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Couverture

Bruno Le Maire

NOURRIR
LA PLANÈTE

Entretiens avec Véronique Auger

COLLECTION L’EUROPE, TELLE QUE JE LA VIS
DIRIGÉE PAR MARION LAVENIR

Description : C:\Users\DVAG\Desktop\1_EPUB_EN_COURS\Images/Logo_cherche-midi_EPUB.png

Couverture : Élodie Saulnier.
Photo de couverture : © Nicolas Reitzaum/Figarophoto

© le cherche midi, 2011
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

Vous pouvez consulter notre catalogue général
et l’annonce de nos prochaines parutions sur notre site :
www.cherche-midi.com

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-7491-2482-7

des mêmes auteurs

Bruno Le Maire

Le Ministre, Grasset, 2004.

Des hommes d’État, Grasset, 2007 (lauréat du prix Edgar Faure 2008).

Sans mémoire, le présent se vide, Gallimard, 2010.

Véronique Auger

Les Trois B de l’économie : Barre, Bérégovoy, Balladur, Pluriel, 1993.

Pour une Europe juste : entretiens avec Élisabeth Guigou, le cherche midi, 2011.

Préambule

Le 7 milliardième habitant de la planète vient de naître alors que les prix des matières premières agricoles flambent, que la sécheresse provoque des émeutes de la faim dans la Corne de l’Afrique et que la concurrence fait rage entre les agriculteurs du Nouveau Monde et de l’Union européenne.

En 2025, nous serons un milliard de plus. Comment nourrir correctement toutes ces bouches à un prix raisonnable ? Comment éviter la guerre alimentaire entre les différents continents ? Comment l’agriculture française peut-elle rester l’une des premières au monde ? Comment aider les pays d’Afrique à redevenir maîtres de leur agriculture ?

Dans ce livre, le ministre français de l’Agriculture, Bruno Le Maire, nous dévoile sa stratégie pour éviter un scénario catastrophe. L’Europe y tient un rôle clé et ce n’est pas seulement parce qu’il est un Européen convaincu depuis toujours. Il explique pourquoi chaque continent doit réussir à préserver son autonomie en matière d’alimentation et comment les marchés financiers ne doivent plus dicter leur loi.

On a beaucoup jasé autour de sa déception de ne pas avoir obtenu le portefeuille de l’Économie mais, après presque trois ans passés à la tête du ministère de l’Agriculture, j’ai senti que Bruno Le Maire voulait laisser son empreinte dans la politique agricole française, européenne et même mondiale. Un péché d’orgueil ? La présidence française à la tête du G20 et la négociation de la future politique agricole commune (PAC*) lui en ont probablement donné l’occasion.

Véronique AUGER

1

L’Europe au cœur
de l’agriculture française

 

De la diplomatie à l’agriculture

 

Véronique Auger : Quand on regarde votre parcours, on se dit, en pensant à la fable de La Fontaine, que vous ressemblez plus à un rat des villes qu’à un rat des champs. Et pourtant, vous êtes ministre de l’Agriculture.

Bruno Le Maire : C’est vrai. Je suis né dans une ville, j’ai habité dans une ville et les postes que j’ai occupés, à la fois comme professeur à Lyon 2 puis comme membre de cabinets et comme parlementaire, sont des postes de ville. Cela ne m’interdit pas d’avoir un attachement très profond à la ruralité. D’abord, parce que j’y ai passé beaucoup de temps. Ma grand-mère avait une maison en Normandie. Ensuite, parce que la famille de ma femme vit dans le Gers. Je suis très attaché à cette terre du Gers, à la ruralité dans ma Normandie et au Pays basque. Je passe beaucoup de temps avec ma femme et mes enfants dans la maison de ma mère, à Saint-Pée-sur-Nivelle. Je crois que les choses sont toujours un petit peu plus compliquées que ce qu’elles ne paraissent.

 

C’est la famille de votre femme qui vous a donné goût à l’agriculture ?

C’est une famille de douze enfants du côté du père de Pauline. Son grand-père était agriculteur. Il a donné son exploitation à son fils aîné qui l’a transmise ensuite à son frère. Deux des oncles de Pauline sont donc agriculteurs. Ils ont une exploitation céréalière dans le Gers. Mon beau-père n’est pas agriculteur lui-même mais toute sa famille est d’origine rurale et ce sont des exploitants agricoles. La tradition rurale est vraiment ancrée dans ma belle-famille et j’y suis moi-même attaché.

 

J’imagine donc que vous parlez souvent d’Europe dans votre belle-famille car l’Europe est au cœur de la vie des agriculteurs et de toutes les décisions qu’ils doivent prendre. Comment est-elle perçue ?

Effectivement, on parle beaucoup « Europe et agriculture » avec ma belle-famille. L’oncle de ma femme m’envoie quasiment une lettre par mois en me disant : « Cette mesure, c’est bien, celle-là, ça ne va pas du tout. »

 

Ce qui veut dire ?

« Tes mesures vont dans le bon sens ou non. » C’est lui, par exemple, qui m’a appris que, sur des terres argileuses, faire du couvert hivernal à 100 % pour retenir l’eau des pluies n’avait pas grand sens parce que les terres argileuses ne se prêtaient pas à ce genre de pratique. Et grâce aux agriculteurs de ma circonscription, j’ai un contact très direct et quotidien avec l’agriculture.

L’Europe est effectivement au cœur des discussions des paysans français car la plupart ont parfaitement compris ce qu’elle leur apportait : un soutien considérable au développement de l’agriculture en France. Que des reproches lui soient faits par les agriculteurs, notamment sur la complexité des démarches, sur les côtés tatillons, sur l’excès des contrôles, sur le sentiment d’être toujours regardés comme suspects parce qu’ils n’auraient pas respecté telle ou telle règle, c’est une évidence absolue. C’est la contrepartie de l’importance des aides qui sont versées. Mais sur le fait que la politique agricole commune ait été un atout absolument formidable pour l’agriculture française, c’est à la fois quelque chose qui ne se discute pas et quelque chose dont la majorité des agriculteurs français sont conscients. Je suis autant engagé pour les pêcheurs : je me bats bec et ongles pour la politique commune des pêches.

 

Finalement, c’est l’Europe qui vous a amené à l’agriculture. Auriez-vous été ministre de l’Agriculture si, avant, vous n’aviez pas été en charge du secrétariat d’État aux Affaires européennes ?

Je crois, en tout cas, que la connaissance de l’Europe est à présent totalement nécessaire pour défendre l’agriculture française. Le choix du président de la République est vraiment un choix européen. Il a toujours dit : « Je mettrai à ce poste un spécialiste des questions européennes et quelqu’un qui a une maîtrise des questions internationales. » Je rappelle qu’il avait nommé Christine Lagarde en premier, ici, lorsqu’il est arrivé.

 

On ne s’en souvient pas.

Elle est restée trois semaines. Le président de la République a ensuite choisi Michel Barnier, un autre grand Européen. Il m’a nommé ici en juin 2009 parce qu’il sait parfaitement que, pour les agriculteurs et les pêcheurs français, la maîtrise des questions européennes et la capacité à négocier à l’échelle européenne sont absolument vitales. Neuf milliards d’euros d’aides directes sont répartis chaque année entre agriculteurs français. C’est ma responsabilité de les négocier et de les gérer.

 

Vous voulez parler des aides qui arrivent de l’Europe grâce à la politique agricole commune (PAC) ?

Oui. Elles sont absolument indispensables aux agriculteurs. Dans une exploitation de montagne, par exemple, sans l’indemnité compensatrice des handicaps naturels (ICHN), aucune exploitation n’est viable. Que ce soit dans les Alpes, dans les Pyrénées ou dans le Jura. Il y a besoin impérativement de cette indemnité. Elle compense notamment le fait que le terrain est en pente et que, de fait, cela coûte plus cher de cultiver ou de faire de l’élevage sur ce terrain-là que dans une zone de plaine.

 

Mais pourquoi est-ce indispensable de bien connaître l’Europe pour s’occuper du portefeuille de l’Agriculture ?

Parce que toutes les décisions prises par le ministre de l’Agriculture et de la Pêche doivent être conformes aux règles européennes. On a vu dans le passé beaucoup de ministres prendre des décisions qui n’étaient pas conformes. Il a fallu ensuite engager des remboursements d’aides qui avaient été données de manière illégale aux agriculteurs ou aux pêcheurs par l’État. Je pense, par exemple, à l’aide qui avait été accordée aux producteurs de fruits et légumes de 1998 à 2002. Quand je suis arrivé à ce poste, la Commission européenne m’a dit : « Maintenant, soit vous remboursez cette aide, soit nous lançons une procédure pour infraction à la règle communautaire. Vous devrez payer des dizaines de millions d’euros d’intérêts et d’amendes, et les producteurs seront tout de même obligés de rembourser. »

Si vous nommez à l’Agriculture quelqu’un qui ne connaît ni le droit communautaire, ni le fonctionnement de la Commission, vous aboutissez à ce genre de situation où l’on donne des aides illégales aux agriculteurs ou aux pêcheurs, qui doivent les rembourser des années après. Il n’y a rien de plus désastreux.

 

Votre décision de faire rembourser cette aide indue aux producteurs de fruits et légumes a été l’une des premières décisions que vous avez prises en arrivant à ce ministère. Elle a tranché par rapport à la politique « bleu blanc rouge » menée par vos prédécesseurs puisque vous avez dit tout de suite que l’État français était dans l’illégalité et qu’il fallait rembourser ces aides comme le voulait la Commission européenne. Surprenant ?

Oui, j’ai pris un risque nécessaire. Je suis persuadé que l’on ne peut pas à la fois bénéficier du soutien de la PAC – soit comme je vous l’ai dit 9 milliards d’euros d’aides directes aux agriculteurs chaque année, auxquels s’ajoutent 2 milliards d’euros du deuxième pilier* – et, en même temps, tricher avec les règlements européens.

Je pense que c’est un discours populiste, démagogique, qui vend des illusions aux agriculteurs et, à la fin, nous fait perdre. J’ai voulu dès le départ affirmer qu’on ne trichait pas avec les règles européennes. Peut-être de manière trop brutale, peut-être que les mots n’étaient pas les bons, je le reconnais bien volontiers. Mais ce n’est pas l’intérêt des agriculteurs et encore moins l’intérêt de la nation lorsque l’État est en infraction. Parce que, ensuite, lorsque l’on doit rembourser, ce sont les paysans et les contribuables français qui paient, et ce n’est évidemment pas acceptable.

 

Donc, l’une des raisons de votre arrivée à l’Agriculture, c’est surtout votre bonne connaissance des sujets européens ?

Pas seulement, mais pourquoi était-ce important aux yeux du président de la République de mettre quelqu’un qui connaissait bien les enjeux européens ? Parce qu’il savait parfaitement que nous avions à préparer la négociation du budget européen pour 2014-2020 et de toutes les réformes des politiques communes, telles que la PAC ou la politique de cohésion. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le président de la République a étendu en 2011 ma compétence à l’aménagement du territoire et à la politique européenne de cohésion. Ces négociations qui s’étalent sur deux ou trois ans sont très difficiles. Si vous négociez mal, si la France se retrouve isolée, alors le risque est de voir le budget de la PAC diminuer et donc les soutiens aux agriculteurs régresser d’autant sur le terrain.

Lorsque je suis arrivé au ministère de l’Agriculture en juin 2009, la Commission envisageait une baisse de 30 à 40 % du budget de la PAC. 30 à 40 % ! Cela voulait dire que, au lieu de bénéficier de 9 milliards d’euros d’aides, les agriculteurs français auraient touché 6 milliards d’euros. Trois milliards d’euros évaporés ! Trois milliards d’euros d’aides que les agriculteurs n’auraient plus touchés. Cela aurait été un drame pour des milliers d’exploitations en France. J’ai donc travaillé avec le Parlement européen, avec les États qu’il a fallu réunir en coalition, pour obtenir le maintien du budget de la PAC. C’est une belle victoire pour la France, et surtout pour les agriculteurs français.

 

Premiers pas à Bruxelles

 

L’un des premiers dossiers que vous avez eu à résoudre en arrivant, c’est celui des producteurs de lait révoltés contre la chute des prix du lait. Quelle a été votre stratégie ? Avez-vous pensé d’abord aux règles européennes ou d’abord aux éleveurs français ?

Dès le mois d’août 2009, j’ai compris que la crise était très grave pour les producteurs de lait, que ce n’était pas une énième petite crise conjoncturelle. J’ai compris surtout que la solution était européenne.

 

Pourquoi la situation était-elle si grave ?

Les revenus s’effondraient dans toutes les filières et en particulier dans la filière lait. L’élevage, les fruits et légumes, les céréales, tous les secteurs. Mais, et c’est Jacques Chirac lui-même qui me l’avait dit lorsque j’avais pris mon poste ici : « Le lait, c’est le thermomètre de l’agriculture française. »

 

Vous rencontrez souvent Jacques Chirac ?

Je le rencontre de temps en temps, il m’a donné de précieux conseils. Il m’a dit : « Lorsque ça va mal sur la production laitière, cela va mal dans toute l’agriculture française. » Pour une raison simple : le lait, c’est bien sûr le revenu principal de milliers de producteurs, mais c’est aussi le revenu complémentaire de beaucoup d’agriculteurs qui amortissent les variations de prix sur leurs céréales ou sur leur élevage : le lait constitue pour eux de la trésorerie qui entre tous les mois. Lorsque ça va mal sur le lait, toutes les trésoreries des exploitations vont mal.

Il fallait rapidement trouver une solution pour éviter des conséquences dramatiques sur toute l’agriculture française. Mais tous les producteurs laitiers européens étaient touchés. Nous devions donc trouver une solution européenne. Cela explique également pourquoi, sur les fruits et légumes, j’ai été aussi ferme sur le remboursement des aides indues. Je ne pouvais pas à la fois réclamer un soutien financier européen pour les producteurs de lait et ne pas respecter les règles européennes sur les fruits et légumes ! J’aurais été en contradiction totale avec moi-même et j’aurais affaibli ma position par rapport à mes partenaires européens et par rapport à la Commission. Nous aurions perdu sur les deux tableaux.

 

Et les producteurs de fruits et légumes ont compris que cela faisait partie d’un paquet global ?

Je n’ai peut-être pas assez expliqué quelle était la stratégie, pas assez expliqué qu’on allait évidemment négocier le montant du remboursement avec la Commission. Il n’est pas question qu’on rembourse les 500 millions d’euros qui étaient demandés initialement. Je reconnais bien volontiers des erreurs au démarrage dans les explications et dans la pédagogie. C’est un ministère difficile. On apprend en marchant et on progresse aussi à partir des erreurs que l’on peut faire.

 

Pourquoi la solution est-elle toujours européenne ?

On peut toujours faire croire à des solutions nationales. Mais ce ne sont que des bouts de ficelle qui ne tiennent pas très longtemps parce que les agriculteurs font partie du marché unique et que l’agriculture est une politique totalement européenne. Vous pouvez déclarer devant les caméras : « Moi, je fixerai le prix du lait à 400 euros la tonne pour tous. » Tout ce que vous obtiendrez, c’est que les industriels aillent se fournir en Allemagne où le prix du lait est à 260 euros la tonne. Vous aurez menti et vendu des illusions aux paysans. Je m’y suis toujours refusé. Il ne suffit pas d’avoir des solutions nationales. C’est trop risqué pour la filière laitière et ce n’est pas efficace sur le long terme.

 

Alors vous êtes allé négocier à Bruxelles ?

Au moins deux fois par semaine, de septembre à décembre 2009. Au début, j’ai eu de la part de la commissaire européenne chargée de l’agriculture de l’époque, Mariann Fischer Boel, une fin de non-recevoir. Elle nous a dit qu’il n’était pas question qu’on intervienne pour faire remonter les prix. « C’est le jeu du marché, disait-elle, c’est comme ça ! Ceux qui ne résistent pas à la crise ne sont pas bons. C’est le jeu du marché ! »

 

Cela vous a-t-il surpris ?

Elle avait cette position qui m’a profondément choqué : la crise allait éliminer les plus mauvais, les plus faibles. Sauf que, pour moi, la responsabilité d’un État est précisément de soutenir les plus faibles. Et contrairement à ce qu’elle pensait, la crise éliminait les plus dynamiques et les plus jeunes producteurs, c’est-à-dire ceux qui avaient investi, ceux qui avaient acheté des robots de traite, qui avaient mis aux normes leur exploitation laitière et qui n’arrivaient plus à rembourser les mensualités des crédits qu’ils avaient contractés pour investir. Ce sont eux qui étaient touchés. Dans ce cas précis, l’idée que le marché allait faire le ménage entre les bons et les mauvais était moralement scandaleuse et économiquement fausse. Le marché laitier en 2009 était en train d’éliminer tous ceux qui avaient le plus investi et qui étaient les plus dynamiques. Ce sont nos concurrents en Nouvelle-Zélande qui se réjouissaient, et la Commission ne voulait rien faire !

 

En même temps, vous savez que les marchés agricoles sont cycliques et que souvent certains – et notamment les plus jeunes – s’installent dans une activité au plus haut du cycle, juste avant son retournement. Ils investissent au mauvais moment sans que la profession fasse quoi que ce soit pour les en empêcher.

C’est vrai. Je trouve que, dans une profession, protéger les plus jeunes et faire en sorte qu’ils puissent se développer est vital. Sinon le message politique que vous adressez est un message totalement négatif et pessimiste. Cela revient à dire : « Vous n’avez pas d’avenir dans cette filière. » Moi, je veux que dans l’agriculture française il y ait des jeunes qui s’installent. Et qui s’installent en confiance, en se disant qu’ils auront les moyens de faire face aux crises.

 

Une politique que manifestement la commissaire à l’agriculture de l’époque ne partageait pas, selon vous ?

J’avais un vrai choix politique à faire en octobre 2009. Est-ce que je persévérais ou est-ce que j’abandonnais ? Le président du Conseil, suédois à l’époque, refusait d’inscrire le sujet du lait à l’ordre du jour du Conseil des ministres de l’Agriculture qui se tenait en Suède au moment même où les producteurs déversaient des millions de litres de lait en France et ailleurs.

 

Pourquoi ?

Parce qu’il estimait que c’était la règle du marché.

 

Ils sont très libéraux, les Suédois.

Il faut le croire ! Nous avions cette situation absolument surréaliste dans laquelle la crise du lait touchait tous les pays de l’Union européenne, mettait à genoux des milliers d’exploitants partout en Europe, pendant que les ministres de l’Union européenne allaient parler de la protection de l’environnement dans l’agriculture, en Suède. C’était certes un sujet important, mais si loin du problème que nous devions résoudre en toute urgence.

Cela m’a scandalisé. À la fois comme ministre de l’Agriculture et comme Européen convaincu. Parce que si l’Europe ne palabre que sur des sujets qui n’intéressent pas nos concitoyens et laisse de côté les sujets difficiles, ce n’est pas la peine de faire une Europe politique et même pas la peine de faire une Europe tout court.

Cette deuxième expérience ajoutée aux positions de Mme Fischer Boel m’a fait réaliser que je ne réussirais pas par les méthodes classiques. Du coup, j’ai fait un choix un peu iconoclaste en matière diplomatique. Avec un seul objectif : obtenir des résultats et faire bouger la Commission. J’ai contourné la Commission, j’ai contourné la présidence suédoise, je me suis rendu dans toutes les capitales des pays européens frappés par la même crise. À Rome, à Berlin, à Madrid, à Varsovie, j’ai convaincu tout le monde qu’il fallait obliger la Commission à intervenir, l’obliger par un rapport de force et par la mise en place d’une majorité qualifiée. J’ai réuni à Paris, le 10 décembre 2009, 20 États. La Commission a donc dû céder : elle a accepté de dépenser 300 millions d’euros d’aides pour les producteurs laitiers. Cela a fait immédiatement remonter les prix. Je regrette d’avoir dû forcer les décisions européennes mais je suis très fier du résultat. Si la France n’avait pas pris la tête de ce mouvement pour forcer la Commission à intervenir sur les marchés, jamais les prix du lait ne seraient repartis à la hausse et des milliers de producteurs auraient définitivement disparu.

 

Redonner le goût de la régulation des marchés à l’Union européenne

 

La Commission a changé depuis cette époque mais comment la définiriez-vous ? Ultralibérale ? Déconnectée du terrain ?

La commissaire européenne, Mme Fischer Boel, était une femme de grande qualité, intelligente, très professionnelle, maîtrisant parfaitement ses dossiers, mais partisane d’une idéologie datée. Cette idéologie d’un libéralisme absolu : le marché, de toute façon, répartirait correctement les richesses. Il ferait le tri entre le bon grain et l’ivraie. C’était cela, sa thèse. Cette thèse, à mon sens, mettait toute l’agriculture européenne dans le mur. Cette thèse, et je pèse mes termes, est une thèse folle en matière agricole. D’ailleurs, aucune grande puissance agricole ne l’applique. Pas même les États-Unis qui ont des mécanismes d’intervention encore plus puissants que les mécanismes européens.

Donc, toute une partie de mon travail entre fin 2009 et début 2010 a été de me battre contre ces théories-là au moment où la crise frappait le plus durement les agriculteurs. Il fallait remettre de la raison dans les esprits et faire prendre le chemin de la régulation à l’Union européenne.

C’est le projet que je défends depuis mon arrivée. C’est une conviction que j’ai profondément ancrée en moi. Il faut garder une capacité à intervenir lorsqu’il y a une crise pour aider les agriculteurs. Il faut aussi conserver une capacité à prévenir les crises avec des signaux d’alerte pour prendre les bonnes décisions.