//img.uscri.be/pth/e40a87c6fe3541a29c6974b9b52f133c62752939
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mouvements étudiants en Corée du Sud

De
269 pages
Ce livre est une étude concrète sur le mouvement étudiant dans les années 80 en Corée du Sud. Une révolte massive s'est produite contre le régime dictatorial en 1987, connue sous le nom de Mouvement Démocratique du 10 juin 1987, juste avant un an les Jeux Olympiques de 1988 à Séoul et deux ans avant le soulèvement de la place de Tian'annem en Chine. Le "succès" de ce mouvement a permis à la société coréenne de prendre le chemin de la démocratie dans tous les domaines: politique, social, économique et culturel.
Voir plus Voir moins

Mouvements étudiants en Corée du Sud

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Déjà parus Jean-Marie THIEBAUD, La présence française en Corée de la fin du XVlllème siècle à nos jours, 2005. Amaury LORIN, Paul Doumer, gouverneur général de
l' lndochine( 1897-1902), 2004.

Philippe GRANDJEAN, L'Indochine face au Japon 1940 1945,2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine: terminologie et discours d'hier à aujourd'hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l'éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002. Albert-Marie MAURICE, Croyances et pratiques religieuses des montagnards du centre- Vietnam, 2002. Guilhem FABRE, Chine: crises et mutation, 2002. Chi Lan DO-LAM, Chants et jeux traditionnels de l'enfance au Viêt-Nam, 2002. Phou-ngeun SOUK-ALOUN, Histoire du Laos moderne (19302000), 2002. Philippe Le FAILLER, Monopole et prohibition de l'opium en Indochine,2001. Frédéric MAUREL, Clefs pour Sunthorn Phu, 2001. Anne V AUGIER-CHA TTERJEE, Histoire politique du Pendjab de 1947 à nos jours, 2001. Benoît de TRÉGLODÉ, Héros et Révolution au Viêt Nam, 2001. Laurent DESSART, Les Pachtounes: économie et culture d'une aristocratie guerrière, 2001. Michel BODIN, Les Africains dans la Guerre d'Indochine, 2000. Marie-Eve BLANC, Laurence HUSSON, Evelyne MICOLLIER, Sociétés sud-est asiatiques face au sida, 2000. Marie-France LA TRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999.

Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999.

Jeong- lm HYUN

Mouvements étudiants en Corée du Sud
La transition vers la démocratie dans les années 1980

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B226O Ouagadougou 12 BURKINA FASO

Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI

1053Budapest

UniversitédeKinshasa- RDC

www.Iibrairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8895-5 EAN : 9782747588959

A mon père ...

INTRODUCTION Le 10juin 1987 à Séoul, l'air de la ville a été encore beaucoup plus irrespirable qu'à l'habitude. Cette fois-ci non seulement à cause de la pollution mais aussi à cause des innombrables grenades lancées par les policiers anti-émeutes contre les manifestants, étudiants pour la plupart, demandant le départ du gouvernement militaire installé depuis 1980. En fait, les manifestations étudiantes contre ce gouvernement étaient quasi quotidiennes, faisant la une des presses majoritairement «contrôlées» par le gouvernement. Les étudiants manifestants sont souvent présentés comme des « mauvaises graines» voulant profiter des désordres sociaux pour donner une bonne occasion à la Corée du Nord... Mais à partir du 10 juin 1987, ces « mauvaises graines» sont devenues jour après jour des « graines fertiles », pour la démocratie et la souveraineté du pays aux yeux de la presse: une soudaine prise de conscience des journalistes coréens? ou leur a-t-il fallu «sept ans de réflexion» pour en arriver à une telle métamorphose? Que s'est-il passé dans ce pays du «matin calme» connu plutôt pour sa « docilité» que sa capacité à se révolter. La réponse se trouve dans la suite de cet événement du 10 juin 1987. La révolte massive de civils contre le gouvernement militaire qui s'en suivit s'est déroulée avec une intensité telle que le pays a été quasiment paralysé pendant près de trois semaines: cela a marqué le début de l'effondrement d'un régime militaire trentenaire. Si nous n'observons que la dernière partie de cet événement, nous ne pouvons qu'être frappés de la facilité et de la rapidité avec lesquelles le pouvoir autoritaire a été mis sur la touche: fmalement trois semaines de luttes auront suffi. Cependant pour y parvenir, la Corée a été confrontée à de nombreuses expériences politiques bouleversantes durant les dernières décennies: une guerre civile (1950-1953), un renversement du gouvernement autoritaire par la révolte civile initiée par les étudiants (1960) et deux coups d'État (1961, 1979). Ces conditions politiques peu stables n'ont toutefois pas empêché le pays de sortir du sous-développement et de devenir la 12ème puissance économique mondiale. Entièrement préoccupée 9

par sa réussite économique, cette société n'a pas eu beaucoup d'occasions de développer des groupes sociaux qui peuvent jouer un rôle contre- pouvoir, par exemple des syndicats, des organisations pour l'environnement ou des organisations de consommateurs. Ce sont donc souvent les étudiants qui ont assumé le rôle de principal groupe protestataire, participants actifs et acteurs majeurs des événements politiques et sociaux. Les étudiants n'ont pas été les seuls à prendre part à ces mouvements; des intellectuels et des religieux y ont aussi joué un rôle important. Dans l'histoire coréenne, cette alliance n'est d'ailleurs pas nouvelle: déjà pendant l'occupation japonaise (1910-1945) ces mêmes étudiants, intellectuels et religieux avaient participé ensemble au Mouvement d'Indépendance du 1er mars en 1919 contre l'occupant. Bien que ce mouvement n'ait pas abouti à la libération du pays, il est néanmoins devenu une référence pour les mouvements étudiants. Par la suite, après la libération de l'occupation japonaise en 1945, la Corée du Sud a adopté le capitalisme comme système économique et la démocratie libérale comme valeur politique. Ce sont d'abord le premier président Sûng-Man Lee et son parti politique Jayoudang (parti libéral) qui instaurent une politique autoritaire aussitôt après les élections en 1948. Renversés par une révolte d'étudiants en 1960 -la Révolution Etudiante du 19 avrilils cèdent alors la place à la Deuxième République. Les espoirs suscités par un peuple capable de renverser une dictature malgré les préjudices d'une guerre (1950-1953) et l'absence d'expérience en « démocratie occidentale» ont marqué très fortement la population. Mais ces espoirs ont été anéantis par le coup d'Etat du Général Jeong-Hee Park le 16 mai 1961, l'événement marquant le début d'un gouvernement militaire trentenaire, obligé de se libéraliser à partir de 1987 mais survivant jusqu'en 1992. Cette position importante des mouvements étudiants dans l'histoire contemporaine de la Corée du Sud suffit pour attirer notre attention. Ainsi l'évènement, connu sous le nom de Mouvement Démocratique du 10 juin 1987, a non seulement réformé le système politique coréen mais a également influencé le changement de la structure de la société coréenne, changement au 10

sein duquel les luttes étudiantes pour la démocratie ont joué un rôle central, ce qui ne peut que renforcer notre intérêt initial. Nous posons ici deux questions principales dont les énoncés sont très simples: pourquoi ce mouvement social s'est-il produit à ce moment précis pourquoi pas avant ou après? Et comment s'est-il produit? Autrement dit, pour quelles raisons les gens se sont-ils mis à descendre dans la rue avec les étudiants pour protester contre le gouvernement militaire? Par exemple, au plus dur de régime Park (1961-1979), nous n'avons pas connu de telle protestation civile. Les gens auraient-ils subitement pris conscience de la répression subie pendant toutes ces années et se seraient-ils fmalement décidés à passer à l'action? Pour défmir les raisons de l'émergence un mouvement social, il est important d'étudier les changements macro-sociologiques. Parce qu'un mouvement social ne se produit jamais subitement ni sans préparation. Sans avoir pris la connaissance des situations macro-sociologiques, nous ne pouvons pas le situer dans un contexte social global. Toutefois, il ne s'agit pas ici de présenter ces changements comme une condition suffisante au déroulement de ce mouvement. Par exemple, les journalistes ont souvent décrit les raisons de l'événement du 10 juin 1987: le peuple coréen a souffert pendant 30 ans en raison du pouvoir autoritaire en place et il a fmalement décidé de rompre avec ce système. Cela est vrai, mais ceci est un constat, non une explication. Si les doléances mobilisent les hommes contre les élites ou le pouvoir, elles existent à tout moment. Aussi, signaler tout simplement l'existence de doléances sociales ne suffit pas à expliquer l'émergence d'un mouvement social. Comment pouvons-nous déceler les processus de cette décision « soudaine », au moins en apparence, de la société civile à participer au mouvement? Jusqu'à récemment dans la majorité des études sur les mouvements sociaux, le public a été considéré comme une « foule» irrationnelle qui n'a pas de capacité de raisonner. Bien que nous admettions le rôle des aspects psychologiques, notamment l'anonymat de la « foule », qui faciliterait éventuellement les actions dites «impulsives », en raison du développement du courant de la mobilisation des ressources, un mouvement social n'est plus considéré comme un phénomène Il

« anormal» de la société. Au contraire, ce sont des actions collectives qui entreprennent de résoudre les problèmes de la société. Dans ce contexte, le public engagé au sein d'un mouvement social n'est plus un simple état de rassemblement d'individus isolés qui ne se mobilisent qu'au moyen de l'anonymat de la masse mais liés par un but commun. Comment va-t-il se mobiliser pour atteindre l'objectif visé? Les théoriciens de la mobilisation des ressources ont d'abord cherché la réponse dans les organisations. Ils ont insisté sur les aspects «rationnels» instrumentaux des organisations, capables notamment d'évaluer les coûts et les bénéfices des actions: les stratégies, l'efficacité de communication au sein des organisations, les qualités des leaders etc. Toutefois, on observe souvent qu'un mouvement social réussit sans véritablement avoir mis en place une organisation bien structurée. Parmi les raisons du succès d'un mouvement, ils ont souligné l'existence des organisations « internes» de mouvement. Il s'agit ici des «réseaux sociaux» qui n'ont pas nécessairement de lien direct avec le mouvement mais sont susceptibles de l'aider pour qu'il puisse prendre corps. Si cette position théorique est restée focalisée sur les ressources « visibles », c'est particulièrement par Snow et Benford que les ressources dites « invisibles» ont été introduites. Comme nous l'avons souligné auparavant, démontrer les doléances sociales ne suffit pas à expliquer les raisons de l'émergence d'un mouvement. L'importance réside dans la façon dont elles sont interprétées, amplifiées et fmalement comment elles font naître des motivations chez les acteurs afm qu'ils se mobilisent. Cette perspective permet de souligner les processus de « persuasion» des individus à la participation de mouvement. Autrement dit, pour qu'un mouvement soit réussisse, une organisation doit bien défmir le problème, présenter une solution et fmalement encourager la motivation. Cependant, dans cette explication, un point important est négligé: le rôle « actif» de public dans ces processus. Il est vrai que souvent les organisations jouent un rôle avant-gardiste et visible non seulement dans l'initiation d'une action directe mais aussi dans la création des cadres interprétatifs du mouvement social. Cependant, nous sommes obligée de reconnaître qu'il s'agit 12

là d'une observation à l'égard d'une « apparence» d'un mouvement social. D'abord, le « public visé» par les organisations n'accepte pas forcement les cadres offerts, et de plus, il n'a parfois pas besoin des organisations pour connaître la « vérité» sur les origines des malaises sociaux: il peut avoir déjà une opinion sur la situation. Particulièrement de nos jours, les moyens d'information ne manquent pas; cependant, être informé au sujet d'un problème social et éventuellement formuler une opinion n'est pas forcement le chemin direct vers la participation. L'importance pour nous est de défmir par quels processus le public se mobilise cognitivement autour d'un problème, et ce qui finalement le mène à l'action. Pour déceler ces processus il est essentiel d'analyser les aspects culturels du mouvement, puisque la culture constituée d'une certaine manière du résultat d'expériences collectives, particulièrement les luttes sociales, économiques et politiques. Il est important de noter que cette option culturelle peut nous tendre le piège de s'en servir comme d'un « passe-partout ». Pour l'éviter, nous avons besoin de préciser en quoi consiste l'étude des aspects culturels du mouvement. Il s'agit ici de rechercher les soubassements culturels qui ont favorisé les processus d'alignement des cadres, par exemple, les symboles, les images ou les chansons seront pour nous des matériaux utiles. Ils ne sont pas nécessairement les « enfants» du mouvement, au contraire, ils peuvent exister bien avant le mouvement. Le rôle des organisations internes est doublement important ici parce qu'elles peuvent non seulement fournir une base d'organisation au mouvement mais également des repères sociaux, culturels et politiques. A partir de ces repères en effet, le public va identifier les problèmes considérés comme « injustes », défmir des solutions à ces problèmes et éventuellement décider de se mobiliser. L'importance ne se limite pas seulement à la localisation de ces repères; elle englobe l'analyse de leur combinaison, la défmition des raisons de leur acceptation par le public et leur importance déterminante à la réalisation du mouvement. C'est dans ce sens, et non comme élément direct de mobilisation de masse, qu'il apparaît utile d'étudier le rôle des émotions, puisque comme les autres aspects culturels, les significations cognitives, les principes moraux, les émotions sont formées par les attentes sociales tout en émanant des 13

personnalités individuelles. Elles dépendent de la tradition, de même que l'évaluation cognitive. Les émotions peuvent constituer un médiateur entre deux mondes, les individus et la société. Il est alors préférable d'étudier non seulement les interactions entre les émotions et les autres dynamiques culturelles, mais aussi avec les dynamiques organisationnelles et stratégiques 1. Ce travail va permettre de dégager les explications de la sensibilité du public à l'égard de certaines « affaires» et pas d'autres. Pour ce faire, il est approprié de prêter notre attention aux mémoires collectives, ou plus généralement à l'histoire pour saisir les processus sous-jacents de «mobilisation» de l'opinion publique, fréquemment chargée d'émotion. Néanmoins, il ne faut pas confondre l'examen de l'état psychologique d'une collectivité donnée et la recherche de raisons quant à la sensibilité et la capacité à engendrer de l'émotion entourant certains sujets, qu'ils soient historiques, sociaux, et politiques. En fm de compte, si nous observons attentivement les mouvements sociaux actuels ou anciens, mobiliser le public tient à la capacité à l'émouvoir dans le but de le faire réagir. « Réagir» n'est pas synonyme de la naissance d'un mouvement, et encore moins du succès de ce mouvement. Bien que nous acceptions le point de vue d'Eyerman, le mouvement social est une praxis cognitive, il faut analyser davantage le changement culturel qu'un mouvement social apporte dans la société; si un mouvement social affmne clairement son but comme étant le changement du système politique, ce qui est notre cas d'étude, il est indispensable d'introduire des éléments politiques. La notion d'opportunité politique sera utile pour analyser comment la protestation s'intensifie (la dynamique de mouvement) et pour étudier la façon dont les acteurs la perçoivent. Analyser en terme d'opportunité politique ne se réduit pas simplement à dégager les éléments politiques de succès ou d'échec d'un mouvement, mais
1

J. Goodwin et al. (2000), « The return of the repressed: The fall and rise
5 (1), p.78.

of emotions in social movement theory », Mobilization,

14

contient l'analyse de l'importance des processus politiques pour le mouvement. Dans ces perspectives, cette étude comportera d'abord une partie théorique. Nous allons d'abord nous consacrer à défmir une théorie qui pourrait être appliquée au cas coréen. Ici, nous serons guidés par les quatre tâches essentielles de la sociologie des mouvements sociaux telles qu'elles ont été formulées par F. Chazel. Ce qui nous permettra ensuite de procéder à une analyse concrète du mouvement. Elle sera menée en trois parties. Dans la première partie - La position historique de la lutte étudiante (les chapitres II et ill) - nous allons détailler l'histoire des mouvements étudiants et des environnements politiques, économiques et sociaux de la Corée du Sud. Cela nous permettra de dessiner et d'analyser l'image de la composition sociale et culturelle des étudiants, ainsi que le contexte politico-social de la lutte étudiante. A travers cette étude historique, nous présenterons les changements globaux de la société coréenne durant quelques décennies avant notre sujet. La deuxième partie aura pour objet l'étude du développement du mouvement étudiant dans les années 80 et de ses aspects sociaux et organisationnels (les chapitres IV et V). Dans le chapitre IV, nous examinerons le monde des étudiants, du changement de leur position sociale à partir des années 70 aux évolutions des mouvements pendant les années 80. Dans le chapitre V, nous analyserons l'infrastructure des mouvements étudiants avec l'objectif de comprendre comment ces mouvements ont effectivement pris corps. Les organisations internes aux campus y seront d'abord analysées, suivies de celles extérieures aux universités. Au cours de la troisième partie Analyse des dimensions culturelles et politiques du mouvement (les chapitres VI et VU) nous nous pencherons sur les visions du monde développées par les mouvements étudiants. Les théories des organisations seront d'abord examinées, et nous essaierons ensuite de dégager les bases culturelles qui ont facilité les processus d'ajustement de ces cadres et joué un rôle significatif dans la mobilisation du public en vue d'actions directes. Pour ce faire, nous analyserons les soubassements de la culture protestataire en examinant l'influence 15

-

des cultures confucianistes et du Minjoung (la classe opprimée)2 dans les pratiques culturelles des étudiants et les chansons protestataires qu'ils ont créées, chantées et diffusées. Le chapitre VU, nous permettra d'expliquer comment le mouvement s'est développé selon la conjoncture politique; en particulier les élections législatives et présidentielles seront analysées comme un élément d'opportunité pour le développement et le succès du mouvement. Nous reviendrons également sur les différents engagements politiques des deux principales organisations étudiantes à la lumière des événements politiques. En ce qui concerne les sources et les bases documentaires sur lesquelles nous nous sommes appuyée pour ce projet, nous avons d'abord consulté des textes coréens: journaux nationaux, hebdomadaires, déclarations, pamphlets des organisations étudiantes, d'organisations contestataires civiles et de nombreux articles écrits par des chercheurs coréens ainsi que des publications officielles du gouvernement coréen et de l'UNESCO sur les indices économiques et sociaux. Nous avons également consulté des quotidiens nationaux français (le Monde et Libération) et américain (The New York Times) d'avril 1987 en février 1988, ainsi que des articles sur le mouvement publiés dans des revues de sciences sociales américaines. Nous voulons terminer l'introduction par quelques remarques sur la signification globale de notre projet. D'un point de vue significatif, ce projet présente la société coréenne de façon «comparative» par rapport aux sociétés développées. La société coréenne n'a pas vécu de processus d'évolution sociale semblable aux pays développés: le changement global de la structure sociale s'est réalisé sur une très courte période. Et, de ce fait, les objets de contestation des mouvements sociaux apparaissent beaucoup plus complexes par rapport à ceux des pays développés. De plus, à cause du système politique autoritaire, l'espace de communication
2 Le terme Minjoug sera étudié en détail au chapitre VI, on se contentera pour l'instant de noter sa traduction.

16

libre capable d'engendrer un «espace ouvert», où le public peut communiquer et exprimer ses demandes sociales, a été verrouillé pendant une longue période. Ainsi les acteurs initiaux (les étudiants) ont joué le rôle de plusieurs acteurs sociaux. C'est la raison pour laquelle il est intéressant de les étudier, non seulement pour mieux comprendre la société coréenne mais également pour percevoir un mouvement social d'une manière générale. Ensuite, du point de vue de l'application des théories des mouvements sociaux qui ont été développées entre autres sur deux continents, l'Europe de l'Ouest et l'Amérique du Nord, notre étude peut présenter un avantage. En effet, nous ne prétendrons pas être parvenue à bien accorder ces deux courants théoriques mais nous les avons introduits pour répondre aux questions spécifiques. Nous avons analysé les infrastructures du mouvement et des processus politiques pour expliquer comment le mouvement a émergé et s'est développé (courant de l'Amérique du Nord), puis nous sommes tournée vers les aspects culturels du mouvement en essayant de défmir les processus d'alignement des cadres entre les deux groupes militants étudiants, le public étudiant et le grand public. Puisqu'un mouvement social sans appui du public n'existe pas, notre cas n'aurait notamment pas été possible sans le soutien massif du public. Nous avons souligné l'importance des pratiques culturelles dans ces processus. Nous avons notamment examiné les répertoires culturels traditionnels (chansons, danses, théâtre) adoptés au sein des campus ainsi que les « nouvelles» créations dans ce domaine. Ces matériaux culturels nous permettent de déceler un soubassement culturel non seulement chez les acteurs initiateurs des actions directes mais aussi chez le grand public participant. Un sentiment suscité ou une mémoire collective partagée lors de ces pratiques culturelles est très important pour former l'identité d'un groupe ou d'une collectivité. C'est la raison pour laquelle nous constatons que les apparitions des mouvements sociaux recourent aux pratiques « traditionnelles» qu'elles soient

culturelles ou politiques, aujourd'hui encore, en ce début de 21e
siècle partout dans le monde que ce soit en Occident ou en Orient. Chaque société connaît ses propres mouvements sociaux et il est important de rechercher les particularités de chaque mouvement 17

mais démonter les particularités n'aura de valeur que si cela a été présenté dans le contexte de la généralité.

18

A la recherche d'une théorie mieux adaptée Dans l'histoire de la sociologie, les études sur les mouvements sociaux ne sont pas très anciennes. Notamment, à partir des années 60 beaucoup d'études théoriques et pratiques ont été publiées sur les mouvements sociaux. L'explosion des mouvements étudiants et des mouvements sociaux durant ces années ont poussé les sociologues à s'intéresser aux mouvements sociaux et développer des théories. Depuis nous avons remarqué une évolution dans le domaine théorique: les mouvements sociaux ne sont plus considérés comme des actions incontrôlées d'une foule incapable de réagir rationnellement. Au contraire, ce sont des actions collectives dont les coûts et bénéfices ont été - au moins en partie calculés par les acteurs, que les bénéfices soient économiques, culturels ou politiques. Malgré les critiques sur le courant de la théorie de la mobilisation des ressources, nous reconnaissons sa contribution à la transformation des idées acceptées sur les mouvements sociaux. Notre objectif n'est pas de trancher le débat entre les deux continents, l'Europe et l'Amérique du Nord, mais d'essayer d'analyser un cas spécifique. Par ailleurs, il est bien évident qu'un chercheur doit vérifier les risques qu'il court quand il adapte une théorie qui a été éprouvée pour une autre société et préciser quelles seront les limites dans la recherche théorique.3. Ce que nous allons faire consiste à choisir un aspect théorique qui puisse être adapté au cas coréen. A notre époque, certains parlent de la fill des mouvements sociaux. Nous pouvons affirmer que cela est faux. Les formes d'action et les buts ont évolué mais la notion de mouvement luimême n'a pas changé. Comment aborder la notion de mouvement social? Nous n'allons pas ajouter une nouvelle définition et nous emprunterons celle de F. Chazel, qui nous semble être une
3

Pour les critiques profondes voir F. Chazel (1992), «mouvements
Paris, PUF.

sociaux» in Traité de Sociologie,

19

défmition complète: un mouvement social est «une entreprise collective de protestation et de contestation visant à imposer des changements -d'une importance variable- dans la structure sociale et/ou politique par le recours fréquent -mais pas nécessairement exclusif- à des moyens non institutionnalisés4 . » Avec cette notion, il est inutile de nous soucier si nous pouvons donner le nom « mouvement social» à tel ou tel phénomène. Pour expliquer l'émergence de mouvements sociaux, les théories antérieures à A. Oberschall ont plutôt insisté sur les aspects psychologiques, irrationnels de la « foule» 5. Par ailleurs, les théories de la mobilisation des ressources ont donné une grande importance aux organisations et aux stratégies qu'elles ont adoptées. Quant aux théories des nouveaux mouvements sociaux, elles ont souligné les changements de la société globale, c'est à dire qu'elles ont essayé de trouver les origines des mouvements sociaux dans le «dysfonctionnement» de la société postindustrielle. Les théoriciens de ce courant soulignent les aspects culturels du mouvement. Bien entendu, nous ne pouvons pas présenter en deux lignes ces courants théoriques. Chaque théorie garde sa pertinence pour expliquer les mouvements sociaux des sociétés concernées et elles ont été corrigées ou améliorées depuis. Contrairement aux mouvements étudiants des années 80 dans les pays développés, marqués par les protestations culturelles, ceux de la Corée du Sud ont un caractère politique. Si d'une certaine manière, nous pouvons dire que tous les mouvements sociaux sont politiques, que leurs protestations soient culturelles ou politiques dès lors qu'ils visent à des changements dans la structure sociale, nous pouvons toutefois défmir un mouvement selon le caractère dominant de la protestation: politique, économique ou culturelle. Dans ce sens, les luttes que les étudiants ont menées dans les
4

F. Chazel (1992), Ibid., p. 270. 5 Evitons un malentendu: il n'y a pas que cet aspect théorique dans ce type de théories mais discuter ces théories n'étant pas notre but ici, nous en avons simplifié les contenus.

20

années 80 en Corée du Sud ont un caractère politique puisque leur objectif a été clairement affiché: la démocratisation dans le système politique. Comment allons-nous analyser ce mouvement? Quels sont nos objets d'étude? En fait, nos objets d'étude correspondent aux tâches essentielles d'une sociologie des mouvements sociaux, organisée en quatre parties, selon F. Chazel. Nous allons organiser notre étude à partir de ces quatre questions puisqu'elles englobent les problématiques sur les mouvements sociaux à savoir, la dimension historique, politique et culturelle. La première question6 portera sur les changements macro sociologiques, nous allons ainsi examiner le degré de changement de la société coréenne notamment à partir de la fm des années 70 et pendant les années 80. Pour examiner la deuxième question7, nous allons porter notre attention sur les organisations internes ou, en d'autres termes, les infrastructures des mouvements étudiants. Il s'agit d'ici d'expliquer non seulement les organisations visibles du mouvement mais aussi de trouver la base des organisations, les organisations rudimentaires du mouvement.

6« Cette question porte sur les changements dans les conditions macro sociologiques (d'ordre économique, social et politique) qui sont les plus propices, sinon à l'émergence d'un mouvement social en tant que tel, du moins à des expressions publiques de mécontentement et à la naissance d'un débat autour des problèmes jugés à l'origine du malaise ». 7 « Le seconde problème auquel le chercheur doit tenter d'apporter une réponse touche aux facteurs les plus directs et les plus massifs de la mobilisation collective. Il s'agit ici de rendre compte, dans tous les cas où le mouvement social a effectivement pris corps, de "la capacité d'agir collectivement" (A. Oberschall, 1989). Les modes d'organisation interne, les formes de communication et le degré de solidarité se révèlent sur ce plan des dimensions d'une importance cruciale ».

21

Si la seconde question concerne les ressources « visibles », la troisième question8 portera sur les ressources «invisibles» à savoir la vision du monde du mouvement. Nous présenterons les cadres d'interprétation des mouvements étudiants dans un premier temps, puis nous analyserons les processus d'ajustement de ces cadres avec le public étudiant et les civils. La quatrième question 9 est plus directement liée à une question que nous avons posée précédemment: Pourquoi le Mouvement Démocratique du 10 juin s'est-il produit à ce moment précis? Il s'agit ici d'analyser la relation entre les processus politiques et la dynamique des protestations à une période précise, pendant le sommet des protestations, durant le mois du juin 1987. Evitons ici un malentendu, nous n'allons pas réduire notre analyse à la question des chances de succès ou d'échec de cet événement du 10 juin 1987, mais nous essaierons d'analyser l'importance des processus politiques qui ont contribué à l'évolution de mouvement étudiant et fmalernent à l'éclatement de ce mouvement démocratique. Nous allons ainsi examiner les aspects théoriques selon ces questions et réfléchir à leur adéquation pour le cas coréen.

8

« La troisième question est relative aux composantesidéologiques des

mouvements sociaux, aux visions du monde qui les inspirent ou qui, selon un autre cas de figure, se développent à travers eux ou plus généralement à leur soubassement en matière de valeurs et de croyances». 9 « Un dernier problème concerne les chances de succès de tel ou tel type de mouvement, liées aux alliances et aux coalitions qu'il est susceptible de nouer, à la force -relative- de ses adversaires, à la position adoptée par le public ainsi que par les moyens de communication de masse, et enfm à l'environnement global, à la fois intérieur et international. » F. Chazel (1992), op. cit., p. 271.

22

PREMIERE QUESTION: LES CHANGEMENTS CONDITIONS MACRO SOCIOLOGIQUES

AU

SEIN

DES

Analyser ou décrire les changements des situations politiques et sociales des années concernées avant d'analyser les mouvements sociaux semble tellement aller de soi de nos jours qu'il paraît même inutile de le justifier. Cependant, introduire les changements macro sociologiques parmi les conditions nécessaires à l'émergence de mouvements sociaux n'est pas en réalité aussi évidente. En analysant les changements macro sociologiques les chercheurs sont fréquemment tentés de simplifier la logique des mouvements sociaux, c'est à dire qu'ils ont tendance à considérer à tort- ces changements comme la condition suffisante des mouvements sociaux. Par exemple, dans le cadre de révoltes d'ouvriers, afm d'en déterminer les raisons, les chercheurs vont d'abord analyser l'environnement socio-politique de la société concernée. Ils peuvent constater que cette société a connu une industrialisation importante au cours de ces années; ils introduisent alors la logique suivante (si nous simplifions un peu): l'industrialisation a engendré beaucoup d'ouvriers aux conditions de vie difficiles qui ont protesté contre leurs employeurs afm d'obtenir une amélioration de leur qualité de vie. Selon cette logique, la raison de la protestation ouvrière paraît être l'industrialisation. Bien entendu aucun chercheur ne va affirmer que l'industrialisation elle-même a directement entraîné les protestations, mais donner une trop grande importance à cette option peut favoriser l'adoption d'une logique « simplifiée », selon laquelle la présence de doléances crée les mouvements sociaux. Certes, lors d'un mouvement social, avant que le mouvement luimême ne se produise, des mécontentements apparaissent chez les acteurs sociaux. Cependant, nous ne pouvons pas considérer les frustrations sociales comme une raison directe des mouvements sociaux. Comme les théoriciens de la mobilisation des ressources l'ont souligné, des doléances, certes d'intensités différentes, existent à n'importe quelle époque et dans n'importe quelle société. Prenons un autre exemple: les mouvements pour la démocratie en Corée du Sud. Le système politique autoritaire installé depuis le 23

début de la première république (en 1948), a engendré de nombreux problèmes socio-politiques et économiques. Ce système a suscité un rejet massif de la population qui s'est révoltée. Ce schéma d'explication est très fréquent chez les journalistes qui décrivent les mouvements sociaux. D'une certaine manière, cette explication n'est pas invalide. Des faits sociaux évidents, comme l'industrialisation et un système politique autoritaire, sont apparus avant les mouvements sociaux dans l'ordre chronologique, que nous le voulions ou non, et ont provoqué les doléances sociales. Cependant, le système politique autoritaire étant en place depuis longtemps, les problèmes qu'il a causés n'ont pas de caractère récent. Pourquoi alors les gens se sont-ils révoltés « subitement»? Nous ne pouvons répondre à cette question si nous tenons ces aspects macro sociologiques pour une condition suffisante à l'apparition des mouvements sociaux. Une société sans changements ni doléances n'existe pas, l'importance est le degré de ce changement. C'est pour cette raison que nous allons utiliser l'expression de «conditions favorables» à l'émergence d'un mouvement. Pourquoi devons-nous étudier les changements macrosociologiques avant les mouvements eux-mêmes? Parce qu'un mouvement social n'apparaît jamais soudainement. Sans connaissance des environnements sociaux et historiques, nous ne pouvons pas comprendre les processus d'apparition d'un mouvement. En étudiant ces processus, nous pouvons éventuellement comprendre pourquoi les gens se mobilisent massivement à un moment précis et pas à un autre. Cette perspective est élaborée par D. McAdam et nommée «théorie des processus politiques». Nous allons l'utiliser dans la quatrième question de cette partie: les chances de succès d'un mouvement. Comment allons-nous présenter les changements macro sociologiques dans la société coréenne? En résumant d'abord l'histoire de la lutte étudiante pour comprendre la position de la lutte étudiante dans la société coréenne, Ensuite en s'attachant aux changements dans le domaine social et politique à la fm des années 70 enfm, avant d'aborder les mouvements étudiants dans les années 80, nous consacrerons une partie au changement de statut social chez les étudiants. Pour fmir, étant donné le caractère 24

politique des mouvements étudiants, nous présenterons une chronologie des événements politiques importants des années 80 pour comprendre le contexte des protestations étudiantes car elles sont très liées aux incidents politiques. Nous pouvons facilement imaginer que les changements de structure sociale ont affecté l'émergence du mouvement social.

25

DEUXIEME QUESTION: LES FACTEURS LES PLUS DIRECTS ET LES PLUS MASSIFS DE LA MOBILISATION

Serait-il exagéré d'affmner que la plupart des études sur les mouvements sociaux sont consacrées essentiellement à cette question? De plus, les études qui ont été faites sur cette question portent souvent sur les organisations des mouvements concernés. Il est vrai que parfois nous confondons les études sur les mouvements sociaux avec les études sur ces organisations, formelles et informelles (internes). Cependant, il ne s'agit pas ici de rejeter l'importance des organisations, au contraire. Comme J. McCarthy et M. Zald le soulignent, l'existence préalable d'organisations est essentielle pour un mouvement sociallo. Sans elles, il est impossible de rassembler les ressources, d'appliquer les stratégies pour les mobilisations collectives et de poursuivre tel ou tel mouvement afin d'atteindre les buts collectifs. De surcroît, les organisations déjà établies peuvent faciliter le recrutement de nouveaux membres et relancer la mobilisation à nouveau sans se préoccuper de créer de nouvelles organisations, même si, parfois, les anciens systèmes peuvent compliquer les tentatives de changement au sein des organisations. Accorder une grande importance aux organisations, comme le font les sociologues de la mobilisation des ressources, pour analyser les mouvements étudiants coréens peut avoir sa justification. Cependant nous devons faire attention en essayant d'appliquer à notre étude la notion d'organisation telle qu'elle a été utilisée par J. McCarthy et M. Zald pour leurs analyses des mouvements sociaux dans les années 60 aux Etats-Unis car ils se sont concentrés sur le rôle des «organisations professionnelles» pour expliquer l'émergence et les succès des mouvements sociaux qu'ils étudiaient alors que dans notre cas, non seulement la
10

J. McCarthy, M. Zald (1988), «Resource Mobilization and Social

Movements: A Partial Theory» American Journal of Sociology, vol. 82, n° 6.

26