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Nucléaire Le débat public atomisé

De
225 pages
Le cocktail nucléaire et débat public s'est avéré détonnant concernant le projet du site de Flamanville dans la Manche. C'était pourtant l'occasion de reposer de bonnes questions. Que faisons-nous de notre électricité ? Le nucléaire est-il un mal ou un bien ? La relation de cette saga est l'occasion d'en pénétrer le fonctionnement, de décortiquer les arguments et les jeux d'acteurs des uns et des autres qui ont pipé les dés et fait qu'à la fin, le public a été la grande victime du débat.
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Nucléaire, le débat public atomisé

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-02577-6 EAN : 9782296025776

Marie MASALA

Nucléaire, le débat public atomisé

L'Harmattan

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Delphine FRANÇOIS-PHILIP BOISSEROLLES DE ST JULIEN, Cadre juridique et conséquences humaines d’un plan social, 2007. Clément DESBOS, La gauche plurielle à l’épreuve de la mondialisation, 2007. Eric SOMMIER, Essai sur la mode dans les sociétés modernes, 2007. Guy CARO, De l’alcoolisme au savoir – boire, 2007. Richard SITBON, Une réponse juive à l’anarcho-capitalisme, Judéoéconomie, 2007 David SADOULET, La coopération au développement en France. Réforme et modernisation de l’Etat, 2006 Sylvie TROSA, Pour un management post bureaucratique, 2006 Jean LAURAIN, Du partage, 2006. Francis JAUREGUIBERRY, Question nationale et mouvements sociaux en Pays Basque sud, 2006. Gérard NAMER, Réinventer en France les principes d’une nouvelle démocratie « solidariste », 2006. Roger VICOT, Pour une sécurité de gauche, 2006. Joachim de DREUX-BREZE, Femme, ta féminité fout le camp ! Sur une lecture masculine du Deuxième Sexe, 2006. Lazare BEULLAC (sous la direction de), Armes légères : Syndrome d’un monde en crise, 2006. Jean-Loup CHAPPELET, Les politiques publiques d’accueil d’événements sportifs, 2006. Bernard SALENGRO, Le management par la manipulation mentale, 2006. Yves MONTENAY, Retraites, familles et immigration en France et en Europe, 2006. Jacques MYARD, La France dans la guerre de l’information, 2006. Daniel IAGOLNITZER, Lydie KOCH-MIRAMOND, Vincent RIVASSEAU (dir.), La science et la guerre, la responsabilité des scientifiques, 2006.

AVERTISSEMENT
Le débat public a été l’objet de deux lois, il donne du souci aux politiques et est ausculté par une légion de sociologues. Le sujet est donc important, et l’objectivité de rigueur. C’est facile à écrire dans une introduction, beaucoup moins à ériger en ligne de conduite permanente. À la page suivante, vous allez entrer dans le factuel, la narration du débat public Flamanville 3, sur le projet de nouvelle construction de centrale nucléaire dans le Cotentin. À quelques omissions ou imprécisions près, vous avez la garantie que l’histoire s’est effectivement passée ainsi. Tous les jugements de valeurs, les commentaires, les tentatives d’explication sont renvoyés dans la seconde partie. L’objectivité ne peut plus être garantie, elle est remplacée par la recherche de la plus grande honnêteté possible. Vous y trouverez tous les éléments de contexte et d’analyse nécessaires pour décoder vous-même ce jeu subtil et le comportement parfois incompréhensible des acteurs. Toutes les sources qui ont servi à la rédaction de ce livre ont été rassemblées dans un site Internet accessible à l’adresse suivante : http://debatpublicatomise.free.fr

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L’HISTOIRE

Prologue
Il y a encore dix ans, tout le monde connaissait au moins quelqu’un d’EDF : le releveur de compteurs, la dame à qui on allait payer ses factures en liquide. Aujourd’hui, on ne les voit plus, les seuls contacts se font par l’intermédiaire de centres d’appels impersonnels et aseptisés. Peut-être un beau-frère ou un cousin permettent-ils encore de maintenir le contact avec « l’entreprise préférée des français ». Quand le contact direct est rompu, il reste quelques images : « un qui bosse, trois qui regardent », « le comité d’établissement le plus riche de France », les bons petits gars qui vont remettre le courant au fin fond de la Lozère après la tempête. Quelques qualificatifs viennent utilement compléter la description : fonctionnaires, au moins jusqu’à la privatisation, et nucléocrates, plaisant néologisme formé à partir de nucléaire et de technocrate. Nucléocrate, c’est sûr qu’EDF l’est : 58 centrales nucléaires en fonctionnement, 80 % de la production d’électricité française, le plus beau parc du monde. La première unité a été mise en service en 1977, la dernière en 1999, et depuis plus rien. Ceux qui ont construit les premières centrales n’ont qu’une seule envie : remettre ça. La dernière centrale n’était pas encore mise en service que le lobby nucléaire1 avait déjà un nouveau modèle dans les cartons. Depuis environ 10 ans, un projet de nouvelle centrale nucléaire est donc en gestation. L’accouchement fut très long pour plusieurs raisons. D’abord, la France n’avait pas besoin d’électricité, car les prévisionnistes d’EDF et de ses ministères de tutelle avaient vu large
En gros, EDF, le CEA, Areva et Alstom plus quelques hauts fonctionnaires du Ministère de l’Économie et des Finances, le tout fédéré par le corps des Mines. Ce sont ceux qui veulent (re)tapisser la France de centrales nucléaires pour tout un tas de raisons connues d’eux seuls. La seule chose que l’on sait sur ces raisons occultes, c’est qu’elles sont inavouables. Pour brouiller les pistes, les représentants du lobby nucléaire donnent des raisons qui semblent compréhensibles et logiques. Lobby est un mot anglais qui signifie vestibule, hall d’entrée. C’est dans ces endroits que travaillent ceux dont le métier est d’influencer, de faire passer des idées. Dans les pays anglo-saxons, le métier et l’expression n’ont aucune connotation péjorative, on se demande bien pourquoi.
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dans les années 80. Ensuite, la situation politique ne s’y prêtait pas, influencée par les alternances du pouvoir, des élections trop rapprochées et les socialistes très divisés sur la question du nucléaire. Quand la droite est revenue solidement au pouvoir après le savoureux plébiscite de Jacques Chirac en 2002, le lobby a eu un frisson de plaisir. Madame Fontaine, la Ministre de l’Industrie de l’époque, a fait le premier pas en lançant un débat national sur l’énergie. Les dés étaient-ils pipés ? Les grandes questions de société n’intéressaientelles plus les Français ? Toujours est-il que ce grand débat a eu peu de retentissement et n’a donné lieu qu’à de molles déclarations d’intention. Les opposants au tout énergie et au tout nucléaire ont crié au scandale et à la manipulation, ce qui leur a évité de mettre en évidence les faiblesses et les contradictions de leurs argumentaires. Malgré un rapport quelque peu nuancé établi par trois sages à l’issue du débat, Madame la Ministre a conclu qu’EDF devait lancer au plus tôt la construction de cette nouvelle centrale nucléaire. Cette déclaration a évidemment été accueillie comme il se devait dans les rangs d’EDF, mais elle n’était pas encore politiquement opportune. Une fois de plus, les services d’EDF chargés des études ont rangé les dossiers dans les armoires en attendant des jours meilleurs, ça devait bien faire la cinquième ou sixième fois. Quand M. Devedjian est devenu Ministre de l’industrie en 2003, il a relancé l’idée. Les dossiers ont été ressortis, avec cette fois un très gros espoir, car toutes les conditions favorables étaient enfin réunies. Les Parlementaires travaillaient même sur un projet de loi sur l’énergie où l’engagement d’une nouvelle unité de production électronucléaire y figurait explicitement. Pendant ce temps, AREVA réussit enfin à vendre une centrale nucléaire en Finlande. Le lobby en fut tout déconcerté. Personne n’imaginait que le premier exemplaire du futur fleuron de l’industrie française puisse être construit ailleurs que sur le sol national. À EDF, cette nouvelle a été bien accueillie mais avec un peu d’inquiétude, car les situations inédites et non prévues ne sont pas très appréciées dans ce monde d’ingénieurs. 14

Cette centrale finlandaise a quand même conforté EDF dans son espoir d’avoir rapidement la sienne. Ce genre de matériel ne se vend pas comme des yaourts. Si la France ne se décide pas rapidement à en construire une chez elle, ça ferait désordre. Pour préparer cette future centrale, les grands chefs d’EDF nommèrent un Directeur de projet « Débat Public ». Ce fut une grande surprise. Comme le disait un ingénieur : « on demande les autorisations auprès de l’Administration, il y a des enquêtes publiques, on obtient les autorisations. Ensuite on construit, ça fonctionne comme ça depuis toujours, je ne vois vraiment pas à quoi pourrait servir un débat public ». Renseignements pris, il s’agit d’une obligation réglementaire, émanation de la loi démocratie de proximité, qui vient en amont de toute autre démarche. En résumé, pas le droit de sortir le moindre bulldozer tant que le débat public n’est pas terminé. Il faut débattre avec ceux qui le souhaitent de tous les aspects du projet, y compris son bien-fondé. Ces informations glanées sur le web ou auprès des juristes de l’entreprise n’ont pas enthousiasmé les foules habituées à la concertation « à l’ancienne ». Les plus optimistes pensaient que ça ne serait qu’une perte de temps. Seuls quelques mauvais coucheurs tentaient d’expliquer que l’époque de la construction à marche forcée des centrales nucléaires était révolue, et qu’il était maintenant normal de s’expliquer en mettant en place la concertation avant de commencer la réalisation du projet. Ils citaient même des débats publics qui avaient largement contribué à faire capoter le projet comme celui du 3ème aéroport de Paris ou plus inquiétant encore celui de la ligne électrique à très haute tension dans la vallée du Verdon. Voilà quel était l’état d’esprit à la fin de l’été 2004. Le Directeur de Projet avait tout de suite compris que le débat public serait une épreuve délicate pour l’entreprise qui n’est pas habituée à affronter la controverse ni à dialoguer avec le public. La première tâche de son équipe fut de rassembler le maximum d’informations sur le débat public, d’abord de comprendre son intérêt 15

et son mode fonctionnement. Leur première découverte fut le contresens sur la signification du mot. Conditionnés par les débats télévisés, il nous faut un vainqueur. Tout le monde se souvient de Giscard-Mitterrand, dont le gagnant fut M. Giscard d’Estaing (« vous n’avez pas le monopole du cœur ») ; de Giscard-Mitterrand 2, qui s’est terminé 7 ans plus tard par la victoire sans discussion de M. Mitterrand et le « au revoir » de M. Giscard d’Estaing. Pour le débat public, pas d’examen de passage, le législateur est revenu au sens premier du mot, on débat signifie on en cause, on échange courtoisement arguments et contre-arguments. Il n’y a pas de perdant, mais que des gagnants : chacun a progressé et s’est enrichi des connaissances et de l’expérience de l’autre. Le débat public est défini par deux lois. D’abord la loi sur le renforcement de la protection de l'environnement dite Barnier qui l’a institué en 1995, puis la loi sur la démocratie de proximité en 2002 qui en a précisé le fonctionnement. L’organisation et le suivi des débats publics sont confiés à une commission indépendante, la Commission Nationale du Débat Public (CNDP). Elle doit être saisie de tous les projets importants. Il y a plusieurs critères, le plus significatif est financier : la saisine de la commission est obligatoire si le montant prévisionnel de l’investissement est supérieur à 300 millions d’Euros. Le débat dure quatre mois et est basé sur des réunions publiques auxquelles tout le monde peut participer. Il s’appuie sur un dossier fourni par le porteur du projet, le maître d’ouvrage. Quand le dossier est accepté par la Commission, le débat peut commencer. Il a bien fallu qu’EDF se fasse à l’idée qu’il faudrait en passer par là, cela a ébranlé quelques certitudes. Heureusement il en restait d’autres bien ancrées, dont le choix du site d’implantation de la nouvelle unité de production. De toute évidence, Penly (Seine-Maritime) était le meilleur choix technique. Dans les années 90, lors d’une embellie, EDF avait caressé l’idée de construire quatre nouvelles unités sur des sites déjà existants, deux à Flamanville au bout de la presqu’île du Cotentin et deux à Penly, entre Dieppe et Le Tréport. Les travaux avaient commencé pour creuser les fondations. L’aventure fut de courte durée et les trous sont restés en l’état. 16

Il était donc logique que la nouvelle unité soit installée dans un de ces trous. À Flamanville, il faudrait probablement construire une nouvelle ligne haute tension pour évacuer la production. Penly s’imposait donc naturellement comme le meilleur choix. Il ne restait plus qu’à rendre public le projet et à saisir la commission nationale du débat public.

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Époque 1, été 2004 : la préparation de la saisine
La Commission Nationale du Débat Public se saisit avec une lettre du genre « en application de… et conformément à…., j’ai l’honneur de soumettre à la CNDP le projet… etc. » et un dossier logiquement nommé dossier de saisine. Il doit contenir les données nécessaires et suffisantes pour que la Commission puisse déterminer si et comment le débat doit être organisé. Elle a trois possibilités : ne pas organiser de débat, en confier l’organisation au maître d’ouvrage ou l’organiser elle-même. Quand l’enjeu du projet est important, c’est ce dernier choix qui est fait. Une commission particulière dédiée est alors nommée (CPDP, Commission Particulière du Débat Public). Tout maître d’ouvrage qui a une haute opinion de lui-même veut convaincre la terre entière et en particulier la CNDP que son projet est le plus beau, le plus important, le plus compliqué et le plus utile que l’on puisse imaginer. C’est ainsi que la Commission reçoit des dossiers tellement volumineux et incompréhensibles qu’elle n’arrive pas à y trouver la réponse à ce qu’elle cherche : le projet mérite-t-il un débat de première, de seconde ou de troisième classe ? La CNDP conseille au maître d’ouvrage de faire une synthèse courte, en quatre pages maximum précise-t-elle. Si par malchance, un membre de Commission est surchargé, il peut gagner un temps précieux en ne lisant que cette synthèse. Ce n’est pas le seul avantage. Côté maître d’ouvrage, les techniciens du projet peuvent s’exprimer pleinement et sans trop de censure dans le dossier. Pendant ce temps, le porteur du projet rédige ces quatre pages, en toute tranquillité. Et tout le monde est content. Il n’en reste pas moins que la préparation de la saisine est chose fort compliquée. La démarche logique et analytique, qui régit tous les actes d’un ingénieur correctement formaté, est appliquée. Quel est le problème ? Quels sont les textes qui régissent le processus ? Quelle est l’expérience accumulée ? Quelles sont les composantes de l’entreprise les plus aptes à répondre au cahier des charges (comprendre qui va prendre la plume) ? Quand toutes ces questions ont trouvé une réponse, on peut alors s’atteler à la rédaction.

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Ensuite, la CNDP cadre un peu les tendances à l’inflation épistolaire du maître d’ouvrage. Les attendus sont également précisés tels qu'ils figurent dans le Code de l'environnement : le dossier doit « présenter les objectifs et les principales caractéristiques du projet, ainsi que les enjeux socio-économiques, le coût estimatif et l'identification des impacts significatifs sur l'environnement et l'aménagement du territoire (article L121.1) ». Fort de ces indications le rédacteur se sent néanmoins dépourvu. Ce n’est pas une procédure claire, juste quelques vagues indications. Il faut un guide, des exemples, un modèle de plan. Le Secrétaire de la Commission, qui en a vu d’autres, accepte alors généreusement d’ouvrir les portes de ses armoires et permet la consultation de dossiers déjà déposés. Projets de contournement autoroutier, de nouvelles lignes de TGV, d’extension de port, de réacteur à fusion nucléaire, de ligne à haute tension défilent sous les yeux ébahis des futurs rédacteurs. Ils ont tous un point commun, il faut s’accrocher pour les lire. On comprend alors tout l’intérêt de la synthèse, en quatre pages maximum. Dans ce dossier, il faut décrire le projet, mais aussi le justifier. C’est là que ça se gâte. Pourquoi EDF veut construire cette nouvelle centrale nucléaire ? La réponse à cette question n’est pas aussi évidente qu’il y paraît. Un simple client-contribuable pourrait penser que si l’on construit une nouvelle centrale nucléaire, c’est pour produire de l’électricité. Trop simple, voire simpliste. C’est en réalité beaucoup plus compliqué que cela, et la vérité n’est pas là où on l’attend. Pour preuve, il n’est écrit nulle part dans les documents du débat public que cette centrale servira à produire de l’électricité. Pourtant, elle en produira et même beaucoup, de quoi alimenter à elle toute seule une région de 1,5 million d’habitants. Les motivations d’EDF sont multiples : garder la main, se préparer au renouvellement de ses centrales actuelles en continuant le nucléaire et faire plaisir à son actionnaire encore unique, l’État. À l’époque de la rédaction du dossier de saisine, le Parlement travaille en effet sur une loi d’orientation sur l’énergie qui prévoit explicitement la construction d’une nouvelle centrale nucléaire. Ce 20

projet de loi est porté par le ministère de tutelle d’EDF, l’Industrie. Il confirme les choix énergétiques du passé en affirmant la nécessité « de garder l’option nucléaire ouverte ». Clairement, il s’agit de se mettre en mesure de pouvoir recourir largement au nucléaire, quand il faudra commencer à remplacer les centrales existantes, vers 2020. La loi ajoute des objectifs ambitieux de maîtrise de la demande d’énergie et d’augmentation de la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables. Voilà une aubaine pour justifier le besoin de cette nouvelle centrale, il suffit d’écrire que le Parlement l’a décidée, enfin c’est ce qu’un ingénieur peut penser. Cette loi qui sera promulguée à l’été 2005 servira de parachute lors de toutes les discussions délicates, mais elle empoisonnera le débat au motif qu’il ne sert à rien de débattre de quelque chose qui a déjà été décidé par la représentation nationale. Qu’à cela ne tienne ce n’est pas le problème d’EDF, du moins pas encore. EDF peut donc rédiger sereinement le dossier de saisine en vantant les mérites de cette nouvelle centrale nucléaire concoctée par le lobby. Comme tout nouveau modèle de n’importe quel appareil ou machine, elle sera plus sûre, moins chère et plus respectueuse de l’environnement. Emportés par leur élan, les rédacteurs donnent une vision très techno sur l’avenir à 50 ans en expliquant comment on pourrait remplacer harmonieusement les 58 centrales actuelles par une quarantaine de nouvelles, tout en garantissant un kilowattheure sûr et pas cher. Le dossier tient de la profession de foi rédigée comme une notice de chaîne stéréo coréenne. Pour justifier la nouvelle centrale, l’idée de départ du lobby était d’affirmer que la logique la plus évidente, avant d’acheter une série, est d’en essayer un premier exemplaire. N’importe quel consommateur prudent agit de la sorte à l’époque de la foire aux vins dans les supermarchés : il se laisse séduire par les arguments du monsieur au tablier rouge, mais n’achète qu’une bouteille et la goûte. Si le vin est bon, il prend vite fait la camionnette, tant qu’il en reste encore, pour pouvoir remplir la cave en prévision des besoins futurs. Les fonctionnaires du ministère de l’industrie, probablement 21

conseillés par leurs communicants, ont appelé ce premier exemplaire « démonstrateur ». Les Finlandais, avec leur décision d’achat clé en main d’une centrale complète du même type prennent de vitesse tout le monde et compliquent l’affaire, car ce sont des gens qui, s’ils mettent longtemps à se décider, vont très vite ensuite. Leur installation sera mise en service au moins 2 ans avant sa demi-sœur française. Les esprits chagrins ne manqueront pas de faire remarquer que le « démonstrateur » sera construit à Olkiluoto, au bord de la mer Baltique, face à la Suède, et non pas en Normandie face à Guernesey. Les chefs d’EDF, bien que déstabilisés par cette belle construction intellectuelle qui est abattue par les félons finlandais, rebondissent avec habileté. Le projet ne sera plus un « démonstrateur », mais une « tête de série ». Tellement satisfaits par cette pirouette sémantique, ils baptisent le projet dans la foulée : « Construction d’une centrale électronucléaire, Tête de série EPR ». À part une centaine d’initiés, personne n’y comprend rien, mais ce n’est pas grave, puisque avec ce titre on voit bien que le projet est compliqué, important et sûrement utile. Personne n’a pensé que cette décision aurait des conséquences majeures sur le déroulement du débat public. Pendant ce temps, le feuilleton du remplacement du PDG d’EDF fait de plus en plus d’actualité dans la presse. Le successeur sera-t-il le sortant, M. Roussely, ou un autre ? Rien ne se décide en ces périodes troublées. Le ministère de tutelle est aux abonnés absents et le candidat sortant évite toute action qui pourrait compromettre sa reconduction. D’autant plus, que celle-ci s’annonce très délicate. M. Roussely est du bord opposé au pouvoir en place, et il semblerait que le Premier Ministre ne l’apprécie guère. Aucune directive ne vient de la Direction générale pour saisir la Commission Nationale du Débat Public du projet. Dans les semaines qui ont précédé l’affaire de la succession, plusieurs petites phrases dans les médias, confirmées par des bruits de couloir, laissaient penser que la cote de Penly baissait. Le Président Roussely aurait même déclaré en interne que son site à lui, c’est Flamanville. 22

Ces atermoiements commencent à énerver les techniciens, qui prennent des crampes à force d’être toujours dans les starting-blocks. Pendant ce temps, une association s’est constituée pour soutenir le projet à Flamanville. Son nom, fort bien choisi est évocateur : PROFLAM. Ses membres ont réalisé un volumineux dossier de candidature qui explique en long et large pourquoi le Cotentin est le meilleur choix pour EDF. Tout y passe, de la beauté des paysages jusqu’à une minutieuse énumération des compétences des entreprises de la région en matière de nucléaire. L’annexe, un gros classeur à lui tout seul, rassemble les signatures de plus de 300 industriels et artisans du Nord de la Manche. On y trouve bien sûr de gros entrepreneurs de génie civil ou des tuyauteurs, mais aussi des artisans qui espèrent des retombées indirectes. Cette initiative déroute un peu les porteurs du projet à EDF. La situation est inédite, c’est la première fois qu’une instance représentative fait un tel acte de candidature. La première réaction est l’incrédulité : « ils ont tout faux, tout le monde sait que ce sera à Penly ». N’empêche, en y regardant de plus près, PROFLAM n’est pas constituée de doux rêveurs. C’est un sous-marin de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Cherbourg. La CCI, déjà ça impose, et comme les Bas-normands ont la réputation de ne pas plaisanter avec les affaires, cela renforce le sérieux de l’initiative. D’autant plus que derrière eux, il y a le député Gatignol. Ce vétérinaire de formation a un charisme indiscutable, aidé par un physique et une magnifique chevelure blanche. Sa spécialité, c’est la l’énergie, et dans la catégorie poids lourds : président de la commission « Énergies » à l’assemblée nationale et vice-président de l’office parlementaire des choix techniques et scientifiques. M. Gatignol a su également mettre en formation de combat la totalité des élus du Cotentin, la droite bien sûr puisqu’il est élu de l’UMP, mais aussi la gauche. Ces informations rendent l’initiative de PROFLAM plus solide qu’il n’y paraissait à la lecture de leur dossier. Mais quand même, la candidature d’une région pour l’implantation d’une centrale nucléaire, et à Flamanville en plus, c’est difficile à avaler. 23

Le président Roussely y croit, lui, car il reçoit une délégation d’élus de la région de Flamanville, avec PROFLAM en tête. Si cette information reste assez discrète dans la presse nationale, elle se répand quand même dans les autres régions qui verraient d’un très bon œil arriver la manne financière de la construction d’un nouveau réacteur. À Penly, il n’y a pas d’association qui tire les industriels, ni un Gatignol qui tire les politiques. Ca serait plutôt l’inverse, avec Laurent Fabius qui prône haut et clair ses convictions anti-EPR, pour ne pas dire antinucléaires. Ceux qui sont pour restent campés sur leurs certitudes que Penly est le meilleur choix, d’ailleurs EDF le leur a si souvent répété. Cependant l’initiative Cotentinoise inquiète et le député de Dieppe aidé de quelques fidèles bricole en vitesse un dossier et demande une entrevue à M. Roussely pour se porter candidat, on ne sait jamais. Pendant ce temps, la Vallée du Rhône s’agite. Là-bas aussi, le nucléaire on connaît. Pierrelatte, Marcoule, la centrale du Tricastin en sont des hauts lieux. N’est-ce pas à Marcoule qu’on a produit en 1956 le premier kWh nucléaire ? Malheureusement, le site EDF est saturé, coincé entre le canal de Donzère-Mondragon et l’usine Eurodif, impossible de trouver la place pour construire une nouvelle unité. Mais le CEA possède encore d’immenses terrains au bord du canal, un peu plus au Nord. Comme l’emploi est un peu en perte de vitesse et que la zone ne vit quasiment que du nucléaire, le dossier est vite monté par les politiques et les industriels locaux. Et voilà, comment EDF, qui ne demandait rien, se retrouve avec trois candidats à l’implantation du nouveau réacteur. Il semblerait que pour les deux premières hypothèses d’implantation, la construction de nouvelles lignes soit nécessaire, mais relativement aisée à réaliser, tout du moins sur le plan technique. Pour la variante « Vallée du Rhône », la situation est plus compliquée, car le réseau de transport d’électricité est congestionné depuis plusieurs années déjà, et la solution technique pour prendre en compte ce nouvel afflux de puissance n’est pas évidente. La nouvelle centrale produira, à elle seule, autant d’électricité que deux unités de la centrale de Tricastin. De plus, l’actuelle usine d’enrichissement d’uranium de Pierrelatte s’arrêtera à peu près au même moment que la 24