Mémoire et réconciliation

Publié par

La Méditerranée a le triste privilège d'avoir connu de nombreux régimes autoritaires. Lorsque ces régimes évoluent et commencent à se démocratiser, surviennent des questions fondamentales et complexes pour retrouver la voie d'une réconciliation nationale. C'est à l'analyse des différentes expériences de réconciliation et des initiatives politiques que ce numéro de Confluences Méditerranée a décidé de consacrer ce dossier.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
Lecture(s) : 341
EAN13 : 9782296182172
Nombre de pages : 218
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Méditerranée
REVUE TRIMESTRIELLE

62
Eté 2007

Publiée avec le concours du Fonds d’action et de soutien à l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD) et du Centre national du Livre (CNL).

EDITIONS L’HARMATTAN

est une revue trimestrielle dont l’ambition est d’aborder les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs, les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils. Les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation parce qu’ils sont convaincus que le dialogue est une philosophie de l’action politique. Ni l’ampleur des divergences, ni la gravité des oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences. Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue peut permettre de construire durablement de nouvelles formes de configurations politiques, à la fois équilibrées et fécondes. La création de cette revue à vocation internationale apparaît comme une contribution à l’ouverture d’un indispensable espace de confrontations des analyses et des opinions sur les problèmes qui façonneront l’avenir de cette région. Site Internet de Confluences Méditerranée : www.confluences-mediterranee.com Grâce à ce site vous pouvez retrouver les résumés de tous les articles parus dans la revue depuis sa création en 1991 (au moyen d’une recherche par dossier, par mot-clé ou par auteur) et dans leur intégralité les introductions des dossiers ainsi que quelques articles et entretiens choisis. Vous pouvez consulter notre revue de presse, notre page de numéros à paraître et celle des Cahiers de Confluences, la liste des librairies diffusant ainsi que celle des revues amies. Vous pouvez également vous abonner gratuitement à notre lettre d’information qui vous tient au courant, par courrier électronique, de toutes nos publications.

Méditerranée

Normes pour les envois de manuscrits Les textes soumis à la rédaction doivent lui être adressés par mail (en fichier joint sous fichier Word 5 ou 6) ou par courrier (tirage-papier + disquette informatique où figure le texte sous fichier Word). Ils doivent comporter un titre, un chapeau de présentation de l’article et des sous-titres. Les notes doivent figurer en fin d’article et doivent suivre une numérotation continue pour la totalité de l’article. Les références bibliographiques doivent respecter les conventions de la norme ISO 690-2 (février 1998). Les articles ne doivent pas dépasser 25 000 signes et ils doivent être fournis avec un résumé en français de 10 lignes maximum, ainsi que 4-5 mots clés. Nous demandons que les nom et prénom des auteurs des articles proposés soient accompagnés de leur titre, de leur adresse institutionnelle et de leurs coordonnées (destinées à la seule rédaction). Les articles et toute correspondance éditoriale sont à adressés à la rédaction de la revue. Confluences Méditerranée - 22 rue de la Fidélité - 75010 Paris

22 rue de la Fidélité - 75010 Paris Site internet : www.confluences-mediterranee.com Fondateur Hamadi Essid (1939-1991) Directeur de la rédaction Jean-Paul Chagnollaud Comité de rédaction Sébastien Abis G Robert Bistolfi G Pierre Blanc Christophe Chiclet G Burhan Ghalioun G Nilüfer Göle Abderrahim Lamchichi G Olfa Lamloum G Farouk Mardam-Bey Bénédicte Muller G Bernard Ravenel G Anne Volery Sylviane de Wangen Comité scientifique Lahouari Addi G Adonis G Paul Balta G Elie Barnavi Jean-Michel Belorgey G Christian Bruschi Monique Chemillier-Gendreau G Alain Gresh G Paul Kessler Théo Klein G Bassma Kodmani G Gilbert Meynier Jean-Christophe Ploquin G Claudine Rulleau Mohamed Sid Ahmed G Baccar Touzani Correspondants Jamal Al Shalabi (Amman) G Jacques Bendelac (Jerusalem) Anna Bozzo (Rome) G Ghassan El Ezzi (Beyrouth) Samia El Machat (Tunis) G Kolë Gjeloshaj (Bruxelles) Roger Heacock (Jérusalem) G Gema Martin Muñoz (Madrid) Rabeh Sebaa (Alger) G Jamila Houfaidi Settar (Rabat) Directeur de la Publication Denis Pryen © L’Harmattan ISSN : 1148-2664 / ISBN : 978-2-296-04126-4

Méditerranée

62
Eté 2007

MÉMOIRE ET RÉCONCILIATION
Sommaire
Hommage

Claude Liauzu, un infatigable historien...

Anne Volery-Lazghab

p.7

Dossier
Jean-Paul Chagnollaud
Introduction Maroc : L’Instance équité et réconciliation, un transformateur politique ? IER : transition politique, histoire et mémoire Le dossier Ben Barka : à quand la vérité ?

p.11 p.15 p.25 p.35 p.39 p.61 p.71 p.77 p.87 p.95 p.101 p.109

Abdellah Labdaoui

Driss el Yazami

Bachir Ben Barka Nadia Guessous

Les silences de l’histoire : femmes et violence politique (1956-1999) Maroc-Maghreb : constitution transitionnelle et réconciliation nationale

Aziz Enhaili

Algérie : « Nous ne pouvons pardonner si on ne nous demande pas pardon »

Nassera Dutour Rabeh Sebaa

De la réconciliation transitionnelle à la pacification consensuelle La « reprise du sang » chez les Albanais

Kolë Gjeloshaj Hysaj Christophe Chiclet

Chypre : une réconciliation passe-muraille Macédoine : l’ambiguïté des accords d’Ohrid La vérité pour Maurice Audin

H. Barti

Dossier préparé par Jamila Houfaïdi Settar

1967 : un témoignage personnel 1967-2007 : la parabole de l’OLP

Uri Avnery

Repères

p.115 p.125 p.145

Bernard Ravenel Roger Heacock

Internationaliste en Palestine III. Crise et guerre du Golfe, 1990-1991

Méditerranée-Rive sud : différents modèles politiques La torture durant la guerre d’Algérie dans l’actualité 2000-2005

Georges Corm

Actuel

p.165 p.177

Abdelhafid Hammouche

Culture
Giuseppe Norcia
La communion

p.197

Notes de lecture
La Guerre d’Algérie vue par l’ALN

Dalila Aït-El-Djoudi
Mémoire algérienne

p.205 p.206 p.214 p.216

Henri Alleg

La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ? Israël, une société bousculée

Raphaëlle Branche

Dominique Vidal

En couverture : Audition publique Errachidia du 2 février 2005. Instance, Equité et Réconciliation, Royaume du Maroc.

Dossier

Repères

Actuel

Culture

Anne Volery-Lazghab Hommage

Claude Liauzu, un infatigable historien
Claude Liauzu est décédé le 23 mai 2007, il était spécialisé dans l’histoire de la colonisation et des décolonisations. Il a notamment travaillé sur les relations entre les rives de la Méditerranée entre le 19e et le 20e siècle en abordant aussi bien l’histoire politique que l’histoire culturelle. Enseignant, il a été pendant de longues années professeur d’histoire contemporaine.
é au Maroc en 1940, Claude Liauzu a fait ses études à Aix-enProvence où il prend position pour l’indépendance de l’Algérie. Il part ensuite enseigner dans la Tunisie de Bourguiba où il restera plus de 10 ans. Revenu en France, il enseigne l’histoire du monde arabe à l’université Paris7 - Denis Diderot : il y met en place, avec l’énergie qui le caractérisait, plusieurs séminaires, y monte un DEA et un DESS sur les relations méditerrannéennes (« Migrations, Echanges et Développements Méditerranéens »), y lance plusieurs programmes de recherches avec les universités de la rive sud... A côté de la recherche qu’il a poursuivie toute sa vie en publiant beaucoup, l’enseignement aura été sa deuxième grande passion. Son dynamisme et sa rigueur, il les mettait également au service de la défense de sa conception du métier d’historien : membre fondateur du Comité de la vigilance face aux usages publics de l’histoire, il a, entre autres combats, dénoncé et attiré l’attention des historiens puis du public en général sur la loi du 23 février 2005 dont certains articles voulaient instituer l’enseignement des « aspects positifs » de la colonisation ; il a encore lancé une pétition pendant l’élection présidentielle 2007 contre, cette fois, la volonté de Nicolas Sarkozy de créer un minis-

N

Numéro 62 ● Eté 2007

Méditerranée

7

Mémoire et réconciliation

tère de l’immigration et de l’identité nationale. Claude Liauzu a été un compagnon de notre revue : en y contribuant directement, par plusieurs articles, en mettant son réseau à notre disposition, en collaborant avec tel ou tel d’entre nous sur tel ou tel dossier. Certains membres de la revue ont également été ses collègues ou ses étudiants. Toute l’équipe de Confluences rend hommage à l’homme qu’il a été, à son oeuvre d’historien, à son engagement et aux luttes qu’il a menées. ■

8

Méditerranée

Numéro 62 ● Eté 2007

Dossier
préparé par Jamila Houfaidi Settar

Mémoire et réconciliation

Dossier

Repères

Actuel

Culture

Jean-Paul Chagnollaud Introduction
a Méditerranée a le triste privilège d’avoir connu – et de connaître encore – de nombreux régimes autoritaires qui n’ont jamais hésité à recourir à tous les moyens de leurs appareils répressifs pour mater et écraser toute velléité de contestation politique. Interminable est la liste des violations des droits de l’Homme commises depuis les années cinquante ou soixante au Maghreb, au Machrek, en Turquie, dans l’ex-Yougoslavie sans oublier la Grèce au temps des colonels, l’Espagne et le Portugal à l’époque du fascisme. Lorsque ces régimes évoluent et a fortiori commencent à se démocratiser ou, au moins, à se libéraliser, surviennent des questions fondamentales et infiniment complexes pour retrouver la voie d’une réconciliation nationale : comment rendre leur dignité aux victimes ? Comment réparer les torts immenses qu’elles et leurs proches ont subis ? Comment pardonner ce qui pour beaucoup apparaît comme impardonnable ? Comment faire en sorte que les crimes d’Etat soient reconnus ? Puis, comment faire pour qu’ils soient punis ? Les réponses théoriques recèlent de profondes contradictions qui sont encore aggravées lorsqu’il faut les situer dans un contexte historique particulier : dans une transition démocratique impliquant un changement de régime, après une guerre civile où tous les acteurs se retrouvent dans l’obligation de continuer à essayer de vivre ensemble, au moment d’une libéralisation d’un système politique s’inscrivant malgré tout dans la continuité… En simplifiant beaucoup, on pourrait dire qu’une des alternatives essentielles dans ce type de problématiques est de savoir s’il faut punir ou pardonner les auteurs des crimes commis au nom d’une raison d’Etat dénuée de toute véritable légitimité. Les victimes et leurs proches exigent toujours d’abord que la vérité soit établie ; elles veulent savoir qui est le bourreau et dans quelles circonstances précises l’irréparable a été commis particulièrement dans

L

Numéro 62 ● Eté 2007

Méditerranée

11

Mémoire et réconciliation

les innombrables cas où la personne proche a un jour disparu, enlevée par des inconnus dont on pressent qu’il s’agissait d’agents de l’Etat. La connaissance des faits et leur reconnaissance par l’Etat est donc un élément fondamental et incontournable pour le travail de deuil que les familles doivent accomplir. C’est un premier pas décisif vers la justice qui doit ensuite se mettre en marche pour punir les coupables. Pardonner peut être un choix assumé par les victimes mais comme le dit si bien Nassera Dutour : « Nous ne pouvons pas pardonner si on ne nous demande pas pardon ». Ce qui renvoie pour l’essentiel à une séquence de la logique précédente liée à la nécessaire reconnaissance des responsabilités. Lorsqu’on regarde ce qui s’est passé ces dernières années dans les quatre pays qui ont montré la voie – l’Argentine, l’Uruguay, le Chili et l’Afrique du Sud – on doit bien constater qu’aucun n’a permis l’exercice systématique d’une justice punitive visant les agents des régimes autoritaires même si quelques procès ont eu lieu. Il a fallu recourir à d’autres moyens où les lois d’amnistie et les commissions vérité et réconciliation ont tenu une place centrale avec, il faut le souligner, des mécanismes de réparations matérielles et symboliques en faveur des victimes et de leurs familles. Les raisons de ces contournements sont multiples et complexes mais l’essentiel tient en définitive en deux contradictions majeures concernant l’Etat et la société. Comment l’Etat qui a ordonné le crime peut-il rendre la justice en punissant car, même s’il y a eu un changement de régime, la bureaucratie qui a permis cette criminalité reste en place ? Comment une partie de la société peut-elle être condamnée si on recherche une réconciliation nationale a fortiori quand toute la société vient à peine d’émerger de l’épouvantable tragédie d’une guerre civile ? Comme ces contradictions sont très difficilement surmontables, il faut trouver les compromis nécessaires permettant à la fois l’indispensable réconciliation nationale et les non moins indispensables réparations aux victimes avec toutes les graves difficultés et les lourdes frustrations que de telles formules peuvent engendrer surtout quand les amnisties octroyées préparent la voie à l’amnésie alors même que l’exigence de mémoire de la part des offensés est absolue. En Méditerranée, force est de constater que ces initiatives politiques, toujours courageuses et difficiles, sont exceptionnelles. Dans nombre de pays de cette région, l’idée d’une telle démarche n’existe que dans

12

Méditerranée

Numéro 62 ● Eté 2007

Dossier
Introduction

Repères

Actuel

Culture

l’imaginaire et les rêves de celles et de ceux qui subissent aujourd’hui l’arbitraire d’un pouvoir autoritaire. Dans d’autres, les blessures et les traumatismes de la guerre civile sont si profonds et si présents que l’heure d’une telle catharsis n’est pas encore venue, si jamais elle vient un jour… Dans quelques-uns, par contre, le pas a été franchi dans des configurations très différentes qui vont de l’Instance équité et réconciliation au Maroc à la Charte pour la paix et la réconciliation nationale en Algérie en passant par d’autres formules beaucoup plus spécifiques en Albanie, en Macédoine et à Chypre. C’est à l’analyse de ces expériences que Confluences Méditerranée a donc décidé de consacrer ce dossier en donnant une place privilégiée à la démarche entreprise au Maroc parce qu’elle est certainement la plus forte jamais tentée dans la région. ■

Numéro 62 ● Eté 2007

Méditerranée

13

Dossier

Repères

Actuel

Culture

Abdellah Labdaoui Maroc

L’IER : un transformateur politique ?

Relativisons d’emblée une idée si répandue et popularisée par les analyses qui procèdent plus de l’analogie qu’elles ne font l’effort de saisir la singularité du cas du Maroc. Les Marocains ne font pas, à l’occasion des travaux de l’IER, un travail de mémoire. Ils ne commémorent point des faits historiques et ne célèbrent pas non plus les actes de quiconque. Les Marocains découvrent des réalités que certains ont du mal à accepter et n’hésitent pas à parler d’exagération.
es travaux de l’IER dont seule la partie médiatisée est connue, ont révélé à la majorité des Marocains ce que certains militants des droits de l’Homme d’ici ou d’ailleurs, savaient de manière détaillée. Seule une partie minoritaire de l’opinion publique marocaine (notamment la société politique et les familles et proches des détenus ou portés disparus) pouvait traiter des violations des droits de l’Homme sous le règne de Hassan II. Le reste de la population marocaine pouvait bien se douter que quelque chose n’allait pas si bien au Royaume. Les rumeurs sur des voisins qui ont disparu durant la nuit sans avertir, est un exemple de ce que l’ambiance des années de plomb a produit. Voici ce que dit un document de travail de l’IER et qui est toujours disponible sur le site de l’Instance : « Ces activités ont constitué une avance notoire dans l’action de l’IER visant à établir la vérité sur plusieurs faits de l’histoire et plusieurs types de violations, restées longtemps sous silence ou ayant fait l’objet de tabou ou de rumeurs 1, à leur tête la question des disparitions forcées 2 ».

L

Numéro 62 ● Eté 2007

Méditerranée

15

Mémoire et réconciliation

Les Marocains feront un travail de mémoire en cultivant le souvenir des êtres et des faits qui ont justifié la mission de l’IER, pour que cela ne soit plus possible.

Conditions de possibilité de l’IER
L’ouverture du système politique est d’une audace inouïe par rapport à toute l’histoire politique moderne du Maroc. Certains analystes, fort sérieux, font commencer le changement politique dans les années 1990. Il y a cependant une grande différence entre les deux périodes : le changement pouvait être inscrit jusque dans la Constitution et pouvait s’incarner dans une institution expressément créée à cet effet, tandis qu’aujourd’hui une bonne partie du changement passe par la pratique dont il faut relever le caractère novateur, de sorte qu’il ne serait pas abusif d’affirmer que certains dispositifs juridiques étaient hier en avance sur la réalité politique et sociale et qu’à l’inverse aujourd’hui, la loi est en retard sur ces mêmes réalités. Les premières mesures prises dans le sens de la reconnaissance des préjudices et de l’intention de les compenser ne peuvent pas s’expliquer sans tenir compte de la pression endogène et exogène sur un régime politique de plus en plus remarqué par le « fait divers » politique. L’Etat marocain ne pouvait pas échapper à cette règle de plus en plus évidente depuis la chute du mur de Berlin, que les liens entre l’international et le national est bien une réalité forte pour les Etats sans puissance notable. La pression des militants occidentaux et des militants non occidentaux mais ayant accès à l’espace publique occidental et à l’opinion publique internationale, a pesé dans la décision du roi défunt. Named and shamed, avait-il un autre choix que de prendre des mesures pour clore un dossier qui a entaché l’image d’un roi affublé du qualificatif, qui se veut flatteur, de « despote éclairé » ? Qui peut nier l’importance de la persévérance de ces militants qui dénonçaient les atteintes aux droits de l’Homme et qui prenaient parfois des risques considérables pour « faire quelque chose » pour les détenus dont ils étaient informés de la situation et que le système continuait à nier ? Qui peut nier l’impact retentissant du sort fait aux Oufkir et qui peut évaluer l’impact de la sortie du bagne de personnes raccourcies de près de 20 cm ? Dans ces conditions la démocratisation ne pouvait être pensée tant

16

Méditerranée

Numéro 62 ● Eté 2007

Dossier
L’IER : un tranformateur politique ?

Repères

Actuel

Culture

que la vie politique du pays comportait des zones d’ombres si flagrantes, que la vérité n’était pas établie et que les préjudices n’étaient pas compensés. Comment populariser la participation politique, donc démocratiser, tandis que le politique restait zone dangereuse ? Il fallait débloquer la situation pour assurer la viabilité du système. La volonté du roi Mohammed VI de se poser comme un roi moderne et son besoin d’accroître sa propre légitimité par l’action politique significative, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, sont autant de facteurs favorables au processus de clôture du dossier hérité du règne de son père. Le voeu de l’Etat est de permettre l’établissement de la vérité sans entraîner la société dans des logiques de division et de chasse aux sorcières. L’existence d’une classe de militants des droits de l’Homme expérimentés depuis longue date et parfois au niveau international, constitue à nos yeux un autre facteur favorable au projet d’assainir le dossier des années de plomb. Exclus du système pour la plupart d’entre eux, ces militants ne pouvaient en mobiliser les méthodes ni les ressources. Leur détermination, trouvant dans les quelques gestes royaux des années 1990 (libération de détenus politiques, retour d’exilés...) un signal positif, s’est accrue et, dans ces conditions, les cultures politiques de dénonciation et d’opposition pouvaient céder la place aux cultures politiques participatives de proposition et de construction. Dans ces conditions, le grand défi est « jusqu’où aller ? » Comment introduire le changement sans désorienter ? Comment obtenir le changement tout en assurant la viabilité d’un système arrivé au bout des ses ressources politiques et humaines ? Le système était en effet bloqué. Le roi défunt n’a jamais concédé une parcelle de pouvoir à une institution sans la vider de sa substance ou lui lier les mains de sorte à éviter toute surprise3.

L’IER : simple parenthèse ou balise d’orientation ?
Et si le moment IER n’était qu’une parenthèse 4 ? Il faudra conclure à une expérimentation politique, une sorte de mise en scène comme les procès de Moscou mais à l’envers. Le trucage serait ici réalisé avec la complicité des différentes parties intéressées. Une telle perspective

Numéro 62 ● Eté 2007

Méditerranée

17

Mémoire et réconciliation

est difficilement envisageable tellement le risque pris était réel et important. L’ouverture de l’espace public sur des débats contradictoires, structurés et régulés certes, et organiser des audiences publiques, c’était risqué 5. C’est une expérimentation politique live 6. Le risque était réel et à deux niveaux : ceux qui devaient tout, fortune et puissance à l’ancien régime craignaient ce qui pouvait en sortir et envisageaient les épisodes des auditions publiques avec inquiétude. L’autre niveau est d’orchestrer une frustration nationale pour n’avoir pas satisfait des attentes. Dès la première séance d’audience retransmise en direct par la télévision, un témoin lance un appel aux tortionnaires et les invite à « venir libérer leur conscience ». La mère d’un ex-détenu a raconté le calvaire des proches et des familles de détenus, les mille et une astuces qu’il fallait trouver pour passer entre les mailles des services de sécurité. Un autre jour, un autre témoin déclare qu’il était obligé de renoncer à son nom, lui que sa mère portait dans son ventre quand le père est arrêté. Il raconte la cruauté humaine : celle de la famille, du moqadem, celle des voisins et le rejet social d’un enfant dont le père est porté disparu. Un régime n’est jamais aussi faible que quand il entreprend de se réformer. Les espoirs qu’il peut susciter peuvent cristalliser des rancoeurs et transformer des demandes non satisfaites en projets d’opposition. Par ailleurs, les moments de réformes se caractérisent par une transition identitaire qui peut brouiller la vue et rendre insécure, les décisions prises dans ces conditions peuvent coûter très cher. Les travaux de l’IER instruisaient le procès d’un système de gouvernance autoritaire. Ce fut donc un moment de vérité et il faudra bien conclure à une vérité inachevée puisque, comme ses critiques l’ont relevé, l’Instance a refusé de nommer les individus qui se seraient rendu coupables d’exactions, voire de crimes en causant la mort. C’est ici où il faut constater la singularité de la démarche marocaine dans ce dossier. Les nom et statut de l’IER, créée le 7 janvier 2004, ne lui confèrent aucune attribution judiciaire. Ses compétences doivent aider au règlement des graves violations des droit de l’Homme commises entre 1956 et 1999. Formée de 17 membres, l’IER a employé jusqu’à 350 personnes dont environ 150 de manière permanente. Effacer les séquelles des violations et réhabiliter les mécanismes politiques et les institutions juri-

18

Méditerranée

Numéro 62 ● Eté 2007

Dossier
L’IER : un tranformateur politique ?

Repères

Actuel

Culture

diques pour donner force à la loi dans le cadre d’un Etat de droit, tel est l’objectif que voulait réaliser l’IER. L’IER fait suite au Forum Vérité et Justice (FVJ) et l’esprit qui anime les responsables du FVJ au moment de la création de l’IER est de se faire connaître comme force de proposition et de participation à la sortie d’un rapport politicien au politique. Dans divers entretiens, Driss Benzekri raconte comment il a préparé ce projet et formé une équipe 7. Dès 2000, le travail de sensibilisation de la population marocaine est entrepris en vue de prévenir des malentendus capables de faire avorter les travaux du forum. La parole s’est libérée et il n’est plus tabou de dire la répression et les abus des services sécuritaires du pays. A cet effet, des manifestations en tous genres sont organisées : marches, sit-in devant les institutions politiques et devant d’anciens lieux de détention, etc. On a tous en tête l’image popularisée par la presse de Benzekri tenant une bougie à la main. Comme si, devant choisir entre démocratisation et justice pénale, l’IER a opté pour la justice réparatrice afin de favoriser l’ancrage de la démocratie. En différant ainsi la possibilité pour les victimes de demander justice, l’IER fait-elle le pari sur des lendemains où le pays aura une justice crédible ? Il faut d’abord se rappeler ce qu’est l’IER et quelle est son ambition. Ce sont les mots de Driss Benzekri qui l’expriment si clairement : « Il s’agit non pas seulement de partager la connaissance et la ré-appropriation du passé mais aussi de faire surgir dans le présent et le débat contradictoire, des normes et des règles communes de vivre et bâtir ensemble le futur...8 ». Il est clair ici que c’est bien la définition du contrat social qui est en cause. Dans un jeu politique routinisé, l’acteur qui proposerait une nouvelle formulation des règles du jeu est un réformateur qui cherche à ré-aménager les positions d’autorité. L’ambition de l’IER est de rompre avec le système politique hérité du règne de Hassan II, mais pas à n’importe quel prix9. Si le moment IER est un moment historique, son ambition est de poser une balise politique qui devrait indiquer le commencement d’une nouvelle ère, il faudra recenser les indices qui incarnent cette rupture et en mesurer la portée. Est-ce que la dynamique qui a rendu possible l’IER et lui a permis de créer une plage démocratique ou démocratisante dans l’histoire d’un Maroc marqué par des années de gouvernance autoritaire, est-ce un

Numéro 62 ● Eté 2007

Méditerranée

19

Mémoire et réconciliation

réel moment de transition politique ou est-ce l’indice d’un changement de régime ? Comment mesurer l’influence du travail de l’IER ? Est-ce que la disparition de Driss Benzekri changerait la dynamique qu’il a su insuffler ? Comment enfin expliquer le moment IER et ce qui l’a rendu possible ? Est-ce que cette instance représente une performance politique sans liens structurels durables, ni au niveau des institutions ni au niveau du concept démocratique de la vie collective ? Serait-il possible pour un système d’autoriser et de sponsoriser sa propre condamnation sans devenir un autre ? Serait-il concevable de considérer que le moment IER, dont le succès justiciable de la participation de presque toutes les parties concernées (militants, associations, ex-détenus, Etat, société civiles, institutions sécuritaires...) n’est qu’un moment sans racines et sans traces durables dans le système politique marocain ? Serait-il possible de traiter la question précédente sans apporter une réponse directe ou indirecte à la question de savoir si l’IER incarne ou non un changement de régime ? Y a-t-il eu ou non un changement de régime au Maroc ? La dynamique qui a rendu possible l’IER et lui a permis de créer une plage démocratique dans l’histoire d’un Maroc marqué par des années de gouvernance autoritaire ? Notons que la quantité de travail réalisée par l’IER est considérable. Le site de l’IER donne des chiffres sur le nombres d’archives constituées, d’enquêtes menées et de rapports rédigés, ainsi que sur les auditions réalisées et les colloques organisés. L’Instance a fait travailler en même temps jusqu’à plusieurs centaines de personnes. Fallait-il faire si vite ? Etait–il devenu si urgent de clore ce douloureux dossier ? L’ambition de l’IER est de fournir un guide pour l’Etat, et plusieurs membres espèrent fournir un programme définissant des actions et des réformes concernant plusieurs domaines de la vie collective, un guide « pour l’Etat, les acteurs de la société civile et pour l’ensemble de la société » destiné à renforcer la démocratisation de régime. Les moyens de l’IER sont multiples et divers, mais se rapprochent plus de l’enquête du savant que de l’instruction d’une enquête judiciaire. La priorité était de rechercher la vérité. L’Instance veut savoir ce qui s’est passé et a eu recours à tout une panoplie de moyens : enquêtes sur le terrain ( visites des familles concernées et auditions au siège de l’Instance), séances à huis clos pour auditionner des témoins victimes des abus et des chargés de garder les détenus, visite des centres de

20

Méditerranée

Numéro 62 ● Eté 2007

Dossier
L’IER : un tranformateur politique ?

Repères

Actuel

Culture

détentions, collecte et analyse de données relatives aux disparitions auprès des différents organismes étatiques : gendarmerie, police, armée, mais aussi Croix rouge internationale, colloques et séminaires pour élargir le débat au plus grand nombre possible. L’organisation des audiences publiques remplit un rôle particulier dans ce processus. Il s’est agi pour l’Instance de donner la parole aux victimes et les faire entendre. Elle leur a permis de s’exprimer librement et avec la participation de l’Etat, qui assume ainsi publiquement sa reconnaissance des abus. Une forme de catharsis dont les victimes ont loué l’aspect.

L’IER : un transformateur de cultures politiques
Il faudra bien un jour revenir sur les apports directs et collatéraux de l’IER. On s’en tient et avec raison aux retombées politiques. Disons sans nous étendre là-dessus cette fois, que les activités de l’IER ont eu de l’impact. Prenons un seul exemple : en se déplaçant dans différentes régions du pays, et en communiquant par la télévision, l’Instance a donné à voir d’une manière inédite la grande diversité de la population marocaine. Diversité humaine, culturelle, linguistique, économique et sociale. Tous ces visages et toutes ces émotions que le petit écran a « introduit » dans les salons marocains, témoignent pour la première fois d’un pluralisme social et culturel qu’il faudra bien un jour traduire en pluralisme politique. Le public a par ailleurs découvert que la répression a ainsi frappé toutes sortes de catégories sociales et que les intellectuels n’étaient pas les seul concernés. L’ambition de l’IER est d’avoir tramé une matrice qui permettrait aux politiques professionnels cette fois, de définir des programmes et d’entreprendre des actions qui inscriront dans la réalité institutionnelle et quotidienne les réformes nécessaires pour que les années de plomb ne se reproduisent plus jamais. La gestion de la vie politique relève désormais du politique. La première leçon qu’illustre l’activité de l’IER est d’apporter un démenti irrécusable à l’affirmation qui veut qu’on ne change pas une société par le haut. Le volontarisme politique, quand il conjugue éthique de la conviction et éthique de la responsabilité au service du projet

Numéro 62 ● Eté 2007

Méditerranée

21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.