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Ne renonçons à rien

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Quelque part en 2015, chacun de notre côté, puis petit à petit, ensemble, nous, les signataires de cet ouvrage, avons commencé à sentir le besoin de convoquer quelque chose comme une tempête publique – pour défiger l’air du temps un peu. Nous souhaitions entendre tous ceux qui avaient envie de chercher avec nous comment se sortir de cette ankylose. Comment danser sur nos embâcles. Cela a donné la tournée «Faut qu’on se parle», lancée à l’automne 2016 et dont le succès a dépassé toutes nos attentes. Pas moins de 166 assemblées de cuisine, et 18 consultations publiques, qui ont réuni des milliers de Québécois.
Qu’est-ce que vous nous avez donc tant raconté, pendant ces jours gris d’automne où nous avons sillonné les routes du Québec pour aller à votre rencontre dans vos cuisines, dans vos salons, dans ces salles communautaires que vous avez ouvertes tout grand pour nous? Vous nous avez confié de grandes, mais surtout de petites choses. Et le miracle tient à la prodigieuse simplicité de ce qui vous tient à cœur : continuer d’être, ensemble, ici. Juste ça. Mais tout ça. Voilà ce que raconte ce livre.
En somme, vous nous avez dit ceci : ne renonçons ni à ce que nous avons été ni à ce que nous sommes, et surtout ne renonçons pas à nous battre pour ce que nous pouvons encore devenir. Ne renonçons à rien.
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© Lux Éditeur, 2017

www.luxediteur.com

Dépôt légal: 1er trimestre 2017

Bibliothèque et Archives Canada

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

ISBN (papier): 978-2-89596-236-6

ISBN (epub): 978-2-89596-717-0

Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.

FALLAIT QU’ON SE PARLE

Comment tout cela a-t-il commencé? Autour de nous, ce n’était pas la fin du monde, mais ce n’était pas non plus le début de quoi que ce soit. Il y avait comme une fine couche de gel qui engourdissait les idées et le débat. Comme plusieurs, nous étions préoccupés par la direction que le Québec empruntait. Nous étions soucieux mais pas découragés, et nous avions soif d’une discussion qui pourrait échauffer les esprits. Nous n’étions pas les seuls, nous le sentions, à désirer qu’on se parle, et la suite des événements confirmerait cette intuition de départ.

Depuis un bon moment déjà, une grande partie des Québécois s’est progressivement lassée de la politique partisane. D’élections anticipées en commissions d’enquête, de manifestations en demi-victoires, de pétards mouillés en dés pipés, l’actualité a fabriqué son lot de confiances ébréchées, de déceptions opiniâtres et de solitudes. Les citoyens se sont collectivement détournés de leurs institutions démocratiques. Ils l’ont fait par fatigue, avec pour résultat un sentiment d’impuissance insidieux et rampant, toutes ces démissions nourrissant le désengagement, le froid et la distance entre eux.

Nous en avons eu assez. Nous avons eu besoin de provoquer ce statu quo, de nous secouer – nous avons senti que le temps était venu de rebrasser tout ça. Nous avons donc imaginé une démarche d’une simplicité désarmante: inviter nos concitoyens à parler. À se parler entre eux et à nous parler à nous. Revenir à la base de la politique: échanger. Débattre. Converser. À l’automne 2016, quand nous avons lancé la tournée «Faut qu’on se parle», nous l’avons fait pour ranimer un espace public pâlot, hyperactif mais anémique comme un gamin qui passe trop de temps devant les écrans, à ressasser sans cesse les mêmes histoires à clic sur le perron des chroniqueurs. Nous avons intitulé notre initiative en faisant référence à cette injonction douce mais sérieuse qu’on adresse à nos aimés quand la situation mérite une vraie grosse mise au point. Nous avons ainsi lancé au Québec entier dix questions liées à dix grands thèmes: démocratie, économie, régions, indépendance, éducation, Premiers Peuples, diversité, culture, santé, climat. Nous voulions entendre ce que les gens avaient à proposer comme solutions. Les Québécois ont des bonnes idées. On s’est dit: allons les écouter.

D’abord, nous avons orchestré dix grandes consultations publiques dans des petites et grandes villes aux quatre coins du Québec. Lors de ces soirées (électrisantes!), les participants rassemblés autour de grandes tables discutaient d’abord entre eux, et écrivaient ensuite leurs propositions autour des thèmes choisis. Nous recevions toutes ces suggestions en temps réel, et l’animatrice Martine B. Côté créait des «cartes de pensées» en direct pour qu’on revienne sur les propositions les plus populaires, présentées de cette façon synthétique en seconde partie de soirée. À la suite de ce retour, le public votait sur quelques idées de manière à en mesurer sommairement la popularité. Le tout était suivi d’une traditionnelle période de prise de parole au micro. Nous sortions galvanisés de ces rencontres, par ce qu’une salle comble qui s’active à imaginer ensemble le plus de bonnes idées possible peut générer d’énergie.

Ensuite, parallèlement à ces grands rassemblements, nous nous sommes laissés inviter chez vous pour des assemblées de cuisine organisées par vos bons soins. Lors de cette vaste expédition qui nous a menés partout sur le territoire – de Matane à Kuujjuaq, de Joliette à Val-d’Or, de Natashquan à Saint-Lambert –, nous sommes littéralement allés à votre rencontre.

Nous n’aurions jamais cru que la réponse à notre appel serait si importante – même dans nos projections les plus enflammées, nous n’avions pas même espéré quelque chose de semblable au raz-de-marée de rendez-vous que vous nous avez donnés aux quatre coins du Québec. Vous aviez une soif incontestable de parole et de rassemblement. Vous aviez envie de réunir vos amis, vos collègues, vos voisins, vos enfants, leurs copains, pour réfléchir avec nous à ce qui pourrait faire bouger les blocages auxquels vous vous butez à répétition. Vous avez répondu «présent». Votre nombre, votre ferveur, la qualité de nos échanges nous ont soufflés.

On nous a (beaucoup) demandé si nous rejoindrions un échantillon représentatif de la population – si cette démarche ne serait pas confinée à des groupes déjà sympathiques aux valeurs progressistes. Bien entendu, nous ne pouvons prétendre avoir rencontré des représentants de chaque tendance politique existante (et nous vous confirmons n’avoir rencontré personne qui nous détestait viscéralement), mais nous avons assurément discuté avec des gens qui ne se situaient pas du tout aux mêmes endroits sur le spectre gauche-droite, ni les uns des autres ni par rapport à chacune de nos positions personnelles. D’ailleurs, beaucoup d’entre vous ne se réclament ni de la droite ni de la gauche. Vous avez de bonnes idées, et vous voulez prendre part aux décisions qui vous concernent. Les assemblées de cuisine ont permis de libérer une parole citoyenne qui ne ressent pas le besoin de s’identifier aux pôles du spectre politique, une parole qui veut juste raconter un Québec plus proche d’elle, plus en phase avec ses aspirations.

Nous avons été reçus par une variété impressionnante de groupes, des gens de toutes les générations, des sourds, des nouveaux arrivants, des communautés autochtones, diverses communautés culturelles, et 60 % des assemblées de cuisine se sont déroulées hors de la grande région montréalaise. Alors la réponse est oui: nous avons réussi à nous extraire de nos cercles rapprochés, et à entendre des gens dont les quotidiens et les expériences n’avaient rien à voir avec ce que nous connaissions déjà.

Toutes les propositions émises par voie électronique ont été rassemblées et compilées sans filtre dans une vaste banque de données que nous laisserons ouverte – tout un chacun pourra ainsi les consulter, les interpréter, s’en servir pour faire de la recherche, s’en emparer. Il nous a semblé primordial de donner un accès direct à la matière brute produite et créée par toutes ces personnes que nous avons rencontrées.

Ainsi, ce livre n’est pas un «rapport», qu’on se le dise. C’est le bilan sensible de ces centaines d’heures passées à discuter, de ces kilomètres traversés pour se rendre dans toutes ces cuisines, de ces soirées chaleureuses et vivantes pendant lesquelles une sorte de feu a semblé se rallumer. Une chose importe, par-dessus tout: témoigner de cette ferveur, de cet enthousiasme et de cette indignation qu’il nous a été donné de voir et d’entendre. Faire honneur à tout ce qui a ainsi été partagé, si généreusement. En faire quelque chose de beau. Créer du sens mais surtout du mouvement grâce à ces énergies combinées, amalgamées, additionnées.

Bien sûr, il est impossible de témoigner de chacun de vos mots, de chacune de vos histoires. Nous vous exprimons dans cet ouvrage ce que nous en avons entendu, ce que nous en avons compris – sans aucun doute parce que c’est entré en résonance avec nos réflexions propres. C’est pour cette raison aussi que nous rendons l’intégralité des données ouvertes, pour que l’ensemble reste disponible à la consultation, même ce qui aura moins retenu notre attention.

Qu’est-ce que vous nous avez donc tant raconté, pendant ces jours gris d’automne où nous avons sillonné les routes du Québec pour aller à votre rencontre dans vos cuisines, dans vos salons, dans ces salles communautaires que vous avez ouvertes tout grand pour nous?

Vous nous avez confié de grandes, mais surtout de petites choses. Et le miracle tient à la prodigieuse simplicité de ce qui vous tient à cœur: continuer d’être, ensemble, ici. Juste ça. Mais tout ça.

En somme, vous nous avez dit ceci: ne renonçons à rien.

Pendant une assemblée de cuisine, une participante prend une pause et lance avec un air grave: «J’ai habité longtemps à Chandler. Là-bas, pendant des générations, les gens n’avaient que la Gaspésia comme employeur. De père en fils, les gens travaillaient là. Quand ça a fermé, il y a eu quelques tentatives de relancer la patente, mais ça n’a jamais marché. Quand les gens se sont rendu compte que ça ne rouvrirait jamais, ils ont été complètement atterrés. Je n’ai jamais vu des gens aussi cyniques. Ils avaient perdu tout espoir. Ils ont perdu complètement confiance en la démocratie.»

Une entreprise qui n’investit pas pour ne pas diminuer ses profits. Des emplois en péril. Un gouvernement qui tente un sauvetage et y perd des millions. Une communauté qui se décime petit à petit. Mais, plus important que tout, cette dernière phrase étonnante: «Ils ont perdu complètement confiance en la démocratie.» On pourrait la trouver curieuse, cette phrase: quel est le lien entre perdre son emploi et n’avoir plus confiance en la démocratie? La réponse évidente, c’est que la démocratie, c’est toujours davantage que des élections, c’est un mode d’appartenance à une société, et que cette inscription dans le monde social commence par le travail.

Mais il y a plus que ça dans ce cri du cœur. Il y a l’écho d’une fatigue ressentie dans la plupart des échanges, une méfiance ou un scepticisme, l’impression que les choses nous échappent, autant dans leurs réalités que dans leur intelligibilité. Comme si l’économie, la production du monde que l’on habite, s’en allait à vive allure dans une direction inconnue, et peut-être sans nous. Des centaines de personnes en ont parlé: pour elles, le développement économique du Québec se fait sans tenir compte de leurs besoins ou de ceux de leur communauté.

Par où on (re)commence?

Par où commencer, pour définir ce qui accroche, ce dans quoi on s’enfarge au Québec lorsqu’on veut aller de l’avant économiquement? Par quels mots, par quelles idées pourrait-on s’ouvrir sur nous-mêmes et à nous-mêmes? Ne pas renoncer à savoir ce que l’on veut, ce serait déjà un bon point de départ.

Une des victoires les plus sournoises de l’économie dominante est d’avoir réussi à convaincre la majorité d’entre nous que son fonctionnement global échappe à la compréhension, que ce dernier est soumis à des fluctuations vaguement magiques, et qu’à défaut d’être sorcier, on ne peut rien y comprendre, et encore moins agir dessus.

La bonne nouvelle, c’est que c’est faux.

La mauvaise, c’est que ce n’est pas demain la veille qu’on verra l’élite économique se mettre à parler un autre langage: il va donc falloir s’y mettre par nous-mêmes.

Jetons aux orties ce jargon! Ayons enfin une discussion franche sur ces relations économiques qui conditionnent tant d’aspects de nos vies concrètes: nos façons de faire, d’apprendre, d’inventer, de produire, de travailler, de consommer, d’habiter, de transmettre, de partager, de manger.

Ces liens de toute nature qui nous unissent à nous-mêmes et au monde, la capacité de déterminer comment être «Maîtres chez nous», disait-on jadis, voilà ce qu’engagent les modèles de développement économique. Ces modèles sont en quelque sorte les charpentes qui encadrent l’ensemble des échanges. Ils s’enracinent dans la vie quotidienne. Ils balisent le travail et la satisfaction des besoins; ils concernent tout autant l’hypothèque que les choses que l’on crée, échange, invente. Ils concourent à rendre le monde habitable, à nous y faire une place, à nous permettre d’y vivre avec les autres.

Malheureusement, de nos jours, on gouverne par les colonnes de chiffres. Ça relève presque du fétichisme. Chacune des politiques économiques est justifiée par des acrobaties statistiques abstraites qu’on lance en pâture à l’opinion publique. La moindre variation du PIB fait l’objet d’un examen scrupuleux des médias. L’économiste moderne, trop souvent, se travestit en devin qui prétend lire l’avenir des peuples dans les entrailles du rapport de la dette publique sur le PIB. On a alors le sentiment que le pays réel n’est plus qu’un point scintillant sur des radars que consultent des technocrates. On confond la carte et le territoire. Par moment, on croirait qu’on gère l’État, les institutions, les villes, les régions, le travail de la même manière que l’on mène les guerres de drones: à distance, sans amour ni haine. Sans trop se soucier des conséquences, non plus.

Dès lors, un des problèmes récurrents signalés lors de cette tournée, c’est que les systèmes mis en place semblent ne plus répondre qu’aux besoins des systèmes eux-mêmes, et non à ceux des gens qu’ils étaient censés servir. On a oublié la finalité des modèles de développement économique. Les modèles ainsi déformés deviennent caducs, absurdes, inefficaces, corrompus à des degrés divers. C’est ce qui nous donne parfois l’impression d’évoluer dans un univers kafkaïen: que ce soit à l’école ou dans les milieux de travail, nous sommes perdus dans le système. En ce sens, le modèle de développement dominant actuel conduit à l’échec. Ce sont des mots durs, mais il faut aller où ça fait mal.

De quoi on parle au juste?

On nous l’a répété plus d’une fois: l’économie est trop souvent présentée comme une forme obscure de météo, où les éléments se comportent de manière arbitraire et incontrôlable, nous faisant subir des intempéries imprévisibles et contre lesquelles nous ne pouvons rien, hormis peut-être traîner un parapluie ou accrocher un chapelet sur la corde à linge. Quand ça va très mal, on dit que l’économie entre en dépression, comme si la crise était un creux barométrique. On en vient à penser que le «système» aurait une vie propre sur laquelle on ne peut intervenir en aucune façon, au même titre qu’on ne peut pas refuser une averse ou remettre en question une tempête de neige: ça nous tombe dessus, et puis voilà. On est mouillés. On pellette. On s’arrange avec.

L’économie est certes difficile à prévoir, mais ce n’est pas une séquence de cataclysmes: c’est une activité humaine à laquelle il est possible de réfléchir et que nous pouvons, aussi, transformer. Dans une assemblée de cuisine, on nous a lancé cette définition simple: l’économie, c’est la capacité de bien gérer ce que nous avons et de comprendre ce dont nous disposerons dans l’avenir. C’est précisément à cela que doit répondre un modèle de développement économique.

Un modèle de développement économique, c’est un cadre en constante redéfinition, fluctuant, mais c’est aussi un système à réinventer constamment, qui regroupe l’ensemble de nos manières de fonctionner. Ça inclut, sans s’y restreindre, la question de la propriété, les cadres juridiques et fiscaux, les systèmes de production, le rapport aux ressources et la façon de les allouer, l’organisation du travail, les politiques industrielles et économiques, les façons de consommer, de prendre des grandes décisions collectives, d’habiter les territoires, bref: tout, ou presque. Par exemple, le «modèle québécois», dont on parle tant depuis quelques années, est le modèle de développement qui a émergé après la Révolution tranquille, et que plusieurs s’activent actuellement à réduire et affaiblir.

Les modèles de développement économique se construisent toujours plus ou moins consciemment. Mais on les plébiscite au quotidien, par des faits et gestes, et on peut juger ces modèles en mesurant l’écart qui existe entre leurs promesses et l’expérience qu’on en fait. Ce qui est préoccupant en ce moment, c’est que le Québec va dans une direction qui n’est pas celle que la plupart d’entre nous emprunteraient si on nous en donnait le choix. Une direction que nous encourageons néanmoins par les gestes que nous posons et les décisions que nous prenons quotidiennement, comme si le lien entre ces actions et leurs répercussions demeurait abstrait. Ce qui fait qu’on peut très bien avoir une position forte et claire sur le plan des idées, mais agir en complet désaccord avec ce qu’on pense.

La distance entre nos actions et leurs conséquences est parfois si grande qu’on en oublie nos contradictions. Par exemple: quand on pose la question, personne n’est d’accord pour faire travailler des enfants de Chine ou du Bangladesh dans des conditions inhumaines afin de produire des biens de consommation à moindre coût; tout le monde condamne cet esclavage moderne, et avec raison. Malgré cela, on achète encore les produits de cette exploitation dans les magasins et, ce faisant, on l’encourage, cette exploitation. Bien sûr, personne ne veut ça. Ça nous met mal à l’aise dès que nous y pensons, et il suffit d’un seul visage dans un reportage pour nous rappeler que cette compromission est insupportable. Mais nous détournons les yeux de nouveau, et nous récidivons, parce que notre salaire stagne, et que les ateliers de misère du tiers monde nous permettent de maintenir un certain niveau de vie, malgré tout.

Ce n’est pas facile de faire d’autres choix. La grande idée du modèle de développement actuel, c’est d’ailleurs de nous libérer de ce fardeau d’avoir à choisir. Son mot d’ordre est connu: remettre les clés de la cité au marché, renoncer à donner une direction à l’économie et concéder que développer, c’est être sans dessein. En ce sens, on ne nous propose plus de véritables modèles de développement, qui viseraient par exemple à valoriser l’humain plutôt que le capital, la finesse du travail plutôt que la croissance à tout prix, la capacité à répondre à nos besoins plutôt que l’accumulation privée de profit – bref quand «développement» rime avec «progrès». Le présent modèle économique permet certes des avancées technologiques spectaculaires. Mais elles ont pour principal objectif d’accroître la productivité – de produire pour produire, encore: un système qui se mord la queue! Étant donné qu’on développe les technologies en fonction des besoins des entreprises, ça n’a rien de surprenant. Ça fonctionne même très bien, du moins dans une perspective de productivité au sens strict du terme, c’est-à-dire de rendement du capital.

Mais à quel prix? On fabrique de plus en plus d’objets, mais on a besoin de moins en moins de travailleurs et de travailleuses pour le faire, puisqu’on remplace les humains par des machines. C’est là un vieux paradoxe de l’économie de marché: la stagnation des salaires, au milieu d’incroyables capacités productives. Mais pour que cette masse d’objets qui sortent des usines génère un retour sur l’investissement, il faut bien que les gens consomment, même si ni les emplois ni les salaires ne croissent au même rythme que cette offre. Que faire? Facile! On rend le crédit de plus en plus accessible pour combler ces manques à gagner. Certains s’endettent simplement pour vivre, d’autres pour meubler leur existence d’objets plus ou moins utiles, mais combien divertissants, réconfortants, ingénieux, jolis, désirables. On n’aime pas les voitures parce qu’elles nous mènent efficacement du point A au point B, sinon, il n’y aurait que trois modèles sur le marché. On s’y attache plutôt en raison de leur design, leur puissance, leur couleur, leur marque, parce qu’elles expriment une part de nous-mêmes. Nous chérissons nos possessions pour ce qu’elles racontent à propos de qui nous sommes – ou plutôt, de qui nous voudrions être. L’industrie dépense des milliards de dollars pour attiser ces désirs, pour que notre personnalité se mire dans ces marchandises, pour entretenir ce feu sans lequel elle n’arriverait jamais à écouler ses surplus. Emportés par ces mirages, accoutumés aux petits plaisirs du confort, poussés par une recherche louable de sécurité, nous dépensons toujours un peu plus que notre revenu. Pourtant, ce n’est un secret pour personne: il n’y a pas de véritable réconfort dans l’accumulation infinie de biens.

Vous avez été nombreux à l’admettre, nous vivons presque tous à crédit. Aussi bien dire qu’on vit sur du temps emprunté, car toutes ces dettes engagent le fruit des heures, des jours, voire des années de travail à venir. L’endettement privé accroît ainsi considérablement notre dépendance au marché du travail, et aux puissances économiques qui les dominent. Il restreint notre liberté. Il nous expose au moindre soubresaut de l’économie, au moindre chantage des grands investisseurs. Il nous rend virtuellement malléables et corvéables à souhait. La pression économique va alors en s’intensifiant, non seulement à cause du stress causé par le poids des dettes, mais aussi par le surmenage qu’on s’impose au travail ou par les rapports humains qui se dégradent. À Saint-Léandre, un participant à une assemblée de cuisine nous l’a dit franchement: «C’est comme si on nous avait volé le temps.» Pour les individus, cette fragilité et ce stress se manifestent souvent par des burnout et des dépressions: aujourd’hui, 30 % à 50 % des absences au travail sont liées à des problèmes psychologiques. Au début des années 1990, c’était 20 %[1].

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