//img.uscri.be/pth/5be6599f41728fd6b190f7ece09f8678be5c01f8
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,60 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Néolibéralisme

De
198 pages
Le néolibéralisme est une utopie, une théorie qui prétend donner une interprétation complète de l'être humain en partant de l'économie. Il fait de l'économie le centre de l'être humain, centre à partir duquel tout le reste s'explique. Elaborée à Chicago sous l'inspiration de F. HAYEK et M. FRIEDMAN , le néolibéralisme se dissémina dans le monde entier, et devint dans les années 80 l'axe de la "pensée unique" du monde occidentale. Une analyse claire et accessible, un questionnement sans concession.
Voir plus Voir moins

LE NÉOLIBÉRALISME
PENSÉE UNIQUE

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Dernières parutions

Maxime TANDONNET, L'Europeface à l'immigration, 2001. Edward GRINBERG, Mobilité restreinte, mobilité étendue, 2001. Lydie GARREAU, L'amour conjugal sous le joug: quelques faits et discours moraux sur la vie intime des français, Sexes, morales et politiques, tomel 2001. Lydie GARREAU, Une reconnaissance progressive du plaisir sexuel Sexes, morales et politiques, tome 2, 2001. Thierry BENOIT, Parle-moi de l'emploi... d'une nécessaire réflexion sur le chômage à des expériences pratiques pour l'emploi, 2001. Lauriane d'ESTE, La planète hypothéquée ou l'écologie nécessaire, 2001. Christian BÉGIN, Pour une politique des jeux, 2001. Jacques CAILLAUX, Pédagogie et démocratie, 2002. Ute BEHNING et Amparo SERRANO PASCULI (dir), L'approche intégrée du genre dans la stratégie européenne pour l'emploi, 2002. Bernard L. BALTHAZARD, Le citoyen, explorateur et intellectuel: le double je !, 2002. Manan ATCHEKZAI, Insécurité: jusqu'où va l'iintox ?, 2002. Martine CORBIERE, Le bizutage dans les écoles d'ingénieurs, 2003. Robert MAESTRI, Du particularisme au délire identitaire, 2003. Bertrand MOINGEON, Peut-on former les dirigeants ?, 2003 Liliane Mémery, L'insertion: plaidoyer pour une clinique anthropologique,2003. Saïd KOUTANI, Connaissance et concurrence, 2003 Jean-Christophe GRELLETY, 11 septembre 2001: comme si Dieu n'existait pas?, 2003. Georges LANCON, Nicolas BUCHOUD, Ces banlieues qui nous font peur. Une stratégie d'action pour transformer la gestion des quartiers d'habitat social, 2003. Jacques MILLEREAU, Et si le mutuel était l'alternative qu'on attend ?, 2003. Noël CANNA T, Prélude à l'inversion de l'empire, 2003. Jacques BRANDIBAS, Georgius GRUCHET, Philippe REIGNIER et al., Institutions et cultures, Les enjeux d'une rencontre, 2003. Michel CLAESSENS, Le progrès au XX/me siècle, 2003.

José COMBLIN

LE NÉOLIBÉRALISME
PENSÉE UNIQUE

traduit par Hervé CAMIER

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

o neoliberalismo. Ideologia dominante na virada do século José Comblin, Editora Vozes, Petropolis (RJ) Brésil, 1999 3a ediçao, 2001 Direitos de publicaçao : Editora V ozes Ltda. Rua Frei LUIs, 100 25689-900 Petr6polis (RJ) Brésil h.ttp://www. vozes.con.1. br

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4687-X

INTRODUCTION
Dans les années 60, Daniel Bell avait proclamé "la fin des idéologies", titre d'un livre fan1eux dans les annales de la sociologie mondiale. Or, à peine 40 ans après cette prophétie, voici que triolllphe l'idéologie néolibérale, idéologie encore plus idéologique que les précédentes, vu qu'elle se perpétue malgré les plus flagrants délnentis infligés par les faits. Malgré les catastrophes que provoque le néolibéralisme, cette idéologie continue à être proclamée avec une foi totale. Car le néolibéralislne est objet de foi, d'une foi contre toute évidence. Ses fidèles ont le type de foi d'un publiciste anglais catholique qui, après le concile Vatican I, proclalnait: «Credo quia absurdum» (je crois parce que c'est absurde). Un des plus éminents protagonistes du néolibéralisme en Amérique Latine, DOlningo Cavallo, ministre de l'économie de Menem et auteur du "plan d'ajustelnent" en Argentine, disait: «Le modèle économique est parfait; ce qui ne fonctionne pas, c'est l'économie». Si les faits démentent la théorie, ce sont les faits qui ont tort, et la théorie qui a raison.l (En 2002, l'Argentine est dans le marasme, mais qui en parle? (NdT) L'idéologie néolibérale trouva sa première chance historique en Amérique Latine, précisément au Chili, lorsque, en 1975, Pinochet confia le ministère de l'économie à Sergio de Castro avec ses Chicago Boys de l'Ecole d'Economie de l'Université Catholique de Santiago. Don Manuel Larrain, évêque de Talca, qui fut le leader intellectuel de l'épiscopat chilien et, par la suite, fondateur et président du Conseil Episcopal Latino-Américain (CELAM), confiait à ses intimes, avant de mourir dans un accident en 1966, qu'il regrettait particulièrelnent un péché: celui d'avoir appuyé un accord passé entre l'Université Catholique du Chili et l'Université de Chicago portant sur la collation des grades en économie. De cet accord naquirent les Chicago Boys qui transforlnèrent l'Université Catholique en Inatrice du néolibéralislne au Chili. Don Manuel n'a pas vécu assez longtelnps pour voir les résultats politiques et sociaux des Chicago Boys. Mais dix ans avant leur entrée au gouvernement, l'évêque pressentait déjà ce qui pourrait advenir. 7

Ainsi donc, le Chili a ouvert la voie au néolibéralisme en Amérique Latine et mêlne dans le monde entier. Les chiliens aitnent être considérés comme l'avant-garde de l'Alnérique Latine. On peut dire que cette fois, leur prétention s'est de nouveau trouvée confirmée. Dans le Premier Monde, l'idéologie néolibérale préfère adopter le nom de "globalisation" ou de "mondialisation". En Amérique Latine elle s'est présentée comme "ajustement" ou "réajustement", du fait que, selon sa conviction, il s'agissait de redresser une économie anéantie durant la phase antérieure, celle de "substitution d'Î1nportations" (relnplacelnent de produits d'abord importés de l'étranger par des produits fabriqués dans le pays). Pour ses protagonistes, le néolibéralisme de globalisation ou d'ajustement est la promesse du paradis terrestre, la solution de tous les problèmes humains et la clé d'une ère de paix et de prospérité. Ce serait la vraie libération des pauvres. Ce serait pour le Tiers-Monde l'unique voie de salut. Pour les pauvres, l'unique espérance. Désormais, les pauvres sont débarrassés des erreurs qui ont servi à les trolnper, et ont accès au Premier Monde. Voici ce qu'écrit un porte-parole autorisé, Peter Martin, rédacteur en chef de l'édition internationale du Financial Times qui, comme chacun sait, est la référence suprême des économistes, et partage avec The Economist le privilège d'avoir le dernier mot en matière d'économie: «Cette transformation (néolibérale) produira les effets exactement inverses de ceux que brandissent les membres de la gauche qui en font le procès. Sous son Î1npulsion, le pouvoir sera déplacé irrésistiblement des pays développés vers le reste du monde. C'est le désir d'empêcher à tout prix cette transformation qui se cache sous la cosmovision des critiques de la globalisation. Leurs argulnents, selon moi, reposent sur un désir viscéral de préserver le statu quo et de lnaintenir indéfinilnent l'hégémonie de leur idéologie profondélnent conservatrice». Ainsi ceux qui critiquent la globalisation seraient des conservateurs. Les néolibéraux seraient les libérateurs du Tiers Monde et les vrais sauveurs des pauvres. «Je crois que les positions hostiles à la globalisation sont 8

profondément Ïtl1morales, parce qu'elles prétendent réprimer les aspirations du Tiers-Monde, afin de préserver les avantages d'un certain mode de travail en Occident». Les adversaires du néolibéralisme seraient les auteurs de l'oppression du Tiers-Monde, l'obstacle à son développement. Ils seraient immoraux! «Quelquefois on entend dire que le libre échange doit être subordonné à des valeurs plus Î1l1portantes.Or, y aurait-il valeur plus importante que de tirer de la pauvreté des milliards de gens, de créer des chances de liberté de choix et de développement personnel, et de renforcer la démocratie dans le monde entier? L'économie libérale est, par nature, globale. Elle constitue ce qu'il y a de plus achevé dans l'aventure humaine. Nous devrions être fiers, individuellement et collectivement, d'avoir contribué à sa mise en place par notre labeur et par nos votes».2 Peu de semaines après cette intervention claironnante, une crise éclatait dans le Sud-Est Asiatique, des économies chutaient, celles de Corée du Sud, de Malaisie, de Thaïlande, d'Indonésie. Des millions de travailleurs étaient jetés à la rue, perdaient leur emploi et leur argent parce qu'on avait cru là-bas aux promesses des idéologues néolibéraux ( et aux recommandations du FMI et de la Banque Mondiale, sans parler de l'intimidation provenant de tout le système économico-politico-ll1ilitaire des Etats-Unis). Il y a 25 ans que les idéologues du néolibéralisme répètent le 111êmediscours, 111algré l'évidence de ses effets contraires. Il y a pire: avec l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en Angleterre ( 1979) et de Ronald Reagan aux Etats-Unis ( 1980), l'idéologie néolibérale est devenue doctrine officielle de deux des principales puissances financières du monde, et de la première de toutes. Les Etats-Unis ont 111isout le poids de leur supériorité t matérielle et culturelle au service du néolibéralisme. Ils ont réussi à convaincre leurs alliés européens, ils ont imposé le nouveau credo aux pays du Tiers-Monde et aux pays qui formaient antérieurell1ent le "Deuxième Monde". Partout les éconoll1istes néolibéraux sont reçus comme des prophètes inspirés, revêtus par ailleurs du pouvoir qui émane de la puissance hégémonique. Dans les asselnblées parlelnentaires, dans les gouvernelnents, dans le monde acadélnique, dans les media du monde entier, même dans les chaires des églises, pas seulement des églises protestantes des Etats-Unis, partout 9

s'impose "la pensée unique". Celui qui ne s'aligne pas sur la pensée commune se retrouve exclu de tous les espaces-clés de la société. II ne peut plus s'exprimer, ou alors, s'il parle, il ne sera pas écouté. La censure fonctionne sous forme d'une autocensure, Inais elle est aussi efficace que la censure étatique des régimes autoritaires. En Amérique Latine, tous les pays l'un après l'autre ont pris le mêlne chemin que le Chili. Le Mexique l'a pris, puis l'Argentine, l'Uruguay, le Pérou, le Venezuela. Le Brésil a hésité longtemps, mais il a fait décidément le pas avec le gouvernelnent Cardoso. Quant aux petites républiques d'Alnérique Centrale, il ne leur vient pas à l'esprit de ne pas se soumettre à la puissance dominante. Au Inoment où j'écris ces lignes ( 1999 ), le Brésil vient de chuter, l'Amérique Latine pas encore, et les prophètes du néolibéralisme réussissent encore à maintenir leur autorité. Jusqu'à quand? Pour le reste du Tiers-Monde, et mêlne pour l'Alnérique Latine où s'annonce le dénouement, tous les gourous de l'économie, prix Nobel, professeurs de renomlnée Inondiale de Harvard, de Yale, de Princeton, du MIT (Boston), les managers des sociétés financières qui gèrent les capitaux de la planète et ne pensent qu'en centaines de millions de dollars, les prophètes de Wall Street, tous se sont trompés lourdement. Comment peuvent-ils s'en tirer? Jusqu'à maintenant, en expliquant que les catastrophes ont eu lieu parce qu'on ne les a pas bien compris. Jusqu'à quand pourront-ils convaincre? En ce changelnent de siècle, le néolibéralisme règne encore en InaÎtre. A Wall Street, personne n'a dit: «Le roi est nu». On s'est trompé lourdelnent au sujet du Mexique, lorsque, le 22 novembre 1994, Salolllon Brothers, grand sanctuaire de l'économie planétaire, publia un rapport dans lequel il donnait son évaluation de l'économie mexicaine. Le rapport disait ceci: «Même si nous croyons que pourrait se révéler nécessaire une dépréciation de la ITIonnaie dans un délai plus rapproché, la probabilité d'une dévaluation subite du peso est virtueIIelTIentnulle».3 Moins d'un Inois plus tard, le 20 décelnbre, le gouvernelnent Inexicain dévalue le peso. Les investisseurs nord-alnéricains perdent 32 Inilliards de dollars, les Inexicains 70. Des entreprises en faillite par centaines. Un million de chôlneurs en plus. 10

Deux ans plus tard, on se trompe une nouvelle fois et plus cOInplètement au sujet des "tigres" asiatiques, ce qui provoque misère et révolte populaire en Corée du Sud, en Thaïlande, en Malaisie et en Indonésie.4 Quelques mois plus tard, début 98, c'est le cas de la Russie, qui se trouve livrée à la spéculation et à la décoInposition totale pour avoir suivi les recettes des éconoInistes nord-aInéricains. Maintenant, le pays est entré en décadence et sans rémission: il est revenu cent ans en arrière.5 Tout cela aurait pu être évité si on n'avait pas prêté l'oreille aux recommandations absurdes de coryphées d'une idéologie totalement inapplicable à la réalité. On a voulu iInposer à des êtres de chair et de sang une idéologie qui ne colle pas à l'humanité réelle. Alors, les milieux financiers se sont demandé: «Après la Russie, à qui le tour? Le Brésil?» Pendant quatre ans, on s'était dit: «Le Brésil, ce n'est pas la même chose». Fin 98, le Brésil reçoit du FMI la promesse de 41 Inilliards de dollars pour éviter la chute. Malgré cela, le Brésil chute en janvier 1999. Après le Brésil, serait-ce toute l'Amérique Latine? Les peuples sont effrayés; les gouverneInents COInInencentaussi à avoir peur. Après avoir pris la tête de la globalisation au Brésil, le président Fernando Henrique Cardoso prêche maintenant le contrôle des mouvements financiers: il n'a plus autant confiance dans les vertus du marché financier Inondia1. Pourtant, le néolibéralisme n'a pas encore perdu son prestige intellectuel. Ce qui se passe c'est que, derrière l'idéologie néolibérale, il y a de gros intérêts. L'application du programme néolibéral à la politique des nations a permis à de nouvelles élites dites mondiales mais qui sont localisées surtout aux Etats-Unis et chez leurs satell ites, d'accumuler d'immenses richesses, impensables à des époques antérieures. Les nouveaux riches ont accumulé des richesses telles qu'elles feraient pâlir d'envie les magnats du temps passé. Quand augmente le chôtnage dans un coin ou un autre du Inonde, la Bourse des valeurs est à la hausse. Les riches augmentent leur richesse quand augmente la misère des masses. Les néol ibéraux expliquent tout cela très bien. Il

En 20 ans, le Inonde a bien changé, l'Amérique Latine a bien changé. Une richesse est apparue, qu'on n'aurait jamais imaginée auparavant. Une nouvelle classe s'est construit un paradis. Cette classe a conquis le monde entier, les Bourses des valeurs augmentent sa richesse. Aujourd'hui, pour être riche, il n'est pas nécessaire de faire quoi que ce soit. Il suffit d'être riche, et la richesse augInente. Tout cela au nom de la libération des pauvres du Tiers-Monde. Peut-on Îlnaginer idéologie plus intéressante? «Jusqu'à quand? Jusqu'à quand?» C'est la question posée par les victimes immolées qui apparaissent dans l'Apocalypse de Jean (ch. 6, v. 10). Certainement un jour viendra, mais quand?

12

CHAPITRE I. LE NÉOLIBÉRALISME, PENSÉE UNIQUE

Le néolibéralisme est une utopie ou théorie qui prétend donner une interprétation complète de l'être humain et de son histoire, en partant de l'économie. Il fait de l'économie le centre de l'être humain, centre à partir duquel tout le reste s'explique. Il fut élaboré principalement à Chicago, sous l'inspiration de Friedrich Hayek, autrichien installé aux Etats-Unis après la guerre, et de Milton Friedman. De Chicago, le néolibéralisI11ese dissémina dans le monde entier, et devint dans les années 80 l'axe de la "pensée unique" du I110ndeoccidental. Le capital iSI11e adopta le néolibéralisI11e pour la raison qu'il trouvait dans cette doctrine la meilleure arme pour conquérir les esprits du monde occidental, et I11êI11e I110nde entier. du Pourtant le capitalisI11e n'est pas essentiellement lié à l'idéologie néolibérale. Il peut l'abandonner et en choisir une autre plus performante si jamais le néolibéralisme se révèle moins rentable, moins avantageux. Le néolibéralisme n'est pas resté sur le papier, il a fourni la base d'un projet de société et de plusieurs programmes de gouvernement à partir de 1975 quand il fut adopté au Chili par les Chicago boys qui pensaient faire de ce pays un chal11p d'expérimentation des théories de Friedman.

1.1. Qu'est-ce que le néolibéralisme? 1. Le néolibéralisI11e peut être considéré comme théorie économique, utopie, éthique ou philosophie de l'être hUl11ain. En fait, c'est une philosophie qui se présente sous les traits d'une théorie économique, affublée de toute la valeur scientifique que le monde actuel attribue à l'éconoI11ie. C'est une utopie, mais une utopie qui prétend avoir ses bases dans la science pure. De cette façon, il a la prétention de fournir une vision complète de l'être humain, y cOl11pris éthique. une Ce caractère totalitaire lui vient des sources du libéralisl11e classique. Le souci des économistes libéraux, dont Adam Smith est sûrement le théoricien le plus illustre, était d'éI11anciperl'éconoI11ie des principes moraux ou dogI11esreligieux étrangers à l'éconol11ie elle-même. Ils cherchaient une théorie dans le cadre de laquelle l'économie pourrait se donner ses propres norI11es,sans recourir 15

à des principes extérieurs. Comment peut-on fonder une société juste sur des principes de pure économie? Alors ils ont trouvé le Inarché. Ils ont pensé que le marché était un Inécanisme assurant la justice dans les relations humaines. Il suffisait d'établir la liberté du marché pour que, automatiquement, tous les problèmes sociaux soient résolus. Depuis toujours, les gens ont cherché la Inanière d'équilibrer les relations de façon à donner satisfaction à tous. Et voici que, soudain, le marché éclaircissait tous les problèlnes : tout était beaucoup plus simple qu'on ne croyait. Le marché n'avait pas besoin de valeurs morales, pas besoin de préceptes ni de subordination à des principes éthiques qui auraient pu entrer en contradiction avec le dynalnislne de l'économie. Dans le Inarché, «les vices privés engendrent des vertus publiques». L'égoïsme de tout un chacun produit l'avantage de tous. Dès le début de la Inodernité, on savait que celle-ci engendre l'individualisme. D'où le problèlne : «Comment concilier cet individualisme avec les exigences de la vie sociale?» Là encore, le marché résout le problèlne. L'égoïslne engendre la solidarité. L'individualisme réalise l'harmonie sociale. Ô merveilleuses vertus du marché!6 C'était trop beau pour être vrai! Parlni les nations, jalnais le régime de libre marché n'a commandé. Toutes les nations ont protégé leur économie. Il n'y a que l'Angleterre pour introduire le libre échange, dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu'à la première Guerre Mondiale, et cela parce qu'elle jouissait d'une supériorité industrielle et cOlnmerciale si considérable que personne ne pourrait l'inquiéter. Elle s'industrialisa avant toutes les autres nations, et pour cette raison elle a pu se donner le luxe de prôner le Iibre échange: elle savait que le commerce libre la favoriserait toujours. Toutes les autres nations savaient qu'ouvrir les frontières au marché reviendrait à rendre impossible leur propre industrialisation. Dès qu'elles ouvrirent leurs marchés aux importations, les nations ont vu apparaître sur leurs territoires les Inonopoles et les oligopoles: la liberté du Inarché n'était qu'un rêve. Le COlnmerce libre est une utopie parce que le Inarché qu'envisagent ses partisans n'est pas le marché réel, ils ne partent pas de considérations 16

expérimentales. Ils partent d'une idée de marché pur, et à partir de là déduisent toutes les vertus du Inarché. II ne s'agit pas au départ du Inarché réel, Inais d'un idéal de marché, d'un Inarché parfait. 7 Malgré tout, ils prêchent que le marché réel sera capable de reproduire toutes les vertus du marché parfait et idéal dans la mesure où on s'approchera de sa mise en oeuvre idéale. Pour cela, le progrès de l'humanité exige que progresse la liberté du marché. Le Inarché prétend juger et orienter l'évolution de l'économie. C'est de là que vient le danger. Là se trouve l'explication des désastres provoqués par les théories libérales. Le commerce libre n'existe pas entre les êtres humains réels. Ce n'est qu'une construction théorique, idéale, entre des êtres abstraits supposés purs travailleurs-consommateurs. Le libéralisme pourrait fonctionner dans un Inonde de robots, Inais ne peut pas fonctionner dans le monde des êtres humains, qui sont vivants et ont une existence réelle. Le libre cOlnmerce présuppose une espèce de travailleurs en libre concurrence sur le Inarché et offrant leur travail à celui qui paie le mieux. Or ce qui se passe sur le marché du travail, c'est que l'acheteur et le vendeur ne sont pas en position d'égalité. L'employeur est toujours ou presque en situation de force. Généralement il peut imposer ses conditions. En principe, le travailleur est libre de faire son choix: il peut accepter ou refuser une offre d'emploi. Mais dans la vie réelle, une telle liberté de choix n'existe pas. Le travailleur doit manger, aussi est-il obligé d'accepter ce qu'on lui offre, même s'il préférerait rejeter l'offre. Il n'existe pas de libre choix pour le travailleur. En outre, le Inarché ne se delnande pas d'où viennent les travailleurs. On suppose qu'ils apparaissent sur le marché du travail par un tour de passe-passe: le marché a cOlnlnandé, et les travailleurs sont apparus! En réalité, la préparation du travailleur, depuis sa naissance, coûte, et elle coûte cher: el1e coûte des sacrifices et du dévouelnent de la part des parents, elle coûte la socialisation qui est l'œuvre de tout l'entourage. Elle coûte l'instruction et l'éducation formelles dans des écoles et d'autres institutions. L'elnployeur, lui, achète la force de travail sans prendre en compte les dépenses énonnes qui ont été nécessaires pour que le travailleur puisse entrer 17

sur le Inarché.8 Par ailleurs, l'être humain réel ne peut pas présenter le type du consomlnateur pur, qui choisit librement ce qu'il achète. Il a des besoins avant d'avoir des désirs. Imaginons que le prix du pain augmente et que celui du ciment baisse. Or l'être humain ne peut pas cesser d'acheter du pain, il ne peut pas acheter du ciment au lieu de pain. Il est obligé d'acheter ce qui répond à ses besoins vitaux. En outre, la publicité a tendance à presser les acheteurs d'acquérir des biens dont ils ne veulent pas ou dont ils n'ont pas besoin. La publicité enlève la liberté de choix. Les vendeurs veulent forcer les conSOlnlnateurs à acheter leur produit, indépendamment de sa valeur objective. Dans le Inonde réel, le COlnlnerce libre institutionnalise le désordre. On voulait penser que le désordre des comportements individuels pourrait conduire à l'ordre social. Pure illusion: le désordre provoque et augmente le désordre. 2. Le néolibéralislne est récent, du lnoins dans ses applications concrètes. Jusqu'à la seconde Guerre Mondiale, Hayek était regardé comlne un extravagant et un excentrique. De nouvelles circonstances ont fait que ses divagations ont été interprétées comme sagesse profonde. Cela est dû à la convergence de deux forces. En premier lieu, il y eut, après la seconde Guerre Mondiale, un nouveau progrès du COlnmerce international. De lnême qu'au XIXe siècle le libéralislne a servi à légitimer la dOlnination anglaise sur le COlTIlTIerCe lnondial, de lnême un nouveau libéralisme arrive à point pour légitimer la montée du pouvoir commercial des Etats-Unis et son alnbition de pénétrer sur les marchés nationaux. Le libéralisme est actuellelnent au service de la politique économique des Etats-Unis. La liberté du marché ne signifie pas que les Etats-Unis soient disposés à ouvrir leur marché à toutes les nations, lTIaisque toutes les nations doivent ouvrir leur marché à l'entrée des Etats-Unis. Le COlTIlTIerCe libre est au service des intérêts des Etats-Unis et des entreprises nord-américaines. Etant donné qu'il n'y a pas d'autorité lnondiale qui ait pouvoir sur les nations, l'unique obstacle au COlnlnerce libre est la protection des lnarchés nationaux opérée par les Etats-Nations eux-mêmes. 18

Tout cela pour dire que dans l'actuel rapport de forces, les nations faibles peuvent difficilement résister aux pressions des Etats-Unis. L'idéologie néolibérale est un instrument qui incite les élites des nations alignées à accepter les plans politiques des Etats-Unis.9 La théorie libérale se présente comme "globalisation". Ce concept sert à cacher ce qui, en réalité, est en train de se passer. La dite globalisation fournit une justification à la domination économique des Etats-Unis (associés ou non à l'Union Européenne et au Japon). Officiellelnent, les relations internationales actuelles suivent un processus de globalisation : ouverture Inondiale du Inarché, où tous les êtres humains seraient vendeurs et acheteurs libres et sur pied d'égalité. Les barrières entre nations tombent et tous peuvent librement échanger biens et services. Entre tous une harmonie spontanée prévaut. La "main invisible" de Adam Slnith fonctionne désormais entre personnes de toutes les nations. L'égoïsme de tous, dans toutes les nations, produit l'harlnonie globale. Désormais le Inarché s'étend au monde entier. Il y a un marché unique, et par conséquent, cela n'a pas de sens de Inaintenir des frontières, surtout des frontières économiques. Le second argument du néolibéralisme est la lutte contre le socialisme.lo Pour Hayek, comme pour Friedman, le socialislne est le mal absolu, car le socialisme c'est la négation du Inarché libre. Par conséquent, le socialislne est incompatible avec la liberté. Le socialisme est le principal obstacle à l'avènelnent de la liberté, car la source de la Iiberté se trouve dans le marché. Le socialisme, c'est la planification. La planification c'est la négation de la liberté de cOlnlnerce. Le dit socialislne a rencontré sa forme achevée en Union Soviétique et dans ses satellites. Toutefois, la social-démocratie porte également le virus du socialisme et il est nécessaire de la combattre car elle mène inévitablement au socialisme absolu. Selon le néolibéralisme, la planification est impossible au niveau national, a fortiori au niveau mondial. C'est pourquoi il ne peut pas y avoir de libre choix dans le socialisme. Les biens seront distribués arbitrairement, sans respect des libertés individuelles. Puisque le socialislne est le Inal absolu, son contraire est égalelnent absolu, un néolibéralisme total. Si le libre comlnerce 19

n'est pas total, il sera susceptible de dévier du socialisme. Ceci explique le fanatisme des disciples de Hayek et de Friedman.

dans le sens antisocialiste

3. La globalisation inclut un programme politique. Si c'était seulement une utopie, elle n'appellerait pas trop l'attention. Mais il se fait qu'une nouvelle génération de politiciens ainsi que les nouvelles élites économiques de ces 25 dernières années veulent imposer un progralnme politique au nOln de la globalisation. Ils prétendent la légitilner au moyen d'une théorie qu'ils Îlnaginent être scientifique. Il est certain que le programme économique a des fondements plus solides que l'idéologie. Néanmoins l'idéologie fournit un appui important. Jusqu'à nos jours, l'idéologie reste séduisante et la concrétisation du progralnlne néolibéral est assez avancée, surtout dans le Tiers-Monde, dans des nations qui résistent Inal aux mouvelnents idéologiques et aux programlnes mondiaux qui sont de l'intérêt des leaders de la planète. Le programme s'appelle en Amérique Latine "ajustement", et il se compose toujours des mêmes éléments. Premièrement, la suppression ou la réduction considérable des obstacles à la libre circulation des capitaux et des biens et services. La liberté de circulation des capitaux réalisée entre les nations dOlninantes depuis 1991 a été et continue d'être imposée aux nations dépendantes. Cette liberté a fait que depuis lors 1000 Inilliards de dollars, selon certains 1500, circulent journellelnent entre les centres financiers Inondiaux.l1 Car aujourd'hui les capitaux destinés à l'investissement sont minÎlnes. Les capitaux servent à la spéculation. Liberté de comlnerce signifie liberté totale pour les spéculateurs. Désorlnais, les propriétaires de capitaux peuvent impunément détruire l'éconolnie d'une nation entière au Inoyen de la spéculation. La liberté de comlnerce signifie entrée libre pour les multinationales lesquelles, presque toutes, appartiennent à des nations du Prelnier Monde et la Inajorité aux Etats-Unis. Il y a 40000 multinationales, qui contrôlent 40% de la production Inondiale et la plus grande partie du COlnlnerceinternational. Les Inultinationales cherchent à établir des filiales dans beaucoup 20

de pays pour profiter des avantages que ces pays leur offrent. Les avantages sont des ÏInpôts réduits ou des facilités plus grandes d'évasion fiscale, des salaires plus bas, l'absence d'organisation des travailleurs, les facilités données d'envoyer les bénéfices à des paradis fiscaux des Caraïbes et aussi d'Europe ( Monaco, Luxembourg, Lichtenstein, etc.). Il y a encore d'autres avantages offerts par les gouvernements: services d'infrastructure, privilèges et facilités diverses. Dans les pays où elles s'installent, les Inultinationales acquièrent peu à peu un pouvoir politique et créent des dépendances dans les entreprises nationales. Elles savent faire du chantage auprès des gouvernelnents pour acheter plus facilelnent ces entreprises. Sous prétexte de globalisation, elles peuvent mettre à genoux les économies des nations. En second lieu, la politique néolibérale tend à détruire tous les "collectifs" capables de défendre les individus. L'objectif est d'isoler l'individu face au marché, et de le mettre à la merci des forces du Inarché, sans possibilité de résister. Cela explique la haine contre l'Etat et le propos de détruire l'Etat-Nation. C'est une véritable haine. Comme disait Reagan: "Ce n'est pas que nous ayons des problèlnes avec l'Etat, c'est l'Etat qui est le problèlne". Il s'agit d'élitniner toutes les interventions de l'Etat dans l'économie. L'idéal d'Etat néolibéral est un Etat réduit à la fonction politique que voici: protéger le droit de propriété et les contrats qui s'établissent sur le marché. L'Etat doit désétatiser les entreprises publiques et les relnettre à des entreprises privées, de telle sorte que celles-ci puissent en extraire plus de capitaux pour entrer dans la valse de la spéculation mondiale. L'Etat néolibéral ne peut pas intervenir dans les questions de prix et de salaires. Dans la pratique, on a la privatisation des profits et la collectivisation des pertes. Si une banque fait faillite, l'Etat paie, c'est-à-dire les citoyens paient. A l'heure des profits, les citoyens n'ont aucune participation. Le programme néolibéral inclut pareillement la privatisation des services publics: privatisation des retraites, des hôpitaux et de la santé, de l'éducation, de la poste, des transports publics, des routes, des stationnements, des prisons et de la police, du service de voirie. Tout doit passer à l'initiative privée. Tout doit donner l'occasion 21