Mémoire de la Grande Guerre Tome 2. 1915-1918

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« C’était quelques minutes avant la onzième heure du onzième jour du onzième mois de l’année 1918. Je me tenais à la fenêtre de mon bureau en attendant que Big Ben nous annonce la fin de la guerre. Mon esprit vagabond se reportait, par-delà ces années de souffrances, à la nuit de tension à l’Amirauté où j’attendais le même carillon pour donner le signal des hostilités aux flottes et aux escadres répandues sur le monde. Et maintenant, tout était fini ! »
Ce second volume des Mémoires de la Grande Guerre s’ouvre sur l’année 1915, pour s’achever avec la victoire de 1918. Rendu responsable du sanglant échec de l’opération des Dardanelles, Winston Churchill, alors Premier lord de l’Amirauté, doit démissionner du gouvernement en novembre 1915. Mais il n’en reste pas moins actif et rejoint le front de France. C’est en tant que chef de bataillon réserviste qu’il participe aux combats dans les tranchées des Flandres jusqu’en mai 1916. Député à la Chambre des Communes, il porte un regard acéré sur cette Europe devenue un immense champ de batailles, et analyse avec justesse les batailles de Verdun et de la Somme. Nommé ministre de l’Armement en juillet 1917, il devient le Carnot de la Grande Guerre, tout en suivant le déroulement des opérations sur le terrain jusqu’à l’armistice final.
Churchill se fait le chroniqueur des événements qui ont bouleversé l’Europe et dont il a été le témoin autant que l’acteur. On y retrouve des jugements bien tranchés sur les hommes politiques et les militaires de l’époque, un ton épique, un style admirable et un humour omniprésent.
Un document irremplaçable sur l’histoire de la Première Guerre mondiale.
Préface de François Kersaudy
Traduction de l’anglais révisée et annotée par Antoine Capet
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021006898
Nombre de pages : 608
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AVANT-PROPOS


Lorsqu’il entreprend de rédiger ce livre en 1920, Winston Churchill est déjà un vétéran de l’écriture : il est l’auteur de huit ouvrages, dont sept sur les campagnes aux frontières de l’Inde, au Soudan et en Afrique du Sud, ainsi qu’une épaisse biographie de son père, lord Randolph Churchill. Les sept premiers narraient surtout ses aventures d’officier subalterne aux confins de l’Empire, tandis que la biographie de lord Randolph relatait, sur le mode hagiographique, des événements dont son fils n’avait eu que très indirectement connaissance. Par contre, le présent récit, entrepris deux ans après la fin de la Grande Guerre et intitulé en anglais The World Crisis, est celui d’un politicien expérimenté, ayant personnellement vécu les péripéties du conflit depuis les sommets du gouvernement jusqu’aux abîmes des tranchées.

Si Arthur James Balfour a quelque peu caricaturé l’ensemble en parlant d’une « brillante autobiographie déguisée en histoire de l’univers », il est vrai que cet ouvrage était conçu au départ comme une entreprise d’autojustification de l’action du Premier lord de l’Amirauté Winston Churchill : rendu responsable de l’échec de la sanglante opération des Dardanelles, il avait dû démissionner au printemps de 1915 sans pouvoir plaider sa cause, sous peine d’embarrasser ses collègues et de trahir des secrets d’État. Par la suite, une commission d’enquête réunie en 1917 l’avait très largement exonéré, sans nécessairement convaincre une opinion publique plus influencée par la rumeur que par les rapports officiels. Mais la guerre une fois terminée, Churchill, bien qu’accaparé par ses nouvelles fonctions1 , a voulu à la fois faire taire les médisants et reprendre le rôle d’écrivain-journaliste-historien qui sommeillait toujours sous celui d’officier-député-ministre. Si, dans un premier temps, l’ancien Premier lord ne résiste pas à la tentation de se mettre en scène, il gagne bientôt des sphères plus élevées, de sorte que son œuvre ne s’achèvera que cinq volumes et 2 300 pages plus tard, avec une reconstitution des origines et des péripéties de la Grande Guerre aussi fabuleuse par le style que par l’ampleur de la narration.

En revisitant les coulisses de l’exploit, on constate que cet écrivain prodige a déjà une technique d’écriture peu orthodoxe : ayant repris ses documents de guerre, obtenu du gouvernement la permission de les publier et d’en emprunter d’autres aux archives du Foreign Office, de l’Amirauté et du War Office, il s’est mis en devoir de les assembler en un tout cohérent, et de les unir par des commentaires personnels tirés de sa mémoire comme de celle de ses collègues. Mais si la prose de l’auteur semble aussi originale pour son époque, c’est que Churchill écrit peu : il dicte à longueur de pages, ce qui donne un style particulièrement vivant que l’on recherchera en vain dans les Mémoires de ses contemporains. Et puis, soucieux d’exactitude mais réticent à perdre son temps en recherches et vérifications des détails, il a engagé un « assistant » expert en questions navales, le contre-amiral Thomas Jackson. Cet ancien directeur du renseignement naval se charge de vérifier le manuscrit a posteriori, de traquer les erreurs et de combler les lacunes. Quant au fidèle secrétaire Eddie Marsh, il remédie consciencieusement au seul véritable point faible de ce futur prix Nobel de littérature qui n’a jamais su où placer les virgules…

À partir du sixième et dernier volume de ce magnum opus, ajouté au début des années trente, Churchill va monter une sorte d’industrie de la production littéraire, en engageant un véritable consortium d’historiens chargé de rédiger à l’avance les canevas de ses chapitres. Ses écrits ultérieurs, notamment la vaste biographie de son ancêtre Marlborough et ses six volumes sur la Seconde Guerre mondiale, porteront la marque de ce travail collectif. Mais les Mémoires de la Grande Guerre que l’on va lire sont encore une œuvre purement individuelle, ce qui explique sans doute qu’ils comptent parmi les meilleurs des trente-sept ouvrages rédigés par Winston Churchill durant ses six décennies de vie littéraire.

François Kersaudy


1. Il est à l’époque ministre de la Guerre et de l’Air, puis ministre des Colonies.

CHAPITRE III

LA BATAILLE DE LA BAIE DE SOUVLA


Les longues annales de l’armée britannique, d’une grande diversité, ne contiennent pas d’épisode plus désolant que la bataille de la baie de Souvla. Le but visé était grand, il fut manqué de bien peu. La lutte révéla des exemples opposés de vaillance, d’habileté et d’incompétence, d’efforts et d’inertie. Le mauvais sort s’acharna sur le champ de bataille. Il est bien difficile de trouver tous ces éléments rassemblés ailleurs dans l’histoire de notre pays. On en a souvent fait le récit et nous n’en pouvons donner ici qu’un aperçu général.

Le but essentiel du plan de Sir Ian Hamilton, c’était la conquête de la colline 971 (Koja Chemen Tépé), le point culminant de la crête de Sari Baïr. De là, il s’emparerait du cou de la péninsule, de Gaba Tépé à Maidos, avec un triple objectif :

1. – Lancer l’assaut à partir de l’anse des Anzacs et couper le gros de l’armée turque de toutes communications par terre avec Constantinople.

2. – Conquérir pour son artillerie des positions telles qu’il pût aussi couper le gros de l’armée turque de toute liaison maritime, soit avec Constantinople, soit avec l’Asie.

3. – Prendre la baie de Souvla et en faire une base d’hiver pour les Anzacs et toutes les troupes qui opéraient dans cette région.

À cet effet, trois attaques séparées furent mises au point dans leurs moindres détails par l’état-major au cours du mois de juillet. La première, à Hellès, menée par deux des six divisions qui s’y trouvaient, aurait pour objet d’y fixer les Turcs et de les empêcher d’en détacher des troupes. La deuxième, lancée depuis l’anse des Anzacs, viserait les points culminants de Sari Baïr et serait exécutée par les deux divisions australiennes, renforcées de la 13e division de la nouvelle armée et de deux brigades britannique et indienne. La troisième consisterait en un débarquement, dans la baie de Souvla, des deux divisions (la 10e et la 11e) qui composaient le 9e corps ; elles s’empareraient de la crête d’Anafarta, opéreraient en liaison avec les Anzacs sur leur droite et les aideraient dans leur progression.

Le secteur d’Hellès était tenu par 35 000 hommes sous le commandement du général Davies. L’assaut des Anzacs serait fort de 37 000 hommes commandés par le général Birdwood. Le débarquement à Souvla serait effectué par 25 000 hommes, sous les ordres du général Stopford. Avec les réserves de 20 000 ou 25 000 hommes qui se trouvaient alors dans les îles ou en mer, il y avait, en tout, 120 000 combattants.

Les Turcs croyaient que les Britanniques avaient reçu peut-être 100 000 hommes de renfort et ils s’attendaient à une offensive générale, accompagnée d’un débarquement, pour le début d’août. Ils étaient bien conscients que la crête de Sari Baïr était la clé des Détroits ; ils redoutaient des débarquements près de Kum Tépé ou de Boulaïr ; il leur fallait, en outre, garder la côte d’Asie. Ils savaient que les baies de Souvla et d’Ejelmer étaient des lieux de débarquement possibles, mais trop improbables pour leur faire éparpiller leurs forces encore davantage. Le soir du 6 août, leurs dispositions étaient les suivantes : à Hellès, 40 000 fusils et 94 canons ; en face des Anzacs et entre les Anzacs et Hellès, 30 000 fusils et 76 canons ; à Boulaïr, 20 000 fusils et 80 canons ; sur la côte d’Asie, 20 000 fusils et 60 canons. En tout, avec certains détachements qui gardaient la côte en divers endroits, les Turcs avaient réuni 20 divisions, fortes de 120 000 fusils et 330 canons. Sur la presqu’île de Gallipoli, il y avait de 90 000 à 100 000 hommes et 270 canons.

Les forces disponibles pour la bataille étaient donc, des deux côtés, sensiblement égales. Les Britanniques n’avaient pas la prépondérance nécessaire pour une offensive. Une fois l’attaque lancée et la bataille engagée sur tout le front, on ne pouvait raisonnablement espérer défaire les Turcs. Il y avait pourtant une chance de pouvoir prendre certaines positions vitales par surprise avant que les Turcs ne fussent à même de rassembler leurs forces. En fait, la situation était identique à celle du 25 avril, mais sur une plus grande échelle. Une fois de plus, les retards avaient neutralisé les avantages de la puissance navale ; l’ennemi avait eu le temps de rassembler des forces égales aux nôtres. Une fois de plus, au lieu d’une opération solidement montée et relativement sûre, on était confronté à des épreuves peu rassurantes et aléatoires ; une fois de plus, il fallait mettre son espoir dans le dévouement des troupes et l’habileté des chefs ; une fois de plus, on était à la merci de la chance et du passage du temps.

 

La grande bataille fut déclenchée dans l’après-midi du 6 août. La division du Lancashire et la division des réservistes écossais [Lowland Territorials] attaquèrent la ligne turque à Hellès, sur un front de plus d’un kilomètre. Le hasard voulut que les Turcs eussent justement amené deux divisions fraîches sur ce front. Ils étaient donc en force et leurs tranchées fourmillaient d’hommes. Des combats acharnés s’entamèrent tout de suite, pour se poursuivre avec une intensité croissante pendant plus d’une semaine. La lutte se concentra autour d’un champ de vignes dont les Britanniques s’étaient emparés dès le début. Ils y résistèrent jusqu’au 12 aux contre-attaques répétées de l’ennemi, qui le reprit, pour en être chassé le lendemain par les Britanniques, qui le conservèrent ensuite. Ce ne fut pas le seul gain conquis à force de valeureux sacrifices. De leurs 7 divisions concentrées à la pointe sud de la péninsule, les Turcs n’en purent retirer qu’une pour l’envoyer sur le point réellement critique de la bataille.

En coordination avec l’attaque d’Hellès, les Australiens s’élancèrent, le soir du 6, contre la crête du Pin solitaire, à droite de leurs positions. Cet assaut ne constituait qu’un préliminaire sans grande importance aux opérations principales des Anzacs. Le but était de tromper l’ennemi et de le détourner vers la droite, tandis que la manœuvre décisive visait à gauche. La crête et ses fortifications furent enlevées avant le coucher du soleil par la 1re brigade australienne. Les Turcs avaient couvert leurs tranchées de poutres qui en faisaient des galeries complètement protégées, puisque l’on ne disposait pas des obusiers nécessaires pour les détruire. Les Australiens mirent toute leur ardeur à briser ces poutres, plongèrent dans les ouvertures, en tuèrent ou capturèrent les défenseurs. Les Turcs contre-attaquèrent immédiatement en grand nombre et avec une extrême violence. Le combat, intense et sanglant, continua toute la nuit. Il recommença le 7, puis le 9 ; mais tous ces efforts de l’ennemi furent vains et la crête resta aux mains de la 1re brigade australienne, qui la tenait bon. Les Australiens livrèrent d’autres assauts analogues et complémentaires contre divers autres points fortifiés face au centre de leurs lignes, notamment une redoute baptisée l’Échiquier. En dépit de leurs énormes sacrifices, ils ne purent gagner de terrain et furent dans certains cas presque complètement anéantis.

Tandis que la canonnade d’Hellès et de la crête du Pin solitaire grondait à travers toute la péninsule, la grande sortie des Anzacs avait commencé. Toutes les nuits, au cours de la semaine précédente, de gros renforts de troupes avaient été secrètement et habilement amenés à l’anse des Anzacs, où ils étaient dissimulés dans des trous et des abris, si bien que le 6 août, le général Birdwood disposait de 37 000 hommes soutenus par 72 canons. Dans l’obscurité d’une nuit sans lune, 16 000 d’entre eux se glissèrent en deux colonnes hors des positions australiennes à gauche, s’avancèrent silencieusement le long de la plage sur plus d’un kilomètre, puis obliquèrent à droite et allèrent à l’attaque, par trois ravins cahoteux, embroussaillés, usés par les eaux, qui menaient aux hauteurs de Sari Baïr, où leur destin allait se jouer. La phase initiale de cette extraordinaire entreprise comportait la conquête des escarpements fortifiés situés à droite et à gauche des trois ravins. Les forces à qui cette tâche avait été assignée l’exécutèrent ponctuellement et avec succès, et les colonnes principales continuèrent à lutter dans la nuit contre l’obscurité, les cailloux, la broussaille et les avant-postes ennemis. Le général Birdwood, Sir Ian Hamilton et leurs états-majors espéraient qu’à l’aube, les têtes des colonnes australiennes et britanniques auraient mis la main sur les sommets décisifs de Chounouk Baïr et Koja Chemen Tépé. En plein jour et sans rencontrer de résistance, il n’eût pas fallu plus de deux heures pour couvrir la distance ; dans les conditions réelles, on avait prévu six heures. Mais, à l’aurore, les difficultés de la nuit et du terrain, la résistance opiniâtre et déconcertante des détachements turcs n’avaient pas permis de couvrir plus de la moitié de la distance. Les troupes étaient épuisées ; aussi, après quelques vains efforts, décida-t-on de consolider les positions prises, de laisser reposer les hommes et de les réorganiser, puis de renouveler l’attaque dans la nuit du 7 au 8.

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