//img.uscri.be/pth/693453f96f528f949f9f5b463c74f9f7f67fd8d4
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Nous faisons le rêve que l'Afrique de 2060 sera...

De
447 pages
Quels mots remplaceront ces trois points de suspension ? Quelles sont les aspirations de la jeunesse africaine ? Quels sont les principaux défis auxquels le continent devra faire face lors du prochain demi-siècle ? Ce livre tente de répondre à ces interrogations et aborde des sujets tels que l'identité africaine, l'innovation, la Chinafrique et la Françafrique, les institutions et la citoyenneté, le leadership, la gouvernance, la place des femmes ou encore les technologies de l'information.
Voir plus Voir moins

Nous faisons le rêve que l’Afrique de 2060 sera…

COLLECTION « PENSÉE AFRICAINE »
dirigée par François Manga-Akoa
En ce début du XXIe siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui. L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d’eux-mêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la nécessité d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection « PENSEE AFRICAINE » participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

Dernières parutions Sèèd ZEHE, Gbagbologie, Livre I : de la vision à la présidence, 2010. Sylvain TSHIKOJI MBUMBA, L'humanité et le devoir d'humanité, 2010, Sissa LE BERNARD, Le philosophe africain et le transfert des sciences et de la technologie en Afrique, 2010. René TOKO NGALANI, Propos sur l'État-nation, 2010. Pius ONDOUA, Développement technoscientifique. Défis actuels et perspectives, 2010. René TOKO NGALANI, Mondialisation ou impérialisme à grande échelle ?, 2010. Roger MONDOUE, « Nouveaux philosophes » et antimarxisme. Autour de Marx est mort de Jean-Marie Benoist, 2009. Antoine NGUIDJOL, Histoire des idées politiques. De Platon à Rousseau, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. Avenirs pluriels, Tome III, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. L’irrationnelle rationalité, Tome II, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. L’urgence de la philosophie, Tome I, 2009. Pius ONDOUA, Technoscience et Humanisme, 2009. Doumbia S. MAJOR, Le manifeste pour l’Afrique. Pourquoi le continent noir souffre-t-il ?, 2009. Abdoul Aziz DIOP, Une succession en démocratie. Les Sénégalais face à l’inattendu, 2009. Manga KUOH, Palabre africaine sur le socialisme, 2009.

Sous la direction de Serge TCHAHA

Nous faisons le rêve que l’Afrique de 2060 sera…

Avec Daniel ATANGANA, Thierry AMOUGOU, Axelle BÉNIEY, Mohamed CHABI LAFIA, Christophe De GAULE, Étienne EMBOUSSI, Vincent FOUDA, Amadou KANE, Youmani Jérôme LANKOANDÉ, Bruno MBA-ONDO, Lilian NGUEMA-EMANE et Saran SOW

Préface de Abdou DIOUF

Révision linguistique : Mario PARADIS
Page de couverture : Jean-Yves GODIN Mise en pages : Jean-Yves GODIN Direction : Serge TCHAHA

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12865-1 EAN : 9782296128651

« I have a dream… » Martin Luther King « C’est par la puissance du verbe que tout a été créé. » Hampâté Bâ « En faisant scintiller notre lumière, nous offrons aux autres d’en faire autant. » Nelson Mandela « La maladie ne se guérit point en prononçant le nom du médicament, mais en prenant le médicament. » Thomas Sankara « Yes, we can. » Barack Obama

REMERCIEMENTS
La réalisation de ce livre a été possible grâce aux dizaines de personnes qui nous ont apporté un soutien inconditionnel. Qu’elles soient ici remerciées avec toute notre sincérité. Sans leur concours, cette œuvre n’aurait pu voir le jour. Nous sommes infiniment et à jamais reconnaissants envers toutes les personnalités qui ont bien voulu nous permettre de signer ce livre à leurs côtés. C’est la preuve de leur immense générosité mais surtout de la grande marque de confiance qu’elles ont vis-à-vis du destin de l’Afrique. Merci à Son Excellence M. Abdou DIOUF, au premier ministre M. Casimir OYÉ MBA, à M. Jean-Louis ROY, ancien secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie ainsi qu’à M. Eugène NYAMBAL, ancien conseiller principal de l’Administrateur pour l’Afrique au FMI. Nous tenons aussi à rendre un hommage appuyé à l’ensemble des organisations qui nous ont soutenus : l’université Laval, la Fondation ASHA, le Conseil international de la Jeunesse Francophone (CIJEF), le Service des résidences de l’université Laval, la librairie Zone de l’université Laval et l’entreprise imagine The Web in Motion (iTWIM). Nos remerciements sont également transmis aux membres du Comité scientifique qui par leur sagesse, leur intelligence et leur générosité nous ont permis d’apporter une rigueur intellectuelle remarquable à l’ouvrage. Saluons donc Guy CHAPDA NANA, Christophe De GAULE, Vincent FOUDA et Égide KARURANGA. Le Comité d’organisation mérite également des salutations particulières. Il était composé par Edwige AFFA’A ÉKOTTO, Guy CHAPDA NANA, 9

Fatima FOFANA, Hannatou GOUNÉ, Youmani Jérôme LANKOANDÉ, Ariane SOGLO, Gaëlle TENE et Émilie Érika YÉNOT. L’ensemble des auteurs que vous aurez, nous l’espérons, le bonheur de rencontrer en lisant leurs écrits, s’associent à moi pour remercier tous ceux qui les aiment. Nous avons tous conscience que leur amour et leur confiance nous aident à être de meilleures personnes. Un hommage spécial et éternel à mes pères, à mes mères, à mes frères, sœurs, amis et futurs femme et enfants.

Serge TCHAHA

10

SOMMAIRE

PRÉFACE ........................................................................................15 INTRODUCTION ........................................................................19

DÉFIS d’ordre social et sociétal .................................................23
Chapitre 1.............................................................................................27 « L’Identité africaine : Comment au XXIe siècle allons-nous faire prospérer nos idées et influencer les autres? » – Par Serge TCHAHA ...............................................27 Chapitre 2 ............................................................................................53 « Nicher davantage l’éthique au cœur de la gouvernance africaine à l’ère du XXIe siècle! » – Par Mohamed Aguyl CHABI LAFIA.....................................................53 Chapitre 3 ............................................................................................71 « Diaspora ou les diasporas africaines : Prendre pleinement sa place en « pro-agissant » ou subir en attendant? » – Par Daniel ATANGANA ....................................71 Chapitre 4 ...........................................................................................111 « La femme en Afrique dans une perspective de développement. L’éveil des consciences nécessaire pour remédier aux inégalités entre les sexes » - Par Saran SOW et Axelle BÉNIEY ..............................................................................................111

11

DÉFIS d’ordre politique ............................................................. 153
Chapitre 5 .......................................................................................... 157 « L’Afrique entre défi des institutions et défi de la citoyenneté : l’heure de la politique » – Par Vincent FOUDA............................................................................. 157 Chapitre 6 .......................................................................................... 167 « La révolution tranquille des relations publiques en Afrique : une nécessité démocratique et un facteur de prospérité » – Par Christophe De GAULE............................ 167 Chapitre 7 ..........................................................................................205 « Économie politique du développement africain : le défi de l’innovation » – Par Youmani Jérôme LANKOANDÉ ............................................................205 Chapitre 8 ..........................................................................................243 « Des leaders dévoués et au service des peuples » - Par Lilian NGUEMA-EMANE ...........................................................................................................243

DÉFIS d’ordre économique ...................................................... 271
Chapitre 9 ..........................................................................................275 « Jalons pour une recomposition efficace du régime d’accumulation africain au XXIe siècle : Bâtir entre les répliques du passé précolonial, les soubresauts du modèle dominant et les innovations populaires » - Par Thierry AMOUGOU ......................................275 Chapitre 10.........................................................................................307 « Chinafrique et Françafrique : De quoi s’agit-il? Pourquoi et comment les réformer » Par Bruno MBA-ONDO ........................................................................307

12

Chapitre 11 .........................................................................................355 « Les TIC au service du développement de l’Afrique » – Par Étienne EMBOUSSI ...........................................................................................................355 Chapitre 12.........................................................................................379 « Téléphonie mobile et développement : applications » – Par Amadou KANE .......379

Paroles et vœux de sages ............................................................ 401
« Pour une mondialisation réussie de l'Afrique en 2060 » - Par Eugène NYAMBAL, Économiste, ancien conseiller principal de l’Administrateur pour l’Afrique au FMI (2000-2004 et 2007-2009) ......................................................................403 « Penser l’Afrique hors de la dépendance » – Par Jean-Louis ROY, ancien secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (1989-1998) ............ 413 « Rêvons de l’Afrique centrale en 2060! » - Par Casimir OYÉ MBA, ancien premier ministre du Gabon (1990-1994)................................................................. 417

CONCLUSION ............................................................................429

LES AUTEURS ............................................................................433

TABLE DES MATIERES ................................................439

13

PRÉFACE
Comme je me plais à le répéter, l’Organisation internationale de la Francophonie est la fille prodige de la Francophonie de 1970. Élevée sur le terreau des indépendances africaines, elle-même fête son 40e anniversaire en cette année 2010! À ce rythme, en 2060, sur le continent africain, la liberté atteindra son centenaire… Dans un contexte mondialisé où chacun dépend de l’autre, l’Afrique aura-telle su démontrer qu’elle détenait certaines clés particulières pour vivre, concevoir et créer autrement qu’aujourd’hui? Alors que tous les acteurs et décideurs auront convenu d’accompagner, dans les pays à faible économie, la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement, l’Afrique aura-t-elle assumé les enjeux globaux et locaux du co-développement? Au-delà des idées reçues, l’Afrique a bougé et s’est sans cesse réinventée, avec une aptitude à être qui lui est propre et des « savoir-faire » inestimables. Si l’on tient compte des immenses richesses dont regorge le continent, j’ai la conviction que la confiance, jointe à une dynamique de volonté, reste de mise. Depuis que l’UNESCO a adopté la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, avec l’appui diligent de la Francophonie, elle a continué à tracer son chemin, porteuse privilégiée du 15

message d’une autre mondialisation qui a reconnu à la diversité sa substance culturelle, expressément humaniste. Contemporain d’un Léopold Sédar Senghor prémonitoire, Claude LéviStrauss avait montré que l’identité se forge, dans un rapport constant d’interlocution, par des interactions sur les frontières, sur les marges d’une collectivité… En 2060, la population du globe aura dépassé les dix milliards de personnes et il aura fallu augmenter de 70 % la production agricole depuis 2010. Conscient de ses énormes potentialités, parti à la conquête de sa souveraineté alimentaire, le continent africain, en 2060, peut enfin compter sur ses propres ressources et nourrir ses propres enfants. Du fait des espaces dont elle dispose et de ses richesses en énergies renouvelables (soleil, vent, hydroénergie, biomasse), l’Afrique jouera un rôle central dans la mise en place d’économies intégrant les contraintes liées au changement climatique et à la bonne gestion de l’environnement. En 2060, l’Afrique aura bougé suffisamment pour que s’appliquent à sa situation, de manière effective, les principes de la solidarité mondiale. Bien sûr, des crises immobilières, sanitaires, boursières, financières et économiques qui ont secoué le monde depuis 2008, auront entravé le chemin du développement. Mais passée l’onde de choc, la relance de l’intérêt de la communauté internationale sur ses objectifs aura inversé la tendance en agissant de manière plus efficace. Le XXIe siècle n’a plus jamais accepté que, d’un côté de la planète, les ressources soient abondantes et que, de l’autre, certaines populations n’aient pas accès à l’eau potable et, malgré leur fort potentiel agricole, connaissent la famine... Les parcours d’excellence dans le monde scientifique africain se seront multipliés et diversifiés depuis les travaux d’historien d’un Ki-Zerbo ou d’un Salifou, et les investigations de Souleymane Bachir Diagne dans les modes de pensée africains, depuis que le professeur Souleymane Mboup a découvert le virus du VIH2, pour ne citer que ces grands hommes… En 2060, la malaria et le sida auront été éradiqués, la sécheresse du Sahel conjurée par des plantations arbustives, la peine de mort abolie dans tous nos États membres, et l’instruction étendue à tous les enfants, y compris les 16

filles qui auront été particulièrement visées par l’effort déployé par nos sociétés en mutation. Du fait de sa croissance démographique, l’Afrique de 2060 sera devenue le premier marché du monde, riche de ses matières premières et d’une population majoritairement jeune et fortement urbanisée, fière de son identité africaine, de son métissage et du rôle de sa diaspora éclairée. Elle aura donc les instruments nécessaires pour diversifier ses économies, inventer de nouveaux modes de développement et, de par l’héritage de ses différentes cultures, créer de nouvelles formes d’organisations politiques, démocratiques et communautaires, tant il est vrai que le développement passe par la croissance et la gouvernance. Les leviers qui faisaient longtemps défaut au continent africain auront été mis en place, palliatifs aux déviances qui menaçaient l’expérience démocratique sur le continent. L’Afrique a entre-temps opté pour des régimes parlementaires forts disposant de prérogatives, pratiquant au pouvoir une alternance respectueuse de la loi fondamentale et des délais constitutionnels. En cette année 2060, l’Afrique célèbre les 100 ans de son indépendance et ce projet d’un livre prospectif sur l’Afrique est un message d’espoir confié à la jeunesse francophone des cinq continents, à la jeunesse du monde dans son souci de paix, de démocratie et d’expression de la diversité culturelle. NOUS FAISONS LE RÊVE QUE L’AFRIQUE DE 2060 SERA et ce rêve, nous le réalisons, nous avons déjà commencé à le réaliser.

Abdou DIOUF Secrétaire général de la Francophonie

17

INTRODUCTION
L’année 2010 représente pour de nombreux pays d’Afrique noire francophone le cinquantième anniversaire d’indépendance. En effet, de nombreux résistants africains ont conquis leur autodétermination en 1960. D’ailleurs, les traces de cette conquête dessinaient déjà, peut-être d’une certaine façon, la communauté de destin qui liera ces pays. Il est intéressant en effet de noter que le Bénin, le Niger, le Burkina, la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Centrafrique, le Congo Brazzaville et le Gabon ont obtenu leur indépendance, respectivement les 1er, 3, 5, 7, 11, 13, 15 et 17 août 1960. Plus qu’un bilan ou un regard sur le passé, nous pensons que ces « jeunes » républiques doivent se tourner vers l’avenir, car il peut être extraordinairement prometteur. L’année 2010 est un excellent moment, un temps adéquat pour que la jeunesse africaine dise ou plutôt écrive les rêves, les aspirations, qu’elle a pour son continent et discute des défis majeurs qu’elle devra absolument relever. Parce que les paroles s’envolent et que les écrits restent, nous désirons écrire notre engagement et notre volonté infaillibles de servir l’Afrique et de contribuer à son développement. Nous pensons comme Barack OBAMA « qu’il revient aux Africains de décider de l’avenir de l’Afrique »1. S’inspirant de Martin Luther KING Jr dont le fameux I Have A Dream a été consacré 40 ans plus tard par l’avènement au pouvoir de Barack OBAMA, nous avons décidé d’intituler notre livre : Nous faisons le rêve que l’Afrique de 2060 sera… Alors que l’Occident représentera à l’horizon 2025 quelque 16 %2 de l’humanité, selon Jacques Attali, dans Une brève histoire de l’avenir, notre « continent comptera 1,5 milliard d’habitants. Le Nigeria, le Congo et l’Éthiopie seront parmi les dix nations les plus peuplées du monde ». Pour plusieurs, en 2050, l’Afrique flirtera avec les deux milliards d’habitants dont une part importante aura moins de 25 ans. Dans un monde où l’on parle de plus en plus des BRICs (Brésil, Russie, Inde et Chine), donc d’émergence d’autres pôles de puissance, et par
1

Adler, Alexandre, 2009. Le nouveau rapport de la CIA – Comment sera le monde en 2025?, Paris, Éditions Robert Laffont.

2

Discours du Président des États-Unis d’Amérique, SEM Barack Obama, au Parlement Ghanéen. Le 11 juillet 2009.

19

conséquent d’autres consommateurs de matières premières, l’Afrique a peut-être pour une fois l’occasion de vendre à juste prix les ressources dont elle regorge. Naturellement, il ne lui est pas interdit d’exploiter et de transformer ces matières. Bien au contraire! Rappelons que l’Afrique représente en proportions mondiales : - 80 % de platine; - 40 % des diamants; - 20 % d’or; - 20 % de cobalt; et - 10 % des réserves de pétrole. Il convient également de rappeler qu’en raison des forêts du Bassin du Congo, l’Afrique s’impose comme un acteur majeur pour ce qui est de la résolution des problèmes liés au réchauffement climatique. Mentionnons finalement que Jean-Paul BETBÈZE, professeur d’université et chef économiste du Crédit agricole, classe parmi les nouveaux 13 trois pays africains, à savoir l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Égypte. Les nouveaux 13 sont considérés comme de futurs acteurs « majeurs » de l’économie mondiale. Ce groupe comprend également le Mexique, l’Indonésie, l’Argentine, l’Iran, la Turquie, Taïwan, les Philippines, l’Ukraine, la Malaisie et le Vietnam. Nous faisons le rêve que l’Afrique de 2060 sera… Par quels attributs ces trois points de suspension seront-ils remplacés? Émergente, prospère, démocratique? Quels sont les défis majeurs auxquels l’Afrique sera confrontée? Que pourrait-elle faire pour les relever? Nous tentons d’y répondre. La réflexion proposée dans ce livre collectif est essentiellement subdivisée en quatre grandes parties. Nous avons segmenté en trois grands groupes les défis que nous avons identifiés. Voici les thèmes que nous aborderons tour à tour : - Défis d’ordre social et sociétal : Identité africaine, Éthique dans la gouvernance, Rôle de la diaspora et Place de la femme africaine dans le développement.

20

- Défis d’ordre politique : Institutions, Révolution tranquille des relations publiques, Économie politique du développement et Leadership des dirigeants. - Défis d’ordre économique : Régime d’accumulations, Chinafrique VS Françafrique, TIC au service du développement, Téléphonie mobile et Développement. Avant de conclure, nous présentons la quatrième grande partie. Tradition africaine oblige, la sagesse a été sollicitée. Trois sages nous indiquent le rêve à la fois le plus ambitieux et le plus nécessaire pour une Afrique de 2060 qui brille de ses mille feux. Ce sont les propos des sieurs NYAMBAL, ROY et OYÉ MBA.

21

DÉFIS d’ordre social et sociétal

Cette partie permet d’aborder des enjeux qui s’avèreront décisifs pour l’Afrique de 2060. Elle débute par l’Identité africaine. Serge TCHAHA se risque à démontrer l’importance de préserver et de valoriser la civilisation africaine. Il s’attelle aussi à indiquer pourquoi, selon lui, il sera important pour l’Afrique et les Africains de s’organiser afin de participer à l’écriture de l’Histoire de l’humanité. Le chapitre suivant traite de la nécessité d’introduire l’éthique au cœur de la gouvernance des États africains. Mohamed CHABI LAFIA souhaite que les futures générations de gouvernants s’engagent à moraliser les pratiques de gestion publique. Il estime que ce changement d’attitude ne doit souffrir d’aucune sorte d’hésitation ou de peur. Troisièmement, la thématique de la diaspora est discutée par Daniel ATANGANA. Citant la Banque mondiale, l’auteur nous rappelle que les transferts de fonds en direction des pays en développement seront de l’ordre de 200 milliards de dollars. L’auteur est convaincu qu’en agissant de façon plus planifiée et concertée, l’impact de la diaspora africaine sera plus stratégique et notable. Il propose de nombreuses avenues pour un rôle grandissant de la diaspora dans le développement de l’Afrique. Les solutions sont axées sur les plans politique, économique et socioculturel. Le dernier volet de cette partie vise à sensibiliser les ressortissants africains ainsi que leurs dirigeants à la condition de la femme africaine. Saran SOW et Axelle BÉNIEY avancent dans ce chapitre que l’Afrique ne pourra vraiment se développer si elle ne tient pas compte de la gent féminine qui représente un peu plus de 50 % de sa population.

25

Chapitre 1 « L’Identité africaine : Comment au XXIe siècle allons-nous faire prospérer nos idées et influencer les autres? » – Par Serge TCHAHA
Il nous est souvent dit : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras les Dieux et l’Univers ». Cette phrase qui serait de Socrate va nous permettre d’apporter une première explication sur l’enjeu de l’Identité, car ce qui vaut pour un homme peut s’appliquer à l’échelle de l’Univers donc également à la dimension d’un peuple. Il est inscrit dans la nature humaine une contradiction nécessaire, intéressante et subjuguante. Qu’importent le pays et la famille où l’on naît, nos parents nous donnent un nom différent – ils nous dotent par le fait même d’une identité différente de celle de nos frères et sœurs. Dans le même temps, non seulement nous en ressentons le besoin vital, mais de plus nos parents nous éduquent de manière à ce que nous puissions nouer des relations avec les autres. Se questionner sur son identité relève du naturel, car plus la personnalité et les valeurs qui y sont associées seront affirmées, mieux les Africains contribueront à la construction du monde. Avoir une identité différente ne signifie pas incompatibilité avec les autres… Nous le mentionnons plus haut, même deux enfants issus de la même famille ont des identités différentes. Mais ils ont la faculté de vivre ensemble et de s’aimer. Les peuples ont les mêmes aptitudes. Le passé très récent nous permet de bien mesurer l’importance inestimable que d’autres nations ou d’autres groupes de peuples accordent à leur culture et à la défense de cette dernière. C’est ici l’occasion de rappeler par exemple les remarquables missions menées par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin au cours des derniers mois. 27

Il a été pour les Jeux Olympiques de Pékin Grand témoin de la francophonie. Dans le rapport3 qu’il a déposé au Secrétaire général de la Francophonie, SE.M. Abdou DIOUF, le Sénateur français de la Vienne, nous indique que, compte tenu de son expérience diplomatique avec les autorités chinoises et de la détermination du Secrétaire général de la Francophonie à engager pleinement ses services sur ce sujet, sa mission technique a rapidement été doublée d’une nécessaire approche globale et politique. Chacun comprend bien qu’il y a une volonté forte d’affirmer la place du français, base de la culture française et francophone, dans le monde. La France, pays à l’histoire et à la culture ô combien riches et fascinantes, est plus que jamais présente sur tous les fronts afin de se battre pour accorder une plus grande présence à la langue française. Sur son blog4, M. Raffarin qui se sent l’âme québécoise pour le combat francophone, affirme : « À la demande du Président français, j’engage ainsi un tour des organisations internationales pour y défendre le français, après l’Europe je me rendrai début février à l’ONU à New York ». À ceux qui se demandent pourquoi la langue serait si importante, nous voulons simplement dire que c’est l’un des piliers d’une civilisation. Elle permet de mieux comprendre cette dernière. En effet, elle traduit des valeurs et raconte l’histoire et peut-être même la géographie des peuples qui la parlent. Dans le cas du français, la nation québécoise s’illustre à ce propos. Alors qu’en France et en Afrique on dit week-end, au Québec, on parle de fin de semaine. Entouré par des centaines de millions d’anglophones, le Québec demeure extrêmement vigilant sur la question linguistique. Prenons un autre exemple. Dans la langue nufi5 – une des langues Bamiléké parlée dans l’ouest du Cameroun – samedi se dit sassidé6 en référence au terme anglais Saturday. Un deuxième exemple est celui du mot balok7, qui est employé pour désigner la malchance, et qui rappelle sans doute à
3

Rapport disponible ici : http://www.francophonie.org/IMG/pdf/OIF_RapportRaffarin.pdf

4
5

Http://www.carnetjpr.com/page/2/, consulté le 10 mars 2010

Le nufi est aussi connu sous le vocable bafang ou fè’fè. 6 Il ne s’agit pas forcément de la bonne orthographe de ce mot. Ce n’est qu’à titre illustratif que nous l’avons francisé. 7 Idem

28

l’expression anglaise bad luck. Cela traduit bien l’influence de l’empire britannique dans cette partie du Cameroun. La langue est aussi géographie, car vous nous rejoindrez pour affirmer que bien qu’un Français, un Belge, un Québécois parlent tous français, il est possible en les écoutant attentivement de savoir qui vient de quelle région. Ce qui est encore plus intéressant, c’est que, dans un même pays, on est capable de faire le même exercice. Le film Bienvenue chez les Ch’tis8, qui met en vedette Dany Boon, nous l’a parfaitement démontré. Ce n’est pas moins vrai au Gabon, car l’accent d’un citoyen de ce pays issu de l’ethnie fang est différent de celui qui est membre de l’ethnie miènè. Jean-Luc Domenach nous indique que la Chine a « décidé d’ouvrir de par le monde d’ici 2010 cinq cents « instituts Confucius » qui devraient enseigner la langue chinoise à 100 millions de personnes »9. À titre de comparaison, il y a 200 millions de locuteurs de la langue française. Le pays de Hu Jintao a envoyé au monde entier lors du lancement des Jeux Olympiques un signal très clair relativement à la fierté des Chinois à l’égard de leur civilisation. Une des décisions les plus frappantes à cet effet était celle de commencer les jeux le 08/08/08 à 8h08 (20h08), car en Chine ce chiffre symbolise la chance. Permettez-nous de rejoindre le premier ministre Édouard Balladur qui a écrit : « Y a-t-il plus important que réfléchir sur soi-même, savoir ce à quoi l’on tient le plus, qui l’on est, afin de nouer avec autrui des relations fondées sur les réalités, la vérité, non sur les idées toutes faites? Se définir n’est pas détester qui est différent ». On le voit bien, dire ses valeurs, sa culture, son identité, représente des combats majeurs et constants. Par ailleurs, peut-on sérieusement imaginer que l’Afrique qui sera d’ici trois à quatre décennies le continent le plus populeux au monde continue d’être en marge de l’Histoire? Les Africains ne doivent-ils pas s’organiser et se battre pour demain contribuer à faire le monde, à en définir le destin?

Il s’agit du deuxième film du comédien et humoriste français Dany BOON. Il a connu un succès retentissant en France. Ce film est sorti en salle le 27 février 2008. Dany BOON nous permet de découvrir l’accent et les subtilités de langage des habitants du Nord-Pas-de-Calais en France. 9 Domenach, Jean-Luc. 2009. La Chine m’inquiète. Paris, Éditions Perrin.
8

29

Finalement, nous vous invitons à bien mesurer qu’à l’heure de l’Internet, donc de l’effacement des frontières, les cultures s’interpénétreront plus que jamais. Amadou KANE démontre, dans le dernier chapitre de cet ouvrage, la rapide évolution des Technologies de l’Information en Afrique. Cette interpénétration est fort souhaitable, mais nous devons dans le même temps tout mettre en œuvre pour ne pas perdre notre essence. Le présent chapitre sera subdivisé en trois principales parties. Dans un premier temps, nous allons tâcher de démontrer que, bien qu’ignorée ou oubliée, la civilisation africaine existe et a même connu un passé glorieux et prospère. Nous poursuivrons notre propos par une démonstration de l’importance stratégique d’avoir une civilisation forte. À ce niveau, nous nous attarderons particulièrement sur les grands symboles qui font une civilisation. Nous nous appliquerons à démontrer toute l’importance qu’il faut lui accorder en ce début du XXIe siècle. Avant de conclure, nous esquisserons des solutions qui, de notre point de vue, aideront l’Afrique de 2060 à être davantage consciente de son grand passé, fière d’elle-même et porteuse de valeur ajoutée substantielle dans l’écriture de l’Histoire humaine. Ainsi soit-il, ainsi puisse-t-il être.

30

I. La civilisation africaine existe-t-elle?
La question peut sembler en apparence drôle, voire ridicule… Car pour ce continent réputé être le berceau de l’humanité, il est clair et évident qu’au fil des siècles, les hommes qui ont peuplé ses terres ont su développer de précieux savoirs scientifiques, artistiques, mystiques et philosophiques.

Une civilisation piétinée par un certain passé
Dans la Bible, un des livres les plus sacrés et sans doute un des plus distribués au monde, d’une certaine façon le noir, la peau noire est associée à la malédiction. Puisque Cham, descendant de Noé, est le fils maudit. Cela est assez ironique, car plusieurs dizaines de millions d’Africains ont complètement rejeté leurs religions traditionnelles pour embrasser le christianisme. Nous poursuivrons en nous attachant à résumer un certain nombre de faits qui tendent à démontrer que depuis plusieurs siècles se sont développés des préjugés qui ont malencontreusement construit l’image de la civilisation noire, donc africaine. D’après Romuald Fonkoua10, professeur de littérature francophone, o « Dans son historiale description de l’Afrique tierce partie du monde, Jean-Léon l’Africain (1496?-1548) voit l’Afrique noire habitée « par des gens d’une vie n’étant en rien ou peu dissemblable à celle des bêtes, et brutes animaux : sans Roi, sans Seigneur et sans gouvernement, ni civilité aucune ». o Dans les articles retrouvés dans l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert (1751-1772), « le Noir est laid et vilain ». o Le savant français, Joseph Julien Virey (1775-1846), a affirmé « chez nous, le front avance et la bouche semble se rapetisser, se reculer,
10 L’ensemble du propos que nous développerons dans cette partie est tiré du Hors-série du Point, La pensée noire – les textes fondamentaux.

31

comme si nous étions destinés à penser plutôt qu’à manger; chez le Nègre, le front recule et la bouche avance, comme s’il était plutôt fait pour manger que pour réfléchir. » Il va de soi que tout le monde ne pensait pas cela. Mais, il est clair que cette manière de voir le monde, les races, a contribué à nier l’existence de civilisation chez les Noirs, en fait, chez les Africains. N’oublions pas que ce n’est que depuis cinquante ans que nous avons le droit de nous autodéterminer. La colonisation visait à nous apporter la civilisation, disaient-ils. Il y a encore quelques générations, nos parents étaient esclaves. Bref, nous sommes des gens qui ont vu leurs parents humiliés et à qui on a expliqué qu’ils étaient inférieurs. L’esclavage et la colonisation ont entamé notre confiance, ont placé la civilisation européenne comme supérieure et peut-être même comme l’idéal à atteindre. Du coup, notre histoire, nos coutumes, plus globalement, nos cultures ont pâli. À notre goût, les héros, les personnages qui ont façonné notre longue histoire ne sont pas assez célébrés. Nous, Africains, et donc encore moins les autres, ne connaissons pas suffisamment l’histoire de nos ancêtres ou encore l’époque pharaonique. Nous ne sommes pas assez fiers de notre impact dans l’Histoire de l’humanité et conscients du potentiel de création qui réside en nous. Précisons qu’il n’est point question de pleurs ou de plaintes. Nous rejoignons Achille Mbembe pour penser que nous devons sortir de notre statut victimaire. Il nous faut certes connaître et comprendre notre passé, mais les vrais défis sont devant nous.

Et aujourd’hui, une civilisation peu connue ou méconnue?
Cette question garde une force imposante car, pas plus tard que le 26 juillet 2007, le Président Nicolas Sarkozy a prononcé un discours à l’université de Dakar qui a provoqué une lourde polémique. Soyons clairs tout de suite, l’objet de notre propos n’est pas de pleurnicher, mais nous désirons simplement constater que, dans la conscience collective mondiale, la place accordée à la civilisation africaine, pour certains, est très marginale. Lors de

32

cette allocution, M. Sarkozy a affirmé que le drame de l’Africain était qu’il n’était pas suffisamment rentré dans l’Histoire. De son côté, l’auteur français Aymeric Chauprade, dans Chronique du choc des civilisations - Actualité, analyses géopolitiques et cartes pour comprendre le monde après le 11 septembre, ne fait aucunement mention d’une civilisation africaine. On ne peut pas forcément le lui reprocher puisque les Africains ont généralement fait des langues et des religions des puissances colonisatrices leurs langues officielles et leurs religions dominantes. Mais de notre point de vue, la civilisation africaine existe et elle est formidablement manifeste et vivante. Nous convoquerons rapidement le savant sénégalais Cheikh Anta Diop et tâcherons de présenter à l’échelle du continent et des pays africains des éléments spécifiques à la personnalité des peuples du berceau de l’humanité. Ce dernier, qui est un égyptologue des plus réputés, prétend que la civilisation africaine a été colossalement prospère. Dans un de ses plus célèbres livres, Nations nègres et culture, il écrit : « En disant que ce sont les ancêtres des Nègres, qui vivent aujourd’hui principalement en Afrique Noire, qui ont inventé les premiers les mathématiques, l’astronomie, le calendrier, l’organisation sociale, la médecine, l’écriture, les techniques, l’architecture […] Dès lors le Nègre doit être capable de ressaisir la continuité de son passé historique national, de tirer de celui-ci le bénéfice moral nécessaire pour reconquérir sa place dans le monde moderne, sans verser dans les excès d’un nazisme à rebours, car la civilisation dont il se réclame eût pu être créée par n’importe quelle autre race humaine – pour autant que l’on puisse parler d’une race – qui eût été placée dans un berceau aussi favorable, aussi unique. » Les derniers mots sont d’autant plus importants qu’il est clair que l’essentiel aujourd’hui n’est pas de se contenter de ce passé mais plutôt d’en être conscient afin de pouvoir mieux affronter l’avenir. En fait, l’envisager avec plus d’assurance et de confiance. L’archéologue suisse, Charles Bonnet, est également un des valeureux défenseurs de la grandeur de la civilisation africaine. Celui qui voit l’archéologie comme une affaire de politique étrangère a été au centre d’un film documentaire de Stéphane Goël et Sylvie Rossel. Ce film intitulé Sur les traces des pharaons noirs présente ses travaux qui « ont permis de montrer 33

l’importance de la civilisation nubienne, celle des fameux ‘pharaons noirs’, et du site de Kerma, premier grand royaume africain. Les découvertes majeures que lui et son équipe ont faites permettent au peuple soudanais, déchiré par des dizaines d’années de guerre civile, de redécouvrir une partie de son identité...»11. La civilisation africaine vit également car, tant à un niveau continental qu’à l’échelle des nations, nous retrouvons des éléments d’identité très forts. Commençons par le niveau continental. Il est reconnu que la culture africaine repose sur plusieurs valeurs et croyances partagées. Plusieurs auteurs en traitent brillamment. Nous nous appuierons notamment sur le sociologue camerounais Jean-Marc Éla. o la place des ancêtres. D’après Jean-Marc Éla, dans Ma foi d’Africain, « il est rare qu’en Afrique noire les morts, après les funérailles qui se déroulent selon des rituels propres à chaque ethnie, ne soient honorés d’aucun culte ». Il est également habituel que des Africains, avant de manger ou de boire, prennent le temps de donner d’abord, de manière symbolique, une part aux ancêtres. o l’invisible et le visible. Pour de nombreux Africains, il existe une interaction réelle, impactante entre le monde des vivants et le monde invisible. Souleymane Bachir Diagne12 nous parle de la négritude de Léopold Sédar Senghor. Pour ce dernier, le traitement respectueux accordé aux ancêtres « les maintient ‘forts’ dans le monde où ils sont, et en mesure d’influer favorablement sur le cours des choses humaines. » o la place des aînés dans la société. Cette valeur est parfaitement illustrée par ce mot d’Amadou Hampâté Bâ qui avait affirmé : « En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. » o la tradition orale. Pour Hampâté Bâ, « c’est par la puissance du verbe que tout a été créé ». Pour beaucoup d’Africains, les parents par la force des mots ont un réel pouvoir de malédiction.

11 Dossier de presse du film «Sur les traces des pharaons noirs», disponible ici : http://www.climage.ch/qsPortal/Home.asp?C=104&N=736, consulté le 24 mars 2010. 12 LE POINT

34

o le groupe avant l’individu. À ce propos dans un entretien réalisé par Valérie Martin La Meslée, le philosophe béninois, Paulin Hountoundji, cite le théologien kenyan John Mbiti qui avait écrit « nous sommes donc je suis ». C’est une pensée qui est en concordance avec les travaux effectués par le néerlandais Hofstede. Ce dernier a en effet travaillé sur les différences culturelles. Il a établi plusieurs dimensions à partir desquelles il est possible de distinguer des cultures. Parmi celles-là, il y a le collectivisme/individualisme. Les pays d’Afrique sont plutôt réputés être plus collectivistes. o l’homme au centre du monde. Citons à nouveau le professeur de Columbia, Souleymane Diagne, qui parle de l’ancien Président sénégalais Léopold Sédar Senghor : « Dieu est la force des forces qui produit et soutient un cosmos organisé en une hiérarchie de forces : minérales, végétales, animales, humaines. L’individu humain en est le centre. » Dans l’entretien précédemment cité, Hountoundji reconnaît « la place centrale de l’homme dans l’univers, dans la pensée et les langues africaines ». La civilisation africaine est aussi manifeste, car elle s’appuie sur quantités d’éléments culturels qui en font une richesse inestimable pour la diversité culturelle planétaire. Plusieurs royaumes ont su créer des œuvres mémorables. Au Cameroun par exemple, le roi du peuple Bamoun, Sa Majesté Njoya, – celui de la 17e dynastie – a créé en 1896, d’après l’ASBAF (Association des Bamoun de France), le Shü Mom. Il s’agit d’un alphabet qui a 70 caractères (Voir l’image ci-dessous).

35

D’après Jacques Attali, il y aurait près de 2000 langues actuellement parlées en Afrique. Vous rendez-vous compte? Malgré les puissants empires coloniaux, les Africains ont tout fait pour préserver ces langues, véritables instruments de leur singularité. La préservation de ces langues est d’autant plus importante à nos yeux qu’elles sont les inamovibles véhicules de leur identité. Nous l’avons dit plus haut, les mots, les langues, racontent une histoire, dessinent une géographie et 36

illustrent des valeurs. Prenons un autre exemple pour l’illustrer. À la suite du décès du Président de la République gabonaise, Omar Bongo, en juin 2009, Mme Rose Rogombé a pris le pouvoir. On l’appelait au Gabon Madame le Président. Au Québec, on dit Madame la députée ou Madame la ministre ou encore Madame la mairesse. Cela s’explique sans doute par l’écart qu’il y a entre le féminisme de ces deux nations. Pour l’ancien ministre québécois et professeur de sociologie, Joseph Facal13, la langue n’est pas qu’utilitaire, elle est un vecteur de culture et d’identité nationale. C’est d’autant plus important en Afrique que les langues traditionnelles sont, de notre point de vue, la condition sine qua none de la préservation de notre identité la plus profonde. Qui peut dire dans quelles langues autres que nos langues traditionnelles, prononcerions-nous les paroles d’un rite sacré? Qui pourra expliquer à nos enfants, qui naîtront en 2030 et en 2040, toute la richesse de nos proverbes alors que plusieurs n’ont pas une traduction très limpide dans les langues occidentales? Qu’est-ce qui différenciera un Angolais d’un Portugais, qui de plus ont des noms semblables? Qu’est-ce qui fera la spécificité d’un Nigérian par rapport à un Anglais? Ou encore un Congolais comparativement à un Français? Finissons notre démonstration en évoquant les nombreuses religions traditionnelles africaines auxquelles nous sommes infiniment attachés et sans lesquelles il serait impossible de comprendre les Africains. Les peuples africains ont des cosmogonies extrêmement fortes et particulières. Citons rapidement deux rites pratiqués par les peuples Sawa et Bamiléké au Cameroun. Pour les premiers, il s’agit du Ngondo, qui est à la fois une fête culturelle et spirituelle qui permet aux peuples de la côte camerounaise de prendre annuellement le message envoyé par les ancêtres. La cérémonie se déroule notamment autour du fleuve Wouri. Pour les Bamilékés, le culte des crânes est un rite central dans leurs pratiques spirituelles. Chez ce peuple, il y a généralement dans les familles une case « sacrée » dans laquelle sont conservés les crânes des ancêtres. C’est un moyen efficace de pouvoir entrer en communication avec les ancêtres pour leur demander d’intercéder auprès de Dieu en faveur des vivants. Chez les Bamilékés, on dirait : « Bienheureux les morts qui ont des vivants ». Il nous
13 Entrevue réalisée dans le cadre de l’émission LES FRANCS-TIREURS à Télé-Québec. Émission du 17 février 2010, disponible sur http://video.telequebec.tv/video/3137, consulté le 24 février 2010

37

semble également que la réciproque est vrai – cela traduit le fait que les morts continuent d’être aimés et entretenus. Le meilleur moyen de mesurer l’importance redoutable de ces religions est la place que l’on accorde aux chefs traditionnels dans les sociétés africaines. Cette importance s’explique par la place qu’avait le pharaon dans l’imaginaire des Égyptiens. Pour eux, c’était le lien entre Dieu et les hommes. Nous prétendons que, pour de nombreux Africains, les chefs traditionnels représentent encore une sorte de lien entre le cosmos et les hommes. Et comme partout dans le monde, la religion est souvent associée à la politique. Nous en avons pour preuve la dernière sortie – nous ne partageons pas son avis – du Président libyen Muhammar Khadafi au sujet de la crise nigériane. Ce dernier a affirmé que le Nigeria devrait être divisé en deux nations pour éviter de nouvelles effusions de sang entre musulmans et chrétiens, rapporte aujourd’hui la BBC. Il a fait l’éloge de l’exemple de l’Inde et du Pakistan et a déclaré que la séparation avait sauvé de nombreuses vies14. Le dalaï-lama n’est-il pas vu par les Tibétains comme un chef politique et religieux? Au demeurant, la politique ne signifie-t-elle pas gérer les affaires de la cité? Alors, quoi de plus normal que les chefs traditionnels qui régentent les affaires du village soient associés à la gestion du pouvoir? Dans plusieurs pays africains, dont le Cameroun, leur avis est sollicité avant la nomination de tel ou de tel autre ministre. Au total, on peut retenir que, bien que méconnue ou ignorée, la civilisation africaine a fortement existé et est aujourd’hui incontestablement manifeste. Comme nous l’avons montré, les bases d’une civilisation qui sont la langue et la religion sont plus que réelles dans l’Afrique actuelle. La faiblesse que nous devons leur reconnaître est qu’elles ne sont pas suffisamment connues. Les Africains donnent le sentiment de la délaisser pour embrasser langue et religion occidentales. Au surplus, elles sont peut-être « trop » diffuses.

14

http://www.afrik.com/breve19407.html, site consulté le 14 mars 2010.

38

II. L’Afrique a besoin d’un Symbolic Power fort
Dans la littérature des relations internationales et stratégiques, les notions de soft et de hard power sont souvent évoquées. Grosso modo, le hard power relève du militaire et de l’économie, alors que le soft power serait plutôt lié au culturel, à la notion de puissance douce. Nous considérons que la notion d’Identité, de Civilisation, n’est pas exclusivement liée à la culture. Elle se confond aussi avec le sport, la science, le pouvoir économique ou militaire. Ce pouvoir, cette puissance se manifeste notamment par des symboles qui sont incontournables lorsque l’on désire compter ou être respecté. Listons quelques-uns de ces symboles : o Universités. D’après le dernier classement de Shangai15 qui répertorie les meilleures universités au monde, sur les 500 premières, « seulement » trois sont du continent africain, toutes sont établies dans le pays de Nelson Mandela. La première est l’Université de Cape Town qui occupe une position la 260e position. Ensuite, viennent respectivement l’Université de Witwatersrand, où enseigne le célèbre professeur camerounais Achille MBEMBE, et l’Université de KwaZuluNatal qui se situe dans la dernière tranche du classement et plus spécifiquement au 474e rang. o Les plus riches au monde. Selon Forbes.com, en 2009, sur les 100 premiers milliardaires que compte la planète, un seul était d’origine africaine. Il s’agit de M. Nicky Oppenheimer. « Il est le chairman de De Beers, le plus grand producteur de diamants au monde. L’an dernier, le chiffre d’affaires s’est élevé à 6,5 milliards de dollars. »16

o Puissance militaire. Dans son livre L’Afrique doit s’unir, l’ancien président du Ghana, Kwame Nkrumah, avait fixé comme un des trois objectifs majeurs d’une Afrique unie l’unification de la stratégie militaire et de défense. Nous croyons comme lui que toute grande puissance doit posséder une capacité de défense digne de ce nom. Ce n’est sans doute pas un hasard si les dépenses militaires des États-Unis d’Amérique représentent près de la moitié des dépenses effectuées dans ce domaine sur l’ensemble de la planète.
http://www.arwu.org/ARWU2009.jsp, site consulté le 14 janvier 2010. http://www.forbes.com/lists/2009/10/billionaires-2009-richest-people_Nicky-Oppenheimerfamily_2MY9.html, site consulté le 14 février 2010.
15 16

39

o Prix Nobel. Certes l’Afrique a déjà remporté plusieurs prix Nobel, on pense notamment à celui de la paix obtenu par Mandela et de Klerk en 1994. Mais il est plus que temps que les Africains se battent aussi pour obtenir des prix Nobel qui contribuent à la définition de l’avenir. Nous pensons aux prix attribués pour l’économie, la physique ou la chimie. o Coupe du monde de football. Il a fallu attendre 2010 pour que l’Afrique organise sa première coupe du monde de football. Ce n’est pas seulement l’Afrique du Sud qui sortira honorée d’une superbe organisation de cette manifestation mondiale. C’est plus d’un milliard de personnes qui diront : « Yes, we can ». o Jeux Olympiques. Pour vous convaincre de l’importance que revêtent les Jeux Olympiques pour l’affirmation d’un peuple, d’une civilisation, nous vous renvoyons aux gigantesques moyens mis en place par la Chine pour les JO de Pékin. D’après le premier ministre Raffarin17 : 1. Au total, les Jeux auront coûté entre 26 et 38 milliards d’euros au 1,3 milliard de Chinois, contre 9,6 milliards d’euros à la Grèce en 2004; 2. Plus de quatre milliards et demi de téléspectateurs ont suivi les Jeux; 3. La Chine a fait de ses Jeux un événement unique, une véritable démonstration de puissance et de culture. Les Jeux Olympiques de Vancouver 2010 nous ont également permis de mesurer à quel point cet évènement se voulait être pour les grandes puissances un moment de rayonnement stratégique. D’après Reuters18, au lendemain de ces JO, le premier ministre russe Vladimir Poutine aurait sermonné les responsables du sport russe. Car la Russie y avait réalisé de piètres performances. Sur son blog19, la ministre des Sports Rama Yade écrit : « J’ai une trop haute idée de mon pays pour me satisfaire d’un classement moyen.
17 Rapport remis au SG de la Francophonie par Jean-Pierre Raffarin http://www.francophonie.org/IMG/pdf/OIF_RapportRaffarin.pdf, site consulté le 27 février 2010 18 http://fr.sports.yahoo.com/05032010/81/jo-poutine-sermonne-les-responsables-sportifsrusses.html, consulté le 10 mars 2010. 19 http://www.rama-yade.fr/2010/03/02/jo-d%e2%80%99hiver-de-vancouver-des-medailles-et-desquestions/, consulté le 10 mars 2010.

40

L’ambition française doit aussi passer par le sport, dont les autres nations se servent pour faire une démonstration de force politique. » Il nous semble pertinent de signaler qu’après la coupe du monde qu’il organisera en 2014, le pays de Lula Da Silva sera l’hôte des Jeux Olympiques au Brésil. À méditer. o Expositions universelles. Organisées depuis le XIXe siècle, les Expositions universelles n’ont jamais eu lieu en Afrique, la première fut organisée à Londres en 1851. Quand allons-nous nous décider à être suffisamment beaux pour pouvoir être la capitale du monde pendant quelques mois, à être durant plusieurs semaines le pays-monde? Signalons que, d’après le Bureau de coordination pour l’Exposition universelle de Shangai 2010, près de 10 000 journalistes du monde entier ont déposé des demandes d’accréditation. Par ailleurs, près de 70 millions de personnes pourraient prendre part à ce rendez-vous placé sous le regard de l’avenir. o FMI, Banque mondiale et Conseil de sécurité de l’ONU. Il est des institutions qui symbolisent admirablement la puissance. Trois d’entre elles l’illustrent parfaitement. Comme chacun le sait, le FMI et la Banque mondiale n’ont connu que des directeurs généraux respectivement européen et américain, jusqu’à présent. Ce n’est pas un hasard si la Chine se bat pour que la donne change. L’Afrique, malgré son milliard d’habitants, n’a pas de siège permanent au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies. Les choses devraient changer au cours des années à venir, paraît-il. o Conquête de l’espace. Dans son livre Quand la Chine veut vaincre, Stéphane Marchand cite Hu Jintao qui s’était écrié le 15 octobre 2003 : « C’est une heure de gloire pour notre grande patrie! ». Cette heure de gloire est relative au lancement de la première mission spatiale habitée de la Chine. À quand le tour d’un pays africain? o Télévisions mondiales. Les observateurs les plus avertis s’accordent pour dire que nous vivons de plus en plus dans un village planétaire. Le monde se globalise. Pour Barack Hussein OBAMA, nous sommes dans l’ère du global citizenship. Les Nouvelles Technologies de l’Information apparaissent comme des accélérateurs de cette nouvelle donne internationale. Les grands pôles par leurs télévisions donnent leur point 41

de vue, défendent leur image et font prospérer leurs idées. Nous sommes ravis de l’émergence de plusieurs chaînes panafricaines. Nous pouvons notamment citer ann24.com, qui est une chaîne d’information en continu sur Internet; TÉLÉSUD, installée à Paris; VOX AFRICA, dirigée par Rolande Kammogne. Cette chaîne est basée à Londres. Il y a aussi la chaîne AFRICA 24, fondée et dirigée par Constant Nemale. Dans une entrevue accordée au journal burkinabè Le Pays, le président d’AFRICA 24 démontre bien, chiffres à l’appui, l’écart dans les moyens disponibles. « Le budget de France 24, c’est 130 millions d’euros par an, 650 millions d’euros pour CNN, 195 millions d’euros pour Al Jazeera, et celui de Africa 24 est de 5 millions d’euros par an. »20 Une fois de plus, nous nous félicitons de l’émergence de ces chaînes et formons le vœu qu’elles aient davantage de moyens. Bien qu’étant d’infatigables optimistes, nous devons reconnaître que l’Afrique part de très loin et qu’il serait plus qu’illusoire d’attendre d’elle qu’elle acquiert, au cours des prochaines années, des éléments de puissance comparables à ceux d’autres civilisations. Mais il est clair dans notre esprit que, si l’Afrique ne propose pas à ses enfants, des Africains qui excellent dans les domaines scientifiques les plus pointus, si elle ne fait pas la démonstration qu’elle peut abriter deux, trois universités qui comptent dans le monde ou qu’elle ne multiplie pas le nombre d’hommes d’affaires dans le top 100 des plus riches… Alors les Africains de 2040 et de 2050 voudront sans soute ressembler à ces Brésiliens, Russes, Indiens, Chinois et autres Occidentaux car, malheureusement, le terme africain ne rimera pas avec excellent. Au total, nous partons de très loin, mais, afin de pouvoir exister dans le monde de demain, en réalité être puissants et influents, il faudra proposer au monde des génies qui contribuent à élaborer le futur du monde. C’est à cette condition que nos enfants voudront continuer à être africains. Autrement, auraient-ils réellement le choix? Paraphrasant le titre du livre de Lilian Thuram, Mes étoiles noires, nos enfants et petits-enfants auront sans doute besoin d’ÉTOILES AFRICAINES. Ne pouvant complètement rattraper en quelques décennies le grandissime fossé qui nous sépare des autres civilisations – car elles aussi veulent se dépasser et s’améliorer –, il faut se donner des moyens d’en avoir un
20

http://www.lefaso.net/spip.php?article32161, site consulté le 6 juin 2010.

42

minimum, il faut au moins avoir un symbolic power. Autrement dit, il faut avoir même en petite quantité un certain nombre d’instruments de prestige de calibre mondial qui nous feront exister.

43

III. Quelles pourraient être les avenues pour acquérir du Symbolic Power?
Tel qu’indiqué précédemment, la meilleure façon d’exister dans le monde du XXIe siècle résidera dans notre capacité à contribuer à la définition du destin de l’humanité. Il nous faudra produire des propositions à haute valeur ajoutée. Nous devrons gagner le respect des autres en ayant des instruments de puissance qui comptent. Nous allons maintenant lister une série de propositions qui pourraient être des avenues pour l’acquisition du Symbolic Power. Nous les regrouperons en deux catégories.

III.1- PRÉSERVATION & SOLIDIFICATION DE LA CIVILISATION AFRICAINE
À ce niveau, de nombreuses initiatives peuvent être prises. En voici quelques-unes. 1.CÉDÉAOCULTURE/CÉMACULTURE/COMESACULTURE/UMA CULTURE – Il s’agira d’organiser une fois par année un méga-festival artistique où nos différentes formes d’art s’exprimeront. Ce serait une activité financée par l’État et le privé qui permettrait par exemple aux six pays de la sous-région CÉMAC – l’exemple vaut pour les autres regroupements sous-régionaux – d’offrir à leurs artistes (musiciens, humoristes, conteurs) une tournée internationale au sein des six pays de ladite sous-région. L’intérêt de l’évènement est triple. Primo, les populations rencontrent leurs artistes. En fait, les gens qui maintiennent vivante la singularité de notre âme. Deuxio, elle permettra par exemple aux artistes gabonais de s’ouvrir au marché camerounais qui est de près de 20 fois supérieur au sien. Finalement, la culture ne serait-elle pas un excellent moyen pour la rencontre des peuples? 2. SOMMET DES CHEFS D’ÉTAT AVEC DES TENUES TRADITIONNELLES AFRICAINES. Est-ce possible d’imaginer que, lors de la conférence annuelle qui réunit les 53 chefs du continent, chacun d’entre eux porte une tenue traditionnelle de son pays? Il est clair que les 44