Misère et grandeur de la démocratie au Cameroun

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La démission de M. Ahmadou Ahidjo implique-t-elle la fin d'un totalitarisme au Cameroun et l'instauration d'une nouvelle manière de gouverner ? Telle est la question que pose ce livre. Pour la première fois en Afrique noire, une femme soumet à un mode de pensée radical, la relation au politique, et ceci au moment où la demande démocratique s'inscrit parmi les aspirations majeures des nouvelles générations de l'Indépendance. L'auteur dévoile les mensonges d'un Etat postcolonial en mettant à jour l'hypocrisie des discours élaborés tant par les africanistes que par les chercheurs indigènes. L'analyse accorde une attention privilégiée à l'émergence des nouvelles sensibilités sociales : les femmes et le pouvoir de décider de leur vie quotidienne, les revendications liées à la gestion foncière, la prise de parole et la communication sociale, les droits de l'homme... Pour Marie-Louise Eteki Otabela, le fond du débat doit être situé au-delà des regards régionalistes. Il faut restituer le politique à la pratique quotidienne, prendre en compte les rapports de force en présence. Il faut inventer une société plurielle qui puisse aider les enfants à renouer avec leur mémoire après plus de vingt-cinq ans de suspension et de rupture. Pour que, délivrée des servitudes et pesanteurs archaïques, la démocratie retrouve sa grandeur au Cameroun qui, en dépit de la crise actuelle, apparaît comme une des nations montantes du continent africain.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296414662
Nombre de pages : 144
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MISÈRE ET GRANDEUR
DE LA DÉMOCRATIE AU CAMEROUN

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-929-6 ISSN: 0761-5248

Marie-Louise Eteki-Otabela

MISÈRE ET GRANDEUR DE LA DÉMOCRATIE AU CAMEROUN

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection «Points de Vue»
Sekou TRAORE, intellectuels africains face au marxisme. 1983. Les WOUNGLY-MAsSAGA, le Kamerun? 1984. Où va J.-P. BIYITI bi AssAM,Cameroun: complots et bruits de bottes. 1984. P. KOFFITBYA,Côte-d'Ivoire: le roi est nu. 1985. MUTEBA-TsHITENGE, Combat pour la deuxième indépendance. Zaire: 1985.
Guy ADJETBKOUASSIGAN,. RévQlution 1985. ELOI MESSI METOGO, Théologie Emmanuel 1986. africaine ou diversité des possibles. 1985.

et ethno-philosophie. de l'unité

KENGNBPOKAM, a problématique L

nationale. des incerti-

MAR.FALL,Sénégal. L'Etat tudes. 1986.

Abdou Diouf, ou Le temps Faso. Processus

BABOU PAULINBAMOUNI, urkina B 1986.

de la révolution.

A Hubert, socialiste africain

AVANT-PROPOS

«Il n'est pas question que $OUSle Renouveau, encore pour une subversive..

tu passes

Ces paroles sont d'Otabela Hubert, ancien président de la Chambre d'Agriculture, de l'Elevage et des Forêts du Cameroun. Cet homme appartenait à la classe politique des années 50. Profondément préoccupé du sort des libertés publiques qui avaient disparu pendant plus de 25 ans de la vie politique du pays, il se demandait si l'on pouvait se permettre de parler en toute liberté sous le régime du Renouveau. Cet homme croyait tellement à l'avènement de la démocratie qu'il aura attendu toute sa vie pour faire de la politique. Un mois avant de mourir d'une crise cardiaque en allant à la Conférence des chefs d'Etat de l'UDEAC, nous disait = il «Tu verras, ce sera au Congrès de Bamenda..
Comme d'autres Camerounais, Hubert Otabela nourrissait cet espoir depuis le 6 novembre 1982. Le président Biya n'avait-il pas reconnu lui-même en décembre 83 que = «Les nouvelles espérances qui jaillirent des profondeurs de la nation au lendemain du 6 novembre, m'invitaient à une plus grande libéralisation et démocratisation de la société camerounaise..... N'avait-il pas engagé le pays dans la voie certes difficile mais salutaire de l'ouverture démocratique? De cette 7

ouverture que M. Biya souhaitait «consciente, tolérante et .constructive», peut-être la classe politique camerounaise n'aura retenu qu'une chose: «Elle devait s'effectuer dans J'ordre et la responsabilisation». Le nouveau régime concevait aussi cette ouverture comme «un gage nouveau, de santé et de maturité politique» .
Le texte que l'on va lire est né d'une discussion sur le débat démocratique ouvert au Cameroun depuis ce que l'on a appelé « l'ère Biya ». Nous nous proposons de tenter ici une réflexion fondamentale autour d'une question décisive qu'il n'est plus possible d'éluder. Que peut-on retenir du conflit qui a surgi dans cette région d' Mrique noire entre l'Etat, le Parti et la Société? Ce conflit peut-il se travestir en conflit tribal où l'on retrouverait les clichés chers à l'ethnologie coloniale? Doit-on y voir, au contraire, le révélateur d'un antagonisme plus profond généralement masqué par l'idéologie du Parti unique? Les promesses d'ouverture démocratique qui ont été actuellement faites nous permettent-elles de dépasser les contradictions inhérentes à notre société à travers les différents appareils de l'Etat qui s'est imposé aux Camerounais depuis la décolonisation des années 60? Telles sont les questions auxquelles nous voudrions apporter un essai de réponse dans les pages qui vont suivre. TI est bien entendu qu'il s'agit ici d'une réflexion en cours qui ne saurait épuiser un sujet dont l'actualité n'échappe à personne. Sans chercher une réponse définitive, nous nous sommes limités à ouvrir des pistes de recherche 'Susceptibles de contribuer à clarifier le débat ouvert sur un sujet d'une importance capitale pour l'avenir du Cameroun.

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CHAPITRE

PREMIER

MINISTÈRE MINISTÈRE

DE LA CONDITION F£MININE OU DU CONDITIONNEMENT F£MININ

Quelques données nous permettent de justifier la place que nous accordons à la femme, dans cette réflexion sur le débat politique actuel au Cameroun. Si nous nous référons au dernier recensement général de la population effectué en 1976, deux faits au moins retiennent notre attention:

- La structure de notre population montre qu'il s'agit d'une population très jeune; elle se caractérise par la grande proportion des femmes: 51 % de la population. L'autre fait remarquable, significatif, c'est la sousscolarisation massive des femmes camerounaises. Le taux d'analphabétisme, c'est-à-dire la proportion des personnes n'ayant jamais fréquenté une école, touche la moitié de la population âgée de plus de dix ans. Comme on peut s'y attendre, la proportion de femmes analphabètes est plus forte que celle des hommes: 64 % contre 40,04 %. On voit ici que la majorité des populations du pays est écartée du savoir. S'il est difficile, pour ce fait, d'accéder à un niveau de conscience politique élevé, on comprend que cette majorité soit politiquement marginalisée. C'est là, un des aspects du problème dans le contexte actuel.
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Nous sommes habitués à croiser ces visages de femmes dans les villages et les villes du Cameroun. Les archéologues de la tradition y voient les piliers de la société africaine. Des femmes africaines par excellence, telles que l'on s'est plu à les décrire durant cette décennie: c'est le sexe faible et deuxième, victime parfaite et consentante de la civilisation. Une autre image courante, c'est aussi celle des femmes mutilées, dans leur essence profonde par l'Occident. Elles sont alors réduites en objet de consommation. Intégrées de force dans les mécanismes du marché international, depuis l'irruption du capitalisme dans l'agriculture africaine, les femmes apparaissent comme des instruments de production et de reproduction au service des multinationales (1). Ce sont elles qui entretiennent la force de travail de l'homme producteur de cacao, de café, d'arachides, et de bananes dont se nourrissent les pays riches. Il n'y a pas de célébration de la journée mondiale de l'alimentation sans que la presse locale ne valorise le travail de la femme dans la production vivrière. Le discours officiel parle de leur participation au développement. La décennie des Nations unies pour la femme aura-t-elle été le temps fort de sa participation à l'apolitisme ? Tout se passe comme si pour la femme africaine, les seuls problèmes étaient ceux de la mère et de l'enfant. Ce qui touche à l'avenir de la société ne doit pas faire partie de ses préoccupations, les problèmes politiques qui devraient être les problèmes de tout le monde, ne la concernent pas. On comprend qu'Achille Mbembe, dans un texte éclairant, s'interroge: «Que peuvent signifier dans ce contexte les" ministères de la Condition féminine" qui ont vu le jour dans de nombreux pays africains à la fin des années 70? Au sein des partis uniques, les femmes semblent, la plupart du temps, n'être bonnes qu'à grossir les foules qui défilent les jours de fête nationale, brandissant des pancartes et des effigies en l'honneur des I< guides éclairés JI, psalmodiant le long chapelet des slogans et faisant tomber une pluie de "motions de soutien" dès la moindre occasion. 10

Compte tenu de cette difficulté d'autonomie de la société par rapport à l'Etat, le combat des femmes africaines paraît vain s'il ne s'inscrit pas dans un processus de large démocratisation des sociétés politiques du continent ~ (2). Au sein du parti dominant, la femme ne serait-elle appelée qu'à jouer un rôle décoratif? Faut-il la réduire à un élément du folklore que l'on exhibe lors des manifestations « d'animation culturelle» annexées par les partis au pouvoir et dont elle devient une sorte de support publicitaire à travers sa tenue vestimentaire? Il vaut la peine de s'interroger sur la portée effective de féminine» . Chaque fois que les femmes prennent sérieusement la parole pour parler d'elles, leur discours révèle toujours - et c'est une bonne chose un antagonisme d'intérêts qui les surprend elles-mêmes. Toute la question est alors, de savoir s'il faut taire cet antagonisme pour donner une image d'unité à l'extérieur, histoire de «changer l'image de la femme dans notre société». « Montrer que les femmes peuvent s'entendre, montrer qu'elles peuvent s'en sortir~ être efficaces sans l'aide des hommes, être fortes toutes seules, qu'elles peuvent arriver à résoudre les problèmes spécifiques des femmes» tel est le discours classique de personnes «socialement intégrées» qu'on attend de nous. Ou bien faut-il prendre le risque d'expliciter cet antagonisme pour savoir s'il relève d'une différence accidentelle d'opinions due à la diversité des niveaux de prise de conscience (des problèmes) ou s'il s'agit d'une différence fondamentale reflétant un conflit de classe. Il y a un fait indépendant de nos volontés individuelles: il existe, ici comme ailleurs, des femmes victimes du conditionnement féminin et des femmes qui luttent contre ce conditionnement. Disons plus clairement que parmi les femmes, il y a les victimes qui assument leur «féminité» et celles qui luttent pour leur «humanité». Les femmes rassurent - se

ce qu'il est convenu d'appeler « le ministère de la Condition

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rassurent elles-mêmes - surtout quand elles se paient la coquetterie de passer pour «des garçons manqués», ou pour «des femmes qui n'ont aucun complexe vis-à-vis des hommes ». Quant aux féministes, elles inquiètent et qu'on se l'avoue ou non, elles sont des ennemies à abattre quand ce n'est pas elles-mêmes qui, par mauvaise conscience, font des efforts parfois désespérés pour apparaître comme des personnes «normales». Voilà pourquoi, qu'on le veuille ou non, qu'on se le dise ou qu'on nous le cache soigneusement, il s'agit bien d'un combat dont l'enjeu est le pouvoir et non pas simplement de prétendus «problèmes spécifiques ». Pouvoir de décider du sort, de l'histoire et du fonctionnement de notre société. C'est-à-dire, en fait, le pouvoir de décider de notre vie quotidienne. Ce pouvoir, les hommes se l'arrogent comme leur droit à eux tout seuls - quels que soient les niveaux de décision grâce à un arsenal de techniques mises en place, et cela objectivement, indépendamment de la volonté du fils bien ou mal aimé, du grand ou petit frère, du charmant copain, de l'amant compréhensif ou de l'époux adoré. Ce qui fait que ce n'est jamais vraiment une femme qui décide, c'est ce système de techniques et de situations objectives qui constituent la condition féminine. La condition féminine, c'est le fait que les hommes arrivent, pris globalement, à gommer la moitié de la société, et pire, parviennent à persuader cette moitié essentielle de la société qu'elle n'a pas à se plaindre. Il n'en faut pas plus aux hommes pour déclarer la guerre; des prolétaires du monde entier aux guerres d'indépendance, en passant par ceux d'Afrique du Sud, les hommes se révoltent et luttent quand d'autres hommes essaient de les maintenir sous leur joug. Mais chaque fois que les femmes prennent vraiment un peu de pouvoir, des miettes de pouvoir, les hommes crient à la fin du monde! Prenez n'importe quel problème, n'importe quelle situation importante concernant la vie de la nation: quand des choses capitales se décident, quand on

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parle de choses essentielles pour notre avenir, les femmes ne sont jamais là, sinon dans le rôle d'alibi ou de figurant, de gadgets dont on se sert pour distraire la galerie. «Tu n'es pas invitée: on va parler de choses sérieuses». Combien de fois entend-on cette réflexion! Et, effectivement, sous une forme ou une autre, de Mme Ahidjo à Mme Dikoum, le rôle de la partie - dite par ailleurs essentielle du Cameroun - est d'être utilisée. On doit faire l'ange ou la bête. Etre féministe, en fait, c'est refuser de faire l'ange ou la bête. Les féministes au Cameroun, qu'elles s'ignorent ou qu'elles n'osent le déclarer à haute et intelligible voix, ce sont ces femmes, toutes ces Camerounaises qui sauvent notre pays, tous les jours, de la barbarie à visage humain, qu'elle s'appelle « développement autocentré » ou autre... Si le ministère de la Condition féminine est notre victoire sur un certain «développement autocentré », pourquoi serait-il interdit de se demander, dans le contexte du Renouveau, les intérêts de qui ce ministère est appelé à servir? Les forces en présence
Il ne s'agit nullement ici « d'enfermer» la nouvelle dynamique préconisée par le gouvernement dit du Renouveau - avec la création du ministère de la Condition féminine dans une polémique quelconque. Au contraire, nous voulons identifier les forces en présence. Un pays est aux prises avec l'envahisseur. Ce pays résiste comme il peut, passe de la résistance à la contreattaque. Toutes les forces vives de la nation se mobilisent. Elles déclarent la guerre en vue de la reconquête de la liberté. Et puis, la victoire arrive, enfin, presque... Et le jour des décorations, la moitié de la nation est oubliée. Connaissez-vous des monuments à la Résistante inconnue? Combien avons-nous de nominations depuis le Renouveau? Au Cameroun, ils ont mis du temps à se souvenir des femmes. La première femme camerounaise est entrée à 13

l'Assemblée nationale en 1960. L'OFUNC voit le jour en 1969, neuf ans après l'indépendance. Le ministère des Affaires sociales voit le jour en 1975, soit quinze ans plus tard. Ces hommes étaient trop occupés à organiser les « choses sérieuses ». L'Unité nationale d'abord. Elle nécessitait un équilibre tribal, véritable casse-tête chinois et les femmes étant souvent de la tribu du mari..., forcément leurs problèmes pouvaient attendre 1984: le ministère de la Condition féminine! Vingt-cinq ans plus tard, «cent familles» ont confisqué le pouvoir. Elles règnent sans partage sur le pays et font croire à la majorité - femmes comprises - que «mais oui, vous êtes le pilier de notre société» ! Pas un discours dans lequel on ne glorifie le peuple camerounais ! Et pourtant, ce peuple vit dans des conditions proches de la condition féminine. La communication entre le pouvoir et les femmes est proscrite et comme on ne gagne pas les coupes d'Afrique tous les ans, il faut bien une « Marinette» de temps en temps pour décrisper l'atmosphère (4) ! Quelle est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase? L'histoire le dira... Toujours est-il que le peuple camerounais fit alliance avec les conditionnées au féminin et un soir sur les antennes nationales, le rempart tomba comme un fruit trop mûr: «j'ai décidé de démissionner! ». Stupeur dans nos rangs, panique dans les leurs. C'est le branle-bas des combats. Au niveau du pouvoir, c'est le sauve-qui-peut. Au niveau du peuple et ses femmes, passés les moments de scepticisme, c'est le grand ouf! Et pendant qu'on fêtait cette victoire commune, le pouvoir s'organisait. Que voulez-vous, vingt-cinq ans de pratique, ça donne des réflexes... Passons sur les épisodes pathétiques ou burlesques de cette affaire... En récompense, on nous promet « l'ouverture démocratique ». Nous, femmes, nous comprenons que le peuple va avoir son mot à dire et puisque nous représentons 51 % de cette population, c'est la jubilation, l'état de grâce. Le monde entier a les yeux fixés sur nous. Pour une fois, les femmes font la «une» des journaux. Alors recommence l'histoire - qui a prétendu qu'elle 14

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