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Nations et territoires : quelles institutions ?

De
189 pages
Des ensembles institutionnels ont été bâtis qui ont produit des "civilisations" avant de disparaître. Le ciment de ces ensembles était différent, mais tous ont eu en commun de n'avoir pas pu transformer un lien autoritaire en une adhésion consentie. Un meilleur fonctionnement démocratique aurait-il permis d'aboutir à un équilibre satisfaisant ? Ce dossier propose un éclairage : expériences d'empires hétérogènes, problèmes contemporains dans plusieurs pays de la Méditerranée et du monde arabe... Quelles pistes se révèleront-elles encore praticables ?
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Méditerranée
REVUE TRIMESTRIELLE

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Printemps 2010

Publiée avec le concours de l’ACSE (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances) et du Centre national du livre (CNL).

EDITIONS L’HARMATTAN

est une revue trimestrielle dont l’ambition est d’aborder les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs, les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils. Les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation parce qu’ils sont convaincus que le dialogue est une philosophie de l’action politique. Ni l’ampleur des divergences, ni la gravité des oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences. Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue peut permettre de construire durablement de nouvelles formes de configurations politiques, à la fois équilibrées et fécondes. La création de cette revue à vocation internationale apparaît comme une contribution à l’ouverture d’un indispensable espace de confrontations des analyses et des opinions sur les problèmes qui façonneront l’avenir de cette région.

Méditerranée

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Normes pour les envois de manuscrits Les textes soumis à la rédaction doivent lui être adressés par mail à l’adresse suivante contact@confluencesmediterranee.com. Ils doivent comporter un titre, un chapeau de présentation de l’article et des sous-titres. Les notes doivent figurer en fin d’article et doivent Suivre une numérotation continue pour la totalité de l’article. Les références bibliographiques doivent respecter les conventions de la norme ISO 690-2 (février 1998). Les articles ne doivent pas dépasser 25 000 signes et ils doivent être fournis avec un résumé en français de 10 lignes maximum, ainsi que 4-5 mots clés. Nous demandons que les nom et prénom des auteurs des articles proposés soient accompagnés de leur titre, de leur adresse institutionnelle et de leurs coordonnées (destinées à la seule rédaction). Les articles et toute correspondance éditoriale sont à adressés à la rédaction de la revue. Confluences Méditerranée - 50, rue Descartes - 75005 Paris

50 rue Descartes - 75005 Paris Site internet : www.confluences-mediterranee.com Fondateur Hamadi Essid (1939-1991) Directeur de la revue Jean-Paul Chagnollaud Rédacteur en chef Pierre Blanc Comité de rédaction Sébastien Abis ● Karine Bennafla ● Robert Bistolfi Christophe Chiclet ● Sepideh Farkhondeh Burhan Ghalioun Nilüfer Göle ● Farouk Mardam-Bey ● Ivan Martin Barah Mikaïl ● Bénédicte Muller ● Bernard Ravenel Anne Volery ● Sylviane de Wangen Webmaster : Patrick Habis Comité scientifique Lahouari Addi ● Paul Balta ● Elie Barnavi Jean-Michel Belorgey ● Christian Bruschi Monique Chemillier-Gendreau ● Jean-François Coustillière Alain Gresh ● Paul Kessler ● Théo Klein ● Bassma Kodmani Abderrahim Lamchichi ● Olfa Lamloum ● Gilbert Meynier Jean-Christophe Ploquin ● Claudine Rulleau Mohammed Sid Ahmed Correspondants Jamal Al Shalabi (Amman) ● Jacques Bendelac (Jérusalem) Anna Bozzo (Rome) ● Ghassan El Ezzi (Beyrouth) Samia El Machat (Tunis) ● Kolë Gjeloshaj (Bruxelles) Roger Heacock (Jérusalem) ● Amaya Ubeda de Torres (Madrid) Rabeh Sebaa (Alger) ● Jamila Houfaidi Settar (Rabat) Directeur de la Publication Denis Pryen © L’Harmattan ISSN : 1148-2664 / ISBN : 978-2-296-12390-8

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Nations et territoire : quelles institutions ?
Sommaire Dossier
Robert Bistolfi
L’Autriche-Hongrie et la question nationale Aux antipodes de l’État-nation : le monde pluriel des Ottomans La construction constitutionnelle de l’identité des sociétés plurielles Protection des minorités et autonomie culturelle Elargissements de l’Union Européenne et conditions touchant au traitement des minorités L’expérience yougoslave : diversité, inégalités, « fraternité et unité » ? Bosnie et Macédoine : les orphelins de Tito Union politique et pluralisme culturel à Chypre Espagne. L’équilibre entre unité et diversité : les réformes statutaires dans l’état des autonomies Avant-propos

p. 9 p. 13 p. 21

Henri Bogdan

François Georgeon

Dominique Rousseau

p. 31 p. 37 p. 51 p. 67

Yves Plasseraud Alain Servantie

Jean-Arnault Dérens

Christophe Chiclet

p. 79 p. 87 p. 93

Nyazi Kiziliurek

Luis E. Delgado del Rincón

Dossier dirigé par Robert Bistolfi

Les dynamiques minoritaires en France et la citoyenneté Irak : usages politiques des cartes ethniques « minoritaires » Lebanon... Notwithstanding La délicate gestion du fait minoritaire en Turquie

Robert Bistolfi

p. 107 p. 129 p. 139 p. 149

Hosham Dawod

Camille H. Habib Didier Billion

Actu
Entre Israël, le Liban et le Hezbollah : 7 villages chi’ites La Grèce dans la tourmente

Matthieu Cimino

p. 163 p. 173 p. 179

Christophe Chiclet

Notes de lecture

En couverture : © AFP - Jour de vote en Irak

Publi_Maquetación 1 03/06/10 08:38 Página 1

Maghreb : crise mondiale et ‘fracture économique’ · Obama et l’avenir du monde arabe · L’eau au Proche-Orient · Tanger, du Real et du Barça · Tourisme religieux en Syrie · Sahel : nouvelle menace
et vieux problèmes ·

référentiel pour l’Europe · Le

maghrébin · Des voix pour l’espace sacré · Patrimoine gastronomique et

métissage des identités urbaines dans le paysage méditerranéen · Le théâtre, pont de dialogue entre les cultures. · Eté à Alger, âme africaine · La renaissance du cinéma
de la sécurité et la défense : entre Lisbonne et la Méditerranée · L’OTAN

L’Iran et l’Union pour la Méditerranée · Orientalisme et traduction · Briser les frontières · La culture berbère reçoit le monde · Arabisme espagnol et traduction · Tunisie,

tourisme culturel en Méditerranée · La fuite en avant d’Al Qaida · L’Europe

dans la Méditerranée · Les :

crise mondiale et ‘fracture économique’ · Energies renouvelables : le défi marocain · Sahel : nouvelle menace et vieux problèmes · De Sadat à Moubarak · Les loisirs des jeunes au Maghreb · …
Six années de gros titres Six années d’articles pour comprendre le monde en Méditerranée Voulez-vous nous accompagner les six prochaines années?

immigrés face à la crise en Espagne · Maghreb

afkar/idées

La revue afkar/idées est editée par Estudios de Política Exterior S.A. de Madrid et l’Institut Européen de la Méditerranée (IEMed) de Barcelone.

Plus d’informations et abonnements: www.afkar-ideas.com

Dossier

Nations et territoire : quelles institutions ?

Dossier

Histoire

Actuel

Culture

Robert Bistolfi
Membre du Comité de rédaction de Confluences Méditerranée.

Avant-propos
e que Paul Valery avait dit du caractère mortel des civilisations vaut pour les institutions politiques, et d’abord pour celles qui ont dû gérer une pluralité de peuples, langues, coutumes, religions… Des ensembles institutionnels ont été bâtis qui ont produit des « civilisations » avant de disparaître. Une richesse culturelle trop disparate a eu raison d’elles à la longue. Il y a un siècle, l’empire ottoman et l’empire austro-hongrois se sont effondrés; l’Union soviétique et la Yougoslavie ont disparu hier. Le ciment de ces ensembles était différent, mais tous ont eu en commun de n’avoir pas pu transformer un lien autoritaire en une adhésion consentie. Un meilleur fonctionnement démocratique aurait-il permis d’aboutir à un équilibre satisfaisant, durable, entre fidélités particulières et consentement à des institutions régulatrices de l’ensemble ? La réponse sera nuancée : nécessaire, la démocratie ne suffit pas pour consolider des institutions gérant une grande diversité. Nécessairement complexes, de telles institutions réclament une adhésion fondée sur une réflexion construite et éloignée des enjeux de pouvoir immédiats sur lesquels prospèrent aussi les particularismes. Dans un processus qui semble sans fin, le délitement des constructions impériales a donc gagné les périphéries « libérées ». Dans « L’obsession des frontières », le géographe Michel Foucher a récemment souligné qu’en quinze ans plus de 26 000km de frontières politiques avaient été tracées rien qu’en Europe et en Asie centrale. De vieilles nations d’Europe, dont on pensait que les siècles avaient effacé les cicatrices d’une construction souvent violente, sont soumises elles aussi à des tensions centrifuges. Inversement, et l’expérience de l’Union européenne est là pour le démontrer, lorsque des Etats se réunissent pour dépasser les affrontements du passé et construire une unité supranationale, il est plus aisé de réduire les barrières aux échanges que de renoncer à des éléments centraux du pouvoir régalien.

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Sans nostalgie d’un quelconque ordre impérial, la diversité des expériences est à interroger. Il apparaît qu’entre les institutions qui ont voulu répondre à la pluralité (pluralité qui croît en général avec la dimension territoriale), les frontières conceptuelles ne sont pas infranchissables : l’identité des problèmes rencontrés a suscité en maints endroits des recherches ou des adaptations analogues. Recherches anciennes : celles du Bund et des austro-marxistes viennois, poursuivies dans les empires tsariste et habsbougeois déclinants : le « fédéralisme culturel personnel » voulait concilier la reconnaissance de vraies libertés à hauteur des collectivités, en particulier linguistiques, tout en prévenant un éclatement du cadre englobant. Recherches modernes : celles requises par les systèmes fédéraux ou les organisations étatiques admettant de plus ou moins larges autonomies… Elles portent sur la difficile préservation, dans la durée, d’un équilibre institutionnel et fonctionnel demeurant largement reconnu : l’Espagne des autonomies connaît les tensions que l’on sait ; la France soucieuse d’uniformité citoyenne, timorée dans la reconnaissance de sa palette culturelle interne, n’a toujours pas réussi à traiter convenablement la « question corse » ; l’Algérie, l’Italie… : les exemples abondent, tous différents mais tous révélant que le couple « Unité / Diversité » est chose malaisée à gérer. Sur ce point, l’on ne peut ignorer le poids des conceptions divergentes de la nationalité. Même si l’opposition entre « droit du sol » et « droit du sang » n’a jamais été aussi binaire qu’on l’affirme parfois, la distinction apporte un éclairage utile. En ce domaine aussi, les faits ont imposé des accommodements. Là ou prévaut le droit du sol, la nation table plus qu’ailleurs sur les épreuves historiques surmontées pour consolider son assise, et elle peut aisément glisser, ce faisant, à une certaine « ethnicisation » : en France, dans le récent débat sur l’identité, plusieurs arguments utilisés en ont témoigné (comme en avait déjà témoigné l’inscription dans la constitution de la langue française comme langue de la République, ou encore la tentation de figer la laïcité en philosophie officielle). Ailleurs, l’évolution a été inverse : en Allemagne, les réformes d’une législation longtemps restrictive ont permis un accès plus aisé à la nationalité et à une complète citoyenneté. Ces deux évolutions croisées montrent que les systèmes conceptuels et institutionnels ne sont pas rigides, que des évolutions peuvent être recherchées sans que s’effondre l’axe identitaire d’une collectivité. Il demeure (comme l’illustre le cas libanais) que le passage d’une organisation communautaire à un système renforçant la citoyenneté nationale en partage ne peut qu’être longue et difficile.

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Dossier
Avant-propos

Histoire

Actuel

Culture

A l’intérieur même des sociétés les plus homogènes, ou se percevant comme telles, la diversité culturelle a crû en imposant des accommodements. Cette diversification a largement été liée aux immigrations du dernier demi-siècle, et également à des revendications collectives longtemps brimées (régionalismes, aspirations linguistiques minoritaires…). Les frontières entre groupes culturels sont elles-mêmes devenues plus incertaines à la suite des migrations internes, des dispersions diasporiques, des métissages... Par ailleurs, sous couvert de défendre une identité menacée, de simples concurrences économiques et un refus du partage de la richesse sont souvent à l’œuvre. Autre interrogation : en bout de chaîne, la logique sans fin, mortifère, des transferts de populations n’est-elle pas à l’horizon des nationalismes où la base ethnique soude la collectivité ? On a vu, hier, à quoi a conduit la désagrégation de la Yougoslavie ; et que réserve la fuite en avant de l’Etat d’Israël, si l’idéologie d’extrême droite qui sous-tend sa politique se poursuit ? Dans les grands Etats, la gestion politique de la complexité interne diffère : cela va d’un multiculturalisme confiant dans l’harmonie spontanée des affirmations identitaires (pour faire bref : à l’anglo-saxonne) à une approche plus circonspecte dans l’intégration de la différence (toujours pour faire bref : à la québécoise ou à la française). Ici encore, les modèles ne sont pas figés, les réponses varient d’une société à l’autre et, dans une même société, peuvent évoluer avec le temps. La palette des cas offre des enseignements pour les pays du pourtour méditerranéen, et plus largement du monde arabe. Des logiques de division y sont presque partout à l’œuvre, d’autant plus lourdes d’affrontements que les revendications minoritaires s’adossent souvent à des identités religieuses (avec en perspective la réclamation de droits différenciés : sur les questions touchant à la personne en particulier). La « boîte à outils institutionnels » dont on dispose pour faire face à des aspirations collectives très différentes – mais où la culture a toujours une dimension politique – est finalement assez riche. Il conviendrait d’y puiser pour des réponses inédites, sans se résigner à acter la poursuite de démembrements dont – de la Yougoslavie à l’Irak – l’histoire récente a offert des exemples meurtriers. L’urgence est aussi liée à la crise qui s’approfondit : dans de nombreux pays de la région, les politiques patinent et la croissance économique attendue n’est pas au rendez-vous : il est à redouter qu’avec des problèmes sociaux de plus en plus lourds, les égoïsmes nationaux ou infranationaux prennent le dessus. On pourrait voir des populismes d’extrême droite chercher

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dans un repli identitaire porteur d’exclusions une forme perverse de sécurité collective, celle-là même que les systèmes de redistribution existants, trop sollicités, peinent maintenant à fournir. Nombre d’affirmations nationales des deux dernières décennies ont pris la forme de sécessions, parfois violentes. Certaines nations parmi les mieux charpentées ont également été fragilisées par les dynamiques minoritaires, plusieurs d’entre elles porteuses de « sécessions internes ». Entre des politiques étatiques répressives et l’affirmation sans conditions d’un droit à l’autonomie ou à l’indépendance, une voie médiane est-elle encore ouverte ? Sur cette voie, des institutions suffisamment imaginatives et flexibles, adaptées à chaque situation, seront de plus en plus nécessaires. Elles ne devraient pas, pour atteindre à la stabilité, masquer la domination de fait de l’une des composantes sur l’ensemble : cela fut fréquemment le cas dans les Etats qui, récemment, se sont effondrés (telle l’URSS, avec la prédominance russe), ou que l’on a aidé à s’effondrer (l’Irak, où dominaient les sunnites)… Une autre voie que la réaction autoritaire ou la résignation à la fragmentation s’offre-t-elle à des pays ébranlés par des aspirations collectives trop dispersées ? Un éclairage est proposé dans ce dossier : expériences d’empires hétérogènes, problèmes contemporains dans plusieurs pays de la Méditerranée et du monde arabe, apports du Droit dans la défense des minorités au sein de l’Union européenne, principes constitutionnels, innovations théoriques… Quelles pistes se révèleront-elles encore praticables ? ■

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Dossier

Histoire

Actuel

Culture

Henri Bogdan
Historien ; Auteur de : H. Bogdan, Histoire des Pays de l’Est, Paris 2008 (collection Tempus).

usqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, la plus grande partie de l’Europe centro-danubienne était occupée par un vaste Etat de 700 000 km², l’empire austro-hongrois sur lequel avait er longtemps régné l’empereur François-Joseph I (1848-1916). Dans e l’Europe d’alors où s’affirmait depuis le début du XIX siècle le principe des nationalités avec son corollaire l’Etat-nation, l’Autriche-Hongrie constituait aux yeux de beaucoup un Etat anachronique par la diversité ethnique, linguistique et religieuse de ses habitants. On y parlait en effet une bonne dizaine de langues que l’on écrivait au moyen de deux alphabets, le latin principalement mais aussi le cyrillique. On y pratiquait toutes les grandes religions monothéistes dans un climat de tolérance : une exception dans cette partie de l’Europe. Les religions chrétiennes y étaient très largement majoritaires et en premier lieu le catholicisme, mais aussi les différentes confessions protestantes et la religion orthodoxe. Il y avait aussi une importante communauté juive e dont les effectifs s’étaient sensiblement accrus à la fin du XIX siècle avec l’arrivée de juifs de Roumanie et de Russie victimes de pogroms, sans oublier les 700 000 musulmans de Bosnie-Herzégovine, un territoire que l’Autriche-Hongrie administrait depuis 1878 et qu’elle annexa en 1908. Le caractère multinational de l’Autriche-Hongrie s’explique par la e politique menée depuis le XV siècle par la Maison d’Autriche, c’est-àdire les Habsbourg. L’incorporation de nouveaux territoires au noyau central constitué par l’Autriche proprement dite fut rarement le résultat d’une conquête. Le plus souvent, il s’est agi soit du ralliement volontaire de certaines populations à l’Etat habsbourgeois – ainsi en 1382, les habitants de Trieste se placèrent sous la protection des Habsbourg pour

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L’Autriche-Hongrie et la question nationale

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échapper à l’impérialisme de Venise –, soit d’une politique matrimoniale habile, notamment sous l’empereur Maximilien et sous Charles Quint. Ainsi en 1526, Ferdinand de Habsbourg hérita de la Bohême et de la Hongrie à la mort de son beau-frère Louis II Jagellon tombé à Mohács en luttant contre l’envahisseur turc. Ce qu’il faut souligner, c’est que, quel que soit le mode d’acquisition, tout territoire qui entrait dans le patrimoine des Habsbourg conservait ses propres institutions, ses « us et coutumes », son système judiciaire. La décentralisation et le large degré d’autonomie de ses diverses composantes ont permis à la monarchie habsbourgeoise de constituer un élément de stabilité au cœur de l’Europe et de faire vivre en bonne intelligence des peuples que tout séparait. Malgré le néo-absolutisme de Metternich, malgré les révolutions de 1848-1849 et la répression qui suivit, l’empire des Habsbourg, par le compromis de 1867 devint une double monarchie formée de deux Etats souverains, l’Autriche et la Hongrie, liés par des intérêts communs sous un monarque unique, empereur à Vienne et roi à Budapest. A la différence de la plupart des Etats balkaniques et de la Russie des Romanov, l’Autriche – Hongrie était un Etat constitutionnel où les principales libertés étaient garanties à tous les habitants quelle que soit leur nationalité, et où la justice, égale pour tous, était indépendante. C’était un Etat de droit, un héritage d’une tradition ancienne ème confortée au XVIII siècle par Marie-Thérèse, la « mère de la patrie », et par son fils Joseph II avec le « despotisme éclairé ». A Vienne, la devise Justicia Regnorum Fundamentum (la justice est le fondement des royaumes) inscrite en lettres d’or au fronton du portique d’accès à la Heldenplatz, résume assez bien l’état d’esprit des Habsbourg sur la façon de gouverner. Dans le cadre territorial fixé par le compromis de 1867, les populations de l’Autriche-Hongrie se répartissaient comme suit lors du recensement de 1910 : 1) Empire d’Autriche (Cisleithanie) : 28 275 000 habitants dont
Allemands Tchèques Polonais Ukrainiens (Ruthènes) Slovènes Serbes et Croates Italiens Roumains 9 950 000 6 436 000 4 968 000 3 519 000 1 259 000 783 000 768 000 272 000 35,6 % 23 % 17,8 % 12,6 % 4,5 % 2,8 % 2,7 % 1,0 %

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L’Autriche-Hongrie et la question nationale

Histoire

Actuel

Culture

2) Royaume de Hongrie (Transleithanie), y compris le royaume de Croatie-Slavonie : 20 886 000 habitants dont
Hongrois (Magyars) Roumains Allemands Slovaques Croates Serbes Ruthènes Polonais Italiens 9 945 000 2 949 000 2 037 000 1 968 000 1 833 000 1 106 000 473 000 27 000 24 000 48,1 % 14,1 % 9,8 % 9,4 % 8,8 % 5,3 % 2,3 %

Pendant longtemps, beaucoup d’hommes politiques, d’historiens et d’intellectuels d’Europe occidentale ont vu dans l’Autriche-Hongrie un Etat dans lequel, selon l’historien Pierre Renouvin, « des groupes minoritaires soumis à une domination étrangère forment la majorité de la population ». D’aucuns n’hésitaient pas à considérer la Double Monarchie comme une « prison des peuples ». Pourtant, à l’époque, s’il y avait une « prison des peuples », c’était plutôt la Russie des Romanov où les Polonais, les Baltes et autres Ukrainiens étaient soumis à une politique systématique de russification. Il valait mieux alors être roumain dans l’empire de François-Joseph que juif dans celui de Nicolas II ou irlandais dans le Royaume-Uni sous la reine Victoria. Depuis 1950, les jugements portés sur l’Autriche-Hongrie sont plus nuancés. Pour ce grand spécialiste du monde danubien qu’était Victor Tapié, « l’ensemble (= l’Autriche-Hongrie) présentait des conditions raisonnables et supportables, qui ne pouvaient demeurer immuables cependant à la mesure des progrès 1 effectués par la conscience nationale dans chaque nationalité » . Il y eut un véritable patriotisme d’empire comme le souligne l’historien Jacques Droz qui remarque que pendant la guerre « les Slaves firent leur devoir 2 militaire comme les Allemands et les Magyars » . Pour avoir une vision complète de la politique menée à l’égard des nationalités dans l’empire, il faut distinguer la Cisleithanie et la Transleithanie. En Cisleithanie, c’est-à-dire selon la terminologie officielle dans « les royaumes et provinces représentés au Reichsrat », la constitution de 1867 en son article 19 précise : « Tous les groupes ethniques ont des droits égaux et chaque groupe ethnique a le droit inviolable de préserver et de cultiver sa culture nationale et sa langue. L’égalité de toutes les langues coutumières dans les pays de la cou-

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Nations et territoire : quelles institutions ?

ronne est reconnue dans les écoles, l’administration et la vie publique. Dans les pays habités par plusieurs groupes ethniques, les écoles publiques seront organisées de manière à ce que tous ces groupes ethniques reçoivent les fonds nécessaires pour enseigner leur propre langue sans être obligés d’apprendre une autre langue du pays ». Chaque nationalité avait un système d’enseignement primaire et secondaire complet. A côté des universités allemandes, il y avait une université tchèque à Prague et deux universités polonaises à Cracovie et à Lvov (Lemberg). Sur le plan politique, le pouvoir exécutif était exercé par l’empereur et le gouvernement nommé par lui. Le pouvoir législatif appartenait à un Parlement composé de deux chambres dont la chambre basse était élue depuis 1906 au suffrage universel. De la sorte, chaque groupe national, grâce au scrutin proportionnel, disposait d’une représentation qui correspondait à son poids réel. En outre, les différentes composantes de la Cisleithanie (provinces autrichiennes proprement dites, royaume de Bohème, Galicie, Bukovine, Dalmatie etc.) jouissaient d’une large autonomie et disposaient de Diètes élues où se réglaient les problèmes locaux. En Transleithanie, la situation était différente. Le royaume de e Hongrie existait en tant qu’Etat depuis le X siècle. A l’origine, sa population était magyare à 90 % à l’exception des Slovaques des Carpathes occidentales et de leur avant-pays. Dès le Moyen Age, les souverains hongrois firent venir ou accueillirent des populations allogènes : Allemands, Ruthènes, Roumains, les derniers venus étant des Serbes fuyant le Kosovo que l’empereur-roi Leopold I’installa en Voïvodine, ème dans le Sud du pays à la fin du XVIII siècle. De ce fait en 1910, en Hongrie proprement dite, les Magyars ne représentaient plus que 54 % de la population. Il reste le cas de la Croatie-Slavonie liée à la Hongrie par une union personnelle depuis 1095, et qui jouit depuis 1868 d’un statut particulier. La Croatie-Slavonie (1 600 000 Croates et 650 000 Serbes) avait ses propres institutions et ses propres lois, avec une Diète élue qui siégeait à Zagreb, sa capitale, où se trouve également la seule université de langue serbo-croate en Europe. Les intérêts de la CroatieSlavonie étaient défendus au Parlement de Budapest par une délégation de 40 députés croates élus. La Constitution hongroise assurait à tous les habitants du royaume les libertés fondamentales, l’égalité des droits et l’accès à toutes les fonctions, quelle que soit leur nationalité ou leur religion. Les lois des nationalités de décembre 1868, tout en rappelant que le hongrois était la langue d’Etat, offrait de larges possibilités pour l’emploi des

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L’Autriche-Hongrie et la question nationale

Histoire

Actuel

Culture

autres langues à l’échelon local. « Les communes, les Eglises et les associations fixent elles-mêmes la langue de leur administration. Dans les assemblées des communes, villes et comitats (= départements), chacun peut employer sa langue maternelle… Les nationalités seront traitées de façon égale pour l’admission aux emplois ». L’Etat assurait le financement d’écoles publiques ayant pour langue d’enseignement les langues des nationalités. En 1911-1912, à côté des 13 199 écoles publiques de langue hongroise, il y avait 2 257 écoles roumaines, 430 allemandes, 399 slovaques, 270 serbes, 61 ruthènes et 11 italiennes. Certes, les écoles publiques hongroises étaient proportionnellement plus nombreuses que celles des autres nationalités, mais en fait la plupart des enfants étaient scolarisés dans des écoles dépendant des Eglises (catholique, protestante, uniate, orthodoxe) et entièrement financées par l’Etat. Malgré ses imperfections, la législation scolaire permettait aux non-Magyars de disposer d’un système d’enseignement complet au niveau du primaire et du secondaire. En revanche, les universités étaient de langue hongroise, certaines ayant des chaires pour la littérature des nations allogènes ; il y avait également une université de langue allemande à Presbourg (Pozsony). En tout cas, le pourcentage des Roumains et des Serbes de Hongrie sachant lire et écrire était nettement plus élevé que celui de leurs compatriotes de Roumanie et de Serbie. Dans le comitat de Fogaras en Transylvanie (76,9 % de Roumains et 8,4 % de Magyars), 47,9 % de la population âgée de six ans savaient lire et écrire alors que dans les départements de la Roumanie voisins de la frontière hongroise (Neamt, Putna, Buzau, Bacau), la proportion allait de 14,9 % à 26 %. Les nationalités non magyares jouissaient d’une totale liberté de presse et étaient soumises aux mêmes conditions de cens que les Hongrois lors des élections. Certes, elles étaient insuffisamment représentées à la Chambre basse du Parlement, mais, à la Chambre Haute, elles étaient représentées par les dignitaires de leurs Eglises qui étaient membres de droit et dont les avis étaient écoutés avec attention par les autorités. La législation et les institutions n’expliquent pas à elles seules la survie de cet Etat multinational et pluriculturel. En dépit de certaines insuffisances, l’Autriche-Hongrie formait un ensemble stable, où le racisme était un phénomène semble-t-il inconnu. Les éléments de cohésion l’emportaient nettement sur les facteurs de division. Il existait d’abord un sentiment profond de loyalisme dynastique à l’égard de l’empereur François-Joseph qui demeura intact jusqu’à sa mort, le 21 novembre 1916. Un autre facteur de cohésion entre

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de nombreuses nationalités était la religion catholique qui unissait la plupart des Allemands, les Polonais, les Croates, les Slovènes ainsi que la majorité des Magyars et des Tchèques. En Hongrie, le cardinal Primat Csernoch était d’origine slovaque, tout comme l’était également l’évêque Prohaszka, l’un des chefs du catholicisme social. L’armée impériale et royale, de son côté, était un véritable creuset où se côtoyaient les jeunes gens venus de tout l’empire ; c’était aussi pour beaucoup un véritable ascenseur social car l’accès aux corps des officiers, à la différence de ce qui se passait en Allemagne, était ouvert à toutes les catégories sociales et à toutes les nationalités. En 1914, le gouverneur de Bosnie-Herzégovine était un Tchèque, le général Potiorek. Le dernier commandant de la Flotte austro-hongroise était un Hongrois, l’amiral Horthy. Des Polonais comme les généraux Rowadowski et Sikorski, des Croates comme le Feld-maréchal Boroevic, des Roumains comme le général Boeriu exercèrent d’importants commandements. On retrouve dans les ministères communs (Affaires étrangères, Guerre, Finances communes) la même diversité ethnique. Les Hongrois Andrassy et Burian dirigèrent un temps la politique étrangère tout comme le Germano-Tchèque Czernin et le Polonais Goluchowski. Deux Polonais furent chefs du gouvernement en Autriche, les comtes Potocki et le comte Badeni. L’administration efficace et intègre recrutait ses agents sans tenir compte de l’origine ethnique. Ce que l’Etat exigeait de ses fonctionnaires, c’était qu’à côté de leur langue maternelle, ils connaissent également la langue de l’Etat, ici l’allemand, là le hongrois. De nombreux Tchèques entrèrent ainsi dans la haute administration et occupaient en 1914 un tiers des postes dans les ministères communs. La communauté des intérêts économiques, la complémentarité des économies des différentes provinces de l’Empire, la mobilité des populations à l’intérieur de ce vaste territoire, l’exode rural, tout cela favorisait le brassage ethnique et les échanges intercommunautaires. Le paysan slovaque qui trouvait un emploi à Budapest se magyarisait, tout comme l’Allemand des Sudètes qui s’installait à Prague se tchéquisait. Le changement de nationalité en une ou deux générations était un phénomène fréquent, accéléré par les mariages mixtes, sans qu’il y ait eu pression des autorités. En 1914, le sort des différentes nationalités de l’Empire austro-hongrois n’avait rien d’insupportable. Il n’y avait manifestement ni racisme, ni discrimination. Les chefs politiques qui aspiraient à l’évolution du système, la voyaient dans une sorte de fédéralisme impérial. La veille

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