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Ménages de Lubumbashi entre précarité et recomposition

306 pages
Cet ouvrage analyse les résultats d'une enquête socio-économique auprès de 84 ménages de l'agglomération, un quart de siècle après la dernière étude de ce genre. Au rythme des biographies familiales, on y redécouvrira l'histoire de la ville, la composition de la maisonnée, l'espace domestique, les budgets ménagers et l'inventaire des activités de débrouille. Un mélange d'approches quantitatives et qualitative pour étudier la crise telle que vécue par les foyers congolais.
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Sous la direction de Pierre PETIT

Observatoire du changement urbain (Université de LubumbashiUniversité de Liège - Université libre de Bruxelles)

MENAGES DE LUBUMBASHI ENTRE PRECARITE ET RECOMPOSITION
Préface de Peter Geschiere

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

Pierre Petit mène des recherches de terrain au Katanga (CongoRDC). Après une thèse (1993) consacrée aux rituels familiaux et royaux des Luba du nord de cette province, il a réalisé plusieurs études sur l'art, l' ethnicité et les salines tant chez les Luba que chez leurs voisins Bwile (nord-est de la Zambie). Actuellement, il codirige, avec Kakoma Zambèze, l'Observatoire du changement urbain de Lubumbashi, un projet de recherche intemniversitaire (UNILU-ULB-ULg) en sciences humaines. Il a dirigé les premiers travaux de cet Observatoire (2000), dont les résultats sont ici présentés.

La présente édition a été préparée au Centre d'études interdisciplinaires sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT) de l'Université Laval, Québec, Canada.

Mise en page: Diane Mathieu
@ L'HARMATTAN, 2003

ISBN 2-7475-3617-3

IV

L'OBSERVATOIRE

DU CHANGEMENT

URBAIN

L'Observatoire est une structure de recherche qui s'inscrit dans le cadre de la coopération entre l'Université de Lubumbashi, l'Université de Liège et l'Université libre de Bruxelles. C'est un projet initié dans le cadre de la CUD (Coopération universitaire au développement), une commission du CIUF (Conseil interuniversitaire de la Communauté française de Belgique), qui l'a retenu parmi les projets PIP (projets d'initiative propre) pour les années 2000-2003 : il jouit à ce titre d'un financement de la DGCI de Belgique. Il est placé sous la promotion, en ce qui concerne la partie congolaise, de Kakoma Sakatolo, professeur à l'Université de Lubumbashi (UNILU), et, en ce qui concerne la partie belge, de Pierre Petit, chercheur qualifié au FNRS, Marc Poncelet, chargé de cours à l'Université de Liège, et Pierre de Maret, recteur de l'Université libre de Bruxelles. Le projet a concrètement démarré en mars 2000. A travers ses études empiriques, l'Observatoire se propose de contribuer à une meilleure connaissance des transformations qui touchent les villes congolaises, et tout particulièrement Lubumbashi où le projet est installé. Seconde grande ville historique du pays comptant à présent plus d'un million d'habitants, véritable nœud de communication entre le Congo et l'Afrique australe - où se situe le pôle de développement le plus important du continent africain au sud du Sahara -, capitale non plus du cuivre mais bien du cobalt dont elle est le plus grand exportateur mondial, centre politique depuis qu'elle est devenue la capitale parlementaire du Congo, Lubumbashi compte parmi les grandes métropoles africaines et pourrait un jour, en jouant sur ses nombreux atouts, rivaliser avec les deux mégalopoles voisines: Kinshasa et Johannesburg.

v

Pour Lubumbashi, l'an 2000 a marqué un tournant. C'est en effet en cette année que la ville est devenue capitale parlementaire et que l'usine du terril a été ouverte. Ainsi disparaîtra le fameux terril, le plus grand « lieu de mémoire» de la ville l'empreinte visible de décennies d'activités minières intenses de l'Union minière et de la Gécamines. Ainsi devraient aussi redémarrer les grandes activités industrielles grâce auxquelles la ville a prospéré. C'est d'ailleurs avec cet espoir d'un développement radical de la ville que le maire, Floribert Kaseba, a lancé le fameux slogan « Lubumbashi - Bulaya 2000 », « Lubumbashi Europe 2000 », signifiant par cette formule que Lubumbashi est appelée à se moderniser et à s'occidentaliser rapidement. Quoi que le futur réserve, les recherches entreprises durant cette première session témoignent que dans l'état actuel de choses, l'économie urbaine se singularise par une grande précarité dans la mesure où les sources institutionnelles de revenus sont rares et les activités professionnelles très instables: c'est au jour le jour que beaucoup de Lushois construisent leur propre vie, en mobilisant tour à tour tactiques de l'urgence et véritables innovations sociales.
Pierre PETIT et Jean-Baptiste KAKOMA

VI

EQUIPE PREMIÈRE

DE RECHERCHE

DE LA

SESSION DES TRAVAUX

Directeur de la recherche: Pierre PETIT, chercheur qualifié au FNRS Chercheurs seniors: Donatien BUKOME ITONGWA, professeur à l'UNILU Donatien DIBWE dia MWEMBU, professeur à l'UNILU Gabriel KALABA MUTABUSHA, professeur à l'UNILU Chercheurs juniors: Grevisse DITEND YAY,assistant à l'UNILU Pascal ELENGESA NDUNGUNA, professeur à l'UNILU Jean-Marie KALAU MUTEJ, chef de travaux à l'UNILU Jacques KASONGO KISOMPOLOKE, attaché de recherches à l'INS Adolphe LUFUMA KAPENDA, assistant à l'UNILU Thierry MULEKA KASONGO, assistant à l'UNILU Georges MULUMBWA MUTAMBWA, chef de travaux à l'UNILU Enquêteurs de base: Jacqueline KABEDI wa NSUMPI, diplômée ISES Olivier KAHOLA TABU, diplômé UNILU Aimé KAKUDJI KYUNGU, assistant à l'UNILU Jean-Pierre KALEMBWE LONGWA, diplômé UNI LU Jerry KALONJI wa MPOYO, assistant à l'UNILU Marie-Goretti KITWANGA MA-GOGO, diplômée UNILU Richard LUBEMBO MULAMWA, assistant à l'UNILU AloÏs MUSAMBA KISHIBA, diplômé UNI LU Dominique MUSONDA MILUNDU, diplômé UNILU MUTETE SAPATO, assistante à l'UNILU Jean-Pierre MWEZ MUTOMB, diplômé UNILU Pascal TSHIBAMB TSHIKWEJ, diplômé UNILU

1

REMERCIEMENTS

Pour cette première campagne de recherche, l'Observatoire du changement urbain a bénéficié d'une multitude d'aides venant d'horizons très différents, et sans lesquels nous ne serions certainement pas parvenus à bon port. Nous tenons tout d'abord à remercier Monsieur le Maire Floribert Kaseba Makunko, qui a eu l'amabilité de nous recevoir à plusieurs reprises pour discuter de nos projets et qui a facilité toutes les démarches administratives liées au bon travail de nos enquêteurs. Il nous a notamment rendu possible l'accès à certaines données démographiques rassemblées par ses services. Nous remercions ici aussi les nombreux chefs de quartiers qui ont reçu les enquêteurs dans l'exercice de leur travail. Nos remerciements s'adressent aussi à toute une série d'institutions universitaires. Du côté belge, il s'agit de la CUD, de l'ULg et de l'ULB qui ont chacune contribué à la bonne administration et à la bonne logistique du projet. Du côté congolais, de très nombreux services et départements de l'UNILU ont apporté leur pierre, grande ou petite, à notre édifice. Nous pensons ici au secrétariat du recteur, au service du protocole, ainsi qu'aux départements de géographie, d'histoire, de sciences sociales, de linguistique et de philosophie. Sans reprendre les collègues qui sont déjà cités p,armi l'équipe de la présente recherche, nous tenons à remercier les professeurs Kilumba, Kizobo, Lwamba, Ngandu Mutombo, Ipanga, Solotshi et feu Rémy Ngandu, qui sont intervenus dans un séminaire de formation organisé par les deux premiers cités. Le professeur Kazadi Kashikula nous a apporté son aide pour certaines questions de traitement informatique des données. Les membres de la Cellule de contact furent d'un secours permanent dans nos recherches; qu'à travers le chef de travaux Kyungu Shimbi - qui s'est révélé une aide précieuse

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pour la gestion - et Steve Chitekulu - dont les conseils informatiques furent à proprement parler quotidiens -, toute l'équipe de la cellule trouve l'expression de nos remerciements. D'autres institutions nous ont offert leur aide, parmi lesquelles la SNEL, la REGIDESO et une dizaine d'entreprises (dont nous garderons l'anonymat) qui nous ont fourni de nombreuses données, notamment statistiques. Nous remercions aussi le Père Léon Verbeek pour son aide à différents niveaux et Violaine Sizaire qui a régulièrement épaulé l'Observatoire en assurant à de très nombreuses reprises le bon suivi des activités et la saisie des textes. Outre son équipe scientifique, l'Observatoire a bénéficié de l'aide des deux membres de son équipe technique - Pascal Monga, secrétaire, et Yves Kipepo, tout à la fois logisticien et chauffeur - dont les rôles dans toute l'histoire de ce projet ne pourraient être sous-estimés. Enfin, le projet n'aurait pu aboutir sans le concours des 628 personnes qui, par la force du hasard, ont constitué notre échantillon de référence, ainsi que de la centaine d'autres qui participèrent à nos préenquêtes. Alors que la situation du pays nous faisait redouter un accueil mitigé, ils ont fait très généralement preuve d'une grande compréhension et d'une non moins grande patience vis-à-vis de nos enquêteurs, qui investiguaient pourtant parfois sur des aspects intimes de leur existence. C'est à chacun et à chacune d'entre eux que nous dédions cet ouvrage, dont nous espérons qu'il contribuera à améliorer le sort de toute la population lushoise, ne fût-ce qu'en diffusant ses voix.

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PRÉFACE

y a-t-il une limite à la« débrouille »? C'est la question que pose ce livre démontrant avec une précision admirable l'urgence de ce problème. Il montre avec force de détails comment le fameux « article 15 »-« débrouillez-vous» - est devenu la maxime qui domine la vie quotidienne du Congo et de Lubumbashi. Dans cette ville, le « passage à l'informel» a marqué une transformation particulièrement profonde. En 1973, au début de la crise, qui persiste maintenant depuis trente ans, une enquête dirigée par Houyoux et Lecoanet indiquait qu'à Lubumbashi pas moins de 85% des travailleurs actifs étaient des salariés. Comparé à d'autres villes africaines, ce pourcentage était très élève - sans doute un effet des efforts conséquents du régime colonial belge à créer au Katanga une classe d'ouvriers africains, considérés indispensables pour exploiter ses richesses minières. En effet, comme ce livre le souligne maintes fois, Lubumbashi était dès ses débuts conçue comme une ville industrielle. Mais, depuis 1970, la crise informalisait rapidement et profondément cette économie: dans l'échantillon pour l'enquête, dont ce livre rend compte, il ne reste actuellement que 42% des salariés parmi les travailleurs actifs. Encore plus important est l'insuffisance des salaires actuellement reçus pour assurer la survie. En 1973, 63% des revenus ménagers venaient du travail salarié, alors qu'en 2000 la proportion n'était que de 20%. En effet, en 2000, même les salariés ne pouvaient survivre que grâce à la contribution de l'informel. Cela signifie que tout le monde est forcé de « se débrouiller» - c'est-à-dire combiner toutes sortes d'activités. Le livre présente, de façon à la fois très empirique et particulièrement vivante, ce foisonnement d'efforts - souvent le fruit d'une recherche désespérée pour inventer de nouvelles sources de subsistance. A Lubumbashi, des expressions comme « se dé5

brouiller» peuvent avoir été insérées dans le langage quotidien fort tardivement - vers les années 1980 seulement - mais la pratique y est devenue une réalité multiforme qui a des effets bouleversants dans tous les domaines de la vie. Par l'abondance des chiffres, dont il faut souligner l'analyse « qualitative », cette étude présente les tendances générales de l'informalisation de la vie. Nous les remarquons aussi ailleurs en Afrique, mais elles se dessinent avec une force particulière à Lubumbashi précisément parce que la transformation de cette ville de salariés a été si rapide et dramatique. À travers tous les chapitres ressort une tendance générale: les femmes - au moins certaines d'entre elles semblent plus aptes à saisir des niches économiques qui, même si les revenus sont maigres, s'avèrent cruciales pour la survie du ménage. Ainsi peut advenir un certain renversement des rapports de genre à l'intérieur des ménages. Dans les familles des salariés - que la politique ouvrière des Belges voulait entièrement à la charge de l'entreprise -la femme était censée mener une vie de foyer. Aujourd'hui, cet état des choses - assez exceptionnel pour les villes africaines - a été complètement dépassé. Au contraire, les chiffres de l'enquête et les récits récoltés en 2000 démontrent le rôle décisif pour le ménage des revenus de la femme - souvent acquis par toute une gamme d'activités informelles. Outre la tendance générale à l'informalisation de la vie quotidienne en Afrique, cette étude témoigne témoigne de est l'émergence d'un nouveau modèle de rôle social, à savoir: la figure du succès servant d'exemple. Au lieu de l'élève sérieux qui, par ses diplômes et sa connaissance du français, fera une carrière de fonctionnaire, émerge maintenant le « débrouillard» - qui n'est pas nécessairement muni d'un savoir scolaire mais qui sait trouver le profit n'importe où et qui a du talent pour tisser et exploiter un vaste réseau. L'enquête et le livre qui en résulte sont les produits de l'Observatoire du changement urbain qui fonctionne depuis quelques années sous l'égide des universités de Lubumbashi, de Liège et de Bruxelles. Animé par Kakoma Sakatolo et Pierre Petit - (qui a aussi dirigé le présent livre), l'Observatoire se propose de rassembler une documentation neuve sur les transformations de la vie quotidienne dans les villes congolaises, notamment à Lubumbashi. La conception de l'enquête et les analyses perspicaces et 6

originales contenues dans ce livre montrent que l'Observatoire est beaucoup plus qu'une data bank au service des projets de développement. Ainsi, il est frappant de constater que le grand nombre de chercheurs - venant de toutes les disciplines des sciences sociales - qui ont participé à l'enquête très approfondie. L'équipe, dirigée par Pierre Petit, était composée de trois « chercheurs seniors» et de dix-neuf « chercheurs juniors» et « enquêteurs de base ». Cette richesse en ressources humaines a permis à chaque enquêteur de conduire une étude en profondeur de quelques ménages sélectionnés parmi les 84 retenus. Il est clair que cette approche a stimulé l'enthousiasme des jeunes chercheurs. J'ai rencontré ces chercheurs en août 2002, lors d'une visite des bureaux de l'Observatoire à l'Université de Lubumbashi, l'institution qui a pour devise « refuser de mourir», et j'ai été impressionné par l'intensité de leur identification à l'enquête. Méfiant à l'égard de toute démarche voulant saisir la réalité par la statistique, je suis impressionné par la qualité des analyses présentées dans ce volume. Elles parviennent à humaniser les chiffres, sans pourtant perdre de la rigueur. Le livre montre aussi les avantages de l'approche intensive. L'effort de combiner le quantitatif et le qualitatif, qui l'a caractérise, est particulièrement à souligner. Ainsi dans le chapitre 2, sur les « biographies citadines », chiffrés et récits sont conjugués pour montrer comment la crise et les épisodes répétitifs de violence et de profondes incertitudes ont affecté les choix et les pratiques quotidiennes. Le chapitre 5, sur la « mobilité urbaine» fait ressortir de façon surprenante comment les données quantitatives peuvent rendre compte de la fluidité de l'action des individus, mettent en lumière leur mobilité et leur quête de nouvelles ouvertures, caractéristiques de l'informalisation de la vie. « L'approche lexicale» du chapitre 8 montre comment les gens qui vivent cette informalisation essaient de l'interpeller et de se l'approprier. C'est la profondeur de l'enquête et la créativité qui donnent vie au quantitatif et qui rendent ce livre si précieux. Il devient un témoignage, parfois déconcertant, mais toujours nuancé et percutant d'une réalité qui échappe à toute méta-narration, à tout master plan.
Peter GESCHIERE Distinguished Africanist 2002 Université d'Amsterdam, Pays-Bas 7

Prologue
LES DESTINS CROISÉS DE BAKA ET DE KAYOMBOl

1. Baka Baka, alias « OMS », est vendeur ambulant de produits pharmaceutiques à l'aéroport international de Lubumbashi. Il est détenteur d'une licence en sciences politiques et administratives de l'Université de cette même ville, obtenue il y a plus de 15 ans déjà. Sa famille étendue, restée au village, a longtemps fondé sur lui des espoirs que l'épreuve de la réalité s'acharne à faire voler en éclats: du politologue au petit commerçant ambulant, il n'y a pas de commune mesure. Comment s'est opérée cette mutation aussi inattendue que profonde? Marié, père de deux enfants et tut.eur d'un neveu, Baka est originaire de Kananga. Il s'installa à Lubumbashi dans la première moitié des années 1970 pour entreprendre des études supérieures qu'il ne put achever que dix ans plus tard, les ayant interrompues après son graduat : en fait, pour terminer son cycle de licence, il se trouvait dans un besoin pressant de fonds, ce qui le conduisit à se faire enseignant dans un institut de la place. Au terme de ses études, il se vit confier le poste de préfet dans l'établissement où il avait presté deux ans auparavant. Il en démissionna vite, attiré par les promesses d'un salaire autrement plus alléchant dans un établissement secondaire protestant de Kabalo, où il devait exercer les fonctions de préfet. Il partit donc. L'avenir lui apparaissait serein. Hélas, au terme d'un mois, c'était la fin du rêve: il était déjà au chômage. Le coordinateur d'alors, nous confie-t-il, avait fait pression sur l'évêque auprès de qui il avait recommandé un candidat nettement sous-qualifié, un simple diplômé du niveau secondaire, pour le poste de préfet en quesI

Les noms des personnes et des lieux ont été changés. 9

tion. Soucieux de préserver ses bonnes relations avec cette instance, le prélat finit par faire nommer ce candidat au mépris des dispositions légales. Et Baka, réduit au rang de simple enseignant sous la houlette d'un préfet peu instruit, n'avait pas longtemps supporté une pareille humiliation. Il démissionna et préféra regagner Lubumbashi pour y refaire sa vie. Sa réinsertion à Lubumbashi ne fut pas aisée: le marché de l'emploi s'était dans l'entre-temps sérieusement dégradé. Plusieurs entreprises avaient dû fermer et les critères d'embauche avaient été renforcés. Il décida d'améliorer son profil et prit son inscription dans un institut supérieur d'informatique. Acculé par les impératifs financiers, il se vit contraint d'abandonner cette piste dont il conservait dorénavant quelques rudiments. Le destin joua en sa faveur: il réussit, contre toute attente, à se faire embaucher comme informaticien dans une savonnerie. Pendant ce temps, il fit la rencontre d'un de ses amis, directeur d'une formation sanitaire à Manono, qui l'y nomma administrateur. Le faste dans lequel il vivait alors lui fit oublier les affres du passé. Baka commença à se familiariser, peu à peu, avec les produits pharmaceutiques que commandait l'institution. Il envisageait l'avenir avec beaucoup d'optimisme, mais c'était compter sans les impondérables de la vie: au moment où il s'y attendait le moins, les tiraillements entre Katangais et KasaÏens éclatèrent et, rapidement, prirent une tournure qui l'inquiéta. C'est dans ce climat qu'il se résigna à quitter Manono pour rentrer à Lubumbashi, où le sort parut ne lui épargner aucune peine: comme il n'arrivait plus à nourrir sa famille, il chercha de l'emploi avec la dernière énergie, mais en vain. Il avait beau étaler sa bonne foi, sa compétence, son profil, personne n'y mordait. Une réponse lui était inlassablement répétée: « il n'y pas d'emploi! ». Il renonça finalement à son amour propre, se mit à déclarer à quiconque semblait lui prêter un peu d'attention combien il était résolu à faire n'importe quoi en dépit de son diplôme d'université; rien n'y faisait. Enfin arriva le jour inoubliable où il apprit l'offre d'une banque de la place pour un poste d'huissier. Il s'y précipita, cacha son diplôme qui risquait de lui porter préjudice et se présenta comme un analphabète. Le test fut fort simple: une interview sommaire, vérifier s'il pouvait s'exprimer tant soit peu en kiswahili, ciluba, lingala et français. Ce qu'il fit avec bon10

heur, ainsi fut-il retenu en qualité d'huissier. La joie d'avoir pu trouver du travail mêlée au sentiment d'avoir été réduit à si peu de choses lui donnait constamment l'impression d'être dépassé par les évènements. Le gérant de la banque fut, par la suite, frappé par son excellente maîtrise du français et lui demanda d'avouer son véritable niveau d'études. Quand ce dernier reconnut être licencié, il fut affecté au service du personnel en qualité d'informaticien. La carrière ainsi commencée sous un jour radieux se présenta riche de promesses. Hélas, le bonheur ne fut que de courte durée: Baka se retrouva à nouveau au chômage. Le système bancaire ayant fait faillite au Zaïre, ladite banque se vit contrainte de réduire ses effectifs et le nom de Baka figura sur la liste des limogés. Les déceptions répétées ainsi connues dans le secteur formel lui inspirèrent une nouvelle idée: pourquoi ne pas s'investir dans l'informel en mettant à profit ses petites connaissances en pharmacologie? C'est ainsi qu'en 1994, il se résolut à faire carrière de pharmacien ambulant dans les installations de l'aéroport de Lubumbashi. Le petit commerce ambulant Durant les trois premières années, la carrière s'avéra fort rentable. Les réalisations furent palpables. Le repas à la maison cessa d'être une préoccupation: fini le« gong unique» de triste mémoire; il mangeait dorénavant trois fois par jour et bannit de sa table les « bitoyo » (poissons salés), les « misumari » (sorte de fretin), les «vumilia» (littéralement: «supporte! »; petits poissons frais qui semblent avoir plus d'arêtes que de chair), les « matembele » (feuilles de patate douce) sans huile. Ses repas étaient constitués pour l'essentiel d'œufs, de poissons « thomson» (chinchards) fort prisés à Lubumbashi, de thé au lait accompagné de petits pains, etc. Baka entreprit de grands projets: il acheta une bicyclette, trois parcelles et fit bien d'autres acquisitions dont le coût total s'évaluerait aujourd'hui à plus ou moins 1650 USD. Il se proposa de lancer son épouse dans le petit commerce de détail avec un« capital» initial de 150 USD. Cette dernière déclina la proposition, exprimant plutôt sa préférence pour la vente des légumes avec un capital maximum de 10 USD : elle s'estimait trop peu instruite pour gérer de Il

« gros montants ». Le mari n'apprécia pas cette idée, qu'iljugea peu rentable. Il demanda à sa femme de s'occuper d'un champ d'arachides sur un terrain d'à peu près 30/40 mètres. Il n'intervint que pour le sarclage. A la récolte, la réussite fut presque totale: il estima à 80% le gain qu'il en tirait. L'abondance ne nuit pas: il investit son argent dans la marchandise et se retrouva en avril 1997 avec trois malles pleines de médicaments. Son chiffre d'affaires, à en juger par ses réalisations, fut supérieur à celui de ses collègues pharmaciens ambulants de la cité. Comment s'y prenait-il pour rentabiliser sa marchandise? Baka eut tôt l'intelligence de comprendre qu'il avait intérêt à s'installer dans un endroit éloigné de la ville où il aurait toutes les chances de détenir le monopole en produits pharmaceutiques. Il finit par repérer un coin isolé: l'aéroport, situé à bonne distance du centre-ville et entouré par quelques villages (dont celui de Luano) qu'habitent les agents de quelques compagnies aériennes. Baka eut aussi la perspicacité de vite cerner le véritable problème des résidents de ce milieu: ils ont fréquemment besoin de remèdes auxquels ils ne peuvent accéder que moyennant un déplacement vers le centre-ville. Or, le transport est un problème épineux pour cette zone périphérique. Aussi se décida-t-il à leur amener des médicaments qu'il leur revendait deux à trois fois plus cher qu'en ville. Toutefois, il ne fut pas seul à avoir découvert ce marché: deux collègues lui emboîtèrent le pas. Ils sont aujourd'hui trois à faire la ronde de l'aéroport à l'affût des clients. Il estime qu'ils ont de bons rapports entre eux. Toutefois, ils sont autonomes et chacun fait face seul à ses difficultés. Après quelques instants, comme pour nuancer ses affirmations, notre informateur déclare que la sorcellerie est très répandue dans son milieu, qu'il faut être grand chrétien pour y résister, que dans ses rencontres avec ses deux collègues, le mensonge prime sur la vérité: après avoir arrêté de commun accord les prix, ils vendent parfois leurs produits au rabais pour s'attirer la clientèle. Son niveau d'études lui donna un avantage certain sur les deux autres pharmaciens et sa maîtrise du français lui permit d'entrer en contact avec les hauts cadres d'une entreprise qui avait implanté ses services à la Luano : ils découvrirent en lui un partenaire à ne pas négliger. De son côté, il vit en eux un marché d'autant plus intéressant qu'il était sûr et permanent: il finit par 12

conclure verbalement des accords avec ladite société qui était devenue désormais son abonnée. La vente se faisait à crédit, mais pour réduire les effets de la dévaluation galopante, il fixait une marge bénéficiaire élevée de façon à pouvoir rester dans ses frais, même après plusieurs dévaluations successives. De leur côté, ses abonnés misaient constamment sur la dévaluation probable pour régler à peu de frais la dette. Baka pour sa part, comme dans un jeu de loterie, comptait sur une éventuelle stagnation et même sur une réévaluation pour maximiser son profit. Dans tous les cas, il n'était pas perdant, et ce d'autant plus que certains mois, la monnaie avait gardé un cours stable. En outre, lorsqu'un agent se présentait avec une prescription médicale pour sa famille ou ses concubines, Baka exagérait un peu les prix, revendant à 50 USD un produit qui en valait 20 en ville. Ses affaires progressèrent à la grande satisfaction de son ménage. Mais le revers de la médaille ne se fit pas attendre. A l'instar des autres secteurs de l'économie, la société qui lui était abonnée commença à connaître des retards dans le paiement des salaires, et les agents n'étaient, par conséquent, plus en mesure d'honorer leurs factures. Baka craignit une faillite prochaine s'il n'y prenait garde: il resta attentif à tout ce qui se passait autour de lui, prêt à saisir toute opportunité qui s'offrirait; il fut tenté par la fabrication de briques. Au moment où il s'engagea dans ce projet, ses finances étaient déjà suffisamment entamées. Par deux fois, il fit brûler un four à briques; par deux fois, la cuisson échoua. La première année, sur 5000 briques, il ne réussit à en récupérer que 1000. L'année suivante, sur 8000 briques, seules 3500 furent vendables. L'échec tenait à l'insuffisance du bois de chauffage qu'il n'était pas en mesure de se procurer, faute d'argent. Pour la troisième fois, il repensa sa stratégie: il parla de son projet à un briquetier chevronné dont il réussit à s'attirer les bonnes grâces, et qui lui céda deux charges de bois à un prix symbolique (le vingtième du prix du marché). C'est ainsi qu'il réussit à cuire 4700 briques sur les 5000 du four. Illes commercialisa et le gain fut de l'ordre de 30%. Dans l'entre-temps, un de ses créanciers ne lui ménageait aucun répit: il lui avait prêté l'équivalent du tiers d'une charge de bois et réclamait qu'on lui remît en contre-partie 800 briques. Pour apaiser ses colères, Baka lui proposa 600 briques dont il ne 13

put finalement donner que 500, le reste constituant un cas de litige à régulariser. De l'aéroport, il n'y a plus aujourd'hui grand chose à espérer : sa clientèle est devenue insolvable, elle-même soumise à l'épreuve du non-paiement des salaires. Dans l'entreprise qui lui est redevable, les gens sont rémunérés par petits groupes de 10 à 15 personnes selon les disponibilités du moment, de sorte que la paie peut s'étaler sur tout un mois. En outre, les travailleurs dont le salaire devient dérisoire face aux besoins de I'heure préfèrent se réfugier derrière la formule désormais consacrée: « on n'est pas encore payé ». Le chiffre d'affaires de Baka a baissé, de ses aveux, « de plus de 1000% ». De ses trois malles de médicaments, il ne demeure qu'une poignée de remèdes qui entrent aisément dans son petit sac à main. Il fonctionne presque à vide. Sa femme a l'air jeune mais un visage morne que n'illumine quasiment aucun sourire. Le mari s'en explique: ils vivent grâce aux services de la brave dame. Tout le poids du budget familial pèse sur son petit commerce de légumes. Son bénéfice n'est pas énorme, chaque fois qu'elle revient du marché, elle prend soin d'y acheter la ration quotidienne qui gravite autour de 50 FC2 : un « kambeketi » (mesurette de farine), deux bottes de feuilles de manioc, un « kankopo » d'huile (mesurette d'huile), un autre de sel, un tas de charbon de bois; le surplus d'argent étant consacré au renouvellement du « capital» et éventuellement au paiement du minerval des enfants. Leur fils aîné est en 6eannée secondaire et la participation aux examens d'Etat est conditionnée par l'acquittement des différents frais exigés. Parfois, Baka n'arrive plus à comprendre comment son fils est quand même arrivé jusquelà. Il se souvient avoir passé plus d'une fois nuit à jeun pour subvenir aux besoins de scolarité de cet enfant qui présente un espoir pour ce couple. Pendant qu'il parle à l'enquêteur G. Mulumbwa, un client frappe à la porte, entre et achète un comprimé pour 1 FC. Baka dit alors à l'enquêteur: Pour toute lajournée, figurez-vous,je n'ai totalisépour toute recette que 4,5 FC. Commentpuis-je vivre avec ça? Depuis
2

En juillet 2000, lors de la rencontre de Baka, 1 USD vallait 60 FC sur le

marché parallèle. Lors des dernières recherches de cette session de travaux, en septembre 2000, il en vallait 80. 14

un certain temps, je ne me rends plus que sporadiquement à l'aéroport puisque je n'ai plus assez de produits. Au fait, mon frère, puis-je obtenir auprès de vous quelques 200 FC remboursables? J'ai échafaudé un autre petit projet ponctuel qu'il me faut à tout prix réaliser.

Ses perspectives d'avenir Bien qu'il n'aime plus l'enseignement, il n'exclut pas de le réintégrer dès la rentrée scolaire prochaine si, dans l'entre-temps, la situation ne s'améliore pas; toutefois, pense-t-il, s'il parvient à réunir 4000 à 5000 FC, il les consacrera à renflouer son stock de médicaments et à les emmener, cette fois-ci, non plus à l'aéroport mais de village en village, où il a déjà acquis la réputation de secouriste de la Croix-Rouge. Parallèlement à cela, il envisage de faire cultiver un champ à 18 kilomètres de Lubumbashi, où jadis il avait acheté une concession qu'il n'a jamais mise en valeur. Ces travaux d'agriculture seront initiés grâce à un capital qu'il constituerait en s'associant au chef du village. Comme il n'a plus d'argent, il compte ouvrir une école primaire de fortune, où les villageois enverraient leurs enfants. Grâce aux frais qu'ils avanceraient, il organiserait la paie de son personnel, le surplus constituant son fond de démarrage. En ce qui concerne l'érection des bâtiments, il tient à en minimiser le coût et projette d'échafauder un baraquement en paille où seraient réunis les élèves. En attendant, il tient à se rendre sur place et, pour ne pas effectuer un déplacement improductif, il sollicite 200 FC afin de se procurer des médicaments contre les chiques et les punaises, médicaments fort recherchés dans cette contrée. Lorsqu'il faisait son récit, il avait l'air abattu. Le lendemain, lorsqu'on le revoit, il affiche une euphorie inhabituelle. A-t-il pu réunir le montant tant convoité? Son épouse at-elle réalisé un bon chiffre d'affaires? Lorsqu'on l'approche, il dégage une odeur de « /utuku », le whisky local. Il en a pris un verre de trop, histoire de dissiper ses soucis. Au moment de clôturer l'édition de ce volume, nous apprenons la mort de Baka, décédé de tuberculose. Son mauvais destin a fini par avoir raison de lui, ce qui n'étonnera hélas guère après la lecture des lignes qui précèdent. Puisse sa mémoire, à laquelle nous rendons ici hommage, témoigner en faveur de tous ses compagnons d'infortune. 15

2. Kayombo La vocation de commerçant chez Kayombo remonte à sa prime jeunesse. En effet, dès la fin de ses études primaires, il s'initia au petit commerce: il vendait de petits articles scolaires (stylos à bille, feuilles A4...) dans l'enceinte de son école. Le capital initial de ce commerce provenait de l'argent de poche que lui remettait son tuteur. Issu d'une famille de paysans modestes, Kayombo est né à Kasaji en 1955 mais c'est à Lubumbashi qu'il a passé toute son enfance, chez son oncle paternel, alors une grande figure dans le monde des hommes d'affaires lushois. Très tôt, vers quatorzequinze ans, il apprit le métier de tailleur pour autofinancer ses études, bien qu'apparemment celles-ci aient été à charge de son tuteur. Il exerça ce métier de tailleur jusqu'à ses études supérieures. Tandis qu'il était encore en humanités, il rendit une fille enceinte, ce qui lui vaut de garder de ces frasques de jeunesse un premier enfant, aujourd'hui âgé de vingt et un ans. Kayombo n'a pas épousé cette fille qu'il avait rendue mère: dès la fin de ses humanités, il se fiança plutôt à Kapinga, son actuelle première femme. Au sortir du secondaire, Kayombo entreprit un graduat en sciences sociales à l'ISES, diplôme qu'il obtint en 1981. Outre la poursuite des petites activités commerciales qu'il exerçait déjà durant ses études secondaires, il se mit, durant cette période, à faire le trafic des ballots d'habits usagés, du Zaïre vers la Zambie, d'où il ramenait certains produits alimentaires fort recherchés à l'époque. Toutefois, il connut une période de rupture pendant laquelle il dut travailler comme gérant d'une ferme appartenant à un politicien du régime déchu, dans une ville du SudKatanga. Au terme de ses études, il commença à exporter des ballots d'habits de seconde main vers Mungulunga, un poste de la chefferie Mutanda, dans le territoire de Dilolo. Là, il pratiquait le troc, échangeant ces habits contre de l'or qu'il revendait à Lubumbashi. Il commença à s'adonner au trafic de l'or vers 1985. S'étant rendu compte que le troc n'était pas aussi rentable que l'exploitation directe, il devint lui-même« creuseur» d'or, d'abord dans un village dans le Lualaba, puis dans une localité de la chefferie

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Kazembe à Kasaji. Après avoir réuni un capital important en numéraire et en grammes d'or, il recruta, dans une localité proche, un groupe de « creuseurs » qu'il fournissait en nourriture et en habits et dont il achetait tous les produits aurifères. Il revendait cet or à Lubumbashi, aux Libanais et autres expatriés, puis il achetait du poisson salé et des habits qu'il ramenait aux « creuseurs ». Quand la production d'or était élevée, il achetait des radiocassettes et des vélos pour les creuseurs qui travaillaient dans les puits que lui avaient concédés les chefs coutumiers. C'est à cette activité qu'il exerça durant plusieurs années que Kayombo attribue la prospérité de son commerce en général. Toutefois, après cette vague d'enthousiasme pour le trafic d'or, il s'investit quelque temps dans les travaux des champs: il faisait cultiver du maïs, de la canne à sucre, des ananas. Il avait à cet effet acheté une ferme qui est à ce jour désaffectée: notre homme fit en effet piètre figure dans le fermage. Il ouvrit ensuite un premier magasin, plus ou moins bien achalandé, dans le village qui lui servait de point de chute dans le sud de la province. En marge de cette activité, apparemment principale, il poursuivait le trafic d'or. Par la suite, il ouvrit deux autres commerces: l'un à Mutshatsha, l'autre à Kasaji. Il s'investit aussi en même temps dans la campagne d'achat du maïs, grâce à une camionnette Land Cruiser qu'il avait acquise à cet effet. A cette époque, il possédait déjà par ailleurs une voiture Golf dont il se servait pour ses transports personnels. La réforme monétaire opérée en 1993 par le gouvernement Birindwa engendra une telle instabilité économique que ses activités commerciales, fort concentrées à Kasaji, chutèrent sensiblement. Il résolut alors d'investir dans un camion et se lança dans le transport de personnes et de biens entre Lubumbashi et Kasamayi, une localité située à la frontière angolaise. Il entreprit cette activité au moment où l'or était devenu rare dans cette contrée. L'exploitation de ce camion généra de gros bénéfices qui lui permirent de relancer le commerce, cette fois entre MbujiMayi et Kasamayi. Il achetait à Mbuji-Mayi des biens de consommation (savons, poissons thomson...) et les revendait à Kasamayi, où le trafic de l'or reprenait de l'essor. Kayombo vivait déjà avec Mwadi, sa deuxième épouse, depuis ses débuts dans le trafic de l'or. Cette dernière avait déjà, avant de faire la 17

rencontre de Kayombo, trois enfants issus de trois unions différentes. Kayombo nous a affirmé qu'il avait néanmoins tenu à épouser cette femme, au titre de« deuxième bureau », en raison de sa force exceptionnelle, de son courage, de sa capacité à endurer toutes les souffrances inhérentes au trafic dans le formel comme dans l'informel. C'est avec elle qu'il voyageait vers Mbuji-Mayi et même lors de ses expéditions périlleuses en Angola. Kayombo a en effet connu des aventures on ne peut plus troublantes en Angola, où, en pleine guerre, il se rendait chercher des diamants qu'il venait ensuite écouler à Lubumbashi. Bien que la guerre d'Angola l'eût destiné à l'opulence, il n'en demeure pas moins vrai qu'il doit à Mwadi, cette authentique aventurière, la réussite et la vie sauve, puisqu'elle a risqué sa vie pour lui lors d'innombrables fouilles. Il s'en explique: Je dois la prospérité de mes activités au courage de cette femme. Ce serait une ingratitude et même une malédiction de ma part sije ne l'avais pas installée comme deuxième épouse. Elle me soutenait moralement, et même matériellement quand elle dissimulait le diamant dans ses sous-vêtements pour sortir d'Angola. J'étais avec elle au milieu des blessés de guerre gémissant et des cadavres abandonnés sans sépulture, jonchant le sol. Nous nous retrouvions parmi des morts inconnus et méconnaissables. C'était horrible. Elle risquait sa vie pour mon bonheur et celui de ma maisonnée restée à Lubumbashi. Nous, les hommes, étions astreints à un contrôle tellement systématique que seules les femmes ayant plusieurs cachettes pouvaient traverser la frontière, sans heurt, avec le diamant. Pourtant, vu le danger qui la guettait ce faisant, il s'en fallait de peu pour qu'elle ne puisse en jouir.

Kayombo et sa deuxième femme, alors concubine, se rendaient en effet dans l'Angola ravagé par la guerre, à leurs risques et périls, pour y vendre des produits de première nécessité. Ils faisaient ce trafic sous la protection de militaires de l'UNITA acquis à leur cause. Ceux-ci pouvaient, à tout instant, les abandonner, eu égard à la situation de guerre. Des cigarettes, des bOÎtes de conserve et tant d'autres vivres constituaient l'essentiel des biens qu'ils vendaient à leurs clients, militaires et victimes de la guerre, à un prix frisant la rançon. A leur sortie, ils ramenaient soit de l'argent en dollars US, soit des diamants. Kayombo s'était lancé dans cette activité après que son camion fut devenu non rentable suite aux pannes, à l'état désastreux des routes et à la baisse des activités à Kasamayi. 18

Au bout de plusieurs voyages en Angola, Kayombo, redoutant l'insécurité de ce pays, dit avoir pris la résolution de réintégrer le commerce normal. Mais il est bien possible que ce soit plutôt la cessation des hostilités en Angola en 1997, lors de la déstabilisation de Savimbi, qui l'ait amené à mettre un terme à ses activités commerciales qui ne prospéraient que grâce à la guerre: comme on le sait, le malheur des uns fait le bonheur des autres. Ainsi, en dernière analyse, Kayombo trouva en la guerre d'Angola une aubaine pour s'enrichir par la vente de produits de première nécessité à un prix hors du commun et par le trafic illicite des diamants. Résolu à réintégrer le commerce normal, il vendit son camion dont la contre-valeur, augmentée des fabuleuses sommes d'argent rapportées d'Angola, lui permit d'ouvrir alors un nouveau magasin à Dilolo. Cependant, il n'a jamais renoncé au trafic de 1'or: lorsque ses fournisseurs lui en amenaient, ill' achetait et venait le revendre à Lubumbashi. Son capital était devenu important: il jugea bon d'ouvrir un autre magasin à Lubumbashi, d'autant plus qu'il avait déjà un numéro au registre commercial (NRC) et une identification nationale (ID.NAT.). Ce point de vente étant devenu le centre de ses activités, il fit venir sa deuxième épouse qui, jusque-là, gérait le magasin de Dilolo. Elle est actuellement installée à Lubumbashi, dans la commune de ce nom. Outre les magasins de Lubumbashi, de Dilolo et de Mutshatsha, Kayombo a une bijouterie dans une ville du Sud-Katanga, qui n'est en réalité qu'un point d'achat de l'or que ses fournisseurs lui amènent d'un village situé à quelques dizaines de kilomètres de là. Cet or transite par Lubumbashi et est vendu à Dar es-Salaam et à Dubaï (Emirats Arabes Unis) d'où il ramène des articles de luxe (habillement et divers) pour ses magasins de Lubumbashi, de Dilolo et de Mutshatsha. Les magasins de Dilolo et de Mutshatsha ne lui expédient pas l'argent en numéraire mais en or qu'ils achètent après la vente des articles du magasin. Il a tout un réseau d'associés qui vont dans différents coins de la province acheter de l'or pour son compte. C'est ainsi qu'il ne consent aucun effort pour trouver les devises nécessaires à ses importations car, outre l'or, il voyage soit avec des diamants, soit avec n'importe quel autre produit précieux. Parfois, il voyage avec deux ou trois kilos d'or. 19

Kayombo ne se contente pas d'une seule activité: il se livre de manière opportuniste à tout ce qui génère des revenus: trafics divers, changes de devises, vente de véhicules, etc. Les établissements de Kayombo ne sont pas une petite entité commerciale : ses activités ont des ramifications dans presque toute la partie sud-ouest du Katanga, où s'étend le réseau de ses activités formelles et informelles. Lors des ruptures de carburant, grâce à ses relations avec une haute autorité, il achète des fûts de carburant qui sont revendus au détail derrière son magasin par de proches parents qu'il loge chez lui. Kayombo bénéficie aussi des revenus locatifs que lui procurent ses propriétés immobilières parsemées dans toutes les communes de la ville. Il emploie neuf personnes dans ses magasins, dont trois à Dilolo, une à Likasi, une à Mutshatsha et quatre à Lubumbashi. En dehors de celles-ci, il a deux domestiques. De tous ses travailleurs, un seul serait affilié à l'Institut national de sécurité sociale (INSS). Sajoumée type, ilIa commence d'abord au magasin derrière lequel il a un bureau: là, il traite les problèmes administratifs et autres avant d'entreprendre d'autres courses. Il est abonné à Télécel, possède une voiture et une camionnette. Curieusement, tout homme d'affaire qu'il soit, il n'a pas de compte en banque: il voyage une à deux fois tous les deux mois avec ses matières précieuses, parce que, dit-il, il n'a aucune confiance dans les services bancaires du pays. Il s'acquitte normalement de toutes les redevances dues à l'Etat, notamment l'impôt, les taxes de la commune et du service de l'hygiène. Parmi les difficultés qu'il rencontre dans sa profession, il relève la pléthore de taxes et les nombreuses visites des agents de l'Etat qui cherchent à rançonner les opérateurs économiques. Le dédouanement de ses marchandises se fait très facilement, vu qu'il connaît beaucoup de mécanismes permettant de minimiser les frais douaniers. Quand il connaît des difficultés de liquidités pour faire dédouaner ses marchandises, il recourt à ses confrères de même profession. Il dit d'ailleurs qu'un réseau regroupant tous les commerçants faisant la ligne Lubumbashi-Dubaï est actuellement en gestation: tous ces hommes d'affaires logent dans les mêmes hôtels - voire dans les mêmes chambres - à Dubaï.

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Depuis son mariage avec Kapinga en 1981, Kayombo a son principal établissement à Lubumbashi, où cette dernière et ses enfants ont toujours vécu. Mais il a aussi des enfants parsemés sur toutes les routes qu'il a parcourues dans le Sud-Katanga à l'affût de la fortune. Il dit avoir plus ou moins 12 enfants de mères différentes, dont il ignore le plus souvent le sort. Agé de 45 ans, Kayombo est polygame et père de 24 enfants: les 12 enfants illégitimes dont il vient d'être question, et un nombre égal né de ses deux épouses et vivant sous ses deux toits. Dans son premier foyer installé dans la commune Kampemba, on trouve dix autres résidents apparentés soit à son épouse, soit à lui-même. On retrouve la même situation dans son deuxième ménage où, hormis ses enfants, il héberge un certain nombre de gens. Les deux foyers réunis, épouses comprises, totalisent 35 membres. Ses enfants étudient dans des écoles privées, à l'exception d'un seul qui étudie dans une école conventionnée catholique. Le plus âgé, qui du reste, est né hors mariage, présente pour la deuxième fois ses examens d'Etat. Chrétien catholique, Kayombo n'est membre d'aucune mutualité ethnique ou régionale. Quant aux perspectives d'avenir, il compte acheter beaucoup d'immeubles dans la commune Lubumbashi afin de jouir de rentes pendant ses vieux jours.

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Introduction
MARQUES DE DÉPART ET HORIZONS

DE LA RECHERCHE

Les deux destins de vie donnés en prologue illustrent les heurs et malheurs de la population congolaise en prise avec une situation où l'initiative individuelle est devenue condition de la survie économique. Kayombo et Baka sont, pour le meilleur et pour le pire, les témoins de ces adaptations auxquelles les Congolais recourent pour faire face à ce qu'on appelle ici la « crise», crise qui n'a plus rien de ponctuel ni même de passager, mais qui constitue l'arrière-fond sur lequel la société évolue depuis trois décennies bientôt. L'un - Baka - compte parmi les grands perdants de la nouvelle donne socio-économique. Licencié en sciences politiques, visiblement doué pour les langues, doté de connaissances de base en informatique et en pharmacie, il bénéficie d'une série d'atouts qui auraient certainement contribué à faire de lui, il y a une quinzaine d'années par exemple, un homme respectable voire même nanti: un cadre ou un haut fonctionnaire, sans doute. Mais ces qualités ne suffisent plus dans le Congo contemporain: comme le dit le dicton, «Falanse ki mfalanga to », « le français, ce n'est pas de l'argent». Outre la chance, qui décidément semble le bouder, il manque à cet homme un bon réseau de connaissances et des appuis sûrs (cf. sa mise à l'écart des emplois qu'il occupait), le sens de l'opportunisme et la capacité à changer rapidement son fusil d'épaule quand les choses tournent mal. Toutes qualités que Kayombo possède parfaitement: cet homme est un véritable paradigme de la débrouillardise libérée de toute entrave morale, de la capacité à faire face à un revers en inventant de nouvelles stratégies, de la diplomatie pour se forger des accointances avec les autorités publiques, de la diversification des sources de revenu, etc. Kayombo sait en outre se montrer citoyen respectable, payant ses taxes et diri-

geant des magasins patentés, tant et si bien que l'individu ne fait pas mauvaise figure parmi les commerçants de la place. Comme ces deux hommes, les Lushois doivent faire face à un contexte économique extrêmement défavorable, même si des audacieux tels que Kayombo parviennent à tirer opportunément leur épingle du jeu. La vie du citadin congolais, dans laquelle la débrouille joue effectivement un rôle majeur, est souvent qualifiée de « miracle congolais ». Cette expression que les médias ont reprise au point d'en faire un lieu commun, est, il est vrai, l'idée même que les Congolais se font de leur survie quand ils disent: « Tunaisha tu kwa neema ya Mungu »; « Nous ne vivons que par la grâce de Dieu ». Mais si l'idée du « miracle» nous éclaire sur les représentations populaires de la vie actuelle, elle ne doit pas nous inspirer outre mesure, car elle est un raccourci trompeur: le miracle n'a guère de pouvoir explicatif en sciences sociales, ni en économie... et moins encore pour se procurer, dans la réalité quotidienne, son repas du soir -le seul que connaissent encore la majorité des Lushois. L'expression donne en outre à penser qu'il y a presque de quoi se rassurer puisque tout le monde aurait finalement développé ses tactiques pour assurer son bienêtre: or, les Baka semblent plus nombreux que les Kayombo. Par ailleurs, le terme de « miracle» peut aussi dénoter une approche misérabiliste, puisque la survie du Congolais tiendrait du contingent, de l'indicible et du surnaturel. Enfm, l'expression fait aussi perdre de vue que tout ne s'est pas « informalisé » et que les Congolais sont précisément passés maîtres dans l'art d'allier activités formelles et informelles - comme le fait habilement Kayombo. Si le miracle a gagné droit de cité dans le langage populaire, c'est parce qu'il traduit bien le sentiment face à l'avenir immédiat : les activités fonnelles ne permettent plus au Lushois moyen d'assurer sa survie quotidienne; son salaire - honteusement faible - se fait attendre; les clients boudent son échoppe; la rentrée scolaire des enfants a englouti tout son capital; le dollar vient de connaître une nouvelle hausse; il vient lui-même de se fracturer la jambe et ne peut plus travailler pendant trois semaines... Dans un régime économique où la protection sociale est inexistante, le Congolais confronté à une contrariété de ce genre voit son avenir hypothéqué, et la survie dans les jours qui viennent semble dès lors compromise s'il n'y a pas« miracle ». Ce raisonnement 24

n'est juste que si l'on fait abstraction de l'économie informelle, qui permet justement de parer à de tels impondérables. Des dizaines de mécanismes existent pour assurer la survie du lendemain: «contrat », « coop », demande d'aide à la famille, aux « frères en Christ» ou à la mutuelle ethnique, vente du patrimoine familial, micro-commerce, activités champêtres, etc. Le « miracle» cache donc en réalité des processus très concrets qu'il conviendra d'analyser comme des faits sociaux parmi d'autres faits sociaux: plus souterrains, plus difficiles à observer que d'autres, ils n'en demeurent pas moins des mécanismes objectivables dans le champ des sciences humaines, ce que l'ouvrage The Real Economy of Zaïre s'est attaché à démontrer douze ans plus tôt (MacGaffey et al. 1991). L'Observatoire du changement urbain se propose en définitive d'étudier concrètement les réalités qui sous-tendent la vie des Lushois et des autres citadins de la RDC. Aussi nous a-t-il semblé opportun de commencer nos recherches par une sorte de radioscopie générale des ménages de Lubumbashi, qui ont dû, bon gré mal gré, s'adapter à l'air du temps, en prenant appui sur des activités informelles sans pour autant délaisser leurs assises institutionnelles ni leurs emplois de salariés. Nous avons donc cherché dans la présente étude à ne mettre systématiquement l' accent ni sur le formel ni sur l'informel; nous avons évité de nous focaliser sur les aspects les plus sombres de l'économie criminelle; nous ne nous sommes pas non plus limités aux ménages les plus pauvres de la ville. Comme on le verra, l'ensemble des couches de la population a fait l'objet d'une attention égale. Il nous semble d'ailleurs qu'après une attention soutenue du monde de la recherche pour les populations les plus pauvres - telle est souvent la seule légitimité que les bailleurs de fonds reconnaissent aux recherches en sciences humaines en Afrique noire -, une étude des élites congolaises serait très intéressante si l'on veut dresser un tableau complet de la situation du pays. La sociologie ou l'anthropologie urbaine ne doit pas se confondre avec une paupérologie tiers-mondiste, comme c'est hélas souvent le cas de nos jours. Les recherches que l'Observatoire se propose de mener sont nettement empiriques: il s'agit de produire et d'analyser des données à caractère stratégique, c'est -à-dire pouvant servir à l' éla25

boration de politiques de développement. Il est en effet regrettable que le Congo, un pays potentiellement très riche comme on se plaît à le souligner, dispose en fait d'une connaissance scientifique très lacunaire de ses villes et de ses citadins. Or l'expansion démographique soutenue de ces villes et le rôle central qu' elles jouent dans l'économie, l'enseignement et les communications valent aux grandes agglomérations d'être le principal lieu d'implantation des projets de développement initiés par les institutions locales, nationales et internationales. Mais l'absence de renseignements de qualité (sur la démographie, l'alimentation, l'économie, l'hygiène, la santé, etc.) est très préjudiciable à des tels projets, qui souvent en outre s'ignorent mutuellement. La philosophie qui a guidé l'élaboration du projet de l'Observatoire est qu'une bonne connaissance des villes de l'Afrique contemporaine doit intégrer démarches qualitatives et quantitatives. Les chiffres sans les significations qu'ils recouvrent sont des abstractions hors contexte: on a parfois vu dans ce pays de véritables cas de « quantophrénie » (folie des chiffres) lorsque, emballés par la logique des statistiques, des chercheurs en sont venus à démontrer par un appareillage mathématique savant des réalités qui tombaient sous le sens - quand elles n'en étaient pas complètement dénuées. Depuis une vingtaine d'années au contraire, le mouvement s'est inversé et les recherches qualitatives - faisant usage de biographies, d'interviews, d'analyses de discours, d'exégèse symbolique, etc. - ont pratiquement détrôné les approches statistiques. Ici aussi, les excès ne sont pas rares, et 1'« informateur privilégié» est souvent devenu une source d'information que le chercheur utilise de façon trop exclusive: un cas unique, parfois très marginal, peut ainsi parfois être présenté abusivement comme le modèle de son milieu ou de son temps. Pour notre part, il nous semble que le croisement des deux approches est hautement profitable. Elles se succèdent régulièrement dans les pages qui suivent: les tableaux statistiques font l'objet de commentaires approfondis, les 84 biographies donnent lieu à des quantifications, les chiffres des revenus salariaux sont épaulés par une analyse du lexique de la débrouille, etc. Pour parvenir à conjuguer les deux approches, nous avons opté pour un travail avec un échantillon réduit (84 ménages, 628 individus), construit selon une méthode de quotas, et un nombre 26