

1 èm J.-C. Allain (dir.), La moyenne puissance au XX e siècle, colloque Le Mans1987, Paris, 1988, 401 p.
2 J.-M. Delaunay, "L'Espagne et la Grande Guerre", chez J.-C. Allain (dir.), La moyenne puissance, ouvr.
cité, p. 139-149.
3 Pierre Milza et Raymond Poidevin (dir.), La puissance française à la Belle Époque. Mythe ou réalité ?
(colloque Paris, 1989), Bruxelles, 1992, 239 p. J.-B. Duroselle, "Qu'est-ce qu'une grande puissance ?", RI,
n°17, p. 3-10. Robert Frank, La hantise du déclin, Paris, 1994, p. 123-148.
4 Michel Trebitsch, "Internationalisme, universalisme et cosmopolitisme : les représentations du monde
dans les milieux intellectuels fr., d'une guerre, à l'autre", Cahiers de l'Institut d'Histoire du Temps Présent,
n°28, juin 1994, p. 14, qui cite Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, 1931, p. 35.
34Espaces et superficies
Depuis plusieurs siècles, la réflexion sur la puissance s'est nourrie de vives
controverses. La taille d'un État lui permet-elle ipso facto d'être une grande puissance ?
1
Assure-t-elle la constance dans l'expansion et l’assurance dans la stabilisation ? De ce
point de vue, la France et l’Espagne, parmi les plus vieilles entités nationales du
monde, avaient vu leur territoires originels croître puis se borner par une frontière que
nous évoquerons dans le chapitre deuxième. Si leur taille métropolitaine était devenue
très comparable, il y avait une autre mesure.
Mais à l'échelle du monde, le déséquilibre territorial était devenu abyssal,
e
inversant le rapport qui existait à la fin du XVIII siècle. En 1914, les espaces de
souveraineté français étaient grosso modo quatorze fois plus vastes que ceux de
l'Espagne. En Afrique, le rapport s'élevait même à plus de trente fois ! Lors d'un
discours à Bilbao, en 1910, le dirigeant socialiste Pablo Iglesias avait même évoqué "le
géant et le pygmée" en parlant des deux pays alors chargés de la sécurité des
2
Européens au Maroc ...
Possédant à peine plus d'un pour cent du continent africain, l'Espagne était
surtout en contact direct - même sans occupation effective du terrain - avec la France.
2Tableau n°1 - Superficies (en km ) en 1907 (1)
Espaces indice indice rapport F/E France Espagne
Métropoles 2,36 (*) 2,22 (*) 1,06 536 464 504 517
Afrique 100 2,88 (***) 34,97 10 091 700 288 500
reste du monde 916 800 3,64 (**) 0 0
total 11 545 000 30,26 (**) 793 017 2,25 (**) 14,55
(*) Empire de Russie = 100 (**) Royaume-Uni = 100 (***) France = 100
(1) avant l'occupation du Maroc et après la restitution (1907) par le Siam des provinces de Siem-Réap et de
Battambang (Cambodge sous protectorat français).
2Tableau n°2 - Superficies (en km ) en 1913 (2)
Espaces Indice Indice rapport F/EFrance Espagne
Métropoles 536 464 2,36 (*) 504 517 2,22 (*) 1,06
Afrique 10 258 700 100 336 000 3,88 (***) 30,53
reste du monde 916 800 3,64 (**) 0 0
total 11 712 000 30,26 (**) 840 571 2,40 (**) 13,93
(*) Russie = 100 (**) Royaume-Uni = 100 (***) France = 100
(2) après le partage franco-espagnol du Maroc et les échanges franco-allemands d'Afrique équatoriale.
[Source : Élaboration J.-M. Delaunay]
Le futur Maroc franco-espagnol n'échappera pas à la règle du déséquilibre de
taille. En novembre 1911, à une question du député de la Drôme, Maurice Long,
rapporteur désigné de la Commission des Affaires étrangères pour la ratification de
l'accord franco-allemand, il fut répondu que l'empire chérifien, au nord de l'oued Draa,
2 2 comptait 450 000 km . La zone nord de l'Espagne couvrirait 25 500 km et la
2
méridionale, 37 500 - Ifni incluse - en tout 63 000 km , soit près de 14 % de
2
l'ensemble. La France - avec 387 000 km - s'octroyait le reste, c'est-à-dire environ
2 3
86 %. L'enclave de Tanger était de taille réduite, avec ses 382 km (moins de 1 %) . La
France, était ainsi - juste devant la Grande-Bretagne - le principal bénéficiaire du
démembrement de l'Afrique. Les deux pays étaient loin devant tous les autres
colonisateurs.

1 P. Renouvin et J.-B. Duroselle, ouvr. cité, p. 22-27.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 4, d. n°46, consul-Bilbao (Clercq) à MAE-Paris (Selves), 24. 7. 1911.
3 ibidem, NS Maroc 98, note MAE-Paris, sd. (24. 11. 1911), réponse à M. Long, député. La superficie de la
zone de Tanger est indiquée - après délimitation effective - par Victor Vernier, La singulière zone de
Tanger, Paris-Casablanca, 1955, p. 37.
35
iiLa qualité des espaces conquis ou dévolus aux deux pays était cependant
plutôt médiocre. Il s'agissait principalement, soit de déserts, soit de forêts denses.
L'Afrique méditerranéenne faisait exception. Cependant, il était alors clair qu'un petit
territoire bien mis en valeur valait largement de vastes espaces désertiques. Le
problème de l'Espagne était cependant similaire à celui de la France. Les deux pays
n'avaient guère su choisir les espaces d'outre-mer les plus attractifs pour des Européens
entreprenants. Soit ils les avaient perdus, soit ils les avaient ratés. Seule, une question
d'échelle les séparait. Les meilleurs territoires africains, il faut le dire, avaient été plus
spécialement soumis par les Britanniques et par les Allemands. Ainsi est-il plus aisé de
comprendre l'enjeu franco-espagnol dans son ensemble.
Tableau n°3 - Les colonisateurs de l'Afrique en 1913
2Pays Superficie (1 000 km ) Continent & îles adjacentes (%)
France 10 258 33,90
Grande-Bretagne 8 987 29,70
Allemagne 2 581 8,52
Belgique 2 345 7,74
Portugal 2 074 6,85
Italie 1 265 4,18
Espagne (1) 348 1,15
total des zones colonisées 27 858 92,10
pays indépendants (2) 1 100 3,60
espaces indéterminés (3) 1 279 4,30
total général 30 237 100
2(1) Canaries incluses (7 447 km ) (2) Abyssinie et Liberia (3) non répartis entre Tchad, Cyrénaïque,
Tripolitaine et Soudan anglo-égyptien. [Source : Élaboration J.-M. Delaunay].
Pourtant, les possessions espagnoles se situaient véritablement à des endroits
que l'on peut qualifier de stratégiques. S'étant appuyée sur ses possessions les plus
anciennes - présides, Canaries et îles du Golfe de Guinée, l'Espagne ne connut pas le
funeste destin engagé par les pertes de 1898-1899. Elle sut faire preuve de plus
d'énergie que l'historiographie internationale, voire nationale, n'a bien voulu lui en
accorder. Sa position diplomatique demeurait néanmoins précaire. Outre le droit de
préemption sur le territoire du Rio Muni, accordé à la France, en 1900 - qui sera
confusément transféré à l'Allemagne, en 1911 - les difficultés de pénétration - autant
dues à des espaces naturels hostiles qu'à des questions de moyens matériels et
financiers - pouvaient exciter la convoitise de nations plus puissantes. Les colonies
ibériques - portugaises et espagnoles - devaient être ainsi vouées aux appétits des plus
puissants ... Ces derniers étaient proches, voire souvent voisins directs, en Europe
comme ailleurs. La position géographique ne jouait-elle pas aussi un rôle primordial ?
La multiplicité et l'imbrication des voisinages rendaient les deux pays indispensables
l'un envers l'autre.
Dispersions et dyades
La maîtrise de vastes espaces à travers le monde conférait à la France une
place privilégiée dans le concert des nations. On peut même dire que, en compagnie du
Royaume-Uni, elle était alors le seul pays à tenir des territoires sur les cinq parties
traditionnelles du monde.
Installée en effet sur tous les continents, la France ne pouvait être comparée à
l'Espagne, elle-même pourtant présente partout jusqu'en 1898. En souvenir de la
e
situation prévalant au XVII siècle, le basculement était complet. Seuls, deux
36continents connaissaient désormais sa présence souveraine. Le rétrécissement était
patent. Ses contacts directs s'en ressentirent fortement.
Les frontières entre la France et l'Espagne ont connu de multiples
changements. Si la limite métropolitaine, en Europe - longue de 669 km à 690 km,
1selon les auteurs et les échelles cartographiques choisies - n'a pas bougé d'un pouce
edepuis le début du XX siècle, l'analyse des dyades d'Afrique appelle diverses
2remarques . De 1900 à 1913, elles furent changeantes, naissant et disparaissant au gré
des arrangements impérialistes, en fonction des partages et des modifications. Si, dans
un premier temps - à travers le traité de juin 1900 – la France et l’Espagne fixèrent
elles-mêmes les limites de leurs espaces coloniaux, il n'en fut pas ainsi par la suite.
D'une part, dans la question marocaine, il leur fallut littéralement dépecer un État
souverain, afin de parvenir à s'entendre secrètement, puis officiellement, sur de
nouvelles frontières de zones d'influence - et non d'espaces de souveraineté - à travers
un pays, dont l'unité était verbalement proclamée, sinon sauvegardée ...
Tableau n° 4 - Les frontières reconnues entre la France et l'Espagne 1899-1913
dates continents territoires km
1899 Europe métropoles [depuis 1659-1660] 623
1900 Afrique Gabon/Rio Muni 350
Afrique Mauritanie/Rio de Oro et Seguiet el Hamra 1 300
1911 AfriGabon/Rio Muni - 350 (*)
1912 Afrique Maroc septentrional 520
Afrique Ifni 150
Afrique MaroMéridional 300
Afrique Mauritanie/ Seguiet el Hamra
Afrique Mauritanie/ Rio de Oro 100
total 1913 3 143
(*) limite devenue hispano-allemande (Rio Muni / Nouveau-Cameroun) à la suite de la convention franco-
allemande du 4 novembre 1911 [Source : Élaboration J.-M. Delaunay].
Sur le plan des limites, le voisinage direct franco-espagnol était désormais
strictement euro-africain. Une reconnaissance mutuelle de limites jusqu'alors
contestées - depuis les années 1880 - pouvait ébaucher et faciliter un rapprochement
plus large. Cependant, la base du voisinage était tout de même en Europe. L'ancienneté
- devenue stabilité - de la frontière des Pyrénées lui conférait une allure de socle de
convivialité, malgré les imperfections du tracé et la complexité de certaines coutumes
transfrontalières. Qu'on le veuille ou non, la frontière délimitée dévoilait une forme de
reconnaissance plénière de l'Autre. Or, l'Autre, en Afrique du nord, occidentale ou
équatoriale, n'était pas Français ou Espagnol, mais arabe, berbère, reguibat ou pahouin.
La nature de ces limites ne pouvait donc être jaugée de façon comparable,
malgré l'apparence trompeuse que le tableau ci-dessus pourrait le laisser entendre. La
dispersion des dyades en était la preuve la plus tangible. Malgré la disparition de l'un
d'entre eux au cours de notre période, la longueur progressivement supérieure des
contacts africains, face à l'unique limite européenne, nous entraînait sur les sentiers de
la gloire retrouvée, celle d'avancer sous de nouveaux horizons, avec ou sans l'accord

1 Le Service de la documentation géographique de l'Institut Géographique National (IGN) indique 690 km
(doc. du 19. 11. 1992) ; J.M. Cordero Torres, Fronteras hispanicas, ouvr. cité, p. 185, parle de 677 km, sur
la foi de l'AEE, et Jean-Pierre Pirat, Les délimitations de frontières à l'IGN mémoire IGN, Paris-St-Mandé,
1993, p. 156, de 669 km. Aucune de ces sources n'indique clairement l'échelle utilisée. Dans La France et
ses colonies, tome 1, Paris, 1887, p. 16, Onésime Reclus donne des chiffrages très différents en indiquant
"ne pas tenir compte des courbes et des angles de moins de 500m", ce qui donnerait 570km de limites avec
l’Espagne, Andorre non inclus.
2 Michel Foucher, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Paris, 1991, p. 99, qualifie de
"dyade" une "frontière commune associant deux États". Les spécialistes de l'IGN emploient désormais ce
terme, tel J.-P. Pirat, ouvr. cité.
37des indigènes, mais avec l'assentiment anciennement recherché des puissances
reconnues.
Ces chiffres tendent à nous montrer que le voisinage européen de la France et
e
de l'Espagne, devenu exclusif au début du XIX siècle, devait se doubler un siècle plus
tard d'un voisinage africain inédit. La mitoyenneté géographique officielle des deux
1pays avait été multipliée approximativement par six en treize ans . Certes, les diverses
limites pouvaient être difficilement comparées. La frontière historique des Pyrénées
séparait depuis des siècles les deux vieilles nations européennes, tandis que certains
tracés africains affectaient, soit un État souverain - désormais sous tutelle - soit des
espaces désertiques à populations nomades, où les structures étatiques n'avaient jamais
eu d'existence avérée ou durable, soit - mais sa disparition nous en éloignera
provisoirement - des zones forestières tropicales traversées de cours d’eau induisant un
caractère démographique mixte, sédentaire et nomade.
En outre, les deux pays avaient d'autres voisins directs. C'était surtout vrai
pour la France, qui - sans compter les mini-États qu'étaient Andorre et Monaco,
principautés non totalement souveraines - avait cinq autres frontières terrestres, sans
oublier le voisinage maritime britannique de la Manche .
eTableau n°5 - Dyades françaises d'Europe et d'Afrique, début du XX siècle.
en Europe en Afrique (*)
Belgique 630 km Grande-Bretagne (6) 7 660 km
Luxembourg 11 km Belgique 3 170 km
Allemagne 455 km Italie (2) 2 800 km
Suisse 550 km Allemagne (2) 2 330 km (1911)
Italie 510 km 2 920 km (1912)
Monaco 4 kmPortugal (3) 920 km
Andorre 60 kmLiberia 1 270 km
Espagne 623 kmAbyssinie 160 km
Espagne (2, 1911) 1 650 km
total Europe 2 843 km Espagne (4, 1913) 2 520 km
total Afrique (1911) 20 310 km (1911) frique (1913) 20 920 km (1913)
Pour l'Afrique, entre parenthèses, le nombre de dyades/frontières
[ total limites maritimes ou côtes en Europe : 3 120 km ] (*) indéterminé : 1 800 km environ.
Tableau n°6 - Autres dyades françaises, vers 1908
Continents Territoires français Voisins Distance
Amérique : Guyane Brésil (*)740 km
Guyane Guyane néerlandaise 520 km
Saint-Martin Saint-Martin néerlandaise 10,2 km
1 277 km
Asie concessions (**) Chine 8 km
Guangzhouwan (***) 27 km
Tonkin-Laos Chine 1 707 km
Laos Birmanie anglaise 238 km
Laos-Cambodge Siam (****) 2 538 km
Établissements de l'Inde Inde anglaise 300 km ±
total Asie 4 818 km
total général 6 095 km
(*) après arbitrage du président de la Confédération helvétique en 1897-1900.
e (**) Shanghaï, Canton, Tien-Tsin (XIX s.) (***) territoire à bail de Chine du sud (1899).
(****) après rétrocession des provinces de Battambang et Siem-Réap à la France (1907)

1 Héritier du Service Géographique de l'Armée, l'IGN, fondé en 1940, ne possède pas de relevés des
longueurs frontalières terrestres avant 1945. En outre, la longueur développée d'une frontière dépend de
l'échelle choisie pour son calcul. Plus la carte est précise - petite échelle - plus la longueur entre bornes - s'il
en existe - est grande, les sinuosités de détails étant prises en compte. Les échelles utilisables peuvent varier
e ede 1/2 000 (cadastres urbains) à 1/1 000 000 (cartes régionales). Au-delà, les calculs par curvimétrie ne
seraient plus possibles, selon Michel Bacchus, directeur-ingénieur en chef à l'IGN.
38En Afrique, la France entretenait - par l'ampleur de ses possessions - de
multiples dyades, avec l'Allemagne, l'Italie et le Portugal (deux chacune), la Belgique
(une) - mais surtout avec la Grande-Bretagne, en Afrique occidentale (quatre), en
Afrique intérieure (la "dyade de l'après-Fachoda") et en Afrique orientale (Somalies),
soit six contacts en tout. C'est dire la richesse et la multiplicité des contacts
géographiques directs de la France. L'ouverture d'une nation se fait par ses dyades,
véritables pores de sa "peau". Si la France connaissait deux fois plus de voisins que
l'Espagne, une douzaine s'avéraient de fait significatifs (Luxembourg, Monaco, voire
Andorre exclus) que l'on pouvait classer en trois catégories : les voisins européens, les
voisins coloniaux et les "mixtes". Pourtant, la proximité britannique est mal prise en
compte par ce tableau. En effet, à la présence des Îles Anglo-normandes (Channel
Islands), au large du Cotentin et de la Bretagne septentrionale, il fallait ajouter les
proximités antillaises et océaniennes. Les Nouvelles-Hébrides étaient définitivement
converties en condominium en 1904. Le seul voisinage "mondial" de la France était
bien celui des Anglais. On comprend mieux la rivalité et l'inéluctable signature de
l'Entente cordiale, toutes conjonctures confondues.
Tableau n°7 :Total des dyades métropolitaines et coloniales de la France (1914)
États concernés Kilométrage approximatif Espaces continentaux
France-Grande-Bretagne 8 200 km Afrique et Asie
France-Belgique 3 800 km Europe et Afrique
France-Allemagne 3 360 km Europe et Afrique
France-Italie 3 200 km Eurfrique
France-Espagne 3 143 km Europe et Afrique
France-Siam 2 540 km Asie
France-Chine 1 740 km Asie
France-Portugal 850 km Afrique
France-Brésil 740 kmAmérique
France-Pays-Bas 700 kmAmér
France-Suisse 550 kmEurope
France-Andorre 57 kmEur
France-Luxembourg 11 km Eur
France-Monaco 4 kmEur
Total 28 954 km
[ Source : Élaboration J.-M. Delaunay, d’après France, IGN, Service de la Documentation Géographique,
Saint-Mandé, 1992].
L'Espagne, outre sa proximité avec le Maroc, comptait deux frontières
terrestres en Europe, avec le Portugal - la plus ancienne du monde, longue de 1 232 km
- et la colonie anglaise de Gibraltar (un kilomètre environ). L'inégalité du nombre de
ces ouvertures en faisait un pays relativement isolé, que les espaces maritimes, seuls,
pouvaient mettre en relations avec les plus grandes puissances du temps, France
exceptée.
eTableau n°8 - Dyades espagnoles d'Europe et d'Afrique, début du XX siècle
en Europe en Afrique
Portugal 1 232 km Allemagne 190 km (1900)
Gibraltar (GB) 1 km 540 km (1911/1912)
Andorre 70 km Maroc 16 km (1900)
France 623 km 26 km (1912)
total Europe 1 926 kmFrance (1900) 1 650 km
France (1913) 2 520 km
total Afrique (1900) 1 856 km (1900) frique (1913) 3 086 km (1913)
[ total des limites maritimes et côtes en Europe : 3 144 km ]
[ Source : Élaboration J.-M. Delaunay, d’après France, IGN, Service de la Documentation Géographique,
Saint-Mandé, 1992].
39Quant à l'Espagne d’Afrique, outre les présides marocains et le voisinage de la
zone internationale de Tanger - jusqu'au partage de 1912 - elle n'entretenait qu'un seul
voisinage terrestre avec une puissance autre que la France, sur la limite septentrionale
du Rio Muni avec le Cameroun allemand. Cette promiscuité, dont elle n'allait que
brièvement "profiter" entre 1900 et 1916, était renforcée par la situation de l'île de
Fernando Poo, au droit du Mont Cameroun lui-même. Malgré sa considérable
rétraction - plus de 90 % de son espace colonial en à peine deux ans ! - elle demeurait
pour la France un voisin de poids, avec lequel des contentieux pouvaient être réglés
afin de donner assise et stabilité aux dyades envisagées.
Tableau n° 9 - Total général des dyades métropolitaines et coloniales de l'Espagne (1914)
Dyades Kilométrage approximatif Espaces continentaux
Espagne-France 3 143 km Europe et Afrique
Espagne-Portugal 1 282 km Europe
EsAllemagne 300 km Afrique
Espagne-Andorre 70 kmEurope
Espagne-Grande-Bretagne 1 kmEur
Total 4 853 km
[ Source : Élaboration J.-M. Delaunay ].
De moins de 700 km, on était alors passés à 3 000 km environ entre 1900 et
1914, de quoi donner une impulsion à des relations endormies par la méfiance et
l'isolement.
Tableau n°10 - Enveloppes terrestres de France et d’Espagne, 1914
France kilométrage Espagne kilométrage
France d'Europe 2 166 km Espagne d'Europe 1 983 km
FrAfrique 18 920 km EsAfrique 3 086 km
France d'Asie 4 818 km
France d'Amérique 1 277 km
Total général 27 181 km Total général 5 069 km
[ Source : Élaboration J.-M. Delaunay ].
Ces trois derniers tableaux - qui forment un ensemble - nous amènent à faire
quelques remarques. Tout d'abord - on le verra aussi pour les relations commerciales -
l'importance de la France pour l'Espagne était évidente, tandis que l'Espagne ne
pouvait prétendre tenir un rang de premier plan vis-à-vis de la France. L'Espagne
n'avait qu'un seul voisin sur les deux continents où elle était désormais présente, la
e e
France. Elle n'était plus la puissance hégémonique des XVI -XVII siècles, qui tenait
sa force de sa capacité d'encerclement sur tous les fronts, même maritime.
eTableau n°11 - Enveloppes maritimes, France et Espagne, Europe, début XX siècle
France Espagne
espaces maritimes kilométrages espaces maritimes kilométrages
Mer du Nord cf. Manche - -
Manche 1 220 (*) - -
Océan Atlantique 1 880 (**) Océan Atlantique 2 234
Mer Méditerranée 860 (***) Mer Méditerranée 1 664
idem (Corse) 920 dont Baléares 910
total Europe 4 880 total Europe 4 808
(*) Mer du nord et Manche (**) Atlantique avec îles littorales (***) avec les îles de Lérins
[ Sources : France, IGN, Service de la Documentation Géographique, Saint-Mandé, 1992, et Espagne,
Instituto Nacional de Estadística, Avance del Anuario Estadístico de España 1993, Madrid, 1993, p. 10 ]
Les voisinages d'outre-mer ne pouvaient plus compenser les frontières
disparues d'Europe. L’égalité des littoraux métropolitains présidait cependant aux
destinées des deux pays.
40La multiplicité des contacts géographiques directs - plus d'une douzaine - que
la France devait entretenir avec d'autres puissances faisait contraste en ce début de
siècle avec la relative rareté des dyades espagnoles. Cinq fois plus. Sur mer, comme
sur terre. Selon les échelles utilisées par les cartographes, les côtes de France étaient
sujettes à de fortes variations. Ainsi, en 1934, des mesures du Service Hydrographique
et Océanographique de la Marine donnèrent des résultats bien différents de ceux
1
utilisés de nos jours, notamment dans l'Océan Atlantique où les marées sont fortes .
La relative limitation des côtes françaises était due à des raisons strictement
géomorphologiques, la nature du territoire - plus plat et bas au nord des Pyrénées -
induisait une tortuosité plus limitée des littoraux eux-mêmes, une réalité perceptible
dans les Landes, sur l'Atlantique, ou en Camargue et Languedoc, sur la Méditerranée.
En Europe, le développement des côtes de l'Espagne l'emportait ainsi - de peu, il est
vrai - sur celui des côtes de France. Le problème de la péninsule résidait - et réside
encore - dans le caractère abrupt de nombreux littoraux. L'Espagne, pays de forts
paradoxes, grande puissance maritime, ne fut jamais une nation navale. La situation
des archipels était particulièrement favorable. Les îles françaises étaient au contraire
trop proches des côtes (Atlantique) ou trop enclavées (Corse), ce qui ne pouvait les
rendre utiles qu'à une défense rapprochée (Rochefort ou La Rochelle par les îles
d'Oléron et de Ré). Les Baléares et les Canaries, voire Fernando Poo étaient beaucoup
plus au "grand large", ce qui, par contraste, pouvait constituer également un handicap
défensif, de par leur éloignement des bases navales de la métropole.
À ces enveloppes terrestres et maritimes, il faut ajouter les proximités
maritimes, qui entraînaient naturellement des contacts incessants avec les voisins
proches. Ainsi, en Europe, la France et la Grande-Bretagne par le détroit du Pas-de-
Calais et les Îles Anglo-Normandes, la France et l'Italie, avec la Corse et la Sardaigne.
Ailleurs, la République possédait Saint-Pierre et Miquelon, à quelques encablures de la
Terre-Neuve anglo-canadienne, sans oublier les promiscuités antillaises et océaniennes
anglo-françaises, dont le condominium sur les Nouvelles-Hébrides, n'était pas la
moindre originalité. L'Espagne, quant à elle, mêlait ses îles du Golfe de Guinée aux
possessions portugaises, anglaises et allemandes, sans oublier l'assez faible distance
séparant les Canaries de Madère la portugaise.
Selon le critère des surfaces terrestres contrôlées, la France apparaissait bien
comme une puissance mondiale et l'Espagne comme une puissance régionale. Pourtant,
la superficie des territoires souverains et l'extension de leurs frontières ne peuvent être
des éléments décisifs de la puissance, car la dispersion ou le sous-peuplement
entraînaient souvent plus d'inconvénients que d'avantages. Ne s'agissait-il pas
ed'empires coloniaux fragiles et peu homogènes ? Déjà, au début du XX siècle, des
voix s'étaient élevées, en France, pour regretter l'éloignement de l'Indochine et de
l'Océanie, jugées indéfendables face à des puissances déterminées. Cet éloignement
posait de nombreux problèmes de défense, comme l'avait démontré l'occupation totale
2des colonies françaises sous la Révolution et le Premier Empire . Les Allemands
allaient l'apprendre à leurs dépens durant la guerre de 1914-1918.
Pour relier des espaces dispersés, le développement des télécommunications
eau milieu du XIX siècle devait conférer en effet à certaines nations la maîtrise des
nouvelles voies mondiales. La prolifération des câbles sous-marins à travers le monde -

1 Information IGN, Service de la Documentation Géographique, St-Mandé, 19. 11. 1992. Mer du Nord (76
km), Manche (720 km), Îles françaises de la Manche (58 km), Océan Atlantique (3 030 km), Îles du littoral
atlantique (531 km), Méditerranée (sans Monaco, 769 km), Îles du littoral méditerranéen (104 km) et Corse
(920 km), soit un total de 6 208 km. La principale différence réside dans la prise en compte des multiples
bancs et îlots découverts ou semi-émergés de l'Atlantique et de la Manche. De multiples sources donnent
environ 1 000 km de littoral en Corse.
2 Sans exception, toutes les colonies fr. furent occupées alors par des forces anglaises, voire portugaises
(Guyane) ou suédoises (St-Barthélemy). Certaines ne furent pas rendues à la France, en 1814-1815
(Tobago, Ste-Lucie, Île de France, future Maurice). La vente de la Louisiane aux EU en 1803, devait
clairement éviter une perte vraisemblablement inéluctable.
41autant d'enjeux stratégiques majeurs - devait affecter de façon prépondérante les
relations entre les deux nations. L'Espagne, de par sa position de prééminence
continentale - de toute première valeur stratégique - ne pouvait échapper aux pressions
1
des grandes puissances du moment, États-Unis et Grande-Bretagne en tête . En 1861,
la France avait établi un premier câble sous-marin entre Port-Vendres et l'Algérie, qui
passait au large des côtes du royaume ibérique, au travers de l'archipel baléare (Port-
Mahón). Les deux pays signèrent divers autres accords pour l'établissement de lignes,
ainsi entre Carthagène et Oran (24 décembre 1863), entre Barcelone et Marseille (4
novembre 1880), ou entre Bordeaux et Dakar, via Cadix, les Canaries et Saint-Louis
2
du Sénégal (2 mai 1884 et 9 décembre 1909) . La France était plus dépendante des
voies d'accès ibériques à ses colonies que l'Espagne qui n'avait plus - depuis belle
lurette - de possessions au nord ou à l'est de la France. En 1906, les offres de la
Eastern Telegraph Company aux autorités espagnoles pour la pose d'un câble Cadix-
Ténériffe, qui serait remis gracieusement à la disposition du gouvernement de Madrid
contre un privilège exclusif de pose entre les Canaries et les possessions espagnoles
3
d'Afrique, ne pouvaient qu'attirer l'attention des Français . La France ne pouvait lutter
eseule contre ces prétentions. Au début du XX siècle, la situation s'était durcie à cause
de la volonté allemande d'établir une liaison entre Vigo - où atterrissait déjà un câble
4en provenance d'Emden - et Santa Cruz de Ténériffe . En 1910, sur un total
approximatif de 470 000 km de câbles immergés, la France en contrôlait environ 44
000 (21 000 publics et 23 000 privés), soit un peu moins de 10 %, tandis que le
5
royaume ibérique en tenait environ 3 500, soit à peu près 0,7 % . La puissance était
aussi logée dans ces filins discrets et fragiles autant que redoutables. La question des
câbles sous-marins illustrait bien la relative faiblesse des positions françaises et
espagnoles face à des concurrents déjà tout-puissants et fort entreprenants.
Reliefs et climats
Autre facteur de comparaison, l'orographie permet de déceler des forces et
faiblesses dont l'histoire générale porte la trace. S'il est possible de connaître l'altitude
moyenne précise des deux pays, l'Institut national espagnol nous indique officiellement
les tranches altimétriques de la métropole avec ses archipels et ses présides marocains.
En France, l'Institut géographique national de Paris-Saint-Mandé a bien voulu, grâce à
Michel Bacchus, directeur-adjoint du Service de la documentation géographique, nous
livrer les informations désirées qui n’avaient pas été publiées. L'obtention des données
s'est trouvée compliquée par les fluctuations des frontières orientales de la France
(Allemagne, Italie) qui nous ont obligé à tenir compte des départements perdus face au
Reich bismarckien en 1871, et des petits espaces acquis sur l'Italie nouvelle en 1947.

1 Melchior Arcarons, "L'Espagne et les liaisons télégraphiques transatlantiques. Une approche
chronologique (1858-1898)", chez M. Merger (dir.), Les réseaux européens, ouvr. cité, p. 160-184, qui
s'appuie sur E. Rodríguez, Pequeña Historia de la Telegrafía española, Madrid, 1955.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 15, d. n°78 Ambassade-Madrid (Reverseaux) à MAE-Paris (Hanotaux), 16. 5.
1896. Le câble allemand Vigo-Pernambouc (Deutsche Südamerikanische Telegraphen) passait également
par Ténériffe. AP-France-Telecom, carton 95039/9 : Tableau chronologique sur les câbles sous-marins.
3 AN-Paris, 592 AP 1, Papiers Chassain de Marcilly, Fonds Arsène-Henry, copie t. n°809, Ambassade-St-
Sébastien (J. Cambon) à MAE-Paris (Pichon), 22. 8. 1906.
4 DDF II, tome X, doc. n°166, 173, 380 et 383. J.-C. Allain et D. Headrick, "L’indépendance câblière de la
eFrance au début du XX siècle", Guerres mondiales et conflits contemporains, n°166, 1992, p. 115-131, et
e eJ.-C. Allain, "La France et le Portugal : une relation modeste au début du XX siècle", XIII colloque
d’histoire militaire, Portugal militar, da regeneração à paz de Versalhes, 2003, p. 47-49.
5 AP-France-Telecom, carton 95039/9 : note ms., Répartition des câbles en 1910.
42Tableau n°12 - Orographie de France et d'Espagne métropolitaines et insulaires (1913)
Données France (1) Espagne (1)
2 2superficie 534 231 km 505 992 km
2 2dont altitudes de moins de 200 m 278 014 km (52,04%) 57 619 km (11,38%)
2 2entre 201 et 600 m 169 375 km (31,70%) 156 370 km (30,90%)
2 2entre 601 et 1 000 m 46 696 km (8,74%) 198 650 km (39,25%)
2 2entre 1 001 et 2 000 m 31 868 km (5,96%) 88 766 km (17,54%)
2 2plus de 2 000 m 8 278 km (1,54%) 4 587 km (0,90%)
altitude moyenne nationale arithmétique 427 m ± 677 m ±
point culminant 4 807 m (2) 3 734 m (3)
massifs > 1 000 m d'altitude 7 18 (4)
altitude moyenne de la capitale 45 m (Paris) 655 m (Madrid)
passages transversaux 6 0
(1) France : Corse incluse / Espagne : Baléares et Canaries incluses
(2) Mont-Blanc, sommet-frontière (3) Teide (Ténériffe, Canaries)
(4) Cinq des sept îles des Canaries culminent à plus de 1 000 m
[ Sources : Informations du Service de la Documentation géographique, IGN-Saint-Mandé (France), et
Instituto Nacional de Estadística, Avance del Anuario Estadístico de España 1993, Madrid, 1993, p. 13 ]
La différence entre la situation altimétrique actuelle et celle d'avant 1914 est
cependant assez mince. En effet, les terres lorraines et alsaciennes couvraient 14 600
2km , soit 2,64 % du territoire national à la fin du second Empire, et les franges
2évoquées de la frontière alpine ne dépassaient pas 625 km , c'est-à-dire 0,11% du
même ensemble libéré des occupants allemands et italiens à la fin de la Seconde
1
Guerre mondiale .
Il est clair, hier comme aujourd'hui, que la comparaison altimétrique nous
confirme le caractère globalement plus montagneux du royaume d'Espagne. La
moyenne nationale fictive ne laisse planer aucun doute : 677m contre 427m pour la
France. En outre, Madrid se révélait particulièrement bien choisie non seulement pour
sa centralité géographique - connue de tous - mais aussi pour son altitude moyenne
précise ... à une époque où les relevés topographiques relevaient pourtant de calculs
2
encore grossiers .
La péninsule ibérique, fracturée par l'orogénèse tertiaire, a pour particularité
d'être massive, ce qui la distingue des deux autres péninsules méditerranéennes -
l’italienne et la balkanique - allongées et déchiquetées. Les géographes Max Sorre et
Jules Sion, collaborateurs et auteurs de la Géographie Universelle de Vidal de La
Blache, parlaient, en 1934, d'une altitude moyenne de 660 m d'altitude moyenne,
3
"chiffre élevé conférant (à l'Espagne) des traits anormaux pour un pays européen" .
Dans le registre montagnard, cela ne signifiait nullement que le sommet le plus élevé
fût espagnol. La France partageait alors depuis 1860 avec l'Italie, héritière du Royaume
de Savoie, la souveraineté du Mont-Blanc, la plus haute montagne d'Europe
occidentale. D'autres sommets français dépassaient les 4 000 mètres, ce qu'approchait
d'assez loin le point culminant qu'était le Teide de l'île lointaine de Ténériffe, avec ses
3 717 m. Le pic du Mulhacén, dans la Sierra Nevada, ne dépassait que de peu le Pic
d'Aneto (3 404 m), sommet - exclusivement ibérique - des Pyrénées.
L'Espagne est plutôt un plateau perché auquel l'accès central est rendu malaisé
par une véritable couronne de montagnes. Elle-même entrecoupée de chaînes
montagneuses, cette meseta était un espace résolument fermé et protégé. Face à la

1 2 2 Du total IGN estimé à 549 434 km en 1998, il faut déduire les superficies de la Moselle (6 262 km ), du
2 2Bas-Rhin (4 802 km ) et du Haut-Rhin (3 533 km ), le territoire de Belfort (ex-Haut-Rhin), conservé par la
2 2France en 1871, couvrant 608 km . Par ailleurs, la France a récupéré sur l'Italie 566 km dans les Alpes-
2 2Maritimes, 42 km dans les Hautes-Alpes et 17 km en Savoie, la ligne-frontière étant ramenée juste à 3 m
sous le sommet du Mont-Blanc au détriment de la jeune république italienne (1947).
2 En France, l'altitude moyenne nationale fictive selon l'IGN serait de 427 m, même si 52 % du territoire
national de 1913 ne dépassait pas 200 m.
3 Max Sorre et Jules Sion, dans la Géographie Universelle de Paul Vidal de la Blache et de Lucien Gallois,
èretome VII, Méditerranée et péninsules méditerranéennes,1 partie, Généralités, Paris, 1934, p. 71.
43France et à ses sept blocs culminant à plus de 1 000 m - les Alpes, pouvant être
subdivisées en multiples massifs dépassant largement les mille mètres d'altitude
(Oisans, Belledonne, Chartreuse, Dévoluy, Tarentaise, etc ...) - l'Espagne en compte
dix-huit, dont cinq des sept îles canariennes. On comprend mieux aujourd'hui la notion
et la réalité de la "petite guerre" (guerrilla) d’embuscade qui a pu se développer dans
les espaces ibériques. Sierras, desfiladeros, cañones ou barrancos ne sont jamais
éloignés.
L'élément le plus remarquable de l'orographie espagnole réside surtout en
l'absence de tout passage transversal, alors que la France en compte six qui permettent
une fluidité appréciable des échanges interrégionaux. Les larges vallées de l'Èbre et du
Guadalquivir se terminent toutes deux en culs-de-sac, tandis que le Miño, le Guadiana
et le Tage n'irriguent, entre deux défilés, que des bassins intérieurs rigoureusement
compartimentés, avant d'atteindre des plaines côtières exiguës. L'Espagne est un pays
épaissi par les bourrelets de ses reliefs. La région-frontière avec la France y est plus
élevée qu'avec le Portugal. Quant à la limite avec Gibraltar, elle se résume à une
langue de sable d'un kilomètre de long, d'une altitude de quelques mètres au-dessus de
la mer. Le contraste est frappant avec la France, où les plus hautes chaînes
montagneuses forment le plus souvent frontière. Depuis 1871, de façon marquée, voire
douloureuse, les Vosges séparaient la France du Reich allemand. Seul, le Massif
central dresse ses lourdes croupes en plein cœur du pays. Autour de lui, trois passages
transversaux, aisément franchissables, permettent des liaisons parfaitement sillonnées
de routes, puis de chemins de fer, ainsi qu'en témoigna le plan ferroviaire de 1842.
Privée, en 1870-1871 de la maîtrise complète de deux axes de passage vers l'est (seuil
de Saverne et trouée de Belfort), la France demeurait un pays fluide par son réseau
complet de fossés d'effondrement ou de seuils légers. De là, cette propension bien
française à "l'auto-célébration" de son "harmonie géographique" … un pays fluide et
mesuré assez peu propice à la sauvage lutte de guerrilla !
L'orographie ne saurait tout expliquer, mais l'histoire de la formation des deux
États de France et d'Espagne est largement tributaire des grands ordonnancements du
relief. La "reconquête" ternaire de la péninsule ibérique - portugaise, castillane et
aragonaise - fut linéaire dans ses grands mouvements d'avances, c'est-à-dire frontale.
Au contraire, au nord des Pyrénées, il y eut une vaste entreprise de reconstitution d'un
espace mythique hérité de l'imaginaire carolingien, une sorte de puzzle royal, poursuivi
par une dynamique révolutionnaire avide de nouvelles frontières claires et défendables.
Les montagnes ne furent jamais des obstacles, des "frontières", mais des fragments
d'espace vassaux peu à peu intégrés en compagnie de leurs plaines et des vallées
contiguës. L'enveloppement - qui intègre - l'emporta sur le frontal, qui repousse, voire
expulse.
eQuant aux données climatiques – depuis le milieu du XIX siècle jusqu’à
aujourd'hui - elles déterminent, au-delà des catastrophes ponctuelles la viabilité
économique et les possibilités de déploiement de la capacité agricole, mais aussi le
déroulement, l'étalement de la population. France et Espagne étaient et font toujours
partie de l'aire tempérée européenne, mais les contrastes, de part et d'autre de la
frontière pyrénéenne, n'en sont pas moins existants, hier comme aujourd'hui. Une
inversion générale affecte la comparaison climatique entre les deux pays. D'une part,
une France humide (océanique) et froide (continentale et montagnarde), avec sa frange
chaude (méditerranéenne) et, d'autre part, une Espagne sèche (méditerranéenne) et
froide (continentale et montagnarde), avec sa bordure humide (océanique) tempérée.
Confortant les données orographiques précitées, ces facteurs climatiques expliquent
une fluidité intérieure française supérieure à celle de l'Espagne, ne fût-ce que par
l'hydrographie et ses ouvertures extérieures. Face à Séville, les ports fluviaux français
du début de siècle - Strasbourg ayant été perdu - étaient ainsi plus actifs et nombreux,
de Paris à Rouen, de Bordeaux à Nantes.
44eTableau n°13 - Hydrographie et ouvertures maritimes, France et Espagne, début XX siècle
caractéristiques France Espagne
nombre de fleuves de plus de 500 km 4 5
navigabilité gros porteurs 6 183 km 200 km
navigabilité barques plates 3 019 km 1 250 km env.
canaux navigables 4 909 km 930 km env.
nombre de ports fluviaux 4 1
nombre d'estuaires navigables 3 2
nombre de deltas 1 1
nombre d'espaces maritimes 4 3
nombre de détroits internationaux 3 1
[ Sources : B. R. Mitchell, Historical Statistics, ouvr. cité (France seulement), et Gregoria Villanueva
Larraya, La "política hidráulica" dutante la Restauración (1874-1923), Madrid, 1991, p. 83-84].
Si les estuaires de la Seine, de la Gironde et de la Loire remontaient
profondément à l'intérieur des terres, ceux du Guadalquivir et du Guadiana étaient
beaucoup plus limités. Cependant, certains facteurs d'ouverture pouvaient être
comparables, que ce fût pour les deltas navigables - Rhône contre Èbre - ou pour les
détroits internationaux à fort passage - Pas-de-Calais contre Gibraltar - mais là
s'arrêtait l'égalité car la nature physique des deux pays ne permettait plus de jouir des
mêmes capacités de liaison au sud face au nord des Pyrénées.
L'irrégularité et l'intensité des précipitations affectaient bien davantage le
royaume ibérique que son voisin du nord. Pourtant, les cours d'eau espagnols étaient
plus longs, mais plus irréguliers, que les fleuves français. Sixième fleuve européen -
selon un annuaire statistique espagnol de 1912 - le Tage mesurait alors 1 119 km
environ, devant le Rhône franco-suisse (1 039 km) et la Loire (965 km) ; le Douro
arrivait en douzième place avec 938 km, juste devant l'Èbre (928 km) et la Garonne
1
franco-espagnole parcourait près de 600 km, dont 60 environ en territoire ibérique .
2
Des chiffres à prendre avec précaution . Naturellement, seule la domestication de ces
cours d'eau pouvait en adoucir l'irrégularité et la turbulence. Ce sera l'un des grands
edossiers espagnols du XX siècle.
Une géopolitique originale ?
La période qui nous intéresse ici a vu la naissance d'une nouvelle "science", la
egéopolitique, dont les racines philosophiques remontent apparemment au XVIII
siècle. La contribution germanique du siècle suivant fut déterminante, besoin d'État
3fort à la clé . Les apports de la géopolitique, alors en voie de constitution - notamment
avec Ratzel - traduisirent, dans l'ordre intellectuel, cet "achèvement" de la découverte
de la terre. C'est en 1899 que le terme même de "géopolitique" apparut sous la plume
d'un Suédois, Kjellen, tandis que la notion d'Eurasie - avec toutes ses connotations
géographiques, démographiques, puis stratégiques - était inventée par le géographe
britannique Mackinder, lequel, dans un article publié à la suite d'une conférence à la

1 AEE 1912, Madrid 1913, p. 40-47. Sur 23 fleuves européens de plus de 500 km, Guadiana (avec 801 km,
e e e e18 ) et Guadalquivir (680 km, 19 ) arrivaient devant Seine (631 km, 21 ) et Garonne (594 km, 22 ).
2 Ainsi, en 1889, P. Vidal de la Blache, dans États et nations de l’Europe autour de la France, p. 29, fixe la
e e e eLoire à 980 km (11 rang européen), le Tage à 888 km (13 ), le Guadiana 840 (15 ), le Rhône 812 (17 ),
e e e el’Èbre 790 (17 ), le Douro 780 (18 ), la Seine 776 (19 ), la Garonne 605 (22 ). En 1964, le Grand Larousse
encyclopédique indique le Tage (1 006 km).
3 Claude Raffestin et alii, Géopolitique et Histoire, Lausanne, 1995, p. 9-116. Paul Claval,Géopolitique et
egéostratégie. La pensée politique, l'espace et le territoire au XX siècle, Paris, 1994, 189 p., et Aymeric
Chauprade, Introduction à l'analyse géopolitique, Paris, 1999, p. 15-38. Aussi, P. Renouvin et J.-B.
Duroselle, ouvr. cité, p. 22-27.
45Royal Geographical Society, en janvier 1904, citait les grandes nations "continentales"
- la Russie et l'Allemagne - face aux grandes puissances "maritimes" ou navales
1
qu'étaient la Grande-Bretagne puis les États-Unis . De France ou d'Espagne, il n'était
pas - ou plus - question. Pourtant, ces deux puissances, dans un contexte très difficile
de soif d'espaces vierges à "civiliser", ne devaient plus connaître, après les dures
années 1898-1899, un destin aussi funeste que l'observateur britannique - par omission
- semblait vouloir leur assigner. Dans l'esprit du Britannique, les grands pays vraiment
continentaux devenaient des heartlands - sortes de pivots géographiques - tandis que
les grandes puissances navales géraient les périphéries de l'univers, en enveloppant les
dites terres fermes. Ainsi, France et Espagne, puissances géopolitiques bâtardes - ni
vraiment continentales, ni vraiment maritimes, malgré leur grandeur passée - ou à
cause de celle-ci ? - ne semblaient pas pouvoir assumer un double front. La France et
l'Espagne, vieilles nations, auraient-elles été hors du débat ? Certes non, même si elles
n'ont guère apporté de contribution majeure à la "morphogénèse" de la dite science.
La géographie espagnole du début de siècle semble avoir été, selon l'un des
ses descripteurs, soumis à deux influences, la première, française, descriptive et
régionaliste, la seconde, allemande, davantage politique et nationale, qui serait à
l'origine directe du mouvement revendicatif "irrédentiste" de l'Espagne franquiste, dont
la France vaincue de 1940 sera la cible "privilégiée". La géopolitique espagnole fut,
suivant des auteurs suisses, une "utopie tournée vers le passé", telle que la formulait en
1907 un journaliste, Gonzalo de Reparaz dans son ouvrage, La política de España en
Africa, lors de la tenue du premier congrès des africanistes espagnols. Pour cet auteur,
l'Espagne était dirigée par une Castille trop éloignée des grands courants mondiaux.
L'expansion en Afrique et l'annexion du Portugal devaient permettre de la désenclaver.
Un autre auteur, le géographe Emilio Huguet del Villar, dans un article paru en 1914,
estimait que les capacités strictement géographiques de l'Espagne étaient insuffisantes
pour assurer une véritable régénération du pays. Le royaume ibérique manquait de
2
potentiel démographique autant qu’économique .
Les réalités étaient-elles si rudes ? Et, surtout, ces facteurs étaient-ils les seuls
fondements de la faiblesse espagnole ? Une faiblesse toujours relative. Enfin,
l'expansion coloniale était-elle la panacée du succès du retour vers la puissance, quand
l'on sait la médiocrité - de surface, au moins - des territoires convoités et obtenus ?
Sur le terrain, les deux pays allaient progressivement constituer un espace de
continuité entre métropoles et colonies, véritable mise en place d'une géopolitique
bilatérale. Cette espace quasi discontinu, de Dunkerque à Dakar, construction des
epremières années du XX siècle, connnaissait néanmoins une faille acérée : le détroit
international de Gibraltar sous contrôle britannique depuis deux siècles, véritable
menace d’ingérence permanente dans la relation franco-espagnole comme nous le
constaterons. Pour le royaume ibérique, ce tête-à-tête avec la France était original et
3
pesant . Quant à la République, elle partageait approximativement avec l'Italie ce
rapport, même si les ouvertures maritimes et terrestres étaient différentes. La
Tripolitaine et la Cyrénaïque - autres conquêtes de 1911-1912 - étaient le Maroc et le
Rio de Oro des Italiens, mais Malte était aussi le Gibraltar géostratégique des relations
franco-italiennes, autour du fil tranchant de la Route de Suez. Qui pourrait prétendre

1 M. Foucher, ouvr. cité, p. 19-20.
2 Antonio T. Reguera,"Origines del pensamiento geopolítico en España. Una primera aproximación",
Documents d'Anàlisis Geograficà, n°17, Barcelone, 1990, et Bosque Maurel, "La geografía política y la
geopolítica en España : pasado y presente",V Coloquio Ibérico de Geografía, León, 1989, cités par Claude
Raffestin et alii, ouvr. cité, p. 216. Aussi l'art. de Huguet, "El factor geografíco y el gran problema de
España", revue Estudio (1914), reproduit en 1956 et en 1969 par divers compilateurs, ibidem, p. 220-222.
3 Selon BDFA, Part I, Series G, vol. 20, West Africa, diplomacy of imperialism, 1895-1913, p. 411-417
(doc. n°163), il fut question en 1908 d’une cession de la Gambie à la F : en échange la GB demanda St-
Pierre-et-Miquelon, les droits de pêche sur les bancs de Terre-Neuve et les mains libres à Mascate et
Zanzibar. On en resta là. La France aurait pu allonger l’espace terrestre franco-esp. vers la Casamance.
46que le Royaume-Uni ne s'était pas donné les moyens d'être partout inévitable, voire
indispensable ? Le Reich, dont l'antagonisme allait devenir majeur au cœur des
relations internationales du moment, ne pouvait qu'en tirer une agressive jalousie.
Plus au sud, objets de pressions et de rivalités, la France et l'Espagne, d'un
côté, la France et l'Italie, de l'autre, furent ainsi les seuls pays d'Europe à espaces
coloniaux contigus et proches. Si les inclusions britanniques affaiblissaient leurs
capacités de collaboration, elles ne pouvaient remettre en cause la réalité de leur
voisinage réel et intime. "L'effet-brochette" - franco-espagnol ou franco-italien - fut en
réalité concurrencé, voire étouffé, par "l'effet-sandwich" britannique. Gibraltar et
Malte jouaient le rôle de fusibles géographiques, tout comme le petit mais actif
Portugal. Car la géographie commande aux hommes. À quels hommes ? À quelles
populations ? Là encore, l’un des facteurs de puissance réside dans la volonté
collective des hommes souvent dépendante de leur homogénéité ethnique et de leur
appartenance historique.
47fig. n°1 - L'effet-brochette : l’enfilade des espaces franco-espagnols et les dyades
e
franco-espagnoles au début du XX s. (avec indication de leur ancienneté)
48DÉMOGRAPHIE,
CULTURE ET PUISSANCE
Les hommes, de tous temps, se sont installés de préférence dans les zones
tempérées, bases de leur développement, mais la croissance des populations se devait
d'être grossièrement proportionnée aux possibilités de les accueillir et de les nourrir, ce
qui avait attiré l'attention des penseurs des siècles précédents, Adam Smith, Robert
Malthus et bien d'autres. Les progrès de la médecine et de l'hygiène allaient
bouleverser ces "données naturelles".
Des population cousines ?
Les populations, sont-elles des éléments décisifs de la puissance nationale ?
Les deux ensembles les plus peuplés de la planète - déjà la Chine et les Indes
britanniques - étaient, au début du siècle, soit dominés, soit grignotés. L'armée russe -
la plus opulente en effectifs - fut vaincue dès 1905 ... Néanmoins, il était patent que,
dans le cadre d'un développement économique avéré, la masse d'une population
pouvait jouer un rôle d'accélérateur de richesses, par la vigueur de sa production et de
sa consommation, par sa capacité de mobilité et de mobilisation, mais surtout par sa
cohésion sociale, voire mentale, néanmoins plus difficile à obtenir à travers de vastes
masses démographiques - véritables "empires-mosaïques de peuples" - qu'en présence
de populations plus restreintes.
En Europe, la France et l'Espagne - sur une superficie comparable - étaient
dans une situation affectée d'un rapport allant du simple au double. Cependant, le
dynamisme de la population espagnole dépassait de loin celui de la population
française, expliquant ainsi le phénomène migratoire croissant entre les deux pays, nous
y reviendrons. Mais ce dynamisme, face à une France en voie d'essoufflement
démographique naturel, ne signifiait pas que la croissance y fut si débridée que les
chiffres le laisseraient entendre dans une comparaison bilatérale réductrice, donc
trompeuse. En effet, de nombreux pays européens connaissaient des taux de natalité
beaucoup plus élevés. En outre, la différence entre natalité et mortalité était étroite -
derrière la France où elle était même négative, en 1900, et l'Irlande - ne permettant pas
1ainsi une croissance importante . Nous reviendrons là encore sur ces questions
qualitatives dans le chapitre relatif aux migrations bilatérales métropolitaines et
algériennes.
Les recensements de 1910 et 1911 - distants de trois mois - indiquaient une
population de 39 601 599 habitants, au nord des Pyrénées, et de 19 611 334 individus,
2
au sud . Les deux pays se classaient respectivement à la cinquième et à la septième
3 2places dans l'espace européen . La densité de population était de 73,8 h/km en France
2et de 38,9 h/km en Espagne.
Au niveau mondial, le peuplement des terres de souveraineté française
accentuait non seulement le décalage des ressources humaines entre les deux nations,
mais elles soulignaient également la stagnation de la population de la métropole
française de moins en moins "peuplante". Les difficultés de saisir en détail la réalité

1 Gabriel Tortella, El desarrollo de la España contemporánea. Historia económica de los siglos XIX y XX,
eMadrid, 1994, p. 28-31. Jordi Nadal, La población española (siglos XVI a XX), 4 éd., Barcelone, 1984, p.
138-174, indique même une année déficitaire pour cause de choléra (1885).
2 Recensements de décembre 1910, en Espagne, et de mars 1911, en France.
3 L'Italie - sixième - qui comptait 35 M d'habitants, rattrapait alors la France en stagnation.
49statistique des populations vivant dans les espace de souveraineté français et espagnol,
au début du siècle, tiennent à l'absence de recensements fiables dans la plupart des
régions concernées. Il ne peut s'agir ici que d'estimations grossières, car de vastes
proportions de territoires n'étaient pas encore soumises ou n'étaient que des marges
animées par des groupes nomades ou semi-nomades peu saisissables.
Les populations des territoires français à travers le monde ne dépassaient
guère les 80 millions d'individus, soit 39 601 599 habitants (dont 38 millions de
Français environ) en métropole et 24 576 850 habitants (dont un million de Français
environ) en Afrique, et 17 077 000 habitants (dont 300 000 Français) dans le reste du
monde. Soit, alors un relatif équilibre entre Français et indigènes, formant une
communauté où la fécondité de ces derniers devait rompre progressivement le dit
équilibre.
Dans les territoires espagnols, on comptait à peine 20 millions d'habitants, soit
19 611 334 habitants (dont 19 millions d’Espagnols) en métropole et 235 000 habitants
(dont 30 000 Espagnols) en Afrique. Les "pertes" asiatiques de 1898 tournaient
autour de 7 832 700 habitants - bien loins d’être tous hispanophones - et celles des
Caraïbes s'élevaient à respectivement 1 631 690 (Cuba) et 798 570 individus (Porto-
1Rico). Les perspectives en termes d'usage linguistique étaient cependant très
différentes. Dans le reste du monde - notamment en Amérique latine et en Europe - on
devait compter un million d'individus environ de nationalité espagnole, à ne pas
confondre - sous réserve de doubles nationalités possibles selon les législations locales
- avec les autochtones hispanophones qui étaient, pour un grand nombre d'entre eux,
des métis, les Indiens non mêlés devant être exclus. Soit un total général de 21 millions
environ. Autant dire que les Espagnols ne pouvaient, à l'époque, compter que sur eux-
2mêmes .
La masse démographique française - quatre fois supérieure à celle de
l'Espagne - ne pouvait pourtant pas faire illusion. La population française était
stagnante et elle n'émigrait guère à l'inverse de la population ibérique ... L'idée de créer
une "force noire", afin de subvenir aux besoins de défense du second plus vaste empire
3dispersé du monde, s'était faite jour dans les premières années du siècle . La nécessité
de construire et d'entretenir une flotte de guerre, puissante et souple à la fois, s'imposait
à une nation qui n'avait jamais su réaliser le rêve de mettre sur pied concomitamment
une force terrestre et une force navale capables d'agir tous azimuts. Comme l'Espagne,
la France tentait d'assurer le présent, au moment où se profilaient à l'horizon des
peuples de nouvelles techniques faisant fi des hommes levés ou déplacés en masses.
Enfin, l'urbanisation française était largement supérieure à celle du royaume
ibérique, mais c'était toujours au prix d'un déséquilibre entre Paris et la province,
tandis que la population ibérique paraissait mieux répartie, comme elle l'est encore
aujourd'hui. En 1900, troisième agglomération du monde - derrière New York et
Londres - la capitale française, avec ses 2,7 M d'habitants, était quatre fois plus
peuplée que sa sœur espagnole, qui souffrait d'être isolée sur son plateau - c'était bien
la plus montagnarde des capitales européennes - et d'être concurrencée par l'active
Barcelone, de taille démographique comparable. Ses capacités d'attraction s'en
4ressentaient .
En fait, les deux pays allaient suivre le même sort, celui de la marginalisation
démographique, qui entraîne soit la limitation du rayonnement migratoire - la France -
soit l'exacerbation de ce même rayonnement dans un esprit de défoulement peu
productif, comme le cas espagnol tendrait à le démontrer.

1 P. Gómez Aparicio, ouvr. cité, p. 68 : presse de décembre 1898, après signature du traité de Paris.
2 Toutes les données à partir des annuaires statistiques de B. R. Mitchell.
3 Marc Michel, L'appel à l'Afrique. Contributions et réactions à l'effort de guerre en AOF. 1914-1919,
Paris, 1982, p. 1-39.
4 Jean Favier, Paris. Deux mille ans d'histoire, Paris, 1997, indiqué dans "Paris : naissance d'une capitale
d'exception", L'Histoire, n°216, décembre 1997, p. 58.
50Mais la "qualité" des hommes, leur degré de formation personnelle, ne peut
être ignoré des observateurs de la puissance. La modernité, le dynamisme du moment
passait par la maîtrise de techniques de plus en plus développées qui nécessitaient des
apprentissages de plus en plus organisés et longs, où les gestes traditionnels et uniques
étaient remplacés progressivement par des gestes artificiels et complexes. L'éducation -
dont l'alphabétisation n'est que le premier pas - a longtemps été négligée comme
facteur explicatif de développement économique. Pour l'Espagne, Clara Eugenia
1
Nuñez et Gabriel Tortella l'ont bien mise en valeur . En France, la question était déjà
intégrée depuis les années soixante à l'historiographie nationale (Antoine Prost,
François Furet et Mona Ozouf, etc...). En se cantonnant au Vieux Monde, les
comparaisons internationales faisaient clairement ressortir les faiblesses de l'Europe
méditerranéenne et orientale. Si, en France, l'effort en faveur de la scolarisation laïque,
et son contre-effet d'approfondissement et d'amélioration de l'enseignement
confessionnel, portèrent leurs fruits avec certitude, il en fut de même au sud des
Pyrénées, mais avec un décalage d'une génération (20 à 30 ans). Le royaume ibérique
mit une soixantaine d'années à sortir de "l'ancien régime éducatif". Des années 1860
2aux années 1930, cette phase de transition s'étendit plus lentement qu'en France .
Tableau n°14 - Analphabètes (% de la population totale)
Années Angleterre Belgique Italie Russie France Espagne
1900 3 19 48 81 17 56
1910 0 (?) 15 38 79 13 50
[Source : Gabriel Tortella, El desarrollo de la España contempóranea. Historia económica siglos XIX y
XX, Madrid, 1994, p. 12]
Tableau n°15 - Élèves des écoles primaires/1000 habitants
Années Allemagne Royaume-Uni Italie Portugal France Espagne
1900 159,1 151,3 84,2 42,6 144,3 92,0
1910 158,8 148,8 96,7 49,7145,0 85,9
[ Sources : Clara Eugenia Núñez, La fuente de la riqueza. Educación y desarrollo, ouvr. cité, p. 93, et G.
Tortella, ouvr. cité, p. 15]
Tableau n°16 - Professeurs et élèves, 1898-1913 (en 1 000 individus), étudiants (individus)
périodes France
élèves primaire professeurs élèves secondaire étudiants
1898-1901 5 536,25 157,50 98,32 29 475
1902-1905 5 560,75 153,25 114,00 32 243
1906-1909 5 613,50 154,00 124,00 39 974
1910-1913 5 668,75 158,75 129,50 41 382
périodes Espagne
élèves primaire professeurs élèves secondaire étudiants
1898-1901 n.i. n.i. n.i. n.i.
1902-1905 n.i.
1906-1909 2 551 (1) 144 (1) 16 016 (2)
1910-1913 n.i.
(1) chiffres de 1908, et (2) chiffre de 1910, selon AEE 1912, p. 199. [Source : B. R. Mitchell,
International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 858-859 & 878-879]
Ces chiffres, qui demeurent très approximatifs, ne fixent que des tendances
larges qui furent cependant toujours à l’origine des remarques, réflexions et analyses
des contemporains – quand ils en disposaient - mais aussi des historiens de notre
temps.

1 G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p.10-17 et 224-226. Clara Eugenia Nuñez, La fuente de la riqueza.
Educación y desarrollo económico en la España contempóranea, Madrid, 1992, 355 p. De ces deux
auteurs, en collaboration, La maldición divina. Ignorancia y atraso económico en perspectiva histórica,
Madrid, 1993.
2 C. E. Nuñez, ouvr. cité, p. 89-164. Pour la France, Antoine Prost, Histoire de l'enseignement en France
1800-1967, Paris, 1968, 524 p.
51G. Tortella explique la stabilisation - le léger recul, même - des chiffres
allemands, britanniques ou français, entre 1900 et 1910, par des modifications de
nomenclatures et un sous-enregistrement du secteur privé - de plus en plus limité en
France - et non par un freinage du processus de scolarisation. En Espagne, le chiffre -
1approximatif, comme toujours - était de 104 en 1880 . Il y avait là des ajustements de
comptage plus que de structures qui démontrent combien la captation de phénomènes
de fonds des sociétés contemporaines est un défi ancien pour les observateurs.
S'agissait-il des mêmes raisons, qui produiraient les mêmes effets ? On peut
en douter, en cette première décennie d'existence du ministère espagnol de l'Instruction
2
publique, fondé en 1900, par détachement du ministère du Développement (Fomento) .
Ce nouveau département fut pendant de nombreuses années avare de renseignements
statistiques fiables, comme le montre le tableau précédent. Les chiffres indiquent
cependant assez clairement combien l'éducation était - et demeure - la base du
développement économique. De l'ampleur de cette éducation, dépendait la capacité à
exiger davantage, donc de bien et de beaucoup consommer ... mais aussi à inventer
tous les jours un progrès jugé sans cesse inévitable, voire souhaitable.
Des langues multinationales
Filles du latin, fixées dès le Moyen-Âge, les langues françaises et castillane
ont connu une expansion intercontinentale progressive bien réelle au fil des Temps
modernes, mais elles se firent "doubler" par un "troisième larron", plus incisif à partir
edu XVIII siècle, l'anglais. Les langues apparaissent au cœur même des affirmations
nationales et des influences culturelles depuis plusieurs siècles. Intermédiaires entre
patois, dialectes, voire entre langues régionales, elles se sont affrontées comme
vecteurs de la puissance globale de leur espace de formation et de diffusion initiale.
L'anglais européen, relayé par l'anglo-américain, a ainsi grignoté lentement les
positions du français, numériquement autant que géographiquement. L'espéranto
apparut ainsi à certains esprits conciliateurs et curieux comme une échappatoire à ce
3combat d'influences . En s'imposant dans les espaces tempérés les plus attractifs et les
points d'ancrage les mieux situés, les anglophones allaient bientôt marginaliser des
francophones bloqués dans des tranches climatiques et des espaces géographiques ou
altimétriques peu gratifiants ou fructifères. En Amérique du nord, la soumission des
colons de Nouvelle-France par ceux de Nouvelle-Angleterre, ou en Afrique du nord,
l'échec inévitable de l'expédition d'Égypte de Bonaparte avaient symbolisé ce nouveau
cours des choses qui allait s'accentuer après Waterloo et la grande coupure coloniale.
Pour les hispanophones, la rétraction avait été plus progressive, d'abord par la perte des
terres de souveraineté européennes - non castillanophones, il était vrai - puis par celle -
en deux temps - des colonies lointaines où le castillan s'était partiellement imposé.
Le français d'Europe est multinational. Les francophones comprenaient non
seulement les Français eux-mêmes, mais aussi leurs voisins Suisses romands et
Wallons sans omettre les Valdôtains d'Italie. Plus au large, en Amérique du nord, outre
les habitants de Saint-Pierre-et-Miquelon, on trouvait les Québecois, les Francos de la
Nouvelle-Angleterre et autres Cajuns de Louisiane - tous alors bien oubliés par leurs
"cousins" d'Europe - mais aussi les Antillais colonisés - Guadeloupéens, Martiniquais
et autres Guyanais - ou indépendants - les Haïtiens - les élites internationales formant
un ensemble négligeable. En qualité de "langue des élites", le français paraissait déjà

1 G. Tortella, El desarrollo, ouvr. cité, p. 15.
2 Une exposition a eu lieu à l'automne 2001 à la BN-Madrid sur le centenaire de ce ministère.
3 Daniel Baggioni, Langues et nations en Europe, Paris, 1997, 378 p.
52bien minoritaire dans de nombreux espaces. L'apogée du français, langue
internationale - au Siècle des Lumières - correspondait au temps de la première
contraction nationale, celle de la perte des premières colonies. L'essoufflement
démographique, qu'allaient anticiper - symboliquement en quelque sorte - les retraites
de Russie ... et d'Espagne, ne pouvait qu'entraîner irrémédiablement sa décadence
mondiale. Les grandes masses démographiques en voie d'alphabétisation lente
échappaient ainsi à l'emprise et à l'impulsion du français. La faiblesse démographique
et migratoire française rendait fragile la francophonie, terme inventé et utilisé par
1
Onésime Reclus, mais vite enfoui . Le vaste mouvement de l'expansion du français
apparaissait même comme une sonnette d'alarme. Il faut dire que les perspectives
n'étaient pas porteuses de grands espoirs. La "rétraction élitique" française avait
commencé. Au-delà de la soumission romande aux Helvètes germanophones -
marquée par la guerre cantonale des années 1847-1848 - et de la soumission
québecoise au pouvoir anglais - symbolisé par la constitution "fédérale" de 1867 - et de
la marginalisation totale des autres terres francophones traditionnelles - du Val d'Aoste
à la Louisiane en passant par la Nouvelle-Angleterre - il ne demeurait plus qu'un seul
foyer de francophonie indépendant et viable, la France elle-même en déclin
démographique. Certes, il y avait encore la Wallonie assez prospère pour être, avec
Bruxelles, le moteur du royaume de Belgique, mais la pression allemande en avait
largement rogné les ailes.
Vers 1910-1911, les populations des territoires français dans le monde
s'élevaient à 39 601 599 habitants - dont 38 000 000 Français - en métropole, et à 24
576 850 habitants - dont 1 000 000 Français - en Afrique (1907), et 17 077 000
habitants - dont 400 000 Français - dans le reste du monde (1907), soit un total tout
approximatif de 81 255 450 individus. La francisation des espaces colonisés restait à
faire. Il y avait là un réservoir d'apprentissage - même rudimentaire - du français, qui,
on le sait aujourd'hui, ne fut jamais mis à profit, pour faire progresser la francophonie
naissante. Il faudrait y ajouter, dans les territoires non français, un million de citoyens
français, soit un relatif équilibre entre les Français et les indigènes, ce qui formait une
communauté de 80 millions d'individus environ. Mais la francophonie des territoires
français fut limitée par l'essor lent de la francisation des indigènes, seules les élites
traditionnelles étant touchées par ce phénomène d'acculturation. Un mouvement de
prise de conscience était à fomenter. La diffusion du français fut pourtant l'objet des
efforts d'une Fédération Internationale pour la Culture et l'Expansion de la Langue
Française, qui tint trois congrès en Belgique, entre 1905 et 1913 (Liège, Arlon - 1908
2- et Gand), et dont le siège était fixé dans la capitale du royaume . Certes, la
francophonie fut préservée dans les colonies françaises à l'étranger par création de
nombreuses écoles et collèges par l'Alliance Française mais aussi par l'Alliance
Israélite Universelle et la Mission Laïque Française. Nous y reviendrons. Le rôle des
congrégations religieuses enseignantes et des missionnaires évangélisateurs fut
3
également déterminant. Se dessinait déjà une francophonie duale, à la fois
aristocratique et populaire, élitiste et de masse, religieuse et laïque.

1 e Selon Xavier Deniau, La francophonie, Paris, 3 éd., 1993, p. 9-11, le terme de francophonie aurait été
utilisé par O. Reclus (1837-1916) - géographe prolifique, auteur d’atlas et manuels (années 1890-1910) -
dans La France et ses colonies, Paris, 1886. Le terme aurait été réactivé en 1962 (n° spécial revue Esprit).
François Chaudet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. L’Alliance Française
(1883-1940), Paris, 2006, p. 22, évoque Armand Mattelart, L’invention de la communication, Paris, 1994,
p. 208, qui cite à son tour Pierre Achard,"Francophone, francophonie. Notes lexicologiques sur quelques
chimères", Mots, n°8, 1984, p. 196-198 : Senghor aurait réemployé le mot dans la revue La Nef en 1956 …
2 X. Deniau, ouvr. cité, p. 50. Également, Michel Tetu, La francophonie. Histoire, problématiques et
perspectives, Paris, 1988, p. 128. Annuaire de la Vie internationale, ouvr. cité, p. 1017-1018.
3 L'histoire de l'enseignement de la langue fr. à travers les grandes institutions, chez François Roche et
Bernard Pigniau, Histoires de diplomatie culturelle des origines à 1995, Paris, p. 6-36 et 285-289.
53En Espagne, les couches élevées de la population parlaient alors davantage le
français que les élites françaises n’utilisaient l’espagnol. Seule la région frontière, avec
ses populations rurales et immigrées, faisait exception. Les patois et dialectes occitans,
catalans et basques y fleurissaient encore malgré les règles normatives –
contraignantes, certains diraient répressives - des appareils éducatifs nationaux.
eTableau n°17 - Francophones du monde au début XX siècle, en millions (estimation)
Continents Pays ou territoires vers 1900-1901 vers 1910-1911
Europe France 38,961 39,192
Belgique 3,5 3,7
Suisse 1,1 1,3
Espagne (1) 0,025 0,025
divers 0,6 0,7
Amérique St-Pierre-et-Miquelon 0,002 0,002
Martinique 0,208 0,184
Guadeloupe 0,182 0,212
Guyane 0,022 0,026
Canada (2) 1,7 2,2
Haïti (3) 1 1,1
divers 0,2 0,3
Afrique Algérie 1 1,05
Tunisie 0,5 0,6
Maroc 0,1 0,2
Afrique occidentale fr. 0,2 0,2
Afrique équatoriale fr. 0,1 0,1
Madagascar 0,3 0,3
Comores 0,050 0,075
Réunion 0,125 0,135
divers 0,1 0,15
Asie Indochine 0,1
Inde 0,05 0,05
divers 0,05
Océanie Nouvelle-Calédonie
Polynésie 0,1
divers0,15
Total 50 55
(1) Français, Belges wallons et Suisses romands d'Espagne
(2) Chiffres du Québec arrondis par rajout des minorités francophones de l'Ontario et des provinces de
l'Est (Prince Édouard, Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve)
(3) Estimation approximative (The Statesman's Yearbook, 1900 et 1910) : premier recensement en 1950
[ Source : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, divers volumes].
En 1886, Onésime Reclus estimait déjà à 51 750 000 individus le nombre des
1francophones . En 1900, évoquant une "mouvante bataille", Pierre Foncin, secrétaire
général - devenu président - de l’Alliance Française, plaçait la langue de Molière en
quatrième position mondiale, avec 58 millions d’utilisateurs, loin derrière les plus
2
répandues et juste devant celle de Cervantès avec ses 44 millions d’individus . Le
français apparaissait encore comme la langue diplomatique majeure, sinon unique,
avant la guerre, mais les premières escarmouches apparurent avec les Américains peu
3avant le premier conflit mondial . Cette situation linguistique - établie à partir du
emilieu du XVII siècle - était dûe à de multiples facteurs, dont les plus importants
furent la position centrale géographique en Europe, alors maîtresse de la destinée de la
plupart des terres émergées, et l'existence d'un foyer de pensée et de réflexion. La force

1 Onésime Reclus, France, Algérie et ses colonies, Paris, 1886, p. 407-440.
2 Pierre Foncin (dir.), La langue française dans le monde, Paris, 1900, p. VII. Un recueil publié à
l’occasion de l’Expo universelle. L’anglais arrivait en tête (116 M) devant le russe (85 M) et l’allemand (80
e eM). Le japonais était 6 (40 M) et l’italien 7 (34 M). Pas d’autre langue classée.
3 Albert Salon, chez Gérald Antoine et Robert Martin (dir.), Histoire de la langue française 1880-1914,
Paris, 1985, p. 431 : les Nord-Américains voulaient l'anglais lors d'un arbitrage avec le Mexique en 1914.
54militaire, économique ou démographique venaient en contrefort de ces deux premiers
points cités, aucun facteur à lui seul ne pouvant expliquer une telle situation au début
e
du XX siècle. On était là entre potentiel culturel et potentiel diplomatique.
Cette influence se faisait sentir au-delà des frontières, même entre tiers. Ainsi,
1Alphonse XIII écrivait en français à son "cher frère et cousin", le roi Édouard VII . Les
toasts échangés entre le roi d'Espagne et son hôte, le roi de Saxe, Frédéric-Auguste III,
2en mars 1907, étaient également rédigés et prononcés dans le même idiome . L'en-tête
3
des lettres de l'ambassadeur d'Espagne à Saint-Pétersbourg l’était aussi . L'usage des
notes verbales en français était quasi systématique à Madrid, même par les ambassades
4
de la Triple Alliance . La représentation de la République à Madrid adressait
naturellement ses invitations en français aux invités de la bonne société locale, qui
5 erépondaient dans un excellent français . Le XVII duc d'Albe parlait en français à sa
6grand-tante Eugénie, l'ex-impératrice notoirement d’origine espagnole . Même entre
eux, les diplomates espagnols utilisaient souvent des expressions françaises qui leur
7
étaient familières . Par contre, les puissances anglo-saxonnes maniaient de plus en
plus, dans leurs communications diplomatiques, l'anglais dont la diffusion était non
seulement géographiquement mondiale, mais surtout ancrée sur des espaces
dynamiques (États-Unis, Inde, Australie, Afrique du Sud, Canada) qui allaient jouer un
rôle multiplicateur que le français n'avait pas su et pu s'assurer dès cette époque. Les
terres francophones d'Europe étaient incrustées dans des États de petite taille humaine -
Belgique, Suisse - et celles d'Amérique n'étaient plus - déjà - que des noyaux, des
enclaves perdues dans un océan anglophone. Dans la mer des Caraïbes, si la
Guadeloupe avait connu une progression démographique très positive, il n’en était pas
de même avec la Martinique, victime de l’éruption de la Montagne-Pelée en 1902, qui
fit plus de 20 000 morts. Seul, le Québec, grâce à une fécondité entretenue par
l'influence d'un clergé actif et le besoin de main-d’œuvre, semblait résister à la
pression. Quant aux colonies françaises, elles étaient le plus souvent des "semi-déserts
éducatifs", où, seuls, les enfants des élites locales avaient l'espoir d'apprendre un jour
la langue des colonisateurs.
Rien de tel avec la langue espagnole. De ce point de vue, l'espagnol en Europe
- entendons bien par là, le castillan parlé de l’Andalousie à la Cantabrie - était
uninational, ne remplissant même que médiocrement son territoire métropolitain face
aux langues régionales actives qu'étaient alors le catalan-valencien-majorquin, le
basque ou le galicien. Le castillan, géographiquement central et méridional - avec sa
"fenêtre" cantabrique - allait pourtant bénéficier progressivement de l'explosion
démographique latino-américaine jusqu’alors incertaine sous la colonisation. Comme
l'avait remarqué en 1913 un observateur encore novice mais avisé - Maurice Legendre
- l'Espagne pouvait compter, malgré la perte de ses colonies directes, sur un "cortège
de nations filiales" utilisant sa langue sans contestation, malgré l'ignorance dans
laquelle étaient confinés bien des indigènes. Bon nombre d'entre eux, on s’en doute, en

1 FAM-Madrid, Papiers A. Maura, 93, copie littérale ms. (en fr.), lp., Alphonse XIII (St-Sébastien) à
Édouard VII (Londres), 19. 8. 1904, s'excusant de ne pouvoir venir en Angleterre.
2 ibidem, Papiers A. Maura, 152, dossier 26, lp. dt., Allendesalazar (ME) à A. Maura (Présidence du
conseil), Madrid, 18. 3. 1907, avec les textes joints (en fr.) en souvenir des mariages saxons de rois
d'Espagne (Charles III en 1738 et Ferdinand VII en 1819).
3 ibidem, Papiers G. Maura, 112, lp. ms., Viñaza (Ambassade-St-Pétersbourg) à G. Maura, 22. 1. et 4. 2.
1913.
4 Nombreux exemples dans AMAE-Madrid, Correspondencia ou Política H, Alemania. Le phénomène se
poursuivra encore durant la Première Guerre mondiale.
5 FAM-Madrid, Papiers G. Maura, 111, carton d'invitation Geoffray pour le mercredi 26. 3. [1913], et copie
réponse ms. (en fr.), s'excusant de ne pouvoir se rendre à cette soirée.
6 Duc d'Albe, L'Impératrice Eugénie, Madrid, p. 36, texte d'une conférence donnée à l'Institut française de
Madrid en 1952 et trad. en fr. à la demande de l'ambassadeur de France, R. Hardion.
7 J. M. Allendeslazar (éd.), Marqués de Villa-Urrutia, ouvr. cité, p. 25 (tartines diplomatiques).
55Amérique en Asie et en Océanie, n'avaient jamais eu accès de près ou de loin à
1
l’espagnol .
eTableau n°18 - Hispanophones du monde entier, début XX siècle, en millions (estimation)
Continents Pays ou territoires vers 1900-1901 vers 1910-1911
Europe Espagne 18,594 19,927
France 0,08 0,11
divers 0,2 ? 0,3 ?
Amérique Argentine n.i. 7,885
Bolivie 1,696 n.i.
Chili n.i. 3,229
Colombie 4,355 5,072
Costa-Rica 0,30 0,35
Cuba n.i. 2,04
Rép. Dominicaine 0,50 0,60
Équateur 1,7 n.i.
Guatemala 1,6 1,8
Honduras 0,544 0,553
Mexique 13,607 13,607
Nicaragua n.i. 0,505
Panama n.i. 0,291
Paraguay 0,644 0,720
Pérou 4,3 4,6
Porto-Rico 0,953 1,118
San Salvador 1,007 1,1
Uruguay 0,916 1
Venezuela 2,35 2,40
Afrique Algérie 0,5 0,5
Maroc 0,01 0,05
Afrique occidentale 0,001 0,001
Afrique équatoriale 0,002 0,002
divers 0,2 0,2
Asie Philippines 0,5 0,5 ?
divers 0,001 0,001
Océanie anciennes possessions0,020 0,020
divers
Total 65 70
[ Sources : B. R. Mitchell, International Historical Statistics, Europe 1750-1988, p. 152, et du même,
International Historical Statistics, The Americas 1750-1988, p. 1 à 6, et Africa, Asia & Oceania ]
On le voit dans ce tableau, malgré les illusions de Pierre Foncin, qui plaçait
l’espagnol après le français, en 1900, l’hispanophonie était déjà plus fournie que la
francophonie même si l’on peut supposer qu’une très large fraction des populations
des espaces ibéro-américains n’entendait rien à la langue des anciens colonisateurs
reprise par les nouvelles élites. Il y avait là un potentiel linguistique fondé sur une
croissance démographique naturelle et migratoire bien supérieure à celle de la
francophonie qui, plus cosmopolite, s’appuyait sur des élites aux effectifs limités et qui
ne pouvait compter sur des populations colonisées totalement ignorantes de la langue
française.
Ces chiffres, en tout cas, apparaissent encore très approximatifs, statistiques
peu scientifiques qui rassemblent les habitants des territoires de souveraineté et
2d'ancienne colonisation de la Couronne d'Espagne . Les élites blanches ou métisses -

1 Maurice Legendre, La guerre prochaine et la mission de la France, Paris, 1913, p. 119-120. L'auteur
(1878-1955), jeune agrégé d'histoire, catholique, avait découvert l'Espagne en 1909. Il s'y établira en 1919
et deviendra directeur de la Casa de Velázquez (de 1940 à 1955) à Madrid où il décédera.
2 Espagne métropolitaine, Canaries incluses. Ailleurs, les dates de recensement sont très variables :
Argentine, en 1914, Bolivie, en 1900, Chili et Cuba en 1907, Équateur en 1901, Nicaragua, en 1906,
Paraguay, en 1899, Porto-Rico, chiffres de 1899 et 1910, Costa-Rica, pas de recensement entre1892 et
56maîtresses des régimes politiques issus de la décolonisation - avaient été seules à
maintenir et à prôner l'usage de la langue de Cervantès, puisqu'elles n'avaient aucune
langue nationale de rechange à proposer. Aux Philippines, le tagalog - sorte de sabir
sino-anglo-espagnol - était largement diffusé.
Le castillan était cependant une langue diplomatique de substitution. Les
échanges entre les diplomaties espagnole et latino-américaines - la brésilienne exceptée
- se faisaient dans cette langue, concurremment avec le français. Sur le long terme -
nous y sommes aujourd'hui - l’espagnol massivement parlé allait l'emporter sur un
français trop élitiste ou trop peu diffusé dans les espaces à forte progression
démographique.
En tout cas, les ensembles d'usagers des langues nationales qui nous
concernent ici pouvaient paraître équivalents - plusieurs dizaines de millions - mais
l'équilibre penchait en faveur de la langue ibérique. Le poids de la métropole française
ne faisait pas équilibre avec des espaces extra-européens en pleine ascension
démographique, à la fois naturelle et migratoire.
Outre l'usage de la langue, d'autres modes d'appréciation de la puissance
culturelle - lato sensu - sont utilisables. Il faut dire que la sociabilité internationale
eintellectuelle n’avait pas attendu le XIX siècle pour se manifester par des phénomènes
encore souvent individuels ou oligarchiques, mais où le poids des milieux et des
groupes jouait un rôle majeur.
Rayonnements intellectuels et techniques
Depuis des décennies, malgré ses déboires militaires, la France s'était érigée
en "nation-guide" à travers le monde, mouvement fondé sur la Raison et la Foi dans le
Progrès permanent, base inaltérable de la civilisation relancée par la célébration du
centenaire de la Révolution française. Également refuge des persécutés politiques -
russes, italiens ou espagnols, parmi bien d'autres - la République prétendait être le
phare d'une émancipation généralisée, que l'on admirait et espèrait dans certaines
1régions du monde comme le Moyen-Orient et l'Amérique Latine . Elle compensait
ainsi sa faiblesse démographique mondiale par un activisme culturel qui allait parfois
tenir lieu de politique majeure dans certaines régions du monde.
Concrètement, plusieurs réseaux de présence culturelle se constituèrent depuis
les années 1880 - nous y reviendrons pour l'Espagne, dans le chapitre cinquième - dont
les plus significatifs furent le réseau congrégationniste - hors et en exil - l'Alliance
Française, la Mission laïque Française (depuis 1902) et les instituts français
d'université, sans oublier les grandes institutions dépendant de l'Académie des Beaux
Arts - l'Académie de France (Villa Médicis) de Rome (1666/1803) - ou de la Direction
de l'Enseignement Supérieur du Ministère de l'Instruction Publique et des Beaux Arts,
avec les Écoles françaises d'Athènes (1846), de Rome (1873/1876) et d'Extrême-Orient
(1901), ainsi que l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire (1881). Si l'Italie
avait la société Dante Alighieri, les Anglo-saxons, des sociétés missionnaires et
philanthropiques, l'Allemagne un Schulen Büro au sein de l'Office impérial des
Affaires étrangères, et surtout un Deutsches Archäologisches Institut, actif dans tout le
bassin méditerranéen, l'Espagne n'était guère dotée que d'une Académie d'Art à Rome,
depuis 1873, et d'une École d'Histoire et d'Archéologie, dans la même cité, depuis un

1927, Rép. Dominicaine, pas de recensement avant 1920, Guatemala, pas de recensement entre 1893 et
1921, Pérou, pas de recensement entre 1876 et 1940.
1 e P. Bernstein et P. Milza, Histoire de la France au XX siècle, ouvr. cité, p. 199-206.
571
décret royal de juin 1910 . Une politique encore résolument "classique" qui négligeait
des espaces plus "modernes", mais la France républicaine ou l'Allemagne impériale du
moment cultivaient bien les mêmes espaces fondateurs de la civilisation européenne.
Un projet d'une Liga Cervantina Universal, destinée à assurer la scolarisation des
jeunes émigrés espagnols, fut agité sans suite en 1912. On installa bien une structure
mais sans lui donner les moyens de se développer. Le juriste et historien Rafael
Altamira, premier président de cet organisme, paya d'ailleurs le prix de cette initiative
2
par la perte de son poste de directeur de l'Enseignement primaire .
Autre marqueur de la puissance intellectuelle, l'octroi de prix richement dotés
par les académies scandinaves depuis 1901 permet aussi de jauger - bien
imparfaitement - l'aura des élites de certains pays.
Tableau n° 19 - Lauréats du Prix Nobel, 1901-1914
Pays Physique Chimie Médecine Littérature Paix Total
Allemagne 5 5 4 4 0 18
France 4 4 3 2 3 16 (*)
Grande-Bretagne 2 2 1 1 1 7
Pays-Bas 4 1 0 0 0 6
Suède 1 5
Suisse 0 1 3
États-Unis 1 1 0 0 2 4
Italie 1 0 1 1 4
Autriche-Hongrie 0 3
Belgique 0 0 2
Danemark 0 1 0 2
Espagne 0 0 1 0
Russi2
Divers (**) 0 0 3 2 5
Totaux 18 15 16 14 19 82
(*) Marie Curie, d’origine polonaise, a obtenu deux fois le prix (1903 et 1911), soit seize prix pour quinze
lauréats français. (**) avec un seul lauréat
[Source : Liste des Prix Nobel, Dictionnaire Encyclopédique Larousse, Paris, éd. 1960]
Institués en vertu du testament du chimiste et physicien norvégien Alfred
Nobel - qui avait longtemps vécu en France - ces prix avaient rapidement acquis un
grand prestige principalement dû au montant des récompenses. Ils introduisaient ainsi
dans les domaines des sciences, de la littérature et de la recherche de la paix une sorte
d'esprit de compétition qui pouvait déraper au-delà d'une saine émulation scientifique
ou morale. Si l'Allemagne l'emportait, aussi bien dans le domaine littéraire - où on
l'attendait moins - que dans les "sciences exactes", la France, elle, était présente dans
toutes les "disciplines"… comme la Grande-Bretagne, ou la Suède dispensatrice des
prix. Quant à la position de l'Espagne, elle était honorable, à égalité avec la Russie,
mais derrière certains "petits pays" développés, comme les Pays-Bas, la Suède, la
Suisse, la Belgique ou le Danemark. Une géographie était en pleine ébauche,
notamment avec des États-Unis sortant des limbes du progrès et une Grande-Bretagne
déjà déclinante, bien que partout présente.
Le nombre des Prix Nobel français et espagnols, entre 1901 et 1914 fut très
déséquilibré. Même si le fait de prétendre qu'une quelconque quantification puisse être
pertinente en ce domaine et si l'attribution des prix - nationaux et internationaux - était

1 e Manuel Tuñón de Lara, Medio siglo de cultura española (1885-1936), 3 éd., Madrid, 1984, p. 221. Le
peintre Madrazo fut le premier directeur de cette Académie artistique en 1873 : Juan M. Montijano García,
La Academia de España en Roma, Madrid, 1998, p. 2-143. Sur l'École Espagnole d'Histoire et
d'Archéologie de Rome, Manuel Espadas Burgos "Noventa años de una institución española en Roma",
ABC, 3. 6. 2000, et La Escuela de Historia y Arqueologia de España en Roma, Rome, 2000, p. 18-93 : cette
institution ne fonctionnera vraiment qu’à partir de 1947, sous l’autorité du CSIC.
2 Catalogue d'exposition, Rafael Altamira 1866-1951, Alicante, 1987, p. 142-143. Cette ligue ne semble
pas être l'ancêtre de l'actuel Institut Cervantès. L’improvisation semble avoir été de mise (1985).
58et demeure, par nature, sujette à controverses, elle n'en reflète pas moins, de façon
partielle, mais réelle, l'état de la considération - à la fois justifiée et imaginaire - de la
force de rayonnement d'une nation. Ainsi, la faiblesse de la présence des Nord-
Américains pourrait étonner de nos jours. Au début du siècle, le rayonnement des
États-Unis - seul pays non européen relevé - n'était pas négligeable, mais il était encore
limité. La fédération était certes devenue une grande puissance régionale, mais elle
n'était pas encore un phare mondial. Elle ne pouvait être comparée à son ancienne
métropole, surtout dans de multiples secteurs de l'activité intellectuelle et scientifique.
Le prix était manifestement encore très "européo-centrique". La relative discrétion
espagnole fixait avec mesure l'aune de sa décadence. La création des prix Nobel
coïncidait peu ou prou avec le "creux de la vague" de la puissance ibérique et le tout
aussi relatif apogée de la France. Néanmoins, la conjonction franco-espagnole de 1904
- Frédéric Mistral et José Echegaray se partagèrent le Prix Nobel de littérature cette
1année-là - est à signaler . L’autre Nobel espagnol, Santiago Ramón y Cajal, père de
2l'histologie moderne, reçut de jeunes Français dans son laboratoire de Madrid .
Grâce aux recherches faites par un collègue espagnol à Stockholm, on sait
aujourd'hui que, en 1913, la concurrence - secrète - entre les "nobélisables" en
littérature fut vive, opposant alors le groupe espagnol - formé par Benito Pérez
Galdós, Angel Guimerà, Rafael Altamira et Salvador Rueda - à une "cohorte" française
composée d'Anatole France, Pierre Loti, Henri Bergson, sans oublier le Belge
francophone Émile Verhaeren et bien d'autres encore. Ce fut finalement l’Allemand
3
Gerhard Hauptmann qui l’emporta … À défaut de lauréats, les candidats de valeur ne
manquaient pas au nord ou au sud des Pyrénées.
D'autres secteurs, souvent de façon plus discrète, témoignaient de cette
concurrence scientifique mondiale. À la suite de l'envoi en cure dans un sanatorium
proche de Francfort, de son fils atteint de diabète, l'ambassadeur d'Espagne en France,
Wenceslao de Villa-Urrutia, indiquait en 1913 à son "chef et ami" Antonio Maura que
les médecins allemands étaient les meilleurs du monde dans ce domaine. De même, le
comte et la comtesse de La Viñaza avaient un fils soigné dans une clinique berlinoise,
4
ce qui avait permis d'éviter une opération chirurgicale . Mais l'on sait que le Dr Jean-
Émile Moure, de l'Université de Bordeaux et propriétaire d'une clinique privée sur la
5
route d'Arès, devint l'otho-rhino-laryngologiste attitré du roi et de ses enfants . La
médecine était elle-même l'enjeu de luttes d'influences et de réputations.
La diffusion postale pouvait être un autre élément d'influence culturelle et
économique, voire politique, car les bureaux de poste disséminés à travers le monde
dévoilaient soit une hégémonie effective, soit une surveillance active de la
concurrence. La France comptait ainsi au début du siècle environ soixante points de
diffusion à travers le monde, dont quatorze hors des espaces de souveraineté, contre
6vingt environ pour Espagne, tous liés à une présence souveraine . Là encore,
cependant, l'hispanophonie induisait plus d'activité potentielle que la francophonie ...
La fabrication et la diffusion de livres et journaux à travers le monde étaient
également des facteurs déterminants d’une l'évolution des lecteurs et des lectures. La
production éditoriale espagnole paraissait ainsi cinq à six fois plus limitée que celle qui
prévalait au nord des Pyrénées, avec une population deux fois plus faible, mais surtout

1 Tyler Wasson (éd.), Nobel Prize Winners, NY, 1987, p. 280-282 (José Echegaray, 1833-1916) et p. 709-
710 (Frédéric Mistral, 1830-1914).
2 Ainsi, le jeune médecin fr. Gaston Parturier vint deux mois en stage chez Ramón y Cajal, en 1911-1912 :
J.-M. Delaunay, Des Palais, ouvr. cité, p. 69 et 551.
3 Pedro Ortiz Armengol,Vida de Galdós, Barcelone,1995, p. 715-717.
4 FAM-Madrid, Papiers A. Maura, 93, dossier 26, lp. ms., Villa-Urrutia (Ambassade-Paris) à Maura
(Madrid), 25. 12. 1913, et 111, dossier 45, lp. ms., comtesse de La Viñaza (de Berlin) à Maura, 1. 2. 1914.
Son mari, Cipriano Muñoz y Manzano, comte de La Viñaza, en poste à St-Pétersbourg depuis 1909, avait
été nommé ambassadeur à Rome/St-Siège, en novembre1913.
5 Jean et Bernard Guérin, Des hommes et des activités autour d'un demi-siècle (1889-1957), Bordeaux,
1957, p. 533-534.
6 Catalogue de Timbres Poste, Yvert & Tellier-Champion, Paris, 1930.
59trois à quatre fois plus analphabète, ce qui rendrait ces chiffres de dépôt légal
globalement vraisemblables.
Tableau n°20 - Production d'ouvrages (nombre de titres publiés), 1897-1913 (unités)
Année France Espagne Année France Espagne
1897 13 799 1 200 1906 10 898 2 005
1898 14 781 - 1907 10 785 2 234
1899 12 985 - 1908 11 073 2 185
1900 13 362 - 1909 13 185 2 451
1901 13 053 - 1910 12 615 2 394
1902 12 199 - 1911 11 652 2 790
1903 12 264 1 768 1912 11 560 2 743
1904 12 139 1 789 1913 11 460 2 463
1905 12 416 1 976
e [Source : Annuaire Statistique de la France, 58 vol., rétrospectif, Paris, 1951, p. 384 ]
La presse politique espagnole comptait 459 titres en 1913, dont 192
indépendants, 70 républicains, 65 libéraux, 59 conservateurs, 26 traditionalistes, 20
régionalistes, 17 socialistes, 10 intégristes, mais catholiques, anarchistes et carlistes
1n’étaient pas recensés par le porteur de cette statistique ! La notoriété extérieure
apparaissait cependant limitée, notamment par une réalité latino-américaine plus
concurrente que complémentaire. La seule agence espagnole de renom - Fabra - était
2
sous le contrôle de l'Agence Havas . De cette hégémonie, des jeunes journalistes et
rédacteurs en chef voulurent se débarrasser à l'orée du siècle, en créant un nouveau
3type professionnel, le correspondant de presse permanent . La presse française connut
son âge d'or entre 1870 et 1914, à la suite de la création du Petit Journal en 1863, en
aval, et de l'essor de Havas en amont. À la veille de la guerre, on comptait 80
4
quotidiens parisiens et 250 provinciaux . La présence de points de vente - toujours bien
signalés par les guides de tourisme - induisait une concurrence internationale réelle
mais difficilement saisissable sans une étude approfondie.
Enfin, le vaste thème des expositions et des congrès nous entraîne au cœur de
la manifestation de puissance et d'attraction des nations. Le progrès y dévoilait ses
e
charmes et ses fastes. Dès la seconde moitié du XIX siècle, les expositions dites
universelles avaient démontré l'ascendant de certains pays, tels le Royaume-Uni, les
États-Unis, la France, voire la Belgique, sur la communauté des peuples et des États,
sans oublier l'esprit de curiosité qui animait alors les individus avides de nouveautés.
De 1851 à 1910, de Londres à Bruxelles, vingt-six manifestations "suprêmes"
e
ont été recensées. Pourtant, à la fin du XIX siècle, la folie des expositions commençait
à inquiéter les gouvernements sollicités. Comment répondre à toutes les invitations,
comment financer la participation et maintenir la qualité des présentations ? Le
problème fut soulevé lors des premières conférences internationales des Chambres de
commerce, en 1905 et 1906. Seules l'Italie, la France et la Belgique possédaient des
organisations nationales pour le contrôle des expositions. En France, il s’agissait du
5
Comité Français des Expositions à l’Étranger . Ces événements grandioses avaient
toujours été, depuis les origines, des points de rencontre entre la France et l'Espagne.

1 Jean-Michel Desvois, La prensa en España (1900-1931), Madrid, 1977, p. 3-4
2 María Antonia Paz,"Las agencias. España en el flujo internacional", Historia de los medios de
comunicación Periodismo, imagen y publicidad en España (1900-1990), Barcelone, 1989, p. 71-80, et de la
même, El colonialismo informativo de la Agencia Havas en España (1870-1940), thèse, U. Complutense,
Madrid, 1988. Allusions chez Michael Palmer, Des petits journaux aux grandes agences. Naissance du
journalisme moderne, Paris, 1983, p. 103-104, et Antoine Lefébure, Havas. Les arcanes du pouvoir, Paris,
1992, p. 148-149.
3 Paul Aubert, "L'appel de l'étranger : le rôle des correspondants de presse (1900-1936)", Los protagonistas
de las relaciones internacionales, BHCE, n°28-29, Aix-Marseille, 1998-1999, p. 229-246.
4 Marc Martin, Médias et journalistes de la République, Paris, 1997, 494 p. En 1997, dix parisiens et 60
régionaux. L’Histoire Générale de la Presse Française, tome III, ouvr. cité, ne cite aucun chiffre.
5 C’est ce comité qui organisera Londres (JO et exposition franco-anglaise) et Saragosse la même année
1908 (exposition hispano-française avec commémoration des sièges de 1808).
601L'une vint toujours se montrer fidèlement chez l'autre . Sur dix-sept lieux d'expositions
majeures, la France centralisée se contentait d'un seul site choisi à cinq reprises - tout
comme l'Espagne - une seule fois - tandis que les puissances anglo-saxonnes
montraient leur supériorité incontestable, avec douze manifestations sur vingt-six, en
neuf sites sur dix-sept.
Tableau n°21 - Les expositions universelles et internationales, 1851-1910
Pays n expositions n total lieux et dates
universellesvisiteurs (par ordre chronologique)
Royaume-Uni et 7 48,9 M Londres (1851, 1862, 1886, 1908)
Empire britannique Sydney (1879) Melbourne (1880)
Glasgow (1906)
États-Unis 5 66,8 M New-York (1853) Philadelphie (1876)
Chicago (1893) Buffalo (1901)
Saint-Louis (1904)
France 5 119,2 M Paris
(1855,1867,1876,1889,1900)
Belgique 5 > 14,5 M Anvers (1885, 1894)
(*) Bruxelles (1897, 1910)
Liège (1905)
Autriche-Hongrie 1 7,3 M Vienne (1873)
Pays-Bas 1 n.i. Amsterdam (1883)
Espagne 1 1,3 M Barcelone (1888)
Italie 1 7,7 M Milan (1906)
totaux 26 > 270 M ± 17 lieux différents
(*) nombre de visiteurs des expositions d'Anvers (1894) et de Bruxelles (1897) n.i.
NB. - Liste différente sur site internet du Bureau International des Expositions : Sydney (1879),
Amsterdam (1883), Anvers (1885/1894) et Buffalo (1901) n’y figurent pas, à l’inverse de Gand (1913).
[Source : C. Tapia et J. Taïeb, "Conférences et Congrès Internationaux de 1815 à 1913", Relations
Internationales, n°5, p. 14].
L'absence de l'Allemagne et de la Russie faisait alors contraste avec la sur-
représentation belge. Ce fut pourtant le gouvernement du Reich qui proposa des
discussions en 1912 afin de mettre un terme à la prolifération des demandes
d’expositions, mais l’accord obtenu entre seize nations - dont la France et l’Espagne -
lors d’une conférence tenue à Berlin qui créa une Fédération des comités permanents
d'exposition et rédigea une première convention internationale, ne put être ratifié à la
2suite de l’éclatement de la guerre . La géopolitique des influences dominantes était
encore incomplète, mais elle apparaissait déjà significative. Ces expositions cachaient
une véritable forêt de congrès et de réunions en tous genres. La familiarité
intellectuelle jouait souvent un rôle non négligeable, voire décisif. Malgré la
domination apparemment imposante des quatre premières nations organisatrices, la
tendance à l'ouverture permit d'intégrer rapidement des pays comme l'Allemagne
étonnamment absente jusque là - Berlin était jugée trop périphérique - ou l'Espagne,
quand Madrid obtint quelques miettes du festin. Qui pouvait cependant égaler le
prestige de Paris, qui avait obtenu près de 700 congrès - sur 3 795 - de 1838 à 1913,
loin devant Bruxelles (environ 300) et Londres (environ 250) ? Ainsi, l'Exposition
Universelle de Paris permit en 1900 à la Ville-Lumière de monopoliser les réunions
3
internationales, avec un total de 203 sur 232, soit 87 % de l'ensemble mondial ! Hors

1 Brigitte Schrœder-Godehus et Anne Rasmussen, Les fastes du progrès. Le guide des Expositions
universelles 1851-1992, Paris, 1992, qui détaillent - à l'occasion de l'Expo. de Séville - les caractéristiques
des différentes manifestations : p. 108-112 (Barcelone 1888), 112-120 (Paris 1889), 132-143 (Paris 1900).
2 e Marcel Galopin, Les expositions internationales au XX siècle et le Bureau International des Expositions,
eParis, 1997, p. 35-44, et Charles Piat, "Les expositions internationales", 75 anniversaire de la Convention,
Bureau International des Expositions, Paris, 2003, p. 99-101.
3 Paris Exposition 1900, Hachette & Cie, Paris, 1900, p. 240-241 (pavillon de l’Espagne) et p. 341
(L’Andalousie au temps des Maures).
611
de la capitale française, trente-huit à peine eurent lieu sur le globe, cette année-là .
Barcelone, en 1888, n'était parvenu à rien hors de l'enceinte de son exposition-phare.
Une nouvelle tentative d'organiser une exposition universelle en Espagne, à Madrid, se
2
solda en 1910 par un échec sur fond de rivalité franco-anglaise .
Ces manifestations étaient surtout de vastes vitrines de démonstration de
force économique, mais aussi d’appel au dépaysement exotique, corde sur lequel le
pavillon espagnol de 1900 joua de façon permanente, voire exclusive, entre
Andalousie arabe, palais néo-plateresques et art classique, avec une statue de
3
Velasquez en phare .
FORCES ARMÉES
ET PUISSANCE MILITAIRE
La France et l'Espagne étaient des nations de vieilles traditions militaires et
guerrières, mais au temps des armures succédait progressivement l'époque des
blindages. Les artisans avaient laissé place aux industriels, les princes de guerre aux
financiers. Les seuls témoins - toujours présents - des siècles révolus demeuraient ...
les contribuables, qu'ils fussent des sujets taillables à merci ou des citoyens
responsables. Sans leur adhésion - plus ou moins contrainte - toute politique de
puissance était vaine. Cependant, au-delà de leurs impôts - forcés ou non - les habitants
des États nations ou des États empires du moment participaient surtout comme recrues
à cet effort militaire intense à vocation internationale. Il était encore là le temps des
armées et des flottes à fortes mains-d’œuvre.
Tableau n°22 - Personnels militaires et navals des principales puissances, 1890-1914
Pays 1890 1900 1910 1914
Russie 677 000 1 162 000 1 285 000 1 352 000
France 542 000 715 000 769 000 910 000
Allemagne 504 000 524 000 694 000
Grande-Bretagne 420 000 624 000 571 000 532 000
Autriche-Hongrie 346 000 385 000 425 000 444 000
Italie 284 000 255 000 322 000 345 000
Japon 84 000 234 000 271 000 306 000
États-Unis 39 000 96 000 127 000 164 000
Espagne n.i. [150 000] > 70 000 > 120 000 > 128 000
[Sources : Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, Londres, 1988, p. 261. Pour l'Espagne -
sans les personnels navals - SHDT-Vincennes, 7 N 1199 et 1200, rapports des attachés militaires français
en Espagne, 1901-1914]

1 Claude Tapia et Jacques Taïeb,"Conférences et Congrès Internationaux de 1815 à 1913", RI, n°5, 1976, p.
11-35, offrent une large vue d'ensembles des congrès exclusivement non diplomatiques et non
gouvernementaux, d'après divers recueils, dont Les congrès internationaux de 1900 à 1919, Union des
Associations internationales, Bruxelles, 1964. Sur le phénomène parisien, ibidem, p. 20-26. Anne-Claude
Ambroise-Rendu,"La perception de la puissance française en 1900 : l'exemple de l'Exposition universelle
dans la presse", chez Pierre Milza et Raymond Poidevin (dir.), La puissance française à la "Belle Epoque".
Mythe ou réalité ?, colloque Paris 1989, Bruxelles, 1992, p. 143-157.
2 AGP-Madrid, 15505/10, lp. & note dt., Léon Gayda (Paris) à Torres (Palais royal-Madrid), 27. 6. 1910.
3 Guide officiel, Paris Exposition 1900 (Hachette & Cie), p. 240. Le petit vocabulaire en 4 langues, p. 396-
403, exclut l’espagnol. Daniel Canogar, Pabellones españoles en las Exposiciónes Universales, Pavillon
d'Espagne, Hanovre, 2000, p. 54-59 : sur les expositions de Paris 1867 (p. 19-22), 1878 (p. 28-31) et 1889
(p. 44-47). Aussi, Jean-Louis Guereña,"París y las exposiciones universales en el siglo XIX. La "sección
española", et Solange Hibbs-Lissorgues, "Imágenes y representaciones de las exposiciones universales de
París (1878 y 1889) en las ilustraciones españolas : tradición y modernidad", París y el mundo ibérico e
iberoamericano, congrès SHF, Paris, 1997, U. Paris-X Nanterre, 1998, p. 117-149.
62Sur le papier, la position des forces espagnoles était loin d'être négligeable.
Certes, la masse des effectifs ne pouvait compenser la médiocrité de leurs moyens, de
leur instruction et de leur motivation. Pourtant, après la perte de leurs colonies
lointaines, qui induisait un mouvement de concentration plus efficace pour l’avenir, les
armes espagnoles ne pouvaient que recommencer leur progression. Les humiliations
subies face à une puissance non européen servirent de base à la régénération tant
attendue depuis des décennies.
Armées de terre
La puissance guerrière - devenue militaire par la mise en place de structures
permanentes - est au cœur des processus d'affirmation des tribus, des États, des
nations, voire des alliances. La capacité de recrutement - plus ou moins forcé - de
guerriers, devenus soldats et conscrits, dépendait de facteurs variables, mais aussi du
réservoir humain où les chefs, puis les princes et les dirigeants, pouvaient puiser. Pas
de Grande Armée sans gros effectifs, mais l'audace, en la matière, pouvait parfois
pallier les insuffisances du nombre. Les conquistadores l'avaient amplement démontré
dans des circonstances - il est vrai - assez particulières, comme le feront ensuite
certains colonisateurs - on songe aux Anglais en Inde - quand le différentiel technique
ne permettait plus à l'homme limité à sa propre arme de jet de faire face efficacement
à la force adverse.
La question des effectifs demeurait encore au cœur des dispositifs militaires
des puissances. La masse des troupes déployées pouvait impressionner à défaut de
convaincre en remportant la victoire en cas de conflit. Mais, depuis des siècles, la
coalition s'avérait souvent indispensable, car bien d'autres facteurs rentraient en ligne
de compte. Ne s'étant plus fait la guerre depuis soixante-dix ans - le dernier soldat
français s'était désengagé d'Espagne en 1828 - Français et Espagnols s'étaient plutôt
e
alliés dans des expéditions lointaines au cours du XIX siècle, du Mexique à l'Annam,
en attendant le Maroc.
Tableau n°23 - Effectifs armée de terre / France, 1898-1914
année armée d'active total avec annexes année armée d'active total avec annexes
1899 513 383 616 092 1907 529 062 605 102
1901 - - 1909 524 516 600 183
1903 479 427 587 286 1911 558 900 612 424
1905 - - 1913 570 754 645 644
Les forces annexes sont la gendarmerie, la garde républicaine, les troupes d'Algérie et Tunisie [ Source :
The Statesman's Yearbook, annuel, 1899-1913]
Tableau n°24 - Effectifs armée de terre / Espagne 1898-1914
année armée d'active total avec annexes année armée d'active total avec annexes
1898 n.i. 422 236 (*) 1907 129 341 220 340
1899 69 022 340 887 1908 128 728 230 730
1903 119 432 213 972 1911 114 668 239 670
1904 101 996 - 1912 115 500 240 500
1905 144 252 271 948 1913 129 000 254 000
1906 132 883 - 1914 128 773 253 710
Les forces annexes sont la garde civile, les carabiniers et les troupes de réserve
(*) dont 275 253 à Cuba, 42 022 aux Philippines, 4 961 à Porto-Rico
[Sources : Armée d'active : SHDT-Vincennes, 7 N 1199 et 1200, rapports attachés militaires en Espagne,
1898-1914 et total avec annexes, The Statesman's Yearbook, 1899-1913]
En 1913, en Europe, les effectifs en temps de paix faisaient de la France, la
troisième puissance militaire terrestre, avec environ 645 000 hommes, et de l'Espagne,
la septième, avec 114 600 combattants, des chiffres toujours bien approximatifs.
63Quant à la France, elle semblait pouvoir compter sur la tranquillité de la
frontière espagnole. Le souvenir du départ du gouvernement de la Défense nationale
en 1870 vers Tours et Bordeaux n'avait déserté aucun esprit averti des choses
publiques. Une sorte de "réduit aquitain" pourrait-il être organisé ? La Garonne n'était
1certes pas le Rhin. Les Pyrénées n'étaient pas les Vosges …
L'attaché militaire Tillion, seul Français ayant raccompagné le roi d’Espagne
dans le train Paris-Madrid, en mai 1913, rapporta certaines remarques du monarque sur
de multiples thèmes militaires européens. Ainsi, sur l'allongement du service militaire
en Allemagne. Pour le souverain, cette mesure n'était pas dirigée contre la France, mais
déterminée par un manque de confiance envers les capacités de l'armée austro-
hongroise, alors que la crise balkanique avait dégénéré en guerre ouverte. De même, la
Bavière, selon un cousin du roi d'Espagne, avait décidé de concentrer deux corps
2d'armées sur trois non plus vers la France mais vers la Russie . Information ou
intoxication ? Le roi ne manqua pas d'approuver amicalement la loi des Trois Ans,
3
lorsqu'elle fut votée en France ... De son côté, le souverain répétait à l'envi à ses
4
interlocuteurs, "on ne me donne pas d'argent..." . Le nerf de la guerre faisait donc
cruellement défaut en ce début de siècle. Déjà, en 1899, le ministre de la Guerre, le
général Polavieja, avait dû démissionner face aux critiques de son collègue des
Finances, Fernández Villaverde, qui jugeait trop onéreuses pour un pays vaincu les
5
quelques réformes proposées . Question cruciale, la prodigalité publique pour forger
une armée était au cœur des politiques des deux pays qui avaient souffert l’un comme
l’autre les tourments de la défaite et de la reculade.
Tableau n°25 - Budgets militaires 1899-1913
Année Espagne France
Total (Mptas) (ptas) /h Total (MF) (F) /h
1899 171 9 - -
1900 173 9,10 674 17,3
1901 176 9,20 727 18,6
1902 147 7,7 732 18,7
1903 148 706 18,1
1904 169 8,9 702 18
1905 147 754 19,6
1906 162 8,5 860 22
1907 168 822 21
1908 166 8,8 835 21,4
1909 229 12 871 22,3
1910 210 11 915 23,5
1911 230 1 015 26
1912 246 13 088 27,9
1913 169 8,9 262 32,3
[ Sources : Espagne, Estadísticas históricas de España , p. 423 / France, MF-Paris, Statistiques et Études
Financières. Supplément rétrospectif 1900 à 1930, n°175, juillet 1963, p. 987. Le calcul par habitant fait
par J.-M. Delaunay ]

1 François Bluche, Dictionnaire des citations et des mots historiques, Paris, 1997, p. 374, indique que
Weygand aurait répondu, durant l'été 1940, à un émissaire de la Présidence du Conseil, qui le lui proposait
en échange de son départ : "Un bâton de maréchal se ramasse dans le Rhin, pas sur la Garonne", selon
Bernard Destremau,Weygand, Paris, 1989, p. 635. Sur un "réduit - ou refuge - aquitain", quelles mesures
prises avant 1914, a.s d'une nouvelle évacuation du gouvernement vers Tours et Bordeaux ?
2 SHDT-Vincennes, 7 N 1200, rapport n°45-E, s., et n°47-E, c., attaché militaire-Madrid (Tillion) à MG-
er eParis(Étienne), 16. 5. 1913. Extrait du n°47-E dans AMAE-Paris, NS Espagne 67. Les 1 et 3 CA bavarois
evers l'est, contre les Russes, le 2 demeurant à l'ouest.
3 SHDT-Vincennes, 7 N 1200, rapport n°136-E, attaché militaire-Madrid à MG-Paris (Étienne), 12. 11.
1913.
4 ibidem, rapport c., n°6-E, attaché militaire-Madrid (Tillion) à MG-Paris (Étienne), 27. 1. 1913.
5 J. R. Alonso, ouvr. cité, p. 447.
64
eeeeLes chiffres parlent d'eux-mêmes. L'impact de la guerre du Maroc - pour les
forces espagnoles - était flagrant. Pour les troupes françaises, cet effort se combinait à
la mise en place de la Loi des Trois ans. À la charnière des deux siècles, l'armée
vaincue en 1870-1871 aspirait à une revanche incertaine qu'elle tentait d'oublier, voire
d'anesthésier dans des opérations coloniales, mais les troupes n'étaient pas les mêmes.
La réorganisation métropolitaine avait été menée avec obstination et prudence, mais il
restait beaucoup à faire vers 1900. En 1911, le nouveau généralissime Joffre - un
Roussillonnais de Rivesaltes qui parlait un patois catalan - se plaignait de la médiocre
1
collaboration entre les différentes armes .
La France depuis 1871 ne connaissait plus d'opérations militaires
européennes. Les expéditions coloniales lui servaient de manœuvres réelles, sans qu'un
choix clair fût opéré entre une véritable force coloniale autonome - de type Armée des
eIndes (India Army) - et un saupoudrage hésitant. Certes, depuis 1873, le XIX Corps
d'armée basé à Alger constituait une force solide avec ses divisions départementales et
ses troupes de pénétration saharienne, mais le reste paraissait peu substantiel et bien
2
lointain .
Aux lendemains du désastre de 1898, le désabusement était extrême au sud
des Pyrénées. Ainsi, sur les 55 000 morts de la seconde guerre de Cuba - de 1895 à
1898 - 2 159 seulement avaient été tués au combat. Silvela considérait comme brisée
la capacité militaire de son pays. L'appareil de défense n'était plus qu'une coquille
3
vide . Cependant, davantage que l'état général des troupes, la mentalité militaire
ibérique - prétorienne - était tournée en dérision par les observateurs étrangers. L'endo-
recrutement, l'hypertrophie de l'encadrement, l'arbitraire des affectations et
l'incongruité des avancements déconsidéraient une armée pauvre en moyens, mais
4généralement reconnue pour la vaillance de ses soldats . En 1899, l'armée espagnole
comptait 499 généraux, 578 colonels et plus de 23 000 officiers pour un effectif
d’environ 80 000 hommes, tandis que la France - avec 180 000 soldats d'active -
5
comptait six fois moins de cadres supérieurs. L'encadrement était jugé très
sévèrement, à l'inverse du soldat de base, courageux et discipliné Cette armée était
encore regardée comme relativement intéressante, sinon importante, si l'on en juge par
la présence d'un attaché militaire français depuis 1872, qui devait inclure le Portugal
dans son territoire d'attribution, sept ans plus tard. En France, il existait un attaché
6
militaire espagnol depuis 1860 . À la faveur de la guerre anglo-boer, dès février 1899,
l'État-major de l'Armée française avait songé à envisager contre l'Angleterre une
alliance avec une Espagne rétablie dont les défenses côtières - notamment aux Baléares
7- seraient à rénover profondément .

1 Jean-Charles Jauffret, chez André Corvisier et Guy Pedroncini (dir.), Histoire militaire de la France, tome
3, 1871-1940, Paris, 1992, p. 39. William Serman et Jean-Paul Bertaud, Nouvelle histoire militaire de la
France, tome 1, 1789-1919, Paris, 1998, 855 p., ne font aucune allusion à l'Espagne, hors l'affaire
marocaine (accord franco-espagnol de novembre (sic) 1904, et intervention à Larache, en 1911).
2 J.-C. Jauffret, ibidem, p. 43-69.
3 Gabriel Cardona, El poder militar en la España contempóranea hasta la guerra civil, Madrid, 1983, p. 9.
AMAE-Paris, NS Espagne 1, d. n°67, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Delcassé), 17. 6. 1899,
signale 54 821 morts, dont 50 749 décédés de maladies, et 4 072 tués au combat ou par accident.
4 Vision des attachés militaires fr. (1898-1914) dans SHDT-Vincennes, 7 N 1198 à 1212.
5 Carlos Seco Serrano, Militarismo y civilismo en la España contemporánea, Madrid, 1984, p. 233, d'après
Julio Busquets, El militar de carrera en España. Estudio de sociologia militar, Barcelone, 1967, p. 25.
6 Les Affaires étrangères, ouvr. cité, tome II, p. 163-171, a.s. des attachés militaires français, de 1870 à
1914. Avant 1870, ibidem, tome I, p. 375-376 : Londres, Berlin, Vienne, St-Pétersbourg, Florence (1866).
Aussi, Capitaine Beauvais, Attachés militaires, attachés navals et attachés de l'Air, thèse droit, U. Paris,
1937, p. 30-32.
7 SHDT-Vincennes, 7 N 1212, dossier Baléares, exemplaire n°20, rapport dt., L'alliance espagnole en
prévision d'un conflit franco-anglais (février 1899), 10 p. et annexes statistiques. Sur l'armée esp., une
étude du capitaine Azema de 1890 soulignait déjà ces grands traits, favorables au soldat de base et sévères
envers les officiers : 7 N 1207, Étude sur la mobilisation de l'armées espagnole et sa concentration dans la
région Est de la frontière des Pyrénées, f°43-44.
65En janvier 1902, aux Cortes, le comte de Peña Ramiro, interpella le
gouvernement, au sujet de phrases discourtoises - prononcées au Palais-Bourbon peu
auparavant - sur les "mauvaises habitudes" de l'armée espagnole. Dans sa réponse, le
duc de Veragua, ministre de la Marine, estima qu'il ne fallait accorder que peu
1d'importance à ce type de remarques . Dans l'optique d'une éventuelle alliance
continentale, l'appui militaire espagnol apparaissait alors bien dérisoire aux
observateurs français, que ce fût en France même, au niveau de l'État-major, ou en
Espagne, au sein de l'ambassade. Ainsi qu'en témoigna l'envoi de rapports secrets aux
plus hautes instances de l'État, en ce début de 1902, l'armée espagnole, trois ans après
ses revers coloniaux, n'existait plus. Plus aucun compte n'était tenu d'elle. Elle était
2carrément ignorée, à l'inverse des armées monténégrine, belge ou suisse . Le jeune roi
le savait déjà, lui qui ne désirait rien tant - selon son Journal intime - que le
3redressement militaire et naval de son pays . Pourtant, ce ne fut pas faute de
réorganiser sans répit cette force, de l'équiper et de l'instruire au mieux des possibilités
budgétaires du moment.
Dix ans plus tard, en 1912-1913, la diplomatie française - dans la perspective
incertaine d'une entente plus large que celle obtenue dans la question marocaine - en
vint à considérer les avantages d'une participation de l'armée espagnole à une guerre en
Europe, aux côtés des troupes de la République. Le royaume ibérique pourrait fournir
environ 100 000 hommes et permettre l'accès de ses bases navales et de ses ports,
4
favorisant les relations entre l'Afrique du nord et la métropole . Jules Cambon, depuis
Berlin, en soulignant combien Alphonse XIII voulait jouer un rôle en Europe, émit
l'idée que l'armée espagnole, "alliée", habituée aux combats de montagne, pourrait
suppléer l'armée française sur le front des Alpes, en face des Italiens, ce qui permettrait
aux soldats français de remonter massivement, par Lyon, vers la frontière de l'est. Il
5
fallait, à tout prix, "tenir le roi en haute considération de son armée", concluait-il . De
même, l'attaché militaire, le commandant Paris, dans un rapport contemporain, estimait
qu'une bonne fraction de l'armée espagnole pourrait, selon les vœux du roi, intervenir
dans un conflit européen. Trois corps d'armée, soit donc environ 100 000 hommes -
6compte tenu des besoins métropolitains et marocains - seraient disponibles à cet effet .
Le contraste avec le langage de l'extrême début du siècle était saisissant !
Mais il n'était qu'apparent car, selon les rapports transmis de 1904 à 1914 au ministre
français de la Guerre, l'armée espagnole était "démoralisée" (juin 1904), et ne pouvait
être opérationnelle qu'au bout d'un mois (juin 1914). Fondamentalement, en tenant
compte de ses engagements marocains et de l'instabilité politique et sociale du pays,
7elle apparaissait bien peu utile, voire peu dangereuse .
Malgré ces réticences de considération – au-delà du seul milieu militaire - la
tradition de réception d'officiers espagnols stagiaires en France se maintint dans de

1 AMAE-Paris, NS Espagne 38, d. n°9, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Delcassé), 28. 1.
1902. Le JORF-DCD, début 1902 serait à voir en détails [microfilm illisible BNF-Paris]. Le 7. 12. 1907,
des remarques désobligeantes envers l'armée fr. au Maroc auraient été proférées par un député esp., Martín
Sánchez, rapporteur du budget [en marge : "Il ferait mieux de nous envoyer le texte", ce que l'attaché
militaire fit, selon rapports n°16-E et 27-E, attaché militaire (La Panouse) à MG-Paris, 14. 12. 1907 et 15.
1. 1908, transmettant le DS-CD du 7. 12. 1907].
2 BIF-Paris, Ms. 4613, dossier 5, qui contient 9 rapports secrets MG-EMA - exemplaires n°2 - sur les
armées européennes, janvier 1902, l'Espagne, le Portugal, le Luxembourg et les pays scandinaves n'étaient
pas pris en compte. AMAE-Paris, NS Espagne 38, note n° 606, MG à MAE, Paris, 27. 3. 1902, qui transmet
rapport n° 248, attaché militaire - Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-Paris (non joint). Original non
retrouvé dans SHDT-Vincennes, série 7 N 1199 à 1210. Également, d. n° 5, ms., consul général-Barcelone
à MAE-Paris, 20. 10. 1902, transmettant art. du Diario de Barcelona a.s. de rumeurs d'alliance.
3 J.L. Castillo-Puche, ouvr. cité, p. 65
4 DDF III, tome 4, doc. n°124. Original AMAE-Paris, NS Espagne 66. Aussi, J.-C. Jauffret, ibidem, p. 47.
5 AMAE-Paris, NS Espagne 66, d. n°592, Ambassade-Berlin (J. Cambon) à MAE-Paris, 22. 12. 1912.
6 SHDT-Vincennes, 7N 1200, copie rapport n°257/E, attaché militaire-Madrid (Paris) à MG-Paris
(Millerand), 26. 11. 1912
7 ibidem, 7N 1207, rapport, c., attaché militaire-Madrid (Paris) à MG-Paris, 26. 6. 1914.
66nombreuses armes. L'École Polytechnique avait reçu peu d'Espagnols : on en compta
e
une douzaine dans les années 1820-1840. De 1844 au début du XX siècle, aucun.
Quand Salvador de Madariaga, également ingénieur des Mines, vint assister en 1906
aux cours dispensés sur la Montagne Sainte-Geneviève, en plein Quartier Latin, il était
1bien esseulé . Ailleurs, en 1904, trois officiers de cavalerie, envoyés à l'École de
cavalerie de Saumur, sur les bords de la Loire, furent reçus par le roi avant leur départ,
alors que d'autres étaient au même moment destinés à aller à l'École de la Garde du
2
Kaiser . En 1905-1907, le lieutenant de cavalerie Fernando Primo de Rivera y
3
Orbaneja - frère de Miguel, le futur dictateur - y avait été stagiaire . L'École
4
d'application du Génie maritime reçut aussi onze officiers espagnols de 1910 à 1912 .
De même, l'École des ingénieurs navals de Paris accueillit des officiers ibériques, lors
5du cours 1913-1914 . En juin 1914 - mais eut-il le temps d'effectuer sa mission ? - un
cartographe de l'Institut Géographique et de Statistique de Madrid fut autorisé à rendre
6
visite au Service Géographique de l'Armée . On verra d'autres stagiaires dans les
écoles d'aviation, parfois non sans incident. Ainsi, un officier de cavalerie, José
González Camo, tout fraîchement arrivé à l'école d'aviation Deperdussin à Reims,
durant l'été 1911, fut le héros involontaire d'une petite mésaventure. S'étant promené
en centre-ville en uniforme et avec un casque à pointe - véritable "chiffon rouge" de la
conscience nationale du pays-hôte - il fut rapidement la cible de quolibets et de sifflets.
Il put rejoindre ses quartiers sous la protection de la police, afin de s'y changer. Très
calme, l'officier, en garnison habituelle à Madrid, avait compris sa bévue, lui qui ne
voulait qu'aller se "faire tirer le portrait" chez un photographe. Le rapport de police
7
parla même de foule ignorante et inconsciente dans sa germanophobie primaire .
L'affaire s'évapora rapidement. Avait-on vu qu'il était Espagnol, ce qui aurait pu
justifier des "huées marocaines", eu égard aux relations entre Paris et Madrid en cette
période précise ? Cette hospitalité entre militaires stagiaires était naturellement un
enjeu international parmi bien d'autres. Une note du ministère de la Guerre fit, en
novembre 1910, le bilan des nationalités représentées dans les écoles françaises et
allemandes. La France avait reçu des officiers de vingt-deux pays, tandis que le Reich
n'en avait accueilli que de douze nations. L'Espagne figurait dans les deux listes, sans
qu'il soit possible de discerner si certaines spécialités étaient mieux représentées outre-
8Vosges qu'en-deçà . Certaines années, plusieurs commissions militaires ou navales
espagnoles se rendaient en France, pour études ou pour assistance à des manœuvres
9
régionales ou nationales . Les attachés militaires des puissances étrangères étaient
certes toujours conviés aux manœuvres militaires, mais, lors des contrats alléchants,
10l'attraction passait surtout par l'invitation de missions d'officiers supérieurs . Ainsi aux

1 École Polytechnique (Palaiseau), Statistiques générales,1995, et liste des auditeurs externes espagnols,
1815-1920. De 1907 à 1950, aucun Espagnol relevé. De 1951 à 1995, treize élèves espagnols.
2 SHDT-Vincennes, 7N 1199, rapport n° 348, attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-Paris, 9.
2. 1904.
3AMAE-Paris, CA 388, divers. doc. 1908-1912, et AMAE-Madrid, Correspondencia H 1534 à 1536, divers
doc., 1903-1907. Aussi, Annuaire officiel de l'armée française 1912.
4 AMAE-Paris, CA 388, divers doc., 1910-1912 et NS Espagne 14, nv., Ambassade d'Espagne (Pérez
Caballero) à MAE, Paris, 25. 10. 1910, et NS Espagne 99, nv. n°20, Ambassade d'Espagne (Villa-Urrutia) à
eMAE, Paris, 27. 1. 1914. Cette École était alors au n°140, boulevard Montparnasse (XIV ), selon l'Annuaire
de la Marine 1912, p. 802.
5 AMAE-Paris NS Espagne 99, demande d'information par nv., Ambassade d'Espagne (Villa-Urrutia) à
MAE, Paris, 22. 9. 1913, et AMAE-Madrid, Correspondencia H 1538, t. Ambassade-Paris et ME-Madrid,
24. 9. au 28. 10. 1913. Les élèves étaient attendus pour le début des cours, le 5 . 11. 1913.
6 AMAE-Paris NS Espagne 99, mission González Noriega, avis favorable du MG-Paris, 23. 6. 1914.
7 ibidem, NS Espagne 80, note MI à MAE, Paris, 5. 9. 1911. L'incident du 25. 8. 1911.
8 ibidem, CA 389, note n°3095 2/11, MG à MAE, Paris, 15. 11. 1910. Nombre de stagiaires n.i.
9 En 1903 - selon AMAE-Madrid, Correspondencia H 1548 - et, en 1905, selon Correspondencia H1535 : d.
n°168, 200 et 397, Ambassade-Paris à ME-Madrid, 15. 4., 5. 5. et 14. 8. 1905.
10 Les rapports des attachés militaires esp. en France sont à consulter au SHM-Ségovie, où ils ont été
etransférés depuis Madrid. Des liasses de la 2 Section y ont été repérées (n°95 à 97 et 103).
67grandes manœuvres de l'armée française dans le Sud-ouest en 1902, l'infant Carlos de
Bourbon, Prince des Asturies - qui était déjà venu en France l'année précédente -
accompagné du colonel Fernández Silvestre, fut reçu par le général Brugère, chef
d'état-major. À son retour, le jeune roi, son beau-frère, nota dans son Journal intime, la
1satisfaction du visiteur devant l'état "brillant" de l'armée de la République . Ce qu'il ne
savait peut-être pas, c'est que le rapport de l'infant avait été communiqué aux Français
qui ne purent que se réjouir de la bonne impression laissée par l'armée de la
2
République sur l'illustre visiteur et ses accompagnateurs . Il ne s'agissait que d'un
prélude. L'entreprise de séduction culmina par la visite du jeune roi lui-même à
Fontainebleau et au camp de Châlons-sur-Marne, lors de sa première visite officielle
3en France, en mai et juin 1905 .
Quelques années plus tard, en 1910, le président Fallières, lors d'un passage
des souverains à Rambouillet avait invité le roi aux manœuvres de l'année suivante. Le
souverain relança la question en février 1911, devant l'attaché militaire français, le
capitaine Paris, qui transmit au gouvernement français. L'invitation reçut confirmation
de la part du président de la République. Geoffray évoquait le très grand intérêt à
"garder la main sur le Roi", très français mais influençable. La vue d'une armée
4disciplinée ne pourrait que favorablement l'impressionner . L'accueil était prêt, mais
les événements allaient disposer autrement de cette nouvelle manœuvre d'attraction
auprès d'un jeune souverain "très militaire", qui s'y prêtait bien volontiers. Les
tribulations marocaines du moment firent renoncer à sa venue en 1912, celui-ci prenant
prétexte de son refus d'assister aux manœuvres de l'armée du Kaiser pour justifier son
5
abstention . Ce ne devait être que partie remise.
En mai 1913, en effet, lors de sa seconde visite officielle en France, le "grand
jeu" fut de nouveau sorti en son honneur. Dès le premier jour, le mercredi 5 au matin,
il y eut un défilé des élèves des grandes écoles et des troupes de la garnison de Paris,
sur l'esplanade des Invalides, puis ce fut, l'après-midi, la réception à l'École militaire.
Le lendemain matin, en forêt de Fontainebleau, lui furent présentés des exercices de
e e
cavalerie exécutés par les 7 et 13 Régiments de dragons, puis des essais de tir au
polygone local. Après déjeuner, fut exécuté un carrousel très apprécié du souverain, en
présence de Poincaré, toujours très attentif. Enfin, le dernier jour, peu avant de
reprendre le train vers l'Espagne, il assista à une fête aérienne sur le terrain de Buc
(Buc-sur-Yvette), où deux dirigeables entourés d’environ 80 avions civils et militaires
furent exhibés. Nous y reviendrons. En la circonstance, le souverain put deviser avec le
6
général Desprey, chef de la Section de l'Artillerie au Ministère de la Guerre . La

1 bis AMAE-Paris, NS Espagne 13 , divers doc., mars-septembre 1902. J. L. Castillo-Puche, Diario intimo de
eAlfonso XIII, 2 éd., Madrid, 1961, p. 190. Général Émile Dubois, chef de la maison militaire du président
Loubet, Mes souvenirs de l'Élysée 1900-1906, p. 123, évoque sa présence aux manœuvres de 1903 (?),
signalant son passage en France pour porter un uniforme d'amiral esp. au Kaiser (janvier 1905). Sur la
venue de l'infant Carlos en France en 1901, AGP-Madrid, Ambassade Paris, caisse 4/7, lp. Ambassade-Paris
(León y Castillo) à Torres (Palais royal-Madrid), 21. 5. 1901.
2 SHDT-Vincennes, 7N 1205, diverses notes ms., c., MAE-DAP-Midi à MG, Paris, 14. 5. 1902 (invitation),
et copie rapport de mission du Prince des Asturies à MG-Madrid, 5. 3. 1903.
3 AMAE-Paris, NS Espagne 13bis, copie rapport attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-
Paris, 18. 4. 1907, sur la satisfaction du roi d'avoir été présent aux manœuvres de mai 1905. Original dans
SHDT-Vincennes, 7 N 1938.
4 DDF II, tome XIII, doc. n°159. En février 1911, le roi s'était fait représenter aux obsèques du ministre fr.
de la Guerre, le général Brun, selon t. sn°, Ambassade-Paris à ME-Madrid, 8. 2. 1911.
5 AMAE-Paris, NS Espagne 66, t. n°315, c., Ambassade-St-Sébastien (W. Martin) à MAE-Paris, 10. 8.
1912, transmis à Poincaré (en visite à St-Pétersbourg), par t. n°562, s., 11. 8. 1912.
6 PAAA-Berlin, R 11831, d. n°128, Ambassade-Madrid (Ratibor) à RK-Berlin, 10. 5. 1913, transmettant
copie rapport n°32, attaché militaire (Kalle), du même jour [non jointe]. Sur le général Desprey, futur chef
de l’artillerie lourde en 1914-1918, Annuaire de l'Armée française, 1913. Il ne figure pas chez Gérard
Géhin et Jean-Pierre Lucas, Dictionnaire des généraux et amiraux français de la Grande Guerre (1914-
1918), tome 1, A-K, Paris, 2007.
68tentative de régler la question des commandes bloquées fut vraisemblablement faite.
Sans succès.
Cette propagande au plus haut niveau ne pouvait cependant dispenser les
autorités françaises de faire apprécier le matériel de leur pays par des experts plus
modestes mais plus compétents. En juillet 1913, le ministère de la Guerre français
adressa une invitation aux autorités espagnoles pour les grandes manœuvres prévues
1en septembre, sous la conduite du généralissime Joffre . L'année suivante, le ministre
français de la Guerre, Joseph Noulens - le rapporteur du traité franco-espagnol de 1912
- avait suggéré que fût encore invitée une mission ibérique. De l'autre côté des
Pyrénées, le désir d'assister à des manœuvres "de toutes armes" - on dirait aujourd'hui
"inter-armes" - semblait tenailler le jeune souverain, qui en fit part à l'attaché militaire
Tillion. Alphonse XIII, qui ne pouvait être en France entre les 8 et 10 septembre 1914,
avait de nouveau désigné Don Carlos de Bourbon, chef de division de cavalerie à
Madrid et apparentée à la maison royale de France depuis son remariage en 1907 avec
2
une princesse de la Maison de France . Une dizaine de jours avant le déclenchement de
la guerre, le chargé d'affaires français, Louis de Vienne, constatait que le général
espagnol désigné pour suivre les exhibitions allemandes - le jeune et dynamique
Miguel Primo de Rivera - n'avait pas l'influence de l'infant nommé pour suivre les
3exercices de l'armée française . Mais, autre son de cloche, le roi, dans un entretien avec
l'attaché militaire allemand, expliqua son désir d'envoyer assister aux manœuvres de la
4
Reichswehr de jeunes généraux "ayant encore un avenir devant eux" . On aperçoit là
de beaux exemples de visions tronquées par la croyance d'un traitement de faveur
parfaitement discutable, sous le double jeu d'un souverain affirmant alternativement
son admiration pour l'armée de celui qui se plaisait à engranger des compliments
aussitôt répercutés à des gouvernements apparemment ravis de l'aubaine. Aucun des
deux officiers supérieurs n'eut cependant à se déplacer. Les parades et les manœuvres
de l'automne 1914 - en France comme en Allemagne - furent remplacées par d'autres
exercices, plus massifs et plus meurtriers.
En une dizaine d'années, les forces espagnoles avaient retrouvé des
"couleurs", en grande partie à cause des nécessités de l'engagement au Maroc et de la
volonté du jeune roi de doter son pays d'une armée rénovée. Il avait fallu en effet
attendre l'avènement d'Alphonse XIII pour que celle-ci reprît, en effet, un peu de
popularité auprès des Espagnols. Malgré le dégonflement des effectifs d'encadrement -
il y eut près de 10 000 mises à la retraite, de 1899 à 1906 - les malentendus entre
peuple et armée ne cessèrent pas, ainsi qu'en témoigna l'incident de Barcelone, en
novembre 1905, quand deux centaines d'officiers prirent d'assaut les locaux de La
Vanguardia et, surtout du périodique humoristique ¡ Cu-Cut !, pour cause de
5caricature jugée insultante envers leur corps . L'armée demeurait un instrument de
politique intérieure, comme elle le démontra durant la semaine sanglante de l'été 1909,
à Barcelone encore, mais la France ne fit-elle pas de même, avec les grèves minières
ou viticoles des premières années du siècle - ainsi, les événements de Béziers, en 1907
6- qui rappelaient les dangers de l'armée du peuple utilisée sur place ?

1 AMAE-Madrid, Correspondencia H 1549, note Ambassade de France à ME, Madrid, 10. 7. 1913.
2 DDF III, tome X, doc. n°205, du 6. 5. 1914. Original dans SHDT-Vincennes, 7 N 1200, et copie dans
AMAE-Paris, NS Espagne 67.
3 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , d. n°321, Ambassade-St-Sébastien (Vienne) à MAE-Paris (Bienvenu-
Martin, interim), 21. 7. 1914. L'invitation, lancée en avril, avait été confirmée en mai : AMAE-Madrid,
Política H 2474, correspondance Ambassade de France-ME-MG, Madrid, 1. 4.-13. 5. 1914.
4 PAAA-Berlin, R 11833, copie rapport n°22, attaché miltaire-Madrid (Kalle) à KM-Berlin, 3. 7. 1914.
Primo de Rivera avait 44 ans et l'infant Don Carlos, également.
5 Sur l'incident ¡ Cu-Cut !, Carolyn P. Boyd, La política pretoriana en el reinado de Alfonso XIII, trad. esp.,
Madrid, 1990, p. 26-31, qui utilise l'abondante littérature esp. à ce sujet. P. Gómez Aparicio, ouvr. cité, p.
207-235, rappelle d'autres incidents entre militaires et journalistes à partir des années 1890.
6 Yvette et Jules Maurin, "L'insurrection du Midi", L'Histoire, n °20, février 1980, p. 23-31.
69Les mesures de reconstitution et de réorganisation, en Espagne, avaient été
suivies avec attention par les attachés militaires successifs, les commandants de
1
Cornulier-Lucinière et Paris puis par le lieutenant-colonel Tillion . Cependant, pour
l'armée de terre, les modifications qualitatives furent relativement limitées. De 1900 à
la guerre de 1914, l'influence française s'imposa dans les revues et les académies de la
péninsule, que ce fût par une didactique de l'enseignement - sur le modèle de l'École
supérieure de Guerre - par la vision coloniale des corps expéditionnaires - nouvel
horizon de l'africanisme militaire - et par l'organisation des garnisons métropolitaines.
Les démons du pronunciamento - une spécialité ibéro-américaine déjà ancienne -
2
semblaient écartés . Les contacts étaient fréquents. Ainsi, le général Brugère, ministre
de la Guerre, connaissait bien le "prince des Asturies", l'infant Carlos de Bourbon-
3Sicile. L'attaché militaire français Cornulier-Lucinière avait des parents dans
l'aristocratie espagnole, notamment un cousin, le marquis de Vadillo, député
conservateur d'un district de la province de Soria, qui, désireux de faire attribuer la
Légion d'honneur à un membre de sa famille, semblait disposé à rendre de menus
4
services .
La question du service militaire revenait périodiquement sur la scène
politique. Ainsi, lors des événements marocains de 1909, les critiques fusèrent de
toutes parts au sujet de l'insupportable système de recrutement, ce qui obligea les
5
autorités à relancer un débat qui, depuis 1904, s'était enlisé . Il fallut attendre la loi du
29 juin 1911 pour assister à une esquisse plus juste de recrutement, vraisemblablement
hâtée par les effets de la semaine tragique de l'été 1909. Le rachat du service militaire
personnel et obligatoire ne fut plus, désormais, que partiel, mais il fut maintenu au
profit des jeunes gens de familles aisées, qui ne devaient que cinq à dix mois - selon
les cas - face aux trois ans des plus démunis. Jusqu'à la guerre de 1914, l'uniforme et
l'équipement étaient fournis par la recrue, ce qui préoccupait le souverain, qui confia
au nouvel attaché militaire français, en janvier 1913, que son désir était de doubler les
effectifs de l'armée en les faisant passer approximativement de 150 000 à 300 000
6
hommes . Si le roi parlait volontiers de soldats et de canons, il n'évoquait guère les
lacunes de l'encadrement. Les officiers étaient marqués par des carrières hétérogènes,
qui devaient bientôt les déchirer entre "africanistes" et "métropolitains". Aucune
réforme digne de ce nom n'avait pu alléger véritablement le poids de leur nombre
7
pléthorique . La caste militaire, convaincue de n'avoir pas été battue par les Nord-
Américains, mais par les propres faiblesses des gouvernants civils et par l'éloignement
8
des théâtres d'opérations, demeurait exempte de toute forme d'autocritique . Voulu et
soutenu par un jeune souverain plus militaire que civil, l'accroissement des effectifs fut
une nécessité subie plus qu'une politique réfléchie. L'implication progressive des
forces armées au Maroc exigeait sans cesse plus d'hommes. Cela n'empêcha pas
certaines humeurs françaises méprisantes, telle celle de Caillaux, qui estimait, devant
l'ambassadeur anglais Bertie, début novembre 1911, que l'armée du roi d'Espagne était

1 SHDT-Vincennes, 7 N 1199 à 1212, rapports techniques et administratifs, attachés militaires fr., Madrid.
2 Miguel Alonso Bacquer,"Répercussions de le Grande Guerre sur les institutions militaires espagnoles", J.-
M. Delaunay (éd.), MCV, tome XVIII/2, 1982, p. 147-148.
3 AMAE-Paris, PA n°43, Papiers J. Cambon, 43, lp. ms., général Brugère (Conseil Supérieur de la Guerre,
MG-Paris) à J. Cambon (revenu à Madrid), 25. 5. 1903. Don Carlos était le mari de l'infante María
Mercedes, Princesse des Asturies - sœur aînée du roi Alphonse XIII - qui devait décéder en 1904. Il se
remariera à Woodnorton (Angleterre) en 1907 avec une Bourbon-Orléans.
4 ibidem, lp. ms., Cornulier-Lucinière (Biarritz) à J. Cambon (Madrid), 17. 10. 1903. Les notes
d'appréciation sur l'attaché militaire fr. sont favorables, voire dithyrambiques, selon dossier Attachés
militaires en Espagne et au Portugal, 1889-1907 : ibidem, CA 20. Promu colonel en 1906.
5 ibidem, NS Espagne 14, d. n°227 et 232, Ambassade-Madrid (Révoil) à MAE-Paris, 7 et 18. 8. 1909.
6 SHDT-Vincennes, 7N 1200, rapports c., n°257-E, attaché-Madrid (Paris) à MG-Paris (Millerand), 26. 11.
1912, et n°6-E, attaché-Madrid (Tillion) à MG-Paris (Étienne), 27. 1. 1913.
7 G. Cardona, ouvr. cité, p. 2-8.
8 Vision franquiste chez José Ramón Alonso, Historia política del Ejército, Madrid, 1974, p. 428-429.
70médiocre. Une force de moins de 25 000 hommes suffirait à la bloquer dans le Midi de
1
la France et il faudrait sans cesse l'aider au Maroc . Le danger était ailleurs. L'émotion
causée en France par l'effort d'armement de l'Allemagne, en 1913, fut ainsi répercutée
par l'ambassade d'Espagne au ministère d'État. La presse s'échauffait, selon le ministre-
2conseiller Reynoso .
Quant à la Légion étrangère, fondée en 1831, puis brièvement "cédée" à la
monarchie espagnole menacée par la sédition carliste, elle était la seule unité
combattante, depuis les origines de sa formation, à pouvoir engager de jeunes
combattants de nationalité non française. Ce dur chemin vers l'intégration fut utilisée
e 3par de nombreux étrangers durant le XIX siècle . Avant 1914, les Espagnols furent
peu nombreux, quelques petites centaines au plus. On en recalait. Le Matin du 11 avril
1914 indiqua ainsi que sur 4 951 engagements refusés dans ce corps d'élite, entre 1904
à 1914, le nombre des Espagnols s'élevait à 156, au septième rang des nationalités
4
relevées . Parfois, des interventions diplomatiques permettaient de "récupérer" des
jeunes gens en rupture de famille qui n'avaient pas mesuré la portée de leur geste en
s'enrôlant. Mais l'essor de l'immigration espagnole en France devait multiplier les
5erreurs et autres confusions possibles, que ce fût en métropole ou en Algérie .
Des légionnaires espagnols étaient engagés en Afrique notamment en Algérie.
Lors de l'affaire des déserteurs allemands de la Légion, à Casablanca, en septembre
1908, on ne put occulter le fait que, depuis le débarquement de forces françaises un an
plus tôt - au début d'août 1907 - diverses autres nationalités furent concernées par ces
défections. Parmi les 51 déserteurs de la période allant du début août à la mi-décembre
1907, presque tous incorporés de fraîche date - moins de deux ans - il y eut certes 38
Allemands, mais aussi deux Espagnols. Si l'un n'était engagé que depuis environ sept
mois, le second, dont rien ne laissait présager la défection - légionnaire depuis deux
ère 6
ans et dix mois - était jugé comme un excellent soldat de 1 classe . De même,
quelques années plus tard, peut-on signaler quelques autres Espagnols déserteurs des
régiments de la Légion, à Saïda et à Sidi Bel-Abbès ... mais encore loin derrière les
Allemands ! Quinze Espagnols sur toute l'année 1912 - soit plus d'un par mois -
s'échappèrent ... dont deux en poste à Meknès, sous les ordres directs du résident
7général Lyautey, en juin et juillet. Dans le domaine des désertions et des
insoumissions, un arrangement signé à Madrid, le 18 juin 1861 - ratifié le 4 juillet
suivant - était toujours en vigueur au début du siècle suivant. Il impliquait notamment
8
la restitution des armes, équipements et chevaux des déserteurs .
En ces temps d’expansion impériale, devait naître inévitablement un projet
d'armée coloniale. Il fut élaboré en 1911, lorsque le royaume ibérique - nous y

1 BDOW, tome VII, doc. n°618 : original dans NA-Londres (Kew), FO 371/1158/43770, d. n°495,
Ambassade-Paris (Bertie) à FO-Londres, 3. 11. 1911. Les § censurés dans BDOW (publié en 1932)
concernent justement les allusions de Caillaux sur les capacités militaires esp. en Europe et au Maroc.
2AMAE-Madrid, Correspondencia H 1538, t. sn°, rs., Ambassade-Paris à ME-Madrid, 18 et 27. 2. 1913.
3 Introduction chez André-Paul Comor, La Légion étrangère, Paris, 1992, qui donne une bibliographie
succincte, p. 125-126. Paul Azan publia son étude en 1906 : La Légion étrangère en Espagne, Paris, 756 p.
4 Une étude exhaustive serait à mener dans les Archives de la Légion, à Aubagne, notamment dans les
dossiers du Personnel (période 1907-1941), travail ébauché par J.-M. Delaunay, "Tous Catalans ? Les
volontaires espagnols dans l'armée française durant la première guerre mondiale", Des étoiles et des croix.
Mélanges offerts à Guy Pedroncini, Paris, 1995, p. 309-323.
5 AMAE-Madrid, Correspondencia H 1538, d. n°150, Ambassade-Paris à ME-Madrid, 24. 2. 1913, a.s. de
Lorenzo Cruellas, libéré le 17. 12. 1912, ou d. n°294, idem, 5. 4. 1913, a.s. de Luis Arizmendi, né à
Hendaye de parents esp., et inscrit par erreur sur les listes militaires.
6 SHDT-Vincennes, 3 H 76, note ms. n°69, Corps de débarquement-Casablanca (général Drude) à MG-Paris
(général Picquart), 19. 12. 1907, avec note c., colonel Brulard (Légion étrangère), 26. 10. 1907. Sur ces 51
déserteurs, sept étaient engagés depuis plus de deux ans et un seul depuis plus de quatre ans. L'engagement
dans la Légion était alors de cinq ans.
7 7 AN-Paris, F 14644, Bulletin de Recherche des déserteurs et insoumis de l'armée d'active, janvier-
e er edécembre 1912, n°10-58 : huit du 2 RE à Saïda, cinq du 1 RE de Bel-Abbès et deux de Meknès (2 RE).
8 J. Basdevant, ouvr. cité, tome 2, p. 32-33.
71reviendrons - se lança résolument à la conquête des espaces marocains qui lui avaient
été secrètement dévolus. Devant être constitué pour l'année suivante, ce corps ne
comporterait pas de soldats étrangers, mais seulement des Espagnols et des indigènes.
1
Il n'était pas encore question d'imiter la Légion étrangère française . Pourtant,
l'inévitable devait arriver. Devant les difficultés de pénétration, le roi s'ouvrit durant
l'été 1913 au chargé d'affaires Paul Vieugué. Il lui exprima son désir d'envoyer des
officiers en stage dans la dite Légion, afin de mettre sur pied un corps comparable au
sein de l'armée espagnole du Maroc. Se souvenait-il du prêt de ce corps naissant à son
aïeule Isabelle, au début des années 1830 ? Malgré les réticences du président du
Conseil Romanones, le souverain insista. Tout refus frontal devenait impossible. Le
ministère français de la Guerre donna son accord, à condition que ce ne fût pas au
2Maroc …
Par ailleurs, une vaste campagne de presse, avec brochures et tracts, avait été
lancée en Allemagne contre la Légion étrangère française, qui provoqua la tenue d'une
conférence interministérielle, qui eut lieu au moment même où le roi d'Espagne
exprimait son désir. Les conclusions de cette réunion furent approuvées par le
président du Conseil, Louis Barthou. Il s'agissait d'éviter les critiques décochées à la
suite du recrutement de mineurs, alors de moins de vingt-et-un ans. L'accord sans
3
contrainte de l'engagé devait être scrupuleusement obtenu . Lors de la venue de
Lyautey à Madrid, le mois suivant, Alphonse XIII aborda de nouveau le sujet. Averti
par Geoffray, le résident général sut dissuader en apparence son royal interlocuteur de
prendre une telle initiative, en prétextant que la présence conjointe de deux Légions -
inévitablement concurrentes - serait source d'incidents, notamment de désertions par la
surenchère des soldes ... et la dureté des conditions de combat. Le souverain ne revint
4pas à la charge, put conclure Lyautey, dans son rapport de visite . Le monarque avait-il
pour autant abandonné toute idée à ce sujet ?
On le voit, malgré leurs différences, les deux armées de terre étaient en pleine
rénovation. Avec une grande différence cependant, car en France, elle venait de trois
décennies au moment de l’entrée dans le nouveau siècle, tandis qu’en Espagne, elle
était encore hésitante. Le mouvement économique et l’espoir d’une revanche avaient
en sus offert à la France un secteur novateur, au moment où certaines techniques
sortaient les nations de l'artisanat à vocation nationale vers l'industrie à vocation
exportatrice.
La foire aux armements
e Depuis le milieu du XIX siècle, trois pays se disputaient les marchés
d'armement mondiaux : l'Angleterre, la Prusse et, dans une moindre mesure, la France,
mais d'autres pays - l’Autriche-Hongrie, la Russie, l’Italie voire les États-Unis et le
Japon - étaient aussi producteurs et exportateurs, avec plus ou moins d'assistance et
5
d’influence extérieure . L’Espagne ne faisait pas partie de ce groupe dominant.

1 PAAA-Berlin, R 11831, d. n°160, Ambassade-Madrid (Ratibor) à RK-Berlin, 30. 5. 1911, transmettant
copie rapport n°11, attaché militaire (Stoltzenberg), du même jour.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 14bis, t. n°154-155, Ambassade-St-Sébastien (Vieugué) à MAE-Paris (Pichon),
17. 9. 1913 et note n°3293, MG à MAE, Paris, 8. 10. 1913, transmis à MG espagnol, 15. 10.
3 ibidem, CA 397, grosse doc. sur cette question : propagande allemande anti-Légion notamment (1912-
1913) et sur la réunion interministérielle du 13. 10. 1913, regroupant des représentants du MAE
(Paléologue, Louis Renault), du MG (généraux Legrand et Guillaumat) et de la Justice. D'autres doc.
allemands dans CA 398 (janvier-juillet 1914) .
4 DDF III, tome VIII, doc. n°464, p. 589. Original dans AMAE-Paris, NS Espagne 67, rapport tc, Lyautey
à Pichon, 9. 11. 1913, avec rappel de l’affaire des déserteurs allemands à Casablanca (1908).
5 David Stevenson, Armaments and the Coming of War. Europe 1904-1914, Oxford, 2000, p. 18-39, et, sur
e ele long terme (XVI -XX s.), Keith Krause, Arms and the State : Pattern of Military Production and Trade,
Cambridge, 1992, p. 63-67.
72En effet, dans le royaume, les fusils en usage dans l'armée étaient, à la fin du
e
XIX siècle, soit des Mauser allemands, soit des Remington nord-américains, tous
1
fabriqués sous licence . Le seul effort sérieux - selon Gabriel Cardona - fut destiné à la
dotation en artilleries. Jusqu'alors, les arsenaux espagnols fabriquaient des canons en
2bronze de 80 et 90mm de type Sotomayor ! Après la guerre contre les États-Unis, le
renouveau de l'artillerie ibérique s'imposait. La lutte commerciale entre les firmes
dominantes du continent européen fut féroce jusqu'en 1914. Vinrent s'y joindre les
3
sociétés anglaises Vickers et Armstrong ou italienne Ansaldo .
Les firmes Schneider, dans leurs usines du Creusot (Saône-et-Loire), et les
Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt, à Saint-Chamond (Loire),
4produisaient alors des canons appréciés . Dès 1897, le président du conseil espagnol
Cánovas del Castillo reconnaissait ne pouvoir échapper à la pression de la finance
5française pour s'opposer à la commande de ces maisons . La domination du gros
matériel Krupp devait être ainsi progressivement battue en brèche par ces sociétés
françaises qui avaient fait de gros progrès techniques depuis une décennie.
À l'issue d'essais effectués au camp de Carabanchel, près de Madrid, un décret
royal du 6 août 1900 passa contrat de 96 canons de calibre 75mm de campagne pour
six régiments, dont quatre furent équipés de Saint-Chamond, un de Schneider et un de
6Krupp. L'anglais Armstrong fut écarté . Afin de contrecarrer les effets de l'envoi d'une
mission allemande, Schneider, qui recevait volontiers des officiers espagnols, dépêcha
un ingénieur-représentant, le marquis de Mareuil en 1901, afin de consolider - en
liaison avec l'attaché militaire - le mince avantage pris alors par les maisons
7
françaises . En 1904, les Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt - qui avaient
aussi un représentant local, le lieutenant-colonel d'artillerie en retraite Mata - signèrent

1 AMAE-Paris, NS Espagne 13, pour les modèles Mauser 1893 et 1895. L'armée fr. avait fait des essais du
Mauser esp. 1893, au centre d'expérimentation de Bourges (1894-1895), selon le dossier n°A-1482 du
registre 55 du Centre des Archives de l'Armement de Châtellerault. L'Espagne fut, plus tard, l'un des
principaux pourvoyeurs de fusils du gouvernement mexicain de l'époque révolutionnaire, selon rapport
n°113-E, attaché militaire-Madrid (Tillion) à MG-Paris, 12. 11. 1913 : SHDT-Vincennes, 7N 1200.
2 G. Cardona, ouvr. cité, p. 11-12.
3 Un panorama dans la Revue d'Artillerie, "Matériels de campagne des armées européennes", tome 73,
1908, p. 326-327, qui dresse un état de la concurrence. Krupp dominait en Roumanie, Italie, Suède,
Belgique, Danemark, Pays-Bas, Suisse. Schneider l'emportait en Bulgarie, Serbie, Grèce, Norvège (réserve)
et au Portugal. En Norvège (armée d'active), l'autrichien Ehrhardt avait obtenu le marché. En Russie,
Poutiloff, en Angleterre,Vickers-Armstrong, et en France, Schneider, par délégation de l'État, tenaient le
marché. D. Stevenson, ouvr. cité - qui a vu l'art. de Poidevin - n'utilise pas cette autre source. R. Poidevin,
e"Fabricants d'armes et relations internationales au début du XX siècle", RI, n°1, 1974, p. 39-56, traite de la
concurrence franco-allemande dans les Balkans et en Argentine, en concluant aux liens étroits entre
diplomatie et milieux industriels. J. Thobie, Intérêts, ouvr. cité, p. 622-630 et 683-690, évoque avec
précision les ventes fr. d'armements terrestres et navals Schneider et d'autres à la Turquie.
4 Sur les origines des travaux d'artillerie du Creusot, Claude Beaud, "Les Schneider, "marchands de canons"
1870-1914", colloque The Armament Industry and European Economic Development (1870's-1939),
European University Institute, Florence, Colloquium Paper 304/91, col. 16, p. 1-13. Sur l'organisation des
réseaux de vente, catalogue, Les Schneider. Le Creusot. Une famille, une entreprise, une ville (1836-1960),
Paris-Le Creusot, 1995, p. 200 (note 27) et 218-219.
5 AMAE-Paris, NS Espagne 36, d. n°109, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Hanotaux), 8. 7.
1897, relevée par R. Poidevin, Finances et relations internationales 1887-1914, Paris, 1970, p. 188. Une
étude technique de C. Benoit, Matériel de campagne et de montagne de l'artillerie espagnole, 1899.
6 AMAE-Paris, NS Espagne 13, divers doc., janvier-août 1900. Sur les ventes de canons de campagne
75mm à tir rapide Marine et Homécourt, Jacques Boudet (dir.), Le Monde des Affaires en France de 1830 à
nos jours, Paris, 1952, p. 84-99. Sur les essais Armstrong, à Carabanchel, en sa seule présence, rapport
n°113-E, attaché militaire-Madrid (Tillion) à MG-Paris, 12. 11. 1913 : SHDT-Vincennes, 7 N 1200.
7 bis AMAE-Paris, NS Espagne 13 , d. n°6, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Delcassé), 18. 1.
1901. SHDT-Vincennes, 7N 1205, note MAE-DAP à MG, Paris, 5. 8. 1902, a.s. de la venue de deux
officiers à Châlon-sur-Saône. Également, AMAE-Paris, PA n° 211, Papiers Delcassé, vol. 2, lp. ms., J.
Cambon (Madrid) à Delcassé (Paris), 3. 12. 1904, demandant la Légion d'Honneur pour Mareuil qui venait
d'obtenir un "beau contrat" pour Le Creusot.
731
un gros contrat de projectiles pour des canons de 150mm en construction à Trubia . La
maison Krupp en aurait conçu une vive contrariété, selon Cornulier-Lucinière. On s’en
serait douté. Il en fut de même dans le Portugal voisin, où Schneider remporta un
contrat d'obusiers au détriment de la firme d'Essen qui y jouissait du monopole, tandis
qu'une mission militaire d'artillerie espagnole revenait à Madrid après avoir visité les
2sites des principaux constructeurs européens de gros calibres .
En 1906, Schneider remporta le concours en vendant plus de 200 pièces de
75mm à l'Espagne, pour un montant de 21 MF payables en quatre ans, avec la
perspective d'en faire construire également dans le pays même pour une somme
3
supplémentaire de 5,5 MF . En décembre 1908, 24 batteries - soit 96 pièces - avaient
4été livrées depuis la France, dix nouvelles devant l'être entre janvier et mai 1909 . Des
5officiers espagnols vinrent réceptionner les pièces construites au Creusot . Par ailleurs,
le succès des canons de la firme du Creusot durant la difficile campagne de Melilla à
6
l'été 1909 devait faire merveille sur le plan commercial autant que militaire . En outre,
la firme française remporta quelques contrats d'artillerie côtière - jusqu'alors
principalement dévolue à Krupp et à Vickers - en vendant 36 pièces, soit douze pour
Algésiras, huit pour les Baléares, huit pour Ceuta et huit pour Melilla, pour un prix
7global de 2 MF . De 1905 à 1908, en pleine euphorie, la société française avait vendu
plus de 300 batteries - soit un total de 1 200 pièces - à une vingtaine de pays,
8
notamment dans les Balkans .
Pourtant, malgré tous ces succès, Schneider fut tenu en échec à partir de 1908
pour l'adjudication de mortiers de gros calibre de 240mm. En outre, les premiers essais
d'obusiers de 150mm, à Ségovie et à Carabanchel, n'avaient pas provoqué les mêmes
satisfactions que le canon de 75, mais cette défaillance fut vite réglée, selon une source
9française . D'autres officiers espagnols visitèrent les arsenaux militaires de Puteaux et

1 ANMT-Roubaix, 65 AQ K 136/1, Cie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt, AGO 30. 10.
1903 et 16. 10. 1905, qui signalent des ventes de matériel (1903) et de projectiles (1905) à l'Espagne. Sans
autre mention. Cette soc. avait été constituée en 1903 par fusion d'entreprises.
2 SHDT-Vincennes, 7N 1199, rapports n°347 et 365, ms., attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à
MG-Paris, janvier et 28. 3. 1904. Des essais de projectiles St-Chamond avaient eu lieu dès 1903 contre des
blindages Krupp. Sur la mission esp., ibidem, rapport n°378 et 380 des 29. 5. et 2. 6. 1904. Outre les deux
soc. fr. - dont les systèmes de tir sont jugés très supérieurs aux autres par l'attaché militaire fr. - sont citées
Vickers, Krupp, Ehrhardt et Ansaldo. La firme Skoda aussi mentionnée dans le rapport n°426, du 27. 2.
1905, à la veille des choix définitifs.
3 ibidem, 7N 1199, rapport n°476 et 516, ms., attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-Paris,
28. 12. 1905 et 6. 7. 1906. Les livraisons sur 3 ans, les paiements sur 4, ces derniers étant faits par l'agence
Banque d'Espagne à Paris. Également, AMAE-Paris, PA n°43, Papiers J. Cambon, 43, note dt., attaché
militaire (Cornulier-Lucinière) à Ambassadeur (J. Cambon), 15. 12. 1905, indique que le président du
Congrès des députés, Vega de Armijo, lui avait dit que le marché Schneider était conclu. ANMT-Roubaix,
109 AQ P 58, Doc. économique, Schneider & Cie. Notice sur les établissements, Paris, 1912, p. 48.
4 SHDT-Vincennes, 7 N 1199, rapport n°102-E, attaché militaire-Madrid (La Panouse) à MG-Paris, 8. 12.
1908. Le complément était assemblé à Trubia (Asturies).
5 AMAE-Paris, NS Espagne 14, divers. doc., juillet 1909-janvier 1910.
6 MG-Madrid, Crónica artillera de la campaña de Melilla de 1909, Madrid, 1910, 475 p. avec ill., et
"L'artillerie montée de 75mm à tir rapide et les enseignements de la campagne espagnole autour de Melilla
en 1909", dans Journal des Sciences Militaires, 15. 10. 1909, 53 p.
7 AMAE-Paris, NS Espagne 13bis, copie rapport attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-
Paris, 8. 4. 1907. Original dans SHDT-Vincennes, 7 N 1199, avec d'autres rapports, attachés militaires-
Madrid (Cornulier-Lucinière, puis La Panouse) à MG-Paris, janvier-novembre 1907. Aussi, "Le matériel de
montagne adopté en Espagne", La Revue d'Artillerie, tome 71, 1908, p. 172-179, d'après la trad. fr. d'un art.
du Memorial de Artilleria, Madrid, décembre 1907.
8 C. Beaud, art. cité, p. 13-14. Les pays balkaniques en auraient acheté les deux-tiers. Espagne n.i. Selon
Jean-Louis Beaucarnot, Les Schneider : une dynastie, Paris, 1986, p. 190-194, la firme aurait vendu environ
90 000 canons de 1885 à 1914, dont la moitié à l'exportation.
9 AMAE-Paris, NS Espagne 14, note MG à MAE, Paris, 29. 5. 1908, transmettant copie du rapport n°55-E
de l'attaché militaire, La Panouse (Madrid) à MG-Paris, 15 . 5. 1908, dont original dans SHDT-Vincennes,
7 N 1199, qui contient aussi le rapport n°99-E du 21. 11. sur les rectifications. Le programme total
d'acquisitions s'élevait à 20 Mptas, une partie des commandes (8 Mptas) devant être réalisée dans les
arsenaux de l'État espagnol, à Trubia, Plasencia et Séville.
741
de Tarbes en vue de pourvoir éventuellement aux besoins de l'artillerie côtière . En
1911, le 150mm de Schneider semblait recueillir l'assentiment des commissions
compétentes de l'armée espagnole, mais Krupp s'avérait être un concurrent bien
2
coriace . Depuis longtemps, les Allemands semblaient favoris pour les commandes de
3l'artillerie lourde . La grosse artillerie germanique, de campagne ou de défense côtière
intéressait hautement les autorités espagnoles : 32 pièces de 87mm à 240mm étaient en
4pré-commande, dès mars 1911, pour une somme de 4,5 Mmk . L'attaché militaire du
Reich, le major von Stoltzenberg avait constaté avec satisfaction cette évolution d'un
retour vers les productions allemandes. Le colonel Luis de Santiago, président de la
commission des expériences - jusqu'alors favorable aux pièces françaises - se montrait
plus réceptif aux performances des canons allemands, dont les essais avaient eu lieu
5dans la Sierra de Guadarrama toute proche . À l'automne 1912, la firme d'Essen
paraissait sur le point de l'emporter, en consentant à permettre la construction sous
6
licence de l'ensemble de la commande dans la péninsule ibérique . Les Français
s'insurgèrent assez naïvement contre le fait que le ministère espagnol de la Guerre
n'avait pas formulé une telle demande de transfert industriel ... et que la commission
technique s'était exprimée en faveur de Schneider. Dans une dépêche à l'ambassade de
Paris, le ministère d'État, tout en reconnaissant la supériorité du matériel français,
indiquait que le Krupp avait été choisi pour trois raisons : le droit de reproduction -
nous dirions aujourd'hui, le transfert technologique - des prix plus bas et des délais de
7
livraison plus courts . Le chargé d'affaires français, Louis Vieugué, protesta en vain.
Le Quai d'Orsay avait pensé mettre en avant la qualité des canons français dans la
guerre des Balkans, mais préféra rappeler la conclusion de l'accord franco-espagnol sur
8le Maroc ... Le Berliner Tageblatt, dans une correspondance depuis Paris, avait
indiqué en mai 1913 que les commandes de canons de défense côtière et de campagne
seraient partagées entre les Français et les Anglais, mais Kalle, le nouvel attaché
militaire allemand en Espagne, avait démenti, tout en reconnaissant que la décision
officielle n'était pas encore prise. Selon le représentant de la firme d'Essen, il était
certain que 24 canons de défense Krupp - de 88 à 240mm - et 11 de campagne - de 120
à 150mm - seraient choisis par les autorités de Madrid, sans compter d'éventuels achats
9de bouches à feu de 305 à 350mm ...
Schneider pouvait cependant se réjouir des résultats engrangés. Au total, de
1904 à 1910, les ventes en Espagne se chiffrèrent à onze canons de 150mm pour la
défense côtière, 192 canons (48 batteries) de 75mm de campagne et 106 canons (24

1 AMAE-Paris, NS Espagne 99, divers doc., juillet-août 1910.
2 bisibidem, NS Espagne 14 , d. n°7, vice-consul-Cadix (Sainte-Marie) à MAE-Paris, 8. 6. 1911.
3 bis, NS Espagne 13 , note Ambassade-Madrid à MAE et MG-Paris, 8. 4. 1905, et NS Espagne 14,
note sous-D. Europe, MAE, Paris, 25. 1. 1908.
4 PAAA-Berlin, R 11830, d. n°85, Ambassade-Madrid (Ratibor) à RK-Berlin, 24. 3. 1911.
5 ibidem, R 11831, d. n°160, Ambassade-Madrid (Ratibor) à RK-Berlin, 30. 5. 1911, transmettant copie
rapport n°11, attaché militaire (Stoltzenberg), du même jour.
6 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , copie d. n°455, MAE-Paris à Ambassade-Madrid (Geoffray), 9. 10. 1912,
et d. n°352, Ambassade-Madrid (Geoffray) à MAE-Paris (Poincaré), 10. 11. 1912, qui relève une campagne
pro-allemande du journal La Epoca. DDF III, tome IV, doc. n°409, p. 426, fait allusion à une d. n°344,
Ambassade-Madrid (Geoffray) à MAE-Paris (Poincaré), du 9. 11. 1912, qui n'a pas été retrouvée. Ce doc.
relève aussi la vénalité de la presse madrilène, arrosée par l'ambassade du Reich. En février 1912, le conseil
des ministres donna son accord pour l'achat de 53 pièces - de marques allemandes non spécifiées - aux
calibres de 87, 120, 150, 190 et 240mm : AGA-Alcalá, Presidencia del Gobierno, registre des CR du
conseil des ministres n°A 2/5, 1912-1913, f°36-38.
7 ibidem, MAE, Ambassade-Paris 5922, d. n°10, ME-Madrid (Navarro Reverter) à Ambassade-Paris (Pérez
Caballero), 2. 1. 1913.
8 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , d. n°20, Ambassade-Madrid (Vieugué) à MAE-Paris (Poincaré), 12. 1.
1913, et note MAE-Paris à Madrid, 23. 1. 1913, où la mention des succès du matériel fr. dans les Balkans
est barrée au profit de l'argument de la collaboration marocaine.
9 PAAA-Berlin, R 11832, d. n°147, Ambassade-Madrid (Ratibor) à RK-Berlin, 30. 5. 1913, avec copie du
rapport n°34, attaché militaire (Stoltzenberg), du même jour. Le Berliner Tageblatt du 22. 5. 1913 et une
lp. dt. d'Alfred von Krupp und Halbach (Essen) à AA-Berlin, 13. 6. 1913, sont joints.
75batteries) de 70mm, dits de montagne. Signée en mars 1911, la fourniture de 25
obusiers de 150mm, fut cependant bloquée, faute de crédits, ainsi qu'une commande de
1
quatre batteries de siège . L'affaire traînait. Au début de 1913, le roi avait reconnu que
les sous manquaient. Sa visite en France, en mai, ne permit aucun progrès, malgré les
2espoirs du comte de Mareuil . En février et mars 1914, deux officiers espagnols, en
mission pour le compte de la commission d'expérimentation de l'artillerie, étaient
signalés en visite dans diverses usines, à Saint-Chamond, Sevran-Livry, Châtillon et
3
Commentry .
L'Espagne s'avérait donc être un acheteur important, mais, au sud des
Pyrénées, des voix s'élevèrent en faveur de la constitution d'une véritable industrie
nationale de l'armement. En 1913, dans la revue Nuestro Tiempo, le général Cubillo,
chef de la section de l'Artillerie du ministère de la Guerre, prônait la nationalisation des
entreprises chargées de fabriquer plaques, blindages et canons, afin de redonner à
l'Espagne une indépendance perdue depuis bien longtemps. Selon lui, puisque l'Italie
avait su le faire, l'Espagne le pouvait également. Relevant l'illusion d'une telle
prétention, face aux grands constructeurs européens et nord-américains, le consul de
France à Bilbao concluait non sans morgue : "Le miracle est, en ce pays, un facteur
4que l'on prend au sérieux !" .
Il y avait aussi d’autres armes en démonstration dans la grande foire aux
armements. En 1911, en pleine crise marocaine, l'attaché militaire allemand se
demanda si la firme autrichienne Steyr ne pourrait pas présenter un modèle concurrent
de mitrailleuse face à l'affirmation croissante du matériel français dans l'armement
5moderne de l'armée espagnole . En effet, la France avait pris l'initiative sur ce segment
depuis quelques années. Hotchkiss, l'unique fabricant national de mitrailleuses, avait
fait procéder à des essais pour le gouvernement espagnol et l'avait emporté dès 1907
6
face à ses concurrents, le russe Maxim et un autre fabricant autrichien, Schwarzlos . De
cette date à 1914, plus d'une centaine d'armes furent ainsi livrées au sud des
7 8
Pyrénées . On les utilisa durant les incidents de Melilla (1909) .

1 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , note X (Jacques Chaumié), 1. 10. 1913, et note MAE-DAPC à ministre,
4. 10. 1913, et NS Espagne 67, notes Schneider à MAE-Paris, 25 et 26. 9. 1913. Une autre note pour le
ministre, du 4. 10. 1913 est reproduite dans DDF III, tome VIII, doc. n°253. Le montant du contrat des 25
obusiers s'élevait à 1,9 MF. AMAE-Madrid, Política H 2473, contient un dossier a.s. de ces commandes
d'artillerie : nv. Ambassade de France (Geoffray) à ME (García Prieto), Madrid, du 7. 11. au 16. 12. 1912.
2 SHDT-Vincennes, 7 N 1200, rapport n°163-E, attaché militaire-Madrid (Tillion) à MG-Paris, 1. 3. 1913.
AMAE-Paris, NS Espagne 66, lp. ms., Mareuil (Schneider, Paris) à Margerie (DAPC-MAE-Paris), 27. 4.
1913. Une note sur les obusiers de campagne à tir rapide Schneider 150 mm, s.d. (1914), indique que le
contrat de 1,9 MF en trois annuités n'était pas réalisé en 1914, et que la soc. fr. ne percevrait pas de taxes de
reproduction de licence, sous la seule condition de non-réexportation : ARAH-Madrid, Papiers Romanones,
liasse 35, dossier 16.
3 AGA-Alcalá, MAE, Ambassade-Paris 5931, mission du commandant Pérez Vidal et du capitaine
Mascareñas García, février-mars 1914.
4 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , d. n°54, consul-Bilbao (Clercq) à MAE-Paris (Pichon), 8. 7. 1913, qui
cite Schneider, Krupp, Ansaldo et Carnegie (US Steel).
5 PAAA-Berlin, R 11831, d. n°160, Ambassade-Madrid (Ratibor) à RK-Berlin, 30. 5. 1911, transmettant
copie rapport n°11, attaché militaire (Stoltzenberg), du même jour.
6 Ces deux firmes autrichiennes appartenaient alors au même conglomérat privé, la Österreischiche
Waffenfabrik, selon D. Stevenson, ouvr. cité, p. 32. Dans l'Empire ottoman, en 1908, Maxim l'emporta sur
Hotchkiss, selon J. Thobie, Intérêts, ouvr. cité, p. 499-500.
7 7 AN-Paris, F 12810, avis de livraisons, PP-Paris à MI-DSG, 1907-1914. Également, AMAE-Paris, NS
Espagne 14, lettre Hotchkiss (St-Denis, Seine) à MAE-Paris, 25. 5. 1909, qui indique que des mitrailleuses
étaient en construction pour l'Espagne. Hotchkiss fournissait bien d'autres gouvernements hispanophones
(Argentine, Mexique, Uruguay, Nicaragua, Honduras). Les livraisons furent interrompues par la guerre
(série jusqu'en 1917). Également, SHDT-Vincennes, 7 N 1199, rapports n°15-E et 44-E, attaché militaire-
Madrid (La Panouse) à MG-Paris, 19. 11. 1907 et 29. 3. 1908.
8 MG-Madrid, Crónica artillera, ouvr. cité, p. 347-350 : douze pièces signalées (coût d'achat 68 376 F).
76Tableau n°26 - Livraison de mitrailleuses Hotchkiss au gouvernement espagnol 1907-1914
Dates de Avis de livraison nombre d'armes
livraison (départ) (passage douane)
8 septembre 1907 5 octobre 1907 une mitrailleuse avec affût et accessoires
14 novembre 1907 6 décembr19 mitrailleuses avec affûts et accessoires
3 décembre 1907 7 janvier 1908 une mitrailleuse avec affût et accessoires
4 novembre 1908 7 décembre 1908 divers accessoires pour mitrailleuses
17 mars 1909 3 avril 1909 une mitrailleuse automatique + affût / accessoires
29 juillet 1909 4 août 1909 12 mitrailleuses avec affûts et accessoires
29 septembre 1909 4 octobre 1909 4 mitresfûtssoires
22 octobr6 novembre 1909 48 coffres vides pour accessoires
31 mars 1910 avril 1910 12 mitrailleuses avec affûts et accessoires
14 octobre 1910 5 novembre 1910 2 mitresfûtssoires
er31 juillet 1911 1 septembre 1911 12 mitrailleuses avec affûts et accessoires
6 septembre 1911 4 octobr13 mitrailleuses avec 8 affûts
12 janvier 1912 2 février 1912 6 mitrailleuses avec affûts et accessoires
8 février1er marsune mitrailleuse avec affût et accessoires
13 août 1913 3 septembre 1913 20 mitrailleuses avec affûts et accessoires
12 mars 1914 4 avril 1914 une mitrailleuse avec affût et accessoires
total 17 livraisons total 117 mitrailleuses + affûts et accessoires
7[Source : AN-Paris, F 12810, Sûreté générale, avis livraisons d'armes (via Irún), 1907-1917]
La firme anglaise Vickers proposa aussi au gouvernement de Madrid des
1mitrailleuses légères à tripodes en 1913 . La concurrence était rude.
D'autres matériels terrestres firent l'objet de pourparlers, ainsi entre
Schneider-Brillié et le gouvernement espagnol, en 1912-1913, à propos de la vente de
2
quarante camions automobiles . La maison catalane Hispano-Suiza, en vue de cet
important contrat du ministère de la Guerre, tenta de faire rayer les camions
automobiles de la liste des produits que l'État espagnol pouvait acheter pour son
compte à l'extérieur des frontières. L'ambassade de France dut intervenir pour
empêcher que ne prospérât cette initiative jugée peu loyale. Selon le représentant de la
République, la firme de Barcelone utilisait pour ses propres modèles plus de pièces
françaises - par sa filiale de Levallois-Perret - voire allemandes ou suisses
3
qu'espagnoles . Là encore, la concurrence germanique se révéla tenace. Un décret
royal, en date du 9 septembre 1913, en précisant la puissance du moteur, donna ses
chances à la seule société allemande Benz, qui avait déjà reçu commande d'une
trentaine de véhicules pour les nécessités africaines de l'armée espagnole. À l'attaché
militaire français Tillion, qui avait assisté à des manœuvres de traction d'artillerie avec
des matériels allemands, autrichiens et espagnols, le colonel Santiago confia, au début
de 1914, que le ministère de la Guerre espérait que la société Hispano-Suiza pût
bientôt fournir ce type d'engins, afin de ne plus avoir recours à une adjudication
internationale. La commission mise en place, en vertu de la loi de protection de
l'industrie nationale de 1907, avait d'ailleurs protesté contre ce concours. Les Français
multiplièrent les démarches en vue d'obtenir le déblocage des crédits pour le contrat
des obusiers, mais la vente des camions lourds en faveur du constructeur allemand
4
paraissait également compromise .

1 AGA-Alcalá, Presidencia del Gobierno, registre CR conseil des ministres n°A 2/5, 1912-1913, f°201.
2 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , note non signée (Jacques Chaumié), 1. 10. 1913. De même, MG-Madrid,
Crónica artillera, ouvr. cité, p. 361, signale en 1909 un crédit de 175 000 ptas pour l'achat de six camions
destinés au Maroc : deux allemands (SAG), deux esp. (Hispano-Suiza) et deux fr., dont un blindé
Schneider-Brillié (firme de Boulogne-sur-Seine).
3 AMAE-Paris, NS Espagne 72, correspondance MCI-Paris, MAE-Paris (Poincaré) et Ambassade-Madrid
(Geoffray et Vieugué), du 26. 11. 1912 au 14. 3. 1913. Accord de principe pour l'achat de onze camions
Hispano-Suiza, dans AGA-Alcalá, Presidencia del Gobierno, conseil des ministres, registre n°A 2/5, 1912-
1913, séance du 28. 12. 1912, f°63.
4 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , d. n°12 et 33, Ambassade-Madrid (Geoffray) à MAE-Paris (Doumergue),
8 et 21. 1. 1914. Également, SHDT-Vincennes, 7 N 1200, rapport n°113-E, attaché militaire-Madrid
77Divers fournisseurs français mineurs se manifestèrent également pour d'autres
cm
matériels. Ainsi, en 1909, deux projecteurs à essence de 90 furent envoyés au sud
1
des Pyrénées par la maison parisienne Barbier, Bénard et Turenne . La Société
Métallurgique de l'Ariège tenta sans succès de fournir des projectiles pour l'armée
espagnole. L'ambassadeur et l'attaché militaire regrettèrent en la circonstance que ces
efforts louables ne fussent pas arrimés à des bureaux permanents comme ceux que
2Krupp ou Vickers avaient installés dans le royaume ou ailleurs dans le monde . Ainsi
qu'on peut le constater, dans le secteur des matériels terrestres, la concurrence franco-
allemande en Espagne battait son plein.
Enfin, à cette artillerie nouvelle - notamment de campagne - il fallait des
éléments de traction, à savoir des chevaux. L'armée espagnole manquait de remonte.
Elle alla en chercher en Algérie - nous en reparlerons - mais également en métropole.
Ainsi, en 1906, une mission vint acquérir des bêtes dans le Béarn, le Bordelais et en
Bretagne. En 1908, une autre équipe sillonna l'Ouest, de la Bretagne - pour le trait - à
3
la Normandie, pour la selle . À la fin de 1909, afin de combler les vides occasionnés
par les campagnes du Maroc, une nouvelle mission acheta environ 1 100 animaux dans
4les mêmes régions . En 1912, un lot de 1 358 chevaux (1 016 bretons et 342
normands) fut encore acheminé vers la péninsule par les gares-frontière, tout comme 1
552 mulets, dont 728 des Landes, 408 des Pyrénées, 230 de la Drôme et 186 du Poitou.
La concurrence des guerres balkaniques avait renchéri les prix, ce qui se confirma
5
l'année suivante par la poursuite des dits conflits . La loi des Trois ans eut des
conséquences dans ce domaine, tel le refus opposé par les ministères de la Guerre et de
l'Agriculture, au printemps 1914, à une demande de mission espagnole de remonte, la
pénurie s'avérant marquée pour les chevaux de trait utiles à l'artillerie. On verrait en
6octobre ...
Mais si certaines techniques semblaient traditionnelles - l'artillerie
hippotractée, par exemple - d'autres étaient porteuses d'avenir. La France n'y était pas
spécialement présente à la veille de la guerre. Ainsi, en 1911, deux compagnies
industrielles s'affrontaient pour l'établissement et le développement d'un réseau
espagnol de télégraphie sans fil, technique prometteuse qui n'avait pas encore dix ans
d'existence, depuis la première liaison transatlantique réalisée par Marconi (1903). Ce
dernier avait monté une société de droit anglais, la Marconi's Wireless Telegraph
Company, qui avait obtenu une concession d’exploitation, notamment à Carabanchel,
dans le faubourg sud de la capitale, mais la compagnie Telefunken représentée par le
directeur en Espagne de l'Allgemeine Elektrizität Gesellschaft, Julius Kocherthaler, ne
s'avouait pas battue. D'autres stations n’étaient-elles pas prévues au Cap Finisterre, à
7La Corogne, à Bilbao, à Valence, à Mahón ou à Palma de Majorque ? Le royaume
8entendait se doter d'un réseau côtier performant .
Pays aux larges façades côtières - 4 800km environ - le royaume d'Espagne
e
avait subi menaces et désillusions depuis la fin du XIX siècle. Les pressions

(Tillion) à MG-Paris, 12. 11. 1913. En lice, les seules marques suivantes : Mercedes (Benz, allemande),
Gattungen (autrichienne) et Hispano-Suiza.
1 AMAE-Paris, NS Espagne 14, divers doc., août 1909. Cette soc. était le fournisseur des lumières des
phares ottomans, selon J. Thobie, Intérêts, ouvr. cité, p. 156-157.
2 ibidem, NS Espagne 72, d. n°70, Ambassade-Madrid (Geoffray) à MAE-Paris (Doumergue), 18. 2. 1914.
3 SHDT-Vincennes, 7 N 1199, rapports n°546 et 91-E, ms., attachés militaires-Madrid (Cornulier-Lucinière,
puis La Panouse) à MG-Paris, 25. 11. 1906 et 12. 11. 1908, achat de 600 et 800 chevaux avec 200 mulets.
4 ibidem, 7 N 1206, dossier Cavalerie, note dt., achat de chevaux en France, 1. 12. 1909.
5, 7 N 1200, rapport n°146-E, ms., attaché militaire-Madrid (Tillion) à MG-Paris, 23. 1. 1914. Les
lots du Poitou avaient été surtout expédiés vers le sud-est de l'Europe, et les mulets des Pyrénées - des
moins de deux ans - vers l'Andalousie pour engraissage.
6 AMAE-Paris, NS Espagne 99, dossier Mission espagnole d'achats de chevaux, avril-juin 1914. En
Algérie, l'interdiction fut moins radicale, mais une limitation fut décidée.
7 PAAA-Berlin, R 11830 et 11831, rapports n°6 et 139, attaché militaire-Madrid (Stoltzenberg) à KM-
Berlin, 2. 3. et 24. 11. 1911, sur Carabanchel, "station semblable à celle de Nauen, près de Berlin".
8 SHDT-Vincennes, 7 N 1207, sous-dossier TSF, avec carte générale reproduite.
78britanniques avaient laissé un goût amer et la méfiance aux frontières maritimes et
terrestres du pays. Pour la fourniture de pièces d'artillerie, l'attaché militaire semblait
1
craindre la concurrence de Krupp . L'attention des militaires et des marins français fut
constante envers les espaces côtiers fortifiés du royaume, notamment aux approches du
détroit d'accès à la Méditerranée. Plusieurs reconnaissances françaises furent faites
2entre 1889 et 1910 . Les archipels espagnols, notamment les Baléares, mais aussi les
Canaries, où, lors de la guerre de 1898, des mesures de renforcement furent prises en
vue de la défense contre une éventuelle attaque de la flotte nord-américaine. Le jeu des
puissances s'entremêlait en de multiples intoxications. Ainsi, en plein conflit hispano-
américain, Patenôtre dut s'inscrire en faux contre les informations colportées par
l'ambassade britannique sur la saisie des Baléares par la France et de Ceuta par la
3 4Russie . Les reconnaissances côtières furent incessantes .
Les Baléares occupaient une place éminente dans les relations entre les deux
pays. Proches et plantées dans l'axe direct reliant la métropole française et ses
territoires nord-africains, elles avaient un pouvoir d'attraction indéniable. Les Anglais
e
n'avaient-ils pas occupé l'archipel à diverses reprises au XVIII siècle, tout comme les
Français à Minorque - plus brièvement, de 1756 à 1763 - avant que cette dernière île
5ne revînt définitivement à la Couronne espagnole par le traité d'Amiens de 1802 ? En
1900, l'attaché militaire, le commandant de Cornulier-Lucinière, recueillit de la bouche
même de l'amiral Gómez Jucaz, ministre espagnol de la Marine, l'avis selon lequel la
seule défense efficace et rapide des archipels espagnols ne pouvait être assurée que par
des sous-marins, qui ne grèveraient pas exagérément le budget du royaume. Le
ministère français de la Guerre, dans une série de notes aux Affaires étrangères,
estimait qu'il serait envisageable de construire une base d'opérations en Algérie
occidentale, afin d'éviter une telle mésaventure. On était là aux origines lointaines de la
base de Mers-el-Kébir. Si la Rue Saint-Dominique considérait l'archipel des Canaries
comme indéfendable, les Baléares pourraient être aisément sous protection française, si
6
l'on fixait à demeure un submersible à Port-Vendres ...
La concurrence anglaise et allemande, pour la fourniture de matériels
d'équipement et de de défense côtière, se manifesta là encore. Les Anglais ne venaient-
ils pas de vendre, en 1901, un dock flottant destiné à abriter des navires de 13 000tx
dans la rade de Port-Mahón ? L'attaché militaire français proposa alors d'aider
l'Espagne à fortifier Ceuta et Port-Mahón contre les ambitions britanniques. Cette
coopération franco-espagnole mettrait fin aux bruits malveillants relatifs à de secrètes
visées de la France sur des possessions espagnoles de Méditerranée occidentale. En
mobilisant les énergies des industriels et des financiers français en vue d'équiper les
points d'appui ibériques, il fallait maintenir, selon Patenôtre, "l'Entente cordiale (sic)"
avec l'Espagne, afin d'éviter la fermeture du détroit de Gibraltar et la menace de la voie
7
maritime Marseille-Alger .

1 ibidem, 7 N 1205, rapports n°90-92, attaché militaire (Cornulier-Lucinière) à MG-Paris, mai-juin 1899.
2, 7 N 1211, rapports de reconnaissance, frontière nord (1889-1890, puis annuel de 1893 à 1896,
1901 et 1904), Barcelone (1902), zone de Gibraltar (1899 et 1905), Carthagène (1908) et Galice (1910).
eÉgalement, 7 N 1212, dossiers Places maritimes, des rapports fin XIX s., sauf La Corogne (19. 5. 1910).
3 AMAE-Paris, NS Espagne 15, divers doc., mai 1898-juin 1900.
4 SHDT-Vincennes, 7 N 1211, rapports de reconnaissance, Baléares (1902 et 1903). De même, 7 N 1212,
dossier Baléares, 1899-1908, dont une note MG-EMA, exemplaire n°23, s., Les Baléares, janvier 1899, de
10 p., qui, relève les graves lacunes de défense de l'archipel placé entre Marseille et Alger. De même,
rapport dt., c., Les fortifications des Baléares, 11. 6. 1908, 18 p.
5 Une exposition historique au Musée de Mahón (2002) rappelle le bicentenaire du traité d'Amiens. Une rue
ede Paris porte le nom de Port-Mahon (II ) en souvenir de la victoire du maréchal de Richelieu (1756).
6 AMAE-Paris, NS Espagne 37, diverses notes, MG à MAE, Paris, 9. 2., 9. 4. et 2. 7. 1900, transmettant des
extraits de rapports de Cornulier-Lucinière.
7 ibidem, NS Espagne 15, d. n°55, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Delcassé), c., 27. 4. 1901,
transmettant copie du rapport Cornulier-Lucinière, du 25. 4. 1901, chiffrant à 16-17 MF le coût des
aménagements de fortifications de Ceuta et Mahón.
79Pour le ministère français de la Guerre, la perte de Ceuta et de Port-Mahón
1
serait peu grave pour l'Espagne, mais hautement préjudiciable à la France ! Ne fallait-
il pas envisager une aide matérielle massive à la fortification des archipels espagnols.
Saint-Chamond et Schneider ne pourraient-ils pas, avec l'aide discrète d'organismes de
crédit français, s'entendre pour fournir 16 à 17 MF en canons à tir rapide ? Une
"alliance complète et formelle de la France avec le royaume ibérique pourrait
cependant ne pas être absolument désirée par l'Espagne", précisait prudemment
Cornulier-Lucinière, qui ajoutait que l'attaque des Canaries par une tierce puissance
entraînerait de graves risques pour la flotte française accourue en renfort, sans contre-
partie efficace, car l'armada espagnole était trop faible pour assurer la couverture des
2côtes de sa nouvelle alliée . La mobilisation financière et industrielle suffirait donc. Le
ministère de la Marine fit part de son accord pour assurer d'éventuelles avances
3financières au gouvernement de Madrid . Le sous-secrétaire espagnol à la Guerre, le
général Martínez, déclara à l'attaché militaire français, que le soutien de la France et de
4
la Russie permettrait le relèvement de son pays . Rien de concret ne devait cependant
sortir de ces approches. L'Empire tsariste ne pouvait se révéler un soutien efficace en
la matière.
En outre, l'activité des bateaux de guerre de la Royal Navy ne se démentait pas
sur les côtes des Baléares : huit bâtiments en avril et juin 1898, douze en avril 1900,
d'autres en juin 1901, trois bateaux en mars 1903 et surtout trente-huit unités à la mi-
juillet ! Il fallait que la flotte française se montrât davantage, selon le Quai d'Orsay, qui
dut insister auprès de la Rue Royale. Dans l'ultime décade d'octobre 1903, l'escadre de
la Méditerranée, venue de Toulon sous le commandement du vice-amiral Gourdon,
reçut un accueil jugé excellent par le consul français de Palma de Majorque. En cette
occasion, hommage fut rendu aux soldats français déportés et décédés dans l'îlot de
5Cabrera, à l'époque napoléonienne .
À la veille de la signature des accords franco-anglais de 1904, la méfiance
régnait encore chez certains observateurs français, qui voyaient, dans les menées
britanniques autour des archipels baléare et canarien, l'influence de la guerre russo-
japonaise, qui privait la France de tout moyen de pression. Cinq gros bâtiments de
guerre de SM Britannique étaient encore présents, lors de la visite de SM Catholique
dans les eaux des Baléares, fin avril, tandis que les renforts militaires affluaient. Les
6
effectifs espagnols s'élevaient alors à 6 214 hommes . Dans un premier temps, le
rapprochement entre Londres et Paris ne devait pas atténuer les jugements du vice-
consul de France à Palma. Selon cet agent, les Anglais se conduisaient aux Baléares
avec un sans-gêne complet, multipliant les visites d'unités de combat. Une nouvelle
7concentration navale fut opérée par les Anglais à la mi-mai .
Un autre concurrent, jusqu'alors discret en ce domaine, se manifesta alors.
Des bateaux-écoles allemands visitèrent, en effet, la capitale de l'archipel et Port-
8
Mahón, en février 1905 et en février 1906 . En mars 1905, une mini-campagne de

1 ibidem, note n°173, MG à MAE, Paris, 20. 6. 1901.
2, copies rapports n°177 et 189, attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-Paris (André),
25. 4. et 24. 5. 1901.
3 ibidem, note MM à MAE, Paris, s., 8. 6. 1901.
4, copies rapports sn°, attaché militaire (Cornulier-Lucinière) à MG-Paris (André), 30. 6. 1901.
5 ibidem, note MM à MAE, Paris, 21. 10. 1903, et d. sn°, vice-consul-Palma de Majorque à MAE-Paris
(Delcassé), 31. 10. 1903. À propos des soldats fr. de Bailén, déportés à Cabrera en 1808. Les Guides bleus
fr. parlent de 5 000 à 8 000 individus, selon les éd. (1890 à 1935). Une stèle commémorative avait été
érigée par les soins du gouvernement fr. avant 1890. Le Baedeker allemand sans allusion à l'îlot Cabrera ...
6 AMAE-Paris, NS Espagne 15, d. n°3, vice-consul-Palma de Majorque à MAE-Paris, 11. 3. 1904 : soit 2
964 à Majorque - dont 120 à Ibiza et 18 à Cabrera - et 3 250 à Minorque.
7 ibidem, diverses d., vice-consul-Palma de Majorque à MAE-Paris, 19. 2. 1904 au 10. 11. 1906.
Également, SHDT-Vincennes, 7 N 1199, rapport n°575, ms., attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière)
à MG-Paris (André), 18. 5. 1904.
8 AMAE-Paris, NS Espagne 15, d. n°3 et n°1, vice-consul-Palma de Majorque à MAE-Paris, 21. 2. 1905 et
15. 2. 1906.
80presse espagnole dénonça encore les visées supposées de la France sur les Baléares. En
réalité, la France désirait surtout qu'aucune grande puissance hostile ne s'installât entre
Marseille et Alger. L'Allemagne remplaçait progressivement l'Angleterre dans le rôle
1
du "méchant" . La défense des Baléares préoccupait manifestement les autorités
2françaises. La principale route maritime coloniale française était ainsi l’otage
potentielle d’un pays qu’il fallait ménager.
Les accords "tripartites" de 1907 furent jugés inutiles par René Millet qui en
informa un éminent savant allemand, le professeur Schiemann, par courrier direct. La
France n'avait guère d'intérêts dans l'affaire - l'Espagne lui garantirait-elle la Corse ou
l'Algérie ? - mais, davantage que le cas de Gibraltar, la non-aliénation des archipels et
des présides marocains de l'Espagne paraissait la clause essentielle de cette "dépense
inutile d'encre et de papier". Il fallait garder son calme. Rien ne semblait dirigé contre
3le Reich .
La tension devait s'apaiser dans les années suivantes. Des rumeurs de vente
surgissaient pourtant à intervalles réguliers.! L'installation de concurrents étrangers -
anglais ou allemands - étaient davantage prise à la légère, tel ce "canard" de l'été 1912,
relatif à l'achat d'un terrain par des Allemands afin d'y édifier un poste de charbonnage
pour une escadre, ou la cession de l'île de Cabrera à des Anglais qui devint, au fil des
années, un véritable "serpent de mer", à la remorque d'un Majorquin de mauvaise
4
réputation .
Au moment même de l'éclatement du conflit européen, en 1914, un rapport
militaire remis à Antonio Maura nous révèle le degré d'impréparation défensive des
Baléares. La valeur de l'artillerie côtière était à peu près nulle. Il fallait privilégier la
défense mobile à la défense par des batteries fixes que la rareté des crédits ne
permettrait jamais de doter convenablement. Les rades de Palma et de Pollensa, plus
amples, devaient être mieux protégées que celle de Port-Mahón, qui avait perdu de
e
l'importance depuis les guerres malheureuses du XVIII siècle. Diverses mesures
étaient préconisées, afin d'éviter que l'archipel ne fût attaqué, voire saisi par une
5
puissance hostile .
Après les Baléares, les Canaries. Cet ensemble insulaire représentait un
horizon bien plus éloigné des préoccupations françaises que les Baléares. Sur le plan
maritime, l'archipel atlantique était moins utile aux Français qu'aux Anglais ou qu'aux
6
Allemands, qui ne possédaient pas de mouillages proches . Début mars 1896, le
Kaiser, marqué par la défaite de son alliée italienne en Abyssinie, voyait l'ennemi
partout. Dans le but d'attirer le Royaume-Uni dans la Triple-Alliance, il avait tenté de
convaincre l'ambassadeur britannique, Sir Francis Lascelles, que la Russie voulait
remplacer l'Italie en Mer Rouge et que la France entendait acheter les Canaries ce qui

1 ibidem, d. n°6, vice-consul-Palma de Majorque à MAE-Paris, 28. 3. 1905, sur un art. de La Ultima Hora
de Palma, et copie d. n°59, Ambassade-Madrid (Margerie) à MAE-Paris, 29. 3. 1905, sur les réactions à un
art. du Journal des Sciences Militaires, de Paris sur Le péril des Baléares (original dans NS Espagne 40).
2 DDF II, tome 6, doc. n°205.
3 e PAAA-Berlin, R 12060, copie ms. lp. (en fr.), R. Millet (14, boulevard Flandrin, Paris-XVI ) au professeur
Schiemann, 2. 7. 1907, qui accuse réception d'une missive du 19. 6. 1907.
4 AMAE-Paris, NS Espagne 15, divers doc., février 1896-juin 1914, dont d. sn°, vice-consul-Palma de
Majorque à MAE-Paris, 28. 8. 1912. Également, PAAA-Berlin, R 12060, d. n°246 et 329, consul général-
Barcelone (Plehn) à RK-Berlin, 29. 8. et 12. 12. 1913, a.s. de la proposition de vente d'une île (Cabrera ?)
par un certain Juan Noguera, de Palma de Majorque, au Banco Alemán Trasatlántico. Réponse de
l'ambassadeur, alerté : "Ne pas laisser tomber" ("Nicht unterlassen sollen"). Une correspondance entre le
consul allemand de Palma et le consul général de Barcelone indique la mauvaise réputation de Noguera et
d'un certain Simonet.
5 FAM-Madrid, Papiers A. Maura, H 1 (ancienne cote), mémoire du capitaine d'artillerie Manuel Beinter
Vilar, de la capitainerie générale des Baléares, Palma de Majorque, 5. 8. 1914. Ce doc. élaboré entre la mi-
juin et le début août fut remis confidentiellement à Maura par le capitaine général Benitez, pour être
récupéré ensuite, mais il demeura dans les archives Maura.
6 Jean-Marc Delaunay,"¿ Hacia Africa, hacia America ? Los Franceses y las islas Canarias 1900-1936",V
eColoquio de Historia canario-americana (1982), tome I, 2 partie, Las Palmas, 1985, p. 843-845.
81menacerait la route anglaise des Indes. Un péril à prendre en compte, selon le
1
souverain . Dans l'autre camp, des rumeurs relatives à une éventuelle mainmise
2
allemande ressurgissaient périodiquement . En 1896, l'attaché militaire Exelmans y
3
avait fait une tournée de reconnaissance . La même année, l'ambassadeur de France
avait déjà plaidé pour une politique plus active dans cette région du monde, dont le
rôle stratégique et commercial était appelé à se développer. Les Canaries ne semblaient
pas atteintes par les vents séparatistes soufflant sur les Antilles et les Philippines,
4
même si, selon lui, elles étaient tout aussi mal administrées .
La guerre de 1898 avait relancé les travaux de fortification des points
5
stratégiques de l'archipel macaronésien . Dix à douze milles hommes y étaient alors en
place. Des renforts furent dépêchés, mais l'attaque navale nord-américaine prévue ne
se produisit pas. Durant la crise, le gouvernement de la République s'était contenté
6d'envoyer un petit croiseur, La Durance . À l'issue de la guerre, des rumeurs de cession
de l'archipel se multiplièrent. Dès décembre, la presse belge dût démentir l'existence
d'une offre d'achat par le roi Léopold II. On était alors en pleine discussion finale, à
7
Paris, pour la conclusion du traité de paix . En mars 1900, un journal de Madrid
évoqua un échange anglo-allemand. Les Canaries devaient revenir à la Grande-
8Bretagne et les Palaos océaniennes au Reich ... En février 1901, un quotidien de Malte
parla d'un rachat de l'ensemble des "Iles Fortunées" par Londres, pour une somme de
9
200 Mptas . Puis le calme revint. Ces informations, pour invraisemblables qu'elles
fussent, n'en étaient pas moins dans l'air du temps, si l'on songe aux accords anglo-
allemands de partage des colonies portugaises, en 1898, ou à la vente effective des
archipels océaniens espagnols au Reich, l'année suivante. Les fortifications, comme
aux Baléares, faisaient l'objet de toute l'attention des autorités militaires et navales
françaises. La défense de la côte occidentale de l'Afrique française exigeait une
vigilance de tous les instants. Sur le terrain, la présence étrangère s'étoffait. Des
ressortissants allemands avaient ainsi installé, en 1912, une station de charbonnage à
10
Ténériffe . Pourtant, les véritables maîtres des Canaries - "terres d'Europe au large de
e
l'Afrique" - étaient, depuis le milieu du XIX siècle, les Britanniques, dont les intérêts
11économiques surpassaient largement ceux des autres puissances .

1 Robert W. Seton-Watson, Britain in Europe 1789-1914. A Survey of Foreign Policy, Cambridge, 1955, p.
580, à partir de GPEK, tome XI, doc. n°2770-2771. Aussi Karl A. von Müller, Fürst Chlodwig zu
Hohenlohe-Schillingsfürst.Denkwürdigkeiten der Reichskanzlerzeit, Stuttgart, 1931, p. 185-188, repris par
Francis T. Williamson, Germany and Morocco before 1905, Baltimore, 1937, p. 145.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 66, t. de presse, Cathelin (Madrid-Hendaye) au Journal de Paris, 11. 4. 1913,
faisant état d'informations d'un industriel esp., au sujet de l'installation d'une TSF, de la multiplication des
voyages de touristes et de la venue d'aviateurs allemands. Le consul de France dut démentir ces rumeurs :
NS Espagne 67, d. n°3, consul-Las Palmas (Boudet) à MAE-Paris (Pichon), 15. 5. 1913, qui parle de
"beaucoup d'exagération".
3 SHDT-Vincennes, 7 N 1212, dossier Canaries, divers doc.,1896-1906.
4 AMAE-Paris, NS Espagne 15, d. n°78 Ambassade-Madrid (Reverseaux) à MAE-Paris (Hanotaux), 16. 5.
1896. Le câble Vigo-Pernambouc (Deutsche Südamerikanische Telegraphen) passait aussi par Ténériffe.
5 Le géographe Albert Odouard, Les Iles Canaries, terres d'Europe au large de l'Afrique, Bordeaux, 1995,
p. 2-21, fait une claire présentation de l'archipel, éloigné de Cadix de 1 400 km, avec ses sept îles
principales presque toutes montagneuses (de 670 m à Lanzarote, à 3 734 m pour Ténériffe). La superficie
2varie, selon divers auteurs, de 7 211 à 8 443 km . Odouard propose 7 448.
6 AMAE-Paris, NS Espagne 15, divers doc., consul-Las Palmas à MAE-Paris, 28. 3. au 13. 7. 1898.
7 ibidem, d. n°144, Légation-Bruxelles à MAE-Paris, 2. 12. 1898. Le Journal de Bruxelles du 2. 12. dut
démentir l'information parue dans Le Figaro de la veille.
8 ibidem, d. n°34, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Delcassé), 7. 3. 1900, art. du journal
clérical El Siglo Futuro.
9 ibidem, d. n°5, consul-Malte à MAE-Paris (Delcassé), 21. 2. 1901, art. du Daily Malta Chronicle.
10 RM-Las Palmas, tome 4, soc. n°195, f°57-61 et 158-159. Au capital de 1 Mptas - 1 000 titres de1 000
ptas - la SA Depositos de Carbones de Tenerife/Deutsche Kohlendepot, filiale (siège à Madrid) de la
compagnie de navigation Wörmann, de Hambourg.
11 V. Morales Lezcano, Los Ingleses en Canarias, Las Palmas, 1986, 143 p.
82Diplomatie navale, des parades aux chantiers
Face à ces présences et à ces prétentions, la France peinait à faire front.
Toujours ce dilemme multiséculaire entre efforts navals et programmes continentaux.
Le pavillon devait apparaître partout et en tous temps. L'Amiral Gourdon,
avec deux cuirassés de retour des Antilles, était venu mouiller devant la Grande
Canarie, où le consul de la République l'accueillit afin de l'emmener déjeuner dans un
excellent hôtel de Santa Brigida. Ce même agent signalait le passage fréquent du
1navire-école des gabiers français, la frégate à voile Melpomène . Sur la route de
Cotonou à Cherbourg, le croiseur Dupleix avait ainsi fait escale à Las Palmas en août
2
1905, afin de rapatrier la dépouille d'un officier français . La présence d'un navire
français, en partance pour les États-Unis, le Condé fut aussi signalée aux côtés d'un
croiseur portugais, en mars-avril 1906, alors que la venue de navires de guerre
britanniques avait été annoncée à l'occasion de la visite dans l'archipel du roi Alphonse
XIII. On était alors en pleine phase finale de la conférence d'Algésiras et le bateau
français reçut ordre de suivre scrupuleusement les traces du souverain, de Ténériffe à
3
la Grande Canarie et à Lanzarote, avant de traverser l'Atlantique . Les mouvements des
4
autres flottes de guerre étaient également signalés par les consuls . La comparaison
était rarement favorable. En 1913, quatorze navires de guerre allemands visitèrent les
5Canaries, face à huit unités anglaises et à deux bateaux français . On se plaignait de la
rareté des démonstrations de la Royale (sic) face à l'activisme des Anglais et des
Allemands. Comment s'étonner alors que les commandes navales échussent à
l'industrie britannique ? En accord avec son chef de mission, sur la foi des rapports
6
consulaires, l'attaché militaire demanda en 1914 davantage de visites navales . Un peu
tard, sans doute.
La diplomatie navale - seule propre à impressionner les populations et les
autorités insulaires - avait aussi ses vertus métropolitaines et continentales.
Fameuses pour l'action de leurs armées de terre à travers les siècles
précédents, la France et l'Espagne n'étaient pas pour autant de médiocres puissances
navales. Depuis les affres de l'Invincible Armada (1588) - le terme était passé en
français - jusqu'aux déboires communs de Trafalgar (1805), les deux pays avaient des
e
grains de souvenirs à moudre. Au XIX siècle, la coopération était devenue la règle,
des eaux de Vera-Cruz à celles de Tourane, mais à l'action de leurs amiraux s'était
substituée une nouvelle marine de guerre qui avait fait le deuil de ses voiles au profit
de la vapeur. La transition, difficile pour la France, fut dramatique pour sa voisine
ibérique, dont la flotte montra sa vétusté au moment de la confrontation avec les États-
Unis.
Les difficultés navales de l'Espagne se manifestèrent plus discrètement par
l'éclatement de la chaudière de l'aviso Infanta Isabel qui devait aller, en compagnie du
Vasco Nuñez de Balboa assister à des fêtes nautiques à Arcachon durant l'été 1900,

1 Paul Cazard, Aux quatre coins des océans. Souvenirs d'un consul, Aurillac, 1938, p. 148-152. Cazard,
consul à Las Palmas de 1901 à 1906, ne date pas le passage de Gourdon. Santa Brigida est une station de
repos dans l'intérieur de l'île, à environ 500 m d'altitude.
2 SHDM-Vincennes, GG 2, Papiers Boué de Lapeyrère, 59, copie d. n°76, Boué de Lapeyrère (sur le
Dupleix) à MM-Paris, 26. 8. 1905.
3 AMAE-Paris, NS Espagne 15, d. n°1 et 2, consul-Las Palmas (Tallien de Cabarrus) à MAE-Paris
(Bourgeois), 14. 3. et 6. 4. 1906. Le roi visita le Condé - nom du vainqueur des Espagnols à Rocroi (1643) -
à Las Palmas, le 1. 4. 1906.
4 Flottes anglaise et allemande principalement : ainsi des bâtiments allemands à Vigo, en 1901 et en 1903 :
DDF II, tome 1, doc. n°394, et tome 3, doc. n°117. Des anglais à Vigo, en 1905, selon AMAE-Paris, NS
bisEspagne 13 , et en 1914, selon SHDT-Vincennes, 7 N 1200.
5 Anuario Comercial de las Canarias orientales, 1914, p. 237 et 241.
6 SHDT-Vincennes, 7 N 1200, rapports n°8-M et 11-M, dt., attaché militaire-Madrid (Tillion) à MG-Paris,
21. 1. et 12. 2. 1914.
831
selon le propos du jeune roi alors âgé de quatorze ans . Le matériel souffrait
d'ancienneté. Les hésitations de ce début de siècle se retrouvent dans les abondantes
critiques qui se manifestèrent lors du déplacement à Toulon du vieux cuirassé Pelayo,
le "seul resté à l'orgueilleuse Espagne", afin d'y saluer le président Loubet, à l'occasion
de la visite de la flotte italienne en avril 1901. La presse madrilène craignit alors les
effets d'un engagement dans une alliance avec deux nations qui, selon El Liberal,
e"avaient fait plus de mal à l'Espagne depuis le XVII siècle que la Grande-Bretagne",
2
malgré l'épine douloureuse de Gibraltar . Les flottes voisines paraissaient également
actives. On vit même passer des petites unités navales italiennes à Valence en octobre
3
1901 .
L’Espagne souffrait encore d'isolement. La corvette-école (à voile) Nautilus
4fit pourtant diverses escales dans les ports français, en 1902 et 1904 . En 1903, un
5autre navire espagnol vint saluer le président Loubet, en rade d’Alger . À la mi-
novembre 1906, lors de l'Exposition coloniale de Marseille, Fallières, offrit un grand
6
dîner où l'on vit des amiraux anglais, italien et espagnol (contre-amiral Mata) .
Lorsque le Cataluña vint rendre les honneurs au président de la République à Bizerte,
en avril 1911, plus personne ne critiqua sa présence, même si l'avenir proche pouvait
7présenter bien des surprises dans les eaux marocaines .
De 1899 à 1914, face à l'activité britannique et à l'apparition allemande, les
8
visites d'escadres françaises reprirent, mais le mouvement en fut limité . En réalité,
cette diplomatie - véritable politique de "présence du pavillon" - devait trouver ses
marques les plus spectaculaires dans les visites de la flotte française sur les côtes de la
9
péninsule elle-même. En juillet 1899, la flotte de la République, sous le
commandement de l’amiral Fournier, s'était rendue à Barcelone. En plein fièvre
10catalaniste, des incidents avaient eu lieu lors de la Marseillaise . À la mi-avril 1902,
l'escadre du Nord, sous l’autorité du vice-amiral de Couthille, depuis Brest, vint
mouiller à Vigo, une escale très agréable selon un commandant de voilier d'instruction
français qui avait aussi fréquenté les parages de Villagarcia en présence d'un imposante
11
flotte anglaise qui l'obligea à tirer des bords .

1 e J.L. Castillo-Puche, Diario intimo de Alfonso XIII, 2 éd., Madrid, 1961, p. 34. Confirmé par SHDM-
Vincennes, carton BB7 30, copie rapport n°132, attaché militaire (Cornulier-Lucinière, de St-Sébastien) à
MM-Paris, 7 août 1900. Un mort et 21 blessés.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 37, d. n°45, Ambassade-Madrid (Patenôtre) à MAE-Paris (Delcassé), 12. 4.
1901. Sur la visite de l'escadre italienne, qui répondait à la venue d'une escadre française à Cagliari, P.
Milza, Français et Italiens, ouvr. cité, tome II, p. 995-1003, qui insiste sur les réactions allemandes et
autrichiennes. La venue inopinée d'unités russes posa de graves questions, les Français, non prévenus,
craignant que les Italiens n'y voient un piège "à l'alliance". Pas un mot sur le Pelayo qu'évoque le Général
Émile Dubois, ouvr. cité, p. 27.
3 AMAE-Paris, CCC Valence, tome 10, d. sn°, consul-Valence à MAE-Paris, 26. 10. 1901.
4 bisibidem, NS Espagne 13 , divers doc., 1902-1904. J.L. Castillo-Puche, ouvr. cité, p. 186, signale le jeune
Alphonse XIII évoquant l'ovation de retour des élèves-marins à St-Sébastien, en 1902.
5 AMAE-Madrid, Correspondencia H1548, a.s. d'un navire de guerre esp. venu saluer Loubet à Alger.
6 Jean d'Yvelot (J. Lévy), Armand Fallières, Président de la République, Paris, 1907, p. 212.
7 AMAE-Madrid, Corres 1537, copie t. sn°, ME-Madrid à Ambassade-Paris, 10. 4. 1911.
Étaient également présentes des unités anglaises et italiennes. Une photographie du navire en rade de
7Bizerte, dans SHDM-Vincennes, BB 81.
8 AMAE-Paris, CA 105 et 106, correspondance MAE-MM, Paris, 1899-1907.
9 Une réalité encore actuelle, selon Jean de la Guérivière, "Marine de guerre et diplomatie. Au large du
Quai d'Orsay", Le Monde, Paris, 7-8. 9.1983.
10 Diverses mises en garde consulaires, dans AMAE-Paris, CA 105. La Campana de Gracia, 22 juillet
1899. Albert Mousset, Histoire d’Espagne, Paris, 1947, p. 523.
11 AMAE-Madrid, Correspondencia H 1535 et 1548, divers doc. a.s. de visites d'escadres fr. à Vigo, en
avril, (Escadre du Nord, vice-amiral de Courthille) et à Carthagène, en septembre 1902 (Escadre de
Méditerranée, vice-amiral Pottier). Une réaction à la présence allemande de 1901. Marcel Rondeleux, Les
derniers jours de la marine à voile. Souvenirs maritimes, Paris, 1929, p. 259-264 et 280. Avec le voilier
Melpomène, il fréquenta aussi las Palmas de Grande Canarie, Santa Cruz de Ténériffe et Cadix.
84L’accession effective au trône du jeune Bourbon relança le mouvement. En
septembre, six mois après son couronnement, Alphonse XIII fit sa première sortie
navale officielle à l'occasion de l'inauguration du port extérieur de Bilbao. En la
circonstance, deux unités de guerre françaises - le Cassini et le Dupuy de Lôme -
1saluèrent le jeune monarque . À Carthagène et à Alicante, fin juin 1903, sous le
commandement du vice-amiral Pottier, vingt-et-un bâtiments français, en compagnie
de trois anglais, d'un portugais et d'un russe défilèrent encore devant les yeux du
souverain, peu après l'exercice général auquel la marine britannique s'était livrée
autour du détroit de Gibraltar contre des ennemis … qui ne pouvaient qu'être Français
2
et Espagnols, ce qui inquiéta fort Madrid . Jules Cambon en garda un souvenir amusé à
cause d'une propension de l'amiral français à prononcer à tout bout de champ un juron
dans les conversations et entre les plats, ce qui devait fort plaire au jeune roi,
logiquement avide de déniaisements en tous genres. Le véritable but de cette visite
était le conditionnement des décideurs espagnols en faveur de la politique de
rapprochement avec la France et le choix du matériel naval français,. Le monarque ne
se trouvait-il pas "pour la première fois en présence d'une grande force militaire
3étrangère"? . Il s'agissait aussi de faire patienter des interlocuteurs alors frustrés par la
rupture des discussions sur le Maroc. En 1904, lors de la venue du roi et du président
du conseil Antonio Maura à Barcelone, six bâtiments français participèrent encore aux
4
festivités de rigueur .
À chaque visite, on en profitait pour tirer quelques plans de défense des rades
visitées. Cela était l’une des activités majeures de toutes les grandes marines et armées
européennes avant l’ère naissante de l’aérostation et de l’aviation. La proximité des
grandes stations navales nationales et le contrôle des routes vitales impliquaient de tels
exercices de renseignement. L’artillerie côtière des forts protecteurs des rades
profondes était particulièrement surveillée. Sa portée pouvait induire à la prudence.
Même si l’ancienneté du matériel espagnol ne faisait plus peur à de nouvelles
générations de cuirassés alors mis à l’eau. Cadix, proche du Maroc et des routes
croisées du détroit de Gibraltar et de l’Atlantique médian fut un bel exemple
d’attention soutenue des voisins européens.

1 Évocation par le roi - qui décrit les bateaux visités, dont un anglais, un russe et un portugais - par J.L.
Castillo-Puche, ouvr. cité, p. 50-51 et 188-190. Dans AMAE-Paris, NS Espagne 2, d. n°81, ms.,
Ambassade-St-Sébastien (Lefaivre) à MAE-Paris (Delcassé), 2. 8. 1902. Aussi, NS Espagne 38, divers doc.,
et NS Espagne 71, d. n°63, consul-Bilbao à MAE-Paris, 10. 9. 1902. Le Dupuy de Lôme devait être cédé à
la marine du Pérou en 1911, selon SHDM-Vincennes, BB7 147.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 38, divers doc., juin 1903. DDF II, tome 3, doc. n°271, 274, 288, 313 et 328.
À l'occasion du décès de Pottier, en cette même année 1903, le roi adressa ses condoléances au
gouvernement français : AMAE-Madrid, Correspondencia H 1548. Une correspondance de l'amiral
Fournier, à l'issue de manœuvres dans l'Atlantique, montre l'intérêt porté à venir saluer le jeune roi
d'Espagne : AMAE-Paris, PA n°43, Papiers J. Cambon, 43, correspondance, amiral Fournier (MM-Paris)-J.
Cambon (Ambassade-Madrid), 10. 6. 1903 et sd. (1903).
3 G. Tabouis, Jules Cambon, ouvr. cité, p. 126-130. La reine-mère avait voulu faire annuler le déplacement
du roi à Carthagène, mais Silvela avait exigé qu'il vînt honorer les engagements pris.
4 DDF II, tome IV, doc. n°371, 374, et tome V, doc. n°3. Originaux dans NS Espagne 38 (1904).
Également, AMAE-Paris, PA n°43, Papiers J. Cambon, 43, lp. ms., attaché militaire (Cornulier-Lucinière) à
Ambassadeur (J. Cambon), Madrid, 6. et 9. 4. 1904.
85Fig. n°2 – Plan du fort de San Fernando (Cadix), reconnaissance navale française,
1904 [Source : SHDT-Vincennes, 7 N 1211]
En décembre 1906, l'amiral Touchard, à la tête d'un groupement naval de trois
cuirassés, profita d'une escale à Cadix, pour faire un aller-retour à Madrid, où le roi
offrit en son honneur un dîner au Palais. Le thème principal de discussion tourna
autour de la possibilité d'un débarquement commun à Tanger, en cas de poursuite des
1troubles . En avril 1907, aucun navire de guerre français n'était pourtant présent à
2
Carthagène, lors de la visite d'Édouard VII . À la mi-août, le financier Léon Cocagne
avait pu cependant admirer en rade de Saint-Sébastien les cuirassés Léon Gambetta et

1 SHDT-Vincennes, 7 N 1199, rapport n°552, ms., attaché militaire-Madrid (Cornulier-Lucinière) à MG-
Paris, 5. 12. 1906. Sur Touchard (1844-1930), Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris,
ère1 éd., 1982, p. 322. Le dossier de réception en date du 5. 12. 1906, dans AGP-Madrid, 8809/63.
2 BDOW ne signale aucun bateau de guerre français. AMAE-Paris et SHDM-Vincennes, pas davantage.
861
Dupetit-Thouars, aux ordres de l'amiral Alfred Jauréguiberry . En décembre, le général
d'Amade en route vers Casablanca sur le croiseur Chasseloup-Laubat, fit halte à Cadix,
2
peu de temps après une autre unité de la Royale, le Gueydon . En octobre 1908, la
venue d'une escadre française fut célébrée à Barcelone, avec les deux cuirassés la
Patrie et la République, sous le commandement du vice-amiral Germinet, alors
3commandant en chef de l'escadre de Méditerranée . Une flotte de dix-sept navires, en
route de Toulon à Cherbourg, afin de participer à des manœuvres dans l'Océan
Atlantique, fut reçue à Cadix et à Villagarcia, à l'aller, en avril 1909. Le mois suivant,
4
une autre escadre fit halte à Valence, où le roi était en visite . Des escales prévues à
Vigo et à Málaga, en août, durent cependant être annulées pour cause d'événements
5graves en Catalogne . Apparemment, l'armada française n'oubliait pas de paraître, et,
pourtant, les consuls eux-mêmes se plaignaient de la rareté ou de la brièveté des visites
de bateaux de guerre dans les ports ibériques. Ainsi, début septembre 1909, une
flottille de torpilleurs venus d'Alger ne demeura que quelques heures à Tarragone, afin,
6
de se ravitailler en eau, sans saluer quiconque, comme le recommandaient les usages .
Le vice-consul de Cadix eut plus de chance. Une escadre française vint "lui" rendre
7visite, en janvier 1910 . Parfois, la venue d'un navire surprenait les autorités locales,
8faute d'avoir été prévenues à temps par les instances diplomatiques . La marine
française "donnait de la chaudière" sur les côtes espagnoles.
Le sommet de cette diplomatie navale fut atteint en octobre 1913, lorsque
Poincaré repartit de Carthagène vers Marseille, escorté par une escadre de quatre
9
cuirassés et de deux torpilleurs. Sa présence avait été saluée par un cuirassé anglais .
Peu après, une autre flotte française - sous le commandement de l'amiral Marolles - de
retour vers la Méditerranée, vint de nouveau à Cadix. Elle en profita pour faire quelque
menus sondages hydrographiques sur la rade. Un banquet officiel à l'Hotel de Francia
scella l'amitié franco-espagnole déjà célébrée par la toute fraîche visite du président de
la République. Alerté par le consul, le chargé d'affaires, depuis Madrid, ne put que se
10
réjouir d'une telle manifestation cordiale . En décembre de la même année, une autre
escadre - sous la direction de l'amiral Aubert - mouilla toute une semaine à Palma de
Majorque, lors de manœuvres. Le roi lui-même avait enjoint que fût accordée

1 AP-BNPP-Paribas, Espagne 63, dossier 10, lp. ms., Cocagne (Banque Espagnole de Crédit), depuis
Anglet (Basses-Pyrénées) à Renouard (BPPB), 15. 8. 1907. AGP-Madrid, 8737 avec un avis de visite. Sur
eAlfred Jauréguiberry (1849-1919), fils d’amiral, É. Taillemite, ouvr. cité, 2 éd., p. 255-257.
2 AMAE-Paris, NS Espagne 77, d. n°1, ms., vice-consul-Cadix (Marinace-Cavallace) à MAE-Paris, 2. 1.
1908. D'Amade fut reçu par les autorités de la ville.
3 FAM-Madrid, Papiers A. Maura, 152, dossier n°36, copie t. n°235, gouverneur civil-Barcelone à A.
Maura, 3. 10. 1908. Le dossier du dîner d'honneur dans AGP-Madrid, 15649/4. Sur Germinet (1846-1914),
eÉ. Taillemite, ouvr. cité, 2 éd.,p. 208-209.
4 DDF II, tome XII, doc. n°205 : flotte française à Valence, mai 1909. AMAE-Madrid, Papiers González
Hontoria, 8, a.s. de la décoration du Mérite naval remise au commandant Paris, attaché militaire.
5 AMAE-Paris, CA 425, correspondance MM-MAE-Ambassade-Madrid, avril-août 1909. Le chargé
d'affaires fr. regretta cette annulation : ibidem, d. n°243, Ambassade-St-Sébastien (W. Martin) à MAE-Paris
(Pichon), 29. 8. 1909.
6 ibidem, d. sn°, vice-consul-Tarragone (Vacher) à MAE-Paris (Pichon), 10. 9. 1909.
7 ibidem, d. n°1, vice-consul-Cadix (Sainte-Marie) à MAE-Paris (Pichon), 18. 1. 1910.
8 Ce fut le cas du "cuirassé" Jeanne d'Arc, à Cadix, en mai 1913, selon AMAE-Madrid, Política H 2473.
AMAE-Paris, Personnel II, 365, Dossier Clavery, sous-dossier III, lp. ms., Clavery (Cadix) à MAE-Paris,
21. 5. 1913, signale le débarquement d’un marin atteint de typhus.
9 Liste des bateaux de guerre fr. présents à Carthagène, sous le commandement de l'amiral Boué de
Lapeyrère dans AMAE-Paris, NS Espagne 67, note MM à MAE, Paris, 24. 9. 1913, et dans AMAE-Madrid,
Política H 2473. Raymond Poincaré, Au service de la France. Neuf années de souvenirs, tome III, L'Europe
esous les armes (1913), Paris, 1934, p. 299. Sur Boué de Lapeyrère (1852-1924), É. Taillemite, ouvr. cité, 2
éd., p. 61-62.
10 AMAE-Paris, CA 425, d. n°33, consul-Cadix (Clavery) à Ambassade-Madrid (Vieugué), 14. 10. 1913,
transmise par d. n°462 à MAE-Paris (Pichon), 18. 10. 1913. Aussi, Personnel II, 365, Dossier Clavery,
sous-dossier I, et AMAE-Madrid, Política H 2473. Le rapport - avec calque - sur le sondage du 23. 10.
1913, dans SHDM-Vincennes, SS A 222, Renseignements sur les ports de la Méditerranée. Sur Louis de
eMarolles (1851-1941), É. Taillemite, ouvr. cité, 2 éd., p. 357-358.
871
l'autorisation d'utilisation des eaux territoriales des Baléares . L'accueil fut excellent,
selon le consul local. Un croiseur-cuirassé, le Ernest Renan se détacha du groupe pour
2 3
aller saluer Port-Mahón . Enfin, Cadix reçut un torpilleur français isolé en avril 1914 .
4
De même, le bateau-école Jeanne d'Arc mouilla l’ancre en juin à Carthagène . À la mi-
juillet, le chargé d'affaires français, Louis de Vienne, crut bon de pouvoir envisager
5que la seconde escadre de la Méditerranée passerait en octobre à Vigo, puis à Cadix .
Elle devait être conviée à d'autres exercices ...
Depuis 1902, un gros effort avait donc été consenti dans le cadre de cette
présence navale, qui devait permettre un resserrement des liens entre les deux pays,
mais la concurrence n'en disparut pas pour autant, notamment dans le cadre des
fournitures navales. Cette présence coïncidait avec l'avènement d'un jeune souverain à
qui l'on espérait aisément proposer des nouvelles unités de guerre afin d'assurer le
renouveau d'une marine qui vivait à l'ombre des souvenirs d'une Armada déjà lointaine
et des trafics atlantiques, sans oublier le Galion de Manille ... La venue de navires
français fut désormais incessante, à l'exception notable des années 1911-1912, où la
discrétion fut de mise pour des raisons marocaines. Les consuls pouvaient-ils vraiment
se plaindre ?
Au tournant du siècle, les équilibres stratégiques maritimes avaient été
modifiés par l'émergence de puissances nouvelles. Les deux grands d'antan - le
Royaume-Uni et la France - demeuraient encore très présents dans les espaces
traditionnels qui étaient les leurs depuis les années 1860-1880, mais le rattrapage de
6
certaines nations était lancé . De 1898 à 1905, de Cavite et Santiago de Cuba à
Tsushima, les grandes victoires navales furent l'œuvre de ces nouvelles puissances qui
avaient développé et concentré leur armement maritime. Quatre pays suivirent la
doctrine de l'officier nord-américain Alfred T. Mahan, professée au Naval War College
dans les années 1880-1890 : les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon et
7
l'Allemagne . En 1899, le ministre français de la Marine s'était publiquement interrogé
à la Chambre sur la politique navale de la France. Il fallait la développer, selon
8
lui,"sous peine de connaître le sort de l'Espagne" ... La France, seconde puissance
enavale au milieu du XIX siècle, n'avait pu maintenir qu'à grand'peine cette position au
tout début du siècle suivant. Peine perdue. En 1910, elle était tombée en quatrième
position, dépassée par les États-Unis et l'Allemagne. Cette dernière parvint même à
atteindre la seconde place derrière une Angleterre désormais inquiète du maintien de
9
son leadership . La hiérarchie des puissances navales était alors en pleine mutation,
voire en pleine révolution. Les tableaux suivants - simples, mais parlants - fixaient bien
l'identité des nations stagnantes et des nations progressantes, voire "explosantes".
Autant dire que le "couple" franco-espagnol ne sortait pas grandi de la comparaison.
Les hésitations de doctrine et l’insuffisance des moyens budgétaires avaient joué un
rôle déterminant dans ce recul, plus visible d’ailleurs pour la France que pour
l’Espagne.

1 AMAE-Madrid, Política 2473. Sollicitée en octobre 1913, l'autorisation fut quasi-immédiate. AMAE-
Paris, CA 425, correspondance MM-MAE, Paris, octobre-novembre 1913. Sur Aubert (1848-1915), É.
eTaillemite, ouvr. cité, 2 éd. p. 17-18.
2 AMAE-Paris, CA 425, d. sn°, consul-Palma (Marchand) à MAE-Paris, 15. 12. 1913.
3 ibidem, note MM à MAE-Paris, 23. 4. 1914 avec copie d. sn° du consul-Cadix.
4 SHDM-Rochefort, 2 A 2 1274, note dt. n°17, mouvements de la Jeanne d'Arc, 30. 5. 1914.
5AMAE-Madrid, Política H 2474, nv. n°317, Ambassade de France à ME, Madrid, 19. 7. 1914.
6 André Reussner et L. Nicolas, La puissance navale dans l'Histoire, tome II, De 1815 à 1914, Paris, 1963,
p. 226-247, qui ne citent jamais l'Espagne, se limitant aux huit grands.
7 J.-B. Duroselle, De Wilson à Roosevelt. Politique extérieure des États-Unis 1913-1945, Paris, 1960, p. 13-
16. La trad. fr. par Jean Izoulet de l'ouvr. de Mahan, Le salut de la race blanche et l'empire des mers, Paris,
1906, 347 p. fut adressée par le traducteur à M. Barrès [BN-Paris, Z. Barrès 22314].
8 A. Reussner et L. Nicolas, ouvr. cité, p. 232. Le ministre était Édouard Lockroy, député de la Seine.
9 Dans sa profession de foi, Pierre Leroy-Beaulieu, député sortant de l'Hérault (Montpellier-1), se plaignait
e ede cette rétrogression de la France, du 2 au 5 rang, selon lui : Barodet 1910, p. 406.
88Tableau n°27 - Flottes de guerre des principales puissances, 1900-1914 / Mtjb.
Années GB Allemagne EU Japon Russie Italie AH France Espagne
1900 1 332 602 256 270 206 316 243 74 33
1905 1 790 693 475 552 205 362 271 119 35
1910 1 862 687 754 723 428 326 243 125 41
1913 2 225 793 1 054 878 579 405 412 195 57
1914 2 714 900 1 305 925 700 679 498 372 60
[Sources : Janes'Shipping (1900-1914) et Bruno Dubot, Les accords navals franco-anglais 1912-1914,
MM, U. Paris-1, p. 33 (1900-1913)].
Tableau n°28 - Flottes de guerre des principales puissances, juillet 1914, nombre d'unités et tonnage
Types GB All. EU France Japon Italie Russie AH Espagne
dreadnoughts 26 16 8 4 7 4 2 2 0
croiseurs bataille 10 4 0 0 1 0 0 0 0
pré-dreadnoughts 38 24 24 15 7 8 6 9 3
croiseurs le classe 37 9 14 19 11 9 2 3
croiseurs légers 71 41 29 11 16 11 11 7 4
torpilleurs 102 45 18 55 85 18 87 153 9
contre-torpilleurs 227 152 140 54 36 80 18 80 15
sous-marins 78 30 29 25 20 25 11 67 0
total (nombre) 589 321 262 153 161 173 136 349 34
total (1 000 T) 1 100 920 820 427 293 277 176 639 60
[Tramond et Reussner, Éléments d'histoire maritime et coloniale 1815-1914, Paris, 1943, p. 720, selon des
sources navales nord-américaines (au 1. 7. 1914, sauf États-Unis et Espagne). Pour l'Espagne, calculs J.-M.
Delaunay, selon Lista oficial de los buques de guerra, éd. 1918, Madrid, p. 11-12. Pour les États-Unis,
Jane's Shippping, 1914]
Non sans lucidité, les Espagnols ne se considéraient plus depuis longtemps
comme une puissance maritime de premier plan. En 1908, la nouvelle encyclopédie
Espasa-Calpe - dans sa rubrique "Cuirassé" (Acorazado) placée dans le premier tome
1
paru - estimait la situation générale navale sans évoquer la place de l'Espagne .
Pourtant, si le royaume ibérique était encore en neuvième position mondiale, ses
besoins navals étaient criants. En 1912, par exemple, la défense navale de l'archipel
2canarien n'était assurée que par un seul croiseur de petite taille, le Infanta Isabel . Le
bouleversement des positions navales s'appuyait donc sur un effort de construction à
travers le monde dont la première étape - des années 1899 à 1905 - confirma une
volonté politique, dont l'Espagne fut dans un premier temps absente, recueillement
oblige. Quant à la France, elle faisait pâle figure dans le peloton des coureurs à la
suprématie, notamment, à la suite d'erreurs techniques et d'insuffisances budgétaires.
Elle devait opérer un redressement tardif à partir de 1910. Delcassé, devenu ministre
de la Marine, fit voter une nouvelle loi-programme en 1912 - qui faisait suite à celle de
1909 - mais quand les premiers dreadnoughts sortirent des chantiers navals, l'année
suivante, c'était avec six à sept ans de retard par rapport aux principaux concurrents.
La moyenne du délai de construction d'un bâtiment important tournait en moyenne
3autour de sept ans, contre deux en Grande-Bretagne et trois en Allemagne .

1 Enciclopedia Ilustrada Espasa-Calpe, rubrique acorazado (cuirassé), tome I, Madrid, 1908, p. 380-381,
signale le seul Pelayo - construit en 1887 - et le projet de construction de 3 cuirassés. Cette absence de
l'Espagne aussi dans tome XXXVIII de la Historia de España de Espasa-Calpe, p. 203, lors du bilan des
forces navales (1890-1914) : P. Kennedy, Rise and Fall, ouvr. cité, p. 261.
2 bis AMAE-Paris, NS Espagne 14 , d. n°10, consul-Las Palmas (Boudet) à MAE-Paris, 28. 11. 1912.
3 Philippe Masson, Histoire de la Marine, tome II, De la vapeur à l'atome, Paris-Limoges,1983, p. 201-231.
89fig. n°3 - flottes de guerre des principales puissances, 1900-1913 (tonnages)
[Sources : Janes'Shipping (1900-1914) et Bruno Dubot, Les accords navals franco-anglais 1912-1914,
MM, U. Paris-1, p. 33 (1900-1913)].
90erfig. n°4 - Flottes de guerre, 1 juillet 1914 (unités)
[Source : Statistiques Jane's Shipping ]
Le Royaume-Uni avait aussi des difficultés à maintenir son avance sur les
nouveaux géants qu'étaient devenus les États-Unis et le Reich. Mais le nombre
n'expliquait pas tout, comme le montrait l'effort russe face à la relative modestie de la
construction japonaise, dont les résultats devaient s'affirmer par d'autres voies. Au
crépuscule de la paix, la puissance navale française était donc dix fois supérieure à
celle de sa voisine espagnole. Ce rapport - à vrai dire - signifiait-il quelque chose ? Les
besoins n’étaient pas les mêmes. La sécurité nationale en était-elle particulièrement
91affectée quand on connait les caractéristiques abruptes de côtes ibériques ? Il restait la
possibilité de bombardements navals massifs qui avaient tant préoccupé - chacuns de
leur côté - les gouvernants des deux pays en 1898 ...
L'Entente cordiale devait entraîner des discussions franco-britanniques,
d'abord exploratoires - à partir de 1906 - puis officieuses - à partir de 1908 - puis
officielles en 1911-1912. Le rôle croissant de la flotte française de haute mer en
Méditerranée devait être le résultat de cette collaboration navale. Parmi les priorités,
figurait la défense des liaisons vers les colonies, notamment l'Algérie, préoccupation
qui demeura vive lors de la répartition des zones de collaboration navale entre Paris et
1
Londres, dans les années 1912-1914 . L'ambassade d'Espagne en France nota la
comparaison des navires de la République face aux flottes italienne et austro-
2hongroise, constituées de bâtiments plus anciens .
Quant à l'Espagne, elle était, au tout début du siècle, sans véritable flotte de
combat ... même si, très affaiblie, elle se situait encore au huitième rang, derrière les
grandes nations indiquées dans les principaux tableaux. Bien davantage que les défaites - de la déroute de l'Invincible Armada à celle de Trafalgar - ce fut
el'incapacité de définir une politique navale durant tout le XIX siècle qui fut
déterminante pour expliquer l'héroïque, mais pauvre, prestation des bateaux de guerre
3espagnols en 1898 . Le ministère de l'Outre-mer (Ultramar) fut alors dissous. Par un
décret d'octobre 1899, de nombreux organes du commandement naval furent
4
également supprimés, sur fond de réduction massive des effectifs . De même, l'École
navale du Ferrol fut fermée en 1901, puis, de nouveau close - après une brève
5
réouverture - en 1907 . Parmi les quelques navires rescapés - une douzaine environ
encore capables de combattre - certains avaient été produits en France. La plus grosse
unité, le Pelayo, construit en 1886-1887 par les Forges et Chantiers de la
Méditerranée, à La Seyne, était surnommé "Le Solitaire" ou "Le Vieux", avec ses
chaudières Niclausse. Il vint en radoub à Toulon au printemps 1899, mais la doyenne
de la flotte royale était alors la vieille frégate cuirassée Numancia construite aussi en
France, dans les années 1860, et toujours en service au début du siècle suivant ! Il en
était de même pour la petite canonnière Destructor, équipée de chaudières françaises
6Augustin Normand depuis 1886 . Enfin, le cuirassé Rio de la Plata, de 3 000 T,
construit au Havre dans les mêmes chantiers que ceux de La Seyne, avait été offert par
la colonie espagnole d'Argentine en 1898, mais des retards de construction avaient
7
valu quelques pénalités à la compagnie française . Quant au Carlos V, venu au Havre
s’équiper en canons Schneider, il dut repartir en hâte au Ferrol lors de l’éclatement de

1 P. Guillen, "Le discours politique au moment de Fachoda", La puissance française, ouvr. cité, p. 25. Sur
la Méditerranée,"lac français ?", Bruno Dubot, Les accords navals franco-anglais 1912-1914, MM (dir. R.
Girault), U. Paris-1, 1986, p. 133-141. DDF III, tome I, doc. n°336. Paul G. Halpern, The Mediterranean
Naval Situation 1908-1914, Harvard, 1971, p. 65 et sq. Surtout, SHDM-Vincennes, SS-Es 10, Secrétariat-
EMG, dossier France-Angleterre, avant-guerre (1906-1914).
2 AMAE-Madrid, Correspondencia H 1538, art. du Times, 5. 6. 1913, reprenant un art. du Matin.
3 e J.-M. Delaunay, "La mer dans les relations franco-espagnoles au début du XX siècle", RI, n°60, 1989, p.
457-458, selon Ricardo Cerezo Martínez, Armada española en el siglo XX, tome 1, Madrid, 1983, p. 75.
4 Fernando de Bordeje y Morencos,Vicisitudes de una política naval. Antecedentes. Desarrollo de la
Armada entre 1898 y 1936, Madrid, 1978, p. 683-684.
5 Ce qui devait orienter la carrière du jeune Francisco Franco vers l'armée de terre, tandis que son frère aîné,
Nicolas, avait pu entrer à l'académie navale, en 1906, avant sa seconde fermeture, selon Bartolomé
Bennassar, Franco, Paris, 1995, p. 28, et Francisco Franco Bahamonde, ouvr. cité, p. 26 et 56.
6 Commandant de Balincourt, Flottes de combat, Paris-Nancy, éd. 1905 et 1911.
7 AMAE-Paris, NS Espagne 13, divers doc., avril-mai 1899. Le contentieux des amendes (88 000 F en tout)
valut à Silvela plusieures visites de Patenôtre : ibidem, CCC, Madrid, 70, d. n°32, Ambassade-Madrid à
MAE-Paris, 12. 2. 1900. Dans ANMT-Roubaix, 65 AQ K 54/1, Forges et Chantiers de la Méditerranée,
une brochure Croiseur en acier de 1 775 tx. Association Patriotique (Espagnole) des Républiques du Rio de
la Plata, Paris, 1897, 44 p., qui pose la question de la double différence de tonnage et de type …
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