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Mouvements sociaux et démocratie au Mexique (1982-1998)

De
376 pages
Cet ouvrage traite de la relation entre les mouvements sociaux et le système politique au Mexique au cours de la période 1982-1998. Ces années ont connu d'importantes transformations politiques et sociales dans le système autoritaire : l'ouverture politique après la mobilisation citoyenne de 1988 et l'approfondissement des réformes électorales en tant que produit, entre autres, de la rébellion de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale en 1994, ainsi que la consolidation de l'Institut Fédéral Electoral, organisme responsable de l'organisation des processus électoraux fédéraux...
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MOUVEMENTS SOCIAUX ET DÉMOCRATIE AU MEXIQUE
1982-1998

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr

(Ç)

L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8810-6 EAN: 9782747588102

Martin Aguilar Sanchez

MOUVEMENTS

SOCIAUX

ET DÉMOCRATIE AU MEXIQUE
1982-1998

Un regard du point de vue régional

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

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L'Harmattan

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Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

-

Logiques politiques Collection dirigée par Yves Surel
Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection «Logiques politiques» a pour vocation principale de publier des ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie, philosophie, sociologie). Elle rassemble des recherches originales, tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries thématiques sont également en cours de développement, l'une d'entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes politiques des États-membres de l'Union européenne.

Dernières parutions
Gregor STANGHERLIN, Les acteurs des ONG, 2005. Philippe HAMMAN, Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne, 2005. Damien HELL Y et Franck PETITEVILLE (sous la dir.), L'Union européenne, acteur international, 2005. V. REY, L. COUDROY de LILLE et E. BOULINEAU (dirigé par), L'élargissement de l'Union européenne: réformes territoriales en Europe centrale et orientale, 2004. Guillaume DEVIN (dir.), Les Solidarités Transnationales, 2004. Jean-Baptiste LE GAVRE (dir.), La presse écrite: objets délaissés, 2004. Philippe ESTEBE, L'usage des quartiers. Action politique et géographie dans la politique de la ville (1982-1999), 2004. Johanna SIMEANT et Pascal DAUVIN, ONG et humanitaire, 2004. Patrick QUANTIN (dir.), Voter en Afrique, 2004. A. LAURENT, P. DELFOSSE, A-P. FROGNIER (dir.), Les systèmes électoraux: permanences et innovations, 2004. Sophie JACQUOT et Cornelia WOLL (dir.), Les usages de l'Europe. Acteurs et transformations européennes, 2004. Béatrice BLANCHET, La toge et la tribune: engagements publics des classicismes français et britanniques du )(Xe siècle, 2004.

À mes frères Joaquin et Enrique

À mes enfants Camilo et Lucia

À Maria José

Remerciements

Ce travail de recherche est le fruit d'un long processus dans lequel occupent une place prépondérante les acteurs des mouvements sociaux analysés, ainsi que des universitaires et des amis qui ont eu la gentillesse de me donner leur opinion. Je leur exprime à tous ma gratitude. Je voudrais remercier spécialement le Professeur Pierre Brécho~ Directeur de l'Institut d'Etudes Politiques, pour ses observations judicieuses. Bien que la responsabilité du travail soit entièrement mienne, je désire souligner l'attention qu'il a portée à ma recherche. Cette recherche a pu se faire grâce aux bourses accordées par le programme ECOS, siégeant au Mexique et en France, ainsi que par l'Université de Veracruz; je remercie les Docteurs David Skerrit, Alain Faure et Cécile Guy Gilbert, coordinateurs du programme ECOS, pour leur appui et leurs preuves d'amitié et de camaraderie. Je suis aussi redevable à mes compagnons de l'Institut de Recherches Historico-Sociales de l'Université de Veracruz, pour les échanges constants d'idées et d'information.

TABLE DES MA TIERES Introduction
PREMIERE PARTIE La théorie sur les mouvements sociaux et l'action collective au Mexique Chapitre 1. La théorie des mouvements sociaux Introduction
1.1. Les théories des mouvements sociaux et l'action collective 1.1.1. La théorie de l'action d'Alain Touraine Système politique, démocratie et mouvements sociaux 1.1.2. La théorie d'Alberto Melucci Mouvements sociaux et système politique 1.1.3. La théorie de la mobilisation des ressources 1.1.4. La théorie systémique 1.2. Le débat sur les mouvements sociaux au Mexique et en Amérique Latine 1.3. Perspective d'analyse 15

31 32 32 34 38 40 42 47 49 56

Chapitre 2. La démocratisation du système politique et les mouvements sociaux
Introduction 2.1. La consolidation du système autoritaire mexicain 2.1.1. L'époque des pactes sociaux: 1940-1970 2.1.2. Protestation ouvrière et mouvement étudiant
2.2. Les années d'incertitude: 1970-1982 2.2.1. La montée du mouvement paysan 2.2.2. Le mouvement ouvrier et le syndicalisme indépendant 2.3. La fin des pactes sociaux et la transformation de l'état social autoritaire 2.3.1. Restructwmion industrielle et affaiblissement du mouvement ouvrier 2.3.2. Le mouvement populaire mbain 2.3.3. Crise de pouvoir et mouvement civique électoral de 1988 2.4. Du Traité de libre Commerce à la rébellion indigène 2.4.1. La rébellion du Chiapas 2.4.2. Le mouvement féministe 2.4.3. Les associations non gouvernementales et les mouvements CIVIques

59 60 62 63 69 73 75 77 81 83 85 87 91 % 97

DEUXIEME PARTIE Stratégies de protestation et des identités politiques Chapitre 3. La formation de trois mouvements sociaux régionaux
Introduction 3.1. Le Darzon dans l'état du Zacatecas (1993-1998) 3.1.1. L'état du Zacatecas : le contexte socio-économique 3.1.2. Les causes économiques à l'origine de la création du Barzon 3.1.3. La naissance de l'Union El Banon 3.1.4. Réseaux d'acteurs sociaux 3.1.4.1. Les dirigeants exogènes 3.1.4.2. Les dirigeants endogènes 3.1.5. La structure de l'Union El Barzon 3.2. Le mouvement paysan au Tabasco (1978-1998) 3.2.1. L'état du Tabasco : le contexte socio-économique L'industrie pétrolière au Tabasco 3.2.2. Réseaux d'acteurs sociaux 3.2.2.1. Les réseaux du Pacte Riverain 3.2.2.2. La fonnation du Parti de la Révolution Démocratique 3.2.2.3. Les Communautés Ecclésiales de Base

105 106 106 109 112 114 115 117 119 122 122 124 126 127 128 132 135 135 137 139 142 142 147

3.3. l.es réseaux du mouvement indigène et des travailleun du Pétrole dans la région Coatzacoalcos-MÏnatitlan (1982-1998) 3.3.1. L'état du Veracruz: le contexte socio-économique 3.3.1.1. La région Coatzacoalcos-Minatitlan 3.3.1.2. Les caciques régionaux 3.3.2. Réseaux et acteurs sociaux 3.3.2.1. Le mouvement indigène
3.3.2.2. La Coordination pour la Défense de Pemex

Chapitre

4. La structure des opportunités politiques et le répertoire des actions collectives dans les mouvements sociaux régionaux 155 157 157 164 167

Introduction 4.1. L'Union El Darzon 4.1.1. Les conflits au sein du PRI du Zacatecas et leurs effets sur la structure d' opportunité politique 4.1.2. Précédents dans les luttes sociales: le Front Populaire du Zacatecas 4.1.3. Le gouvernement fédéral et les programmes de rééchelonnement des dettes

8

4.1.4. Les protestations du Barzon : l'occupation de la ville de Zacatecas 4.1.5. Le Barz6n et les protestations nationales 4.2. Le mouvement paysan au Tabasco

171 184 189 189 192 202 203 211 211 218 230 235 249 253 260

4.2.1. L'autoritarisme du PRI et ses conséquences sur la structure
des opportunités politiques Le pouvoir politique: 1982-1994 4.2.2. Historique des luttes sociales: le Pacte Riverain Stratégies d'action collective 4.2.3. Le parti-mouvement et les luttes sociales: 1988-1996 La création du PRD et la Marche pour la Démocratie: 1988-1992 4.2.4. Résistance civile et offensive politique pour la

~ocnrntie:1994-1996
4.3. Les mouvements sociaux et l'action collective dans la région Coatzacoalcos-Minatitlan 4.3.1. La région indigène et les mouvements sociaux 4.3.2. Le mouvement pétrolier et pé1rochimique 4.3.3. La Coordination pour la Défense de Pemex 4.4. Conclusions

Chapitre 5. Dépendance ou autonomie politique; la relation complexe entre les mouvements sociaux et les partis politiques
Introduction 5.1. Le Danon et les partis politiques 5.2. Le mouvement politique du Tabasco 5.3. Les partis politiques et le mouvement social de la région Coatzacoalcos-Minatitlan 269 271 279 291

Conclusion générale Bibliographie Journaux Entretiens Annexes Cartes
Graphiques Chronologie

301 313 343 345 351 353 359 363

9

ABREVIATIONS

ACIEZ: Alianza Campesina Independiente Emiliano Zapata. Alliance Paysanne Indépendante Emiliano Zapata. BANRURAL : Banco Rural. Banque Rurale.

CEDECOS : Centro de Desarrollo Comunitario del Sureste. Centre de Développement Communautaire du Sud-Est . CDPZ : Comité de Defensa Popular de Zaragoza. Comité de Défense Populaire de Zaragoza. CDP: Coordinadora por la Defensa de Pemex. Coordination pour la Défense de Pemex. CEB's: Comunidades Ecclésiales de Base. Eelesiales de Base. Communautés Latina.

CEP AL: Coordinaeion Eeonomiea para Amériea Coordination Economique pour l'Amérique latine. CIOAC: Central Independiente Campesinos. Centrale Indépendante des Paysans. CNC: Confederacion Nationale Paysanne. Nacional

de Obreros Agrieolas y des Ouvriers Agricoles et Campesina. Confédération Indigenas.

CNPI: Coordinadora Naeional de Pueblos Coordination Nationale des Peuples Indigènes.

CODEHUTAB: Comision de Dereehos Humanos de Tabaseo. Commission des Droits de l'Homme de Tabasco.

CONAMUP : Coordinadora Naeional del Movimiento Urbano Popular. Coordination Nationale du Mouvement Populaire Urbain. CNOP : Confederaeion de Organizaciones Confédération des Organisations Populaires. Populares.

CNDEP : Comité Naeional en Defensa de la Eeonomia Popular. Comité National de Défense de l'Economie Populaire.

CNH: Consejo Nacional de Huelga. Conseil National de la Grève. CROC' Confederacion Regional Obrera y Campesina. Confédération Régionale Ouvrière et Paysanne. CROM: Confederacion Regional Obrera de México. Confédération Régionale Ouvrière du Mexique. CTM Confederacion de Trabajadores Confédération des Travailleurs du Mexique. de México.

CNPA : Confederacion Nacional Plan de Ayala. Confédération Nationale Plan d'Ayala. EZLN : Ejército Zapatista de Liberacion Nacional. Armée Zapatiste de Libération Nationale. FCIP: Frente Civico de Pajapan. Front Civique Indigène de Pajapan. FREPOCEV : Frente Campesino Popular del Sur de Veracruz.. Front Paysan Populaire du Sud de Veracruz . FDN: Frente Democratico National. Nacional. Front Démo-cratique

FNDSCAC : Frente Nacional contra la Austeridad y la Defensa dei Salario. Front National contre l'Austérité et Défense du Salaire. FNAP : Frente Nacional de Accion Popular. Front National d'Action Populaire. IPN: Instituto Polytechnique. Politécnico Nacional. Institut Emiliano National Zapata.

OCEZ Organizacion Campesina Organisation Paysanne Emiliano Zapata.

PAN : Partido de Accion Nacional. Parti d'Action Nationale. PEMEX : Petroleos Mexicanos. Pétrole Mexicains. PNR : Partido Révolutionnaire. Nacional Revolucionario. Parti National

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PPS : Partido Popular Socialista. Parti Populaire Socialiste. PARM : Partido Auténtico de la Revolucion Mexicana. Authentique de la Révolution Mexicaine. PRI Partido Revolu cionari 0 Révolutionnaire Institutionnel. PDM : Partido Mexicain. DemOcrata Institucional. Parti Parti Parti

Mexicano.

Démocrate Parti de la

PRD: Partido de la Revolucion Révolution Démocratique.

Democratica.

PST: Partido Socialista de los Trabajadores. des Travailleurs. PSUM: Partido Socialisla Socialiste Unifié du Mexique. PRT : Partido Revolucionario Révolutionnaire des Travailleurs. Unificado

Parti Socialiste Parti Parti

de México.

de los Trabajadores.

PMS : Partido Mericano Socialista. Parti Socialiste Mexicain. STPRM : Sindicato de Trabajadores Petroleros de la RepUblica Mexicana. Syndicat des Travailleurs du Pétrole de la République Mexicaine. SRA : Secretaria Réforme Agraire. de la Reforma Agraria. Secrétariat de la

SUTERM : Sind/cato Un/co de Trabajadores Syndicat Unique des Travailleurs Electriciens.

Electricistas.

VGS : Union Ganadera deI Sur. Union d'Eleveurs du Sud. UGOCP : Union General Obrera Campesina y Popular. Union Général Ouvrière, Paysanne et Populaire. UBO: Union de Barrios de Oteapan. Union de Quartiers de Oteapan . UNORCA : Union Nacional de Organizaciones Regionales Campesinas Autonomas. Union Nationale des Organisations Régionales Paysannes Autonomes.

13

Introduction

Notre étude traite des mouvements sociaux1 et de leurs relations avec le processus de démocratisation du système politique mexicain. Nous allons tout particulièrement analyser trois types de mouvements sociaux régionaux situés dans trois états du pays, dans le but de comprendre à la fois les caractéristiques des ces mouvements régionaux et leurs relations avec les acteurs politiques des états. Ceci nous permettra d'avoir une vue d'ensemble des différents rythmes et étapes de ce processus de démocratisation. Quelle est la raison de cet intérêt pour l'implication des mouvements sociaux dans les transformations du système politique? Plusieurs éléments permettent de répondre à cette question. Parlons d'abord des acteurs qui favorisent le processus de démocratisation politique: dans la théorie classique sur les transitions politiques dans les pays autoritaires, en particulier dans les pays d'Amérique Latine et d'Europe du Sud, nous observons que priorité est donnée à l'étude des élites politiques et économiques considérées comme les uniques acteurs de ces processus de transition. La société et les mouvements sociaux sont alors considérés comme des acteurs secondaires, presque marginaux (O'Donnell,1984; Valenzuela,1994; Schmitter, 2000; Arato,1999; Bunce, 2000). D'après nous, les mouvements sociaux sont des phénomènes qui ont de l'influence sur le processus de transformation du système politique autoritaire. Cette influence s'exerce par le biais de nombreuses actions et revendications qui ont des répercussions sur les changements du système en question. Si l'on considère le processus de démocratisation de
1

Nous entendons par mouvement social un réseau d'organisations ou secteurs d'organisations qui luttent pour obtenir satisfaction à leurs revendications et qui mettent en question le système social et politique. Leur action est nécessairement conflictuelle et génère une action solidaire dans le processus de lutte contre leurs adversaires.

manière restreinte, il se crée une déception sur les soi-disant "transitions politiques" vers la démocratie. Un autre aspect concerne la politisation des mouvements sociaux. Comme le système autoritaire mexicain s'est structuré à partir d'un parti hégémonique, le PR!, qui comprenait des organisations de masse insérées dans un système de type présidentialiste, dans les périodes de fermeture maximale du système, entre 1940 et 1982, les mouvements sociaux émergents avaient des revendications précises. La solution à leurs revendications était conditionnée par l'adhésion des groupes contestataires au PRI ou à l'une de ses organisations. C'est pour cela que les revendications des mouvements sociaux se sont politisées, c'est-à-dire que, pour obtenir une réponse, il leur fallait faire appel à des agents politiques, des fonctionnaires du gouvernement de l'état ou du pouvoir exécutif, et placer la condition démocratique comme condition sine qua non. De 1982 à 1997, le processus de libéralisation politique s'est accéléré. Le PRI et ses organisations ont beaucoup de mal à s'y adapter tandis que les mouvements sociaux sont plus efficaces dans la lutte pour leurs revendications, en profitant des espaces créés par les transfonnations démocratiques. Nous notons que, presque toujours, les acteurs des mouvements sociaux ont une conception de la démocratie qui ne se limite pas aux procédures électorales et à l'alternance politique. fis considèrent la démocratie comme étant plus large, les droits des citoyens étant l'axe central tant de la société que de la vie économique (Marc Ferry, 1994; Harvey, 2000; Zermeno, 1998). Un autre aspect intéressant est celui de la subordination ou de l'autonomie des mouvements sociaux par rapport aux partis politiques. En Amérique Latine le paradigme prédomine selon lequel le but des mouvements sociaux était de devenir des partis politiques; nous notons le fait que les mouvements sociaux ont tendance à se subordonner aux partis, encore plus lors des transitions politiques.

16

Ce processus s'accentue dans la transition politique, du fait que les partis d'opposition ont besoin de militants ayant une expérience d'organisation. fis regroupent alors des membres actifs et des dirigeants des mouvements sociaux. De même, les dirigeants des mouvements sociaux soutiennent l'adhésion à un parti politique en créant le risque de devenir bureaucratiques et d'entraîner des fractures dans les mouvements. La relation entre les mouvements sociaux et le système politique est donc complexe à décrire. Il ne s'agit pas seulement d'en mesurer l'impact, d'analyser comment les mouvements sociaux entrent et sortent du système politique, mais aussi de comprendre comment naît ce processus et quels types de transformations ont lieu. A partir des années 90, on perçoit dans le modèle mexicain d'action collective un phénomène de fragmentation des mouvements sociaux. Ce phénomène est en grande partie le produit de la consolidation du modèle néo-libéral ; on observe une perte de centralité de quelques mouvements comme le mouvement ouvrier ou le mouvement paysan, et on voit se produire des mouvements à caractère principalement sectoriel et régional. On peut observer très clairement de quelle manière la société mexicaine se diversifie, et de ce fait la présence d'autres acteurs comme les organisations de femmes, les homosexuels et les lesbiennes, les petits propriétaires, etc, devient visible. La crise du vieux schéma devient évidente, les mouvements centraux ouvrent le pas à des revendications et à des mouvements interclasses et des mouvements fragmentés qui, en apparence, ont peu d'incidence sur les changements du système politique. Devant ce processus, notre préoccupation était de comprendre quelles répercussions ces mouvements ont eu sur la démocratisation du système politique et quelle est la réponse de celui-ci aux demandes et aux propositions de ces mouvements. La fragmentation et la perte de centralité des mouvements tendaient à forger une opinion pessimiste concluant que, faute de mouvements centrau~ les changements au sein d'un système politique autoritaire ne seraient pas très frappants. Nous 17

pensons cependant que cette perspective tendait à simplifier ces processus. Devant les changements qu'était en train de vivre la société mexicaine, comme la croissance urbaine et celle de la population, la libéralisation des moyens de communication et une demande constante de la part des citoyens du respect des droits civiques, les exigences pour un processus de démocratisation se faisaient à partir de différents milieux et secteurs et s'exprimaient dans des transformations locales et régionales. Pour enrichir notre réflexion, nous ajoutons une autre question: quelles sont l'influence et la participation des mouvements sociaux dans le processus de transfonnation du système politique? Quels sont les effets de la structure d'opportunités politiques2 dans le développement des mouvements sociaux? Pour quelles raisons les mouvements régionaux sont-ils prépondérants depuis plusieurs décennies? Est-ce que le processus de démocratisation consolide ou fragilise les mouvements sociaux? Ce sont ces questions qui guident nos recherches, et auxquelles nous essaierons de répondre dans différents chapitres.

Le système autoritaire et le processus de transition politique Comme nous l'avons dit au début de l'introduction, le système autoritaire mexicain était basé sur le PR!, parti hégémonique. Ce parti et les organisations de masse qui y adhéraient obéissaient à la figure présidentielle qui exerçait un pouvoir sans limite (Krauze, 1997). Il a également créé une politique clientéliste dans laquelle la corruption était un élément naturel de l'exercice du pouvoir. Bien que le PR! fonctionnât comme le parti par lequel l'exercice politique du président était légitimé, il était aussi un moyen de s'élever socialement et politiquement. Ce parti était légataire de
2 Le concept de structure d'opportunités politiques est utilisé pour faire référence à la capacité ou à la faiblesse présentées par le système politique dans sa réponse aux actions des groupes contestataires ( Fillieule, 1993).

18

l'idéologie de la révolution mexicaine et gestionnaire des ressources économiques de ses militants. Lorsque l'intervention soit du parti, soit de ses groupes, soit même du président, ne donnait aucun résultat contre leurs adversaires, la répression était employée pour freiner les ennemis du système. Ces mécanismes commencent à changer dans les années 80. En effet, le PRI est entré alors dans une phase de désinstitutionnalisation3 marquée par son incapacité à s'adapter à un nouveau contexte concurrentiel et pluriel. Il se montra alors comme un parti incapable de rénovation démocratique (Cansino, 2000; Marquez, 2000). Le processus de désinstitutionnalisation s'est manifesté comme une sorte de paralysie: la structure bureaucratique corporative n'obéit plus à la captation et à la manipulation des votes des adhérents. En effet le PRI, à partir des élections présidentielles de 2000 qu'il a perdues, entre dans une phase d'incertitude. Son axe de fonctionnement ne peut plus être dépendant du Président de la République. Les changements auxquels doit faire face le PRI ont une envergure internationale, notamment à cause de la perte de légitimité des dictatures du cône sud de l'Amérique Latine, de la chute des systèmes autoritaires de l'Europe de l'Est, ainsi que des transformations économiques intervenues lors du passage d'une économie étatisée à une économie franchement néolibérale. Dans ce sens, la privatisation d'un grand nombre d'entreprises, qui étaient propriété de l'Etat et dirigées par une importante bureaucratie politique de filiation priiste, a affecté aussi ce parti du fait de la perte du contrôle qu'il exerçait sur

3

Nous observons

que le degré d'institutionnalisation

du PRI diminue,

puisqu'il

cesse

d'être un parti stable et a des difficultés à se maintenir dans un système compétitif. Cest un parti qui a perdu la cohésion interne qu'il avait basée sur "... un réseau complexe d'appuis et de loyautés vertical et établi hiérarchiquement.'~ (Cansino; 2000: 318).

19

celles-ci et qui lui procurait des ressources économiques et une influence politique. C'est dans ce contexte général que le processus de démocratisation politique a lieu. Pour certains auteurs il débute en 1977, avec la réforme électorale permettant d'inclure de nouveaux partis politiques. Pour d'autres, il commence en 1988 lorsqu'une crise de légitimité survient à cause des irrégularités commises par le PRI lors des élections présidentielles. Cependant, à la fin des années 80, les caractéristiques de la transition vers la démocratie ont commencé à être débattues sous le nom de "transitologie" ; ce débat s'est accentué en 1994 lorsque les politologues mexicains ont repris le modèle classique des transitions élaborées par O'Donnell et Schmitter, entre autres. La transition espagnole est devenue un des modèles de référence (Diaz, 1993; Mesa, 2001). Cet enthousiasme se comprend car les autres groupes du PRI commençaient à se défaire. Ce qui n'était pas logique, en revanche, était de laisser de côté les résultats obtenus lors des transitions politiques du cône sud ainsi que les débats en cours dans les pays d'Europe de l'Est. Au Mexique, les débats classiques sur les transitions politiques ont repris. Priorité était donnée à l'analyse des partis politiques et des élites économiques. En résumé, le processus démocratique était considéré de manière limitée. Dans le cône sud, c'est-à-dire en Argentine, au Pérou, au Brésil, on parlait déjà de la désarticulation entre le système politique et les sphères sociale et économique. Il est intéressant de noter que les spécialistes de la transitologie font des efforts pour adapter leurs concepts. Par exemple, la déception engendrée par les processus démocratiques dans les sociétés du cône sud montre bien que d'autres acteurs doivent entrer en scène. Le besoin d'articuler les processus démocratiques à d'autres domaines importants pour les citoyens est ressenti (Smitter, 2000). TIfaut aussi accorder 20

de l'importance au processus de consolidation de la démocratie; à ce sujet, ü'Donnel parle de deux transitions: une vers la démocratie, une autre de consolidation de la démocratie (D'Donnel, 2000). Les interprétations des faits qui se sont déroulés en Europe de l'Est ont remis en cause le point de vue classique des transitions. En Pologne et en Hongrie, la société civile et les mouvements sociaux ont été les acteurs principaux des changements politiques; les partis politiques ne sont pas les seuls acteurs et l'histoire de chaque pays a son importance dans les changements. (Braun, 1999; Arato, 1999). Il s'est passé la même chose en Russie et dans les pays qui en dépendaient. L'étude des transitions s'est donc imposée: on ne pouvait plus parler d'un seul modèle et de ses étapes naturelles, mais les considérer dans toute leur complexité. Cela comprend le rôle des différents acteurs, la position de l'économie du pays, l'histoire politique et le concept même de démocratie.

Notre étude se situe dans cette vaste période appelée
transition politique. Les mouvements sociaux qui se développent durant cette période, 1982-19984, se débattent avec des confrontations idéologiques propres aux acteurs qui ne voient pas d'avenir et de légitimité à ce processus. Si nous partons du principe qu'un nombre important des mouvements qui sont nés dans les années quatre-vingt étaient influencés par le marxisme et que dans leurs manifestations les plus radicales ils niaient toute possibilité d'ouverture politique et de démocratisation du système, la tendance que nous enregistrons entre les années quatre-vingt et deux mille, avant l'alternance présidentielle, est que l'unique possibilité pour les mouvements sociaux de proposer des politiques publiques et d'obtenir une réponse à leurs demandes est d'influencer et transformer le système politique. Ce positionnement dérive dans le sens où la
4 Nous avons donné la priorité à cette période bien que quelques analystes considèrent que la transition politique au Mexique commence en 1977 avec les premières réformes électorales.

21

médiation politique est un espace que les mouvements utilisent constamment. Ces espaces sont la participation aux différentes élections, principalement les municipales, l'influence sur les décisions de la Chambre des Députés et du Sénat, et la lutte permanente pour démocratiser le système de justice. C'est ainsi que nous observons, durant cette période, le phénomène suivant: les mouvements sociaux parient sur la démocratisation du système et de ses institutions, et les mouvements qui considérent que le processus de démocratisation ne peut résoudre les problèmes essentiels de la société, ou qui simplement ne voient aucune possibilité de démocratisation, demeurent de plus en plus isolés. Nous pouvons dire que même si l'élite qui gouvernait le pays a créé certaines conditions à l'ouverture du système politique, ce sont les mouvements sociaux et la société civile qui donnèrent l'impulsion au processus de démocratisation dans les différents milieux territoriaux et politiques. Les mouvements sociaux et la démocratie Les mouvements sociaux que nous allons analyser s'inscrivent dans ce contexte politique, entre 1982 et 1998. Cette période se caractérise par de grandes transformations politiques et économiques et par des changements dans le modèle des actions collectives. Nous avons choisi des mouvements qui se déroulaient dans un cadre régional. A partir des années 80, nous voyons apparaître des mouvements sociaux qui naissent dans tout le pays, surtout ces dix dernières années: le mouvement indigène du Chiapas, les luttes pour l'enseignement dans l'état d'Oaxaca, les protestations des travailleurs du pétrole, le mouvement El Barzon, etc... En dehors de l'aspect régional, il y a ce que nous appelons l'asymétrie de la transition politique. Tandis qu'à Mexico et au gouvernement fédéral les réformes liées à la démocratisation surmontent les obstacles de la culture ciientéliste, les 22

changements politiques sont en revanche très lents dans d'autres états. En fonction des traits historiques des régions et des états, des caractéristiques des élites politiques, de la présence ou non de mouvements sociaux, la transition politique a été plus ou moins rapide. Ce qui nous intéresse, c'est l'action des mouvements sociaux dans le processus de démocratisation et la façon dont ils ont atteint leurs objectifs. Nous voulons savoir comment les acteurs des mouvements sociaux ont affronté le contexte de leur région, quels sont les problèmes qui les ont poussé à se soulever et à remettre en cause les autorités locales. Nous voulons comprendre leurs stratégies de protestation, leurs pratiques politiques, afin de déterminer leurs ressemblances et leurs différences. En ce qui concerne leurs pratiques politiques, nous donnerons la priorité au lien entre eux et les partis politiques, en particulier avec le PRD puisque l'ascension de ce parti est liée à ses relations avec différentes organisations sociales. Lors de notre choix, nous avons tenu compte des liens avec les partis politiques, notamment le PRD et le PRI dont le sort est lié aux relations avec les mouvements sociaux. Par exemple, il existe une concurrence entre le PRI et le PRD dans l'état du Tabasco. Du fait de la fermeture de la structure d'opportunités politiques, les conflits sont très tendus. Dans l'état du Veracruz, il y a concurrence entre les mêmes partis mais, comme la structure d'opportunités politiques est plus ouverte, plusieurs groupes sociaux peuvent participer aux élections. Au Zacatecas, les dissensions au sein du PRI ont permis au PRD de gagner les élections de 1998 dans cet état. Les mouvements sociaux que nous avons choisis se situent dans les états du Zacatecas, de Veracruz et du Tabasco. Au Zacatecas, nous avons analysé le mouvement El Barzon, né dans cet état avant de s'étendre à tout le pays. Ses acteurs principaux sont des petits et moyens agriculteurs installés dans 23

la zone la plus productive de cet état. Sa revendication centrale était de protester contre la hausse excessive des taux d'intérêt des banques privées et nationales. Son moyen d'action a été le plus radical dans le répertoire des actions collectives du mouvement paysan de cet état. Certains auteurs ont qualifié ce mouvement de pluriel en termes de classes sociales, car il a regroupé à son apogée plusieurs groupes sociaux. Son développement va de 1993 à 1998, période pendant laquelle le PRI connaît des conflits en son sein, tandis que le PRD est en phase d'ascension. Le mouvement social et politique du Tabasco rassemble des indigènes et des paysans membres du PRD. Leurs revendications principales sont liées aux dommages causés à leurs terres par la pollution due à l'exploitation pétrolière. Elles se sont ensuite étendues à une demande de démocratisation du système politique de l'état. Le mouvement se poursuit de 1989 à 1998 ; les formes de résistance reprennent les répertoires de l'action collective paysanne mais de manière plus organisée, avec plus d'impact sur l'opinion publique. Enfm, panni les mouvements de l'état de Veracruz nous observons le mouvement indigène de la région CoatzacoalcosMinatitlan. Celui-ci commence à se manifester dans les années 70 et atteint son apogée dans les années 90. Ses revendications sont liées à la démocratisation des structures politiques régionales et à la lutte contre les caciques locaux. Les protestations se sont concentrées lors des élections pour gagner les municipales grâce à une alliance avec le PRD. Dans la même région, nous avons analysé le mouvement des travailleurs de l'industrie pétrochimique qui a créé la Coordination pour la Défense de Pemex. Sa principale revendication était de protester contre la privatisation de l'industrie pétrochimique. Ce mouvement a eu un impact médiatique considérable tant au niveau régional que national. Ses stratégies consistaient à influencer l'opinion publique.

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Ces deux mouvements ont noué des alliances pour empêcher la privatisation de l'industrie et démocratiser le système politique local. Nous trouvons un point politique et idéologique commun à ces mouvements. Le mouvement indigène de CoatzacoalcosMinatitlan et une branche des membres du PRD de Tabasco proviennent d'une formation chrétienne liée à la théologie de la Libération. Les dirigeants du Barzon sont membres du PRD et viennent d'une gauche de nette ascendance marxiste. La Coordination pour la Défense de Pemex et le groupe des dirigeants du PRD de Tabasco partagent un point de vue nationaliste en ce qui concerne le pays et ses ressources, ce qui faisait partie du projet idéologique de la révolution mexicaine5. Le point commun entre ces mouvements est la lutte contre l'autoritarisme et pour la démocratisation du système politique.

Plan du livre Le livre que nous présentons est composé de deux parties. La première partie a pour thème "La théorie sur les mouvements sociaux et l'action collective au Mexique". La deuxième partie traite des "Stratégies de protestation et des identités politiques".

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Le concept

de nationalisme

a été l'objet de nombreuses

polémiques.

Pour certains

auteurs, la nation et le nationalisme sont les produits d'une période de l'histoire où le processus d'industrialisation domine dans une société différente de la société
paysanne (Gellner, 1998). Pour d'autres, l'Etat-Nation d'où provient la conception nationaliste est fissuré et dépassé par la mondialisation qui transforme le secteur économique mais aussi la structure même de la société (Howsb~ 1992). Cependant, le nationalisme en tant que phénomène de résistance culturelle est repris par plusieurs auteurs; il est alors une stratégie pour protéger les traditions communautaires face à la mondialisation (Wieviorka, 1993). En ce qui concerne le Mexique, le nationalisme s'identifie au projet idéologique de la révolution mexicaine consolidé par les réformes économiques et sociales entreprises par le Président Lazaro Cardenas deI Rio dans les années 30. Parmi celles-ci, il y a eu la nationalisation de l'industrie pétrolière.

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La première partie comprend deux chapitres. Dans le premier, nous exposerons les débats que nous jugeons pertinents pour l'analyse de l'action collective au Mexique; il s'agit d'un chapitre théorique. Nous y analyserons la théorie des nouveaux mouvements sociaux, la mobilisation des ressources et la théorie antisystémique. Il nous paraît intéressant de présenter un point de vue constructiviste, en particulier la théorie des nouveaux mouvements sociaux et la mobilisation des ressources. Nous essaierons d'utiliser les concepts de ces courants qui nous paraissent pertinents pour nos recherches. Nous présenterons également notre point de vue sur les problèmes débattus dans le contexte latino-américain, à propos des mouvements sociaux et de leurs relations avec la politique, des changements politiques et du rôle joué par les mouvements sociaux ainsi que par la société civile dans ces transformations. Dans le chapitre deux, nous analyserons l'action collective au Mexique. Nous voulons comprendre la relation entre les mouvements sociaux et le système autoritaire, ainsi que les changements survenus dans le modèle de l'action collective. Ce chapitre correspond à la période allant de 1958 à 1994. Cette analyse nous permet de mettre en contexte la deuxième partie dans laquelle nous entrons de plain-pied dans notre sujet d'étude. Dans le chapitre trois, nous étudierons les acteurs et les réseaux qui constituent les mouvements sociaux de notre étude. Nous analyserons également l'organisation et l'idéologie de ces mouvements. Nous pensons, suivant ainsi Alberto Melucci (Melucci, 1999), qu'il est important de savoir comment les relations formelles et informelles se structurent. Ce point permet une meilleure compréhension des mouvements. L'analyse de la structure des mouvements nous permet de savoir comment certains d'entre eux ont une structure lourde dépassée par l'agilité avec laquelle les réseaux et les acteurs agissent, tandis que d'autres ont une structure souple et agile. Nous essaierons 26

également de comprendre la présence des dirigeants dans la dynamique d'organisation de ces mouvements. Dans le chapitre quatre, il est question des stratégies et des actions de protestation collective. Nous avons étudié les groupes, les directions de ces mouvements et les répercussions des protestations. L'analyse de la structure d'opportunités politiques devient essentielle pour comprendre la progression de ces mouvements. Nous souhaitons également comprendre pourquoi le besoin de valoriser les droits des citoyens s'est fait ressentir en marge des revendications propres à chaque mouvement. D'après certains auteurs, les mouvements sociaux contemporains en Amérique Latine se caractérisent par la défense et la conquête des droits des citoyens (Harvey, 2000; Tamayo, 2000; Fowereker, 1994). Bien que la formation de la citoyenneté ne soit pas le sujet de nos recherches, c'est un thème qui est présent dans l'analyse des mouvements.6 Nous voulons également comprendre comment les mouvements sociaux non seulement ont un impact graduel sur le système politique mais parviennent aussi à remettre en cause les fondements du système de domination (Melucci, 2000; Touraine, 1998; Martucceli, 2001).

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Le débat sur le concept de citoyenneté est devenu majeur. Au Mexique et dans plusieurs pays d'Amérique Latine, le besoin des individus d'être reconnus dans leurs droits civils et politiques est apparu dans les débats. Par exemple, les revendications des Indigènes du Chiapas et d'Equateur militent pour la reconnaissance des droits politiques et culturels. Certains auteurs pensent que le modèle classique de république est en train de devenir un modèle pluriel, identitaire et minoritaire, dans lequel le respect des différences et des droits culturels des individus se fait jour
(Gauchet, 1998: 122 ). Il est également question des sociétés multiculturelles et du respect des droits des minorités (Kymlicka, 1998:16 ; Schnapper, 2000:236), ainsi que des droits politiques en tant que citoyenneté active et non pas comme un processus formel ou passU: " dans le fait et le droit de participer activement à l'élaboration des décisions et des normes qui visent sPécifiquement à organiser l'ensemble de la vie collective" (Mac Ferry, 1994: 15)

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Dans le chapitre cinq, nous nous centrerons sur la dépendance ou l'autonomie des mouvements sociaux par rapport aux partis politiques. Nous porterons le débat sur la subordination ou l'adhésion des mouvements sociaux aux partis politiques. L'adhésion des organisations de masse aux partis politiques est un modèle né dans les années 40 en Amérique Latine. Ce modèle est actuellement en crise; on sent une nette tendance à l'autonomie des mouvements sociaux. La constitution de cette livre s'appuie sur un travail de terrain réalisé dans les états de Zacatecas, du Tabasco et de Veracruz. Nous avons fait trois séjours: un de juillet à novembre 1998, un autre de juillet 1999 à février 2001 et un dernier de février 2002 à avril 2002. Le travail sur le terrain consiste en entretiens et en recherche de sources bibliographiques, documentaires et journalistiques. Dans les trois états, nous avons réalisé un ambitieux programme d'entrevues, un peu plus de quatre-vingt. Ces entrevues s'adressaient aussi bien à des dirigeants des mouvements sociaux qu'à des dirigeants des partis politiques, principalement du PRD. Nous avons eu aussi des entretiens avec des membres actifs n'ayant aucun poste formel dans les mouvements, et interviewé des fonctionnaires de mairies et de gouvernements de ces états. Nous n'avons eu aucun problème dans les états du Zacatecas et de Veracruz. Au Zacatecas, nous nous sommes rendus dans plusieurs villes et communes: Fresnillo, Jérez, Guadalupe, Nieves, la ville de Zacatecas, notamment. Nous avons rencontré des dirigeants du Barzon à Mexico. Au Veracruz, nous avons parcouru la zone indigène: Zaragoza, Cosoleacaque, Oteapan, Mecayapan, Soteapan, Pajapan et Jaltipan. Pour pouvoir interroger des travailleurs pétroliers et pétrochimiques, nous nous sommes rendus dans les villes de Coatzacoalcos et de Minatitlan. Au Tabasco, nous avons été confrontés à des problèmes dus au climat de tension entre le PRD et le PR!. Nous nous sommes rendus compte de la méfiance des membres du 28

gouvernement de Roberto Madrazo vis-à-vis de nos activités. Dans certains cas, certains de mes interlocuteurs ont subi des intimidations. Une fois ce problème dépassé, nous avons pu parcourir tout l'état: Cunduacan, Comalcalco, Nacajuca, Ciudad Pemex, El Plan Chontalpa, Cardenas, Tenosique et la ville de Villahermosa. Le travail de recherche dans les journaux a occupé un temps important, notamment pour l'identification des sources locales. Nous avons relu des journaux de chaque état pour réaliser trois chronologies afin de suivre les événements. Nous avons assisté à des réunions de travail du Barzon dans les villes de Zacatecas et de Jérez, ainsi qu'à Mexico. Nous avons assisté à des réunions de conseils municipaux à Veracruz et à des activités de la Coordination pour la Défense de Pemex. A Tabasco, nous avons assisté aux activités de plusieurs associations . D'une façon générale, nous pouvons dire que le travail sur le terrain a été très important, même si la diversité des sujets d'étude pouvait laisser penser qu'il était impossible de recueillir toutes les informations nécessaires.

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PREMIERE PARTIE
Chapitre 1 La théorie des mouvements sociaux

Introduction
L'objectif général de ce chapitre est de présenter les principales approches sur les mouvements sociaux et leur application à l'environnement latino-américain. Nous voulons tout particulièrement positionner le point de vue conceptuel que nous allons utiliser dans l'analyse des mouvements sociaux étudiés. fi existe de nombreuses théories et de nombreux concepts relatifs aux mouvements sociaux. Les questions posées dans ce domaine abordent plusieurs aspects: les changements de l'action collective, la composition des mouvements sociau~ la construction des identités, la relation avec les processus politiques et la polémique sur le concept de mouvement social. Les essais de conceptualisation des différentes manifestations de l'action collective se révèlent complexes. Il existe des approches économiques, psychologiques, identitaires, symboliques, politiques et d'autres mêlant plusieurs points de vue. Nous avons retenu trois approches nous permettant de lancer un débat sur les concepts et les questions en rapport avec notre sujet de recherche: la théorie des nouveaux mouvements sociaux, la théorie de la mobilisation des ressources et la théorie systémique. Certaines questions recoupent ces théories, par exemple la manière dont les mouvements sociaux transforment les systèmes sociaux et politiques, l'importance de la construction des identités dans les mouvements sociaux, les conséquences des transformations économiques sur les changements de l'action collective.

Mais comme nous souhaitons comprendre comment ces approches ont été interprétées et se sont enrichies dans le contexte latino-américain, nous allons exposer les principaux thèmes abordés. En Amérique Latine, les thèmes suivants ont fait l'objet de nombreux débats et recherches: a) la forme sous laquelle les mouvements sociaux se structurent et se renforcent dans les systèmes autoritaires ou dans les démocraties fragiles; b) la manière dont s'établissent les relations entre les mouvements sociaux, la société civile et les systèmes politiques; c) dans les pays connaissant de grands contrastes, où l'exclusion fait partie du système social, la manière dont se développent les mouvements sociaux. TI en découle donc des différences avec les mouvements sociaux d'autres pays, principalement ceux des pays développés. Les débats autour de ces thèmes nous permettent donc de replacer le contexte dans lequel se situe notre étude de cas. C'est pour cette raison qu'à la fin de ce chapitre nous donnerons notre point de vue sur les mouvements sociaux et sur les éléments théoriques et conceptuels que nous jugeons utiles à nos recherches. 1.1. Les théories collective des mouvements sociaux et l'action

1.1.1. La théorie de l'action d'Alain Touraine Nous pouvons placer la conception de cet auteur dans la sociologie dite dynamique, du fait qu'elle analyse en priorité des aspects du changement et de la mutation d'un système social donné (Ansart, 1990). TI débute ses recherches par l'étude du mouvement ouvrier en France, en l'abordant comme un mouvement au centre de la société industrielle capitaliste dans lequel il définit des relations sociales conflictuelles, et sans se limiter à le concevoir comme un produit de contradictions 32

objectives. Dans la société industrielle, les mouvements sociaux tendent à être centraux et globalisateurs, une lutte des classes oppose les capitalistes aux ouvriers. Cela change dans les sociétés post-industrielles dans lesquelles les biens de production laissent la place aux biens culturels et d'information, et où le mouvement ouvrier perd son caractère central avec l'apparition de différents types de mouvements sociaux qualifiés de nouveaux mouvements sociaux par de nombreux auteurs (Touraine, 1993; Offe, 1997; Melucci, 1990). Alain Touraine structure son analyse de l'action collective en associant les perspectives diachronique et synchronique. Il considère que, pour comprendre une société, la priorité est l'étude du Système d'Action Historique qui inclut la production, l'organisation du travail, la distribution et la consommation. En faisant une analyse diachronique et synchronique, il aborde les aspects structurels et conjoncturels dans lesquels se développe l'action collective (Touraine, 1993). Cette mutation de la société industrielle à la société post-industrielle a pour résultat des transformations profondes de l'action collective, étant donné que dans la première le mouvement ouvrier est l'axe d'articulation des différents acteurs sociaux de la société industrielle, tandis que dans la société post-industrielle le mouvement ouvrier perd son rôle central, avec l'émergence d'autres acteurs sociaux qui tendent à devenir mouvements sociaux centraux. Depuis le début de sa production académique, cet auteur construit son modèle d'analyse de l'action collective en mettant à part le concept de mouvement social. Celui-ci est un type d'action collective dans lequel certains acteurs sociaux se disputent avec leurs adversaires le contrôle de l'historicité d'une société donnée. En résumé, trois éléments composent un mouvement social: les principes d'identité, d'opposition et de totalité. Un mouvement social construit ses objectifs, sa propre histoire, son processus qui dérive vers un type d'identité. Cet aspect est transcendant dans la mesure où le développement d'un mouvement social passe par une étape de reconnaissance des individus qui l'intègrent, en articulant objectivité et subjectivité.

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Le principe d'opposition se réfère à la relation qu'un mouvement social établit avec son adversaire, c'est-à-dire qu'il n'existerait pas de mouvement social sans adversaire. Et le principe de totalité fait référence à la possibilité de remise en cause du Système d'Action Historique par un mouvement social, et à la capacité de lutter grâce à la domination de celui-ci (Touraine, 1973). A partir de cette définition, la classification de différents types d'action collective devient plus complexe. La typologie des luttes sociales que Touraine élabore comprend différents types d'action collective comme les révoltes, les mouvements culturels, les mouvements historiques, les mouvements sociaux dans des situations non démocratiques et les contre-mouvements sociaux. Enfm, les mouvements sociaux principaux, qui sont maintenant appelés sociétaux, se produisent de moins en moins dans les sociétés post-industrielles, les mouvements historiques et culturels étant plus courants (Touraine, 1997). Système politique, démocratie et mouvements sociaux Dans la conception de Touraine, le développement des mouvements sociaux est lié au processus démocratique d'un pays donné. Ce qui nous intéresse, plus que sa vision du fait politique, est sa vision de la démocratie car elle montre l'articulation entre démocratie, mouvements sociaux et société civile.1 La démocratie, pour cet auteur, est un type particulier de régime politique qui ne peut pas être limité à un ensemble de procédés institutionnels, mais qui aurait une fonction plus étendue, à savoir protéger les libertés et les droits de l'homme et combattre les inégalités sociales (Touraine, 1988), "La démocratie ne saurait se réduire à l'organisation d'élections libres. Elle se mesure par la capacité du système politique
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Pour Touraine le système politique ne se limite pas au régime ou à la forme du régime politique. Le système politique ou institutionnel se situe entre l'historicité et l'organisation sociale d'une société. C'est l'ensemble des décisions et des règles qui dirigent le fonctionnement de la société (Production de la société, 1973).

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d'élaborer et de rendre légitimes, en les soumettant au vote populaire, directement ou indirectement, des demandes sociales, ce qui suppose que le système politique sache combiner la diversité des intérêts matériels et moraux avec l'unité de la société..." (Touraine, 1997:292). La démocratie requiert trois éléments pour s'appliquer à toute la société: d'abord, il doit y avoir des mécanismes qui mettent des limites à l'exercice du pouvoir, ensuite les dirigeants politiques doivent être de véritables représentants sociaux et, enfin, le concept de citoyenneté et sa réelle application doivent être totalement assumés par les systèmes politiques. Par ailleurs, Touraine s'intéresse aux différences qui existent entre les réalités des pays centraux et celles des pays périphériques. Lorsqu'il se réfère aux pays latino-américains, il considère que les problèmes d'exclusion et de marginalisation sont si graves que, si la démocratie ne fonctionne pas comme une sorte de pont pennettant de les résoudre, elle devient un objet de consommation dont profitent principalement les élites politiques et économiques. La démocratie politique doit s'étendre à la démocratie sociale, dans laquelle la représentation du travailleur est remplacée par celle du citoyen et le principe de souveraineté populaire par celui de justice sociale. L'Etat, le système politique et la société civile sont des sphères séparées qui sont en interrelation et qui, cependant, ne sont plus les éléments d'une même structure sociétale. Les mouvements sociaux et la démocratie sont liés car cette dernière est le résultat de l' institutionnalisation des conflits sociaux (Touraine, 1997). En ce qui concerne l'Amérique Latine, l'idée de Touraine est qu'il y a eu, pendant une longue période, un modèle de développement national populaire2 qui avait pour caractéristique générale la désarticulation de l'activité économique, de l'action
2 Touraine emploie le concept de modèle national populaire pour désigner les caractéristiques générales économiques, politiques et culturelles des pays d'Amérique Latine dans la période allant de 1930 à 1980. Le modèle veut être une analyse dans son ensemble sans considérer que l'économie est le point déterminant (1988:295).

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politique et de l'idéologie; au niveau économique, le modèle de développement est extrêmement dépendant de l'extérieur et, au niveau intérieur, dans la mesure où il n'y a pas de système démocratique ou que celui-ci est très fragile, le développement économique tend à approfondir la concentration de la richesse et, avec elle, les inégalités économiques. Ce modèle national populaire est en crise dans la plupart des pays où sévissent des dictatures militaires dont le principal objectif est d'utiliser la répression pour démembrer la société, notamment les acteurs politiques, comme ce fut le cas au Brésil en 1964, en Bolivie en 1971, en Argentine en 1976 et au Chili en 1973. Dans la mesure où ces régimes perdent leur légitimité, surtout en raison des changements intervenus dans le contexte international comme les discours de démocratisation des présidents démocrates des Etats-Unis, la chute du socialisme ainsi que les crises des modèles économiques mis en œuvre, ils n'ont plus de raison d'être au pouvoir. Pour Touraine, l'action collective du modèle national populaire est complexe. Il considère qu'il est difficile de parler de mouvements sociaux à proprement parler: "Je vois plutôt dans les systèmes nationaux-populaires une forme désarticulée de société qui porte en elle déjà les acteurs et les enjeux d'une société moderne, mais toujours doublée par des acteurs et des formes d'action éclatées, ce qui traduit les limites de la modernisation économique et de l'intégration sociale" (Touraine, 1988:297). Ce processus fait apparatùe des acteurs indépendants du système politique et de l'Etat, et la démocratie peut fonctionner bien au-delà d'une démocratie formelle, comme une sorte de courroie de transmission pour que les agents politiques répondent aux besoins des différents acteurs sociaux, surtout ceux qui souffrent de l'exclusion.3
3 Pour Habermas, il y a une profonde crise de légitimité dans le système capitaliste contemporain due à l'incapacité de ce système à s'adapter à ses propes contradictions. C'est pourquoi le suffiage universel est comme une scène où s'organise la dépolitisation de l'opinion publique (Lavau, 1985: 90). Pour Habermas, la démocratie 36

Ce type d'analyse de l'action collective a été utilisé par d'autres chercheurs qui ont remarqué des contradictions. Par exemple, les recherches du sociologue Michel Wiewiorka, spécialisé dans les problèmes de violence et les effets de la mondialisation sur les mouvements ethniques, l'ont amené à remettre en cause le concept de mouvement social dans la mesure où celui-ci, d'après lui, correspond à une période dans laquelle la société est articulée, sans séparation entre les sphères économique et politique (Wiewiorka, 1993: 143). TI considère qu'actuellement les cultures et les identités s'émiettent. Les antimouvements sociaux prévalent alors que les mouvements classiques, comme le mouvement ouvrier, disparaissent. Le concept de mouvement social perd donc son sens strict et reste un concept descriptif (Wiewiorka,1995:214). Pour des chercheurs comme François Dubet et Danilo Martuccelli, la politique n'est plus un élément d'articulation alors qu'on constate l'éclatement de la société. La représentation sociale se déplace vers un espace public composé par l'opinion publique, l'espace de l'action collective et la politique (Dubet et Martuccelli,1998:301-302). C'est pour cela que les mouvements sociaux et l'action collective ne sont plus subordonnés à des partis politiques et consolident leur propre champ d'action. La théorie des mouvements sociaux de Touraine regroupe différents thèmes. D'abord, sa vision sur le caractère conflictuel du social et de l'action collective. Les conflits sociaux sont analysés de façon diachronique et synchronique, orientation qui aide à comprendre complètement les conflits. Les mouvements sociaux n'ont pas seulement une influence sur les régimes
doit présenter la consolidation de l'espace politique public comme étant la norme, un lieu d'échanges d'opinions pour les citoyens dans des conditions d'égalité (Habermas, 1992: xxv ). Claude Lefort, en parlant du totalitarisme, pense que l'objectif de la démocratie ne doit pas être de fonctionner seulement comme système de régulation des conflits, mais aussi d'empêcher l'émergence d'un Etat totalitaire dans lequel les dirigeants parlent au nom du peuple sous prétexte d'unité. C'est pour cette raison que le pouvoir, la loi et le savoir ne doivent pas être réunis dans un seul corps (Lefort, 1986: 21, Lavau, 1985: 102). Hormis la différence d'approche, ces auteurs sont du même avis que Touraine sur le fait que la démocratie ne peut pas s'en tenir exclusivement à un processus procédurier et formel.

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