ONU et ordre mondial : réformer pour ne rien changer

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Cet ouvrage s'attache d'abord à constater et expliquer la crise de l'ONU : une crise ancienne et multidimensionnelle liée tout particulièrement au malaise des Etats à trouver en permanence dans l'Organisation les moyens de satisfaire leurs intérêts nationaux et à faire aboutir leurs préférences. Les réformes qui tendent à être prescrites aux pays en développement peuvent demeurer sans effet si elles ne cadrent pas avec leurs réalités.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782336260877
Nombre de pages : 284
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Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions
Pierre-Alain PORTE, La valeur du sport, 2005. Dimitri MIEUSSENS, L’exception corrida : de l’importance majeure d’une entorse mineure, 2005. Bernard SALENGRO, Le stress des cadres, 2005. Dominique GARRIGUES, Manuel des réformateurs de terrain, 2005. Jean-Baptiste RUDELLE, Vous avez dit progrès ?, 2005. Bernard L. BALTHAZARD, Le développement durable face à la puissance publique, 2005. Laurent SALIN, Vers une Europe vaticane ?, 2005. David MATHEWS, Politique par les citoyens, 2005. Bernard LAVARINI, La grande muraille du IIIe Millénaire, 2005 Patrick BRAIBANT, Lettres aux « anticapitalistes » (et aux autres) sur la démocratie, 2005. Marion PEYRE (Sous la dir.), Le livre noir de l’animation socioculturelle, 2005. Catherine LEGUAY, Respecter la vie, disposer de sa mort ! Pour une loi Vincent Humbert, 2005. Iviu BOURDIEC, L’aliénation corse, 2005. Gérard PLUMIER, Chômage senior, abécédaire de l’indifférence, 2005. Richard GAUDET, Etre patron aujourd’hui en France, 2005.

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Du même auteur : Les mouvements de libération nationale et le droit international, Editions Stouky, Rabat, 1981. Commerce et protectionnisme. Quel avenir pour les échanges internationaux ?, Sochepress, Casablanca, L’Harmattan, Paris, 1989 (en collaboration avec Saïd Ihraï). Théories des relations internationales, L’Harmattan, Paris, 2004.

www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2005 ISBN : 2-7475-9736-9 EAN : 9782747597364

A Zohra, Ferdaouss, Ibtissam et Marouane

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Introduction................................................................... 11 Partie I : L’ONU, une Organisation en crise .................. 25 I- La nature complexe de l’ONU................................ 29 II- Réforme et longévité de l’ONU ............................. 57 Partie II : Réformer l’ONU............................................ 69 I- Les impasses de la démarche réformiste................. 73 II- Nouvelles perspectives : prégnance de la fonction conservatrice de la réforme ....................................... 89 III- Portée du débat sur la réforme de l’ONU .......... 139 Partie III : Les ersatz du changement : réforme et adversité Cas de la Méditerranée et du Moyen-Orient ................ 153 I- La Méditerranée, un espace d'adversité ? ............ 159 II- La compétition euro-américaine en Méditerranée et au Moyen-Orient ..................................................... 165 III- Potentialités régionales et sous-régionales : quels correctifs possibles ? Cas du Maghreb .................... 217 Conclusion : Réformer pour ne pas changer le monde ?241 Notes........................................................................... 251

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a question de la réforme de l’ONU est devenue insistante avec la fin de la guerre froide. Ceci ne signifie pas qu’elle constitue une nouveauté. Elle a été posée depuis la création de l’Organisation ; des procédures sont incluses dans la Charte de l’Organisation afin d’en amender ou réviser le contenu. Par ailleurs, et curieusement, l’ONU a survécu à la guerre froide malgré l’opposition radicale de l’URSS, durant cette période, au reste de la coalition des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale qui avaient rédigé et imposé la Charte de l’ONU au reste du monde. Malgré la fragilité du compromis entre les cinq puissances initiatrices de l’Organisation et les critiques étouffées des autres pays participant à la conférence de San Francisco1, le texte de la Charte subira peu de changements. Cependant, cette longévité s’explique par une série de faits qui ont contribué à déplacer la concertation sur des questions vitales aux intérêts des deux blocs de l’ère bipolaire hors de l’enceinte de l’ONU. Celle-ci allait devenir un lieu de rencontre qui, tout en maintenant le dialogue entre les Etats de ces deux blocs, servira pour diffuser l’idéologie des deux camps et prendre le monde pour témoin de la volonté proclamée par les uns et les autres de vivre en paix et de respecter les règles de droit international, et pour imputer au camp adverse toute intention et tout bellicisme susceptibles de troubler la paix et la sécurité internationales, sachant que l’équilibre de la terreur allait définitivement dissuader les grandes puissances de s’affronter directement. C’est à l’ombre de cette adversité bruyante que l’ONU développera d’autres fonctions, parmi lesquelles celle de la promotion de la décolonisation et de la cause des Etats issus de ce mouvement et venus grossir les rangs de l’Organisation et modifier quantitativement la majorité au sein de son Assemblée générale, l’organe délibératif,

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mais ils ont également contribué à élargir le camp de la misère et de la marginalisation. Ce qui amènera l’Organisation à développer une nouvelle fonction de plus en plus absorbante, en l’occurrence une lutte vaine contre le sous-développement. L’adversité entre les deux blocs sera exploitée par les nouveaux Etats pour proclamer un non-alignement qui s’avérera plus une opportunité pour certains d’entre eux de monnayer leur alignement sur l’une ou l’autre superpuissance, qu’un mouvement de fond qui aurait pu modifier les rapports internationaux à un moment où les grandes puissances étaient fragilisées par leur rivalité. Mais un tel changement des rapports de forces avait peu de chance d’aboutir, car la rivalité entre grandes puissances pouvait à tout moment se muer en alliance objective contre tout mouvement de mise en cause de leur position sur l’échiquier international. L’URSS s’était ainsi retrouvée alliée de fait des Etats-Unis contre une Chine maoïste bruyamment opposée à l’impérialisme américain comme au « social-impérialisme » soviétique. La fin de la guerre froide a mis les Etats et l’Organisation dans une nouvelle dynamique. Désormais, et à la faveur de certains événements comme l’invasion du Koweït par l’Irak et la guerre du Golfe, l’ONU va donner l’impression de servir de lieu de naissance d’un « nouvel » ordre international plus équilibré, plus juste et plus solidaire. cette embellie sera cependant de courte durée, puisque l’Organisation fera l’objet de critiques de la part des grandes puissances, et surtout de la superpuissance épargnée par la fin de la guerre froide, les Etats-Unis d’Amérique. Elle va connaître une crise financière étouffante du fait du non-paiement de leurs cotisations par certains Etats-membres, et particulièrement le principal d’entre eux, l’Amérique, principal débiteur des Nations Unies2. Cette situation va inscrire de manière insistante et

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menaçante la question de la réforme de l’Organisation à l’ordre du jour de celle-ci. L’ONU a été, depuis, mise au défi de changer pour continuer à fonctionner. De nombreuses propositions ont été émises. Certaines réformes techniques ont été introduites. La plupart d’entre elles répondent à des critiques et à des récriminations américaines. Elles résultent toutefois d’une fuite en avant, transformant la réforme en sanction d’une organisation qu’on a des difficultés à contrôler ou qu’on cherche à maîtriser et à instrumentaliser encore davantage. Mais les réformes techniques n’ont ni altéré l’équilibre fondateur, ni mis un terme aux critiques contre l’Organisation, ni encore moins renforcé celle-ci. L’économie générale des réformes entreprises révèle, en effet, leur caractère éminemment conservateur. La tendance est de chercher à résoudre techniquement des problèmes dus à des mutations profondément politiques. Car la crise de l’ONU n’est autre que celle de l’ordre international établi. Celui-ci est l’objet de plusieurs revendications contradictoires. D’un côté, les nouvelles puissances économiques tentent de s’introduire dans le clan des Cinq qui disposent du veto au sein de l’Organisation et maîtrisent le multilatéralisme à leur profit. Il s’agit de l’expression traditionnelle des rapports de forces dans les rapports internationaux, largement rendue par la doctrine réaliste des relations internationales. De l’autre, la majorité des autres membres qui, au nom de l’équité, revendiquent la démocratisation des relations internationales et un ordre mondial équitable qui corrige les effets néfastes de la mondialisation. Ils considèrent que seul un multilatéralisme ouvert et démocratique leur permettrait de jouer un rôle au niveau international, puisque leur majorité quantitative au sein de l’Assemblée générale ne leur a pas servi pour satisfaire leurs attentes, qu’ils ne disposent plus de la possibilité d’alliance alternative comme à l’ère de la guerre froide et que leurs

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propres forums se sont révélés inaptes à cette fin. Mais la revendication d’un nouvel ordre, dont la satisfaction dépend de la bonne volonté des grandes puissances, participe de ces utopies que l’humanité se fait de ses capacités de s’autoaméliorer. Or le monde semble s’être durablement organisé autour de l’intérêt et de la puissance. L’évocation des valeurs morales n’a de rôle que celui de rendre la réalité intellectuellement moins brutale. Par ailleurs, la parade des grandes puissances contre ces revendications a ouvert, volontairement ou involontairement, la voie à la naissance d’un mouvement de remise en cause de l’ordre interne de ces nouveaux Etats en leur imposant des conditionnalités de toutes sortes, et en développant ainsi un interventionnisme multidimensionnel dans leurs affaires intérieures. Ceci a renforcé la naissance d’un embryon de société civile interne et internationale qui va mettre l’accent sur les droits de l’homme, la démocratie, l’Etat de droit, etc. et qui ne va pas manquer d’accentuer la pression sur les Etats faibles. Cependant, le fait d’imposer un ordre à ces Etats ne constitue pas une réponse valable aux revendications des peuples qui contestent l’injuste sort qui leur est réservé. Si la colère de ceux-ci s’adresse principalement à leurs gouvernants, la parade du monde développé consistant à occuper le monde sous-développé dans ses propres problèmes a de faibles chances de mettre un terme à cette vague de fond qui commence à toucher de plein fouet les pays industrialisés. La mondialisation fait de la contestation un phénomène global qui touche tout le monde : immigration clandestine, terrorisme, trafics de tous ordres, etc. Le train de conditionnalités qui a été progressivement imposé aux pays en quête de soutien international va certes affaiblir davantage ces Etats dont les revendications ont essayé d’adoucir la rigueur de l’ordre établi, mais il va aussi permettre au système des

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Nations Unies de développer une prétention supranationale dans le domaine socio-humanitaire. Ceci a fait des émules au niveau des sociétés civiles de par le monde qui s’organisent de plus en plus en mouvements de lutte contre certains phénomènes globaux générés ou censés l’être par la mondialisation, constituant ainsi un début de société civile internationale3. Mais cet état de fait a également créé un mouvement plus radical de lutte contre la marginalisation des populations des pays pauvres, contre le monde industrialisé qui, non seulement empêche l’avènement d’une justice économique internationale, mais tend aussi à travestir l’identité des peuples non occidentaux en leur imposant un modèle et une pensée uniques. Cette contestation, qui est menée principalement par des acteurs non étatiques, a tendance à employer la violence et pose un véritable défi à la société interétatique. Elle a tendance à constituer le fléau le plus grave et le principal souci de la société internationale en ce début du XXIè siècle. C’est désormais autour de la lutte contre le terrorisme international que celle-ci essaie de se réorganiser. Le mot d’ordre de la réforme des institutions s’inscrit désormais dans cette dynamique, qu’il s’agisse de l’ONU ou des Etats faibles qui sont considérés comme le ventre mou de la société des Etats. La réforme est aujourd’hui au cœur de la lutte contre le terrorisme international. La crise de l’ONU cache ainsi une situation plus grave. Il reste à savoir si la réforme de celle-ci est susceptible d’apporter une réponse convaincante à cette situation. Si la réforme est censée constituer une solution, de quelle réforme s’agira-t-il, sachant que les réformes purement techniques n’ont pas pu clore le dossier de la crise de l’ONU ? Faut-il adopter une démarche qui sauve l’équilibre initial sur lequel a été échafaudé l’édifice onusien ? Cet équilibre est-il encore viable ? Quelle réponse fournir alors aux remises en cause de plus en plus

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brutales de l’ordre international établi ? La réforme de l’ONU va-t-elle transformer celle-ci en une organisation qui va défendre l’ordre des grands ou servir de caisse de résonance à un nouvel affrontement entre deux blocs d’un type nouveau et légitimer les interventions contre le monde de la misère et du radicalisme ? Le monde développé est-il suffisamment cohérent pour adopter une démarche consensuelle et définir des intérêts communs ? Le reste du monde, qui demeure entièrement désorganisé, est-il en mesure de se frayer une place dans cette jungle de l’équilibre de puissance ? Bref, quel type d’organisation cherche-t-on ? Quels objectifs et pour quelle utilité ? Par ailleurs, les pays de faible puissance, qui ont choisi la voie de l’insertion active dans l’ordre international dans l’espoir de pouvoir peser sur celui-ci, ne sont-ils pas en passe de caresser une chimère qui, tout au plus, leur permet de se satisfaire à rêver d’un ordre idéal en cherchant à supporter la fatalité de l’ordre réel ? Du reste, les Etats désireux de renforcer les Nations Unies accepteraient-ils de le faire au détriment de leur souveraineté ? C’est loin d’être sûr. La réforme de l’ONU est ainsi sous-tendue par une série d’enjeux qui ne sont pas toujours clairs, même pour ceux qui cherchent à faire aboutir des changements. Car il n’est pas sûr qu’un renforcement de l’ordre des grands au sein des Nations Unies soit satisfaisant pour tous les prétendants à la puissance, dans la mesure où les réformes que les grandes puissances détentrices du veto seraient disposées à accepter ne pourraient avoir pour objectif d’altérer leur situation. Par ailleurs, le jeu de neutralisation de l’Organisation n’est plus suffisant pour le nouveau jeu de puissance à travers lequel la prétention à l’hégémonie de la part d’une grande puissance ne peut se satisfaire que d’une légitimation systématique de ses actions unilatérales par l’ONU et son système. Or les Etats-Unis, qui sont les mieux placés pour jouer ce rôle, sont aujourd’hui gênés au sein de l’ONU, surtout par des puissances théoriquement

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alliées qui ont bénéficié d’une certaine redistribution de la puissance et de sa diffusion et qui prétendent désormais à une position plus importante sur la scène internationale. Sans oublier que le problème de la stratégie américaine en matière de réforme des Nations Unies demeure posé : quel est leur but et quels sont leurs moyens ? Ont-ils en réalité une stratégie en la matière ? Dans tous les cas de figure, les réformes purement techniques sont utiles, mais pas suffisantes ; la démarche consistant à réformer pour ne pas changer l’ordre international est, à terme, vaine ; la transformation de la nature interétatique de l’ONU est pour le moment une chimère. Que veulent donc les Etats ? Probablement maintenir un multilatéralisme sur la nature duquel personne n’est d’accord. Les uns veulent le contrôler contre tout dérapage susceptible de modifier l’équilibre qui leur est favorable ; les autres veulent un multilatéralisme délié de l’équilibre de puissance, plus équitable et pouvant renforcer leur capacité à répondre aux défis internes et internationaux. Mais ils n’ont pas les moyens d’imposer des changements de fond. C’est dire que la question de la réforme du système international relève de la quadrature du cercle. En effet, le changement de la réalité internationale, telle qu’elle existe et qui relève d’un rapport des forces avéré, nécessite d’autres démarches qu’une organisation comme l’ONU ne peut que refléter ; n’étant pas capable de le créer de toute pièce. Si les pays industrialisés, qui se trouvent au Conseil de sécurité, et qui cherchent à mettre en adéquation leur position internationale avec leur puissance, peuvent se satisfaire d’un réformisme qui prenne en compte leur puissance et s’accommoder d’une démarche conservatrice, les pays pauvres n’ont d’autre alternative que de subir le jeu des grands. A moins de jouer sur le développement du multilatéralisme au niveau régional, qui s’avère un multiplicateur de puissance lorsqu’il est bien maîtrisé, comme cela se vérifie dans le

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cas de l’Europe unie. Ceci peut, peut-être, aider à transformer l’ONU en une organisation des régionalismes où chacun de ceux-ci serait représenté. Cela contribuerait à faire actionner le multilatéralisme pour défendre des intérêts concrets au lieu de chercher à utiliser les Nations Unies dans une quête vaine d’un monde idéal où la solidarité des riches viendrait subvenir aux besoins des plus pauvres et où la sécurité collective viendrait protéger les plus faibles. Car les Nations Unies, en dépit de leur habillage idéologique, n’ont pas été créées pour cela. Elles ont tendu à imposer un ordre au monde, celui de leurs initiateurs, et ont continué à vouloir symboliser cet ordre malgré les changements réels intervenus à l’échelle planétaire. Elles sont désormais appelées à valider des actions contre certains Etats qui ne répondent pas aux standards du modèle dominant et, de ce fait, elles doivent contrevenir à la règle qui sous-tend tout l’échafaudage théorique de la société internationale, celle du respect de la souveraineté étatique. Tout cela tend à approfondir la crise de l’ONU et, partant, du multilatéralisme dont s’est dotée la société internationale au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais, depuis longtemps, la crise est devenue un mode normal de fonctionnement de l’ONU et de tout le système mis en place en 1945. Elle a été gérée différemment, selon son intensité et ses conséquences sur les Etats-membres. La fin de la guerre froide a révélé la fragilité de la situation de l’Organisation et il est légitime de s’interroger sur les possibilités de sa réforme pour venir à bout de ses problèmes qui semblent se situer au-delà d’un simple remodelage technique de ses mécanismes. Mais au-delà de la réforme de l’ONU, dont la nature conservatrice est évidente, la démarche réformatrice semble aujourd’hui devenir un instrument qui a tendance à uniformiser le monde, à défaut de démocratiser les relations internationales.

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Le problème de la réforme de l’ONU est, de ce fait, aussi ancien que complexe. Il est lié à la nature de l’Organisation, mais aussi et surtout aux aléas de l’ordre international et au mode de fonctionnement du jeu multilatéral, lorsqu’on replace la réforme dans le cadre qui tend à être le sien : la nécessité de changer le monde face aux défis du troisième millénaire. Rendre compte de toutes les dimensions de la réforme de l’ONU et des problèmes qui la sous-tendent, constitue donc une tâche très complexe. On peut cependant amorcer le débat en partant des postulats suivants : - La nature de l’Organisation supporte relativement peu les changements de fond. La Charte de l’ONU n’a connu en effet que quelques modifications en 60 ans d’existence ; - Les aléas de l’ordre international ont contribué à marginaliser et à dramatiser la démarche réformatrice. La longévité de l’Organisation est essentiellement due à des adaptations de fait qui ont altéré sa mission initiale et handicapé ses actions ; - Bâtie sur un rapport complexe entre puissance et équité, elle a été ballottée entre l’instrumentalisation de la part de ses membres les plus puissants et l’aspiration à jouer le rôle de conscience du monde. Elle a tant bien que mal rempli l’une ou l’autre fonction ; - Mais elle demeure une organisation interétatique. De ce fait, toute l’économie de sa réforme est fondamentalement conservatrice. Ce qui explique que la démarche réformiste est incapable d’apporter des réponses convaincantes aux défis du monde d’aujourd’hui ; - La difficulté de sa réforme montre aussi bien l’intérêt tout particulier que l’ONU représente pour les Etats, que la normalisation du compromis tacite sur sa marginalité. Notre réflexion se place dans le cadre de l’hypothèse générale suivante : l’ONU est en crise ; une crise ancienne et multidimensionnelle liée tout particulièrement au malaise des Etats à trouver en

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permanence dans l’Organisation les moyens de satisfaire entièrement leurs intérêts nationaux et à faire aboutir leurs préférences. Mais, pour les Etats, l’ONU constitue un moindre mal qu’il faut maintenir, contrôler, voire neutraliser en cas de nécessité. Les mutations internationales ont cependant reposé la question de son adaptation. Du reste, le fait de croire que l’ONU allait cohabiter avec l’ordre post-bipolaire sans modification du consensus qui lui avait donné naissance en 1945, s’est avéré erroné. La manière dont répondront les grandes puissances aux nouvelles interpellations conditionnera à terme le devenir de l’Organisation. Cependant, force est de relever que les modes appliqués jusqu’ici à la gestion des crises de celle-ci sont dépassés. La démarche réformatrice, telle qu’elle s’est déployée, est peu susceptible de répondre aux attentes de changement aussi bien au sein des Nations Unies que dans la société internationale dans son ensemble. Quant aux réformes qui tendent à être prescrites aux pays en développement, elles peuvent demeurer sans effet si elles ne cadrent pas avec leurs réalités. Si elles sont conçues dans une démarche d’adversité à l’égard d’un monde censé être le terreau de tous les radicalismes, elles peuvent faire le lit des extrémismes de tous bords et contribuer encore plus à élargir la fracture qui est en train de créer une nouvelle bipolarité, celle opposant le monde des nantis à celui de la misère et de la marginalisation. De ce fait, si les pays, qui ont jusqu’ici fonctionné sur la base d’un manque ou d’un déficit de démocratie et de liberté, sont inexorablement inscrits dans la logique implacable du changement pour pouvoir continuer à exister, les réformes qu’ils sont appelés à introduire doivent répondre aux attentes de leurs peuples respectifs. Si on les pousse à changer dans un sens donné ou si le changement répond plus à la volonté des grandes puissances de neutraliser les menaces dont ces pays sont

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suspectés ou accusés d’être la source, la question de la réforme restera posée et tout échec peut être exploité par les radicalismes réfractaires à la démocratie. Il reste aussi à décomplexer la notion de démocratie qui n’est rien d’autre qu’une quête légitime de liberté, de bien-être et de sécurité que chaque peuple peut traduire selon les données de ses propres réalités. Vouloir reproduire un modèle, même le meilleur, en croyant échapper aux critiques ou aux actions coercitives des puissances tutélaires, faisant fi du fond au profit de la forme, constitue une erreur que beaucoup de pays en développement ont commise sans que cela ne les ait introduits dans le clan des démocraties et ne leur ait donné un blanc-seing durable de la part de leurs citoyens et des grandes puissances commanditaires des réformes. Par conséquent, les remarques que nous serons amené à émettre à l’encontre des réformes démocratiques « préconisées » de l’extérieur ne constituent pas un refus en soi desdites réformes, mais une réflexion sur les moyens de construire des modèles fiables qui tiennent compte plus des besoins endogènes que des pressions exogènes. Un modèle fiable n’est pas forcément un modèle coupé des acquis universels, parce que les traditionnelles spécificités que beaucoup de gouvernants brandissaient contre les valeurs universelles se sont avérées autant de subterfuges pour ne pas changer la réalité locale. Le problème des réformes commanditées de l’extérieur ne réside pas dans le contenu de l’une ou l’autre valeur ou institution que l’on cherche à transposer, mais dans la manière de le faire. Car la démarche consistant à obliger les peuples à adopter un modèle clés en main, moyennant menaces et pressions, vide la philosophie de la réforme de son essence, en l’occurrence la liberté de choix et la spécificité dans le montage du projet de société et la vitesse de sa concrétisation. Le caractère endogène ne réside pas forcément dans une démarche qui cherche l’originalité dans une tentative

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individuelle et vaine d’inventer chaque fois la démocratie, comme si on était obligé de réinventer tous les jours la « roue ». La démocratie existe et c’est un patrimoine commun de l’humanité. Mais elle n’est qu’un ensemble de principes qui doivent être assemblés selon la spécificité de chaque groupement humain qui choisit de l’adopter. Elle renvoie donc à plusieurs possibilités de montages qui pivotent, cependant, autour de la liberté et la participation des citoyens au choix de leur contrat social et à la gestion de leur destin. C’est justement cette dimension qui est évacuée par les réformes commandées de l’extérieur dans l’intérêt de leur commanditaire.

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a crise institutionnelle a progressivement enserré le système onusien. En fait, elle a touché l’Organisation mondiale depuis sa création. Dès 1948, on peut relever l’expression des premières préoccupations quant à la gestion des ressources de l’ONU et des institutions spécialisées. Ceci avait amené l’Assemblée générale à adopter un certain nombre de résolutions mettant l’accent sur la nécessité de la coordination au sein de la famille des Nations Unies, la concentration des ressources, la lutte contre la dispersion et la recherche de l’efficacité, etc. 4 La normalisation de la situation de crise sera néanmoins assurée à la faveur de la guerre froide qui a, en même temps, dénaturé la mission de l’Organisation. Cependant, celle-ci trouvera lentement un espace d’action dans les failles ouvertes par les contradictions et les surenchères des deux blocs rivaux, mais aussi dans les ambiguïtés des dispositions de sa propre Charte. La crise est devenue endémique dans les années 80, à la suite de l’étranglement financier provoqué par la diminution de la contribution des Etats-Unis et la chute de la valeur du dollar américain. Les critiques des pays industrialisés contre l’inefficacité de l’Organisation iront crescendo, en fonction de la perte de leur contrôle sur ses organes. On lui reproche de produire trop de papiers, de discours, de résolutions, d’être politisée et de ne pas être capable de mener des actions efficaces étant donné son gigantisme. Les Etats-Unis sont particulièrement critiques à l’égard de l’Organisation et de tout le système onusien. Le Secrétaire général de l’Organisation porte luimême un regard sévère sur elle. Dans une déclaration faite lors d’une séance spéciale de l’Assemblée générale au cours de laquelle il présenta ses propositions de réforme, il fournit une description de la crise de l’ONU. Selon lui, « … l’Organisation ne fonctionne pas comme elle le

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devrait. Elle a été lente à prendre la mesure de l’évolution des données géopolitiques. Loin d’être souple et capable de s’adapter, elle a trop souvent été prisonnière de sa bureaucratie. Elle s’est dans certains cas enfermée dans un carcan rigide, agissant dans l’isolement en l’absence de toute coordination ou presque au lieu de chercher à dépasser les limites sectorielles et les frontières institutionnelles. Là où elle aurait dû doter ses responsables des moyens de leur action, elle n’a pas su tirer le meilleur parti de ses ressources humaines ou financières. Au lieu de donner aux fonctionnaires les moyens de s’épanouir, elle les a asservis à une bureaucratie. Elle se doit de libérer leurs compétences et leurs capacités. »5 Les différentes crises ayant touché le système ont impulsé des réflexions sur les solutions possibles. La réforme a été souvent avancée comme le remède idoine. Mais elle a joué un rôle secondaire par rapport aux adaptations de fait. De nombreux rapports ont été faits à ce propos, et le constat a toujours été peu amène pour l’Organisation. L’ONU a progressivement fourni d’elle-même l’image d’une organisation déconnectée par rapport aux problèmes du monde. Ceci lui vient de sa nature complexe. La démarche réformiste apportera peu de solutions à cet état de fait, parce qu’il s’avère que ses membres les plus influents ont toujours cherché à l’utiliser, et lorsqu’ils ont rencontré des résistances de la part des autres membres, ils se sont arrangés pour la marginaliser et pour l’étouffer financièrement.

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