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Nés après les indépendances

De
138 pages
Nous qui sommes nés après les indépendances sommes confrontés à la catastrophique façon de faire la politique de nos aînés et privés d'histoire politique. Si la parole nous était donnée, nous dirions à la France de s'attaquer à la vraie cause de l'émigration de la jeunesse africaine : le manque de solutions aux problèmes de fonds, de débouchés et de perspectives d'avenir. Nous dirions à nos aînés de prendre acte de l'échec d'une façon de faire de la politique, nous dirions l'urgence d'une culture du résultat.
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«La France a eu trop tendance à ne découvrir les sociétés africaines que par le biais des élites politiques, très souvent coupées des évolutions internes opérant au sein de la société civile. Et quand la réaffirmation d’un vrai pouvoir social a commencé de se manifester au sein des masses africaines…traduisant une réelle et profonde volonté de changement, la France s’est trouvée en décalage. Les nouvelles générations ont exigé le partage du pouvoir, l’accès aux responsabilités administratives et gouvernementales. Des voix de plus en plus nombreuses se sont élevées contre les régimes en place. Mais la France est intervenue militairement. D’où une perte d’influence de la France sur le continent. C’est le résultat d’une ambiguïté puisque la France elle-même a suscité l’émergence de forces d’opposition. La nouvelle génération de politiciens se sent, de fait, moins proche de la culture et des valeurs françaises. Politiquement, les élites africaines reprochent à Paris son immobilisme et les opposants se déchaînent, en particulier contre le conservatisme des intérêts français toujours prompts à défendre le statu quo…» Michel ROUSSIN «Afrique Majeure», éditions France-Empire

Introduction Et si la parole nous était donnée, si on cessait un seul instant de parler à notre place ou de nous parler comme si nous avions commis le péché d’être nés en Afrique. A la naissance, le jeune africain comme le jeune français ne sont pas responsables des conditions de leur accueil respectif. La différenciation commence avec l’éducation que chacun reçoit dans la famille, à l’Eglise, à l’école, etc. L’un sera condamné à la sous-alimentation, à la sous-éducation, à la sous-consommation, au sous-équipement, alors que l’autre évoluera dans une société de surabondance alimentaire, d’encouragement de la liberté et de l’approfondissement de la pensée, une société technologique avancée. Dans le refus naturel de se noyer dans l’océan de la sous-condition qui ne laisse pas de choix entre la mort et un statut de soushomme qui s’apparente à un vécu subsidiaire, le jeune africain développe des stratégies de survie parmi lesquelles: la débrouillardise et l’émigration. Citoyen hypothétique, électeur de bonne forme, sujet de non droit et de non Etat, il est contraint d’échanger la paix, essentiellement civile, contre des révoltes ou des exigences qui menaceraient l’ordre établi par des aînés qui semblent n’être aux affaires que pour eux-mêmes. Quand un jeune français, européen ou américain pose son regard sur un Africain, c’est à peine s’il ne le rend pas responsable de son état un peu flou entre le sous-développement du pays et le sous-développement personnel. L’étudiant africain en Europe a beau briller, il se départira difficilement de ce qu’il vient d’un continent où les hommes ne sont peut-être pas des hommes, un continent qui symbolise quelque chose de méprisant, de désolant. Le débat dans ce domaine s’est éclairci, il n’est plus question de peau noire tout court. Plus question de négritude englobante. Il est question de Noirs d’Afrique. Un Noir d’Amérique est perçu autrement à Paris. C’est à peine si le jeune français ne se sent pas complexé devant lui. Et le Noir américain a été surpris de constater que ses frères africains n’étaient pas résolument des révoltés comme lui, qu’ils osaient traiter leurs propres frères autant que pouvaient

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le faire les anciens négriers et les colons. Comment sympathiser avec une Afrique aussi indigne de sa propre histoire, de sa culture, de sa littérature, de la négritude du Dr Dubois, de Césaire et de Senghor, une Afrique indigne de la tigritude de Wolé Soyinka ? Entretemps, nous les Africains d’après les indépendances, partageons et portons tout de même sur notre peau une interprétation politique, économique et sociale pitoyable de notre couleur, perçue à partir de l’Afrique. Il nous arrive d’être complices de cette espèce de forfaiture de mal aimer nos propres frères, les Africains, et notre continent, l’Afrique. Mais avons-nous toujours le choix ? Les Africains de France peuvent-ils quitter l’hexagone pour venir se faire enrôler dans des guerres fratricides qui sont légion dans le continent ? Certainement pas sauf lorsqu’il y a un enjeu de conquête du pouvoir. C’est parce qu’ils ont le choix. De nombreux miliciens qui se battent en Afrique n’ont pas toujours le choix. Il y a un conditionnement qui passe par la paupérisation et la misère intellectuelle, pour aboutir à l’enrôlement de fait ou de force. Combien de gens comprennent que nous, les jeunes africains, nous nous posons en permanence des questions que se pose le monde entier: l’Afrique est-elle maudite ? Une autre Afrique estelle possible ? Par qui le serait-elle ? C’est à ces trois questions que je tente principalement de répondre dans ce livre. Nous voulons que le débat sur l’Afrique soit un débat sur le possible et l’agir, sur l’avenir dans lequel nous voulons "africainement" nous investir. C’est l’inauguration d’une époque nouvelle d’engagement et de réalisation que nous désirons. L’heure n’est plus aux incantations, aux invocations, aux évocations, à l’afro optimisme ou pessimisme. L’heure n’est vraiment plus au «isme», parce que cela n’a réussi nulle part à changer fondamentalement et de façon définitive l’ordre des choses. L’heure est à la création et à la saisie des occasions de bouleverser le cours des événements, de dépasser la recherche des gloires personnelles et individuelles à la tête des Etats pour des gloires nationales et africaines.

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Qu’ont fait les jeunes français, pour ne citer qu’eux, que les jeunes africains ne peuvent pas faire ? Voter ? Aurions nous été incapables de choisir un Sarkozy africain pour nos Etats en cas de votelibre et transparent ? Le problème serait le sort de nos votes et non notre choix. Les jeunes français ont hérité d’une histoire, des systèmes et d’une culture. Il est légitime d’être fiers des efforts de ses ancêtres comme il serait légitime d’en souffrir de l’héritage. La véritable responsabilité de la jeunesse est de saisir ou non les chances qui s’offrent au présent, de tirer les leçons du passé et de préparer l’avenir. Mais que faire des malchances du présent quand la responsabilité de l’invention des chances et de leur redistribution revient encore à des aînés dont le bilan n’est pas encourageant, quand l’histoire récente du continent est en lambeaux, chacun des aînés tirant un bout et la racontant comme il veut ? Que faire quand on n’a pas le choix de son avenir ou de ses chefs même les plus proches, ceux de la localité ? Il est triste pour la jeunesse africaine qu’agir ressemble quelquefois à la participation à une loterie, que l’alternance démocratique ne fasse pas partie des évidences, que la force et la domination soit malheureusement les régulatrices du devenir de l’Afrique. Les guerres nous en avons fait et en faisons toujours sous prétexte de révolutions ou de libérations sans toujours remporter le trophée de la démocratie véritable. Nous voulons goûter définitivement aux fruits de la paix et découvrir comment s’arracher pacifiquement d’une tyrannie, infléchir les décisions qui portent sur son sort et se prendre en main sans armes. Pouvons-nous changer nos Etats en dépit de la volonté de leurs chefs ? C’est quoi la notice pour les jeunes qui veulent changer les Etats contre le gré de leurs chefs ? Il nous est arrivé de choisir des projets et d’être surpris que les responsables des projets pour lesquels nous avons voté ne les appliquent pas, arguant de l’impossibilité de toute alternative face aux contraintes extérieures et intérieures pour entretenir une routine faite de crise de volonté politique, d’une propension démesurée à l’accommodation conduisant droit à l’usure. Ainsi se converties en vanité et en vœux pieux toutes nos aspirations, même les plus légitimes. Parmi celles-ci, il y a l’aspiration à l’orgueil et à la gloire continentale, à l’invention

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collective d’un sort meilleur et d’une meilleure place dans le nouveau monde en construction. Une invention qui s’organiserait contre les micro-nationalismes et pour des solidarités mieux partagées aux échelles nationales puis régionale. Nous voulons agir, mais agir pour nous voudrait dire qu’on nous laisse réintroduire la dimension collective de la destinée africaine dans un monde qui semble se faire sans nous malgré nos revendications et nos plaintes. Nous voulons que l’Afrique force son décollage à partir des pistes du possible et des ressources disponibles sans s’encombrer de vains combats passéistes tournés vers l’extérieur, nous voulons qu’elle arrache sa liberté en se rendant inexploitable. Nous voulons qu’on nous prenne au sérieux sans nous obliger à recourir à terme à la logique de la force, qu’on nous ouvre l’espace de construction de notre avenir, nous voulons appliquer notre sens de responsabilité pour faire l’histoire autrement, pour renforcer nos démocraties sans lesquelles l’Afrique ne se modernisera ni ne se développera.

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NOTRE IDEE DE NOUS MEME