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Nouveaux discours sur l'Afrique

De
398 pages
En se penchant sur Les nouveaux discours sur l'Afrique, ce premier numéro de Mosaïques répond à une exigence de pluridisciplinarité, pour évaluer les discours qui ont jalonné la littérature politique des leaders du monde en direction de l'Afrique ces dernières années. Le but est de montrer comment cette littérature politique actuelle mobilise et déploie divers imaginaires au sujet de l'Afrique contemporaine et des Africains.
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Nouveaux discours sur l’Afrique
Scènes,configurationsetenjeux©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’E cole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-54602-8
EAN:9782296546028Mosaïques
RevueduDépartementdeLangueFrançaise
etLittératured’ExpressionFrançaise
del’ÉcoleNormaleSupérieure
del’UniversitédeMaroua
Adresse:
Revue Mosaïques
DépartementdeLangueFrançaiseetLittératured’ExpressionFrançaise
ÉcoleNormaleSupérieure
UniversitédeMaroua
B.P.:55Maroua-Cameroun
Email:revuemozaik@yahoo.fr
www.uni-maroua.citi.cm
Tél:(237)22291890/Fax:(237)22293112
Illustrationdecouverture:éventailmulticolore(objetd’artafricain)
©PhotoRevueMosaïquesMosaïques
RevueduDépartementdeLangueFrançaiseetLittératured’Expression
Françaisedel’ÉcoleNormaleSupérieuredel’UniversitédeMaroua
Sous quelque angle que l’on puisse la considérer, l’écriture est d’abord tournée
vers le monde réel, et est pour cela marquée par une tension entre totalité et
discontinuité. Totalité de projets d’écriture qui veulent rendre comptedetoutesles
sociétéset de leurs langues ; (dis)continuité des mondes à décrire, fragmentés en
culturesetenvisages... Mosaïquesinviteàleslireouàlesreliredefaçontransversale
et abyssale, à la lumière d’une exigence d’actualité où se brisent et s’harmonisent
paradoxalementdesvoiesdiscordantes.
La revue Mosaïques se veut alors une figuration critique de la diversitédes
expressions artistico-littéraires et ora-littéraires à la croisée des esthétiques et des
imaginaires. Elle se veut aussi une transfiguration des impasses et des apories où
s’engage l’épistémologie contemporaine pour actualiser les savoirs. Elle se veut
enfin une tribune qui reconfigure et évalue ces savoirs à l’aune des pratiques
scripturalespluridisciplinaires.
Mosaïques, véritable métaphore de ce croisement des expertises, rencontre de
regardsautour des thématiques diverses, est un projet qui émerge à la charnière de
cette convergence des modalités d’écritureet de lecture collectives qui établissent
unecertainecontinuitéentrelalittérature,lalangue,lessciencessocialesetd’autres
arts.
Directeurdepublication
Pr.MaximePierreMETO’OETOUA
Comitéscientifique
Pr. Jacques FAME NDONGO (Ministre de l’Enseignement supérieur), Pr.
Edward O. AKO (Recteur, Université de Maroua), Pr. Maxime Pierre METO’O
ETOUA (Université de Maroua), Pr. Félix-Nicodème BIKOÏ (Universitéde
Maroua), Pr. André-Marie NTSOBE (Université de Yaoundé I), Pr. Gervais
MENDOZE(Université deYaoundéI), Pr. Richard Laurent OMGBA(Université
de Yaoundé I), Pr. Simplice AMBIANA (Université de Yaoundé I), Pr. Issa
SAIBOU (Université de Maroua), Pr. Bénédicte Nicole MAUGUIERE (Colby
College), Pr. Edmond BILOA (Université de Yaoundé I), Pr. Sosthène ONOMO
ABENA(UniversitédeYaoundéI),Pr.KumariR.ISSUR(UniversitédeMaurice),
Pr. Elena Brandusa STEICIUC (Université de Suceava), Pr. Barnabé MBALA ZE
(Université de Yaoundé I), Pr. Bernard MBASSI (Université de Yaoundé I), Pr.
Louis-Martin ONGUENE ESSONO (Université de Yaoundé I), Pr. Joseph
NDINDA (Université de Ngaoundéré), Pr. DASSI (Université de Yaoundé I), Pr.
Michel BENIAMINO (Université de Limoges), Pr. Bernadette REY MIMOSO-
RUYZ(InstitutCatholiquedeToulouse).
Comitéderédaction
Maxime METO’O ETOUA, Alda Flora AMABIAMINA, Raymond MBASSI
ATÉBA, Jean Claude ABADA MEDJO, Pauline Lydienne EBEHEDI KING, Jacques
EVOUNA, Sosthène Marie Xavier ATENKE ETOA, Adam MAHAMAT, Jean Paul
BALGA,FilsBernardAMBASSA,OumarGUÉDALLA,AminaGORON.
4Avant-propos
La création de la revue Mosaïques au Département de Langue Française et
Littérature d’Expression Française de l’École Normale Supérieure montre
assurément que la recherche scientifique est en marche à l’Université de Maroua,
qui nourrit l’ambition d’être,au plan national et sous-régional, une plateforme
ouverte à la refondation des savoirs, à leur diffusion et à leur circulation. Dernière
née dans le paysage scientifique de notre institution, Mosaïques est résolument une
revue interdisciplinaire à vocation internationale qui accueille et confronte les
travaux scientifiques d’ici à ceux d’ailleurs. Elle vise à susciter des vocations de
recherche au sein de notre institution, en adaptant une réflexion littéraire,
philosophique et linguistique aux besoins et aux logiques du présent dont elle ne
peutsedétacher.
Il y a nécessairement, en effet, une adéquation entre la formation des
enseignants et leur agir social, entre l’enseignement et la recherche scientifique,
entre la recherche et la promotion du développement. En les conciliant, Mosaïques
offre l’occasiondeparticiperàl’effortprométhéenengagéparnotreinstitutionpour
encourager des dynamiques de recherche au sein des départements, condition sine
qua non d’érection académique de nos enseignants-chercheurs qui, en marge de la
pédagogie et de la didactique, sont en permanence appelés àactualiser leurs savoirs
dansleursspécialitésrespectivesetàlespartager.
Mosaïques se veut alors une revue aux recherches transversales et abyssales.
Transversales au nom de la pluralité des disciplines convoquées autour des sujets
traités.Abyssalesenvertudelaprofondeurdesanalysesdescontributeurs.
En se penchant courageusement sur les Nouveaux discours sur l’Afrique, ce
premier numéro de Mosaïques fait le pari de répondre à cette double exigence. La
pluridisciplinarité a prévalu dans l’évaluation des discours qui ont jalonné la
littérature politique des leaders du monde en direction de l’Afriqueces dernières
années, et a permis de s’interroger sur leurs enjeux philosophiques, idéologiques,
économiques, politiques et géostratégiques, explicites ou non, à l’aune des
approches issues des sciences humaines et sociales. Le but recherché étant de
montrer diversement comment cette littérature politique actuelle et ses avatars
esthétiques mobilisent et déploient divers imaginaires au sujet de l’Afrique
contemporaineetdesAfricains.
Il reste à souhaiter que cet élan généreux dans la recherche se perpétue et,
pourquoi pas, fasse tâche d’huile en vue de l’autonomisation progressive des
différentsdépartementsdesétablissementsdel’UniversitédeMaroua.
Pr.MaximePierreMETO’OETOUA
Vice-RecteurchargédelaRecherche,delaCoopérationetdes
RelationsavecleMondedesEntreprises
5Envisagerl’Africain aujourd’hui:
vers une né(gr)o-poétique/politique de la RelationReprésentationsdel’Afriquedansdeuxdiscourspolitiques
MaximePierreMeto’oEtoua
ENS/UniversitédeMaroua(Cameroun)
Résumé
Pour tenter de faire ressortir la quintessence des deux textes, le présent essai passe en
revue quelques thèmes saillants des discours politiques à valeur didactique: le passé tragique
del’Afrique,laresponsabilitéoccidentaledanscemal-êtrediachronique;lescarencesafricaines
dans les maux dont pâtit le continent; les solutions proposées pour sortir l’Afrique du
marasmepolitique,économique,pathologiqueetconflictuel.
Mots-clés: Discourspolitique,Afrique,colonisation,mondialisation
Il s’agit dans la présente étude de comparer le discours de Barack
Obama à Accra devant les Parlementaires ghanéens au discours de Nicolas
Sarkozy à l’Université Cheik Anta Diop de Dakar.Dans les deux textes de
nature explicative ou argumentative, des images du continent noir
s’entremêlent, se croisent et se succèdent pour offrir des représentations
historiques, économiques, politiques et sociales de l’Afrique, dans un but
didactique et salvateur. L’unet l’autre orateur reconnaissent le caractère
fondamental de l’Afrique comme partie intégrante du monde globalisé. Ils
en attestent les différences de langue, de religion, de coutume, de culture et
d’histoire pour souligner la pléthore d’entrées possibles que propose le sujet
àtraiter.
Obama se réfère au passé tragique qui est devenu une véritable hantise
pour le continent. Il énumère les blessures de l’histoire: humiliations,
frontières artificielles du colonialisme, échanges inéquitables, mal-être
quotidien, souffrance, révolte, exil, prison qui sont à la base de l’étatactuel
du malade. Il salue les progrès considérables induits par les indépendances,
mais conclut que les promesses de cette époque sont loin de se réaliser, si
l’onconsidère les maladies, les conflits, le cynisme, le désespoir, les revenus
de l’Afrique, au succès de la Corée du Sud. Pour expliquer cet état de
choses, il cite le caractère arbitraire de la carte coloniale, source de conflits;
la condescendance de l’Occidenten quête de ressources et sans souci de
partenariatséquitables.
Nicolas Sarkozy reconnaît, lui aussi, la meurtrissure de l’histoire: la
traite négrière et l’esclavage, la conquête européenne et la mainmise sur la
terre ancestrale, la destruction culturelleet la bestialisation; la déchirure
perpétrée par l’Occident et sa présomption destructrice des croyances, des
langues, des coutumes, de la pensée, de l’action, du mouvement de
l’histoire, de l’authenticité, du bonheur d’être; sa cécité hautaine face àl’âmeafricaine, ses tentatives de conversion et d’assimilation de l’Africain,
ses dénis de droits, son éradication d’unart de vivre, d’unimaginaire et
d’unesagesse millénaires; sa savante orchestration de l’angoisse,du mal
vivre, du terrorisme d’Étatqui ont instillé la haine de soi, socle de la haine
des autres et du manque d’ouverture, de partage. À lire N. Sarkozy dans
cette partie de son discours, on se remémore l’AiméCésaire du Discours sur
le colonialisme et l’Albert Memmi de Portrait du colonisé. Le Président de la
Républiquefrançaiseexplique,àl’instarduTeilharddeChardinde Réflexion
sur le bonheur,quepoursedonner(décentration),ilfautd’abord êtrequelque
chose (centration). Il cite, dans le bilan négatif de la rencontre historique
entre l’Europe et l’Afrique, la destruction des valeurs, des convictions,
l’aliénation, la perte de confiance en soi, l’apprentissage de la peur de
l’autre,lacraintedel’avenir.N.Sarkozydit:«Lecolonisateurestvenu,ila
pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne
lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa
liberté, de sa terre, du fruit de son travail, il a créé l’aliénation, il a asservi
lesesprits,ilasemélarévolte,lahaine».
On se croirait dans Les Damnés de la terre de Franz Fanon. N. Sarkozy
conclutenphilosophedel’histoirefustigeantlepéchéd’orgueilqui,pendant
un temps, a pris appui sur la supériorité technologique, le progrès, la
civilisationpoursemépriserdansl’autre:
La colonisation fut une grande faute payée par l’amertume et la souffrance de ceux qui
avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant. La
colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l’estime de soi et fit naître dans
soncœur cettehainedesoiquidébouchetoujourssurlahainedesautres.
Mais en homme politique et en psychologue soucieux de ne pas
s’aliéner le suffrage d’unepotentielle frange de ses auditeurs, il rectifie:
«Mais tous les colons n’étaient pas des voleurs, des exploiteurs». Il allègue
alors la construction des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires,
des écoles. Il évoque le défrichage des terres incultes, la peine, le travail, le
savoir, la liberté, l’émancipation,la justice, l’égalité entre les hommes et les
femmes, la mission civilisatrice brisant les chaînes de l’obscurantisme, de la
superstition,delaservitude,ledondel’amour.
Avant de se tourner vers la responsabilité africaine dans l’état actuel du
continent, N. Sarkozy, habile équilibriste, sauvegardelamémoirehistorique
des Pierre Savorgnan de Brazza, Louis Hubert Gonzalve Lyautey, Léon
Blum, Eugène Jamot, Charles de Gaulle, Phillipe de Hauteclocque dit
Leclerc, etc. et d’autres bienfaiteurs bénévoles qui sillonnèrent l’Afrique,
reléguant, du même coup, aux calendes grecques le code de l’indigénat et
10ses exactions, la loi cadre et ses atermoiements, comme si la liberté d’un
peupleétaitunbienquel’onnégociegoutteàgoutte.
Les orateurs abordent le chapitre des carences africaines en accusant
simultanément l’irresponsabilitédes dirigeants politiques et les mentalités
africaines fixistes. Ainsi, chez N. Sarkozy, l’Africainn’estpas assez entré
dans l’histoire: lepaysanafricainvitaveclessaisons depuis desmillénaires,
végétant dans un recommencement ad libitum, sans aventure humaine, hors
du progrès, absent de l’angoisse de l’histoire qui est le lot de l’homme
moderne. Il symbolise l’immobilisme au sein d’un monde prédéterminé et
sans avenir, condamné à une éternelle répétition qui lui tient lieu de destin.
N. Sarkozy se lance dans une énumération superlative: démographie trop
forte, croissance économique trop faible, trop de famine; trop de misère.
Toutes ces carences suscitent la violence: le développement ne progresse
pasassezvite,l’agricultureneproduitpasassez.Etlalitaniedesabsencesse
poursuit: manque de routes, d’écoles, d’hôpitaux; dilapidation d’énergie,
de courage, de talents, d’intelligence.Le psychologue explique: «Un grand
continent qui a tout pour réussir et quine réussit pas parce qu’iln’arrive pas
à se libérer de ses mythes». Ces difficultés de l’Afriquejustifient l’enviede
partir chez les jeunes. Cette immigration pille l’Afrique du fer de lance dont
elle a besoin pour se développer. À ces déséquilibres, il faut ajouter le règne
de l’arbitraire, de la violence, de la corruption et des détournements de
fonds; le fléau que constituent la lourde et encombrante bureaucratie, le
parasitisme, le clientélisme, le manque d’autoritéde l’État,la féodalité, le
corporatisme,lenépotisme,lavengeance,lahaine,lapolitiquedesmythes.
Barack Obama observe, quant à lui, que l’Occident n’est pas
responsable de la destruction de l’économie zimbabwéenne au cours desdix
dernières années. Il blâme la propension africaine pourlaguerre,lesenfants
soldats, le népotisme, la corruption. Il souligne pour la regretter la tendance
qui pousse les Africains à considérer l’Amérique et l’Europe comme des
sources perpétuelles d’aide, la rareté de démocraties puissantes et durables.
Il fustige l’oubli du respect de la volonté du peuple, du gouvernement par
consentement. Il pointe du doigt la coercition, la répression, l’exploitation
des richesses pour l’enrichissement personnel: les policiers achetés par les
trafiquants de drogue, la corruption gouvernementale auprès des
investisseurs telle qu’on la découvre dans les Chauves souris de Bernard
Nnanga, les autorités portuaires corrompues, la loi du plus fort en lieu et
place de la règle de droit, les coups d’État multiples, les modifications des
constitutions pour demeurer au pouvoir, les vieilles habitudes (dépendance
vis-à-vis des matières premières ou d’un seul produit d’exportation),
tendance à concentrer la richesse au sein d’une minorité, famines, misère,
récoltes insuffisantes, exode du personnel médical, paludisme, mortalité
11maternelle et infantile, tuberculose, choléra, VIH/sida, polio. Si l’Afrique
n’est pas un continent perpétuellement en guerre, elle connaît tout de même
de multiples conflits dus au partage des territoires, des ressources;
occasionnés par l’intolérance religieuse, le tribalisme. L’orateur déclare
alors que «c’est un arrêt de mort, pour toute société que de forcer des
enfants à tuer dans une guerre. C’estune marque suprême de criminalité et
de lâcheté que de condamner des femmes à l’ignominie continuelle et
systémiqueduviol».
Le constat que l’auditeur peut faire après cette énumération des
éléments de la responsabilité africaine est pour le moins qu’elle est objective
ethorripilante.Elleappelleentoutcasuneintrospectionsansforfanterie.
Les deux orateurs incluent dans leurs propos une portée didactique à
caractère salvateur et lénifiant. Face à cet état de choses que peut faire
l’Afrique pour y remédier? Quelles sont les actions urgentes qu’il faut
initier?
Pour N. Sarkozy, la colonisation a créé une destinée commune aux
peuples d’Afrique et d’Europe. On peut l’illustrer par le sang des Africains
qui, deux fois en espace d’une génération, sont venus mourir dans deux
guerres européennes qui ne les concernaient que de loin. N. Sarkozy peut
donc affirmer que l’hommeafricain est désormais un être hybride composé
de deux héritages, de deux sagesses, de deux traditions. Il est à proprement
parler métis culturel que mentionne Léopold Sédar Senghor. La synthèse de
cesdeuxpartsdelui-mêmedevraitreprésenteruneforce,unenrichissement.
D’ailleurs, démontre l’orateur, son apport à la Civilisation de l’Universel est
palpable dans l’art moderne qui lui doit presque tout: l’idéede la beauté, le
sens du rythme, la musique, la danse, la richesse de ses proverbes, le
caractère fondamental de ses mythologies, de ses rites. Son imagination
peut représenter une force pour inventer un avenir humain authentique, en
symbiose avec la nature alentour et éloigné du matérialisme, de
l’individualisme,deladéshumanisationasséchants.Ils’agiraitdoncd’entrer
dans l’histoire, d’ypuiser l’énergie, laforce, l’envie, la volonté de découvrir,
d’écouter et d’épouser sa propre histoire. Il faudrait cesser de toujours
répéter, de ressasser. L’homme africain peut se libérer du mythe de l’éternel
retour, car «l’âge d’or que l’Afrique ne cesse de regretter ne reviendra pas
parce qu’il n’ajamais existé. La pureté des origines est purement imaginaire
et partant, impossible à ressusciter». La nouvelle donne consiste à
s’inventer un avenir avec ses propres moyens; à quérir les solutions pour
confronter le malheur; à demeurer authentique sans rester immobile.
L’accession à l’universel doit devenir un accomplissement qui permet à
l’Africain de prendre à son compte l’universel dans toute la civilisation
12humaine: les droits de l’homme, la démocratie, la liberté, l’égalité, la
justice, la science et la technique modernes. Il devrait garder son identité
sans se replier sur lui-même ou se désengager du monde. C’est ce qui
représenterait pour l’Afrique une vraie force: considérer que la civilisation
mondiale est un héritage commun; que la sagesse universelle contient la
sagesse ancestrale qu’ilfaut faire fructifier. Il répète que l’Africain n’est pas
voué à un destin tragique; qu’ilpeut faire face à la réalité de l’Afrique,se
l’approprier, acquérir compétences et savoirs, mettre ces talents au service
del’Afriquepourlabâtir.
N. Sarkozy reconnaît tout de même que les jeunes partent aussi
d’Afriquepour conquérir le monde par goût de l’aventure, du grand large,
parcuriosité poursavoircommentonvit,pense,travaille,étudieailleurs;et
que le monde appartient à la jeunesse qui peut développer hors d’Afrique
compétences, savoirs et talents et revenir les mettre au service de son
continent. En outre, l’Afrique, selon l’orateur français, a besoin de
solidarité, de compréhension, de respect, de coopération, d’association, de
partenariat, d’humanité,de développement, de hausse du niveau de vie,
d’autosuffisance alimentaire, de développement des cultures vivrières, de
lutte contre la pollution pour un développement durable. Il souhaite que
chacunpaielejusteprixdecequ’ilconsomme;quel’Afriquedéveloppedes
technologies propres. Il veut voir la paix régner sur le continent africain, la
sécurité collective assurée, le règlement pacifique des conflits encouragé. Il
demande le développement partagé, des projets communs, ainsi que des
pôles de compétitivité, des universités, des laboratoires communs, des
stratégies communes dans la mondialisation; une politique d’immigration
négociée. Il veut établir une alliance entre la jeunesse d’Afrique et la
jeunesse française pour un lendemain meilleur. Le Président de la
République française explique son projet de l’Eurafrique pour sceller le
destincommundesdeuxcontinents.Ilmontrequel’UnionMéditerranéenne
qu’ilpromeut n’estque le socle, la fondation de l’Eurafrique, un rêve de
paix et de prospérité pour les Européens et les Africains. Pour conclure sur
ce chapitre, il exhorte l’Africainà regarder l’aveniravec confiance; car il
appartientàlagrandefamilledeshumains.
Quant à B. Obama, il considère l’Afrique comme une partie
fondamentale du monde. Il passe en revue les acquis de certains pays dans
lesquels il considère que le développement dépend de la bonne
gouvernance. Ainsi le Ghana offre une image positive par les passages
répétés et pacifiques du pouvoir, le rôleaccru de la société civile, le taux de
croissance impressionnant de l’économie, le rôle important du parlement
pour décider du destin de l’Afriqueet du peuple qu’ilreprésente. Il constate
de ce fait la consolidation de la démocratie dans ce pays comme un fait
13positif. Le Président des États-Unis aborde quatre domaines pour rendre
compte du continent africain: la démocratie, les possibilités économiques,
lasantépubliqueetlerèglementpacifiquedesconflits.
En ce qui concerne la démocratie, B. Obama promet le soutien de
l’Amériqueauxdémocratiespuissantesetdurablesd’Afriquedanslesquelles
on respecte la volonté du peuple, en gouvernant par consentement plutôt
que par coercition; car le progrès florissant résulte des institutions capables,
fiables et transparentes qui garantissent le succès politique. Il recommande
des parlements puissants, des forces de police honnêtes, des juges intègreset
indépendants, des journalistes objectifs et libres, un secteur privé et une
société civile florissants. Tous ces éléments octroient de la vie à la
démocratie. Il souhaite un peuple qui prendrait en main sa destinée. Il cite
l’exempleduKenyaoùlasociétécivileetlesecteurprivésesontuniscontre
la violence postélectorale; celui de l’Afriquedu Sud où trois quarts des
citoyens ont voté, celui du Zimbabwe où s’est constitué un réseau de
soutien auvote.Ilrappelle àcetteoccasion queledroit devoted’uncitoyen
est sacré, parce que «l’Afrique n’apas besoin d’hommes forts, mais de
fortesinstitutions».
Au dire de B. Obama, l’Amérique souhaite accroître son aide aux
personnes et aux institutions responsables. Elle désire appuyer la bonne
gouvernance, les parlements qui maîtrisent les abus de pouvoir et s’assurent
que les voix de l’opposition s’expriment. L’Amérique donne son quitus à la
règle de droit qui assure l’égalitéde tous devant la justice; à la participation
civile, pour que les jeunes prennent part à la vie politique. Elle encourage la
quête des solutions concrètes contre la corruption telles que l’expertise
comptable, l’automatisation des services, l’installation et l’utilisation des
lignes d’appel d’urgence, la protection de ceux qui dénoncent les abus, pour
promouvoirlatransparenceetlaresponsabilité.
Le deuxième domaine de coopération que veut instaurer l’Amérique,
c’estle soutien à un développement qui offre des débouchés au peuple. B.
Obama évoque à ce propos les succès extraordinaires des Africains en
Amérique. Il s’agirait d’enseigner aux Africains à faire plus pour eux-
mêmes;parcequel’aidedoitcréerlesconditionsdanslesquellesellenesera
plus nécessaire, de l’autosuffisance alimentaire à l’exportation du surplus de
la production à d’autres pays pour gagner de l’argent. L’Amérique veut
étendre la prospérité par le biais d’associations entre les secteurs publics et
privés; l’améliorationles routes, les réseaux électriques, l’institution des
programmes de formation pour enseigner aux entrepreneurs à développer
leurs entreprises. Elle a pour intention d’aiderà réduire les tendances qui
accélèrent le changement climatique;demodifierlesusages del’énergie.Sa
14coopération peut permettre de développer les énergies éolienne, solaire,
géothermique, les biocarburants, des formes d’énergie qui sont un
prodigieuxdondelanatureàl’Afrique.
Dans le secteur de la santé publique, B. Obama cite en exemples le
Nigeria où chrétiens et musulmans ont mis en place un programme
interconfessionnel de lutte contre le paludisme; le Ghana où des idées
novatrices ont conduit à l’initiation d’échanges d’informations médicales
parinternet,entrelesgrandesvillesetlespetitesagglomérations.
En ce qui concerne les conflits, B. Obama pense que la diversité de
l’Afrique devrait symboliser une source de force et non un facteur de
division, en raison de la commune humanité de ses habitants, pour qui paix
et sécurité sont nécessaires au progrès. Il salue à cette occasion les
contributionsduGhana,cellesdel’UnionAfricaineetdelaCEDEAOpour
maintenir la paix au Congo, au Libéria, au Liban; ainsi que les mesures
adoptées pour lutter contre le trafic des stupéfiants et instaurer un cadre
sécuritaire régional. Il affirme que le partenariat entre l’Afrique et
l’AmériquepourraitseliguercontrelegénocideauDarfour,leterrorismeen
Somalie, offrir une riposte mondiale, diplomatique et une assistance
technique,unappuilogistiqueàlaluttecontrelescriminelsdeguerre.Ilcite
lesdémocratiesdynamiques duBotswana etduGhanaenexempleavantde
conclure que l’avenir de l’Afrique appartient aux Africains; que le monde
sera ce que les jeunes en feront. Il faut pour sauvegarder cet avenir,
responsabiliser les dirigeants, bâtir des institutions qui servent le peuple,
créer de nouvelles richesses, établir de nouvelles connexions avec le monde,
vaincre la maladie, mettre fin aux conflits; car la nouvelle ère de progrès
supposeletriomphedelajustice.
B. Obama termine son discours par des vérités à valeur de leçons
historiques et politiques. Il affirme: «L’histoire montre que les pays
réussissent lorsqu’ils investissent dans la société et dans les infrastructures;
lorsqu’ils multiplient les industries d’exploitation, se dotent d’une main-
d’œu vre qualifiée et font la place aux petites et moyennes entreprises
créatrices d’emplois (Corée du Sud, Singapour)». Il enseigne aussi que «la
vérité essentielle de la démocratie est que chaque nation détermine elle-
mêmesondestin».
Fort de toutes ces leçons, il revient donc aux Africains de décider de
l’avenir de leur continent; de prendre en compte, dans ces deux portraits
d’eux-mêmes, ce qu’ils considèreraient comme des errements pour les
rectifier; et d’adopter les solutions souvent généreuses, novatrices et
constructives que proposent les deux orateurs pour les transformer en pivot
deleursactionsverslaconstructiond’unnouvelavenir.
15L’être-au-mondeafricaindanslesdiscoursdeNicolasSarkozy,Wen
Jiabao,MouammarKadhafietPaulBiya
RaymondMbassiAtéba
ENS/UniversitédeMaroua(Cameroun)
Résumé
L’Afrique contemporaine doit être saisie et analysée, entre autres, dans sa relation avec
elle-même (centration), avec les autres (décentration) et avec le divin ou le sacré
(surcentration). À l’heure où les rapports Nord-Sud affrontent les rapports Sud-Est prônant
des échanges et des politiques économiques du gagnant-gagnant, rendant nécessaire et urgent
le renforcement d’unpositionnement Sud-Sud, les appels endogènes à l’unitéafricaine d’un
Mouammar Kadhafi, à la sauvegarde des écosystèmes pour le développement intégré de
l’Afriqueet à son admission dans les hautes sphères de décision de PaulBiyatardent jusqu’ici
àréveillerlesélitesafricainesobstinémentaccrochéesauxpaternalismesoccidentauxdésormais
frileux ou en inventent de nouveaux en Orient. Il semble, que cela plaise à une certaine
intelligentsia africaine ou non, que nombre de discours sur l’Afrique contemporaine suscitent
des dynamiques de refondation d’uneafricanité responsable, afin que la relation à l’altérité
occidentale ou orientale ne soit divinisée et que la décentration ne devienne une surcentration,
afin que l’Afriquevive pleinement, selon Pierre Teilhard de Chardin, les trois temps de la
Relationàelle-mêmeetàl’Autre.
Mots-clés: être-au-mondeafricain,Relation,centration,décentration,surcentration
1 2 3
De Nicolas Sarkozy à Barack Obama , en passant par Wen Jiabao ,
4 5
Mouammar Kadhafi et Paul Biya , l’Afrique contemporaine fait l’objet
d’une littérature politique aussi prolifique que diversifiée. Entre les
6
positionnements énonciatifs critiqués ou ovationnés et les postures
politiques circonstancielles, un tel engouement pour ce continent habitué à
1
DiscoursdeNicolasSarkozy,PrésidentdelaRépubliquefrançaise,UniversitéCheikhAnta
DiopdeDakar,Sénégal,jeudi26juillet2007.
2
Discours de Barack Obama, Président des États-Unis d’Amérique, à l’UniversitéAl-Azhar
duCairele4juin2009etdevantlesparlementairesghanéensle11juillet2009.
3
Discours de Wen Jiabao, Premier ministre chinois, en ouverture du Forum de coopération
sino-africaineàCharmel-Cheikh,Égypte,le11septembre2009.
4 e
DiscoursdeMouammarKadhafiau15 Sommetdesnon-alignés,Sharmel-Sheikh,Égypte,
le11-16juillet2009.
5
Discours de Paul Biya, Président de la République du Cameroun, au Sommet sur le
réchauffementclimatiqueàCopenhaguele17décembre2009.
6
CasduDiscoursdeNicolasSarkozyàl’UniversitéCheikhAntaDiopdeDakar,quin’apas
manqué de réveiller certaines plumes enflammées comme celle d’Achille Mbembe:
«L’Afrique de Nicolas Sarkozy», http://www.lmsi.net/spip.php?article666, août 2007; et bien
d’autres… Le contre-discours de Ségolène Royal sur la même place le lundi 6 avril 2009
abondedanslemêmesens.1
toutessortesdediscoursdestigmatisation depuisl’Antiquitémiroite apriori
un regain d’intérêt sur sa réalité, un retour de l’esprit des Lumières sur la
perception souvent régressive qu’on en fait, autant qu’ilsuscite plus d’une
question sur son image telle qu’appréhendée par auto-identification par ses
ressortissants et ses élites ou par hétéro-identification par l’altérité
occidentale ou orientale. Au cœur des mythologies contemporaines de la
mondialisation, de l’œcuménis me/Interspirituel/ Interconfessionnel, de la
diversité culturelle, de l’Interculturel, de l’économie-monde,des droits de
l’homme,etc., le continent noir, qui fait l’objet de discours de plus en plus
injonctifs de la part des orateurs à cause d’une longue tradition de dialogues
Nord-Sud de sourds, est appelé à redéfinir son être-au-monde sans
cependant le circonscrire, c’est-à-dire à repenser la relation souvent
problématique qu’il entretient avec lui-même et avec l’Autre occidental ou
oriental.
Théoriquement, en effet, le développement et l’épanouissement de
l’Afrique passent, loin de la logique victimaire et de l’afro-pessimisme
souvent clamés, par une articulation harmonisée du moi africain
contemporain dans la relation réflexive, avec lui-même, ou dans la relation
commutative et transitive avec l’Autredans tous les aspects de l’activité
humaine. Pierre Teilhard de Chardin (1997: 22-24), apôtre de l’humanité
planétaire, les envisage à travers trois temps de la maturationbien
hiérarchisés : la centration, la décentration et la surcentration. De lui, on
peut lire:«Au cours de cette première phase [la centration], nous aurons à
répondre et à répéter, pour notre compte personnel, le labeur général de la
vie.Être,c’estd’abordsefaireetsetrouver.»
S’agissant de la décentration, ilobserve :«Nous ne pouvons progresser
jusqu’au bout de nous-mêmes sans sortir en nous réunissant aux autres, de
façonàdevenirparcetteunionunsurcroîtdeconscience.»
Quant à la surcentration, il ajoute: «Un centre d’ordre supérieur nous
attend, – déjà il paraît – non plus seulement à côté, mais au-delà et au-
dessusdenous-mêmes.Nonplusseulementsedéveloppesoi-même,doncni
même seulement se donner à un égal à soi-même mais encore soumettre et
ramenersavieàunplusgrandquesoi.»
En explorant les voies qui conduisent au bonheur de l’Homme –
questiontrèspréoccupantepourl’hommeafricain–, deChardinmontreque
la décentration et la surcentration ne se réalisent pleinement que lorsqu’un
individu ou une communauté associe respectivement son centre avec
1
On peut évoquer les discours circulants de Hegel, Renan, Gobineau, Lévy-Bruhl, Jules
Ferry,etc.
18d’autres centres choisis et privilégiés ou lorsqu’il tend vers l’infiniment
grand ou vers les forces supérieures en dépit des fatalités que celles-ci font
peser sur lui. Le chantre de la planétisation renouvelle ainsi la
problématique existentialiste et suggère les voies d’une réalisation de
l’homme multidimensionnnel sans occulter son opacité, en l’inscrivant
chaque fois dans le Divers universel et l’ouverture à l’Autre, égal ou
supérieur mais différent. Au-delà des travestissements d’une telle théorie de
la Relation du moi africain avec lui-même et avec l’Autre occidental ou
oriental, ces trois temps qui lui imposent des attitudes relationnelles
1
différentes peuvent se donner à analyser dans les discours officiels de
Nicolas Sarkozy, Wen Jiabao, Mouammar Kadhafi et Paul Biya choisis en
vue de ce propos. Le premier paradoxe, perçu à la fois dans l’inconscient
collectif et dans ces discours, est l’altération de la linéarité des trois temps
préconisés par Teilhard de Chardin: sans négliger les expériences de
centration et de décentration isolées, l’Afrique contemporaine vit le regard
et les espoirs tournés vers l’Occident et l’Orient dans une attitude presque
religieuse.
1. La divinisation de l’Autre occidental et oriental: sauts et sursauts
d’unesurcentrationtutélaireenprocès
C’est presqu’un truisme d’établir que les relations entre l’Occident,
l’Orientet l’ensembledu continent africain ont une longue histoire émaillée
de dates et de faits, une histoire construite à la traîne des relations entre les
hommesdepuisl’Antiquitéetquiadonnélieuàdemultiplesconfrontations
que l’Afrique a presque toutes perdues: annexions, esclavage, déportations,
colonisation, échanges de biens symboliques, jeux et partage de pouvoirs
dans les institutions internationales, etc. Ces situations particulières
traumatiquesontdonnélieuàdenombreuxmythesdelarenaissanceautant
chez les Africains restés sur le continent que chez ceux de la diaspora, qui
2
s’invententaupassagedenombreusesutopiesréparatrices.
1
Certainesinitiativesofficieusesontparfoiscontreditcesdiscours.
2
C’estlecasavecl’esclavage.L’ex-députéesocialisteChristineTaubirahputfaireadmettreà
la France que l’esclavage était un crime contre l’humanité. Le Pape Jean-Paul l’admit
également lors de son passage à l’îlede Gorée où transitaient nombre d’esclaves noirs avant
la traversée de l’Atlantique le 22 février 1992. Il demanda pardon au nom de l’Église
Catholique dont l’implication dans la traite est établie. Il déclara:«…L a visite de la maison
des esclaves nous remet en mémoire cette traite des Noirs [… ] Ces hommes, ces femmes et
ces enfants ont été victimes d’unhonteux commerce auquel ont participé des personnes
baptisées mais qui n’ontpas vécu leur foi. Il convient que soit confessé en toute vérité et
humilité ce péché de l’homme contre l’homme, ce péché de l’homme contre Dieu…D ans ce
sanctuaire africain de la douleur noire, nous implorons le pardon du ciel», in L’Esclavage,
o
négationdel’humain,n 9,Paris,Mémoirespiritaine,1998,p.8.
19MêmeenfaisantprovisoirementfidelaculpabilitédirectedesAfricains
lors de certains de ces épisodes honteux de l’histoire globale de l’humanité,
où l’on assista parfois à la vente du frère par le frère, les positions
discursives et énonciatives qu’ils ont générées pendant des siècles
1
reconduisent jusqu’à ce jour les dichotomies de dominateur/dominé ,
riche/pauvre, fort/faible inspirées des axes pertinents du pouvoir, de la
richesse et de la puissance. Dans ce contexte d’une Afrique des grandes
pandémies et des maux chroniques comme le Sida, la misère, les guerres, la
dictature, phénomènes récurrents contraires à la représentation du bonheur
tel qu’onle vit en Occident, le saut est vite fait qui installe l’Africain dans
une déification de l’Autreoccidental. Émergent donc d’autresdichotomies
2
qui font de l’Afrique et de l’Occident respectivement un enfer et un paradis ,
3
le lieu de la descente et celui de l’élévation selon l’axepertinent du bonheur.
Ce déplacement du lien à l’Autre vers la surcentration, alors même qu’il
était censé s’opérer dans la décentration, construit une autre dichotomie
supérieur/inférieursourcedetouslescomplexes.
4
Enfant gonflé d’âge vivant sous perfusion ou de la charité
condescendante de l’Occidentdepuis bientôt trois siècles, balloté entre un
5
discours régulateur et moralisateur de ce tuteur providentiel – argumentum
baculinum – et des traités inégaux parfois officieux signés avec lui, l’Afrique
contemporaine semble confier son destin aux soins de ce paternalisme
occidental de moins en moins obligé. Qu’elleait faim ou soif, qu’elle soit
malade ou inconnue pour elle-même, qu’elleaspire à l’exotisme, l’Occident
6
semble pour elle le lieu de la béatitude et de la félicité . Les déportations
1
Lire Albert Memmi, La Dépendance. Esquisse pour un portrait du dépendant, Paris, Gallimard,
1979.
2
Il existe à ce propos une littérature foisonnante quoique critique sur ce mythe: Ferdinand
Oyono, Chemin d’Europe; Calixthe Beyala, Les Honneurs perdus; Jean Roger Essomba, Le
ParadisduNord,etc.
3
De nombreuses images construites au fil de l’histoire l’attestent. Lire Notre Librairien°90,
octobre-décembre1987,«ImagesduNoirdanslalittératureoccidentale.1.DuMoyenÂgeà
la conquête coloniale». Notre Librairie n° 91, janvier-février 1988,«Images du Noir dans la
littérature occidentale. 2. De la conquête coloniale à nos jours ». Il semble, selon Achille
Mbembe,quecertainesdecesimagesontinspirélediscoursdeDakardeNicolasSarkozy.
4
Image critiquée par Achille Mbembe, surtout lorsqu’elleest servie par l’Autreoccidental.
Cf.«L’AfriquedeNicolasSarkozy», http://www.lmsi.net/spip.php?article666,août2007.
5
Le lien de l’homme au divin est régi par la Loi, selon la variété des textes soumis aux
croyants: Ancien testament, Talmud, Coran, Bhâgavata Gîta ou les védas, etc. Le lien de
l’Africainàl’Occidentestrégipardesvaleurs,conventions,accords,traités,desprescriptions
frisantlechantage,quecertainsorateursn’hésitentpasàrappelerauxAfricains.
6
L’élection de Barack Obama a été perçue par certains Africains, entre autres, comme une
occasion unique de transférer enfin dans son continent originel tout le bonheur que protège
l’Occident.
20massives dans cet univers référentiel, dans une perspective cette fois
volontariste, rappellent ce que furent les voyages en Égypte pour les anciens
Grecs à l’Antiquité, en Amérique pour tous les laissés-pour-compte et
e e
aventuriers européens entre les XVI et XVIII siècles, en Orient pour les
e
romantiques et tous les mystiques au XIX siècle. Décidément, l’Afrique
contemporaine vit toutes ces époques concomitamment en reprenant, à son
compte, comme dans les mythes cosmogoniques, cette voie qu’avaientdéjà
empruntée d’autres peuples. De tels rapports déséquilibrés avec l’Occident,
qui s’enaccommode tant bien que mal autant qu’il en profite, contredisent
les discours d’égalité, de fraternité, de liberté, de diversité culturelle, etc.,
entretenusdanscertainesinstitutionsayantenchargeleprésentetledevenir
de l’humanité. Il s’ensuitdes relations parfois mitigées avec les hégémonies
éclairées de l’Occident qui, lasses de faire une promotion illusoire de
nombreuses utopies sociales de notre temps, misent enfin sur un retour à la
décentration d’uncôté; de l’autre, il s’ensuit que les Africains, persuadés
1
par l’Occident, se tournent vers l’Orient. C’estbien
d’être longtemps bernés
ce que les discours de Nicolas Sarkozy et Wen Jiabao mettent en procès:
discours traversés, en dépit de certaines omissions – volontaires? – et quoi
qu’on ait pu dire et écrire à leur sujet, par une épistémè aussi massive
qu’immense sur l’Afrique, ils semblent faire l’étatdes lieux et redéfinir les
nouveaux rapports que le continent noir entretiendra avec l’Occident et
l’Orient.
1.1.Versundénidupaternalismeoccidental
L’idéeséculairement répandue d’uneAfrique considérée comme une
frontière n’est pas récente, ni pour l’Europe, ni pour l’Orient, ni pour les
Indes. Mais si les imaginaires de ces espaces se renvoient l’image d’une
altérité radicale, malgré les affinités plus ou moins transparentes qu’elles
entretiennent, on peut globalement observer, aussi bien dans les mentalités
populaires que dans les hautes sphères politiques, que l’Afrique noire, à
l’exception de l’Afrique du Sud peut-être, reste un véritable «cœur des
2
ténèbres» . Or, cette vision, qui renoue avec l’esprit d’unimpérialisme de
stigmatisation, est en fait une donnée ancienne de l’histoire moderne des
relations euro-africaines qui, au-delà des bonnes intentions déclarées, se
1
Le Président Sarkozy n’ignorepas ce pointlorsqu’ilaffirme:«Ilsontcrééuneangoisse,un
mal de vivre, ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres,
l’échange,lepartageparcequepours’ouvrir,pouréchanger,pourpartager,ilfaut êtreassuré
de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini
par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la
peurdel’Autre,parlacraintedel’avenir.»
2
Métaphore inspirée du livre de Joseph Conrad, Le Cœu r des ténèbres, Paris, Éditions
Gallimard,Coll.«L'Imaginaire»,(1902)1992.
21caractérisent par de nombreux traités inégaux élaborés selon les
conjonctures d’une politique africaine de la «main tendue». L’axe
Nord/Sud qui les définit est une métonymie éloquente de leur contenu, de
mêmel’oublidélibéréquel’Afriquefutetdemeureunpointdepassageetde
miseencontactavecd’autresmondes.
Les débuts de la construction européenne opposent un bloc de l’Està
un bloc de l’Ouest.Le Sud, c’est-à-dire l’Afrique et tout le Tiers-monde
regroupés autour du Mouvement des non-alignés, sert alors officieusement
ou officiellement d’allié stratégique et économique à chacun d’eux. Certains
pays, comme le Cuba et ceux de l’Amérique latine, ont hérité de ces
antagonismes entre grands bien élevés. Mais avec l’intégration massive des
pays de l’Europe de l’Est à la supranationalité européenne, on observe un
mouvement coperniciendes relations nord-sud, ce Sud dont de nombreux
États sont passés brusquement d’un marxisme léniniste au libéralisme
politique et économique après les vents d’Est : les alliés de l’Occident d’hier
deviennent des menaces de l’ensemble de l’Union Européenne aujourd’hui,
menaces multiformes devant lesquelles s’érigent de nouvelles frontières. Et
le contenu du projet communautaire de la défunte Communauté
Économique Européenne, jusque-là économique et ouvert aux pays du Sud,
s’étend désormais avec l’Union Européenne sur la sécurité, la culture, le
développement, entre autres, qui se ferment progressivement à ces alliés
inconditionnels d’hier. Les critères de différenciation de l’européanitése
fondent sur des limites à la fois géo-culturelles et socio-politiques, qui
modifient considérablement les rapports économiques avec l’altérité
africaine, orientale et indienne. La position française et prétendument
1
que soutient Nicolas Sarkozy pris entre au moins quatre feux – la
gaulliste
France, l’Union Européenne, l’Afrique et les autres États partenaires –, à
laquelle il fallait donner un élan nouveau après l’échec de Jacques Chirac
dans le projet européen en 2006, ne peut oblitérer ces dynamiques de
l’histoirecontemporaine qui obligent à un recadrage du discours sur l’Autre
africain qui n’apas que des problèmes, mais est un problème. Recadrage
manqué ou réussi, le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy oscille donc
entre plusieurs postulations simultanées. Discours hégémonique qui se
voulait messianique comme le furentc eux de nombreux messies de
l’histoire portant des messages divins comme le Christ, Mahomet,
Bouddha, etc. – avec beaucoup d’occurrences de «je suis venu pour/ je ne
2
suis pas venu pour» , conscient que les Africains l’attendaientet de ce dont
1
En dépit de l’adhésionàlasupranationalitéeuropéenneetdesonimplicationtrèsvisibleau
projeteuropéen.
2
On retrouve également les occurrences semblables dans le discours de Barack Obama
prononcé au Caire. De tels discours prennent aussi un caractère prophétique. En tant que
22ils l’attendaient –, il s’élabore surtout autour de stratégies discursives
1
prochesdeladramatisation etdeladédramatisation:
Ils’agitd’abordd’un discours de victimisation de l’Afrique,malmenéepar
une activité événementielle traumatique depuis plus de trois siècles.
L’orateur rappelle opportunément une identité africaine construite autour
d’unecommunautédemalheursetdefrustrations,qu’ilpartage:
Oui, je veux m’adresser à tous les habitants de ce continent meurtri, et, en particulier,
aux jeunes, à vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres et souvent tant haïs, qui
parfois vous combattez et vous haïssez encore mais qui pourtant vous reconnaissez comme
frères, frères dans la souffrance, frères dans l’humiliation, frères dans la révolte, frères dans
l’espérance, frères dans le sentiment que vous éprouvez d’unedestinée commune, frères à
travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine, foi qui se transmet de
générationengénérationetquel’exillui-mêmenepeuteffacer.
Ou encore ces mots: «Il y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage,
les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des
marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les
Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre
l’humanitétouteentière».
Ils’agitensuited’un discours centré sur l’agresseur,mêmesil’orateurmet
en scène le portrait d’un ennemi impersonnel, parfois nié, quand il ne lui
2
fait pas partager la responsabilité avec la victime elle-même. Il peut aussi
être considéré comme un discours de dédramatisation qui cultive le
relativismedansl’évaluationdelaquestionafricaine:
L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’estentretué en
Afrique au moins autant qu’enEurope.Maisilestvraiquejadis,lesEuropéenssont venusen
Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les
tangues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ilsdevaient
penser, ce qu’ilsdevaient croire, ce qu’ilsdevaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé,
ilsleurontarrachéleurâmeetleursracines.Ilsontdésenchantél’Afrique.
Onpeutajoutercepropostrèscontroversésurlacolonisation:
discours fondateurs de nouveaux rapports entre l’Occidentet l’Afrique,ils ont souvent un
caractère prescriptif et régulateur. Cf. Raymond Abellio, Vers un nouveau prophétisme, Paris,
Gallimard,1950.
1
Selon Patrick Charaudeau, «Discours journalistique et positionnements énonciatifs»,
http:// www.semen.revues.org/document2793.html, «la dramatisation est un processus de
stratégie discursive qui consiste à toucher l’affect du destinataire. Un affect socialisé, ce
pourquoi il est possible d’avoir recours à des procédés discursifs qui ont des chances d’avoir
uncertainimpactsurlerécepteur.»
2
En renonçant au passage à la seule responsabilité de l’Occident, le discours semble parfois
prendrel’orientationdel’émissiontélévisée Çavasesavoir,oùl’onbanaliseetrelativisetout.
23La colonisation n’estpas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle
n’estpas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’estpas
responsable des génocides. Elle n’estpas responsable des dictateurs. Elle n’estpas responsable
du fanatisme. Elle n’estpas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’estpas
responsabledesgaspillagesetdelapollution.
Ou celui-ci: «La civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation,
au-delà des crimes et des fautes qui furent commises en leur nom et qui ne
sont pas excusables, ont ouvert les cœ urs et les mentalités africaines à
l’universeletàl’histoire».
Il y a enfin un discours d’héroïsation et d’exorcisme consistant de la part
de l’orateur à mettre en scène la figure du réparateur des désordres sociaux
ou du mal qui affectent les Africains. Tout en se constituant au passage en
allié inconditionnel, l’orateur suggère aux Africains de procéder à une
catharsisquitransiteparunexorcismemultiforme:
Procéder à une refondation des dynamiques endogènes en suscitant un
retouràl’authenticité:
Je veux vous dire, jeunes d’Afrique, que le drame de l’Afrique n’est pas dans une
prétendue infériorité de son art, de sa pensée, de sa culture. Car, pour ce qui est de l’art,de la
penséeetdelaculture,c’estl’Occidentquis’estmisàl’écoledel’Afrique.
Recréerlafiertédesoi:
Je suis venu vous dire que vous n’avezpas à avoir honte des valeurs de la civilisation
africaine, qu’ellesne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu’ellessont un antidote au
matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’homme moderne, qu’ellessont le plus
précieuxdeshéritagesfaceàladéshumanisationetàl’aplatissementdumonde.
Insufflerl’héroïsmeauxjeunesAfricains:
La renaissance dont l’Afrique a besoin, vous seuls, jeunes d’Afrique, vous pouvez
l’accomplirparcequevousseulsenaurezlaforce.
Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. Je suis venu vous la proposer pour que
nous l’accomplissionsensembleparceque delarenaissancedel’Afriquedépendpourunelarge
partlarenaissancedel’Europeetlarenaissancedumonde.
Engagerunerefondationdel’Afriqueparelle-même:
Ce que veut l’Afrique, ce n’estpas que l’onprenne son avenir en main, ce n’estpas que
l’onpenseàsaplace,cen’estpasquel’ondécideàsaplace.
Ce que veut l’Afrique est ce que veut la France, c’estla coopération, c’estl’association,
c’estlepartenariatentredesnationségalesendroitsetendevoirs.
241
Tabler moins sur la paternité providentielleet illusoire de l’Occident
héritéedelacolonisation:
Jeunesse africaine, vous voulez la démocratie, vous voulez la liberté, vous voulez la
justice, vous voulez le Droit? C’est à vous d’en décider. La France ne décidera pas à votre
place. Mais si vous choisissez la démocratie, la liberté, la justice et le Droit, alors la France
s’associeraàvouspourlesconstruire.
La parole claire éloigne de l’Absurde. On n’insistera pas sur la
prééminence du registre de la persuasion sur celui de la conviction, avec
notamment un empilement d’images plus suggestives qu’objectives qui
témoigne du positionnement idéologico-politique de l’instance énonciative.
On peut au moins noter qu’en faisant un état des lieux critique des rapports
séculairesentrel’Occidentetl’Afrique,endénonçantlesstigmatesqu’ilsont
laissées dans l’inconscient collectif africain, Nicolas Sarkozy en profite pour
déposer incidemment le fardeau trop lourd de l’Afriqueen ramenant le lien
de surcentration entretenu jusqu’ici à celui de décentration voire de
centrationdel’Afriquesurelle-même.Malgrélavolontédesedémarquerde
cette surcentration dans son discours, certains pensent, notamment dans la
classe politique française de gauche, qu’ils’agit d’unefugue qui cache mal
un néocolonialisme omniprésent, un faux-nez de la France pour maintenir
2
sa domination sur ses ex-colonies d’Afrique, la Françafrique et la
Francophonie étant quelques-unes des neuf têtes de l’Hydre. Tout bien
considéré, il ne s’agitpas non plus de continuer à donner du poisson à
l’Africain, mais de lui apprendre ou de l’amener à le pêcher. Si le
paternalisme suppose entre autres la responsabilité devant sa progéniture et
son histoire, là semble s’arrêter le rôle du père occidental que l’Afriques’est
constitué le siècle dernier. Dès lors, le discours de Dakar, qu’ilsoit ponce
pilatiste ou une mise au point sur les nouvelles modalités du paternalisme
français, sonne le glas, comme on peut également le voir avec celui d’Accra
de Barack Obama, de l’ère juvénile de l’Afrique devenue un adulte qu’une
certaine causalité historique dit obstinément accroché à son enfance, obligé
désormais de puiser dans ses propres ressources pour trouver sa voie. Il ne
pouvait en être autrement d’uncontinent nostalgique qui entretient tous les
mythes de la primogéniture: berceau de l’humanité, berceau de la
civilisation et de la science, qui a connu un âge d’or aujourd’hui disparu.
Aînédoncdansl’histoire,benjamindansleprésent.Qu’unetellevisionfrise
l’insulte ou qu’aucontraire elle soit fondée, il semble que l’Afrique n’aitpas
1
Notons que le choix de la jeunesse africaine n’estpas fortuit: la jeunesse a besoin d’être
encadrée (paternalisme) autant qu’elle rêve d’héroïsme, c’est-à-dire d’accomplissement
individuel.
2
Au moins un mini-sommet avec les présidents africains en cette année2010, notamment
er
celuideNicedu29maiau1 juin2010,sembleconfirmercetteimpression.
25attendu le sermon de Nicolas Sarkozy pour explorer l’autre versant de
l’Himalayaàlarecherched’unnouveau– substitut?– père.
1.2.Verslesaffinitésélectives:àl’écoledeConfucius
L’Afrique contemporaine aspire de plus en plus à des affinités choisies
plutôt que subies. Devant les appels répétés à la maturité et l’urgence de se
situer dans le labyrinthe économique mondial après la mort programmée
des accords ACP en 2008, devant la nécessité de faire face aux défis posés
par la croissance démographique et économique à l’ère de la
mondialisation, les pays du Sud sont sommés d’explorer et de négocier avec
de nouveaux horizons politico-économiques. Nombreux sont déjà ceux qui,
sans négliger le partenaire européen d’hier, explorent cette voie avec les
pays de l’Amérique latine, la lointaine Australie, le Japon, l’Indeet toutes
les puissances minorées de l’Asie, comme la Chine qui a organisé en
novembre 2006 un Sommet réunissant 48 pays et 41 chefs d’États ou de
gouvernement africains, et qui doit une large part de sa croissance à sa
coopérationaveceux.Ils’agit,affirmeWenJiabao,de
Œuvrer ensemble à l’instauration d’un nouveau partenariat stratégique, caractérisé par
l’égalitéet la confiance réciproque sur le plan politique, la coopération gagnant-gagnant sur le
plan économique, les échanges et l’inspiration mutuelle sur le plan culturel, ouvrant ainsi de
nouveauxhorizonsàlacoopérationsino-africaine.
À travers ces rapprochements, on assiste à une reconfiguration
diplomatique Sud-Ouest/Sud-Est, enrichie de partenariats tiers-mondistes
Sud/Sud, qui se révèlent plus bénéfiques encore. Dans le paysage
diplomatiquecontemporain, laChineestpeut-êtrel’undespremierspaysde
l’Asie qui a tôt compris que l’Afrique devenait un nouvel horizon
économique. Le réveil de ce géant coïncide avec son ouverture à l’Afrique,
pas l’Afrique clochardisée et écœu rante présentée dans les médias,
instrumentalisée par un humanitarisme parfois malveillant, mais l’Afrique
réelle, paisible, aux eaux et au sous-sol riches, aux ressources naturelles
diversifiées, offrant un marché économique évalué en centaines de millions
de consommateurs et un patrimoine immatériel plus que séduisant. La
rentabilité des échanges sino-africains provoque une affluence auxfrontières
économiques de ce continent dont les pays enregistrent un nombre
exponentiel de prospecteurs. Elle va surtout permettre aux pays africains
eux-mêmes de se rendre compte des trésors qu’ilsrecèlent et d’envisager
entre eux des partenariats qui, s’ils ne sont pas seulement stratégiques au
sens régional et économique du terme, activent tout de même des échanges
avec des pays qui, séculairement, semblaient s’ignorer.Pour l’heure,ces
rapports explorent encore les voies de la décentration et s’articulentautour
26des points que Wen Jiabao, Premier ministre chinois, rappelle icidans un
discours de compagnonnage épique:
! Lacoopérationéconomiqueetcommerciale:
La coopération économique et commerciale n’a cessé de s’approfondir. En 2008, le
volume deséchanges commerciaux sino-africains afranchilabarrede100 milliardsdedollars
US. On compte maintenant 53 pays africains qui ont des échanges commerciaux avec la
Chine. Six zones decoopération économique etcommerciale quelaChineenvisaged’ouvriren
Afrique sont encoursdeconstruction. Lesimplantationsd’entrepriseschinoisesenAfriqueont
avoisiné1600,dontlesinvestissementsdirectsonttotalisé7,8milliardsdedollars.
! Leséchangeshumainsetculturo-scientifiques:
Les échanges humains et culturels ont connu un développement vigoureux. Les échanges
et la coopération entre la Chine et l’Afriquedans les domaines culturel, éducatif et sanitaire
comme sur le plan de la formation des ressources humaines se sont développés rapidement. A
la fin de cette année, 15 000 Africains auront participé à de différents programmes de
formation organisés par la Chine. Les échanges entre les jeunes, les femmes, les provinces et
villes jumelées se sont multipliés, permettant d’approfondir davantage la compréhension
mutuelleetl’amitiétraditionnelleentrelaChineetl’Afrique.
Defaçonschématisée,laChines’impliquedanscinqdomaines:
! Premièrement, renforcer nos concertations stratégiques et défendre nos intérêts
communs.
! Deuxièmement, mettre en œu vre les OMD et améliorer la vie des peuples africains.
Le développement économique, l’élimination de la pauvreté et l’amélioration de la vie des
peuplesconstituentlaprioritédespaysafricains.
! Troisièmement, promouvoir la coopération économique et commerciale pour les
avantagesréciproquesetlegagnant-gagnant.
! Quatrièmement, développer les échanges culturels et intellectuels afin de consolider
l’amitiésino-africaine.
! Cinquièmement, élargir les champs de coopération et renforcer la construction des
mécanismes.
Cette implication date d’un passé politico-économique récent
simplement peu entretenu par une mémoire oublieuse de l’Afrique et de la
Chine elles-mêmes. Mais si au départ ces rapports vont se limiter à
l’élaboration des couloirs politiques à travers «la lutte historique contre
l’impérialisme, le colonialisme et l’hégémonisme», et humanitaires à
travers la coopération médicale, ils vont nettement se préciser ces dernières
annéesaveclacréationduForumdecoopérationsino-africaine.Onsaitque
les relations diplomatiques sont d’abord des relations entre les hommes
(Merle M., 1982). Les relations diplomatiques entre la Chine et l’Afrique
gardent cette connotation. En l’absenced’unecouverture toujours officielle,
elles s’élaborentselon le hasard des échanges commerciaux et d’expertises
isolés, une coopération universitaire en marche, des rencontres culturelles
27porteuses de diversité. Au-delà de la menace communiste que charrie la
Chine en permanence dans un monde libéral, Wen Jiabao affirme dans son
propos l’option résolument égalitaire que prend la Relation visiblement
fécondeentrel’AfriquecontemporaineetlaChinemoderne:
La coopération économique et commerciale Chine-Afrique repose sur le bénéfice mutuel,
le gagnant-gagnant, l’ouvertureet la transparence, la Chine n’aimposé et n’imposeraaucune
condition politique dans l’octroidu soutien et de l’assistance à l’Afrique. Elle se réjouira de
voir d’autres pays et des organisations internationales prendre une part active au
développement et à l’édification de l’Afrique et contribuer tous ensemble à la paix, au
développementetauprogrèsdel’Afrique.
Ayant pour fondement essentiel la solidarité et le soutien réciproque, pour noyau central
le respect mutuel et l’égalité, et pour seul but la coopération mutuellement bénéfique et le
développement commun, les relations sino-africaines ont pu résister aux aléas internationaux
etpoursuivreundéveloppementvigoureux.
Cette option apparemment porteuse rompt avec une certaine
condescendance de l’Occident. Alors qu’on assiste parfois à la
clochardisation des dirigeants africains en pleine visite officielle dans
certains pays occidentaux, souvent reçus ou accueillis dans des aéroports
par des directeurs de cabinet de certains présidents, se faisant rappeler à
l’ordre par des ministres de certains pays occidentaux en lieu et place de
leurs présidents, subissant des pressions de certaines institutions, la Chine
semble opposer à ce rapport déséquilibré, au moins en discours, tous les
égardsdusàl’Autre.Onassistedoncjusqu’iciàunedécentrationéquilibrée,
respectueuse de l’opacité de l’Autre. En concevant la coopération bilatérale
dans la perspective des affinités électives, choisies plutôt que subies, la
Chine semble bénéficier d’un préjugé favorable au nom même du vide
historique qui plane dans ses rapports avec l’Afrique, n’ayant pas, comme
l’Occident,participé aux événements traumatiques qui ont développé des
positions discursives de préséance ou de stigmatisation dans l’inconscient
collectif.
Certains peuvent qualifier d’aventureuse la préférence croissante de
certains pays africains pour la destination chinoise et orientale, par
opposition à la destination occidentale à laquelle ils étaient habitués. Cette
préférence tient en partie au fait que, devant l’inadaptation plus que visible
de l’expérience occidentale aux réalités africaines et, de façon plus étendue,
aux réalités du Sud, la tendance en Afrique est à l’exploration de nouvelles
voies qui permettraient de trouver des solutions adaptées aux demandes
implicites du quotidien. L’expérience des pays de l’Asie du Sud-Est est citée
1
comme un exemple . Il s’agit, pour la plupart d’entre eux, de pays naguère
1
Dans son discours devant les parlementaires ghanéens, Barack Obama affirme:«Des pays
28pauvres qui ont su transformer et moderniser leur système économique et
social par des programmes rigoureux et accéder à un seuil de
développementquisoitaujourd’huienviable.
Jusqu’à une époque relativement récente, leurs cartes diplomatiques
n’élargissaient pas leur compas à l’intérieur de l’Afrique. La discrétion du
discours politique contrastait encore avec la prolixité des discours communs
et populaires qui redécouvrent la question des rapports diplomatiques sino-
africains et les bénéfices substantiels que chacune des deux parties pourrait
tirer de cette coopération en lui donnant un contenu manifeste. On peut
toutefois noter qu’elle fait l’objet de part et d’autre d’une considération plus
que minutieuse traduite dans les hautes sphères de décision en discours
d’ouverturequi font la part belle à l’axe Sud/Sud. En attendant, l’Afrique
doit se reconnecter à elle-même, car pour qu’elle soit, il faut d’abord qu’elle
setrouve.
2. Leréveildesmythologiescentrationnistes
On a assisté, au courant du siècle dernier, à une éclosion de
mythologies visant à la reconnaissance de l’identité, de la culture et de
l’histoire du Noir ostracisées et bafouées par une certaine causalité
malveillante de l’histoire de ces trois derniers siècles. Les plus circulantes
1
sont en Afrique et dans les îles caribéennes: la Négritude de Senghor, de
tels que le Kenya, dont le revenu par habitant était supérieur à celui de la Corée du Sud
lorsque je suis né, ont été fortement distancés. Les maladies et les conflits ont ravagé
plusieursrégionsducontinentafricain.»
1
Critiquée entre autres par Jean-Marie Abanda Ndengué (1970) qui propose plutôt le
Négrisme. Il écrit: «La Négritude a été et reste essentiellement une attitude, une prise de
position de nègre colonisé ou indépendant à l’égard du pouvoir, de l’impérialisme politique
ou intellectuel. À l’attitude doit succéder le mouvement: À la Négritude doit succéder le
Négrisme, c’est-à-dire un nouveau système de vie, de rapports humains, une nouvelle vision
du monde, un nouvel humanisme dynamique et conquérant fondé sur les valeurs les plus
humanisantes des civilisations négro-africaines».Il décrit le Négrismecomme«l’humanisme
nédumariageforcédelacultureetdelacivilisationnégro-africaineaveclesautresformesde
cultures et de civilisation, en particulier avec les cultures et les civilisations qui dérivent des
sciences et des techniques modernes». Le philosophe Basile-Juléat Foudaproposa la Négrité,
qu’ilconsidère dans sa thèse de doctorat de troisième cycle intitulée: La philosophie négro-
africaine de l’Existence. Dynamique rationnelle et Pancalisme ontologique, soutenue à l’Université
de Lille en 1967, comme une philosophie africaine à usage interne dont le but serait
«l’avènement d’unepersonnalité africaine nouvelle, harmonieuse et organiquement uniepar
un labeur lucide, concentré, mais ouvert à l’universalité.» Ce fut au tour du Nigérian Wole
Soyinka de dénoncer la passivité de laNégritude: «le tigre ne clame pas sa tigritude;ilsaute
sur sa proie et la dévore». Le philosophe Marcien Towa n’hésite pas à y voir une certaine
servitude. Le récent livre de Célestin Monga sur la question semble également polémique.
Selon Toussaint Kafarhire Murhula, «a provoque! La question fondamentale consiste
à se demander, «comment contribuer à résorber les déficits de vision, d’amour-propre, de
29Césaire et de Léon Gontran Damas; le Panafricanisme de Kwame Krumah
et de Marcus Garvey, la revalorisation de Muntu selon Fabien Éboussi
Boulaga (1997) et Théophile Obenga (1993), l’Afro-centrisme historique
(Anta Diop: 2000, 2007), etc. Elles seront aussi entretenues aux États-Unis
par les écrivains afro-américains de la troisième génération après l’esclavage
– Third Generation ou New Harlem Renaissance – à l’instar de Chester
Himes, Richard Wright et des leaders charismatiques comme WEB Dubois,
Martin Luther King. Il s’agit pour les Africains bantous – aussi bien ceux
restés sur le continent noir que ceux de la diaspora – de prendre conscience
1
des fondements de leur africanité . D’où la nécessité pour ceux-ci, selon
Asanté Kete Molefi (2005), de se reconnecter radicalement à leur identité,
de se réapproprier et de réinvestir leurs héritages ancestraux, dans tous les
domaines de l'activité humaine: politique, économique, culturel, spirituel,
philosophique, etc., pour réhabiliter par là-même leur propre conscience
historique collective. Au demeurant, l'afro-centricité invite l'Africain à
mieux se connaître, pour agir en fonction de cette connaissance de soi
enracinéedanssonhistoireculturelle.
Aussi, la part africaine du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy
concernant le patrimoine immatériel de l’Afrique n’est pas récente, ni
inconnue.Nimêmelapartoccidentaledecediscourstraverséettravailléen
filigrane par les images d’Épinal, les thèses de Renan, Hegel, Gobineau,
Lévy-Bruhl, Jules Ferry, etc. sur ce même patrimoine. Même si certains,
commeBasile-JuléatFouda,estimaientdepuisunetrentained’annéesquele
2
«cahier de charge de la Négritude se trouve épuisé» dès lors qu’elleavait
atteint l’objectifde faire reconnaître l’identité nègre de par le monde, les
défis posés par la mondialisation et la diversité culturelle actuelles invitent
l’Africain contemporain à participer au concert des nations, armé de cette
identité inachevée et confiant en sa culture, pour que le partage
concurrentiel avec l’Autre ne lui soit plus défavorable. Il s’agit de répondre
confiance en soi et de leadership qui engourdissent les esprits et diluent les rêves du
bonheur» en Afrique (Monga, 2009: 26). Son retour sur la négritude ne se contente pas
d'exhumer un concept révolu. Au contraire, il évalue ses métamorphoses; il démasque ses
mimétismes; il réexamine le sempiternel projet de libération du continent noir de ses
négativités, contraintes et contradictions sociales, économiques et politiques. Si la Négritude
fut la manière, le langage spécifique pour l’Afrique de sortir de la minorité, et si elle fut
l’opiniâtre affirmation d'une identité contre le néant de la différence qui lui fut imposée et
contre les abus du système colonial, que peut-elle faire aujourd’hui face aux multiples
dégénérescences sociologiques qui caractérisent le monde noir aujourd’hui?», in Note de
lecturesur NihilismeetNégritude, http://www.sudplanete.net/danse.php?menu=arti&no=9409.
1
Maiscelle-civafinalements’étendreàtouslesAfricains,ycomprisdugroupesoudanais.
2 °
LeCamerounlittéraire,n 3,mars1971.
30aux défis du présent pour être soi-même, exister avec l’Autre et s’intégrer
dansl’environnementglobalouleDiversuniversel.
La valorisation du patrimoine immatériel de l’Afrique ne fait plus de
doute aujourd’hui,encore moins celle de sa mémoire, de son histoire, de
son identité et tous les mythes qui rattachent ou divisent ses peuples. Sans
épiloguer sur cette identité et les traits qui la sous-tendent, ou sur le déni de
cette identité par une jeunesse africaine attirée par les «splendeurs» que
miroite l’Occident, on peut néanmoins noter que l’afro-renaissance
préconisée ne peut plus se réaliser pleinement aujourd’hui dans la seule
reconnaissance du fait d’êtrenoir. Elle implique que l’Afrique s’investisse,
peut-être à sa manière, dans les chantiers du développement en respectant
l’environnement, les droits de l’homme, la démocratie et la bonne
gouvernance.NicolasSarkozynote:
Ledéfidel’Afrique,c’estd’apprendreàsesentirl’héritièredetoutcequ’ilyad’universel
danstouteslescivilisationshumaines.
C’est de s’approprier les droits de l’homme, la démocratie, la liberté, l’égalité, la justice
commel’héritagecommundetouteslescivilisationsetdetousleshommes.
C’estde s’approprier la science et la technique modernes comme le produit de toute
l’intelligencehumaine.
À ces quelques dynamiques endogènes que suggère le Président
français, Mouammar Kadhafi, Guide libyen, qui associe le destin de
l’Afriqueà celui du Mouvement des non-alignés, aspire, quant à lui, à un
rééquilibrage des forces entre le Sud et l’Occident. Dans un discours
victimaire presque commun aux élites du Sud, les non-alignés, l’Afrique
avec,doiventœuvr ercontrel’Occidentetpoureux-mêmes:
! Pourlajusticeintégraleettotale:
Voila tout ce qui nous oblige à établir un tribunal pénal qui nous appartient, avec un
bureau de coordination et un Conseil de sécurité qui nous appartiennent jusqu’àce que les
autres reviennent à la raison avec un bon esprit. Qu’ils nous respectent et respectent
l’humanitéainsi que tous les États et qu’onse mette tous sur un même pied d’égalitécomme
c’estdéfinidanslaChartedesNationsUnies.Cespays-làquinousontcolonisésdoiventpayer
desréparations.
! Réparerlescrimescommis:
Chaque pays qui a colonisé doit le faire, c’est un droit. Ils ont puisé nos richesses
minières, tué nos gens, exilés et posés des mines dans nos territoires. Comment peut-on juste
demanderdel’aide?L’assistancenesuffitpas.Nousdevons êtreindemnisés.
31
…! Jouer un rôle réel et reconnu dans les hautes sphères de décision du
1
monde :
Si les 53 États qui forment l’Unionafricaine ont un siège permanent au Conseil de
sécurité, le reste viendra. Ce serait un grand acquis dans notre voie pour occuper notre place
dans le monde. Nous sommes le monde. Mais les Nations-unies d’aujourd’hui ne sont pas
celles de la Seconde Guerre mondiale. Elles sont 190 États et nous présentons 180; donc nous
sommeslesnations-unies.
Conscient des regroupements stratégiques qui s’élaborent de par le
monde à l’instar de l’Union Européenne, le Guide libyen n’hésite pas au
passageàremettreàl’ordredujourlesthèsespanafricanistesensuggérantla
créationdesÉtats-Unisd’Afrique.
! Sauvegarderlesécosystèmes:
Nous avons également la question du climat. Il s’agit d’unequestion internationale.
C’est un défi pour l’ensemble du monde moderne. Qui a détruit l’ozone? On connaît bien qui
détruit la couche d’ozone et le climat. Il s’agit des compagnies industrielles des pays
capitalistes. C’est un défi international et nous devons contribuer de manière efficace avec les
autres.
2
Le propos du Guide libyen est suivi de celui de Paul Biya au Sommet
mondial sur les changements climatiques. Le Président de la République du
Cameroun relève la situation peu avantageuse de l’Afrique dans un
environnement naturel aux prises avec de nombreuses calamités causées,
pour certaines d’entre elles, par les pays industrialisés. Il lance un appel à
desengagementspluséquitables:
Que lesengagements deréduction desgazàeffetdeserreparlespaysindustrialiséssoient
clairementdéfiniseténoncés,
Que des transferts de technologie soient envisagés afin de permettre d’atténuer les effets
deschangementsclimatiquesdanslespaysendéveloppement.
Que le mécanisme de contrôle proposé tienne compte des différents niveaux de
responsabilitéencequiconcernelapollutionatmosphérique.
On sait en effet que l’Afrique, bien qu’elle ne participe que très peu aux émissions de gaz
àeffetdeserre,subitfortementleseffetsdelapollution.
Comment s’étonner donc que l’Afrique en soit encore aux besoins
primairesetqu’elleabordeàlatraînelaquestiondudéveloppementdansun
contexte aussi défavorisé par la nature à cause, entre autres, de
1
Position partagée par Paul Biya, président de la République du Cameroun, Discours
prononcé lors de la semaine du Cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun au Palais
desCongrèsdeYaoundé.
2
Si le premier est bouillonnant et insaisissable, le second quoique froid et presque taciturne
n’affirmepasmoinsfermementsesopinions.
32l’Autreoccidental ? Paul Biya ajoute: «Nous sommes tous témoins en effet
des conséquences néfastes des changements climatiques sur l’agriculture, la
biodiversité, les ressources en eau et, bien entendu, sur l’alimentation et la
santé humaines.Mon pays subit de plein fouet l’impact de ces modifications
surleclimat».
En somme, sans nous étendre sur la question du développement dont
on ne sait laquelle des deux options, technologique occidentale ou
prétendument empirique africaine, satisfait au mieux l’Homme en lui
permettantdevivreenharmonieavecsonenvironnement,onpeutd’emblée
résumer les discours étudiés dans cette réflexion de Nicolas Shanda Tonme
(2009:151):
Le sens réel des discours de Dakar et d’Accra réside dans la vérité élémentaire selon
laquelle l’Afrique, même ayant toutes sortes de sages, d’érudits et d’intelligences, n’a
certainement pas réalisé ni le meilleur investissement,n’asans doutepasorganisé lameilleure
défense et la meilleure sauvegarde de ses valeurs, n’a pas engagé les seules luttes qui comptent,
a engagé les luttes qui comptent sans les moyens qu’il faut, a engagé les luttes qui comptent
avec les moyens qu’il faut mais pas dans les voies qu’il faut, a engagé les luttes qui comptent
aveclesmoyensqu’ilfautdanslesvoiesqu’ilfautmaispaspourlesobjectifsqu’ilfaut.
Il s’agit de discours fondateurs pour la plupart, mais non moins
régulateurs, cependant révélateurs de la nécessité de repenser l’être-au-
monde africain dans le Divers universel. Les ruptures, les impostures et les
successions de l’histoire imposent une réévaluation du moi africain dans la
relation avec lui-même, avec l’Autre occidental ou oriental et, de façon plus
étendue, avec son environnement et le sacré. Les événements traumatiques
intervenuscestroisdernierssièclestravestissentlesrapportsentrel’Occident
et l’Afrique autant qu’ils induisent parfois un discours de stigmatisation
réciproque. Ce discours qui s’est longtemps enraciné dans l’inconscient
collectif de chacun de ces peuples établit des positions discursives parfois
antithétiques, malgré les bonnes intentions parfois déclarées. Espace où rien
ne va et où rien n'a jamais marché, l’Afrique contemporaine s’accommode
encore d’undiscours humanitaire qui continue de justifier, comme au début
du siècle dernier, l'interventionnisme occidental, sans opérer un
réajustement des stéréotypes et des préjugés coloniaux à travers lesquels
l’Occidentcontinuedel’interpréter.
Que la parole politique de Nicolas Sarkozy soit bourgeoise ou
1
républicaine, que ce dernier n’ait pas reconnu la responsabilité de
1
Il y aurait là, de sa part, la démonstration d’un sérieux problème d’identité.Car comment
assumer à la fois l’identité de libérateur, de civilisateur dont l’Occident de Jules Ferry s’est
e
adjugée depuis la fin du XIX siècle, reconnaître et assumer celle de bourreau de l’Autre
africain aujourd’hui? De même, dans «Formations(s) discursive(s) et discours politique:
33l’Occidentdevant les malheurs de l’Afrique, que son discours ait eu une
connotation condescendante et finalement ponce pilatiste, comme l’établit
Achille Mbembé (2007), cela n’enlève rien au constat selon lequel les
rapports entre l’Afrique et l’Occident ont évolué, du fait même que chacun
pris isolément a opéré des mutations internes profondes ces derniers temps,
du fait aussi des accords, des conventions, des traités à l’échelle planétaire.
Du paternalisme critique au fraternalisme mitigé, c’est-à-dire pour faire
simple malgré la complexité de la question, de la surcentration à la
décentration, l’Afrique est appelée à jouer sa propre partition au concert des
nations, qu’onle lui rappelle ou non, qu’ellerefuse ou qu’elleadmette sa
part de responsabilité devant l’histoire au vu de tous les malheurs qu’elle
s’estparfois créés. En revanche, l’idéologie gaulliste sur laquelle s’appuie
1
Nicolas Sarkozy est en elle-même crisique :lafierténationale etlanoblesse
de l’État français qui pouvaient jusqu’ici justifier les impérialismes à
perpétuité,cèdentlepasauxfédérationsetauxunions.Nepouvantassumer
la contradiction de parler de démocratie en aval et d’enfaire une condition
de l’aideau développement depuis le Sommet de la Baule, sans l’appliquer
soi-mêmeenamont dans sesrapports avecsesanciennescolonies,laFrance
sarkozienne doit admettre un partage compétitif dans son empire colonial.
2
Les sollicitations de la Chine, du BRIC et de nombreuses puissances
minorées de l’Asie du Sud-Est, de l’Océanie et de l’Amérique, offrent à
l’Afrique l’occasion d’avoir le choix, aussi bien dans ses options
commerciales, économiques et politiques que dans ses rapports avec le reste
du monde, pour son développement. L’Afrique apparaît désormais moins
comme un sujet ou un valet, plus comme un partenaire que l’on met devant
ses responsabilités. Vue de l’intérieur, l’Afrique sonne son réveil dans le
concert des nations et postule aux instances de décision du monde,
interpellantlaconscienceauxproblèmesdelamodernité(PaulBiya)oumet
l’exemplarité des discours communistes versus bourgeois durant l'entre-deux-guerres»,
Damon Mayaffre observe que: «les traits typiques des parlers républicains vs.
révolutionnaires sont suffisamment robustes dans leur originalité respective pour résister à
l’évolution chronologique, aux changements thématiques ou aux contraintes génériques qui
pèsent nécessairement sur les différentes occurrences discursives d’un vaste corpus s’étalant
sur plus de 10 ans (1928-1939): les identités communistes vs. bourgeoises des quelque 1000
discours-occurrences étudiés restent prégnantes et primordiales en dépit des variations
conjoncturelles ou formelles des conditions de production des discours.», in
http://www.revue-texto.net/Inedits/Mayaffre/Mayaffre_Formations.html. De ce point de vue,
Nicolas Sarkozy n’aurait pas changé en un jour plusieurs siècles d’une identité discursive
républicaine.
1
Et cette crise n’est pas récente. Elle remonte à Mai 68, qui a donné lieu à Marx est mort de
Jean Benoist, à l’émergencedes Nouveaux philosophes et à une littérature de plus en plus
hésitantesurungaullismeexaltédans LesRoismauditsdeMauriceDruon.
2
Brésil,Russie,IndeetCorée.
34les présumés auteurs de ses malheurs au banc du procès de l’histoire
(Mouammar Kadhafi). Sans faire fi des stigmates de l’histoire mais en
continuant de promouvoir son patrimoine immatériel, l’Afrique doit non
1
pas s’appropriermaisimplémenter lesdroitsdel’homme,ladémocratie,laliberté,
l’égalité, la justice pour que les dynamiques internes de production des
inégalités héritées de la colonisation, la cruauté des institutions de Bretton
Woods et les ambigüités des politiques économiques qu’elles lui imposent
ne se pérennisent, autant qu’elle doit donner une chance aux besoins
d’actualisationpourles générationsprésentesetàvenir,ensauvegardantses
écosystèmes, pour que l’inventivité des techniques traditionnelles et sa
modernitéqu’avaitdéjàobservéesGeorgesBalandier (1983) danslesannées
cinquante du siècle dernier soient préservées. Le Guide libyen et le
Président Paul Biya du Cameroun suggèrent avec pertinence de donner une
place honorable à l’Afrique dans les instances qui décident du présent et de
l’avenir de l’humanité, comme le Conseil de sécurité de l’ONU, afin que
son sous-développement chronique ne s’explique plus par son
désengagement du monde. Chose promise par le Président Nicolas Sarkozy
2
lors ladernièreconcertation aveclesprésidentsafricainsenFrance .Maisla
promesseenpolitiqueinternationaleest-elletoujoursunedette?
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2009.
1
Puisqu’elles existent de tout temps selon plusieurs modalités dans son quotidien. Le
problème, c’estd’éviterqu’ellesne se transforment en avatars de l’impérialismeculturel
actuel. Certaines traditions africaines montrent même que ces valeurs ne sont pas des
horizonsindépassables.
2 e er
LorsduXXV sommetFrance/Afriquequis’esttenueàNicedu29maiau1 juin2010.
35e
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Égypte,le11-16juillet2009.
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37Lesréécrituresafricainesdesoi:historiographieimpérialiste,résistances
etpostcolonialité
Léon-MarieNkoloNdjodo
ENS/UniversitédeMaroua(Cameroun)
Résumé
Les poststructuralistes et postmodernistes africainsprocèdent, depuis un quart desiècle, à
une relecture différenciée de l’historicité africaine, qui fasse justice à ce que Bayart tient pour
sa «motricité interne». En s’en prenant à un soi africain théâtre d’une éjaculation
interminable, la théorie postcoloniale explique le mal africain par une causalité exclusivement
endogène. Exonérant le déterminisme historique de la contrainte extérieure, Mbembe, Bidima
et Bayart mettent en cause des élites africaines jouissives et incapables de convertir la violence
enproductivitéparlasurexploitationbrutaledeleurssubordonnés.
Mots-clés: Postcolonialisme, historicité propre, hédonisme, vulgarité, accumulation
primitive
Introduction
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Depuis le début des années 80 du XX siècle s’est répandu sur le
continent africain un corps de discours à caractère dogmatique portant sur
la mort du nationalisme, l’in-fondé du panafricanisme, la sauvagerie de la
résistance, la barbarie de la lutte et la saleté morale propre à l’univers
culturel africain. Nourri aux sources du nietzschéisme et du
poststructuralismef oucaldien dans son analyse des «limites» et des
«phénomènes de ruptures», le postcolonialisme entend penser labanalité
sociale africaine. Ceci au nom de ce que Jean-François Bayart tient pour
«l’historicité propre» des sociétés africaines (Bayart, 1989). En sortant ce
que Jean-Godefroy Bidima (Bidima, 1995) appelle «l’histoire
monumentale» avec ses corollaires de la raison, de la totalité, du progrès,
de la finalité et du sens, la théorie postcoloniale procède à une relecture
«différenciée» d’une historicité africaine désormais placée sous le
gouvernement autoritaire du chaos, du hasard, de l’incertitude,de l’indéfini
etdunon-sens.
Capté d’un point de vue postmoderne et envisagé par Achille Mbembe
(Mbembe, 2000) sous le prisme de la dépense dionysiaque, de la volupté et
du geste sensoriel, le soi politique africain crache la mort, soumis qu’il est
au régime biologique d’un priapisme cannibale et d’une érection
nerveusement irrépressible. Par leur tentative d’expliquer les
décompositions africaines par la génétique politique incomplète de peuples
immatures, les penseurs postcolonialistes minimisent l’analyse par la