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Mythe et images de la Légion étrangère

De
310 pages
La Légion étrangère est créée par le roi Louis-Philippe en 1831. Tour à tour héros mythique infiniment romantique et mercenaire sans foi ni loi, les deux images du Légionnaire dans l'imaginaire du public évoluent parallèlement. A travers l'étude de la presse, de la littérature, de la chanson et du cinéma, l'auteur étudie l'évolution de la manière dont le public imagine la Légion étrangère, le légionnaire et l'interaction qu'il existe entre ces représentations et l'image que l'institution souhaite donner d'elle-même.
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MYTHE ET IMAGES DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE

Histoire de la défense Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d'étudier les différents aspects qui composent l'histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n'ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L'apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s'adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d'interrogations demeurent. L'histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l'armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s'étendent sur le long parcours de I'histoire permettront de le vérifier.

Déjà parus
Jacques BAUD, Les forces spéciales de l'Organisation du Traité de Varsovie (1917-2000),2002. Amaury CARRE de MALBECK, Le Cadre juridique des Opérations extérieures de la France aujourd'hui, 2002.

Marie Larroumet

MYTHE ET IMAGES

DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE

Préface de Thamar Kinski, née Amilakvari

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7224-2 EAN : 9782747572248

Préface

Le seul fait d'être fille de légionnaire, quelle que soit sa renommée, ne me semblait pas m'autoriser à préfacer cet ouvrage: je me suis donné la peine de naître et rien de plus. Mais sa lecture, et surtout ma rencontre avec Marie Larroumet, à la demande de Mme de Lastours, a effacé mes objections. Tout d'abord, à ma question sur ce qui avait pu l'inciter à aborder la Légion, un sujet, a priori, quelque peu «viril », elle me répondit que, sans doute en raison de ses origines pied-noires, elle était, encore enfant, : « tombée dans la marmite ». Moi aussi. Fille de légionnaire, avec ma petite enfance passée à Sidi-bel-Abbès, puis étant élevée dans un culte de la Légion d'autant plus vivant que nous avions, ma mère, mon frère et moi, vécu toute l'occupation isolés à Paris, et que les retrouvailles de la Libération (sans mon père, tombé à El-Alamein en 1942) avec, en l'occurrence, la prestigieuse 13e Demi-Brigade, avaient donné à nos liens une intensité plus grande encore; je me sentais donc proche de cette historienne. Mais, surtout, devant cette frêle jeune femme, cachant, derrière un joli et fin visage et une voix d'une grande douceur, une volonté et un courage hors du commun, je ne pouvais pas me dérober.

Cela dit, entendons-nous bien: ce n'est ni parce Que ce travail est l'œuvre d'une non voyante, ni en dépit de cette non voyance, que cette thèse m'a paru remarquable. La qualité de la recherche, l'originalité du point de vue, l'intérêt historique méritent bien à eux seuls publication et lecture attentive. Mais le tour de force n'en demeure pas point admirable. Quelle volonté, quel acharnement, a-t-il fallu, pour surmonter les difficultés de tous ordres qu'elle a dû affronter, quel qu'ait pu être le soutien dont elle a bénéficié, auprès de sa famille d'abord, puis de ses professeurs et enfin des militaires auxquels elle exprime sa gratitude en fin d'ouvrage; difficultés physiques en premier lieu, si handicapantes pour un tel travail de recherche en archives comme pour celui de la synthèse et de la rédaction; mais aussi, sans aucun doute, et bien qu'elle se garde d'en faire état, n'aura-t-elle pas dû triompher de la méfiance de la part de certains milieux militaires, peu réputés pour leur féminisme, et, comme tout jeune historien 5

d'ailleurs, des réticences de certains historiens jaloux de leur territoire? Il me semble, et le lecteur ne me contredira pas, que pour franchir de tels obstacles, Marie Larroumet, femme, jeune, et non voyante, a bien fait preuve ici du légendaire « esprit légionnaire ».
L'angle sous lequel elle aborde la Légion m'a paru tout à la fois original et historiquement (et psychologiquement) stimulant: l'évolution au cours du temps, depuis sa création, en bien comme en mal, de l'image de ce corps d'élite projetée par les médias est révélatrice de leur propre environnement et, par là, de la relativité de la réalité historique... Elle donne un éclairage inattendu sur la politique non seulement coloniale et intérieure de la France mais sur ses relations internationales et la façon dont cette politique peut être perçue au-delà de nos frontières - sujet toujours d'actualité. Avant de conclure, j'aimerais attirer l'attention du lecteur sur l'objet même de l'ouvrage: c'est bien l'imafle de la Légion, et non la Légion elle-même,' l'auteur ne prend en aucune façon partie quant à la ressemblance de cette image avec la réalité, ce n'est pas ici son problème. Peut-être un jour voudra-t-elle confronter l'image - les images - à cette réalité, dans une sorte de tableau à double entrée,'

nous l'espérons, car elle saura, sans nul doute, garder son impartialité d'historienne pour éviter les écueils de l'hagiographie comme de la diffamation.

Thamar KINSKI, née AMILAKV AR! ZDAR nad Sazarou, République Tchèque, Le 8 avril 2004

6

Avant-propos

Légion étrangère. En rencontrant pour la première fois un civil ou un militaire, je ne manque jamais de mentionner ces deux mots car je sais depuis longtemps que ce terme ne laisse pas indifférent. Certes, les réactions sont multiples - rejet, admiration ou simplement curiosité - mais elles sont toujours là. Et bien, je ne fais pas exception à la règle. Mon intérêt pour les régiments étrangers remonte à l'enfance. Pourquoi? Il m'est assez difficile de le dire - peutêtre parce que ma famille paternelle est d'origine pied-noire? - mais les faits sont là. Adolescente, je lisais déjà les historiques accessibles au public et j'écoutais les cassettes de chants Légion; adulte, dès que la possibilité de mener des recherches s'est présentée à moi, c'est tout naturellement que je me suis orientée vers la réalisation de travaux sur la Légion étrangère. Etant civile et une femme, il m'a semblé difficile d'étudier les aspects purement militaires de l'histoire légionnaire. J'ai donc choisi de travailler sur le côté plutôt «social» de la Légion, m'intéressant d'abord aux Coutumes et traditions de la Légion étrangère I puis à la manière dont l'institution cherchait à se dépeindre dans la première moitié du XXe siècle 2. Cette étude est la suite de ces travaux. Elle traite de la manière dont le public se représente la Légion. Depuis sa création en 1831, la Légion étrangère joue un rôle actif dans la mise en œuvre de la politique étrangère française. Dans le but de gonfler les effectifs de l'armée employée à la conquête de l'Algérie et pour occuper les nombreux réfugiés issus de l'échec des divers soulèvements révolutionnaires qui secouent l'Europe au début des années 1830, le roi Louis-Philippe décide d'employer tous ces désœuvrés et crée, par l'ordonnance du 10 mars 1831, «une Légion composée d'étrangers ». Depuis cette date, la Légion étrangère est quasiment de tous les combats: la conquête et la pacification de l'Algérie, la guerre d'Espagne, les grandes campagnes du Second Empire (guerre de Crimée, campagne d'Italie, campagne du Mexique et guerre de 1870), les diverses campagnes qui aboutissent à la formation de notre empire colonial (Tonkin, Dahomey, Madagascar, Formose et Maroc), les deux guerres mondiales, les
I

2

LARROUMET Marie, Coutumes et traditions de la Légion étrangère. mémoire de maîtrise, Université Paris X, sis la direction de H. Lemer, 1991-1992. LARROUMET Marie, Écrits et publications internes à la Légion étrangère entre 1912 et 1947: la Légion par la Légion? mémoire de D.E.A., Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence, sis la direction de A.-P. Comor, 1992-1993.

7

conflits de décolonisation (notamment la guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie) et enfin nombre d'opérations extérieures destinées à appuyer la politique internationale de la France (Tchad, Djibouti, Kolwezi) ou pour les besoins de l'O.N.D. (Beyrouth, Centrafrique). Très tôt, dès 1839, le public est informé de l'existence et des faits d'armes de la Légion étrangère mais de manière très épisodique, du fait de la faible diffusion de la presse. Sa curiosité croit progressivement pour cette formation différente des autres; de plus en plus variés, les supports se rapportant à ce sujet ne cessent de se multiplier: presse, littérature, photographies, chanson et cinéma. Cet intérêt se cristallise actuellement sur quelques principaux thèmes. Pour le public, la Légion est un corps spécial, un mot bien mystérieux derrière lequel les Français mettent tout ou n'importe quoi. Elle a une capitale, d'abord située à Sidibel-Abbès puis à Aubagne, une devise, «Honneur et Fidélité », inscrite sur ses emblèmes, un hymne, Le Boudin, et des traditions propres. Les légionnaires portent les épaulettes vertes et rouges, la ceinture bleue et le képi blanc. Le terme de « képi blanc» est même devenu synonyme de légionnaire comme si les soldats étrangers avaient toujours porté cette coiffure 3. C'est un corps composé d'aventuriers au passé incertain servant la France partout et toujours, se rachetant Par le sang versé 4 et soumis à une discipline de fer. Comment, depuis le XIXe siècle, évolue la vision que transmet la volumineuse documentation précitée. Cette représentation dépeint-elle avec véracité la Légion et les légionnaires? Ne fait-elle que s'en approcher? N'est-elle composée que de descriptions totalement imaginaires? Quels sont ses principaux thèmes? Ce travail a pour but d'étudier, à travers cet important corpus de documents,
la vision que les Français, les profanes

- un

mot qui revient souvent, trop souvent

peut-être car il exprime la situation de celui qui voit l'institution de l'extérieur: le non-initié qui n'accède pas aux mystères du Temple - ont de la Légion étrangère. Cela consiste, tout d'abord, à déterminer si l'image qu'ils s'en font correspond à la réalité et, si tel n'est pas le cas, à découvrir les aspects «phares» de cette représentation. Enfin, et c'est le plus difficile - cela peut sans doute même paraître extrêmement ambitieux - de chercher à déterminer les raisons pour lesquelles les non-initiés peuvent avoir une vision déformée de la Légion étrangère. Le sujet est relativement neuf. Si de nombreux historiens se sont intéressés à l'histoire militaire des unités de Légion ou même, mais dans une moindre mesure,
1 Les légionnaires ont défilé pour la première fois sur les Champs-Élysées avec le képi blanc lors du
4 14 juillet 1939. BONNECARRÉRE Paul, Par le sang versé.. la Légion étrangère en Indochine, Fayard - 1968.

8

aux légionnaires eux-mêmes, jusqu'à présent seuls deux historiens, André-Paul Comor 5 et Douglas Porch 6, se sont penchés sur le problème de la vision que le public a de la Légion. Et encore l'ont-ils fait de manière succincte, n'approfondissant que certaines périodes: André-Paul Comor a étudié le sujet de 1912 à 1970 et Douglas Porch s'est surtout penché sur le rôle que joue le général Rollet dans ce domaine durant les années trente. Pour ces raisons, et parce que 1962 marque un tournant dans l'histoire de la Légion étrangère, j'ai choisi d'approfondir la question de 1945 à 1994 sans toutefois omettre le XIXe siècle et le début du XXe siècle. Déterminer si la vision que les Français ont du monde légionnaire correspond à ce qu'est réellement cette société est loin d'être simple, plus particulièrement pour une femme. La lecture d'ouvrages historiques permet de connaître dans les moindres détails l'histoire des régiments étrangers. Le problème se complique énormément lorsqu'on tente d'approcher l'homme qui se cache contrairement à la majorité du public j'emploie ce terme au sens figuré - sous l'uniforme. Cette difficulté s'explique par la possibilité qu'a le futur légionnaire de s'engager sous anonymat. De cette particularité découle toute l'originalité et la relative impénétrabilité du « képi blanc ». S'engager sous une identité d'emprunt est une possibilité offerte par la loi au futur «képi blanc» et non une obligation. Il semble qu'à l'origine ce ne soit que pour accélérer les formalités d'engagement que l'article 7 a été ajouté à l'ordonnance royale du 10 mars 1831. Cet article stipule qu'« en l'absence des deux pièces indiquées à l'article précédent (<< acte de naissance» et « un certificat de un bonne vie et mœurs »), l'engagé sera envoyé par-devant l'officier général commandant qui décidera si l'engagement peut être reçu. » Ainsi, le candidat qui se présente à la Légion est-il engagé sous l'identité qu'il veut bien déclarer. «Qu'elle soit vraie ou fausse, elle n'aura plus alors de valeur que pour la Légion. C'est en fait un pseudonyme au sens exact de la définition: nom de fantaisie librement choisi pour masquer au public sa personnalité véritable dans l'exercice d'une activité particulière. Ce pseudonyme a donc des limites dans le temps avec la durée du contrat signé et dans la forme avec tout ce qui touche au service militaire, à l'exclusion de tous actes relevant du domaine civil ou juridique» 7; aspect de l'anonymat que le public méconnaît largement.

5 6
7

COMOR André-Paul, L'image de la Légion étrangère à travers la littératurefrançaise (/900-/970), mémoire de
maîtrise, PORCH 1971. Douglas, La Légion étrangère. /83/-/962, Fayard

HALLO Jean, Monsieur

légionnaire.

Lavauzelle

- 1994.

- 1994.

9

De cet anonymat découle une interrogation sur l'origine nationale et les motivations de cet étranger qui s'engage dans l'armée française. Qui est-il? D'où vient-il? Pourquoi vient-il? Questions qui ont pour corollaire qu' a-t-il à cacher! C'est le point de départ de la plupart des représentations. Car c'est cet anonymat qui a permis aux légionnaires de se créer un passé, « de se bâtir de fortes légendes à leur propre sujet» 8. Il faut donc se méfier de ce que les « képis blancs )) disent d'eux-mêmes, soit parce qu'ils veulent cacher leur passé, soit parce qu'ils jugent ce passé trop morne et veulent le rendre plus conforme à ce que le public pense d'eux. «Les légionnaires sont des mythomanes, des fabricants de fables qu'ils sont les premiers à tenir pour vraies. Ils bourrent le crâne de tout le monde, le leur d'abord, celui des camarades, celui de l'officier qui les interroge, celui du civil. ))9
En définitive, tout ou presque de ce qui est dit sur le légionnaire, que ce soit par lui-même ou par le public, est sujet à caution. Il est quasiment impossible de séparer la vérité de l'imaginaire car «à plus forte raison, lorsqu'il s'agit de la Légion étrangère dont les bornes, dans le domaine du pittoresque, du pathétique, de l'invraisemblable, n'existent pas. Ces limites, le légionnaire qui écrit ses souvenirs peut les placer où il veut, sur n'importe quels confins, il est toujours sûr de dire la vérité. Inventez une histoire extraordinaire, inventez des personnages sombrant dans des aventures qui feraient hausser l'épaule aux romanciers les plus fantaisistes, bâtissez des mélodrames, creusez des gouffres, accumulez des misères, faites reculer par l'esprit les frontières du réel, utilisez même une palette à ce point étourdissante qu'elle humilierait les couchers de soleil à la scarlatine dont certains peintres s'obstinent encore à affubler leurs chromos marocains ou algériens et

placez vos chimères dans le cadre de la Légion. Non seulement elles acquièrent, comme sous le coup d'une baguette, le ton et la physionomie de la vérité, mais
dites-vous bien que la vérité, à la Légion, va encore plus loin, encore plus haut, encore plus bas )) JO.

Ne passe-t-on pas ainsi de l'histoire à la légende et de la légende au mythe. Un « mythe )) est « un récit fabuleux, transmis par la tradition, qui met en scène des êtres incarnant sous une forme symbolique des forces de la nature ou des aspects de la condition humaine. Par extension c'est également la représentation de faits ou de personnages souvent réels déformés ou amplifiés par l'imagination collective )) Il. Cette définition générale mérite d'être approfondie. Ce mythe n'a pas d'auteur, pas de créateur propre. Certes, cette histoire est nécessairement imaginée et narrée une première fois par un ou plusieurs individus particuliers, mais, pour devenir récit mythique, il lui faut précisément cesser d'être
8 9

PORCH Douglas, La Légion étrangère. /831-1962, Fayard - 1994. MANUE Georges, Têtes brÛlées: cinq ans à la Légion, Nouvelle Société d'édition

- 1929.

10

Il Petit Larousse.

DORIAN Jean-Pierre, Souvenirs du colonel Maire. de la Légion étrangère, Albin Michel - 1939.

10

« référable » à quelqu'un et il faut que, progressivement, elle se dépouille de tout ce qui renvoie à la subjectivité de son ou ses premiers auteurs. Un mythe n'a d'autre émetteur que la société elle-même et donc d'une certaine manière les individus qui le reçoivent et le recréent éventuellement: un jeu de miroirs. C'est un message qui vient, en théorie, de nulle part. Roland Barthes complète la défmition du terme lorsqu'il déclare que le «mythe ne cache rien et n'affiche rien: il déforme» 12. Le mythe est donc une déformation puisqu'il « transforme un sens en forme» 13: un légionnaire qui défile sur les Champs-Élysées pour le 14 Juillet n'est plus un soldat de l'armée française coiffé d'un képi blanc, c'est, pour les uns, un membre « d'une phalange héroïque et mystérieuse, colorée de vert, de rouge et de blanc, qui défile à pas lents» et, pour les autres, «un mercenaire dont la violence se défoule dans une sexualité de bordel, dans l'acte tortionnaire ou raciste: la Légion «école du crime» et discipline defer! » 14
La défmition qu'en donne Gennie Luccioni est encore plus constructive: « Le mythe est la connaissance à son surgissement. Il exprime le désir de savoir; mais c'est un désir aisément pervertible et si violent que dans son impatience, il dérape vers l'illusion. » 15

Dans le contexte précis de ce travail, je définirai donc le mythe comme une vision illusoire, car déformée, qui a pour origine certains éléments de la représentation collective de la Légion étrangère et du légionnaire - éléments progressivement amplifiés et devenus symboliques - n'ayant pas d'auteur, transmise par la tradition, dont le but est de parvenir (ou plutôt d'avoir l'impression de parvenir) à la connaissance du milieu dont elle traite. Cette vision peut donc influer sur le comportement des individus qui lui accordent leurs crédits. Le mot «mythe» peut donc ici être remplacé par certains synonymes, illusion, «fable» 16ou encore « image », même si, actuellement, les ethnologues ou les historiens des religions lui donnent un autre sens, celui qu'on lui donnait dans les sociétés archaïques, c'est-à-dire « une histoire vraie, hautement précieuse parce que sacrée, exemplaire et significative» 17. Il existe deux types de mythes: celui créé par la société, par l'ensemble de ses membres, qui reflète les conflits enfouis au plus profond du subconscient de ces

12

I]

BARTHES

Roland, Mythologies,

Seuil

- 1970.
in Esprit.

Ibid. 14 CARZOU Jean-Marie et THIEBLEMONT André. projet d'une série de reportages télévisés.
15 LUCC[ON[ Gennie, « Le mythe aujourd'hui» 16 Petit Robert.
17 ELIADE Mircea, Aspects du mythe,

Gallimard

- [988.

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hommes et le mythe consciemment mis en place par une société particulière qui a pour but de la servir. La société, au sens le plus large du terme, est à l'origine de mythes. C'est en effet « dans le mythe que l'on saisit le mieux, à vif, la collusion des postulations les plus secrètes, les plus virulentes du psychisme individuel et des pressions les plus impératives et les plus violentes de l'existence sociale» 18. On retrouve dans la représentation déformée de la Légion étrangère et du légionnaire les deux raisons qui semblent être les principaux motifs de création de mythes. L'individu est en proie à des conflits psychologiques qui varient avec la civilisation et le type de société auxquels il appartient. Il en est généralement inconscient, étant donné que ces conflits sont, la plupart du temps, le fait de la structure sociale elle-même et le résultat de la contrainte qu'elle fait peser sur les désirs élémentaires des hommes. Ainsi l'individu est dans l'incapacité de sortir de ses conflits car il ne peut le faire que par un acte condamné par la société et, par conséquent, par lui-même dont la conscience est fortement empreinte et, donc, garante des interdictions sociales. L'être humain est paralysé par l'acte tabou et en confie l'exécution au héros, celui qui résout le conflit où l'individu se débat. L'homme projette en lui ses craintes, ses espoirs et ses passions. Le héros mythique est celui qui viole les interdictions sociales. Certains objets, certaines images ou certains groupes bénéficient, en outre, dans notre société contemporaine comme à toutes les époques, par suite d'une forme ou d'un contenu particulièrement significatif, d'une capacité lyrique plus nettement marquée qu'à l'ordinaire. Ils exaltent l'imagination humaine et sont l'objet de mythes plus ou moins durables et parfois valables universellement. Comme le dit Freud «Mythe et rêve sont liés au principe du plaisir, c'est-àdire comme contrepartie de la tension imposée par le principe de la réalité. » 19On peut ainsi dire que le mythe est à la société ce que le rêve est à l'individu isolé: le rêve est le mythe d'un individu, il ne s'explique que par sa libido personnelle tandis que le mythe est le rêve d'un peuple et s'explique par la libido collective. Mais le mythe peut également être créé par une société particulière, «un groupe organisé et permanent institué pour un but précis» 20,une association, une confférie... Dans ce cas, il justifie, soutient et inspire l'existence et l'action de cette communauté. Il est l'exemple concret de la conduite à tenir et fait, qu'inconsciemment, les membres de cette société se sentent dépositaires de son
CAILLOIS Roger, Le mythe et l'homme, Gallimard - 1987. VALADE Bernard, « Les mythes et les rites» in L'anthropologie. 20 Petit Robert.
IR 19

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contenu et font tout pour l'imiter. Il peut également avoir un pouvoir contraignant sur le reste des individus. Dans ce cas précis, on pourrait parler de mystification 21si la société invente totalement l'ensemble ou une partie de l'image qu'elle souhaite donner. Ce terme ne me semble absolument pas utilisable en parlant de l'image que la Légion étrangère cherche à donner d'elle-même à ses membres car lorsqu'elle influence leur comportement - par l'apparition et le développement de la cérémonie de Camerone, par exemple, dont le rituel a été progressivement mis en place au XXe siècle - elle fait appel au passé et s'efforce de ne rien inventer pour justement renforcer la crédibilité de ces dires. L'emploi de mystification ne me semble pas non plus vraiment utilisable lorsque la Légion s'adresse à des profanes. Certes, elle fera son possible pour donner la meilleure image d'elle-même, mais je ne pense pas qu'elle cherchera volontairement à tromper le public: son recrutement dépend essentiellement des événements internationaux et non de l'opinion que les Français ont d'elle; lorsque l'opinion française s'enflamme contre elle, ce sont généralement des civils qui se chargent de prendre sa défense. A l'inverse, on peut, peut-être, parler de mystification lorsqu'un groupe n'ayant aucun rapport avec la Légion cherche à influencer, dans un sens ou dans un autre, les non-initiés. Toutefois, comme dans ce domaine la réalité est difficile à déterminer, ce terme ne sera pas utilisé. Ces deux types de mythes, les fables imaginées par le subconscient populaire et les histoires racontées par la communauté concernée, lorsqu'ils se rapportent au même groupe, sont complémentaires l'un de l'autre puisque chacun d'eux influe plus ou moins fortement sur l'autre. Le mythe s'appuie sur l'existence de héros dont les caractères varient en fonction de l'origine de leurs créateurs et des raisons pour lesquelles ils sont mis en place. Notre société, et tout particulièrement notre société contemporaine ou tout bouge si vite, a besoin de héros car « elle a besoin d'images qui cristallisent toutes nos tendances divergentes et les attellent à une grande tache» 22. Le Dictionnaire de la langue française donne plusieurs définitions du mot « héros» : «1. Nom donné dans Homère aux hommes d'un courage et d'un mérite supérieur, favoris particuliers des dieux, et dans Hésiode à ceux qu'on disait fils d'un dieu et d'une mortelle ou d'une déesse et d'un mortel. 2. Fig. Ceux qui se distinguent par une valeur extraordinaire ou des succès éclatants à la guerre.
21 « Propos destinés à abuser» (Le Robert). 22 CAMPBELL Joseph, Puissance du mythe, J'ai lu - 1999

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3. Tout homme qui se distingue par la force du caractère, la grandeur d'âme, une haute vertu. 4. Terme de littérature. Personnage principal d'un poème, d'un roman, d'une pièce de théâtre. 5. Le héros d'une chose, celui qui y brille d'une manière extraordinaire en bien ou en mal... Le héros d'un jour, l'homme qui, en un certain moment, attire sur soi toute l'attention du public. » 23
Au fur et à mesure des siècles, le mot « héros» s'est usé et a perdu sa riche signification. J'ai choisi ici de considérer que les héros « sont des hommes plus que des hommes puisqu'ils ont de ces derniers les qualités et les défauts de façon suréminente » 24. Ils savent mieux affronter les dangers, protéger la société, accomplir quelques hauts faits ou même braver les interdits... Leurs exploits et leurs expériences dépassent les capacités de ceux des êtres humains ordinaires. Les héros peuvent être des personnages totalement inventés à qui l'individu prête le caractère et le comportement qu'il souhaite. Mais ce peuvent également être des hommes appartenant à certains groupes spécifiques, le plus souvent mal connus, à qui il est aisé d'attribuer des attitudes imaginaires.
La mise en scène de héros se fait selon des critères bien définis.

Tout commence par une histoire dont on ne connaît pas, ou mal, l'origine. L'intrigue exposée dans ce récit doit être simple. Elle peut comporter des rebondissements parfois surprenants et doit avoir une issue convenable. Les personnages qui y sont décrits doivent être biens typés. Tout ceci dans l'unique but d'être facilement accessible à tous. Les héros se rencontrent dans les moments de crise, quand l'homme moyen, l'homme médiocre, l'homme ordinaire n'a plus d'existence. On les trouve dans les endroits les plus insolites, là où la vie ne peut être normale. Les légionnaires sont ainsi souvent présentés dans un environnement extrême: au Sahara, dans les montagnes du Tonkin ou dans la jungle zaïroise. L'analyse des diverses épopées ou fragments épiques que livre la littérature conduit à discerner un thème fondamental: la manifestation de plus en plus éclatante du héros par des naissances successives, jusqu'à sa naissance immortelle. La séquence est marquée, ainsi que le montre le tableau Le « modèle héroïque )}25,par l'alternance naissance-mort-renaissance. Les héros accomplissent globalement toujours deux types d'actions. En premier lieu tout débute par une
23

24
25

LITIRE, Dictionnaire de la langue française. COMTE Fernand, Les héros mythiques et l'homme de toujours, Seuil SELLIER Philippe, Le mythe du héros, Bordas - 1990.

- 1993.

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action «physique» 26qui conduit l'intéressé à accomplir des exploits guerriers ou à sauver des vies, ceci à travers des épreuves extrêmement dangereuses destinées à prouver son courage et, de ce fait, sa capacité réelle à être un héros. Cette étape passée, le héros atteint le niveau spirituel de sa mission. Il est alors à même de découvrir le message spirituel qui sert de conclusion à tous les épisodes qui parcourent son existence. Mais «cette séquence mythique ne se rencontre pas toujours tout entière dans les récits. Si on veut bien prendre garde qu'elle est dominée par la loi du contraste, si importante en mythologie, on s'étonnera moins de voir dans maintes œuvres une seule des oppositions mises en lumière par ce tableau. Un enfant inconnu devient héros (David, simple berger; Jeanne d'Arc, dont l'histoire parait exemplaire et fascinante parce qu'elle reproduit maints aspects du modèle héroïque). Où le héros, inconnu de tous, est reconnu à un « signe» (Ulysse par le chien, par la nourrice, puis par les prétendants, à la fm de l'Odyssée). Comme on le voit, le créateur peut mettre en pleine lumière un seul aspect de la séquence (inconnu-reconnu), mais il arrive souvent que, pour le plus grand bonheur des auditeurs et des lecteurs, il multiplie les variations sur cet unique aspect: de là ces trois reconnaissances d'Ulysse, les douze travaux d'Hercule, les innombrables combats singuliers dans l'Iliade aussi bien que dans les formes contemporaines de 27 l'épopée tels les westerns ou les romans policiers. » Ainsi que le montre le tableau «Solidarité du héros» 28, il existe deux catégories de héros: ceux que l'on peut qualifier de solaires et ceux plutôt empreints d'obscurité. Les héros solaires sont les plus fréquents. Comme le héros, le soleil entre dans l'ombre et sort de l'ombre: son lever est une naissance mais son coucher n'est qu'une mort apparente. Tout comme le soleil, le héros pa.rait invincible. Pour être considéré comme un héros, un homme doit toujours posséder, en plus des divers et nombreux défauts et qualités que lui accorde l'opinion publique, certaines vertus chevaleresques qui sont la loyauté et le courage. Il doit également avoir un but dans son existence, but auquel il accepte de sacrifier sa vie si nécessaire. Le héros est considéré comme le sauveur du « monde », le sauveur de son univers. Ces nombreuses qualités, physiques et morales, le désignent tout naturellement comme chef. Dans les récits héroïques, il arrive d'ailleurs souvent que le héros tue le roi -l'homme devenu faible - pour prendre sa place. « Ce conflit entre le héros et le chef politique rappelait, dans l'ordre de la guerre, celui qui
26

CAMPBELL Joseph, Puissance du mythe. 27 SELLIER Philippe, Le mythe du héros, Bordas - 1990. 28lbid.

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oppose, dans l'ordre religieux, le prophète au prêtre, l'inspiré de Dieu au fonctionnaire, l'âme de l'incandescente à l'être mesquin. »29 Le héros, comme le prophète, tend à être asocial, à échapper aux lois. Le héros entretient des rapports particuliers avec son environnement. Il est souvent entouré d'un petit groupe d'amis qui sont ses compagnons de lutte et de souffrance. Mais c'est avec les femmes que ses rapports sont les plus complexes, ces derniers n'ont d'ailleurs cessé d'évoluer tout au long des siècles.

29

SELLIER

Philippe, Le mythe du héros, Bordas - 1990

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LE « MODÈLE HÉROÏQUE » (Essais de représentation, J. C. Meylan et Ph. Sellier) NAISSANCE Héros recueilli

-...... Luttecontrele monstre

---. Exposition
Vie cachée

Conquête de la femme, du trésor

...

Aux portes de la mortlEngloutissement ~

--..

Siègede la cité,du château -..
Emprisonnement/Défaite apparente ----"" Conquête du butin/Délivrancede la captive ~

Quête, voyage vers l'Ouest

-..

Sur les traces du soleil couchant

~ Arrivée en Orient, au centre du monde ~ Affrontement de la mort
Retour parmi les vivants ... ...

--.. Descente ~..

aux Enfers

Flamboiement du désir d'immortalité

La mort du compagnon ~

Rencontre de la femme
U« abandon », le nouveau départ ~

La magicienne/L'endormeuse ~

----------..

Face à la divinité Réapparition du héros purifié ... Sacrifice ou trahison

------. Démesure et châtiment
----

RENAISSANCE

- APOTHÉOSE

...

----

--.. MORT

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SOLIDARITÉ DU HÉROS HÉROS SOLAIRE
I

HÉROS TÉNÉBREUX

Le physique , ~ Yeux étincelants (ou clairs) Eclat sombre du regard Visage nocturne (truand mal rasé, Chevelure de rayons, beauté du visage; silhouette virile, profil aigu laid, sale, louche...) (même les héroïnes) Être souvent adipeux, énorme

--..

Franchise, loyauté solaire: Lion, Aigle, Phénix, (Cheval, qui est aussi un animal de nuit) Animaux de plein air, de plein vent Quand l'Indien est un être humain, amical, le western le représente imberbe (depuis 1950)

rr-

Le caractère

Dissimulation,

--..

traîtrise

Lebestiaire

nocturne: Dragon, Serpent, Monstre, Araignée... Animaux dissimulés dans des antres, des marécages, des fourrés... Quand l'Indien est un ennemi, il est peint, emplumé et glapissant (western) Lien entre féminité et animalité (sphinx, sirène, araignée, pieuvre, ensorceleuse )... Le cadre so~ial ~ --.. Sauveur, puissant et solitaire Ennemis bien insérés socialement, (mythe gaullien...) ;justicier « arrivés» (banquiers, affairistes, (Western) dans les westerns) ; les partis de jadis Être en marge du commun complotant dans l'ombre Il apparaît (soleil levant), s'élève, (mythe gaullien) brille au zénith, s'abîme dans une Monde des combines, des majestueuse apothéose (Tête d'Or) manigances, des petitesses « Au regard de l'inconscient, l'impureté est toujours multiple, foisonnante» (G. Bachelard) Symbolique Générale
Tendance irrépressible du manichéisme

--..

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Dans l'Antiquité, l'univers féminin est présenté comme une menace pour la réalisation de l' œuvre héroïque: mollesse du nid, sortilège de la courbe et de l'opulence... La femme pourtant attire: elle est donc souvent dépeinte comme une magicienne. A partir du Moyen Age, les règles de la courtoisie ayant mis la femme à l'honneur, les choses changent. Sensible aux exploits guerriers, c'est la dame ellemême qui envoie son chevalier au loin pour vérifier sa vaillance. Par d'éclatants hauts faits, celui-ci mérite ses faveurs, la reçoit comme prix de son courage. A l'époque Moderne et Contemporaine, le plus précieux de la féminité est mis à l'honneur. Le héros vit dans un univers de brutalité et de paroxysme: cette exaspération de la force virile est-elle si cohérente? La femme apparaît alors comme la Sagesse, la Grâce, qui apporte la douceur, la réconciliation du héros avec lui-même, la sérénité, une autre sorte de joie que celle des triomphes guerriers... Mais dans tous les cas la femme est séduite par le surhomme. Quand on vit dans un univers terne et qu'on rencontre le soleil, on ne pense plus qu'à s'y brûler: la femme se précipite dans les bras lumineux du héros. Les interdits sociaux et moraux sont bousculés: la femme aime le héros, allant, parfois, jusqu'à trahir pour lui. Mais l'être humain ne peut pas toujours se contenter de s'identifier de manière potentielle au héros. Il exige l'identification réelle. Le mythe est donc, dans la plupart des cas, doublé d'un rite: le rite réalise le mythe et permet de le vivre. L'union du rite et du mythe est indissoluble. Leur divorce entraîne souvent la décadence du mythe. «A l'écart du rite le mythe perd, sinon sa raison d'être, du moins le meilleur de sa puissance d'exaltation: sa puissance d'être vécu. » 30 Cette dualité mythe-rite n'est cependant pas valable dans le domaine spécifique de ce travail. Le «mythe-Légion» n'est jamais associé à des rites. L'existence même de la Légion étrangère et du légionnaire suffisent à tenir le public en haleine. Je pourrais même compléter ce raisonnement en disant que le mythe qui entoure la Légion étrangère ne mourra qu'avec la disparition des régiments étrangers car les mythes ne meurent que lorsqu'ils ne sont plus « ouverts à l'irruption du désir de connaître» 31. Par contre si, comme le pense Douglas Porch 32, la Légion cherche ellemême à mystifier quelques comportements légionnaires pour leur assurer une certaine pérennité, il est indispensable qu'elle y associe des rites particuliers. S'il est entendu que le « mythe-Légion» ne mourra qu'avec la disparition des régiments étrangers, il peut tout de même évoluer car les diverses motivations qui le font exister changent au fur et à mesure que la société et les mentalités humaines
30

CAILLOIS Roger, Le mythe et l'homme, Gallimard - 1987. 31 LUCCIONI Gennie, « Le mythe aujourd'hui », in Esprit. 32 PORCH Douglas, La Légion étrangère, /83/-/962, Fayard

- 1994.

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se transfonnent; la connaissance réelle des Français sur la Légion étrangère s'approfondit surtout depuis que les légionnaires se sont installés en métropole. La documentation servant de support à ce travail variant selon les périodes étudiées, un chapitre de chaque partie de ce livre sera consacré à la documentation sur laquelle s'appuie cette partie.

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CHAPITRE

INTRODUCTIF

- 1831-1945

-

CRÉATION

DU MYTHE

Depuis sa création en 1831, la Légion étrangère prend une part active dans l'histoire militaire de la France. Du fait de son utilisation incessante et de la particularité de son recrutement, elle est souvent au cœur d'événements militaires, ou politiques, internes à la France ou internationaux, qui font que très rapidement le public se familiarise avec son nom et apprend, ou plutôt croit apprendre, à la connaître. Influencée par les témoignages de légionnaires, anciens légionnaires ou « képis blancs» en activité, hommes appartenant à la troupe comme officiers, par les descriptions de journalistes de la presse écrite ou audiovisuelle, ou par les propagandistes de tout poil, « pro-Légion », comme les nombreux écrits rédigés par « les mousquetaires» entre les deux guerres mondiales, ou « anti-Légion », tels les ouvrages critiquant les régiments étrangers qui paraissent dans les années soixantedix, l'opinion publique française se forge sa propre représentation de la Légion et du légionnaire. Mais la réciproque est tout aussi valable: au fur et à mesure des décennies, particulièrement à partir des années trente, les journalistes tout comme certains légionnaires - n'était-ce pas le but recherché par le général Rollet ? - sont pris par cette vision et commencent à évoquer la Légion à travers cette représentation. C'est ainsi que naît le « mythe-Légion ». En exagérant, il est même possible de dire que, progressivement, les profanes et parfois même l'institution elle-même ne se représentent ou ne représentent pas la Légion telle qu'elle est réellement mais telle qu'ils veulent qu'elle soit. De 1831 à nos jours, l'image de la Légion et du légionnaire évolue beaucoup. Il a fallu du temps pour que se créent les représentations du monde légionnaire, pour parvenir à la représentation que le public a actuellement des régiments étrangers et de leurs soldats. Mais existe-t-il un ou plusieurs mythes légionnaires? La réponse ne sera pas donnée ici mais dans la suite de cette étude. Il est cependant indispensable de noter que les profanes ont le plus grand mal à imaginer la Légion en tant que telle et ne se représentent l'entité légionnaire qu'à travers les hommes qui la composent. Les légionnaires sont identifiés selon deux critères: ce sont des soldats mais ce sont également des être humains, des hommes à part entière. L'image du soldat s'impose progressivement comme celle d'un combattant hors du commun, comme celle d'un guerrier: individu qui a « non seulement une « vocation» pour la guerre, et y montre des dispositions exceptionnelles, mais qui aime ce code de vie et les armes. » 33La représentation de l'homme est autrement complexe. Influencée par les grandes vagues de recrutement, par les propagandes pro-légionnaires et anti-légionnaires, ou inversement, et par les diverses attitudes qu'adoptent les « képis blancs» envers les civils, elle évolue de manière beaucoup plus « sauvage» que celle du guerrier.

JJ

BARROIS

Claude, Psychanalyse

du guerrier,

1993.

23

La vision que le public a de la Légion évolue en trois phases successives. Du milieu du XIXe siècle à 1945, les non-initiés, guidés par d'anciens membres des régiments étrangers et par la Légion étrangère elle-même, prennent conscience de l'existence, dans l'armée française, d'une troupe étrangère au recrutement particulier. De 1945 à 1978, une partie du public, traumatisé par les guerres de décolonisation et particulièrement par la guerre d'Algérie, découvre, ou redécouvre mais sur une plus grande échelle, les côtés plutôt négatifs de la Légion et des légionnaires. Enfm, à partir de 1978, une fois que la Légion et ses hommes sont parvenus à s'adapter à leurs nouveaux cadres de vie et que le pouvoir politique a confié aux «képis blancs» de nouvelles missions, tout rentre dans l'ordre. Un statut quo est, pour I'heure, trouvé. Bien que le cadre officiel de cette étude s'ouvre en 1945, il est indispensable de traiter de la période précédente afin de parfaitement comprendre ce qui suit. Cela sera donc fait dans cette première partie en ne s'appuyant que sur des sources écrites. La notoriété de la Légion et les réactions de certains à son encontre étant indissociables de son histoire, il est indispensable d'effectuer un bref historique des régiments étrangers avant d'entrer véritablement dans le vif du sujet et d'étudier les prémices de la vision que le profane a de la Légion et des légionnaires.

24

1831-1945

. Historique

Retracer l'histoire de la Légion étrangère n'étant pas le propos de ce travail, cette rétrospective sera fort brève et ne mettra en avant que ce qui peut s'avérer significatif pour l'étude de la vision que les profanes ont de la Légion.

L'Ancienne

Légion

La Légion étrangère, ou plutôt l'ancienne Légion, est créée par une ordonnance de Louis-Philippe, roi des Français, le 10 mars 1831. Cette troupe est créée pour deux raisons: occuper les étrangers qui se trouvent en France (des hommes chassés de leur pays d'origine par l'échec des différents mouvements révolutionnaires auxquels ils ont cru et d'anciens soldats appartenant aux différents régiments étrangers qui continuent à survivre en France après la fm de l'Empire et qui sont dissous à la suite de la Révolution de juillet) et renforcer les effectifs des troupes qui mènent à bien la conquête de l'Algérie. Pour faciliter l'engagement de ces indésirables, en majorité des Suisses et des Allemands, il leur est permis de ne pas présenter de pièces d'identité lors de leur engagement A peine formée, la Légion est envoyée en Algérie où la situation des troupes françaises, un an après leur arrivée, n'est pas particulièrement brillante. Certes, la Ville Blanche est conquise, mais les Arabes continuent à résister farouchement. La mise en avant des difficultés que rencontrent les troupes françaises en Algérie n'est probablement qu'un prétexte. En réalité, la Légion a vocation pour servir « hors des frontières continentales du royaume» car les étrangers qui la composent ne sont pas les bienvenus sur le sol métropolitain. Le gouvernement les craint et toute la population leur est hostile. Les troupes étrangères pouvant œuvrer au service de la France rappellent l'Ancien Régime et la Restauration. Cette hostilité semble perdurer tout au long de l'histoire de la Légion. Dès le début de leur histoire les légionnaires sont donc considérés comme des étrangers gênants. La Légion est en quelque sorte « une décharge publique

25

pour les indésirables, un havre pour les sans-ressources» 34. Cette remarque est importante car elle entraîne des constantes tout au long de l'histoire des régiments étrangers. A deux reprises, au XIXe siècle, le gouvernement français envisage de se débarrasser de la Légion. Durant la guerre d'Espagne: le régiment étranger est ainsi d'abord prêté à Isabelle II en 1835 avant de lui être donné à la fin de 1836. En partant pour le Mexique en 1862 les légionnaires n'auraient normalement pas dû revoir le sol français si, la guerre de Sécession terminée, les Américains ne s'étaient joints aux Mexicains pour chasser Maximilien. Chaque fois que la France pense ne plus avoir besoin de la Légion, elle envisage sa dissolution, ou du moins réduit fortement ses effectifs, bien que les régiments étrangers soient loin de la métropole et donc ne représentent pas un danger flagrant pour son intégrité. Cela se produit à quatre reprises: au début des années 1860, à la veille de la guerre de 1870, juste après la guerre de 1870, dès le mois de juillet 1871, alors que le gouvernement ordonne que les bataillons qui forment la Légion soient ramenés à quatre et les engagements limités, jusqu'au début des années 1880, aux Alsaciens-Lorrains, aux Suisses et aux Français, sur autorisation du ministre de la guerre, enfin, à la fin de la guerre d'Algérie au moment où les régiments étrangers quittent leur territoire d'élection. Il est également à noter que les revers militaires ou politiques de la France se traduisent souvent par un arrêt brutal, ou du moins par un très net ralentissement, du recrutement: en 1862 après les restrictions budgétaires de la loi Randon, en 1870 du fait de la défaite face à l'Allemagne, en 1932 après les restrictions budgétaires dues à la crise économique, en 1940 à la suite de l'armistice et enfin en 1962 après le départ de l'Algérie. Pourtant, chaque fois que la France a besoin d'utiliser des troupes, pour quelque action que ce soit, pour appuyer son action politique sur la scène internationale ou encore lors de conflits coloniaux, et qu'elle veut éviter une réaction trop violente de l'opinion publique, elle envoie la Légion. Dès son arrivée en Algérie, la Légion prend une part active à la conquête en participant à divers convois vers l'intérieur du pays. Activité dans laquelle les légionnaires se comportent de manière relativement convenable à une exception près, « la malheureuse affaire de la Mecta ». La Légion joue en outre un rôle important dans la pacification de ce pays. Elle participe à un certain nombre de travaux publics dans la plaine de la Mitidja, région marécageuse et insalubre des environs d'Alger, dont le plus célèbre est la construction de «la chaussée de la Légion» qui relie Boufarik à Alger.
34

PORCH Douglas, La Légion étrangère,

/83/-/962,1994.

26

L'ancienne Légion combat ensuite en Espagne entre 1835 et 1838. C'est une guerre âpre et terriblement éprouvante car ni la France, ni l'Espagne ne soutiennent financièrement les légionnaires. Ceux-ci manquent en permanence de tout pourtant ils s'y comportent bravement. Cela tient principalement au charisme de leurs chefs, cette remarque s'appliquant en priorité aux colonels, Bernelle qui est l'instigateur de l'amalgame (opération qui consiste à mélanger les individus de toutes les nationalités) et Conrad qui est le premier chef de corps mort au combat à la bataille de Barbastros.

la légion étrangère
Pour occuper les étrangers qui sont encore en France et pour remplacer, en Algérie, l'ancienne Légion, le 16 décembre 1835, Louis-Philippe crée une nouvelle Légion étrangère. Durant un laps de temps très court, cette Nouvelle Légion est composée de deux Légions: la Légion étrangère divisée en deux régiments à partir de 1841, excepté de 1862 à 1884, et la Légion suisse qui ne vit que de 1855 à 1856.

La conquête de l'Algérie
Les premiers combats auxquels prend part la Nouvelle Légion sont ceux qui, de 1836 à 1882, achèvent la conquête de l'Algérie. Les légionnaires s'y comportent brillamment car ils sont assez bien encadrés. On trouve au sein des régiments étrangers (le 2e régiment de la Légion est créé en 1841) un certain nombre d'officiers ambitieux, tel Saint-Arnaud, qui n'hésitent pas à utiliser leurs légionnaires. Mais le corps expéditionnaire en Algérie reçoit également des chefs, comme Bugeaud, qui modifient la tactique d'emploi des troupes, imposant une stratégie qui permet aux légionnaires d'accroître leur endurance et leur efficacité au combat. Sauf lors de grandes opérations ou de gros convois, souvent inefficaces car trop lents, les légionnaires sont stationnés dans de petits postes isolés dans lesquels la vie est bien monotone. Ils cherchent donc à s'occuper. Ils boivent beaucoup: tous les moyens sont bons pour se procurer de l'alcool, particulièrement la vente d'effets militaires. Ils désertent même parfois, soit de manière isolée soit en groupe, comme les trente soldats du 4e bataillon, un bataillon essentiellement composé d'Espagnols, qui se révoltent, en mars 1840, et passent à l'ennemi avec armes et bagages. La discipline en garnison laisse donc beaucoup à désirer et certains cadres n'hésitent pas à se montrer violents pour la rétablir. Cette remarque est placée à ce niveau dans cette étude car elle correspond à l'évolution historique 27

de la Légion, mais elle pourrait tout aussi bien s'insérer dans toutes les périodes où les légionnaires ne sont qu'en garnison, l'indiscipline à la caserne lorsque l'on n'entend plus le bruit du canon étant quasiment un leitmotiv dans l'histoire des «képis blancs ». Tous ces problèmes sont aggravés par un encadrement médiocre. La majorité des officiers, sauf quelques exceptions, ne valent pas mieux que la moyenne. Ils ne s'attachent pas au bien-être de leurs soldats. Si ce point n'a qu'une importance toute relative dans un corps homogène, il se révèle très nocif dans une formation comme la Légion où beaucoup d'hommes connaissent une existence mouvementée et sont donc souvent désorientés et psychologiquement fragiles. Bugeaud, gouverneur général de l'Algérie à partir de 1840, décide d'alléger les lourds convois, que les Arabes surveillent et attaquent où et quand ils le désirent, afin que ces troupes soient à même de surprendre et d'éliminer l'ennemi. Ces colonnes sont si dures et pénibles que le moral des hommes est parfois au plus bas. Elles n'aboutissent pas toujours au but escompté: découvrir un camp ennemi sur lequel mener une razzia. C'est un travail de longue haleine. Du point de vue purement Légion, elles ont pour mérite de sortir les légionnaires des postes isolés et de les occuper. Leur moral remonte. Les écarts de discipline sont moins importants et les chefs se plaignent moins de leurs hommes. Ces officiers, en partageant la vie quotidienne de leurs hommes, et en donnant l'exemple, sont, en outre, encore plus à même de s'en faire respecter. Durant cette période, les légionnaires acquièrent une certaine endurance que l'instruction continue par la suite à leur procurer et qui contribue grandement à la conquête de l'empire colonial français; ils apprennent à mener des sièges ou à combattre en terrains variés. Mais la Légion acquiert une véritable expérience des opérations de siège lors de deux principaux combats: la prise de Zatacha, en novembre 1849, village fortifié que les assaillants mettent plusieurs semaines à enlever après de nombreux travaux de sape et de furieux combats et la prise de la forteresse d'Isheriden en 1857. La conquête de l'Algérie est un théâtre d'opérations qui permet aux légionnaires de s'entraîner pour leurs interventions futures. Durant cette campagne la Légion acquiert cette endurance à la marche qui lui est tellement utile jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Elle apprend également à combattre sur n'importe quel terrain.

Les campagnes du Second Empire
Ainsi préparée la Légion est tout aussi capable de participer à des conflits opposant des puissances européennes que de mener à bien des conquêtes coloniales. La guerre de Crimée et la campagne d'Italie en sont des preuves 28

éclatantes. Les légionnaires s'y illustrent, à l'occasion de batailles rangées comme l'Alma (20 septembre 1854) ou Solferino (24 juin 1859), lors de prises de villes comme à Magenta (4 juin 1859), ou encore lors de longs sièges comme à Sébastopol (hiver 1854-1855 et printemps 1855). Après avoir utilisé la Légion en Crimée et en Italie, Napoléon III l'envoie au Mexique pour soutenir Maximilien. En participant à de nombreux combats, en utilisant à l'extrême leur incroyable endurance et en témoignant d'une bonne faculté d'adaptation par la création dans leur sein d'unités montées, sur le plan opérationnel, les légionnaires se comportent brillamment malgré la dureté de cette campagne, notamment à Camerone. Ce combat prend progressivement une place primordiale dans l'histoire de la Légion. Il existe de nombreuses descriptions, plus ou moins longues, mais souvent excellentes, de ce combat; aussi, plutôt que d'en composer une autre, pourquoi ne pas reprendre, pour illustrer cette bataille, le récit officiel du combat, celui qui est lu chaque année lors des cérémonies qui commémorent ce fait d'armes? Les historiens trouveront peut-être que ces quelques lignes manquent un peu d'objectivité mais elles ont le mérite d'être claires et de donner les grandes lignes du combat tout en expliquant ses tenants et aboutissants.
« L'armée française assiégeait Puebla.

La Légion avait pour mission d'assurer, sur cent vingt kilomètres, la circulation et la sécurité des convois. Le colonel Jeannigros, qui commandait, apprend, le 29 avril1863, qu'un gros convoi emportant trois millions en numéraire, du matériel de siège et des munitions était en route pour Puebla. Le capitaine Danjou, son adjudant-major, le décide à envoyer au-devant du convoi une compagnie. La 3e compagnie du régiment étrangère fut désignée mais elle n'avait pas d'officier disponible. Le capitaine Danjou en prend lui-même le commandement; les sous-lieutenants Maudet, porte-drapeau, et Vilain, payeur, se joignent à lui volontairement.
Le 30 avril, à J heure du matin, la 3e compagnie, forte de trois officiers et soixante-deux hommes, se met en route. Elle avait parcouru environ vingt kilomètres, quand, vers 7 heures du matin, elle s'arrête à Palo Verde pour faire le café. À ce moment l'ennemi se dévoile et le combat s'engage aussitôt. Le capitaine Danjou fait former le carré et, tout en battant en retraite, repousse victorieusement plusieurs charges de cavalerie, en infligeant à l'ennemi des premières pertes sérieuses.

29

Arrivé à la hauteur de l'auberge de Camerone, vaste bâtisse entourée d'un mur de trois mètres de haut, il décide de sy retrancher pour fixer l'ennemi et retarder ainsi le plus possible le moment où celui-ci pourra attaquer le convoi. Pendant que les hommes organisent à la hâte la défense de cette auberge, un officier mexicain, faisant valoir la grosse supériorité du nombre, somme le capitaine Danjou de se rendre. Celui-ci fait répondre « Nous avons des cartouches et ne nous rendrons pas. » Puis levant la main il jura de se défendre jusqu'à la mort; il fit prêter à ses hommes le même serment. Il était JO heures. Jusqu'à 6 heures du soir, ses hommes qui n'avaient pas mangé ni bu depuis la veille, malgré l'extrême chaleur, la faim, la soif, résistent à deux mille Mexicains: huit cents cavaliers, mille deux cents fantassins.

A midi, le capitaine Danjou est tué d'une balle en pleine poitrine. À 2 heures, le sous-lieutenant tombe, frappé d'une balle au front. À ce moment, le colonel mexicain réussit à mettre lefeu à l'auberge.
Malgré la chaleur et la fumée qui viennent augmenter leurs souffrances, les légionnaires tiennent bon, mais beaucoup d'entre eux sont frappés. À 5 heures, autour du sous-lieutenant Maudet, ne restent que douze hommes en état de combattre. À ce moment, le colonel mexicain rassemble ses hommes et leur dit de quelle honte ils vont se couvrir s'ils n'arrivent à abattre cette poignée de braves (un légionnaire qui connaît l'espagnol traduit au fur et à mesure ses paroles). Les Mexicains vont donner l'assaut général par les brèches qu'ils ont réussi à ouvrir, mais auparavant, le colonel mexicain adresse encore une sommation au souslieutenant Maudet ; celui-ci la repousse avec mépris.

L'assaut est donné. Bientôt il ne reste autour de Maudet que cinq hommes [...] Chacun garde encore une cartouche; ils ont la baïonnette au canon et, réfugiés dans un coin de la cour, le dos au mur, ils font face; à un signal ils déchargent leurs fusils à bout portant sur l'ennemi et se précipitent sur lui à la baïonnette. Le sous-lieutenant Maudet et deux légionnaires tombent, frappés à mort. Maine et ses deux camarades vont être massacrés quand un officier mexicain se précipite sur eux et les sauve; il leur crie: « Rendez-vous! - « Nous nous rendrons si vous nous promettez de relever et de soigner nos blessés et si vous nous laissez nos armes. » Leurs baïonnettes restent menaçantes. «On ne refuse rien à des hommes comme vous! » répond l'officier. Il heures, ils ont résisté à deux mille Mexicains, en ont tué trois cents et blessé autant. Ils ont, par leur sacrifice, en sauvant le convoi, rempli la mission qui leur avait été confiée. [...] » En 1870, pour la première fois et malgré l'interdiction de l'ordonnance royale de 1831, la Légion combat sur le sol métropolitain. Tandis que certaines unités sont amenées d'Afrique du Nord, d'autres sont directement créées sur le sol de l'hexagone avec de nouveaux engagés, dont la plupart sont des Français, afin d'être 30

plus rapidement opérationnelles. Les légionnaires prennent d'abord part au conflit éclair qui oppose la France et l'Allemagne, puis sont amenés aux alentours de Paris pour participer à la répression de la Commune.

Les expéditions coloniales
De 1871 à 1914, la Légion est aux avant-postes du grand mouvement d'expansion qui porte le drapeau tricolore aux quatre coins du monde. Sa participation la fait passer d'une relative obscurité au premier rang de l'armée française. La France ne veut pas, en effet, trop engager son armée métropolitaine dans cette aventure, d'autant plus que les militaires n'ont pas bonne presse au fur et à mesure que le XIXe siècle avance. Du fait de la perte de l'Alsace-Lorraine et de la forte propagande «antiLégion» qui se développe en Allemagne durant cette période, de 1870 à 1914, les Allemands et les Alsaciens-Lorrains représentent la majorité des engagés à la Légion. Le nombre des individus originaires des provinces annexées diminue pourtant au fur et à mesure de l'imminence de la Première Guerre mondiale. Ces hommes subissent un entraînement sévère afin d'être capables de mener leur périlleuse tâche de colonisateurs. Leur formation n'est pas très technique. La Légion s'efforce surtout de leur faire acquérir cette incroyable endurance à la marche qui leur est indispensable pour suivre les colonnes qui sillonnent le Tonkin, le Dahomey, Madagascar ou les confms algéro-marocains. Durant cette période, l'existence quotidienne du légionnaire en garnison est émaillée de violence: bagarres entre légionnaires pour des motifs divers dans les casernes, affrontements entre légionnaires et soldats des autres régiments d'Afrique ou civils, lors de permissions... Si cette violence endurcit encore les hommes, elle leur permet surtout d'acquérir une certaine homogénéité face à l'extérieur, de commencer à développer l'esprit de corps. Les légionnaires prennent une part active dans la conquête de l'empire colonial français en étant pratiquement de toutes les expéditions. Trois points rapprochent ces opérations. La plupart des combats menés par les légionnaires sont durs et féroces car ils luttent contre des ennemis qui paraissent aux occidentaux extrêmement cruels car ils sont d'une culture différente. Les légionnaires qui participent à ces combats sont des volontaires. Le commandement peut donc sélectionner parmi eux les hommes qu'il juge les plus compétents. On peut ainsi considérer que pour ces opérations la Légion fournit le meilleur de ses effectifs. Enfin, durant cette période et globalement jusqu'à la guerre d'Indochine, la Légion est une troupe blanche, exclusivement composée d'occidentaux, qui combat aux côtés de troupes indigènes, extrêmement robustes mais souvent moins disciplinées, ou de soldats métropolitains moins adaptés aux difficiles expéditions coloniales. 31