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Militants de la paix et de la SDN

De
374 pages
La puissante League of Nations Union domine les vieilles sociétés pacifistes britanniques entre les deux guerres alors qu'en France émerge une quinzaine de groupements, reflets du désir de paix des populations marquées par la Grande guerre. Ils proposent une solution à leurs inquiétudes et espoirs : la SDN. Ce mouvement constitue une des premières tentatives pour créer une société et une conscience internationales dépassant le cadre des Etats, sans les rejeter.
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MILITANTS DE LA PAIX ET DE LA SDN
Les mouvements de soutien à la Société des nations en France et au Royaume-Uni 1918 -1925

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04868-3 EAN : 9782296048683

Christian BlREBENT

MILITANTS DE LA PAIX ET DE LA SDN
Les mouvements de soutien à la Société des nations en France et au Royaume-Uni 1918 - 1925

Préface de Gilles LE BÉGUEC

L'Harmattan

Collection«

Inter-National»

dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l'œuvre aujourd'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série générale (déjà parus) : C. Delbard, Le Père Castor en poche (1980 -1990), ou comment innover sans trahir? P.-O. Pilard, Jorge Ricardo Masetti. Un révolutionnaire guévarien et guévariste de 1958 à 1964. É. Gavalda, L. Rouvin, La Chine face à la mondialisation. M. Cottias, A. Stella et B. Vincent (dir), Esclavage et dépendances serviles: histoire comparée. D. Rolland, D. Georgakakis, Y. Déloye (dir), Les Républiques en propagande. F. Le Moal, La France et l'Italie dans les Balkans. C. Bernand et A. Stella (coord.), D'esclaves à soldats. Miliciens et soldats d'origine servile. XIII" - XXI" siècles. Z. Haquani, (entretiens avec S. Brabant, M. Hecker, P. Presset), Une Vie d'Afghanistan. J. de La Barre, Identités multiples en Europe? Le cas des lusodescendants'en France. F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. A.-A. Jeandel, Andrée Viollis: une femme grand reporter. Une écriture de l'événement. 1927-1939. D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L'Intellectuel, l'État et la Nation. Brésil- Amérique latine - Europe. M. Le Dorh, Djibouti, Érythrée, Éthiopie. Pour un renforcement de la présence française dans la Corne de l'Afrique. M. Hecker, La défense des intérêts de l'Etat d'Israël en France. E, Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb. Fin XIX'début d. E. Anduze, La franc-maçonnerie de la Turquie ottomane. E. Mourlon-Druol : La stratégie nord-américaine après le Il-septembre. S. Tessier (sous la dir.), L'enfant des rues (rééd.).
L. Bonnaud (sous la 00.), France-Angleterre, un siècle d'entente cordiale. A. Chneguir, La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987. C. Erbin, M. Guillamot, É. Sierakowski, L'Inde et la Chine: deux marchés très différents? B. Kasbarian-Bricout, Les Amérindiens du Québec. P. Pérez, Les Indiens Hopi d'Arizona. D. Rolland (dir.), Histoire culturelle des relations internationales. D. Rolland (dir.), Political Regime and Foreign Relations. D. Rousseau (dir.), Le Conseil Constitutionnel en questions.

REMERCIEMENTS

J'exprime tout d'abord ma profonde gratitude à Monsieur Gilles Le Béguec qui a accepté de diriger cette recherche, m'a guidé et constamment aidé. Ma famille m'a apporté son soutien durant ces années et sans elle ce travail n'aurait pu être réalisé. Je dois tout particulièrement remercier Claire Fredj pour ses conseils toujours judicieux et pour son précieux concours. Enfin je ne saurais oublier mes collègues du Lycée Couperin de Fontainebleau et de nombreux élèves qui m'ont toujours prodigué leurs encouragements.

A Verdun

Préface Les éditions l'Harmattan ont accepté de publier la thèse, préparée sous ma direction, que Christian Birebent a soutenue en 2002 à l'Université de Paris X Nanterre devant un jury composé de mes collègues Elisabeth du Réau (Université de Paris III), Christine Manigand (alors en poste à l'Université du Mans, aujourd'hui professeur à l'Université de Poitiers), Robert Franck (Paris I) et Didier Musiedlak (Paris X, président du jury). Un large public pourra ainsi prendre connaissance d'un travail de très grande qualité, qui apporte une masse d'informations sur une question trop longtemps négligée, ou traitée souvent de manière un peu superficielle. Car étudiant dans une même optique Les mouvements de soutien à la Société des nations en France et au Royaume-Uni (1918-1925), Christian Birebent a choisi de se placer sur le terrain du comparatisme le plus strict et le plus exigeant. On sait à quel point cette méthode peut être féconde. Mais la lecture attentive de nombreux ouvrages placés sous ce signe montre aussi qu'elle est pleine de périls. Le risque, en effet, est toujours celui d'un parallélisme qui ne met pas vraiment en valeur les différences, les similitudes, les relations essentielles et les influences réciproques. A côté de grandes thèses qui font autorité - en particulier un certain nombre de thèses consacrées à des partis communistes de divers pays - combien de travaux procèdent davantage par juxtaposition que par véritable comparaison! Le premier mérite de Christian Birebent est d'avoir affronté les difficultés inhérentes à l'exercice sans chercher à biaiser et en tenant toujours fermement les deux bouts de la chaîne. L'une des raisons de la réussite de cette entreprise intellectuelle réside dans le travail assidu dans des fonds d'archives inexploités ou imparfaitement exploités. La bibliographie très fouillée présentée par Christian Birebent à la fin de l'ouvrage donne une idée de l'ampleur d'un tel travail et la variété des sources utilisées. On se bornera donc à citer deux exemples, celui des archives du Groupement universitaire pour la Société des nations de Robert Lange revenues de Moscou et conservées aujourd'hui au ministère des affaires étrangères, celui de nombreux fonds anglais (les archives de la puissante League of Nations Union et un certain nombre de fonds privés, tels les Gilbert Murray papers et les Robert Cecil papers). L'occasion nous est aussi fournie de féliciter Christian Birebent de sa connaissance très fine de la vie politique anglaise de l'ensemble de la période 1918-1929, des hommes, des réseaux et des partis (en particulier d'un parti libéral frappé par une grave crise d'identité). Il y a une quarantaine d'années, le regretté François Bédarida tirait la sonnette d'alarme en pointant la rareté des études consacrées à l'histoire politique de l'Angleterre contemporaine, rareté contrastant fortement avec l'abondance et la

10 qualité des travaux publiés durant la période antérieure à la seconde guerre mondiale. De nombreux indices conduisent à penser que le courant s'est inversé depuis quelques années et que la vie publique du Royaume-Uni suscite à nouveau l'intérêt des jeunes chercheurs. Le lecteur de cet ouvrage pourra apprécier l'importance de la contribution au renouveau de ces études. Il n'y a pas lieu de se livrer ici à une sorte de récapitulation anticipée des acquis scientifiques du travail de Christian Birebent. L'auteur de cette préface adhère à l'immense majorité des conclusions. On lui permettra de dire que l'étude est bâtie autour d'une thèse forte, celle du contraste saisissant entre le mastodonte britannique, c'est-à-dire pour l'essentiel cette LNU disposant de ressources, humaines et matérielles, considérables et, d'autre part, la nébuleuse des petits groupements français, prompts parfois à « tendre la sébile» auprès des pouvoirs publics (le quai d'Orsay, tout spécialement). Mais Christian Birebent montre bien que ce fossé n'est exclusif ni de l'établissement de liens étroits (plus précoces, plus diversifiés et... plus ambigus qu'on ne le croit généralement), ni de l'existence de nombreux traits similaires, en particulier dans les structures complexes d'approche et de mobilisation du monde politique, et d'une façon générale dans les modalités d'exercice de l'influence. C'est dans ce dernier domaine probablement que la méthode comparatiste choisie par Christian Birebent porte le meilleur de ses fruits. Le titre de l'ouvrage pourrait donner à penser qu'il s'agit d'une étude très spécialisée, portant finalement sur une période assez brève (une période de sept années) même si en fait les années de la guerre de 1914-1918 sont largement prises en compte. Mais le lecteur aurait tort de s'en tenir à cette première impression. En réalité, la thèse de Christian Birebent ouvre en effet des perspectives beaucoup plus vastes et nourrit la réflexion sur un certain nombre de sujets d'une portée beaucoup plus grande. J'insisterai sur deux aspects, d'une importance capitale à mes yeux. En premier lieu, cette étude constitue une contribution originale à l'histoire de l'émergence de l'opinion publique internationale. Je suis personnellement assez méfiant à l'égard de l'utilisation, parfois abusive, de ce concept un peu flou. Il n'en reste pas moins que la période correspondant à la fin de la guerre de 19141918 et aux lendemains immédiats du conflit a été marquée par l'apparition, ou le cas échéant par l'affirmation sous des formes imprévues, de nouveaux acteurs collectifs sur la scène politique internationale (soit dit en passant, l'histoire, encore balbutiante, des organisations non gouvernementales et des «think tankS» confirme largement le diagnostic). Grâce encore à la priorité donnée aux approches comparatistes, Christian Birebent montre bien qu'une étape décisive a alors été franchie dans l'histoire des mouvements oeuvrant pour le

Il dépassement des anciennes conceptions présidant à l'organisation des relations internationales et à la fixation des choix des matières de politique internationale. En second lieu, la thèse de Christian Birebent embrasse d'un même regard les questions relevant de la politique extérieure et les questions relevant de la sphère politique intérieure. En d'autres termes, la naissance et le développement des mouvements de soutien à la Société des Nations a accompagné (et parfois sans doute provoqué) une série de mutations touchant aux modes d'expression et de participation politique, avec l'implication considérablement accrue de certains segments de la société (les jeunes - le cas, étonnant, du GUSDN étant ici emblématique - et les femmes, tout spécialement) et l'établissement de rapports d'un type nouveau entre société politique et société civile (avec le rôle joué par les Eglises et un certain nombre de groupes de pression, les organisations d'anciens combattants tout spécialement). Or même, il est difficile de tracer une ligne de frontière tout à fait claire entre ce qui se passe dans ces associations pro-SDN et les groupements politiques traditionnels, les partis notamment. Ces phénomènes n'ont pas toujours revêtu le même visage dans les cas anglais et dans le cas français, ne serai-ce qu'en raison du poids très différent des mouvements considérés et dans la non moins grande différence des relations entretenues avec les pouvoirs publics. Mais les tendances de fond sont bien les mêmes. On terminera en disant que la lecture du livre de Christian Birebent est une lecture pleine d'agrément. Christian Birebent écrit avec clarté et sobriété, évitant les digressions inutiles, les longs discours de la méthode et le jargon. Il dit l'essentiel, et le dit bien. Gilles Le Béguec Professeur à l'Université de Paris X Nanterre

Introduction En 1935, la League of Nations Union (LNU), grande organisation britannique de soutien à la Société des Nations organise le « Peace Ballot ». Il,5 millions de Britanniques répondent à un questionnaire. Il s'agit d'une sorte de référendum sur le désarmement et la sécurité collectivel. Alors que la tension ne cesse de progrésser sur la scène internationale, que les dictatures rejettent la Société des Nations et que cette dernière se montre impuissante, le succès de cette démarche est important. Dix sept ans après sa formation, dans un contexte difficile, la LNU demeure une formation puissante et une partie de l'opinion publique britannique s'intéresse toujours aux thèmes qu'elle défend. Il apparaît qu'un véritable mouvement d'opinion en faveur de la SDN existe, entre les deux guerres. L'organisation internationale, créée en 1919, ne suscite pas l'intérêt des seuls diplomates et dirigeants. La LNU, à la fin des années vingt, compte plus de 600 000 membres, et plus d'une centaine de parlementaires lui apportent leur soutien. A la même époque, les différents mouvements français sont capables d'organiser des conférences dans toute la France: à Paris, à Bordeaux, à Strasbourg, mais aussi dans de toutes petites villes comme Ginestas. Mais tout ceci est resté longtemps oublié. Les mouvements, en faveur de la SDN, ont été longtemps délaissés par la recherche en France. Ils ont été plus étudiés en Grande-Bretagne, mais aussi en Australie, au Canada, aux Etats-Unis et en Pologne. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation: Les sources sont rares dans notre pays: les associations n'ont pas laissé de fonds d'archives ou ceux-ci ont disparu durant la seconde guerre mondiale. Ces associations étaient nombreuses, diverses, leur organisation complexe. Aujourd'hui elles apparaissent moins" lisibles" que la LNU. Elles appartiennent au camp des vaincus. L'objet de leurs combats, la SDN, a été discrédité par les errements des années 1930. Leurs options « pacifistes» ont montré leurs limites, face à la montée des régimes autoritaires et fascistes. En Grande-Bretagne même, on a parfois rendu la LNU en partie responsable de l'impréparation de ce pays en 1939-1940.2
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II comportait les questions suivantes: « 1. Should Great Britain remain a member of the League of Nations ?

2. Are you in favour of an all-round reduction of armaments by international agreement? 3 Are you in favour of the all-round abolition of national military and naval aircraft by international agreement? 4. Should the manufacture and sale of armaments for private profit be prohibited by international agreement? 5. Do you consider that, ifa nation insists on attacking another, the other nations should combine to compel it to stop, by aJ economic and non -military measures;b if necessary, military measures?" Lord Robert Cecil A great experiment Oxford University press 1941 p 258. 2 Déclarations de Baldwin et Churchill. Donald S. Bim «The League of Nations Union and collective security )} Journal of contemporary History, Vol. 9, 1974.

14 L'historiographie s'est toutefois enrichie de recherches majeures menées, dans les pays anglo-saxons, par Henri R. Winkler! et Donald S. Birn qui ont rédigé deux ouvrages importants The league of nations Movement in Great Britain et The League of Nations Union. Martin Ceadel travaille plus particulièrement sur le pacifisme2 et Georges W. Egerton3 s'intéresse au rôle politique de ces mouvements. Durant ces dernières années, plusieurs thèses, non publiées, ont été réalisées sur ces sujets. En France même, les chercheurs ont commencé, depuis deux décennies environ, à travailler sur ces questions. Ce secteur d'étude a d'abord été abordé par d'autres biais, l'histoire politique notamment. Gilles Le Béguec4, par exemple, a montré l'importance de ces associations dans la formation du personnel politique. Plusieurs biographies de dirigeants ayant appartenu à ces groupements ont été réalisées. Les travaux de Christine Manigand sur Henry de Jouvene15, de Sabine Jansen sur Pierre Cot6 et de Jean-Michel Guieu sur Emile Borel apportent aussi des informations précieuses sur le mouvement en faveur de la SDN. Les courants et idées pacifistes ont plus intéressé Verdiana Grossi7 et Nicolas Offenstadt. L'émergence et l'évolution de l'idée européenne ont été abordées par Madame Elisabeth du Réau8. Plusieurs thèses ont été réalisées ou sont en cours sur des sujets proches, comme celle de Scott G. Blair9 ou les recherches menées par Jean-Michel Guieu.!O Cet aperçu, incomplet, montre l'intérêt récent que suscite tout ce qui touche à la Société des Nations et à ses partisans. *** Notre travail s'inscrit dans ce contexte, mais a pour objet l'étude des organisations britanniques et françaises de soutien à la SDN entre 1918 et 1925. En effet, c'est dans ces deux pays que le mouvement en faveur de la SDN connaît le plus de succès. Pour cette période, 76 groupements de tous types
Henry R. Winkler The league of nations Movement in Great Britain, Rutger University Donald S. Birn League of nations union 1918-1945, Clarendon Press Oxford 1981.
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Press

1952,

3 G. W. Egerton "Collective security as political myth: liberal internationalism and the League of Nations in politics and history" International history review 1983 N 3-4. G. W. Egerton "Lloyd George Government and the Creation of the League of Nations " American historical review 1974 79 (2). 4 Gilles le Béguec «Le GUSDN» Provinces contemporaires 1990 N 1 PULIM. 5 Christine Manigand La carrière politique d'Henry de Jouvenel Thèse lEP Paris, cycle supérieur d'histoire du XX e siècle 1996. 6 Sabine Jansen Pierre Cot, de la jeunesse catholique au parti radical mémoire de DEA lEP 1990. 7 Verdiana Grossi Le Pacifisme européen 1889-1914, Bruyant 1995. 8 Elisabeth du RéauL 'idée d'Europe au XX e siècle éditions Complexe 1995. 9 Scott G. Blair La France et le pacte de la SDN, Thèse Université Paris 1 1991. 10 Jean-Michel Guieu, «Emile Borel et la coopération européenne» article publié sur le site internet http://imguieu.ftee.ft/. En 2004, Jean-Michel Guieu a soutenu sa thèse de doctorat préparée sous la direction de Robert Frank, à l'Université de Paris l, consacrée aux apôtres de 1'« esprit de Genève ». Les militants pour la Société des Nations dans la première moitié du XX e siècle).

Martin Ceadel Pacifism in Britain 1914-1945 Clarendon press Oxford 1980.

15 s'intéressent, à des degrés divers, à la SDN en France et au Royaume-Uni. Il s'agit d'associations locales, de groupes apparaissant comme les porte-paroles d'une personnalité, mais aussi d'organisations puissantes comme la League of Nations Union ou à un degré moindre l'Association française pour la Société des Nations (AFSDN) ou le Groupement universitaire pour la Société des Nations (GUSDN). Ce mouvement n'existe pas seulement dans ces deux pays mais il n'a pas ailleurs la même importance. Aux Etats-Unis, la League to enforce peace joue un rôle déterminant, durant le conflit, pour la diffusion de ces thèmes et auprès des dirigeants politiques, comme le Colonel House et le Président Wilson. Mais le refus américain de ratifier le Traité de Versailles constitue un handicap pour les partisans de la SDN. En Allemagne, il est évident que les associations proSDN ont beaucoup de mal à se développer, en raison du rejet quasi-unanime de tout ce qui a un lien avec les traités de paix. Le mouvement italien est très actif dans un premier temps, malgré des effectifs limités. Toutefois, l'émergence du fascisme et la fin de l'Etat libéral rendent impossible le développement d'une action de propagande véritablement libre. Dans le reste de l'Europe les efforts semblent limités et les groupements ne sont souvent que les auxiliaires des autorités. L'époque retenue, de 1918 à 1925, présente une grande cohérence. C'est une période de formation pour la SDN qui vient de naître, et de tâtonnements pour les relations européennes. Avec le retrait apparent des Etats-Unis de l'élaboration d'un nouvel ordre international, les liens entre la France et le Royaume-Uni conditionnent en grande partie l'évolution de l'Europe). Le vieux continent semble alors hésiter entre stricte application des traités de paix et tentatives de conciliation entre les anciens belligérants. Les deux pays connaissent alors une vie politique heurtée caractérisée par de nombreux remaniements. Ainsi, en 1924 et en 1925, le bref passage des Travaillistes au pouvoir et la victoire du Cartel des gauches, ont des conséquences directes sur la définition des politiques étrangères. Si «les années 1925-1928 coïncident avec l'âge d'or de la Société des Nations »,2 il apparaît intéressant d'étudier le développement du mouvement de soutien à cette dernière, durant les années de formation entre 1918 et 1925. Il est nécessaire de comparer ces organisations mais aussi d'évaluer l'intensité des relations entretenues, l'importance des échanges, le degré de collaboration éventuelle. De même, on ne doit pas oublier les différends entre groupements et les crises internes qui gênent leur activité. Les difficultés qui affectent à
On sait maintenant grâce aux travaux de Denise Artaud que les Etats-Unis vingt en Europe notamment par le biais de la « diplomatie du dollar ». 2 Elisabeth du Réau, L'idée d'Europe au XX e siècle, op. cit. p 80.
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sont très présents dans les années

16 plusieurs reprises les relations franco-britanniques, liées par exemple à l'affaire de la Ruhr, ne sont pas sans conséquences pour les liens entre les organisations des deux pays. Nous souhaitons ainsi vérifier l'hypothèse de la formation d'une sorte de « mouvement trans-national », regroupant des organisations non gouvernementales et des personnalités diverses. Il ne se limiterait pas aux seules réunions occasionnées par les assemblées générales de la Société des Nations à Genève, mais existerait grâce à une multitude de meetings, des publications diverses et des rencontres internationales. Mais quelle est l'importance de ces groupements à l'intérieur de chaque Etat et au niveau international? Quelle a été la véritable ampleur du mouvement de soutien à la SDN? Pour répondre à ces questions, il est indispensable d'apprécier le nombre d'adhérents et de voir le recrutement social et géographique de ceux-ci. Il faut tenter de mesurer l'influence de ces organisations mais aussi l'évolution de cette dernière au cours de la période envisagée. Ceci renvoie aux capacités d'organisation, de travail en commun, mais aussi à l'état d'esprit des populations au sortir de la guerre. Des différences existent sans doute entre les deux Etats, si nous considérons ces quelques critères. Ainsi, au Royaume-Uni, la perception de l'Allemagne et de la France change quelque peu entre la fin de la guerre et l'occupation de la Ruhr de 1923. Le rôle politique de ces différentes organisations mérite aussi notre attention. Elles souhaitent une évolution des relations internationales et veulent que la Société des Nations joue désormais un rôle central pour le maintien de la paix et la résolution des conflits. Les acteurs majeurs du jeu diplomatique demeurent pourtant les Etats. Il apparaît donc naturel aux dirigeants des groupements de vouloir influencer les gouvernements et les différentes forces politiques. Un aspect primordial de leur activité, dès 1918, est alors constitué par les relations avec les élites politiques. Mais les liens ainsi tissés peuvent aussi être à l'origine d'une prise de contrôle des organisations pro-SDN par les gouvernements pour d'autres fins. Ces derniers les intègrent-ils dans leur stratégie internationale ou dans leur action politique? Jusqu'à quel degré en tiennent-ils seulement compte? Enfin on peut également se demander quels liens ces mouvements entretiennent avec le pacifisme. Ils apparaissent avec la première guerre mondiale, alors que des organisations pour la paix existent depuis presque un siècle. Comment se rattachent-ils à cette histoire? Se considèrent-ils comme pacifistes et sont-ils perçus comme tels?

17 *** Une étude des nombreux textes adoptés par les organisations, à propos, par exemple, des améliorations pouvant être apportées au statut de la SDN, ne suffirait pas pour répondre à ces questions. Ces documents ne présentent qu'un aspect, le plus visible, du mouvement en faveur de la SDN. Il est donc essentiel de privilégier les données relatives à la vie des organisations: liste des adhérents, factures et reçus de cotisations, comptes-rendus des assemblées générales et des réunions de bureaux, etc... Cela pose bien évidemment le problème des sources et notamment des fonds d'archives. Or, un déséquilibre existe et il est nettement plus facile de faire des recherches sur le mouvement britannique que sur les organisations françaises. Dans le premier cas, deux organisations la League of Nations Society (LNS) et la League offree Nations Association (LFNA) fusionnent dès 1918 pour former une association puissante: la League of Nations Union (LNU). A la London School of Economics de Londres, il est possible de consulter la totalité de ses nombreuses archives, microfilmées. Par exemple on retrouve les comptes-rendus des réunions des instances dirigeantes et des différents comités ainsi qu'une remarquable collection de « pamphlets », de documents divers. La British Library conserve les papiers de Lord Robert Cecil, principal leader de l'organisation britannique, et la collection complète des journaux de la LNU Headway et News Sheet. Les archives du Professeur Gilbert Murray, l'autre grand responsable britannique, sont gardées à la Bodleian Library d'Oxford. Aux Etats-Unis, nous avons pu travailler dans les archives de la «Peace Collection» du Swarthmore College, à Philadelphie, en Pennsylvanie. A l'initiative d'un des directeurs, dans les années 1920, cet établissement a recueilli des documents provenant de la majeure partie des associations pacifistes et pro-SDN dans le monde entier. Le fonds est donc complet, très intéressant, car on retrouve la trace d'associations européennes ou asiatiques qui ont perdu toutes leurs archives, en raison des vicissitudes du second conflit mondial et de l'après-guerre. Ainsi sont regroupés des documents publiés par la LNU, mais aussi par les différentes organisations françaises. Pour ces dernières, la situation est plus complexe. Les véritables fonds complets, constitués et préservés, sont rares, à l'exception des archives de l'Association de la Paix par le Droit (APD) conservées à Nîmes. Cette situation est fréquente pour les associations et partis politiques français. La guerre a eu des conséquences fâcheuses. Lors d'une des premières réunions de l'AFSDN, en 1945, Joseph Paul-Boncour évoque la situation dramatique du mouvement français au sortir de la guerre. «Des concours vont nous manquer car beaucoup de nos collègues de Paris et de province ont payé de leur liberté et quelquefois de leur vie leur fidélité à notre idéal,' nos bureaux d'avant guerre ont été

18 complètement pillés par la gestapo. » 1 Les Allemands se sont emparés de la majeure partie des archives des partis politiques, des associations les plus diverses et des organisations franc-maçonnes. Elles ont été conservées dans divers lieux, en Allemagne, avant d'être récupérées par l'Armée rouge en 1945. Après la disparition de l'URSS, on aurait pu espérer un retour rapide mais en raison du mauvais vouloir de la Douma, les choses ont été plus longues et plus complexes. Depuis 2001, toutefois, on dispose des fonds de l'Union universitaire de défense et de diffusion des idées de la Ligue des Nations (1922-1940) c'est à dire, en réalité, les archives complètes du Groupement universitaire pour la Société des Nations (GUSDN), comprenant tous les éléments relatifs à sa naissance et à son développement2. Elles sont actuellement conservées au Ministère des Affaires étrangères. Toujours au Quai d'Orsay, le fonds SDN, de même que les papiers d'agents de Léon Bourgeois ou d'autres leaders, sont particulièrement riches. Certains dossiers et fonds relatifs aux principales associations françaises et étrangères sont consultables à la Bibliothèque nationale, à la Bibliothèque de l'Institut d'Etudes politiques de Paris. Ceux-ci sont constitués de circulaires, " tracts ", courriers administratifs, comptes-rendus de réunions, relations des congrès internationaux et de très nombreuses coupures de presse. On trouve en revanche peu de documents relatifs à la vie quotidienne de ces groupements et très peu de traces des pièces comptables, alors même que les associations françaises semblent perpétuellement gênées par la faiblesse de leur trésorerie. La Bibliothèque de documentation et d'information contemporaine (BDIC) de Nanterre possède des documents, souvent intéressants, mais disséminés dans des dossiers divers: fonds des associations, archives de Jules Prudhommeaux, «cartons verts »3. En revanche les Archives Nationales et notamment la fameuse série F7 du Ministère de l'intérieur ou certains fonds privés4 sont assez décevants pour le sujet qui nous intéresse. L'Institut Marc Sangnier5 possède, outre la collection complète de périodiques comme La Démocratie, de nombreux documents relatifs aux grands rassemblements européens des années 1920.

Lettre de Joseph Paul Boncour, du 6 mars 1945, conservée à l'Institut Marc Sangnier. Suite à une annonce publiée, dans le Monde, par le Ministère des Affaires étrangères, à propos de fonds retrouvés à Moscou, nous avons fait les premières démarches en 1995. Elles n'ont abouti qu'en 2001. On compte 6 cartons, qui, en 2002, étaient en cours de classement. Malgré un désordre certain, le fonds est particulièrement riche et intéressant. 20 autres cartons contiennent du matériel relatif à la SDN. 3 6 cartons consacrés à la SDN et aux organisations. Ce fonds a été traité par Diane Afoumado. 4 Les papiers laissés par René Cassin sont plus intéressants pour la période suivante.
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S

L'Institut est toujours installé dans les locaux de la Jeune République, Boulevard Raspail à Paris, où Marc
ses périodiques et documents, ainsi que ceux d'organisations proches.

Sangnier faisait aussi imprimer

19 A Genève, les archives de la SDN, malgré un classement assez curieux, sont riches pour la seconde moitié des années 1920 et les années 1930. Elles possèdent des documents originaux relatifs aux associations anglaises et françaises, mais aussi la plupart des circulaires diffusées par l'Union internationale des associations pour la SDN ainsi que les rapports et courriers adressés au secrétariat général à propos des associations nationales et des congrès de l'Union. Ceux-ci, recoupés avec les relations envoyées notamment par les diplomates à leurs gouvernements, permettent de comprendre certains aspects des rencontres entre les représentants des mouvements européens. Il est indispensable de croiser ces informations avec les fonds d'archives des principaux protagonistes quand ils sont accessibles, comme les Fonds René Cassin, Léon Bourgeois, Jules Prudhommeaux et Alexandre Millerand. On peut les consulter au Quai d'Orsay, aux Archives Nationales ou à la BDIC. A partir de l'étude des différents fonds, une première remarque s'impose: les grands dirigeants politiques ayant adhéré à ces groupements, ont laissé peu de papiers en rapport avec cette activité particulière, à la différence de personnages moins importants mais ayant exercé des fonctions administratives durant de longues années comme Jules Prudhommeaux et Paul d'Estournelles de Constant. Les renseignements les plus originaux ou les plus intéressants ne sont pas nécessairement dans les dossiers directement consacrés à la SDN mais plutôt dans ceux relatifs à la vie politique ou aux relations internationales. Grâce à ces différentes sources, on peut comprendre que des hommes politiques comme Raymond Poincaré n'hésitent pas alors à intervenir dans la vie des associations ou à les utiliser, même si leur considération pour ceux qui les animent est fort réduite. Les périodiques d'importance et d'objets très divers, constituent une autre source digne d'intérêt. Il faut distinguer, en France, les grands organes de presse et les titres de la presse d'opinion des journaux militants. Dans le premier cas, certains journaux ont montré un intérêt précoce pour la SDN: l'Oeuvre de Gustave Téry, La Démocratie de Marc Sangnier, L'Europe nouvelle de Louise Weiss. Dans leurs équipes rédactionnelles, des personnalités se sont engagées directement dans les mouvements pro-SDN comme Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin 1. De même ces journaux font souvent appel à la collaboration de propagandistes de l'action de la SDN tels Georges Scelle, ou ouvrent largement leurs colonnes aux grands leaders des mouvements, Lord Robert Cecil, Léon Bourgeois. Les collections complètes de ces journaux peuvent être facilement consultées mais ceux-ci ne donnent qu'une relation indirecte des activités en faveur de la SDN. Ils se contentent trop souvent de reprendre simplement les communiqués
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Ce journal n'est pas pour autant un farouche défenseur

de la Société des Nations.

20 des différents groupements. Aussi les publications de ces derniers sont plus intéressantes. On se heurte toutefois à plusieurs difficultés. Ces bulletins, à la diffusion restreinte, n'ont pas toujours connu une parution continuel. Cette carence illustre d'ailleurs une des faiblesses du mouvement français, si on le compare à la LNU qui parvient à financer des publications différentes en fonction des publics choisis. Peu de bibliothèques ou d'archives possèdent ces collections complètes. On peut citer, entre autres titres, la revue pacifiste La Paix par le Droit conservée notamment à l'Institut d'études politiques de Paris, Le Bulletin de l'AFSDN (1920-1921), le Bulletin du GUSDN (1924-1925) ou Pour la SDN, créé par le Comité d'action pour la SDN. Ces journaux permettent de connaître l'activité quotidienne des associations mais aussi de percevoir les différends qui les opposent. Une autre source des plus abondantes est constituée par les multiples opuscules, «pamphlets », tracts rédigés par les propagandistes de la SDN. Ces écrits de qualité et d'importance très différentes, parfois issus d'une réflexion collective mais le plus souvent rédigés par quelques personnalités témoignent, avant tout, de l'intérêt manifesté pour le devenir de la SDN. De même, il faut étudier les textes des contempteurs de la SDN, sans trop surestimer leur importance. En effet, ils démontent aussi les arguments des propagandistes de l'institution internationale, attaquent le travail de ces derniers ou répandent certaines légendes hostiles à la SDN. Ainsi celle-ci serait totalement inféodée à la Grande Bretagne ou la LNU et ne serait qu'une « machine de guerre du Foreign Office ». Enfin les mémoires et témoignages laissés par les différents protagonistes, leaders des mouvements pro-SDN comme Robert Cecil, hommes politiques comme Edouard Herriot, Georges Bonnet, diplomates comme Charles de Saint Aulaire ou journalistes comme Louise Weiss et Geneviève Tabouis2 doivent être utilisés avec beaucoup de précautions. Ces textes ont été rédigés le plus souvent après la guerre alors que la SDN a disparu sans gloire. Les sources sont donc à la fois nombreuses et peu homogènes et nous ne pouvons pas prétendre les avoir toutes consultées, ni même trouvées. Mais à partir des informations recueillies, on peut tenter d'examiner si les groupements de soutien à la SDN ont joué un rôle effectif et efficace en faveur de l'organisation genevoise. Nous essaierons de montrer que des Britanniques et des Français ont travaillé depuis longtemps sur le projet d'une organisation internationale. Quand elle est
En 1924l'AFSDN doit suspendre la parution du journal Pour la SDN en raison du coût de la publication. Il ne faut pas oublier certains aspects avant de prendre en compte les témoignages des contemporains, comme leurs rapports fmanciers avec le Quai d'Orsay ou des ambassades étrsngères. « Des sommes étaient aussi allouées (par les autorités soviétiques) à des journalistes et des intellectuels comme Geneviève Tabouis et Romain Rolland. » La célèbre journaliste aurait reçu 5000 francs en 1935. Sabine Dullin Des hommes d'influences, les ambassadeurs de Staline en Europe, Payot, 2001, P 211. 2
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21 créée en 1919, on trouve, parmi ses soutiens, de nouveaux groupements et des héritiers d'une tradition pacifiste née au XIXe siècle. Si les relations entre les propagandistes des deux pays sont constantes, les Britanniques apparaissent souvent comme des modèles en matière d'organisation. En effet le mouvement britannique semble plus puissant, plus riche, plus cohérent que les nombreuses organisations françaises. Néanmoins certaines caractéristiques, voire faiblesses, sont communes comme la difficulté de recruter dans l'ensemble de la société ou parmi toutes les familles politiques. A partir de cette analyse, il est possible d'étudier l'influence réelle de ces groupements et leurs limites. Ils ne parviennent pas toujours à préciser le sens de leur action, à contrôler leurs relations avec les autorités et la Société des Nations quand ils ne sont pas gênés par des différends entre eux.

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Intervention d'un propagandiste américain lors d'une réunion d'une association française durant les années vingt (sans date).

PRElVIIERE PARTIE: L'EXISTENCE DE RELATIONS CONTINUES ET INTENSES.

L'histoire des organisations en faveur de la SDN est antérieure à la naissance de cette dernière et commence bien avant la tentative wilsonienne. On peut même dire en forçant quelque peu le trait qu'il ne s'agit pas alors d'une idée neuve en Europe et dans le monde. Certes les horreurs de la guerre, la nécessité de reconstruire un ordre stable et l'activisme du président américain ont contribué à sa popularité et à sa mise en œuvre. Mais c'est aussi l'aboutissement de réflexions et de travaux antérieurs. En 1917 on ne part pas de rien. Ceci est vrai aussi pour les hommes et les structures. Durant une période qui couvre la seconde moitié du conflit mondial et les premières années de l'après-guerre " cohabitent" une génération, souvent assez âgée, de propagandistes des idées de paix et les nouveaux venus convertis, pour des raisons très différentes, à la cause de la Société des Nations. Il en est de même pour les organisations: aux vieilles structures ayant plus ou moins bien traversé la guerre s'ajoutent de nouveaux groupements peut-être plus" spécialisés ".

Chapitre 1 : Une genèse commune? Les associations pro-SDN avant la SDN

1) Une tradition ancienne a) L'émergence de l'idée de SDN

La plupart des thèmes qui vont être au cœur des débats entourant la naissance et les premières années de la SDN ne sont pas neufs. Le recours à l'arbitrage, la limitation des armements voire le désarmement, la mise en oeuvre d'une diplomatie ouverte, l'idée d'une société internationale transcendant les réalités des Etats, la possibilité d'une organisation internationale ont été imaginés puis affinés bien avant 1917. Cette dernière idée n'est qu'un thème parmi d'autres et ne constitue pas nécessairement, dans un premier temps, la préoccupation majeure des propagandistes de la paix.

24 Par ailleurs il faut noter que ces initiatives ne sont pas solitaires et isolées. Elles donnent lieu à des échanges fréquents entre les protagonistes et très tôt à des formes d'organisations, aux premières sociétés. Si on examine les différentes utopies pacifistes, la première forme moderne de « Société des Nations» apparaît avec Kant qui écrit en 1795 Un projet de paix perpétuelle dont les idées maîtresses seront au cœur des projets à venir. Il estime, comme d'autres tel Jean Jacques Rousseau, qu'un Etat est le résultat d'un contrat social passé entre tous ses membres. Mais les Etats ne sont pas liés entre eux par cette idée de contrat et restent donc dans" l'état denature", d'où des risques perpétuels de guerre. Aussi pour préserver cette paix, il est nécessaire d'établir un contrat sous la forme d'une Fédération des peuples. Durant tout le XIXe siècle, un double mouvement existe: la montée des revendications nationales et les tentatives de certains d'aller au-delà des frontières des Etats pour imaginer une organisation européenne ou mondiale, susceptible de réduire les risques de guerre.l En effet, il faut mettre en avant comme facteur principal la nouvelle perception de la guerre. Les conflits de la Révolution et de l'Empire ont donné à la guerre une autre dimension, en entraînant l'ensemble de la Nation dans les luttes voire de nombreux pays. Certes de 1815 à 1914 les conflits sont limités et "l'ordre conservateur" fonctionne correctement. Mais il est aussi évident que le développement des techniques rend les conflits de plus en plus meurtriers comme le montrent les batailles sanglantes de la Guerre de Sécession. On sait que la première conférence ayant pour thème une hypothétique ligue des nations se tient en 1840, alors que l'on craint un conflit entre la France et l'Angleterre. Par ailleurs les Européens mais aussi les Nord-Américains en raison des révolutions industrielles, des innovations scientifiques et technologiques font preuve au XIXe siècle d'un grand optimisme, croient au progrès. La guerre comme d'autres obstacles, comme les maladies peut sans doute être vaincue. Différentes courants de pensée sont plus particulièrement intéressés par ces thèmes. Ils existent d'abord en Angleterre, aux Etats-Unis, en Europe occidentale et plus précisément en France. Il s'agit des Etats les plus développés où règne au moins le minimum de liberté nécessaire à la discussion et aux échanges intellectuels. On peut classer ces courants en quatre groupes mais leurs frontières ne sont pas étanches. - Des groupements d'inspiration religieuse anglo-saxons comme les Quakers notamment aux Etats-Unis et certaines tendances du monde anglican. Ils militent en ce sens au nom de la morale comme ils se dressent contre
1 Ces deux tendances ne sont pas nécessairement contradictoires. Lors du Printemps des peuples de 1848 les révoltés participent d'un même mouvement et l'espoir d'une solidarité entre nations est grand. Ces tentatives révolutionnaires échouent aussi en raison des divisions entre populations comme le montre l'exemple hongrois.

25 l'esclavage. Le quaker William Allen fonde en 1816 la première Société de paix d'Europe à Londres. - Des socialistes français" utopistes" - Saint Simon, Victor Considérant, Proudhon - mais aussi des" Républicains avancés" et des Mazziniens qui font la liaison entre la paix universelle et la fin des régimes despotiques. Ils sont particulièrement actifs durant les années 1840-1848. - Les Libres échangistes comme Frédéric Bastiat ou Michel Chevalier estiment que les dépenses militaires grèvent les potentialités économiques des Etats. Les Libéraux pour des raisons économiques, politiques et morales sont plus particulièrement pacifistes. - Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XX e siècle les Francmaçons se sont plus très intéressés par ces questions. Pierre-Yves Beaurepaire précise que" c'est au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle que le pacifisme et l'internationalisme maçonniques s'épanouissent."l Verdiana Grossi estime ainsi que le Congrès de Genève en 1867, convoqué pour étudier les voies juridiques propres à atteindre une paix universelle répond à une initiative des milieux maçonniques. Garibaldi, lui-même franc-maçon, y joue un rôle important. Dans les années 1840, à une échelle européenne voire mondiale les organisations d'inspiration religieuse ont très tôt cherché à se rencontrer, à s'organiser. L'impulsion vient d'abord des Etats-Unis et de l'Angleterre, et plus particulièrement des milieux protestants voire des Quakers.2 Ainsi la Société américaine de la Paix fondée en 1828, regroupe des associations plus anciennes, créées dans différentes villes. Un self-made-man Elihu Burrit3 se consacre à cette tâche. En 1841, lors d'une réunion à Boston, on avance l'idée d'un congrès de tous les «amis de la paix ». Le comité de la Société de la Paix établie à Londres est chargé de l'organiser et le 14 mai 1842, 70 personnes dont plusieurs parlementaires et ecclésiastiques" des différentes dénominations" se rencontrent. Ces réunions internationales sont nombreuses au XIXe même si leur bilan peut apparaître assez mince. Aucune organisation durable n'est en effet créée. Un congrès plus vaste se tient à Londres en juin 1843 avec 200 délégués des deux côtés de l'Atlantique. De nombreux points sont évoqués comme le principe quaker de la condamnation de la guerre et le recours nécessaire à
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Pierre Yves Beaurepaire L'Europe des Franc-Maçons, Belin, 2002, p 239.

"Sous diverses influences, particulièrement sous celles des Quakers et de la grande famille des Pease, une association d'un caractère à la fois religieux et philanthropique, la Peace Society, fUt fondée." Frédéric Passy Historique du Mouvement de la Paix, éditions V. Giard & E. Brière, 1904, plI. "Un américain, celui que l'on appelait le savant forgeron, Elihu Burritt, le véritable inventeur (pour son usage personnel, il est vrai) de la formule des trois huit, livrait au vent, pendant le second tiers du siècle dernier, dans plusieurs langues qu'il parlait, de légères feuilles auxquelles il donnait le nom de Feuilles d'Olivier. "Frédéric Passy Historique du Mouvement de la Paix, op. cit. p 6.
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26 l'arbitrage. On recommande la publication d'écrits en faveur des principes pacifiques. L'hostilité aux guerres contre la Chine, l'Afghanistan et le Sind, au commerce de l'opium avec la Chine est affirmée.! En 1846 Elihu Burrit fonde la ligue dite de la Fraternité universelle, cherchant à unir les amis de la paix, ceux de l'abolition de l'esclavage et des restrictions commerciales. En 1848 les Quakers sont à l'origine de grands rassemblements dans les grandes villes d'Angleterre faisant acclamer l'idée de paix et décider l'envoi d'adresses fraternelles à différentes villes de France. Un an plus tard, à Paris, il propose au Congrès international de la Paix la création d'une" Société des Nations européennes. " L'idée est popularisée par Victor Hugo. La même année, le libre-échangiste Richard Cobden dépose aux Communes une pétition de 200 000 signatures réclamant un engagement ferme de la Grande-Bretagne en faveur de l'arbitrage. En 1867, se tient à Genève un Congrès de la Paix très ouvert aux idées européennes. Un courant d'opinion semble voir le jour. Ces initiatives débouchent sur la naissance de deux organisations distinctes et proches: la Ligue internationale et permanente de la Paix en 1867 voulue par l'économiste Frédéric Passy et deux ans plus tard la Ligue pour la paix et la liberté. Cette dernière créée par Charles Lemonnier avec pour président d'honneur Victor Hugo, est aussi une machine de guerre contre l'autocratie, contre les régimes autoritaires qui subsistent en Europe.3 Désormais ces initiatives ne sont plus l'apanage des seules associations d'inspiration religieuse. Mais après cette première série d'initiatives des années 1840-1860, ces thèmes connaissent un certain déclin dans les deux décennies suivantes. - L'époque est plutôt marquée par l'éveil et les succès des jeunes nationalismes allemand et italien. - Les Etats choisissent une autre forme d'organisation des relations internationales avec le système d'équilibre bismarckien qui constitue une version modernisée de l'ordre européen. Néanmoins au niveau du discours même, d'importants changements apparaissent. Si auparavant les théoriciens et propagandistes, hormis Elihu Burrit4, établissaient rarement des projets précis d'institutions, on passe
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Les congrès se multiplient. "C'est ainsi qu'entre 1840 et 1860 se réunirent 28 congrès internationaux,

parmi lesquels cinq jùrent consacrés à la paix (Londres 1843, Bruxelles 1848, Paris 1849, Francfort 1850 et Londres 1851). "V erdiana Grossi Le pacifisme européen, éditions Bruylant, 1994, p 25. 2 "La Ligue de Passy se caractérisait par ses positions modérées, sa tolérance religieuse et ses conceptions s'inspirant du libre-échangisme de John Bright, Richard Cobden et Henry Richard. Ces deux derniers déployèrent dans leur propagande, une sorte de "diplomatie irrégulière" en vue de créer de nouvelles sociétés de paix. "Verdiana Grossi Le pacifisme européen, op. cit. p 25. 3 Frédéric Passy qui appartenait à la cette organisation explique qu'à l'initiative de Charles Lemonnier une rencontre eut lieu en présence du secrétaire général de la Peace Society, Henry Richard, afm de travailler ensemble. Elle ne donna pas grand-chose mais montre l'importance des liens avec les organisations anglosaxonnes dès les années 1860. Frédéric Passy, Historique du Mouvement de la Paix op. cit. p 16. 4 Il envisage dès 1849 une assemblée élue, une Constitution ratifiée par les différentes assemblées nationales et une Cour de justice.

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désormais à de véritables théories élaborées par de grands juristes. En cette fin du XIXe siècle ils veulent donner un contenu positif à leur lutte pour la paix sans se contenter d'imprécations. Le Britannique Lorimer et le Suisse Blüntschli se sont particulièrement distingués en imaginant les institutions possibles. Ils définissent les principaux choix qui pourraient s'offrir à la future organisation: 1 - Egalité des Etats membres ou prépondérance des grandes puissances? - Souverainetés nationales préservées ou naissance d'une supranationalité? - Délégués des Etats issus de la représentation populaire ou désignés par les Assemblées? Jean-Gaspard Blüntschli en 1878 puis le Congrès des Sciences politiques, réuni à Paris, se prononcent pour un système à deux assemblées: l'une issue des assemblées des Etats et l'autre composée de représentants des gouvernements. En 1901, le sociologue russe Novicow, qui refuse le "sentimentalisme enfantin et niais des Quakerisants ", évoque le passage nécessaire de la confédération d'Etats à un Etat fédéral dans un ouvrage intitulé La Fédération de l'Europe 2. Très tôt, on pose le problème d'éventuelles sanctions pour faire appliquer ce droit en formation. Ainsi apparaît un dilemme qui sera présent dans toute cette histoire, des sanctions armées ou non? La difficulté principale étant qu'il apparaît difficile de concevoir un nouveau système de Relations internationales, conçu pour éviter la guerre, reposant sur l'usage éventuel de la violence. Aussi, lors du Congrès universel de Milan en 1904, les partisans des sanctions armées sont minoritaires. Le Français Léon Bourgeois élabore à la fin du siècle un système des plus complets et cohérents. Personnalité radicale majeure, premier président du conseil radical, plusieurs fois ministre, membre de la franc-maçonnerie, il cherche aussi à définir un pensée politique originale3. Répudiant le libéralisme comme le socialisme, il définit une doctrine baptisée" solidarisme ", qu'il développe dans un ouvrage intitulé Solidarité, publié en 1896. Pour lui, au-delà des luttes de classe, les individus sont liés par des liens de réciprocité. Cette relation serait aussi valable pour les Etats qui devraient donc présenter leurs
Les juristes Lorimer et Jean Baptiste Blüntschli envisagent tous les deux la création d'assemblées. Pour le Suisse Blüntschli, professeur dans une université allemande, deux assemblées seraient créées. Une serait désignée par les assemblées législatives des Etats et l'autre par les représentants des gouvernements. Cette dernière serait chargée de la « grande politique ».L'Anglais Lorimer est partisan de la création d'un pouvoir exécutif, confié à un conseil élu par l'assemblée et à un président choisi par le Conseil parmi ses membres. D'après Pierre Renouvin, Jean-Baptiste Duroselle Introduction à l'histoire des relations internationales, Armand Colin, 1966. 2 J.P. Novicow Lafédération de l'Europe, A1can 1901. 3 "Quelle est exactement la place qu'occupe Léon Bourgeois dans l'oeuvre de la paix; lui qui vient après Frédéric Passy et Yves Guyot avant Edouard Herriot, Briand, Paul Boncour, Pierre Cot, etc..., etc... il semble que Léon Bourgeois avec Louis Renault et d'Estournelles de Constant ait avant 1914, porté les idées de paix à leur maximum. "Maurice Hamburger, Léon Bourgeois, Librairie M. Rivière, 1932, p 217.
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28 différends à un tribunal arbitral. Il faut remplacer la " diplomatie de la force" par une " diplomatie du droit ". Les conditions de la paix internationale passent par la multiplication des institutions juridiques, la définition des droits et des devoirs des peuples. De fait il faut rapprocher les conditions de la vie internationale de celles qui constituent le socle même de la vie intérieure des Etats. Des liens de plus en plus nombreux sont tissés entre les Etats qui aboutissent à la naissance d'une véritable communauté. Mais cette dernière est encore inorganisée, sans règles et il faudrait" constituer entre les nations qui la composent un ensemble de liens de droit qu'elles acceptent également et qui forment entre elles une société véritable". 1 Pour lui l'établissement de la civilisation est à ce prix. Théoricien, il participe aussi à la défense de ses idéaux comme chef de la délégation française à la Première conférence de La Haye où il préside la Troisième Commission consacrée à l'arbitrage international. Avec les délégations britannique et américaine il contribue au succès du projet de création d'une Cour Permanente d'Arbitrage. Il représente à nouveau la France lors de la seconde Conférence. Les différents discours prononcés lors de ces occasions et ses réflexions seront au cœur du premier ouvrage consacré à une SDN en devenir, Pour la Société des Nations.2 Mais l'évolution principale, au niveau théorique, reste le passage d'une organisation centrée sur l'Europe à une vision plus universelle comme celle défendue lors du Congrès des Sciences politiques en 1900. Ce changement s'explique aisément: - Les Etats-Unis deviennent progressivement une puissance mondiale. - On tente de prendre en compte le fait colonial. Durant les années 1880-1911 des risques de conflits entre grandes puissances apparaissent à cause de problèmes en Afrique et en Asie. Les différends entre puissances européennes ne cessent de grandir, concernent la totalité du globe et, pour certains, ne peuvent être résolus qu'à cette échelle. Enfin de nombreux propagandistes sont américains et ils jouent un rôle croissant dans la décennie qui précède la première guerre mondiale en raison de leur activisme et des moyens dont ils disposent.

1 Léon Bourgeois La Société des Nations, Georges Crès et Cie, 1909, édition de 1914 p 22. Il est intéressant de noter que Léon Bourgeois comme des économistes du début du XX e siècle définit ce qu'on appellera plus tard avec émerveillement la mondialisation. "Les intérêts industriels, agricoles, commerciaux, financiers des divers pays se pénètrent tellement, leur réseau resserre tellement ses mailles qu 'j[ existe, en fait, une communauté économique universelle. " 2 Léon Bourgeois La Société des Nations, Georges Crès et Cie, 1909, édition de 1914.

29 b) Des tentatives de mise en oeuvre Ce travail de réflexion a-t-il des conséquences pratiques? Pour ce qui concerne les relations entre les Etats, le résultat apparaît bien mince. Comme nous l'avons vu, la première conférence consacrée à l'arbitrage se tient à La Haye en 1899 et réunit les grandes puissances. L'inspirateur en est, curieusement, le Tsar Nicolas II influencé par des écrits pacifistes. La création d'une Cour permanente d'arbitrage y est décidée et une convention sur la solution pacifique des différends entre les Etats est ratifiée. Mais cette procédure n'est pas obligatoire et les Etats contractants sont libres de ne pas se soumettre à l'arbitrage. En 1907, à l'initiative des Etats-Unis une deuxième conférence est convoquée dans le but de rendre l'arbitrage obligatoire. L'échec est total. En revanche ces conférences où certains propagandistes, tels Léon Bourgeois, apparaissent comme délégués des Etats sont aussi des tribunes pour ces idées 1 et permettent à leurs défenseurs de se rencontrer. Pour Léon Bourgeois qui a été partie prenante dans ces affaires, le bilan est positif. En effet la Conférence de La Haye n'a pas été consacrée au désarmement ou à un projet de paix universelle mais son objet a été " l'organisation juridique de la vie internationale, la formation d'une société de droit entre les nations ". 26 Etats après 1899 puis" tous les Etats civilisés" ont accepté pour la première fois un certain nombre de règles même si l'organisation de la juridiction internationale est incomplète et si les sanctions sont limitées. Il s'agit d'une première étape dans la création de cette SDN. Dans l'édition de 1914 de son ouvrage, le dirigeant français considère que" La ,,2 Société des Nations est créée - Elle est bien vivante. Des progrès décisifs sont réalisés en matière d'organisation du mouvement associatif. Il n'est pas question de s'intéresser à tous les mouvements relevant du pacifisme mais à ceux qui envisagent une forme d'organisation internationale ou qui travailleront plus tard à sa mise en œuvre. Seuls les acteurs les plus significatifs ont été retenus. En France, l'innovation la plus significative et la plus durable est sans aucun doute la naissance de l'Association de la Paix par le Droit (APD). Cette organisation est créée en 1887 par Théodore Ruyssen, Jules Prudhommeaux qui se sont rencontrés un an plus tôt au Lycée Henri IV. Avec plusieurs élèves du Lycée de Nîmes appartenant à la Bourgeoisie huguenote de cette cité ils fondent l'Association des jeunes amis de la Paix qui, à l'instigation du Pasteur Henri

1 En 1907le Pasteur W. Monod envoie un message spécial à la Conférence de La Haye par l'intennédiaire Léon Bourgeois afin de défendre la liberté de culte et de promouvoir les idées de paix. 2 Léon Bourgeois La Société des Nations, op. cit. p. 205 et p 207.

de

30 Babut, devient l'APD. Elle est présidée par .le Professeur Charles Gide! et regroupe en quelques semaines 130 membres. Ils adoptent un pacifisme non confessionnel mais rejettent toute forme de " pacifisme absolu" ou les formes traditionnelles. Leur programme prévoit un tribunal arbitral avec un code spécial, la suppression des armées permanentes qui seraient remplacées par des milices nationales. Une revue d'une grande tenue intellectuelle est créée en 1893, la Paix par le Droit. En 1914 on compte une vingtaine de groupes actifs principalement dans les villes où existe une communauté protestante importante. Ils tissent des liens avec les grandes organisations républicaines: la Ligue de l'enseignement, la Ligue des Droits de 1'homme et les loges maçonniques.2 Dans ce monde du "pacifisme Bourgeois" français deux hommes se détachent, Jules Prudhommeaux et Théodore Ruyssen. Sans avoir beaucoup d'influence dans les milieux dirigeants français, ils tissent des liens étroits avec des pacifistes allemands, des organisations anglaise et surtout américaine. Pour Norman Ingram l'APD. apparaît comme un "nucleus between the pre-war societies which had worked for the creation of something like the League of Nations and the plethora of post-war groups which sprang up to nurture and defend the fledgling Geneva Institution. " 3 L'APD n'est pas alors la seule organisation existant en France. Outre les " vieilles" sociétés de paix il faut citer l'Association pour la Conciliation Internationale ou Conciliation internationale créée par le diplomate et sénateur Paul d'Estournelles de Constant.4 Laurent Barcelo a étudié précisément la genèse du Comité de Conciliation internationale qui naît en 1905 et bénéficie de " parrains" prestigieux comme Monet, Edmond Rostand, Sully-Prudhomme, Auguste Rodin ou Pierre de Coubertin. Mais il apparaît aussi que leur participation réelle aux travaux est limitée. L'éducation de l'opinion est un des objectifs majeurs. Pour cela il faut encourager la pratique des langues étrangères en France, les échanges, l'accueil - d'où le projet d'une" Maison des étrangers" - et les voyages. Un périodique trimestriel le Bulletin de la conciliation internationale est publié avec notamment un grand numéro consacré aux échanges parlementaires franco-anglais de 1903.5
Charles Gide: économiste de renom, oncle d'André Gide, il est un dreyfusard actif, un des fondateurs de l'Ecole coopératiste de Nîmes. Durant la guerre il reste fidèle à ses idéaux pacifistes et réclame dès 1915 une "paix blanche". En 1916 il participe à la création de la Société d'Etudes documentaires et critiques sur la guerre. 2 " The APD typified the Bourgeois, liberal, internationalist tradition within French pacifism which believed
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in the inexorable march of humanity towards a better futur.

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Norman Ingram The politics of Dissent,

Clarendon Press, Oxford, 1991, p 20. 3 Norman Ingram The politics of Dissent, op. cit. p 22. 4 Les tentatives de Paul d'Estournelles de Constant ont été étudiées par Laurent Barcelo, Paul d'Estournelles de Constant (1852-1924): la formation d'un esprit européen; l'expression d'une idée européenne (de 1852 à 1907), Thèse sous la direction de Madame Elisabeth du Réau, Paris III, 3 tomes, 1994 5 Laurent Barcelo Paul d'Estournelles de Constant (1852-1924): la formation d'un esprit européen; l'expression d'une idée européenne (de 1852 à 1907), op. cit. p 270-271.

31 Des sections sont créées à l'étranger! - elles sont 31 en 1907 sur tous les continents - mais la Conciliation Internationale apparaît plus comme un comité destiné aux élites que comme une organisation de masse. Son importance s'explique d'abord par l'entregent de son fondateur et dirigeant. Paul d'Estoumelles de Constant2 joue un rôle important jusqu'à sa mort en 1924 dans le mouvement en faveur de la paix en raison de ses liens avec la riche et influente Dotation Carnegie3. Les perspectives au Royaume-Uni semblent a priori plus favorables. Les Libéraux au pouvoir depuis 1906 sont partisans de solutions de concertation entre les nations. Leur doctrine du libre-échange est à l'origine d'une conception du monde où paix et coopération internationale sont des éléments essentiels pour la sauvegarde du commerce et de l'activité économique. Ainsi en 1907 le gouvernement libéral lance un appel pour la seconde conférence de La Haye. Les sociétés de paix espèrent influencer le gouvernement et le Peace Congress de 1908 se déroule en présence d'Herbert Asquith et de David Lloyd George. Les Trade-Union Congress et l'Independant Labour Party manifestent à Trafalgar Square contre la guerre. L'Europe connaît alors une inquiétante course aux armements notamment dans le domaine naval. Un certain nombre d'ouvrages sont publiés au Royaume-Uni sur l'inanité d'une guerre, la nécessité de faire face au problème du "common welfare" comme The Great analysis de William Archer publié en 1911, de International government écrit par Leonard Woolf et surtout de The Great illusion rédigé un an plus tôt par Norman Angell et dont l'influence sera durable au-delà des années de guerre.4 Ce dernier défend alors une approche réaliste du pacifisme,
1 Nicholas Murray Butler a été président de la branche américaine de la Conciliation internationale. Laurent Barcelo explique qu'en 1907 Paul d'Estournelles de Constant, à l'occasion de son second voyage aux EtatsUnis, estime que l'Union interparlementaire ne répond pas à ses attentes. En revanche la Conciliation internationale semble plus à même de fédérer les énergies des deux côtés de l'Atlantique. "Ses ramifications ne cessent de s'étendre: la /iste des présidents est arrêtée pour 17 pays et il ne reste plus qu'à former des de Constant (1852-1924): la administrations nationales avec des gens éprouvés. " Paul d'Estournelles formation d'un esprit européen.. l'expression d'une idée européenne (de 1852 à 1907), op. cit. P 291 2 Laurent Barcelo présente bien les motivations de cette première génération antérieure à l'émergence de la SDN: "Malheur à eux, tant il est convaincu qu'une tension entretenue par les dirigeants respectifS, constituent le terreau des idées révolutionnaires, aboutirait à un soulèvement des peuples sous l'égide du socialisme. Tout le sens de son action est là, de son œuvre" d'éducation" de l'opinion, non pour exhorter celle-ci à une révolution violente et soi-disant égalisatrice, mais pour responsabiliser chacun à son niveau, pour œuvrer au bien-être de tous en invoquant des gouvernements des fonds et des pensées orientés en grande partie à des affrontements soi-disant inéluctables. "Laurent Barcelo Paul d'Estournelles de Constant (18521924): laformation d'un esprit européen.. l'expression d'une idée européenne (de 1852 à 1907), op. cit. P 267. 3 La Dotation Carnegie, créée à l'initiative du milliardaire Andrew Carnegie, aide et finance à partir de la fin du XIXe siècle les initiatives et organisations pacifistes.

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Cet ouvrage est souvent repris dans les comptes rendus des journaux et présenté comme une œuvre

fondatrice. Ainsi un grand article de la Démocratie, rédigé par Gabriel Germain en août 1924, est consacré à ce livre publié quatorze ans plus tôt. Il est vrai qu'un million d'exemplaires ont été vendus et qu'il a été traduit en vingt-cinq langues. "The illusion is the mistaken idea that by success in a war a nation-sate might destroy or incorporate the economic power of the enemy state and thus expand its own. However, Angell argued, national wealth in the modem world is so interdependent in terms of international finance and trade that

32 regardée avec scepticisme par les organisations plus anciennes. Il veut moins créer un nouveau groupement, se défiant de ceux existant, qu'influencer les hommes de pouvoir. Verdiana Grossi considère d'ailleurs que fasciné par la puissance économique, le pouvoir politique, les traditions de la société anglaise,

il a d'abord cherché à se frayer un chemin au sein de ces élites. 1 Son succès est
important auprès de l'opinion publique et il bénéficie d'appuis importants comme celui de la Dotation Carnegie. A cette date les organisations britanniques s'intéressant à ces questions sont nombreuses et relativement puissantes comme The Peace and Arbitration Society.2 Le climat est alors favorable mais il faut noter que ces différentes initiatives n'intègrent pas nécessairement des projets d'organisation internationale. En revanche après 1918 on retrouvera en partie ces hommes et ces courants d'opinion parmi ceux qui vont lutter pour la SDN. A côté de ces initiatives nationales, des tentatives d'organisations qu'il est peutêtre possible d'appeler transnationales apparaissent dans les dernières années du XIXe siècle et dans les premières années du XXe siècle. Le Britannique William Randal Cremer et le Français Frédéric Passy parviennent à créer en 1892 une Union interparlementaire. L'initiative en revient d'abord au député britannique William Randal Creme2. Il recueille 232 signatures de parlementaires britanniques afin de proposer au Président des Etats-Unis, Cleveland, et au Congrès la conclusion d'un Traité d'arbitrage permanent entre les deux pays. La tentative échoue mais une organisation va naître de cet insuccès. Frédéric Passy en France lance la même initiative à la Chambre des Députés. Informé, le Britannique propose au Français une réunion des parlementaires des deux Etats intéressés par ces questions. Si une trentaine seulement de parlementaires participent à la réunion préparatoire d'octobre 1888 à Paris, ils sont 96 un an plus tard dans une salle de l'Hôtel Continental dont 55 Français et 28 Britanniques.

military conquest could only destroy the very foundations ofit. "Le film de Jean Renoir comme on Ie sait a repris ce titre célèbre. 1 Verdiana Grossi Le pacifisme européen, op. cit. p 143. Certains critiques vont même jusqu'à douter de la sincérité de son engagement" pacifiste". 2 Il s'agit peut-être de la Workmen's Peace Association rebaptisée en 1898 Ligue internationale d'arbitrage. 3 William Randal Cremer (1828-1908) Prix Nobel de la Paix en 1903. Né dans la misère, il travaille très tôt dans un chantier naval où il se fait remarquer en raison de ses talents d'organisateur. Engagé dans l'action syndicale, il devient l'un des dirigeants nationaux du syndicat des charpentiers et siège à la Chambre des métiers de Londres. Intéressé par les grandes questions internationales, il prend part à la fondation en 1864 de la Working Men's Peace Association à laquelle prennent part Marx et d'autres Socialistes. Devenu secrétaire honoraire ilIa quitte en 1867 en rupture avec les Socialistes. La guerre franco-prussienne le pousse à rallier la cause pacifiste. En 1870 il fonde la Workmen's Peace Association qui souhaite" le règlement de tous les différends internationaux par l'arbitrage et la création d'une Haute Cour des Nations ". Après plusieurs tentatives infructueuses il est élu député libéral en 1885 d'une circonscription de l'East End et rentre avec une dizaine d'autres représentants de la classe ouvrière aux Communes. C'est à ce titre qu'il fonde l'Union.

33 Cette Conférence interparlementaire pour l'arbitrage, 1 au demeurant, fort prudente ne devient Union parlementaire qu'en 1899. Mais dès 1892, après quelques différends entre son promoteur anglais et des pacifistes continentaux, un Bureau interparlementaire s'établit à Berne. A cette date les responsables des Sociétés de Paix, comprenant qu'ils ne peuvent pas créer une organisation commune, ont déjà fondé le Bureau international de la Paix. Au second" World Peace Congress" à Londres en 1890, le Danois Fredrik Bajer propose la création d'un bureau permanent, sorte de foyer pour le mouvement de la paix et centre d'information. La proposition est approuvée en 1891 au Congrès de Rome. Ces «associations classiques» disposent aussi de leur siège à Berne et la présidence en est confiée à Fredrik Bajer et le Suisse Elie Ducommun2 en devient le premier secrétaire général. Ces deux tentatives sont intéressantes à plusieurs titres. On note un réel effort d'organisation à deux niveaux: les milieux politiques et les associations pacifistes. Pour la première fois Britanniques et Français travaillent ensemble sur ce sujet. Mais les initiatives les plus marquantes viennent du monde anglo-saxon et plus précisément du nouveau continent. Aux Etats-Unis le milliardaire Andrew Carnegie décide de consacrer une partie de son importante fortune à la fondation d'une Dotation pour la Paix dont il présente l'objectif général et les moyens dans une lettre adressée aux Trustees (administrateurs), le 14 décembre 1910, de la Dotation (oo.) "Messieurs, je vous ai transféré, comme jidéicommissaires du Fonds Carnegie pour la Paix, 10000000 de dollars en bons hypothécaires à 5 % valant Il 500 000 dollars. Vous en emploierez le ,,3 revenu à abolir la guerre, cette souillure de notre civilisation. La charte de fondation de neuf chapitres définit précisément ses objectifs: - provoquer une recherche scientifique des causes des guerres et des méthodes pour les éviter, - aider au développement du Droit international public, - répandre toutes les informations possibles et former ainsi l'opinion publique au sujet des causes, de la nature et des effets de la guerre, comme aussi des moyens de la prévenir et de l'empêcher;

1 Au total elle réunit 55 Français,

28 Anglais,

Belgique,

Espagne,

Danemark

-

5 Italiens et un représentant

pour chacun des Etats suivants:

il s'agit

de Frederik

Bajer -

Etats-Unis

et Liberia. L'Union

interparlementaire de 1889 à 1939, Bureau interparlementaire, Payot 1939 et une communication du Dr Irwin Abrams, Université d'Antioch, Ohio, USA. 2 Elie Ducommun est le Grand Maître de la Grande Loge suisse Alpina, auteur d'une œuvre pacifiste importante, rédacteur de l'hebdomadaire Les Etats-Unis d'Europe publié par la Ligue internationale pour la Paix et la Liberté. Secrétaire général du BIP, il obtient le Prix Nobel de la Paix en 1902 et meurt en 1906. 3 Le centre européen de la Division des relations internationales et de l'éducation, Dotation Carnegie pour la paix internationale, 1928, p 34.

34 - cultiver les sentiments d'amitié entre les habitants de contrées différentes et d'accroître, de pays à pays, la connaissance et la compréhension mutuelles; "maintenir, faire naître et soutenir toutes institutions, organisations, associations et entreprises qui peuvent être jugées nécessaires ou utiles pour la réalisation totale ou partielle des objets que se propose la Fondation ". En 1911, le Président d'une des trois divisions de la Dotation, Nicholas Murray Butler! propose la création en Europe d'un secrétariat et d'un Bureau. Ce centre européen, inauguré le 23 mars 1912, est confié à Paul d'Estournelles de Constant, président de la Conciliation internationale et qui a rencontré Andrew Carnegie à plusieurs reprises. Son programme d'action a été ainsi défini le 2 août 1911 : "Le Bureau ferait fonction de conseil et d'office de renseignements. Il aurait pour tâche d'échanger avec celui de New-York et avec ses correspondants d'Europe et d'Extrême-Orient son avis sur les institutions à recommander, sur les collaborateurs à appeler et à soutenir, sur les œuvres à ,,2 entreprendre ou à encourager. L'intérêt de cette création est triple: - La Dotation dispose de moyens importants dont cherchent à bénéficier les différentes associations. Cela lui confère une importance exceptionnelle dans ce milieu.3 - En ouvrant un bureau en Europe, la Dotation montre qu'elle veut fédérer les initiatives ou au moins les organiser. - L'installation du Centre européen à Paris lui donne un rôle majeur dans la géographie de ces associations et renforce les liens entre les associations françaises et américaines. Or la Dotation Carnegie n'est pas neutre dans son appui aux organisations de paix. Nicolas Murray Butler, les dirigeants de la Dotation Carnegie et les milieux d'affaires qui les entourent se démarquent volontairement des courants pacifistes traditionnels incarnés par des hommes comme Frédéric Passy, la Comtesse Bertha von Suttner4, A. H. Fried ou Elie Ducommun. Les dirigeants
1 Nicholas Murray Butler: historien, juriste, Président de l'Université de Columbia, conseiller de plusieurs présidents, il persuade Carnegie d'établir la Carnegie Endowment for international Peace. Il est choisi pour développer the Endowment's division for education an publicity. Après la guerre outre une action de publiciste en faveur de la paix il contribue, via la Dotation Carnegie, à la reconstruction de la commune de Fargniers dans l'Aisne. En France il succède à lord Bryce comme membre étranger de l'Académie des sciences morales et politiques. Il obtient le Prix Nobel de la Paix en 1931 avec miss Jane Adams, écrivain et présidente de l'Association féminine pour la paix. 2 Le centre européen de la Division des relations internationales et de l'éducation, Dotation Carnegie pour la paix internationale, 1928, p 34. 3 "Je pense à cette Fondation Carnegie, qui fédère si étroitement, des deux côtés de l'Océan, tous ceux qui travaillent pour la cause de la Paix, et met à leur disposition les ressources les plus larges. "Léon Bourgeois La Société des Nations, op. cit. p 250. 4 "Another Nobel laureate was the colourfùl Austrian countess Bertha von Suttner, who was a friend of Alfred Nobel and encouraged him to establish the Peace Prize. She was the author of the celebrated book (and film) Lay Down your Arms! " Bertha Sophie Felicita Von Suttner, fille du Comte Kinsky, feldmaréchal, née Comtesse Kinsky von Chinic und Tettau (1843 Prague - 1914), écrivain, auteur notamment d'Inventaire d'une âme et de High Life, elle se lance en 1889 dans le mouvement pacifiste et publie la revue A bas les armes. Présidente d'honneur du BIP, elle obtient le Prix Nobel de la Paix en 1905. Elle incarne pour

35 de la Dotation Carnegie veulent appuyer des" gens raisonnables ", appartenant aux élites sociales et intellectuelles qu'ils doivent influencer et convertir aux idées nouvelles. Les ressources importantes de la Dotation Carnegie lui permettent d'aider et de favoriser certains groupements ou personnalités. La Division de l'éducation dispose pour une année de 145.475.31 $ et Norman Angell reçoit à lui seul 36.000 $ (180 000 F) alors que le BIP ne perçoit que 24 000 $ (120 000 F). Léon Bourgeois, dès 1909, rend hommage à cette aide qu'il interprète comme une reconnaissance implicite de leur action et de leur rôle de propagandiste par les milieux économiques. "De puissants concours matériels sont venus apporter à l'idée le moyen de se réaliser plus sûrement et plus vite. Mais Nobel et Carnegie n'ont pas seulement aidé notre cause par leurs dons magnifiques; représentants des civilisations les plus réalistes, ils ont prouvé par leur adhésion que le but poursuivi n'a rien de chimérique pour qui pense
sainement. ,,1

Butler engage aussi de véritables professionnels qui sillonnent l'Europe et le monde et plus particulièrement les milieux dirigeants. Verdiana Grossi présente ce nouveau spécialiste des relations internationales comme Paul d'Estournelles de Constant,2 "Il devait appartenir à une élite d'hommes faisant partie d'un réseau social tracé par les Anglo-Saxons et d'Estournelles de Constant. Ce réseau disposait de moyens financiers pour mettre en oeuvre un vaste projet de Conciliation internationale, de réorganisation de l'Union interparlementaire et de l'institution de correspondants internationaux en rapport avec la Dotation Carnegie. Ces derniers recevaient un salaire et avaient pour tâche d'observer de près le développement des affaires intérieures et extérieures de leurs pays. Ils devaient aussi suivre l'évolution de la cause pacifiste. C'était un moyen pour ,,3 les Américains d'être toujours renseignés sur les affaires européennes. Paul d'Estournelles de Constant4 est particulièrement intéressant pour plusieurs raisons. Ce Français entretient des liens étroits avec les Anglo-Saxons et on voit un mélange des genres qui sera fréquent après la guerre: c'est un diplomate, un homme politique mais aussi un propagandiste des idées de paix. Chargé d'affaires à Londres en 1890, il abandonne la diplomatie pour la politique, devenant sénateur radical-socialiste de la Sarthe en 1904. Il prend une part active aux Conférences de La Haye et organise en 1903 un groupe parlementaire de l'arbitrage international composé de députés et de sénateurs. Deux ans plus tard il crée, comme nous l'avons vu, l'Association pour la
beaucoup le "pacifISme Bourgeois" souhaitant un développement du droit international, le désannement et le règlement pacifique des conflits. Renseignements trouvés sur www.iDb.org/historv.htrnJ et dans Je Larousse mensuel illustré. 1 Léon Bourgeois La Société des Nations, op. cit. p 8. 2 Cette méthode sera reprise après 1918 par la LNV et l'Union internationale des associations pour la SDN. 3 Verdiana Grossi Le pacifISme européen, op. cit. p 131. 4 Paul Henri Benjamin Balluet, Baron d'Estoumel1es de Constant de Rebecque (1852-1924), appartenant à une très vieil1e famil1e aristocratique.

36 Conciliation Internationale. Pour lui, le rapprochement avec le Royaume-Uni peut être l'amorce d'un mouvement général mais il cherche aussi à diffuser les idées de conciliation en Allemagne même. Cette activité, voire cet activisme, les liens entretenus avec Andrew Carnegie, sa connaissance des Etats-Unis, pour lesquels il a un véritable intérêt, expliquent peut-être sa place au sein de la Dotation Carnegie pour la Paix.l Pour mener à bien sa politique, Nicholas M. Butler n'hésite pas aussi à bouleverser les structures existantes comme l'Union interparlementaire voire le Bureau international de la Paix. Avec Cremer, Lord Weardale, à la suite d'un véritable complot, Butler oeuvre pour remplacer le suisse Gobat, "pacifiste ancien style" par le Norvégien Christian Lous Lange et pour faire transférer le siège de l'organisation à Bruxelles. Désormais les Anglo-Saxons dominent l'Union.2 Des tentatives plus formalisées de concertation des différentes initiatives

" nationales" se manifestent aussi au début du XX e siècle, avec là encore
l'action déterminante des Protestants. Le RP Yves de La Brière donne une interprétation fort intéressante de cet activisme des Protestants: "Chez beaucoup d'entre elles, l'individualisme, dans lequel on voit à tort la principale caractéristique de la Réforme, a développé les forces centrifuges. (...) Les forces centripètes essayent désormais de réparer le mal qu'ont produit les forces centrifuges. Ces Eglises ne vont pas poursuivre une unité impossible à réaliser, elles n'ont pas la préoccupation de cette unité qui semble être le souci dominant de l'Eglise catholique... Mais à défaut de l'unité, elles vont rechercher l'union." Il en tire des conclusions peut-être un peu trop générales
" Ce rapprochement ne prendra jamais la forme d'une fusion, mais celle d'une ,,3 fédération. L'idée d'une fédération va naître d'un faisceau d'initiatives venant du monde anglo-saxon mais aussi de France et de Suisse. En France, la séparation des Eglises et de l'Etat rend plus nécessaire un regroupement des différentes Eglises protestantes. C'est l'objet de la proposition du pasteur W. Monod en 1903 qui débouche sur la naissance de la Fédération protestante un an plus tard. En Suisse le bureau de la Conférence des Eglises suisses adresse, en 1913, un appel aux autres Eglises d'Europe afin que celles-ci envoient des délégués pour une

En 1906 Pour l'arbitrage rédigé par Andrew Carnegie et préfacé par Paul d'Estoumelles de Constant est distribué à 108 000 exemplaires par l'intermédiaire du Comité pour la Conciliation internationale. Deux ans plus tard Le Bulletin de la conciliation internationale est consacré à la venue de Nicholas Murray Butler en France et il effectue un nouveau voyage aux Etats Unis en 1912. Laurent Barcelo Paul d'Estournelles de Constant (1852-1924): la formation d'un esprit européen,. l'expression d'une idée européenne, op. cit. 2 Verdiana Grossi Le pacifISme européen, op. cit. p 130. 3 RP Yves de La Brière, Les églises de la réforme et le problème de la paix au cours du XIXe siècle, 1ère, 2ème et 6ème leçons, cours du Révérend 1931, p 12 à 17. Père Yves de La Brière, Centre européen de la Dotation Carnegie

1

37 conférence destinée à examiner comment les églises pouvaient rapprocher les peuples et aider à une diminution graduelle des charges militaires. De l'aveu même du RP la Brière, le Pape Benoît XV ne fait pas preuve d'un grand enthousiasme: «A cet appel, le Pape fit savoir indirectement qu'il renvoyait la chose à une Commission.» 1 Le Souverain pontife devait avoir quelques difficultés de s'associer à une opération manifestement menée par des Eglises protestantes et où il n'a aucune prise. Cette réunion se tient le 2 août 1914 à Constance avec 80 délégués, malgré les circonstances particulièrement difficiles, dont une trentaine d'Anglais, une trentaine d'Américains, une vingtaine de délégués venus de 14 Etats d'Europe. Sa seule conséquence positive est la naissance de l'Alliance Evangélique Universelle pour l'Amitié Internationale par les Eglises mais la principale préoccupation des délégués rassemblés est de pouvoir regagner leur pays. Il faut aussi évoquer une autre série d'initiatives relevant d'associations qui sont par essence" transnationales" quoique fort différentes des Eglises, les organisations franc-maçonnes. Pierre Yves Beaurepaire établit un lien entre les congrès universels espérantistes et l'action des francs-maçons. Ainsi c'est lors du premier congrès espérantiste de Boulogne-sur-Mer en 1905 qu'est créée la Ligue universelle des francs-maçons ou Universala Framasona Ligo. L'espéranto apparaît comme un moyen de rapprocher les peuples et les hommes par l'adoption d'une langue non nationale et ainsi les inciter à "se découvrir frères par-delà l'altérité ".2 Les conférences internationales, les expositions universelles, les rencontres entre membres des différentes élites deviennent des occasions pour réunir les francs-maçons. Ainsi en 1889 le Grand Orient invite les obédiences étrangères à le rejoindre Rue Cadet. Ainsi se réunit le Congrès Maçonnique international du centenaire. A cette occasion Eduardo de Puga, Grand Secrétaire du Grand Orient National d'Espagne plaide pour la création d'une fédération des puissances maçonniques. L'idée est reprise par Elie Ducommun. De nouveaux rassemblements profitent des expositions universelles d'Anvers en 1894, d'Amsterdam en 1896 et de Paris en 1900. En 1900, à l'initiative de Lucien Le Foyer de la loge Le Cosmos3, une réunion est organisée, salle Charras, avec 700 ou 800 maçons dont de nombreux Allemands. Des congrès maçonniques sont aussi organisés en 1902 à Bruxelles et à Genève en 1904. En 1903 le F * * * Quartier-la-Tente, Grand Maître de la Grande Loge suisse Alpina, fonde le Bureau international de relations maçonniques (BIRM). Il s'agit d'une première tentative d'organisation ou
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RP Yves de La Brière, Les églises de la réforme et le problème de la paix au cours duXIXe siècle, p 102. 2 Pierre Yves Beaurepaire L'Europe des francs-maçons, op. cit. p. 239, On peut ajouter qu'un des premiers propagandistes français n'est autre que l'ancien dirigeant de la Ligue espérantiste.
3

La Loge Cosmos avait été créée en 1887 à l'occasion de l'affaire Scbnoebelé alors que la France et l'Empire
semblaient à la veille d'un nouveau conflit.

allemand

38 pour le moins d'un moyen de faciliter échanges et contacts entre les Maçons. Toutefois ceci ne concerne pas la totalité des organisations européennes. Depuis 1877 la rupture est en effet consommée entre les Francs-maçons français et leurs homologues anglo-saxons. En dehors de ces tentatives propres au monde maçon il faut souligner l'investissement précoce de Francs-maçons comme Léon Bourgeois ou André Lebey dans les mouvements pacifistes ou dans les combats en faveur d'une organisation internationale. En 1914 l'échec des organisations pacifistes semble donc complet avec les débuts du premier conflit généralisé! depuis 1815 et l'adoption des formules d'union sacrée dans la plupart des pays. Nombre d'organisations de paix acceptent l'idée de guerre juste et des Pacifistes comme Théodore Ruyssen rejoignent dans un premier temps l'Union sacrée.2 Un premier bilan peut être dressé: - Le thème d'une organisation internationale des nations est très présent mais ne constitue qu'un aspect plus ou moins développé du travail des partisans de la paix. - Des Français avec Léon Bourgeois sont particulièrement actifs dans ce domaine. Toutefois dès cette époque les Américains et les Anglais tendent à prendre une place prépondérante dans ce milieu des partisans de la paix. - Un premier clivage s'est établi entre" pacifistes d'ancien style" et " réalistes" cherchant à mettre en œuvre des solutions pragmatiques et refusant les seules déclarations d'intention. Ils rejettent d'ailleurs l'appellation de pacifistes. Il sera intéressant de voir si ce clivage perdure après 1914 entre partisans de la SDN et pacifistes déclarés. - Les contacts entre les Français, les Anglais et les Américains sont fréquents. On peut parler de l'émergence d'un premier milieu" transnationaliste". La guerre qui entraîne dans tous les pays une victoire des réflexes nationalistes paraît sonner le glas de ces tentatives. Pourtant dès 1915, apparaissent les premiers travaux qui ont pour objectif d'éviter à l'avenir toute nouvelle conflagration.

1 Gilbert Murray rappelle que ce conflit constitua une surprise pour la population britannique et notamment pour ceux qui luttaient pour la paix. "It was to most of us a thing not only unexpected but almost unbelievable. We all remember that so wise and prudent a judge as J.A. Spender, editor of the Westminster GazeUe, wrote in July 1914 'A war between us and our German cousins is unthinkable '. "Gilbert Murray The League of nations movement: some recollections of the early days David Davies Memorial Institute of International Studies 1955. 2 "Prenant totalement au sérieux l'idéologie de la guerre du droit qui sert de ciment et de lieu commun à l'Union sacrée, ils ont beau jeu de montrer que leur vocabulaire et leurs idées sont repris d'un bout à l'autre de l'échiquier politique, y compris par leurs adversaires nationalistes. " Rémi Fabre "Un exemple de pacifisme juridique: Théodore Ruyssen et la Paix par le Droit" Vingtième siècle, N°39, 1993, P 45.

39 2) Renaissance ou poursuite des travaux (1916-1919) ? a) Nouvelles idées, nouveaux hommes? a-1) Les nouvelles organisations. - Il n'y a pas eu d'interruption durable des travaux mais rupture de liens anciens en raison de la guerre. Toutefois les relations entre les associations des pays alliés se sont maintenues. - A partir de 1916-1917 on constate une multiplication des travaux consacrés à l'idée de SDN. - Les premiers et principaux acteurs de cette relève sont des hommes et des sociétés le plus souvent originaires des pays anglo-saxons. Les travaux reprennent dès 1915 d'abord en Angleterre et aux Etats-Unis. Pourtant dans le premier cas, il ne faut pas interpréter ces tentatives comme une révolte contre la guerre en cours ou à un quelconque défaitisme.l En revanche une continuité existe avec les efforts des Libéraux avant guerre. Dès 1914, un groupe réunit des intellectuels et des hommes politiques avec notamment l'universitaire G. Lowes Dickinson, E. Richard Gross, J. A. Hobson, Arthur Ponsomby, Graham Wallas et Lord James Bryce3. Ce dernier devient le président du Council for the Study of International relations, rapidement appelé Groupe Bryce. Ces hommes considèrent que la guerre a été provoquée par l'existence d'un système international anarchique. La paix devrait donc être bâtie sur la réconciliation et une « national self determination ». Les Etats européens formeraient une ligue mais non une fédération. L'ensemble est très prudent et les membres du groupe ne souhaitent absolument pas apparaître comme des pacifistes.4 Les souverainetés nationales seraient préservées mais les
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A propos de l'attitude de l'opinion publique britannique, Henry R. Winkler note "Despitefriction over

imperialist wants, the coming of the war was a shock to most people in Great Britain. Nevertheless, they rallied to the support of the government almost en masse, relatively small exceptions being a few Liberal pacifists and the Independent Labour party by Ramsay MacDonald. Most of the Britsih felt that the war was being fought to save the world from Prussian militarism and the danger of future struggles". Henry R. Winkler" The Development of the League of Nations Idea in Great Britain, 1914-1919" The Journal of Modern History, Volume 20, Issue 2 (Jun., 1948), P 95-112. 2 Arthur Ponsomby : fils du secrétaire privé de la Reine Victoria, "one of the queen's pages ofhonour", élu à la Chambre des Communes. Avec un autre ancien député libéral, l'historien C.P. Trevelyan, il fonde l'UDC. 3 James Bryce (1838-1922) viscount Bryce. Il fait ses études à l'Université de Glasgow puis à Oxford. Après une carrière de juriste, il enseigne le droit à Oxford. Il acquiert une grande réputation comme historien rédigeant notamment une Histoire du Saint Empire romain (1864). Il entre en politique dans les rangs libéraux exerçant de hautes responsabilités comme président du Board of trade puis en Irlande. De 1907 à 1913 il est ambassadeur du Royaume-Uni aux Etats-Unis, pays qu'il aime et connaît. Au début de la guerre, à la demande du premier ministre Herbert Asquith il établit un rapport sur les actes de barbarie pepétrés par les Allemands en Belgique qui est bien reçu aux Etats-Unis. Il devient membre de l'American Historical Association de 1906 à sa mort en 1922. 4 D.S. Bim The League of Nations Union, Henry R. Winkler The League of Nations Movement in GB, op. cit.