Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Nicolas Sarkozy à Dakar

De
113 pages
Que faut-il retenir du discours prononcé le 26 juillet 2007 au Sénégal par le nouveau président de la République française Nicolas Sarkozy ? Pourquoi à l'heure de l'accès facile aux autoroutes de l'information, nombre de ceux qui condamnent ce discours ne l'ont-ils pas lu et fondent leurs jugements sur des comptes-rendus de presse ? Pourquoi l'économie générale de ce discours sur le développement de l'Afrique et la vision des relations futures entre l'Europe et l'Afrique sont-elles occultées au seul profit d'une controverse historique, anthropologique et philosophique ?
Voir plus Voir moins

NICOLAS SARKOZY À DAKAR

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion,harmattan@wanadoo,fr harmattan 1@wanadoo,ft

ISBN: 978-2-296-04637-5 EAN : 9782296046375

André Julien Mbem

NICOLAS SARKOZY À DAKAR
Débats et enjeux autour d'un discours

L'Harmattan

Du même auteur

Mythes et réalités de l'identité culturelle africaine, Paris, L'Harmattan, 2005. La quête de l'universel dans la littérature africaine. De Léopold Sédar Senghor à Ben Okri, Paris, L'Harmattan, 2006.

L'Afrique au cœur de l'Europe. Quel projet pour le Nouveau Monde qui vient ?, Paris, L'Harmattan, 2007.

Collection

Etudes Eurafricaines

Dirigée par André Julien Mbem

Le Sahara et la Méditerranée, frontières entre l'Afrique et le Europe, sont aussi des passerelles par lesquelles, depuis des siècles, au-delà des tragédies et des drames, se rapprochent et se remodèlent ces deux ensembles géographiques et leurs civilisations. La collection Etudes Eurafricaines encourage la diffusion d'études historiques et prospectives sur les symbioses dont cette partie du monde est l'antique théâtre.

Avant-propos Inaugurant sa tournée africaine après son élection le 6 mai 2007 à la présidence de la République française par une visite à Dakar, au Sénégal, le discours prononcé à cette occasion le 26 juillet 2007 à l'Université Cheikh Anta Diop par Nicolas Sarkozy, annoncé comme «un discours fondateur», est aujourd'hui devenu une vaste et interminable controverse anthropologique, historique et philosophique. C'est pourtant un rituel bien huilé sous la VeRépublique française. La tournée africaine de tout chef d'Etat français nouvellement élu constitue l'un des moments forts de sa politique internationale. Toujours médiatisés mais jamais audelà des classiques compte-rendus de presse ou des reportages lapidaires d'envoyés spéciaux dans les pays africains, ces voyages présidentiels suscitent en revanche en Afrique, notamment dans les anciennes colonies françaises, un intérêt considérable. Cet intérêt émerge habituellement dès la séquence électorale qui précède le choix du nouveau locataire de l'Elysée. Au Cameroun, au Gabon, au Sénégal ou en Côte d'Ivoire, on scrute les programmes électoraux, les déclarations des candidats sur les éventuelles orientations nouvelles de la diplomatie française en Afrique, on croit déceler ici ou là des ruptures ou des continuités. Comme en 1981, dans la perspective de l'accession de la gauche au pouvoir sous la conduite de François Mitterrand, on ira 7

jusqu'à prédire dans certains pays des alternances inéluctables. Dans ces pays africains, les élections présidentielles ou législatives en France, les changements de majorités, suscitent conjectures et polémiques, au même titre que des sujets cruciaux de politique intérieure. Les contours et les contenus de ces débats récurrents sont largement façonnés par des médias locaux, et l'atomisation, la démocratisation récente et progressive des outils d'information en Afrique y contribuent largement. Les débats électoraux, notamment le fameux débat radiotélévisé entre les deux candidats qualifiés pour le second tour de l'élection présidentielle française, sont amplement suivis en Afrique francophone depuis des décennies et génèrent d'énormes scores d'audience. N'a-t-on pas souvent vu jusque dans la société civile de ces pays africains, des initiatives individuelles annoncer la création d'un comité de soutien pour tel ou tel candidat à l'élection présidentielle en France? Les anciennes colonies de la France en Afrique accordent un intérêt considérable à la scène politique française bien plus que ne l'imaginent les populations de l'Hexagone. La vie politique française sera d'autant plus en débat en Afrique francophone dans les prochaines années qu'une mutation sociologique fondamentale est en train de se produire dans la société française. Depuis une dizaine d'années émerge en France, à une cadence plus marquée que dans les années 60 et 70, une élite française d'origine africaine, à la fois intellectuelle, politique et médiatique. Ces passeurs de savoirs, d'histoire et de mémoire, leaders ou faiseurs d'opinion, porte-paroles autoproclamés de
8

l'Mrique en France ou artisans discrets d'une vision nouvelle des relations entre l'Europe et l' Mrique, permettent plus que par le passé, aux Mricains et aux Français, grâce notamment aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, de débattre en temps réel sur des questions essentielles qui engagent leur destin commun. Significatif à cet égard de l'air du temps, la rapidité avec laquelle aura essaimé dans les médias et précisément sur l'internet, le débat, la polémique autour du discours du président de la République française à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. A peine l'allocution présidentielle achevée que déjà, les réactions de milliers d'internautes se répandent sur la toile. Mais au-delà même du discours de Nicolas Sarkozy et des considérations anthropologiques ou philosophiques remises en question, du fond ou de la forme contestés ici ou là, l'appropriation instantanée et à vaste échelle, par de centaines de milliers de personnes, du débat qui en résulte, révèle une mutation fondamentale dans la nature et la procédure de la discussion en sciences humaines à l'ère des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Les critiques à l'encontre de ce discours convoquent, entres autres savoirs, l'histoire, l'anthropologie ou la philosophie. Et les nombreuses opinions exprimées dans les médias confirment une tendance nette et très actuelle dans la fabrique de l'histoire en tant que narration du passé: l'explosion des pôles de validation des savoirs, des dissertations ininterrompues à prétention savante, la confrontation anarchique des arguments. Il n' y a plus de tribunal de la 9

connaissance, chaque partie verse au dossier l'argument qu'elle juge décisif et inattaquable et se réserve le pouvoir régalien de le valider et d'invalider celui de son contradicteur. Et face au spectacle de cette foire d'empoigne, doit être posée la question fondamentale des procédures qui déterminent la production et la légitimation intellectuelles de tel argument au détriment ou à l'appui de tel autre. Essentiel, emblématique de l'air du temps, ce constat nous ramène au texte prononcé le 26 juillet 2007 à Dakar par le président de la République française. «As-tu entendu les propos de Nicolas Sarkozy à Dakar sur l'homme africain, sur le paysan africain?» C'est en substance la question récurrente qui revient dans les propos de ceux qui expriment leur indignation par rapport à ce discours. Mais à la question: «As-tu le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007? », les réponses affirmatives sont en réalité fort peu nombreuses. Mais comment rejeter ou valider une idée ou une proposition sans l'avoir examinée? Peut-on faire sienne une thèse par procuration et s'en servir pour émettre un jugement de valeur? Plus que l'expression anarchique des raisons ou des arguments dans le débat public à l'heure des autoroutes de l'information, la polémique autour du discours de Dakar est révélatrice des modalités que prend la fabrique de l'opinion dans les temps présents. A partir de quelques pôles d'information, d'institutions sacralisées ou de figures reconnues, il est tout aussi facile qu'à l'époque médiévale de former ou d'influencer le jugement du plus grand nombre. Comment façonner l'opinion demeure-t-il 10

aussi facile alors que la circulation de l'information n'a jamais été aussi libre et les moyens de l'acquérir aussi nombreux? La réponse est toute simple. Qu'il s'agisse des biens matériels ou immatériels, des objets ou des idées, nous préférons pour la plupart les joies faciles de la consommation à l'effort émancipateur de la production. Il est moins laborieux et plus confortable d'être le relais servile d'une thèse et ce d'autant plus qu'elle satisfait nos préjugés, que de faire passer celle-ci par le filtre de la critique rigoureuse quitte à bousculer nos certitudes et nous installer dans un état de dissonance cognitive. Il est plus facile de reprendre à son compte une critique du discours de Dakar qui nous satisfait que de lire ce texte de dix pages sur le site internet de l'Elysée par le simple clic d'une souris d'ordinateur. Mais pourquoi tout un essai sur ce discours? Je répondrais pourquoi pas des essais, des conférences, des colloques? Le discours de Dakar et celui qui le prononce, un président de la République française en début de mandat, à un moment crucial de l'histoire où les relations entre l'Europe et l'Mrique doivent s'articuler autour d'une vision nouvelle, n'est pas un acte politique anodin au regard du poids de la France en Europe. Bien plus, les discours sur ce discours, les débats qu'il suscite sur l'histoire, la mémoire et les cultures africaines sont révélateurs des regards, loin d'être uniformes, des Mricains sur le passé et le devenir de leur continent. Je n'ai pas souvent été du même avis que l'actuel président de la République française sur certains points de son programme politique alors qu'il était à la tête de l'UMP, comme en témoigne quelques unes de mes 11