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Nasser tel qu'on le loue

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160 pages
Impressionné par les propos d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie et du général de Gaulle lui-même sur l'agressivité israélienne et le caractère dominateur des juifs, Emmanuel Berl a voulu regarder de plus près 'Nasser tel qu'on le loue'. Il conclut que, si on peut être antisémite sans être antisioniste, on ne peut pas être antisioniste sans être antisémite, dans un monde où seuls les États sont en mesure d'assurer la protection des personnes.
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couverture
 

Emmanuel Berl

 

 

Nasser

tel qu'on le loue

 

 
NRF

 

 

Gallimard

 

A Emmanuel d'Astier de La Vigerie

qui m'a inspiré ce livre,

à Clara Malraux et à Pascal Thémanlys

qui m'ont aidé à le faire.

 

D'ASTIER CHEZ NASSER

La guerre des Six Jours avait à peine pris fin, et l'angoisse qu'elle m'avait causée était à peine dissipée qu'Emmanuel d'Astier de La Vigerie me fit passer devant mon petit écran de T. Y. un mauvais quart d'heure.

M. d'Astier est de ceux auxquels on ne peut refuser le dialogue, mais avec lesquels il n'est pas non plus très facile de l'engager : à la fois officiel et indépendant, homme de gauche issu de l'Action française, philosémite et arabophile, on ne sait trop où le prendre et comment l'atteindre. Sa conscience est toujours bonne, ses idées toujours généreuses. Il a un beau visage, auquel je suis sensible. Il faut de l'espace et du temps pour lui répondre parce qu'il mêle toujours un peu – et parfois beaucoup – de vérité à ses erreurs gracieuses.

Je pensais : il a tort. Mais il me fallait commencer par lui donner raison : cela s'explique.

En effet, s'adressant aux Juifs, et d'abord, à ceux de France, il leur disait : « Vous ne pouvez avoir une double nationalité. »

Là-dessus je suis entièrement d'accord avec lui. Et ceci doit être bien entendu, bien établi entre nous.

Je sais que je suis français – et que donc, je puis être ami d'Israël, mais non pas israélien. Quand, après la guerre des Six Jours, j'ai été à Moscou, revoir une de mes amies – juive, elle aussi et russe – j'ai eu le contentement que les paroles qu'elle m'a, aussitôt, dites, aient répondu mot pour mot, à celles que je lui eusse dites, moi, si c'eût été moi qui avais parlé le premier.

Que je le veuille ou non je suis français, et il serait impossible que je cesse de l'être. Tout au plus pourrais-je devenir un Français persécuté. Je l'ai été quelque peu, sous l'Occupation. Cela ne fait rien à l'affaire : il y a toujours eu des Français persécutés, qu'ils soient libres penseurs, protestants ou catholiques, qu'ils appartiennent au clergé ou à la maçonnerie, à l'aristocratie ou aux organismes socialistes.

M. d'Astier l'a rappelé aux « Français israélites ». C'était juste. Je ne pense pas que ce fût nécessaire.

Mais enfin, ce qui va sans dire va mieux encore en le disant.

M. d'Astier l'a fait. Je le fais à mon tour, afin que ni l'un ni l'autre n'ayons à y revenir.

Mais, après avoir énoncé cette vérité, M. d'Astier nous a fait un aveu ; il nous a dit : « Je ne suis absolument pas antisémite, et d'autant moins que je reconnais l'avoir été dans ma jeunesse. »

Or, il nous disait aussi : que peuvent craindre les Juifs dans un pays, sous un gouvernement aux prédécesseurs duquel l'antisémitisme ne fut pas toujours étranger ?

Ce qui signifiait, à mon idée : « Vous seriez sans excuse, si votre attachement à l'État d'Israël vous détachait d'un gouvernement français qui croirait devoir le combattre. »

Ici je ne peux plus suivre Emmanuel d'Astier. Je l'excuse volontiers d'avoir été jadis antisémite pourvu que lui-même consente à se le rappeler.

Je suis obligé d'en tenir compte, d'autant plus qu'il le fait moins.

Il a combattu le gouvernement du maréchal Pétain, lequel me faisait inscrire sur une liste qui, selon Paul Baudouin, m'intégrait à une communauté différente de la communauté nationale, et impliquait pour moi des inconvénients que ne compensait pas le droit éventuel au port d'une décoration jaune. J'en remercie M. d'Astier.

Mais j'entends bien qu'il applaudissait ceux que, dans mon enfance, j'entendais crier : « Mort aux Juifs ! »

S'il voulait bien se souvenir de ces cris, s'il voulait bien relire la presse française – de la Libre Parole à L'Écho de Paris – des années 90, des années 1900, il trouverait, je pense, assez naturel que je sente quelque lien entre moi et l'existence d'un État, d'un lieu où je puisse trouver refuge si l'envie le reprenait de me molester, quitte à en avoir ultérieurement regret.

Beaucoup d'excellents Français ont été très attachés à l'indépendance des États pontificaux. Et si, demain, un État noir d'Afrique, tel que Madagascar, se trouvait menacé, soit par des Européens soit par des Asiates, soit même par des Africains arabes, il me paraîtrait tout simple – et à M. d'Astier, comme à moi, je pense – que des Noirs américains souhaitent que Madagascar ou le Dahomey ne soient pas envahis, submergés et détruits.

J'ai fait avec Henri Barbusse toute une série de conférences pour la défense de l'U. R. S. S. quoique je ne sois pas russe, ni inscrit au parti communiste.

Sans même parler du Viet-Nam, je me rappelle que beaucoup de Français ont pris parti pour les Boers, contre la Grande-Bretagne.

Comment pourrais-je admettre qu'on me dise : « Si le général de Gaulle préfère les Arabes aux Israéliens, vous, Juifs français, devez être contre Israël ? »

Qu'il puisse s'avérer difficile d'être juif « sur une terre chrétienne », comme Drieu me le disait, je ne l'ignore pas. Et M. d'Astier n'est pas le premier qui me le fasse sentir.

Mais la vie est toujours difficile. Elle l'était pour les Français d'Algérie. Elle l'était pour les Français communistes, quand de Gaulle les traitait de « séparatistes », ce qui, en langage jacobin, signifie : suspects et candidats à la guillotine. Elle l'est pour les Français paysans dont les ministres de De Gaulle prévoient la « reconversion » – euphémisme du mot : déportation, puisqu'il suppose que ces hommes devront quitter leurs maisons, leurs champs, leurs villages, même s'ils ne le désirent pas.

Mais quand on applaudit Régis Debray pour avoir soutenu les guérilleros castristes en Bolivie, qu'à la seule idée que l'indépendance de Cuba puisse être contestée, on frémit d'indignation, est-il tellement dur de comprendre que les Français juifs soutiennent l'État d'Israël ?

On n'a pas seulement toléré les Français qui prenaient le parti des Arabes contre la France, on les a magnifiés. D'accord. Mais ne peut-on voir des Juifs soutenir Israël contre l'Égypte, sans leur crier : « Gare ! Êtes-vous français ou israéliens ? »

M. d'Astier disait, en outre, que les Juifs ont été introduits en Palestine par les Anglais. Je me permets de lui signaler que, avant 1910, un cousin de ma mère avait vendu tous ses biens pour acheter et exploiter un domaine dans la Palestine, qui alors ne faisait point partie du « monde arabe » mais de l'Empire turc.

J'ignore s'il a eu des enfants. S'ils existent, les Arabes leur crient sans doute, comme aux autres Israéliens : « Vous nous avez pris nos terres. »

Mais mon cousin n'avait pas le sentiment de les avoir « prises », il croyait les avoir achetées. Je ne suis pas sûr que ceux qui les lui ont vendues fussent des Arabes. Même si elles appartenaient à des Turcs, les Arabes diraient : « Elles ont été acquises à vil prix. » Mais c'est qu'elles ne valaient pas grand-chose avant qu'elles ne soient cultivées. Beaucoup de Français – tel M. d'Astier – n'aiment pas qu'on le dise. Mais demander qu'on « les restitue » revient quand même à vouloir considérer comme nul le travail accompli sur elles.

Si les anciens propriétaires pouvaient revendiquer la restitution des terrains dont la valeur a augmenté depuis qu'ils s'en sont dessaisis, où irait-on ? En deçà de 1815 et de la Chambre introuvable. Mon grand-père possédait rue des Trois-Bornes un terrain sur lequel s'élèvent aujourd'hui plusieurs immeubles et sur lequel j'avais payé des droits de succession en 1910. De tels exemples sont, certes, plus nombreux dans la famille de M. d'Astier que dans la mienne : il sait sans doute mieux que moi que le sol sur lequel nous voyons aujourd'hui le Lido, appartenait à la famille Brissac avant 1900. Faudrait-il le lui rendre, si c'était une famille arabe ?

Et n'est-il pas un peu bizarre que les docteurs du socialisme souhaitent qu'on frustre les travailleurs du fruit de leur travail, pour sanctifier les rentes du sol les plus monstrueuses – parce que leurs bénéficiaires sont devenus pauvres ? L'U. R. S. S. admet que les peuples sous-développés ont des besoins, elle n'admet pas qu'ils aient des droits sur le travail réalisé par les ouvriers soviétiques.

On ne peut me reprocher d'avoir jamais été colonialiste. J'ai acquiescé à l'anticolonialisme dès les années 10, je l'ai professé dès les années 20. Le colonialisme est une forme exacerbée du capitalisme, mais c'est qu'il se fonde sur l'exploitation souvent atroce, toujours injustifiable de la main-d'œuvre indigène. J'ai toujours eu mauvaise conscience au Maghreb, en tant que Français, mais c'est que les Français « faisaient suer le burnous ». Nous avons rendu aux Marocains, aux Algériens, les maisons bâties à Casablanca, les vignobles plantés en Algérie : mais ces maisons avaient été construites par des travailleurs marocains, ces vignobles plantés par des travailleurs algériens.

Les maisons de Tel-Aviv, les kibboutz d'Israël ne sont pas les œuvres d'Arabes sous-payés, ce sont les œuvres des Israéliens. Et si leurs façades, leurs surfaces, vues de loin ressemblent à celles que les colonialistes ont dû abandonner, leurs fondations en diffèrent du tout au tout : aucun laboratoire n'y trouvera une goutte de sueur arabe. Et je ne souffrirai pas non plus qu'on me dise : « Ces œuvres ont été faites avec l'aide de capitaux étrangers. » Est-ce avec les seuls capitaux égyptiens qu'a été creusé le canal de Suez, qu'est édifié, aujourd'hui, le barrage d'Assouan ?

On a beaucoup dit : « Un Israélien est un Juif pauvre qu'un Juif riche envoie en Palestine. » C'était là un « bon mot » comme il en fleurissait sur le boulevard, avec une éblouissante profusion... Un bon mot de qualité médiocre. Dans les circonstances actuelles, il devient une calomnie. Et une sottise : ceux qui reprochent à Israël d'avoir reçu des aides extérieures en ont eux-mêmes reçu davantage : ceux qui les approuvent de le leur reprocher n'ont pas été, ne sont pas, sans en recevoir. Il est aberrant que, pour un marxiste – et pour un non-marxiste – « capital étranger » équivaille à « colonialisme ». Qui oserait faire grief à un État africain de recevoir des capitaux étrangers ? Et si on reprochait au général de Gaulle d'en fournir, quelles réponses foudroyantes ne s'attirerait-on pas de M. d'Astier ?

Les Israéliens ne sont pas plus colonialistes en Israël que les Russes en Sibérie ; la proportion, certes, n'y est pas, et l'œuvre des Russes est infiniment plus grande – mais sa nature ressemble plus à celle des Israéliens en Israël qu'à celle des banquiers parisiens au Maghreb.

Je trouve moins injurieux, et donc moins injuste, qu'on reproche à Israël « ses liens avec l'Occident ». Mais je ne le comprends pas davantage. C'est sans doute que le mot « Occident » reste très vague, quoiqu'il ait beaucoup servi. La Chine est à l'occident du Japon, l'U. R. S. S. à l'occident de la Chine, le Japon à l'ouest de la Californie... Tant que la terre sera ronde, chacun sera occidental par rapport à un autre ; et, si c'est un crime que d'être occidental, nul ne peut se prétendre innocent.

Israël n'aurait pu renaître, sans l'immigration des Juifs européens. Mais aujourd'hui, 60 % des Israéliens ne sont pas d'origine européenne ; les rescapés du nazisme y sont déjà, et y seront de plus en plus minoritaires.

Israël n'est pas plus occidental ethniquement qu'il ne l'est géographiquement. Je ne vois là aucun motif ni d'orgueil ni d'humiliation. Il ne me semble pas déshonorant d'être occidental, et pas davantage de ne l'être pas. Les Juifs séphardites se croient depuis longtemps supérieurs aux Juifs askenazis et vice versa. Je n'y peux rien. Qui empêchera chacun de regarder les autres comme des choux et lui-même comme un chou-fleur ?

Mais les Juifs séphardites existent, ils sont nombreux en Israël, quoiqu'ils le soient moins dans Paris. Et puisque, d'autre part, Israël compte quelques centaines de milliers de citoyens musulmans, il est faux qu'il constitue une « enclave occidentale » dans un ensemble qui ne l'est pas. Et il est comique, quoique tragique, qu'on dise aux Juifs : « Ça, que venez-vous faire en Judée ? »

Bref, le premier quart d'heure de M. Emmanuel d'Astier de La Vigerie m'avait donné beaucoup à penser et à objecter. Il m'avait touché : parce qu'on sentait M. d'Astier inquiet ; il m'avait un peu agacé parce qu'il contenait trop d'erreurs et de confusions... J'avais trouvé gracieux que M. d'Astier dise : « Après tout, je ne sais pas si je ne suis pas juif », un peu choquant que le fils de Benjamin Crémieux lui réplique : « Moi non plus ! » Cette scène eût, je crois, comblé tout ensemble et exaspéré Proust. Au fond de mon cœur, quoi qu'en puisse dire M. Peyrefitte, je suis persuadé qu'Emmanuel d'Astier n'est pas juif ; et je suis tout à fait convaincu que M. Francis Crémieux est juif, comme l'était son père, dont je garde précieusement le souvenir. Et, s'il en doute, il a bien tort, car plus il exprimait ce doute, plus devenait frappante sa ressemblance avec Bloch. On l'entendait dire le même : « moi non plus » à un Robert de Saint-Loup, transformé en Emmanuel d'Astier.

Écrivain, journaliste, ancien diplomate, – et, je viens de l'apprendre, ancien acteur – communiste, gaulliste, Emmanuel d'Astier est beaucoup de choses. Mary Duclaux disait de Daniel Halévy qu'il était fait, comme un oignon, de pelures superposées. D'Astier aussi. Mais il est également un homme du monde.

Quand un homme du monde se sent l'esprit inquiet, la conscience divisée, il ne fait pas de réflexions, il commence par faire des visites, il ne s'interroge pas, il va interroger.

Tout naturellement, d'Astier a donc été rendre visite à Nasser. Et dans un autre de ces quarts d'heure que le grand libéralisme du pouvoir accorde à sa fidélité, il nous en a rendu compte.

Il a demandé à Nasser : « Êtes-vous cruel ? » Comme la réponse de Nasser lui parut négative, il jugea que la question était réglée.

Il a trouvé, d'ailleurs, que Nasser était un homme doux, très doux et qu'il avait des yeux de gazelle. Cette douceur n'est pas exactement celle que Sully Prudhomme voyait chez Spinoza. Mais, selon d'Astier, elle évoque Lénine qui fit condamner Martov au comité central et téléphona aussitôt à Martov de s'enfuir.

Ce n'est donc pas du tout à Hitler, mais plutôt à Lénine que Nasser ressemblerait.

NRF

GALLIMARD

5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07

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Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous les pays, y compris l'U. R. S. S.
© Éditions Gallimard, 1968. Pour l'édition papier.
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Emmanuel Berl

Nasser tel qu'on le loue

Impressionné par les propos d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie et du Général de Gaulle lui-même sur l'agressivité israélienne et le caractère dominateur des juifs, Emmanuel Berl a voulu regarder de plus près "Nasser tel qu'on le loue". Il conclut que, si on peut être antisémite sans être antisioniste, on ne peut pas être antisioniste sans être antisémite, dans un monde où seuls les États sont en mesure d'assurer la protection des personnes.

Cette édition électronique du livre Nasser tel qu'on le loue d’Emmanuel Berl a été réalisée le 05 août 2016 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070351510 - Numéro d'édition : 9535151).

Code Sodis : N45684 - ISBN : 9782072418860 - Numéro d'édition : 207062

 

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.