Naissance d'une culture

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296315327
Nombre de pages : 336
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NAISSANCE D'UNE CULTURE

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4031-2

du même auteur:
De Jour comme de Nuit

Editions

Josette

Lyon 1992

en couverture:
La colère (92 x 73) 1994 acrylique sur toile de l'auteur

Jacques

LOISEAU

NAISSANCE D'UNE CULTURE
ESSAI SUR lA CULTURE INDUSTRIELLE Préfacé par le Professeur PierTe Marion ancien Président de m.cadémie de chirurgie

EDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

A mes amis

L'homme est homme par sa puissance de culture Gaston Bachelard

PREFACE

En cette fin de xxe siècle. les machines au service de l'homme sont innombrables. Certaines complémentaires. d'autres visant à remplacer le travail humain. A cet égard. elles inquiètent les travailleurs qui voient en leur développement une menace pour l'emploi. Thème social qui a débuté après la découverte de Jacquard au début du XIXe siècle. et reste d'une brûlante actualité. sans solution satisfaisante. Les réflexions de Jacques Loiseau abordent un registre différent: les relations entre l'homme et la machine. Cet ingénieur qui se défend d'étre sociologue et philosophe. à partir de faits tirés de sa grande expérience et de ses connaissances du monde industriel. propose un concept original du couple homme-machine. Dans cette relation technologique. l'auteur voit la naissance d'une nouvelle façon de penser. d'une "nouvelle culture" complémentaire à la culture traditionnelle occidentale. faite de discours humaniste et d'acquisitions scientifiques.

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NAISSANCE D'UNE CULTURE Constat Aujourd'hui les machines sont entrées dans la vie quotidienne. Le budget familial comporte nécessairement machine à laver. aspirateur. cuisinière. appareils de chauffage. d'éclairage. téléphone. souvent machine à écrire. machine à calculer. cartes bancaires. etc.. évidemment poste de radio. de télévision, et souvent un ordinateur domestique. Tous les secteurs de l'industrie et du commerce, de l'agro-alimentaire. évoluent vers un machinisme de plus en plus sophistiqué. Dans l'industrie la robotisation progresse à pas de géant. On ne peut cacher son admiration devant ces machines intelligentes qui évitent aux mains d'ouvriers les tâches polluantes et dangereuses. Les progrès sont considérables aussi dans le domaine des transports (automobiles. trains. avions. bateaux) où le rêve - discutable - de l'homme est d'aller toujours plus vite. Quant aux moyens de transmissions à grandes distances des sons ou des images. en particulier par les machines satellites de la planète. qui sont en voie de bouleverser les relations entre les hommes de tous les continents. elles pénètrent déjà dans les industries, le commerce et de nombreux foyers. Les machines créatrices d'images transcorporelles (radio. RX. scanner. IRM. échographie) apportent des éléments positifs précis qui facilitent l'approche du diagnostic. Les médecins ne peuvent plus s'en passer.

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NAISSANCE D'UNE CULTURE Elles sont quotidienne. entrées dans la pratique hospitalière

Les machines qui traitent de l'information statistique, très utiles pour le marketing, contribuent aussi à améliorer nos connaissances en matière d'épidémiologie et de santé, et d'évaluation des traitements. Elles ont aussi une grande influence sur l'économie et le secteur socio-poUtique. Ce rappel non exhaustif des domaines où la machine s'est implantée de façon permanente n'a d'autre but que de souligner l'intérét du problème posé par Jacques Loiseau et qui se présente à toutes les étapes de la vie. Pour l'enfant, c'est un jeu d'appuyer sur un bouton pour faire apparaître des images, et il sait s'adapter parfaitement à des machines de plus en plus sophistiquées. Plus tard, l'étudiant abandonne les jeux et va dans les bibliothèques interroger par ordinateur les fichiers situés souvent très loin de son lieu de travail, ou bien encore utilise des moyens de communication ultra rapides pour être en conversation directe avec des chercheurs étrangers. Ensuite, installé dans la vie active professionnelle, formé aux avantages des machines, elles sont pour lui de plus en plus nécessaires.

Mais, parce que la machine est indispensable à la vie, l'homme est devenu son esclave. Cet esclavage technologique façonne à sa manière nos sociétés dites développées.

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NAISSANCE D'UNE CULTURE L'influence de la machine sur la pensée de l'homme Partant de ces constats, l'auteur nous incite à réfléchir sur le comportement du couple hommemachine. En particulier à analyser l'influence des technologies sur le raisonnement des utilisateurs. Cette partie ouverte sur le futur est à mon avis la plus originale de l'ouvrage. L'utilisation intelligente des machines procède d'une méthodologie générale adaptée à chaque cas particulier. De ce fait, l'utilisateur sait qu'il doit passer par des règles formelles. Entre le cerveau de l'homme et la machine s'établit un lien, un code spécifique. Avec la répétition des actes, apparaissent chez l'utilisateur des réflexes conditionnés. Les actions digitales qui commandent les machines donnent l'impression d'échapper à la volonté de l'homme. Comme les mains d'un chirurgien de grande expérience qui dans les gestes les plus difficiles, semblent agir automatiquement (Professeur René Leriche). Tout se passe comme dans la classique expérience de Pavlov, où l'estomac du chien sécrète au simple tintement de la cloche qui annonce l'arrivée de la nourriture. Le chercheur, l'ingénieur, habitué à se servir d'une machine, est véritablement conditionné par l'instrument dont il se sert. Sa situation est comparable à celle du conducteur qui met sa voiture en position automatique. Il sait que le nécessaire sera fait par la machine en côte, en plat ou en descente, pour atteindre la vitesse souhaitée. Mais il sait aussi qu'il peut sortir volontairement de cette situation. - 16 -

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Ainsi le raisonnement de l'utilisateur passe nécessairement par les possibilités de la machine. L'ordre qu'il donne. le chemin qu'il suit. sont adaptés aux instruments dont il dispose. Il y a connivence entre l'utilisateur conditionné et sa machine. L'homme pense en fonction de la machine. Peut-on aller plus loin. déduire de ces faits que les technologies agissent sur le mode de pensée des hommes et finalement sur la culture d'un groupe. d'une société. ainsi que le suggère Jacques Loiseau.

Vers une nouvelle culture ?
L'homme de demain. parfaitement adapté au fonctionnement de multiples machines mises à son service. aura-t-il dans la vie une manière de penser différente de celle du XXe siècle. Va-t-on assister à la naissance d'une nouvelle culture?

Par des exemples bien choisis. l'auteur voit s'instaurer progressivement une culture technologique imposée par l'utilisation massive de la machine dans le quotidien de la vie future. Selon lui. ce nouveau mode de pensée sera complémentaire de la culture occidentale traditionnelle. avec ses deux volets de connaissances: les humanités classiques et les sciences. Cette symbiose des connaissances théoriques et pratiques ferait finalement la différence entre les tapeurs de boutons et les hommes cultivés du XXIe siècle. Ces vues sont réalistes. Dans cette optique. la connaissance de l'homme malade bénéficie déjà de cette - 17-

NAISSANCE D'UNE CULTURE culture complémentaire de l'esprit scientifique et du sens de l'humain. A cet égard. l'évolution de beaucoup de praticiens est exemplaire. Les cardiologues qui, hier. ne disposaient que du stéthoscope de Laennec et de l'électrocardiogramme, "pensent" aujourd'hui. avec les machins à explorer le corps. inventées par les ingénieurs et utilisées par les spécialistes en imagerie médicale. Dans d'autres secteurs des exemples pourraient également être cités. Les machines à sondages ou à statistiques sont devenues l'instrument indispensable et le mode de pensée des économistes et des sociologues. Cette voie technologique permettra de sortir enfin des discours dans lesquels s'engluent les sociétés depuis des siècles. ceci afin de mettre l'économie et la politique au service de l'homme et de tous les hommes (François Perroux) . Il serait souhaitable que les idées soutenues par Jacques Loiseau fussent l'amorce de nouvelles recherches. Une façon de rejoindre celles de Gaston Bachelard. qui voyait l'avenir de l'humanité dans la conjonction des sciences et de la culture classique. Au terme des réflexions où l'auteur nous a entraînés sur le chemin chaotique mais passionnant du devenir des sociétés humaines. des questions sont au bord des lèvres: . dans quelle mesure la culture occidentale traditionnelle. renforcée par le "back-flow" du machinisme. sera-t-elle source d'équilibre. de quiétude. de bonheur ? . 18 -

NAISSANCE D'UNE CULTURE

- grisé par l'efficacité des machines industrielles à son service, l'homme sera-t-il conduit à inventer d'autres instruments destinés à lui rappeler les règles de l'éthique professionnelle et celles de la morale individuelle?

- ou bien, lassés d'être les esclaves de leurs machines, les révoltés du XXIe siècle suivront-ils des êtres érémitiques (hors de leur temps) qui prêcheront les dangers de la robotisation et prôneront une révolution spiritualiste où enfin le libre arbitre retrouvera ses droits?
Comme le héros de Hermann Hess., qui après avoir fustigé la civilisation technique, refuse également le diktat d'un concept intellectuel de la culture et prône une certaine religiosité. Tant il est vrai comme le souligne Jacques Loiseau, que la finalité d'une société ne doit pas se limiter à créer le beau mais aussi à faire le bien, sinon la culture est une illusion, voire une duperie.

Professeur Pierre Marion ancien Président de l'Académie de chirurgie

Les jeux de perles Ed. Cannann-Levy.

de verre.

Hermann

Hess.

prix Nobel.

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INTRODUCTION

Chacun sait ce qu'est la culture classique ou la culture scientifique, ou bien en a une idée qui lui semble suffisante. Ces deux expressions de l'humaine qualité ont soutenu la foi en un progrès ininterrompu. La culture classique devait répandre ses lumières au bénéfice de tous. La culture scientifique devait permettre le progrès; progrès matériel et par lui, marche vers quelque bonheur. Les dernières décennies n'ont pas confirmé ces espérances. Les lumières restaient réservées à quelquesuns, et ni progrès, ni bonheur n'étaient vraiment au rendez-vous. Ce qui est plus grave, l'évolution du système social était pleine d'interrogations, de contradictions sans solutions apparentes. Seules, des grandes émergences éclataient à la vue: énormité des potentiels de productions, manque extrême de fluidité dans les transferts nécessaires de savoir, de richesses; d'où distorsions de toutes sortes à l'intérieur des systèmes sociaux. Et en même temps, disparités chez chacun de nous entre ses connaissances techniques et

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LA CULTURE INDUSTRIELLE professionnelles, et la compréhension des données générales qui devraient lui servir de guide. Les mythes de la culture toujours généralisée, du progrès salvateur, de la science toujours bénéfique étant perdus, l'homme et le groupe humain sont pris de vertige. Les références indispensables manquent. Malaise de vivre, problèmes de société, pertes des valeurs ou toutes autres formules aussi vides ne les remplacent pas et n'éclairent rien. Cependant apparaît en filigrane, et quelque peu dans le vocabulaire usuel, le terme de culture industrielle, dont le sens, l'amplitude, manquent encore passablement de contenu, mais dont on sent qu'il pourrait ouvrir un chemin vers la description de structures de pensée nouvelles, vers un cadre mental adapté à la situation. Être conceptuel à peine esquissé, mais grille possible de compréhensions et surtout de comportements acceptables. Recueillant, intégrant, soutenant aussi quelques valeurs auxquelles l'homme évolué semble encore, et de plus en plus, tenir; valeurs matérielles ou tangibles, telles que croissance économique, consensus social, et valeurs éthiques touchant à l'humaine condition. C'est un concept nouveau, dont la nécessité est maintenant évidente - et vaguement ressentie comme telle - qui a quelque chance d'aider à la formation des structures mentales adaptées aux nouvelles façons de vivre, de penser, aux nouvelles situations; de fournir les clés permettant l'accès à un monde en mouvement, inéluctablement imposé par les évolutions évidentes, et qu'il faut apprendre à déchiffrer, plutôt que de recourir aux formules banales et creuses habituelles. Nous allons examiner ce que peut être cette culture industrielle dans ses deux expressions les plus notables,

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lA CULTURE INDUSTRIELLE la méthodologie et la communication, d'en préciser les contours et si possible d'en déterminer les contenus. Nous nous bornerons à en décrire les mécanismes, sans porter jugement, autant que faire se peut, sur le bienfondé et la qualité des valeurs humaines nécessairement associées à cette culture.

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CHAPITRE I

CULTURES

ET CIVILISATION

Le terme de culture est d'un usage si banal - qu'il s'agisse de l'emploi courant ou d'études de spécialistes dans des sens si variés suivant les tendances philosophiques et les courants de pensée du moment et du lieu. qu'on a pu en relever plusieurs centaines d'acceptions. Ne parle-t-on pas. de façon très usuelle. de culture littéraire ou scientifique. de culture d'entreprise. de culture générale. de culture petite-bourgeoise. artistique. universitaire. autodidactique. philosophique. de culture industrielle. de maisons de la culture. de culture de l'esprit. de système de culture, etc. ? Toutes expressions ne concernant que le sens figuré du terme. qui seul nous intéresse ici. Nous n'examinerons pas ces multiples sens et leurs évolutions au cours de l'histoire. en liaison avec l'évolution des peuples. de leurs comportements et de leurs pensées collectives. Nous nous bornerons à présenter les sens actuels retenus dans l'usage le plus fréquent. qu'il soit familier ou relève des préoccupations de spécialistes. Nous schématiserons. réduisant notre ambition à ce qui devra éclairer le propos. Une telle schématisation pourra

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NAISSANCE D'UNE CULTURE quelquefois paraître abusive, et on aurait lieu de craindre qu'on n'y retrouve pas de lien avec tel usage du mot chez tel auteur. Une réflexion un peu poussée montrera qu'en acceptant les glissements de sens dus à l'imprécision habituelle du vocabulaire, notre description recouvre d'assez près les mtùtiples usages actuels.

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Nous distinguerons essentiellement deux sens, deux définitions du tenne de ctùture. Le premier sens, le plus ancien dans l'usage français, est classique et encore le plus utilisé. C'est dans cette défInition que se retrouvent les ctùtures littéraires, artistiques, scientifiques. Elle postule une somme de connaissances dans le domaine concerné, admettant que cette ctùture est d'autant plus poussée que le champ, la profondeur de ces connaissances sont plus vastes. Elle sous-entend que ces connaissances ont permis une évolution de l'esprit de celui qui les possède, une maturation qui augure d'une compétence et d'un jugement lui conférant une autorité dans son domaine et dans d'autres I - qui ne lui sera pas contestée. Cette qualité de l'esprit, il est impliqué qu'elle provient des modes de pensée, des façons d'appréhender les questions qui sont familières à qui possède la culture. Cheminement de la pensée, du raisonnement, qui n'est pas structurel, mais qui est accordé à celui qui l'exerce par la fréquentation, la pratique des bons esprits qui l'ont précédé. Acquis individuel, et non pas résultat de la conscience sous-jacente du groupe.

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CULTURES ET CMLISATION Essayant d'exprimer de façon plus complète ces notions assez connues, nous pourrions dire que ces identifications de la culture prise en ce sens sont utilisées pour décrire, pour cerner les valeurs pérennes du groupe humain - ce que le groupe humain reconnaît comme ses valeurs. À ce titre, elles symbolisent le groupe, elles le décrivent par ses expressions qualitatives, par ses symboles. Elles représentent la continuité des connaissances et des modes de pensée associés, triés par l'œuvre du temps pour que le meilleur - la culture - en soit conservé. Ce tri du temps, cette décantation au long de la stratificatlon des générations valorisent ces symboles et honorent le groupe qui sait les conserver. Le peuple grec se distingue des barbares par ses valeurs et en tire satisfaction et gloire. Ainsi ces symboles, ces cultures, formes valorisantes de la connaissance, ennoblissent le groupe par la qualité de ses aspiratlons. Objectifs de valeur, fonnes dont le groupe se devra d'assurer la continuité, la progression, et qui affInneront sa constance. Maintien et progrès de la connaissance devenue l'expression de l'identité du groupe. Nous voyons que ce sens classique de la culture est beaucoup plus riche que ne le laisse supposer les seuls exemples courants procédant de cette définition, et nous comprenons pourquoi il perdure à travers toutes les évolutions, porteur d'une aura de prestige.

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Nous aurons, avec le deuxième sens du tenne de culture, une approche très différente. La deuxième

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NAISSANCE D'UNE CULTURE défInition est celle d'une culture englobant les coutumes, les croyances, les idées, les goûts, les connaissances, au même titre que les moyens, les supports de ces expressions abstraites: outils, instruments, moyens matériels de la vie, de l'habitat, des comportements intérieurs au groupe, ou ceux du groupe par rapport à d'autres groupes et au milieu naturel. Conception exhaustive de la notion de culture, puisqu'elle comprend tout ce qui décrit le groupe, y compris les formes de culture qui relèvent de la première définition. Celles-là concernaient une fonction d'épanouissement, d'ennoblissement de l'individu et du groupe humain. Celle-ci traduit une fonction de constat, de description du groupe, hors tout jugement de valeur. Évitant toute analyse historique, et nous bomant à une brève digression épistémologique, on reconnaîtra les possibilités d'une transition et d'un transfert d'usage du premier sens vers le second, dus à l'élargissement des connaissances et en particulier des sciences de l'homme. Avec leur développement, avec leur prétention nouvelle à une formalisation les rapprochant des sciences de la matière, il devenait évident que les concepts de la première défInition ne décrivaient pas l'ensemble des caractères du groupe, et qu'il était nécessaire d'englober toutes ces caractéristiques dans un schéma plus vaste, plus "globalisant", pour reprendre Malraux. Le sens du mot culture a pu ainsi diverger lorsqu'il est utilisé dans les études sociologiques et anthropologiques, tout en restant fermement ancré à sa première acception dans tout l'usage courant.

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CULTURES

ET CNILISATION

On illustrera aisément les comparaisons entre les deux concepts de culture, qui sont nécessaires à leur exacte compréhension. L'un et l'autre réclament l'aptitude à la communication et la capacité d'échanges qui sont les artisans, le ciment de leurs développements. Aptitude à la communication et capacité d'échanges différentes dans les deux cas. Dans la première définition, communication et échanges doivent être complexes, de modes évolués. On ira souvent jusqu'à l'ésotérisme dans les expressions propres aux cultures artistiques, littéraires, philosophiques ou scientifiques. Au contraire, les cultures de la deuxième définition peuvent user d'une expression très élaborée, mais aussi de modes de communication réduits à des formes primaires. Les échanges d'informations des populations primitives comportent à la fois des langages étonnamment complexes par la variété des mots nommant le même objet désigné, dans des situations différentes, et les signaux, les bruits et cris utilisés à la chasse. Les phénomènes d'échanges qui président aux réactions d'une foule sont un exemple de réactions sommaires et brutales. Il est à penser que toute culture de la deuxième définition peut fort bien allier complexité de l'expression et échanges réduits au non-dit, les seconds prévalant plus souvent qu'il peut le sembler. Une culture d'entreprise témoigne de cette ambivalence, qu'on aura intérêt à ne pas sous-estimer. Un autre trait oppose et rapproche à la fois les deux concepts: celui de leur cohésion inteme. La première définition décrit des cultures relatives à des domaines bien circonscrits, par définition cohérents. La culture artistique peut être relative à la peinture, ou à la peinture flamande du XVIIe siècle, à l'école de Sienne, ou à tel - 29-

NAISSANCE D'UNE CULTURE peintre précis. Domaines chaque fois déterminés, à forte cohésion, même en tenant compte des relations avec d'autres domaines voisins. La culture scientifique classe les connaissances en secteurs catalogués tels que chimie, physique, mécanique, biologie, ethnologie, linguistique, etc., chacun divisé en sous-Secteurs de plus en plus précis. Ceci malgré les relations pouvant rattacher certains d'entre eux: de natures a priori différentes, tels que physique et mécanique, chimie et biologie, ethnologie et linguistique. Cette défInition de la culture recouvre les multiples aspects de la connaissance, juxtaposés, bien que reliés par des liens structurels évidents, c'est-à-dire constitués par les relations des composants et des structures des diverses disciplines. On ne pourrait comprendre la biologie sans une bonne connaissance de la chimie, tant minérale qu'organique, car la structure des connaissances biologiques est intimement liée à la chimie. La culture générale elle-même ne peut porter que sur des domaines limités, par rapport à l'ampleur actuelle des connaissances humaines. Ils étaient limités précédemment par le manque d'ampleur. Pic de la Mirandole savait tout, mais quel était le tout de son époque? La deuxième définition englobe une variété de domaines plus large - tous les composants de la culture prise en ce sens - non plus reliés par liaisons structurelles de voisinage, mais s'interpénétrant totalement. Que sont les coutumes sans les données sous-jacentes de l'imaginaire collectif? La cohésion n'est plus l'expression logique de domaines se juxtaposant, de cultures évoluées apportées par les progrès ou les raffinements de la pensée. La complexité de l'ensemble culturel appréhendé dans cette acception exige la cohésion intrinsèque, inhérente à son essence, à sa - 30-

CULTURES ET CIVILISATION nature profonde. Ainsi coutumes et imaginaire collectif sont un méme étre, abordé de façons différentes: les analyses, les descriptlons des faits culturels établissent, explicitent cette cohésion intrinséque. A contrario, c'est son existence qui Justifie leur bien-fondé, leur pertinence. Les mythes traversent la psychanalyse, les constantes des comportements collectifs, la culture littéraire et musicale, la réalité sociale, l'étude des valeurs sYmboliques, participant largement à la cohésion de l'ensemble. De méme en est-il des impulsions vitales, impulsions de conservation ou reproduction, et aussi des structures sociales d'affectio societatis. Systèmes de cohérence à formes multiples. imprégnant les constituants culturels et se recoupant sans cesse. Le mythe des Argonautes et de la Toison d'Or évoque la méthode qui date de la nuit des temps. consistant à retenir les parcelles d'or par ruissellement sur une peau de mouton tendue inclinée, et recoupe ces constantes humaines que sont l'engouement pour les métaux précieux, le comportement du héros-type. l'attirance de l'aventure, du dépassement. L'analyse des traits majeurs de la culture industrielle méthodologie et communication - nous montrera les transversales propres a cette nouvelle culture. et qui assurent sa cohésion.

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L'examen des concepts de cultures oblige à réfléchir à celui de civilisation, qui leur est souvent et de plus en plus substitué dans le langage courant.

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NAISSANCE D'UNE CULTURE On cherchera d'abord si on retrouve dans l'idée de civilisation l'équivalent des deux sens mis en évid~nce pour la culture. Le premier sens de culture propose une notion de valeur, de qualité essentielle, mais sans requérir de connotation morale. L'excellence est attendue dans le domaine des connaissances en cause, spécifiquement, et hors toute considération éthique. Marque distinctive de ce premier sens, et facile à illustrer. La culture littéraire, artistique, scientifique, est proprement distincte de la morale. Tout au plus pouvaiton espérer que les grands esprits, familiers de ces cultures, soient grands aussi par leur sens moral, et sachent le transmettre en même temps que leurs connaissances. Ou bien que ces cultures ouvrent les voies de la pensée juste, qui conduisent à l'éthique. On a pu le croire. On est revenu à des vues moins optimistes. acceptant l'idée de la dissemblance entre culture classique et éthique. A ce premier sens de la culture, on pourra faire correspondre une notion de civilisation non mature, mais dégageant déjà passablement l'idée d'éthique. Correspondance provenant des approches vers la valorisation individuelle, constatée dans la culture classique, et latente dans cette première enfance de la civilisation. Il ne s'agit pas encore de civilisation reconnue dans sa plénitude, saisie dans sa gloire, mais seulement des comportements qui pourront l'autoriser. Dans cette première étape, les hommes sont civils. leurs relations policées, s'accompagnant de savoir-vivre. de bienséance. et s'apprêtant à glisser sans peine jusqu'à la qualité des relations humaines, jusqu'au respect de l'éthique - quelle que soit l'idée que le groupe en a. Démarches valorisantes, mais concemant les relations entre individus plutôt que l'évolution de l'homme lui-même. - 32-

CULTURES

ET CIVILISATION

Le terme de civilisation s'appliquera plus volontiers comme le deuxième sens de culture - à une fonction proprement descriptive et englobante: la civilisation grecque, égyptienne, chinoise. On relèvera la forte analogie avec la culture grecque, égyptienne, chinoise; mais la notion de valeur humaine est alors présente. À la description anthropologique s'ajoute l'idée implicite de qualité collective. La notion de civilisation est clairement liée à la notion de raison, de qualité humaine, de respect du prochain. Être civilisé, c'est disposer des instruments d'une vie collective organisée; c'est aussi avoir, grâce à ces instruments, des relations de qualité avec les autres hommes de façon collective et transcendant les relations individuelles. Le caractère éthique peut ne pas être explicite, mais ses conditions d'apparition sont présentes, comme si la qualité des relations ne pouvait qu'y conduire, au moins de la façon prônée par le groupe, et acceptée par nous, hommes de la fm du XXe siècle, qui en jugeons. Analysant plus avant ce concept de civilisation, il apparaît que celle-ci s'oppose à la barbarie par la qualité morale, par la potentialité de qualité morale. Sont reconnues comme civilisations, les cultures, au deuxième sens du terme, qui auront su atteindre un degré suffisant dans l'accomplissement des conditions matêrielles, des relations sociales, et aussi dans les développements des sentiments, des idées, de la vie intérieure, du souci de l'élévation individuelle et collective, du progrês des individus et du progrès général, vers cet objectif de dépassement qui est un des traits et un des moteurs de la nature humaine.

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