Ordre et désordre à Kinshasa (n°61-62)

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L'image que l'on perçoit de Kinshasa est souvent celle d'un monde désordonné livré à lui-même: confusion, crise et chaos y règnent. Malgré tout, Kinshasa constitue un espace social fascinant, à la fois vivace, inventif et fantasmagorique. Fonction et dysfonction, ordre et désordre se conjuguent au point de paraître se confondre. Les Kinois inventent de nouvelles formes d'organisation sociale afin de pallier la situation sinistrée que leur a légué l'Etat-nation post-colonial. Il s'agit d'un processus dynamique sui permet tout simplement aux gens ordinaires de continuer à vivre.
Publié le : jeudi 1 avril 2004
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EAN13 : 9782296319608
Nombre de pages : 256
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CAHIERS AFRICAINS AFRIKA STUDIES
n° 61-62 (série 2003)

2004

Sous la direction de Theodore Trefon

Ordre et désordre

à Kinshasa

Réponses populaires à la faillite de l'État

n° 61-62
(série 2003)

2004

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VOORMIDDEN-AFI\IKA MUS~ ROYAL

DE I:AFI\IQUE CEN11V.I.E

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de I-École-Polytechnique
75005 Paris

CAHIERS

AFRICAINS

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AFRIKA

STUDIES

MRACIKMMA Section d 'Histoire du temps présent (Anciennement Institut africainlCEDAF) Afdeling Eigentijdse Geschiedenis (V oorheen Afrika Instituut- ASDOC)

Leuvensesteenweg 13, 3080 Tervuren Tél. : 322 769 57 41 Fax: 322 769 57 46 E-mail: africa.institute@africamuseum.bc Site: httl)://cedaf-asdoc.africamuseum.be

Couverture:

Conception graphique: Sony Van Hoecke Illustration: Céline Pialot Photo: Theodore Trefon
sont

Les activités de la Section d'Histoire du temps présent (anciennement Institut africain-CEDAF) financées par le SPP Politique scientifique et par la Coopération belge au développement. Les Cahiers africains sont publiés avec l'aide financière de la Communauté française.

cgMusée royal de l'Afrique centrale, 2004
ISBN: 2-7475-4289-0 ISSN : 1021-9994

Table des matières

Rem erciem ents Chapitre 1. Introduction. La réinvention de l'ordre à Kinshasa Theodore Trejon Les Kinois et l'État L'espace de recherche. Des notions clés: chevauchements et contrastes Être Kinois : Kin-la-belle-la-nuit. Chapitre 2. La « COOP»à Kinshasa: Anas tase Nzeza Bilakila ... Survie et marchandage ...

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Introducti on Anomie et moralité de survie Mamas manœuvres: les astucieuses commerçantes portuaires Les cambistes : hors-la-loi ou alternative aux banquiers Les Khadafis : du carburant à portée de main en contrepartie d'argent. Faciliter le transport public: le chargeur La débrouille pour la survie dans les hautes sphères Ce désordre organisé, combien de temps va-t-il durer? Chapitre 3. Le robinet est en grève: La (non) distribution d'eau et les stratégies d'approvisionnement Angéline Maractho Mudzo Mwacan et Theodore Trefon Introduction REGIDESO : un fournisseur chiche Stratégies d'approvisionnement inventives Eau trouble, santé précaire. De l'eau, grâce à la coopération internationale « Quand on est au fond du puits, on peut encore creuser» Chapitre 4. Sécurité alimentaire à Kinshasa: avec l'adversité Eric Tollens Un face-à-face quotidien

47 47 48 52 56 57 59

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Introduction Pauvreté, pouvoir d'achat et faim Approvisionnements alimentaires Importations alimentaires La crise du manioc Changements dans les espèces cultivées L'organisation sociale sur les marchés de vivres de Kinshasa Sécurité alimentaire dans les zones touchées par la guerre Conclusion

6 Chapitre 5. À Kinshasa, la vie tient du miracle: Nouvelles approches en santé publique Peter Persyn et Fabienne Ladrière Introduction Contexte historique. ... Le marché de la santé à Kinshasa aujourd'hui SIDA et VIR Nouveaux besoins, nouvelles espérances et nouvelles stratégies Perspectives Chapitre 6. Réinventer l'Université ou le paradoxe du diplôme à l'Université de Kinshasa Willy Bongo-Pasi Moke Sangol et Télesphore Tsakala Munikengi Introduction De Lovanium à l'UNAZA, puis à l'UNIKIN Contraintes fmancières et réponses créatives Le contexte institutionnel
L'étudiant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

81 81 83 88 91 93 96

99 99 100 102 107
Il 0

La prise en charge universitaire en matière de santé Perspectives Conclusion: « mon bic est ma pelle»
Chapitre 7. Agir à la place

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et en dépit

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de l'État:

ONG et associations de la société civile à Kinshasa Marco Giovannoni, Theodore Trefon, Jérôme Kasongo Banga et Charles Mwema Le phénomène d'ONGisation à Kinshasa Les relations entre les ONG et l'État.
Le s différents typ e s d' ON G . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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La (mé)gestion des ONG Chances de survie et perspectives pour les ONG Chapitre 8. Images et usages de l'argent de la diaspora congolaise: Les transferts comme vecteur d'entretien du quotidien à Kinshasa Claude Sumata, Theodore Trefon et Serge Cogels Introduction ... Les itinéraires migratoires des Congolais Investir dans les migrants: un nouvel atout pour répondre à la crise La dynamique de transfert de fonds des émigrés congolais Les transferts des émigrés: une soupape de sécurité pour les ménages kinois Conclusion

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135 135 137 141 145 150 152

Chapitre 9. Ménages cachés, mères célibataires et cibalabala : Déclin économique et évolution de la composition des ménages à Kinshasa Tom De Herdt ... 155 Introduction Considérations théoriques sur les ménages, la famille et le mariage Ménages, familles et appauvrissement 155 158 160

7 Discussion Comment interpréter ce phénomène? Conclusion Chapitre 10. Être shege à Kinshasa: Filip De Boeck... Les enfants, la rue et le monde occulte ... 165 166 167 173 173 175 180 182 186 188 193 193 194 198 203 206 208 211 213 213 223 228 235 249

L'enfance, porte du « deuxième monde» Des rues peuplées d'enfants-sorciers Églises, cadre de «rédemption» ? Une société de « consommation» Trouble sur la parenté et l'économie du don Fissures et modifications des marqueurs sociaux classiques Chapitre Il. Musique et violence à Kinshasa Léon Tsambu Bulu Introducti on Les tensions au sein des groupes musicaux La guerre de leadership ou les rivalités entre groupes Instrumentalisation de l'ethnicité et rivalités artistiques Ségrégation esthétique du public et émeutes de rue Hégémonie et « polémique» des médias musicaux Conclusion ... Chapitre 12. Quand le peuple kinois envahit les rues... Gauthier de Villers et Jean Omasombo Tshonda Masse et puissance Masse et violence.. Masse et pouvoir ... Bib liogra p hie Con tribu teurs

...

REMERCIEMENTS
Si cet ouvrage a pu voir le jour, je le dois à de nombreuses personnes ainsi qu'à différentes institutions, situées tant en République Démocratique du Congo qu'en Belgique et aux États-Unis. Qu'il me soit permis toutefois d'adresser, en premier lieu, mes remerciements aux gens ordinaires de Kinshasa, car c'est grâce à leur créativité et à leur gentillesse que ce livre prend tout son sens. La Vrije Universiteit Brussel (VUB) m'a fourni un support financier (sous forme de salaires, de frais de mission et de fonctionnement) dans le cadre du projet Rethinking the Nation-State in Central Africa (VUB/GOAgeconcerteerde onderzoeksaktie), alors que l'Université libre de Bruxelles (ULB) mettait à ma disposition un bureau et ma fournissait un appui logistique et administratif. Les échanges théoriques suscités par mes collègues Saskia Van Hoyweghen, Stefaan Smis et Jan Gorus de la VUB sur la nature changeante de l'État en Afrique m'ont aidé à conceptualiser les implications politiques de la dynamique de changement rapide que connaît Kinshasa. Erik Franck et Marc Despontin (VUB) ont facilité mes démarches administratives. Au cours de la phase initiale du projet de livre, René Devisch (Katholieke Universteit Leuven) et Didier de Lannoy (Laboratoire d'analyse sociale de Kinshasa) m'ont apporté leurs suggestions quant au contenu de l'ouvrage et à ses contributeurs potentiels. Stephan Ellis (African Studies Centre Leiden) m'a donné des conseils pratiques extrêmement utiles. À Kinshasa, le professeur Shango Mutambwe s'est avéré être un hôte et un guide irremplaçable: la connaissance subtile qu'il a de la ville et de ses habitants, dont il m'a fait bénéficier, m'a été précieuse, tant sur le plan intellectuel que sur celui de l'enrichissement personnel. Au fur et à mesure que les chapitres prenaient forme, nombreux sont les amis et les collègues qui ont émis des critiques constructives. Je leur en suis infiniment reconnaissant. Bien qu'il soit impossible de les nommer tous ici, je tiens à remercier en particulier Charles Cutter de la San Diego State University pour sa relecture extrêmement minutieuse des versions finales de l'édition en langue anglaise! et Serge Cogels (ULB) qui, outre la traduction des chapitres cinq et sept, a fait, en commentant la majorité des autres chapitres, un travail remarquable, allant d'une simple relecture à une sérieuse restructuration.

1 Une version en langue anglaise de cet ouvrage est disponible chez Zed Books sous le titre: Reinventing Order in Congo: How People Respond to State Failure in Kinshasa. http://zedbooks.co. uk

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Trefon

J'ai une dette particulière envers Edouard Bustin (Boston University), qui parraine mes recherches sur les questions politiques du Congo depuis plus de vingt ans, pour l'intérêt soutenu qu'il manifeste à l'égard de mon travail. Pierre de Maret de l'ULB m'a, pour sa part, permis de confronter mes connaissances théoriques à la réalité du terrain congolais. D'autres, tels Enrico Pironio et Filippo Saracco de la Commission européenne, Jim Graham et John Flynn de l'USAID et Samy Mankoto de l'UNESCO, ont contribué indirectement à la réalisation de cet ouvrage. Mes derniers remerciements vont aux contributeurs à ce volume, pour leur engagement, leur patience, et la qualité de leur expertise. J'espère enfin que, lorsqu'elle parcourra ce volume, ma famille, à Boston et à Bruxelles, comprendra pourquoi je passe autant de temps à Kinshasa.
Theodore Trefon

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Chapitre 1 INTRODUCTION LA RÉINVENTION DE L'ORDRE À KINSHASA Theodore Trefon
LES KINOIS ET L'ÉTAT

L'image que l'on perçoit de Kinshasa est souvent celle d'un monde désordonné livré à lui-même: confusion, crise et chaos y règnent et il en émerge une forme bizarre de cannibalisme social où la société devient sa propre proie. L'âpreté de la vie que mènent ses habitants, les sacrifices qu'ils consentent au quotidien et les souffrances qu'ils endurent renforcent le sentiment d'une société livrée à l'anarchie et victime d'elle-même. La capitale de la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) ne dispose pratiquement pas d'économie formelle: fantomatique, l'administration est incapable de fournir les services sociaux élémentaires, ou même d'assurer la maintenance des infrastructures; quant à l'hinterland, il revêt de plus en plus l'aspect d'une catastrophe écologique. Les services publics de base ne sont plus que des « souvenirs» (et c'est d'ailleurs ainsi qu'ils sont nommés) aux yeux de sa population, qui vit constamment dans l'expectative d'une nouvelle calamité. Le Kinois est, en effet, pauvre et malade. À peine alphabétisé, il est le plus souvent sous-informé. Enfin, il est désabusé par les années d'oppression politique, de crise économique et de guerres. Aussi, des incidents d'une violence épouvantable ont-ils parfois fait trembler la ville. Le coût de la marginalisation, de l'exclusion et la polarisation qui en découle est humainement inacceptable. Ceci étant, cette vision apocalyptique de Kinshasa évoquant fortement le voyageur de jadis affrontant le « cœur des ténèbres », n'est que partiellement vraie. Elle doit absolument être revue de manière critique, ce qui est une des prétentions de ce volume. Malgré tous les problèmes qu'elle connaît et les drames qu'elle vit, Kinshasa (anciennement Léopoldville) constitue également un espace social fascinant, à la fois vivace, inventif, et fantasmagorique. C'est une ville d'ambiance avec ses boîtes de nuit, sa musique, sa SAPE et ses femmes libres (ndumba). C'est aussi une ville-spectacle où se marient hédonisme, narcissisme, célébration et construction de mythes (Yoka 1999 : 15-23). Cette capitale, où de nouveaux schèmes de stabilité et d'organisation se forment et se défont continuellement, est un lieu de contraste, de contradiction, voire de paradoxe. Ces schèmes, orientés vers la recherche du bien-être, se développent en dépit de la crise multiforme et durable que subit le pays, et même - peut-on dire - se nourrissent de la crise. Fonction et

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Theodore Trefon

dysfonction, ordre et désordre se conjuguent au point de paraître se confondre. Ce phénomène apparaît nettement dans le champ social, à l'échelle des réseaux de solidarité ou de réciprocité, des associations de quartier, des associations professionnelles et ethniques. Il est également présent dans les sphères politiques. Il embrasse tant les activités prosaïques, telle la gymnastique qu'il faut faire pour obtenir une place dans un taxi, que les activités complexes, de grande envergure, telles que la purification et la distribution d'eau ou l'organisation de campagnes de vaccination. Les Kinois inventent de nouvelles formes d'organisation sociale afin de pallier la situation sinistrée que leur a léguée l'État-nation postcolonial. C'est de cette réinvention de l'ordre que traite ce volume. Il s'agit d'un processus dynamique qui permet tout simplement aux gens ordinaires de continuer à vivre, en juxtaposant opportunités et intérêts, en capitalisant d'anciennes alliances et en créant de nouveaux réseaux. L'idée est de multiplier les possibilités, dans l'espoir qu'une au moins de celles-ci atteigne son objectif. Le processus de réinvention de l'ordre est également un phénomène hybride. Il émane tout d'abord du mariage d'approches locales et globales. Ensuite, il opère des mélanges souvent étonnants entre les systèmes et les pratiques culturelles de type traditionnel et les innovations générées par la modernité. L'ordre ainsi réinventé par les Kinois est une initiative populaire qui n'a rien à voir avec un ordre politique de type weberien, avec sa bureaucratie disciplinée, ses parlementaires élus démocratiquement, ses agents fiscaux ou encore son système judiciaire neutre. Le phénomène de réinvention de l'ordre par les Kinois s'est manifesté de manière frappante à partir du début des années nonante. Il va bien au-delà de l'économie de la débrouille qui a pris forme au milieu des années quatre-vingt afin de répondre à la crise multiforme, alors naissante. En effet, l'économie politique du Congo en général et de Kinshasa en particulier a changé de manière dramatique depuis une dizaine d'années et c'est aux nouvelles reconfigurations des normes sociales que la réinvention de l'ordre s'attache à répondre de manière dynamique. Cette réinvention de l'ordre est véritablement le fil conducteur de ce volume: ceci ne signifie pas pour autant que ce processus soit harmonieux ou uniforme. Outre les formes nouvelles de solidarité, d'échange, d'arrangements et d'interdépendances qu'il génère, ce processus est aussi traversé par des tensions, des conflits et des trahisons, qui s'expriment de manière violente. Les forces contradictoires qui ont provoqué ces changements traversent toute la société, de la cellule familiale à l'État. Ce sont précisément ces changements, observables aujourd'hui à Kinshasa, qui sont analysés dans les chapitres suivants. Bien que le phénomène de réinvention de l'ordre soit spécifique à la ville de Kinshasa, il ne nous offre pas moins un angle d'approche sous lequel nous pouvons observer les dynamiques du changement dans d'autres villes

Introduction:

la réinvention

de l'ordre

à Kinshasa

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congolaises (comme Lubumbashi et Kisangani), dans des villes africaines plus éloignées, voire dans d'autres pays en développement. Bien que cet ouvrage présente une analyse des modèles de réorganisation sociopolitique tels qu'ils ont été observés à Kinshasa, nous pouvons inférer que leur analyse nous aidera également à comprendre les dynamiques urbaines d'autres villes qui sont en passe de devenir ingouvernables et non gouvernées. Toutefois, si les populations urbaines développent des mécanismes qui leur permettent de s'adapter aux contraintes politiques et économiques à travers tout le continent africain, le cas de Kinshasa n'en est pas moins exceptionnel, en raison de la longévité et de la profondeur de la crise. C'est sur un ton d'autodérision, volontiers sardonique, que les Kinois dépeignent la nécessité dans laquelle ils sont placés de sans cesse repousser les frontières du possible: « Quand on est au fond du puits, on peut encore creuser ». Dans la même veine, Koffi Olomide dans la chanson « Wake up » évoque la perception de la longévité de la crise: « toza na systeme ya lifelo : ve dire moto ezo pela kasi tozo zika te », qui se traduit par «nous sommes en enfer, le feu brûle mais nous n'en sommes pas consumés ». Le cas de Kinshasa est aussi exceptionnel du fait de l'espièglerie légendaire de ses habitants, comme de l'inventivité qui est au cœur de leurs pratiques, de leurs comportements et de leurs constructions mentales en général. Cette inventivité, mâtinée d'intelligence, de ruse et de détermination est cristallisée dans le terme authentiquement kinois de mayélé. Si ces trésors d'ingéniosité facilitent de manière relativement efficace la survie élémentaire des individus et des ménages, ils ne sont pas pour autant assimilables à des outils de développement, et encore moins de développement durable, n'en déplaise à certains théoriciens occidentaux du développement. En effet, la plupart des attitudes et des comportements observés à Kinshasa ne s'encombrent pas de ces impératifs d'importation, ce qui contribue à remettre au goût du jour les vieux clichés de l'Afrique, décidément inappropriés. La crise qu'a connue le Congo après la chute de Mobutu et les implications qu'elle continue d'avoir sur la vie des Kinois est directement liée à l'échec du système postcolonial hérité des Belges - les nokos. L'instauration du Congo indépendant a échoué, à l'instar de l'échec généralisé qu'a connu l'exportation du modèle de l'État-nation en Afrique. Ce modèle a été miné simultanément par le haut (les classes dirigeantes ayant tendance à se servir au lieu de servir), par le bas (le modèle ne convient pas toujours aux attentes des populations) et par l'extérieur (hier, rivalités de guerre froide; aujourd'hui, globalisation et nouvelles guerres) (MigdaI1988, Zartman 1995, Young 1999). Néanmoins, l'institutionnalisation du désordre comme stratégie politique (Chabal et Daloz 1999) témoigne de l'urgence qu'il y a, en science politique, de redéfinir l'approche selon laquelle les États africains sont inéluctablement faibles, corrompus, criminels, patrimoniaux, prédateurs et en faillite (Dunn 2001).

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Comme dans d'autres États « en faillite» (au Liberia, en Sierra Leone et en Somalie, par exemple), c'est la complexité qui caractérise la situation congolaise. Mais si ce pays énorme n'a pas implosé de la même manière que les autres c'est dans la mesure où l'État y est resté omniprésent dans le paysage, qu'il soit social, économique ou politique. En outre, il n'y a plus de démarcation claire entre l'État et la société, ce qui confirme que la thèse de Bayart (1992) selon laquelle les acteurs non étatiques pénètrent l'État, s'applique parfaitement au Congo. Les acteurs étatiques (ainsi que ceux qui prétendent l'être en usant de faux-semblants) continuent à dominer les relations sociales et à influencer la manière dont les stratégies sont élaborées et mises en œuvre sur le terrain. Pour ces raisons, nous abondons dans le sens de l'analyse faite par René Lemarchand selon laquelle le concept d'un État en faillite n'est qu'un concept relatif (2001 : 16). Comme le démontrent Giovannoni, Trefon, Kasongo et Mwema, les agents et les agences de l'État jouent également un rôle fort important dans le processus « d'ONGisation » du pays, dans les négociations avec les bailleurs de fonds bilatéraux et internationaux et dans le processus d'informalisation du secteur économique. Cette évolution de l'État Congo-Zaïre témoigne de la rapidité avec laquelle s'est estompé le clivage «État-société », instauré avec force sous le toutpuissant État MPR de Mobutu (Callaghy 1984). Victime de tant d'années de crise, le Kinois est contraint de calculer constamment le sacrifice qu'il s'imposera à lui-même et infligera à ses proches. Mais, dans ce cas, le terme ne revêt pas une dimension anthropologique ou rituelle: il est employé dans un sens beaucoup plus prosaïque où, souffrir, c'est «se débrouiller sans ». En lingala, la langue parlée le plus couramment à Kinshasa, le substantif qui exprime l'idée de sacrifice (tokokufa) se traduit littéralement par « nous mourons ». Le sacrifice est un phénomène omniprésent dans le Kinshasa d'aujourd'hui: les Kinois passent des journées entières sans ingérer la moindre nourriture, sans disposer d'eau, de bois de chauffe ou de charbon et continuent à vivre en marge des « structures» de soins de santé. Ils sont privés de tout: de loisirs, comme de la possibilité d'organiser leur emploi du temps comme ils l'entendent; de la participation politique comme de la sécurité la plus élémentaire. Les parents doivent choisir, parmi leurs enfants, celui qui ira à l'école cette année et celui qui fera de même l'année prochaine. Pire, cette rotation que les Kinois appellent délestage, s'applique également à la consommation alimentaire: aussi les parents sont-ils contraints de faire manger certains de leurs enfants un jour, et les autres le lendemain. Prendre soin des malades et enterrer les morts constituent aussi des défis majeurs à Kinshasa (Grootaers 1998). À en croire les indicateurs socioéconomiques, Kinshasa se présente comme un énorme mouroir. «Ses habitants... », selon De Boeck, « sont plutôt morts que vivants» (2001 : 63). Ceux qui ne sont pas morts du SIDA, devraient être morts de faim. Ceux qui ne sont pas encore affamés devraient être victimes de maladies hydriques ou

Introduction:

la réinvention

de l'ordre

à Kinshasa

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tout simplement d'épuisement. Le coût du transport dépassant en général le pouvoir d'achat moyen, les gens s'épuisent en couvrant de longues distances à pied, dans le cadre de démarches qui ne donnent souvent pas de résultat. La presque totalité des ménages kinois (composés d'environ huit personnes voir De Herdt dans ce volume) disposent de moins de 50 $ par mois, soit d'une somme insuffisante pour couvrir leur consommation mensuelle de riz ou defufu. L'Occident a soutenu la dictature de Mobutu jusqu'à la chute du mur de Berlin. Pourtant, le régime était redouté par le peuple pour sa violence, ses intolérables violations des droits humains et son verrouillage de la liberté d'expression, et son dictateur pour son népotisme et le culte de la personnalité dont il s'entourait. Mais le vent tourne au début des années nonante et le dictateur perd de son intérêt géostratégique. «Allié fiable» pendant plus de trente ans, il devient très rapidement une source d'embarras pour la « troïka », composée par les États-Unis, la Belgique et la France (Wrong 2001). En avril 1990, Mobutu décrète la fin de la Deuxième République (1965-1990) et ouvre la période dite de transition démocratique. Alors qu'il est encore maître du jeu, il contrôle le paysage politique jusqu'au milieu des années nonante. Au terme de ces années de sursis, ce régime prédateur et patrimonial disparaît de lui-même, ne laissant derrière lui que les vestiges d'un État. L'état de santé déclinant de l'ancien « homme seul », victime d'un cancer de la prostate, le fera passer à trépas peu après l'arrivée à Kinshasa de Mzée Laurent Désiré Kabila en mai 1997. Le déclin du régime autoritaire et les multiples implications du conflit ont provoqué une tension sociale intense à Kinshasa. Dans ce contexte, on imagine aisément que les institutions sociales se soient lézardées. Mais curieusement il semble qu'elles sont en train de se diversifier, voire même de se renforcer. Il s'avère que ce changement positif est le résultat du développement de la société civile, de l'évolution des strates sociales et du rapport entre les sexes; il est également le fruit d'un réajustement du sentiment d'appartenance ethnique et des devoirs de solidarité qui en découlent. Aussi, et le fait n'est pas peu paradoxal, est-ce au terme de 32 années de dictature et de crise, suivies d'une période de transition toujours inachevée et aggravée par la guerre, les pillages et les rébellions, que les Kinois ont été amenés à inventer de nouvelles réalités politiques, économiques, sociales et culturelles. Ce volume développe, dans sa majeure partie, les stratégies que déploient les Kinois pour répondre aux contraintes multiples de leur environnement. Ces réponses sortent aussi du périmètre de la ville, puisqu'elles concernent les relations entre ses habitants et la communauté internationale, qui font l'objet de différentes contributions. Les données et leur analyse qui sont présentées dans les chapitres renvoient en majeure partie à la période de la «post-transition» des années nonante. Toutefois, les analyses présentées dans deux contributions (de Villers &

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Theodore

Trefon

Omasombo et Persyn & Ladrière) couvrent des périodes plus étendues de I'histoire.
L'ESPACE DE RECHERCHE

La ville de Kinshasa a déjà fait l'objet de nombreuses études. Son organisation, son expansion spatiale et son infrastructure ont été très méticuleusement étudiées par deux géographes/urbanistes français vers la fin des années septante et au début des années quatre-vingt (Pain 1979, de Maximy 1984). Les travaux démographiques, contestés mais intéressants, de Bruneau (1995) ont été poursuivis par des chercheurs congolais basés au Département de démographie de l'Université de Kinshasa (DDK 1998). Janet MacGaffey a influencé toute une génération de chercheurs par son interprétation de l'économie populaire et, notamment, par son étude sur l'économie de la débrouille (MacGaffey 1986, 1991, 1997) et MacGaffey et Bazenguissa-Ganga (2000). De Herdt et Marysse (1996, 1999) et De Herdt (dans ce volume) ont poursuivi les enquêtes pionnières sur les ménages, initiées par Houyoux dans les années septante (1973). Ces derniers ont également travaillé sur les stratégies de survie des ménages et des individus. Shapiro et Tollens (1992), Goossens et al. (1994), Kankonde Mukadi et Tollens (2001) et Tollens (dans ce volume) poursuivent le monitoring de la sécurité alimentaire. Publié à Kinshasa depuis 1961, le mensuel Congo-Afrique documente la réalité sociale, économique, politique, culturelle et administrative congolaise: ses articles font souvent le point sur la situation kinoise. L'Institut africain (l'ex-CEDAF) continue à enrichir la connaissance sur le Congo par la publication de ses Cahiers africains, dans lesquels l'économie populaire, la religion, la culture, les médias et le transport kinois occupent une place de choix. À titre d'exemple, on trouve dans cette collection deux études de Yoka Lye (1995, 1999), qui comptent parmi les contributions les plus fines en matière de sociologie contemporaine kinoise. Les récits de Yoka sont des témoignages d'un « vrai» Kinois sur les attitudes et les comportements de ses cocitadins face à la crise multiforme ainsi que sur leurs perceptions de ce qu'« être Kinois » veut dire. Cette question d'identité urbaine a également été analysée en profondeur par Didier Gondola (1997a) dans une étude historique où il met en contraste les modes de vie des deux capitales, Kinshasa et Brazzaville, situées de part et d'autre du majestueux fleuve Congo. L'ambition de coordonner la publication d'un ouvrage de compilation d'auteurs au sujet d'une seule ville africaine n'est pas exempte de défis méthodologiques. Rares sont les anthropologues travaillant au Congo qui ont écouté l'appel lancé, il y a plus de vingt ans de cela, par Ulf Hannerz en faveur d'un approfondissement des études sur l'économie politique de l'urbanisme (1980: 79). On peut expliquer cette lacune par le fait que, la

Introduction:

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population de Kinshasa étant trop diverse et nombreuse, elle ne pouvait être étudiée en recourant aux méthodes classiques de l'anthropologie. Nous ne pouvons, par ailleurs, minimiser les obstacles logistiques et administratifs auxquels devaient faire face les chercheurs désireux de travailler au Congo dans les années quatre-vingt et nonante. Les défis d'ordre conceptuel et méthodologique auxquels sont confrontés les économistes proviennent du caractère informel de l'économie kinoise. À leur tour, les politologues abordent généralement l'État postcolonial par l'analyse des grands espaces géographiques ou d'entités politiques énormes telles que le continent africain dans son ensemble, des régions géographiques (par exemple l'Afrique de l'Ouest ou l'Afrique australe). Enfin, ils développent leur analyse à l'échelle des espaces linguistiques (Afrique francophone, Afrique lusophone, etc.) ou, encore, en étudiant les dynamiques politiques d'un seul pays. En dépit des défis conceptuels et méthodologiques qu'elle génère, on peut justifier de trois manières le choix d'une démarche visant à centrer sur une seule population urbaine l'analyse des dynamiques politiques et de l'évolution sociale. Même si Mobutu se plaisait à répéter que « Kinshasa n'est pas le Zaïre », l'évolution de la ville est, avant tout, intimement liée à l'économie politique de l'ensemble du pays. L'élite politique basée à Kinshasa contrôlait les revenus générés par les mines de cuivre et de cobalt du Shaba et les champs diamantifères du Kasaï. La place prédominante qu'occupe la capitale en termes d'infrastructure, d'administration, d'emploi, d'investissement, de services et, enfin, d'image est saisissante. L'identité congolaise d'aujourd'hui (et zaïroise d'hier) est très largement empreinte du phénomène urbain que matérialise, plus que toute autre ville, Kinshasa. Mobutu aurait souhaité transférer le siège de son pouvoir de Kinshasa vers son village natal de Gbadolite, véritable château de Versailles tropical en miniature, mais il a eu moins de succès que Houphouët-Boigny à Yamoussoukro, par exemple. La volonté politique du dictateur n'a pas pu rivaliser avec la dynamique d'expansion incontrôlable de cette mégapole. La prise de Kinshasa par Laurent Désiré Kabila en 1997 et, plus récemment, les discussions politiques tenues dans le cadre des accords de Lusaka, montrent aussi que le rôle de chef de l'État est étroitement associé à la ville de Kinshasa, une situation, qui est, par ailleurs, renforcée par le droit international. Ensuite, nous pouvons considérer, à l'instar de Jeffery Herbst (2000) et de Bierschenk et d'Olivier de Sardan (1997) que le degré de contrôle politique en Afrique décroît au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la capitale. Les pratiques foncières ayant cours dans l'hinterland de Kinshasa (sans évoquer ce qui se passe à l'intérieur du territoire) confirment cette hypothèse. Le pouvoir coutumier y est aussi important, voire plus important que le droit positif pour les populations locales: c'est lui qui réglemente l'accès à l'espace et aux ressources qui s'y trouvent, les droits d'usufruit ou de propriété. Sous Mobutu déjà, une large partie du territoire échappait au contrôle de l'administration: cette situation s'est aggravée ensuite par les guerres et les rébellions. Roland

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Pourtier résume parfaitement cette situation en intitulant un article, écrit en 1997 : Du Zaïre au Congo: Un territoire en quête d'État. Avec l'affaiblissement de l'appareil de l'État, ses services administratifs et militaires se sont surtout manifestés dans les villes et dans les régions économiquement rentables. Un troisième facteur est tout simplement d'ordre démographique. Au moins un Congolais sur dix vit à Kinshasa. Comptant approximativement sept millions d'habitants, Kinshasa est la deuxième ville la plus peuplée d'Afrique subsaharienne, après Lagos au Nigeria. C'est aussi la deuxième ville francophone après (et selon !) Paris, même si relativement peu de Kinois parlent correctement le français. Enfin, cette mégapole est plus peuplée que la moitié des pays africains, même si cette image est biaisée par le grand nombre de petits États insulaires (United Nations 2001).1 La « fondation» de Kinshasa remonte au premier décembre 1881, lorsque Henry Morton Stanley créa pour le compte du roi des Belges un avant-poste, qu'il nomma Station de Léopoldville. À cette époque, l'endroit n'était qu'un ensemble pittoresque de petits villages. Au cours de la période coloniale, la ville européenne, entourée de cités africaines, fut organisée de manière à servir les intérêts de la mission civilisatrice belge. La ségrégation spatiale, en zones « noires» et « blanche» fut aussi strictement contrôlée que la migration entre les villages et la ville. La formation et le développement de Léopoldville sont bien documentés dans un ouvrage de Lumenganeso Kiobe (1995). Cet historien congolais nous offre une version du développement de la ville nettement moins colonialiste et paternaliste que celle de Whyms (1956). Dans les premières années du Congo indépendant, la ville a connu une période de croissance démographique très rapide, atteignant 9,4% en 1970 (Bruneau 1995 : 105). Depuis, ce taux s'est fortement ralenti et se situerait, selon des estimations extrêmement floues, à approximativement 4% (United Nations 1997 : 159). Comme ce fut le cas de beaucoup d'autres villes africaines, la morphologie urbanistique de Kinshasa est un legs des urbanistes coloniaux. Il y a l'ancienne ville blanche2, c'est-à-dire le district commercial et administratif, où résident encore les expatriés blancs. L'histoire a, dans une certaine mesure, eu sa revanche, car les expatriés travaillant dans le corps diplomatique ou dans le secteur des ONG sont obligés de résider dans ces quartiers sous

1 Comme toutes les statistiques qui proviennent du Congo, les chiffres démographiques doivent être pris avec une certaine réserve. Le dernier recensement de la population date de 1984. Ainsi, les chiffres sont basés sur des extrapolations qui ne prennent pas forcément en compte les influences démographiques majeures, comme le SIDA, les victimes de guerre ou encore les personnes déplacées par les problèmes à l'est du pays. 2 Gambe, Limete, Ngaliema et Binza.

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prétexte de sécurité. Ensuite, il y a des cités planifiées.3 Ce sont des quartiers, urbanisés pendant la colonisation, qui furent occupés tout de suite après l'indépendance, alors que les nouveaux citadins recherchaient frénétiquement une parcelle. Enfin, les pôles de développement les plus récents sont des zones d'extension anarchique de la périphérie sud4 et est5 de la ville. Ceux-ci, sont, par ailleurs, de bons exemples d'urbanisation effectuée sans planification; ils sont dépourvus d'infrastructures de type urbain.
DES NOTIONS CLÉS : CHEVAUCHEMENTS ET CONTRASTES

L'une des multiples implications de la dictature, puis de la transition des régimes de Kabila père et fils, a été une crise humanitaire grave dans le secteur des services de base que les Kinois, contrairement à la plupart des populations urbaines, ne considèrent même plus comme allant de soi. La santé, l'éducation, la sécurité alimentaire, l'eau potable, les transports en commun et un habitat confortable sont autant de commodités auxquelles le Kinois moyen n'a plus accès. Toutefois, l'abdication relative (mais pas totale) de l'État dans ces secteurs a engendré un phénomène qu'on pourrait qualifier d'indigénisation. Ce néologisme exprime le fait que les Kinois, en se fiant à leurs propres ressources, réseaux et idées pour tenter de s'adapter à l'adversité environnante, sont entrés dans une phase post postcoloniale. Ce processus a contribué au déblanchissement de l'économie politique et du système social postcolonial. La santé publique est de plus en plus cogérée par l'Organisation mondiale de la Santé, qui s'appuie sur du personnel congolais bien qualifié (Persyn et Ladrière). Parallèlement, on a vu émerger une nouvelle forme de soins, basée sur un syncrétisme entre les croyances traditionnelles et les églises de réveil, ainsi qu'un retour de la pharmacopée traditionnelle sur le devant de la scène, qui se fait au détriment des soins de santé de type occidental. L'éducation, qui était quasiment gratuite jusqu'aux années quatrevingt est maintenant « privatisée ». Les parents se battent pour payer les frais de scolarité, malgré l'image ternie du diplôme universitaire (Bongo-Mpasi et Tsakala). À l'échelon des infrastructures, Maractho et Trefon décrivent les problèmes majeurs liés à la quête quotidienne de l'eau ainsi que les stratégies inventées par les gens ordinaires pour compenser les échecs de la REGIDESO. S'il y a des interpénétrations et des recouvrements importants entre les différentes contributions qui suivent, celles-ci ne sont pas moins traversées de contrastes et de contradictions. Ce livre étudie les paradoxes qui en ressortent, en s'attachant à analyser trois grands secteurs: celui lié à la satisfaction des besoins vitaux, celui qui comprend l'organisation politique et sociale et celui
3 Barumbu, Kinshasa, Kintambo, Lingwala, Kasa-Vubu, Lemba, Matete et Ndjili. 4 Ngaliema, Selembao, Mont Ngafula et Kisenso. 5 Notamment vers Maluku. Ngiri-Ngiri, Bandalungwa, Kalamu,

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qui englobe les systèmes culturels ou les discours populaires (ce que la veille école d'anthropologie sociale appelait les systèmes de croyances). Tous ces chapitres révèlent le caractère complexe des attitudes et des comportements des Kinois. Tous décrivent également la capacité qu'ont les Kinois de créer, d'innover et de s'adapter afin de satisfaire leur recherche de bien-être, ce qui est une priorité sociale souvent escamotée par les observateurs extérieurs. Les compétences dont disposent les Kinois en matière de réinvention perpétuelle de l'ordre ont été consolidées par des années d'adversité. Les données empiriques et leur analyse présentées dans les chapitres suivants sont un hommage à ce sens de l'inventivité, même si les contributeurs mettent aussi en évidence les limites de cette disposition. Enfin, en adoptant une approche interdisciplinaire «par le bas », ce livre raconte comment les gens font pour continuer à vivre dans une situation apparemment ingérable et imprévisible. Survivre grâce aux nouvelles dépendances La crise multiforme qui, dans la période post-Mobutu, a mis la presque totalité des Kinois à genoux, a considérablement modifié la nature des relations qu'ont les individus entre eux, avec l'État et avec la communauté internationale. La façon dont les schèmes de solidarité ont évolué témoigne de ce changement (Trefon 2002a). Les Kinois ont élaboré des systèmes de solidarité pragmatiques afin de compenser l'échec de l'État. Une implication politique de cette multiplication des réseaux de solidarité est le dédouanement dont bénéficient les autorités qui ne doivent plus se justifier de quoi que ce soit: en effet, la dépendance à l'égard de ces réseaux a remplacé en grande partie la dépendance du citoyen à l'égard du gouvernement. Si, dans ce volume, certains auteurs remettent en question les perceptions classiques de la solidarité, d'autres maintiennent que la crise serait ressentie bien plus cruellement si ces formes dynamiques d'organisation sociale n'existaient pas. En dépit de ce clivage, ils sont d'accord pour considérer que ces systèmes sont de plus en plus marqués par le pragmatisme et par un renforcement de l'individualisme. C'est à ce titre que de Villers considère que le terme de « réciprocité» est plus approprié que celui de solidarité (2002 : 30). Le Kinois est généralement prêt à aider son prochain, mais il s'agit davantage d'un soutien affectif et psychologique. En effet, les contraintes matérielles et financières limitent cette «solidarité», cette «dépendance mutuelle» ou cet «altruisme réciproque» à un système d'échange pragmatique. Il ne peut pas y avoir de don sans contre-don. On aide celui dont on s'attend à recevoir quelque chose en retour. Il est clairement entendu que celui qui contracte une dette (sous forme de prêt, de faveur, de service...) devra rembourser celle-ci d'une manière ou d'une autre. Étant donné la précarité de la vie à Kinshasa, les uns n'ont pas d'autre alternative que de dépendre des autres. Même si, dans une ville du gabarit de

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Kinshasa, le tissu social n'est pas uniforme, il n'en ressort pas moins des schèmes de solidarité clairement identifiables. Selon Nzeza, tout le monde est touché par un système de négociation perpétuelle, désigné à Kinshasa par le terme « la coop ». La coop est un système qui traverse tout le champ social et qui concerne toutes les activités quotidiennes. Il s'agit, par exemple, d'acheter un sac de charbon de bois, de faire la demande d'un document administratif ou, encore, de trouver une place dans un taxi. Dans n'importe quel type de transaction, il y a des agents et des intermédiaires qui attendent un pourboire, une commission (appelée «phénomène de retour») ou un pot-de-vin, toutes ces gratifications étant cristallisées, par le Kinois, sous le concept de « motivation». Celui qui essaye de se soustraire à cette pratique est vite rappelé à l'ordre (Ndaywel 2002 : 165), habituellement par la ruse, le charme ou l'espièglerie, parfois par la force, mais rarement par la violence (Devisch 1995a: 609-610). Le fait que les gens dépendent fortement les uns des autres ne les empêche pas d'avoir développé une réelle expertise en matière de débrouille individuelle. C'est Mobutu lui-même qui, dans un discours désormais célèbre, a enjoint les Zaïrois de se débrouiller. Laurent Kabila a utilisé la même recette en déclarant que son gouvernement ne pouvait pas faire grand-chose pour eux. Aussi les parents sont-ils obligés de répéter la même rengaine à leurs enfants. La débrouille, l'expression que tout Kinois qui se respecte a constamment en tête, s'explique par l'âpreté de la vie. Selon Nzeza, encore, les intérêts individuels ont supplanté les intérêts collectifs, de l'université au marché et de la maison à la rue. La corruption, le vol, l'extorsion, la collusion, la fraude, la contrefaçon et la prostitution sont les moyens déployés pour survivre (Lemarchand 2002 : 395). Malgré cette situation où la roublardise est devenue une qualité socialement valorisée, paradoxalement la famille continue d'attendre que vous partagiez avec elle ce dont vous ne disposez pas. En fait, rares sont les Kinois qui ont quelque chose à partager, comme l'illustre la litanie suivante, souvent entendue à Kinshasa: «Tout le monde est devenu pauvre». C'est sur ce constat que Tom De Herdt bâtit son argument selon lequel le ménage du type «famille nucléaire» n'a nullement remplacé le ménage du type «famille élargie». Néanmoins, il nuance son propos en ajoutant que les unités de consommation contemporaine sont de plus en plus organisées selon une configuration verticale (grands-parents, parents, enfants) plutôt que selon une configuration horizontale (cousins, belle-famille, etc.). Son analyse montre aussi que le sens de la solidarité varie selon le pouvoir d'achat du ménage. Tandis que les familles un peu plus aisées tendent à se conformer à une perception conventionnelle du partage (configuration horizontale), le nombre élevé de petits-enfants à charge au sein de l'effectif des membres de la famille non nucléaire, plaide pour une configuration davantage verticale. Autrement dit, peu de familles ont la possibilité de loger - et encore moins de nourrir -

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des parents lointains qui arrivent du village, comme cela se faisait couramment il y a une génération. Un nouveau type d'organisation sociale impliquant une forme de solidarité se développe à Kinshasa, dans le cadre de ce qui peut être appelé « l'ONGisation» de la société: Giovannani, Trefon, Kasongo et Mwema s'attachent à en décrire le phénomène. Le nombre d'associations de la société civile, d'ONG (Organisations Non Gouvernementales) et de réseaux de solidarité communautaire a explosé à Kinshasa au début des années nonante. Ces nouvelles entités sont devenues des composantes vitales des stratégies dynamiques et multiformes inventées par les Kinois pour remplacer l'État dans beaucoup de secteurs de la vie publique. Le phénomène s'est développé précisément à cette époque car, l'État étant sérieusement en crise, les gens n'avaient pas d'autre choix que de réinventer de nouvelles formes d'organisation sociale, s'ils voulaient s'en tirer. À l'époque, les Congolais en général et les Kinois en particulier avaient perdu tout espoir dans le mobutisme et étaient frustrés par la transition démocratique, qui relevait davantage de la fiction que de la réalité. Par conséquent, ils ont développé de nouvelles « recettes» basées essentiellement sur l'amitié, les associations de quartier, les affiliations religieuses (surtout les groupes de prière) et les relations professionnelles. L' ethnicité qui, auparavant, était à la base de la vie associative à Léopoldville, puis à Kinshasa, a perdu rapidement de son importance, au fur et à mesure que de nouveaux besoins et de nouvelles opportunités se sont présentés. Le phénomène associatif est clairement un exemple d'organisation sociale générée « par le bas» et motivée par le sens pragmatique des Kinois et leur volonté de survivre. L'idée que se fait la communauté de la solidarité a aussi évolué depuis 1990, alors que Mobutu cessait d'être utile à l'Occident. L'aide au développement s'est arrêtée presque du jour au lendemain. Depuis lors, les bailleurs de fonds internationaux et les grandes ONG remplacent de plus en plus l'État dans beaucoup de secteurs de la vie publique. Plus récemment, l'élite politique kinoise et la communauté internationale se sont mises d'accord sur un compromis dans le cadre duquel l'État congolais est considéré comme un « propriétaire vacant» (absentee landlord) (Kobia 2002 : 434). La complexité de cette évolution est également analysée par Giovannani et al. Les chapitres sur l'eau et la santé publique nous aident à mieux comprendre les mécanismes de cette situation. Tous ces chapitres défendent une position contraire à celle qui considère que tout changement positif ne peut venir que de l'extérieur. En effet, des changements positifs conséquents sont en train de se produire grâce à l'engagement des Kinois dans leur lutte individuelle et collective pour la survie. Bien qu'elle ait été relativement peu étudiée, il existe une filière importante de solidarité entre les Kinois de la diaspora et leurs familles. Les « remises », qu'on appelle également « migra-dollars» contribuent

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véritablement à soutenir le budget des ménages kinois (Sumata, Trefon et Cogels). L'apparition et le développement de nombreuses agences de transfert de fonds témoignent de l'évolution rapide de cette tendance. Les Congolais qui vivent à l'étranger sont désormais capables de transférer rapidement de l'argent à leur famille. Le phénomène d'émigration relève de plus en plus d'une stratégie familiale de diversification du risque et est un moyen d'améliorer le niveau de vie des familles, au prix de leur fragmentation géographique. La volonté de migrer est devenue une véritable idée fixe au sein des familles kinoises, pour lesquelles tout migrant est une source espérée de dollars et d'euros. Ainsi, la légendaire débrouillardise kinoise est-elle également un phénomène qui s'exporte. Toutefois, dans les faits, ces migra-dollars servent surtout à maintenir le quotidien des ménages.

L'alimentation et « le manger»
L'alimentation et «le manger» sont des thèmes omniprésents dans cet ouvrage. La moitié des Kinois ne mangent qu'une seule fois par jour et un quart d'entre eux ne mangent qu'une fois tous les deux jours. En conséquence, le pouvoir, le prestige et le statut social reviennent à ceux qui ont la possibilité de manger ou de distribuer de la nourriture ou de l'argent (qui servira à offrir de la nourriture aux autres). Selon les rumeurs, la consommation de viande de chien et de chat serait en augmentation. Le repas principal ou «gong unique », consommé en général vers la fin de l'après-midi, est précédé d'un véritable rituel, nommé d'une manière tragi-comique SOPEKA (SOmbela ngai, PEsa ngai et KAbela ngai), ce qui veut dire « achète pour moi, donne moi, merci de me donner ». Le sel, l'huile et le pili-pili nécessaires à la préparation d'un modeste repas font souvent l'objet de dépannage dans le cadre de la solidarité de voisinage. Les dépenses de nourriture absorbent environ la moitié des budgets ménagers. Les difficultés que recouvre la quête de nourriture expliquent le fait que la prise du repas soit devenue une préoccupation centrale: aussi entend-on souvent à Kinshasa l'expression «nous vivons mystérieusement ». Avoir faim à Kinshasa n'est pas un problème récent, même s'il n'a jamais atteint l'ampleur qu'il connaît aujourd'hui, comme le démontre Tollens dans son chapitre. Suzanne Comhaire-Sylvain, dans les enquêtes qu'elle mena à Léopoldville vers la fin des années quarante, décrivait déjà les techniques précises par le biais desquelles les parents habituaient les jeunes enfants à supporter la faim (1950 : 52). Le chapitre de Tollens fait le point sur les mécanismes d'adaptation et les innovations développés par les Kinois pour assurer l'approvisionnement de la ville en denrées alimentaires. Ces mécanismes montrent clairement comment les Kinois ont répondu au défi de se nourrir en développant des solutions

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