Où va la Côte d'Ivoire ?

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Pour quelles raisons les mêmes types de tensions et de conflits qui existent partout en Afrique de l'Ouest ont-ils produit un tel résultat en Côte d'Ivoire précisément et pas ailleurs ? Et pourquoi la Côte d'ivoire est-elle le seul pays où l'on discute encore 50 ans après les Indépendances pour savoir qui est Ivoirien et qui ne l'est pas ? Poser ces questions ne revient pas à jeter l'opprobre sur un pays, mais à interroger une réalité sociale dont les premiers à souffrir sont les Ivoiriens eux-mêmes.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782336277738
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Où va la Côte d’Ivoire ?

Malick Ndiaye

Où va la Côte d’Ivoire ?
Entre la question juula, le complexe d’Akan et le souverainisme de Laurent Gbagbo

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54091-0 EAN : 9782296540910

Sommaire
Avant-propos..................................................................7 Introduction ...................................................................9
Espace, territoire, dynamiques de population et pouvoir ................ 20 Histoire sociale du changement et du mouvement qui éclaire certains aspects de la crise ivoirienne ..................................................... 22

I - Objet de la présente étude.......................................26

Ce que la crise ivoirienne a de spécifique .................................... 36 Le Souverainisme de Laurent Gbagbo et la seconde crise de décolonisation en Afrique de l’Ouest ........................................... 37 L’Idée de nation entre Indépendantisme et Souverainisme ............ 38 Le souverainisme de Gbagbo ..................................................... 42 La question nationale ............................................................... 45 De la transition de l’état de territoire à l’état de nation.................. 46

II - L’Idéologie ivoirienne.............................................50

Les messianismes séculiers et les identités transmises .................. 52 Le cosmopolitisme ivoirien et le type de lien social qui lui correspond57 Identités et allégeances : Religion, régions, profession et identités ethniques ............................................................................... 59 Un tableau complexe et contradictoire ........................................ 63 Du tàng diiné des Ivoiriens. Sur les caractères et les traits de caractère................................................................................ 65 Peuple à sang « chaud » et peuple à sang « froid » ...................... 66 Du régulateur socio-thermique au Sénégal et en Côte d’Ivoire........ 67 Coalescence des segments et régulation socio-thermique : l’exemple contraire du Sénégal ................................................................ 68 Mouvements sociaux et foyers d’intégration................................. 74 L’Etat moderne et les institutions traditionnelles........................... 86 Reproduction par transmission des identités traditionnelles ou construction de nouvelles identités ? Identités transmises et identités en construction ....................................................................... 87 Une Nation nouvelle ne se proclame pas, elle se construit ; mais la question est de savoir en quoi cela consiste et par où il convient de commencer............................................................................. 90 Post-colonie et types de liaison sociale........................................ 95 Houphouët, Gbagbo et les colons face à la coalescence des segments en Côte d’Ivoire....................................................................... 96

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Pour émerger comme nation ou ensemble plus vastes que les groupes élémentaires, ce sont des valeurs que les peuples échangent, non des produits ............................................................................... 100

III – Hypothèse(s), problématique et méthode ..........104

Sur la méthode d’approche et de sélection des données .............. 110 Crise de la vérité et vérités de la crise ...................................... 118 La mécanique des crises muettes ............................................. 119 Gagnoa, Kong et YaKro .......................................................... 123

IV – Le complexe d’Akan et la Question juula.............126

La tension entre les hommes, l’espace et le territoire est une question politique............................................................................... 134 Schéma partisan et tableau sociologico-politique et clivage idéologique et culturel ............................................................ 137 Le complexe d’Akan dans l’Histoire singulière de la Côte d’Ivoire .. 139 Histoire sociale et Gouvernance ............................................... 182 Le problème akan et la Question juula ...................................... 184

V- Le phénomène démocratique en Côte d’Ivoire ou l’équation de la régulation démocratique dans une société cosmopolite qui change ..................................196

Questions fortes, jeu(x) et enjeux des transformations en cours... 199 Fonctions manifestes et fonctions latentes des Accords : De Marcoussis à l’APO ................................................................. 204 Crise cognitive et drame de la connaissance .............................. 206

VI - Deux itinéraires, deux trajectoires, Deux compréhensions, deux méthodes ......................209

Epoque, période et conjoncture ............................................... 221 Autorité et hégémonie : À nouveau sur la question du lien social .. 225

VII - De la rébellion (comme méthode de réforme) ....227 Conclusion
Entre Question juula, Complexe d’Akan et Souverainisme, sur fond de partition du pays : la Côte d’Ivoire à la croisée des chemins......... 235

Bibliographie ..............................................................241

Avant-propos
Ceux qui seraient tentés de chercher dans cette étude des remèdes ou des clichés et des stéréotypes sur la crise ivoirienne devraient fermer ce livre et aller voir ailleurs. Car il ne s’agit ici ni d’événementiel ni de sensationnel, mais du fond du problème ivoirien, c’est-à-dire les causes basiques tant morales, matérielles et éthiques, ainsi que les contraintes structurelles plus ou moins durables, dont les effets visibles font tant de mal aux Ivoiriens de même qu’aux ressortissants étrangers vivant au pays d’HouphouëtBoigny. Les faits politiques ne sont pas examinés en eux-mêmes, mais d’après le rapport qu’ils soutiennent à l’état social véritable dans ce pays, c’est-à-dire le mode de composition des agrégats constitutifs de la société ivoirienne contemporaine ainsi que la dynamique singulière et originale qui dessine un tableau d’ensemble parfaitement cohérent et rationnel, malgré les crises spectaculaires dont la Côte d’Ivoire n’a pas le monopole en Afrique de l’Ouest, et au-delà. Cette étude traite, en effet, du changement social rapide dont la complexité non-maîtrisée par les élites de pouvoir notamment entre 1993 et 2010, aura plongé la Côte d’Ivoire dans un engrenage qui défraie la chronique depuis près d’une dizaine d’années, et subséquemment, compromet toute mobilisation pertinente des ressources et des moyens en vue de répondre aux problèmes centraux du développement en Afrique de l’Ouest, particulièrement. La matière principale de l’ouvrage n’est donc pas exactement l’actualité politique conjoncturelle de ce pays, en particulier les élections récentes ou la crise post-électorale qui en a suivi, mais les mutations sociales en cours sur la moyenne et longue durée, pour autant que celles-ci ont donné lieu sans s’y réduire totalement, à des rapports de pouvoir et de domination, qui en l’absence d’hégémonie claire et de légitimité pertinente de l’une quelconque des forces politiques successives auront mis le pays d’Houphouët au bord de l’implosion, et plus tôt deux fois qu’une ! Et ce, dans la confusion la plus totale aux plans théorique et conceptuel, sociologique et politique, scientifique et méthodologique. Partant, ainsi que le lecteur attentif s’en rendra compte aisément - du moins aimons-nous à l’espérer – ce livre devrait être à même d’éclairer de restituer les logiques du social ainsi que le jeu des acteurs principaux sur la moyenne et la longue durée, au-delà des idéologies et des messianismes qui ont élu domicile dans ce qu’il faut bien appeler « l’Idéologie ivoirienne », sorte de mélange de traditionalisme des terroirs, de préjugés « autochtonistes », de merveilleux et d’esprit de village, le tout coordonné sur le plan spéculatif par des manières de mysticisme des religions révélées et

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des croyances ancestrales, articulées à des schémas pseudo modernistes empruntés aux messianismes des Lumières et à ses excroissances, les variétés de démocratisme, de franc-maçonnerie, de libéralisme et/ou de socialismes en mal d’adaptation et de tropicalisation. Pour arriver à la pleine compréhension des processus sociaux contemporains en Côte d’Ivoire – et sans doute – dans les pays de même type, la clé n’est autre que l’examen de l’arrière-plan social de la crise, et non l’analyse des discours et des représentations des protagonistes comme tels ; à commencer par le mode de composition et la dynamique sociodémographique de la société ivoirienne contemporaine. Aussi ce document montre-t-il comment, au-delà des discours messianistes et œcuméniques, il existe des rapports sociétaux persistants qui commandent les rationalités et les trajectoires des principaux groupes stratégiques, dont les rapports politiques et idéologiques catastrophiques ont mis la Côte d’Ivoire qui n’est pas fatale, mais exige une démarche critique et autocratique de la part des Intellectuels, des Universitaires et des Décideurs auxquels cet ouvrage est destiné en premier lieu. Paris, ce 20 décembre 2010

Introduction
Quoiqu’à tous égards la Côte d’Ivoire donne l’impression de s’enfoncer dans une crise sans fin, elle ne compte pas moins parmi les places fortes principales de la CEDEAO aux côtés du Nigeria. Qui plus est, elle demeure le poumon économique de l’UEMOA, dont elle réalise encore, malgré une décade de crise, plus de 40 pour cent du PIB contre seulement près de 20 pour cent pour le Sénégal. Avec un potentiel à nul autre pareil dans le monde francophone ouest-africain, objet de toutes les convoitises et de toutes les sollicitudes eu égard à sa position géographique enviée autant que ses ressources agricoles, minières, stratégiques et énergétiques, ce pays dont le taux d’immigration remarquable atteste le degré d’hospitalité des habitants ainsi que le niveau de générosité de la nature et des lieux, la densité du réseau hydrographique, est par excellence le creuset cosmopolite où convergent les trajectoires migratoires de l’Ouest africain qui semble s’y être donné rendez-vous. Quoi d’étonnant, dès lors, que ce pays fasse office de laboratoire in vivo des équations sociétales en cours dans la sous-région, lieu d’observation privilégiée des mutations en cours dans les pays de l’Ouest, dès l’instant où elle centralise sur son sol les problèmes cruciaux1 qui se présentent à l’état de miniature dans la plupart des pays de la sous-région. En Côte d’Ivoire, les tendances qui sont embryonnaires ou à peine esquissées ailleurs sont grossies, comme par un effet de loupe, par les circonstances exceptionnelles dues à la concentration sur ce territoire grand comme les 2/3 de la France, des hommes, des cultures et des ressources. Aussi cette étude qui porte principalement sur le Pays des lagunes aurait-elle pu tout aussi bien s’intituler : « Où va l’Afrique de l’Ouest ? » [Entre Sciences sociales d’emprunt, Pensée critique balkanisée et Histoire sans Sociologie]2, ainsi que le lecteur attentif
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Cosmopolitisme, Etat multiethnique, Pluralisme culturel, gestion de la diversité religieuse, etc. Mécanismes d’allocation de l’autorité et du pouvoir en situation de pluralisme ; régulation démocratique des sociétés cosmopolites ; rapports de citoyenneté, d’égalité et d’équité dans les pays d’immigration ; les rapports entre espaces, territoires et pouvoir ; la xénophobie et le racialisme entre Africains ; les mutations sociales des sociétés post-coloniales, etc., l’état des sciences sociales dans les pays anciennement coloniaux ; la question de l’Etat en Afrique ; l’offre politique partisane entre groupes identitaires et citoyennetés émergentes, etc. 2 La science sociale dite moderne n’a pas été fondée sur l’Histoire des sociétés, mais sur les préjugés des Universités francophones et sur les a priori des experts et professeurs métropolitains. Aussi la redécouverte de l’Histoire ainsi que la réinsertion de celle-ci dans l’univers des sciences, des théories et des pratiques sociales, sera-t-elle de toute autorité, la prémisse du remembrement d’un corps des sciences de l’Homme, qui n’en doutons pas, prendra les allures d’une révolution

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s’en rendra compte au départ, tant les matières sociales politiques et historiques sont solidaires et s’éclairent mutuellement d’un pays à l’autre, d’un groupe de pays à l’autre, de Dakar à Niamey et d’Abidjan à Praia, et de l’Atlantique au désert de l’Aïr. Aussi le retour de l’Afrique comme catégorie d’analyse sociologique, et non plus seulement comme fait géographique et physique, d’une part, et d’autre part, la convocation de la sous-région comme espace moral dynamique de compréhension3 des processus internes à chaque Etat pris isolément, et non plus comme ensemble de territoires, Etats associés, ECOWAS/ CEDEAO, Conseil de l’Entente, UEMOA, Pays de la Rivière Mano, OMVS, OMVG, etc., en réhabilitant les fondamentaux
copernicienne dans ce domaine. Cf. Revue AMO, n° 7, Juillet 2006, pp.157-73 ; Cours nouveau, Revue africaine trimestrielle de Stratégie et de Prospective, n°1-2, Sarkozy, la controverse de Dakar, Mai-Oct 2008, 288p. 3 Jusqu’ici donc, c’est bien l’explication qui a régné en maître dans la pensée critique et dans les sciences au détriment de la compréhension, et par suite, de l’interprétation qui, ainsi que le lecteur averti le concédera, nécessite de faire une incursion au-delà du réel empirique, comptable et statistique pour examiner de près le symbolique, i.e. l’institué, et au-delà du Symbolique, l’Imaginaire qu’il y a derrière. Aussi la production du Sens (de l’action), de même que la quête de celui-ci, demeurent-ils, en Afrique de l’Ouest, si l’on écarte les sciences religieuses et les philosophies de l’action tirées des religions révélées (Islam, Christianisme, tarîqa et confréries, sectes diverses et églises autochtones), des religions traditionnelles africaines (Philosophie bantoue), des syncrétismes divers, la grande faiblesse desdites sciences sociales, qui en se rationalisant selon leur historicité occidentale avaient évacué du champ de la recherche, ou réduit abusivement à des causalités explicatives, les formes de conscience et de représentation, les symbolismes et l’imaginaire à leurs aspects matérialistes, empiriques et positivistes compatibles avec l’activité scientifique rationaliste. De par leurs origines, en particulier l’Europe occidentale, et de façon plus récente, l’Amérique du Nord, les disciplines sont marquées par les circonstances de leur élaboration et de leur institutionnalisation (Universités, Instituts, Centres de Recherches), et de leur universalisation. D’où la confusion persistante entre les concepts et les théories, les outils et les pratiques qui tout en ayant une vocation universelle indiscutable, ne sont pas moins issus de questionnements initiaux et de postures sociologiquement marqués et culturellement encodés. Il n’est pas jusqu’aux réponses fournies –définitives ou provisoires – qui ne soient liées à des préoccupations d’une certaine Europe à un moment donné de son évolution et de son développement, i.e. confrontée à des défis et des problèmes historiques, culturels, sociétaux, démographiques ou économiques singuliers, qui dès lors orientent la recherche et permettent d’évaluer les résultats. Or donc s’il y a une historicité de l’Afrique et des sociétés africaines, il faut bien convenir que la chose ne soit point superfétatoire, pas plus qu’elle ne se réduit à un simple trait additionnel, à « une spécificité africaine » au sein d’une tendance générale et universelle qui serait figurée par les sciences sociales en Europe, mais qu’elle réexamine à la fois les postulats et les questions, les options et les produits, les outils et les concepts, les démarches et les techniques. Aussi celui qui se dispose à aller jusqu’au bout de ce travail prendra-t-il toute la mesure de la propédeutique épistémologique indispensable à la science et au chercheur en Afrique. En effet, lesdites sciences sociales contemporaines se présentent de manière telle qu’il y a lieu de se demander s’il n’est pas indiqué de les repenser, tant les approches, les concepts, les méthodologies, les présupposés que les finalités et les résultats. Si elles ne manquent de validité ni de pertinence au regard du projet universaliste d’une Science de l’Homme et de la Société qui est inscrit au cœur du devenir des sociétés contemporaines en général, cette proposition s’avère d’autant plus indispensable qu’il s’agit précisément d’Histoire et de Culture (Liberté), et non de Nécessité et de Nature (Déterminisme).

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de tout causalisme à vocation scientifique, en l’occurrence les acteurs muets, l’Histoire, la Mémoire et les traditions, les courants migratoires, l’orientation des voies de communications, etc., redessinent le champ des options en matière de transformations stratégiques et de finalités prospectives. En effet, pour faire prendre conscience un continent ou une civilisation de ce qu’ils avaient représenté par le passé, il a fallu une redécouverte de l’Histoire, tâche dont Sengh4, Césaire et les autres, et bien avant eux, divers littérateurs, publicistes et activistes de l’ancien et du nouveau monde, ou encore des contemporains comme Cheikh Anta et Ki-Zerbo, Memel Fotê et Djibril Tamsir Niane, Seydou Badian et Camara Laye entre autres, s’étaient remarquablement acquittés, il y a près d’un demi-siècle5 ; et bien avant eux, les pionniers de l’entre-deux guerres qui auront tenu la dragée haute aux idéologues et aux experts tirailleurs, pour le monde francophone tout au moins. Mais, pour changer ce même monde et lui éviter de sombrer dans la contemplation de soi à l’aide de ces fantaisies et de
Diminutif de Senghor. Cf. Histoire Générale de l’Afrique, Unesco, Paris, 8 volumes de 1965 à 1999. Il s’agit d’un travail aussi gigantesque que remarquable de la part d’un groupe d’Intellectuels d’Afrique agissant comme un corps, afin de doter les Etats nouvellement indépendants d’une conscience historique niée par la parenthèse coloniale d’une part, et d’autre part, de rétablir la continuité entre les principales régions du continent. Et ce, non seulement afin de mettre un terme aux effets de la balkanisation ( Conférence de Berlin, 1884-1885) ou de la néo-balkanisation ( Loi-cadre de Gaston Deferre en 1956 pour les anciennes colonies françaises d’Afrique : AOF et AEF) entre autres, mais aussi de fournir aux Etats et aux experts les éléments d’une historicité qui est seule à même de penser la transformation et le développement de l’Afrique nouvelle, grâce à la refonte des programmes d’enseignement par exemple, grâce à l’édition de manuels d’Histoire régionale et sous-régionale, éléments d’accompagnement de la pédagogie de l’intégration et de l’unification de l’Afrique. En d’autres termes, la crise actuelle en Afrique ainsi que les formes de malaise multiforme et de mal-être que celle-ci induit dans le Continent et dans les Diasporas, prend son origine dans la crise de la Civilisation africaine (ou si l’on veut encore - pour éviter des querelles sémantiques à ce stade de l’exposition - des civilisations africaines), une crise de la civilisation qui est à son tour commandée par la Crise des connaissances qu’elle induit auprès des élites à vocation intellectuelle, dont la désorientation affecte de manière sévère les institutions stratégiques ainsi livrées, parce qu’affaiblies et anémiées, aux forces centrifuges et centripètes qui se révèleront par la suite incapables de gérer et d’étendre le patrimoine et de faire évoluer la civilisation, la culture, les sciences et les techniques, la culture, etc., dans les conditions de la première mondialisation qui commence au XV° et XVI° siècles, en particulier. Aussi est-ce le retard, de la part des groupes stratégiques de pouvoir, à prendre les décisions majeures conditionnées par l’état des échanges mondiaux et les évolutions de la civilisation universelle, d’une part, et d’autre part, le développement rapide du mode de production capitaliste doublée de l’avènement de nouveaux besoins en termes de ressources, de produits et de marchés, qui prend de court les vieilles civilisations en général, et l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine en particulier, avant de les soumettre, en guise de sanction de leurs retards, à une coupe en règle, à l’occupation, à l’exploitation et au pillage, à la traite, à l’apartheid, à la ségrégation et à la colonisation, etc.
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ces mythes paralysants dont toute redécouverte de l’Histoire s’accompagne, il y a lieu de donner à l’Ouest-africain une sociologie qu’elle n’a pas encore, carence qui est pratiquement à la base des échecs consommés en matière d’action politique et de développement, comme de ceux qui frappent encore à la porte par ces temps de mondialisation. Toutefois, il serait malaisé de saisir l’ensemble sans explorer les parties, notamment celles qui se prêtent le plus à l’analyse au regard du degré d’exposition des matériaux et pour ainsi dire, de la baisse de l’opacité des rapports sociaux, moraux et culturels en relation avec la crise majeure qui y sévit, crise dont le moindre intérêt est de mettre à ciel ouvert, comme dans un laboratoire, les questions qui naguère étaient dissimulées outrageusement et de manière irrévérencieuse par les appareils idéologiques d’Etat coloniaux, dont les écoles nationales d’administration, l’enseignement supérieur, la magistrature, l’armée et l’école, etc. Aussi la crise est-elle, sous un certain rapport et jusqu’à une certaine limite, heuristique et didactique en ce qu’elle nécessite pour sa pleine intelligence de re-convoquer l’Histoire sociale de l’Afrique comme cadre de compréhension, de saisie et d’interprétation – et peut-être d’explication – des processus sociaux africains contemporains, une fois que l’on avait identifié les données et les tendances relevant de la dernière mondialisation consécutive à la chute du Mur de Berlin et à la fin de l’Apartheid. Pour prétendre dépasser les termes d’une action historique marquée par l’adaptation des élites de pouvoir à des ensembles étatiques balkanisés cependant que les dynamiques de population et les continuités culturelles avaient enjambé les frontières, il y a lieu de repenser et de requalifier les termes de l’action, les buts, les finalités et les méthodes, non pays par pays, mais d’après les logiques même de composition des Etats avant et durant la colonisation, logiques faites de déplacements de populations, d’occupation de territoires et d’horizons nouveaux, en fonction des courants séculaires d’échanges, de migrations et de solidarité, qui partout en Afrique, y compris dans l’Ouest africain, avaient dessiné et profilé les contours des espaces moraux véritables appelés à servir de foyer à la construction des identités du futur ainsi que les cadres sociaux de l’action stratégique et prospective. Mais, convient-il pour autant de nier les solidarités internes ainsi que les formes de conscience - nationales et/ou citoyennes - qui émergent dans chaque pays pris isolément depuis 50 ans ? Depuis la mise en place des comptoirs, des forts, des colonies, des protectorats et de l’Administration directe ? De fait la tension qui s’instaure entre d’une part, les dynamiques de population et d’échanges, les flux

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migratoires, les économies transfrontalières qui débordent les limites des Etats, et d’autre part, les tendances marquées à l’apparition dans chaque pays d’une identité territoriale, voire nationale spécifique, en relation avec les jeux de pouvoir et les rapports socio-économiques encadrés par les procédures régaliennes et les symboliques institutionnelles, appelle et convoque à la fois la question non résolue du Projet Afrique et d’autre part l’émergence d’une identité de caractère national qui dépasse en permanence les clivages ethnolinguistiques et culturels, religieux ou régionaux, de même que les rapports de genre ou de race, de caste, de rang et de parenté. Autrement dit, ainsi que l’enseigne l’Histoire Générale de l’Afrique, ici chaque pays est à la fois soi-même et l’Afrique ; si ce n’est pas par sa frontalité, c’est du moins par le mode de composition des agrégats et segments internes dont il est constitué tout au long de l’histoire. Aussi ce qui distingue les pays, ce n’est point leur degré d’ouverture, mais c’est la manière dont cette ouverture à l’Afrique est perçue et gérée au cours même de l’histoire, selon des époques successives, tantôt comme une aubaine et un avantage, tantôt comme un boulet et une entrave, en fonction des réalités propres à chaque période et selon les dispositions de l’opinion, des gouvernants, la manière d’être de l’économie et de la main-d’œuvre, les croyances et les confessions, les philosophies et les rites, les règles domestiques et matrimoniales, le droit et la morale, etc. En un mot, c’est le rapport moral particulier de chaque pays à l’Afrique, ou à une idée de celle-ci qui détermine les attitudes et les comportements, les législations et les perceptions à l’égard des groupes allogènes, mais de l’autre, comment nier la tension exercée sur les ressources et l’espace, l’environnement, et par suite l’influence exercée en retour par les rapports de pouvoirs et d’autorité, de possession et de propriété des biens meubles et immeubles, le foncier et la terre, le sol et les ressources sur ces mêmes idées, sentiments et dispositions, qui dès lors se traduisent en actes individuels ou pratiques collectives – dans un sens ou dans l’autre. Le besoin fait le migrant, mais les lois et les règles qui socialisent, encadrent et humanisent en quelque sorte ce dernier, ce sont les hommes [du milieu d’accueil] qui les créent, de même qu’ils construisent les perceptions et les enjeux du phénomène migratoire ; il est vrai dans des conditions déterminées et variables, avec des motivations et des perceptions, des postures qui s’autorisent d’institutions et de valeurs, de pratiques et de sanctions. Ou à tout le moins, ce sont les rapports d’échanges et de transactions de toutes sortes qui élaborent l’espace moral ainsi que les termes de la nouvelle cohabitation au sein de laquelle migrants et primooccupants, résidents permanents et saisonniers, autochtones et

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allogènes donnent naissance à des formes originales de solidarité sociale6. Mais qui ne voit les changements d’attitudes et de comportements, de lois et règlements en fonction des options et/ou des intérêts à telle ou telle période, que tel ou tel groupe d’acteurs modifient, inversent ou prolongent en fonction des jeux et des enjeux d’une conjoncture différente ? Le colon n’aura pas cessé de composer et de recomposer les territoires et de regrouper ou de soustraire des sociétés, des communautés ou des pays entiers tout à son besoin de se maintenir et de contrôler hommes et espaces. Houphouët n’a-t-il pas fait de la Côte d’Ivoire un « Etat CEDEAO »7 pour reprendre une expression consacrée qui témoigne du passage de l’Etat « africain solidaire et accueillant » du Père fondateur à une manière de rationalisation qui discrimine les membres légitimes de l’Etat, les ayants-droits, les originaires, les authentiques et les autres ; en un mot, les autochtones ivoiriens par opposition aux pièces rapportées, aux étrangers, ou bien, c’est selon, les « intrus », les indésirables, ou encore les « fraudeurs ». Partant, s’il y a contrariété entre « l’Etat ivoirien » et « l’Etat CEDEAO », celle-ci se double d’une solution de continuité. Tout un monde les sépare, si l’on met de côté le style et la manière, de même que les précautions oratoires et les jeux de mots. Aussi la différence d’attitude et de comportement vis-à-vis des « étrangers » exprime-t-elle deux âges de la mise en valeur du pays des Lagunes : un âge romantique et pionnier, caractérisé par l’appel tous azimuts à la main-d’œuvre étrangère, notamment agricole, ou bien aux cadres africains de l’ancienne Afrique occidentale française8
Lien social au sens large, ou encore types de solidarité sociale fondée sur le sang et la parenté, la division du travail, l’économie et l’intérêt, les rapports de salariat agricole, industriel ou autres. Ces rapports sociaux s’accompagnant de formes de conscience et de représentations, en particulier la Morale, le Droit, l’Ethique, la Religion et les croyances, les rapports de propriété, l’économie ; les rites et les pratiques initiatiques; les mythes et les cosmogonies, bref les manières de concevoir et de représenter le temps et l’histoire, l’espace et la société, paramètres ‘ ou encore « catégories » et « critères » en l’absence desquels la vie sociale ne peut avoir lieu, ni les pratiques sociales ni même la personnalité des individus et des groupes, ni au fond le progrès du genre humain. Aussi la question du lien social conserve-t-elle toute sa valeur heuristique, didactique et même herméneutique pour ceux qui entendent aller au fond des questions les plus complexes, au lieu de s’en tenir à l’émotionnel ou au merveilleux dont se chargent les faits sociaux, en particulier à la faveur des crises sévères qui mettent à rude épreuve les connaissances acquises et les convictions les mieux établies. 7 « Etat CEDEAO » : Cette notion (polémique) stigmatise la dilution des nationaux ivoiriens dans un magma indifférencié de citoyenneté, où les nationaux ivoiriens et les ressortissants ouestafricains possèdent exactement les mêmes droits civiques et politiques, y compris au niveau de l’Etat, l’armée, la fonction publique, l’école, etc., du temps de Félix Houphouët-Boigny. 8 Sénégalais, Dahoméens, Togolais, Maliens, Guinéens, etc.
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à une époque où les élites ivoiriennes se comptaient sur le bout des doigts - ; et un deuxième âge sceptique et dubitatif caractérisé par « l’ivoirisation » de la Fonction Publique et des emplois, suivie de l’institution de la carte de séjour et, concomitamment, de l’essor des mythes identitaires, en particulier celui de l’autochtonie. Et, quand enfin les luttes de pouvoir s’exacerbèrent au sein même du parti au Pouvoir, la figure de l’étranger docile, sans prétention exagérée ni ambition démesurée revêtit le masque d’horreur du Fu Manchu. C’est de cette époque que date en Côte d’Ivoire, la catégorie sociologique de l’étranger qui, après avoir profité de l’hospitalité, des biens et des femmes des Ivoiriens, rêve à présent de se rendre maître du Trône, de la terre et des hommes. D où suit qu’en fait chaque époque de développement de la Côte d’Ivoire contemporaine a ses préjugés et ses superstitions, de même que ses peurs et ses angoisses. Mais surtout ses exutoires et ses boucs émissaires. Et pour cause ! Du nombre d’étrangers visiteurs qui mesure le degré d’hospitalité, on est ainsi passé à la figure de l’étranger suspect, puis à celle de l’étranger-imposteur, sinon de l’étranger-usurpateur. Et, depuis le contentieux électoral de 2010, la figure de l’étrangerfraudeur; c’est-à-dire délinquant qualifié et par suite coupable, supplanta les formes précédentes. À quoi correspond sur le plan de l’action publique et civique, une nouvelle morale de caractère hygiéniste et naturaliste : le devoir civique nouveau consiste à « désinfecter », ou à tout le moins à « nettoyer » la Côte d’Ivoire souillée de ses impuretés, avec comme mode d’emploi et principe directeur la traque et le châtiment des « étrangers- fraudeurs », voleurs de nationalité, etc. Faut-il s’étonner dans ces conditions de l’apparition de dilettantes et/ou de professionnels et autres experts en dépistage de « l’étranger », par la seule grâce du patronyme ou du faciès, de l’appartenance religieuse et du port vestimentaire, du cérémonial et de l’étiquette, des fréquentations ou des libations ? Que dire du climat et de l’atmosphère ainsi alourdis par cet exercice de civisme pour le moins problématique ? Toujours est-il que dans ces circonstances et cette ambiance, la notion d’« étranger » change de sens et de fonction : elle ne désigne plus seulement la personne d’origine étrangère, ni le ressortissant d’un pays tiers, mais une stratification nouvelle de la société ivoirienne même, en relation avec les données économiques, démographiques et migratoires9. Que l’on ait ses papiers en règle ou
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« La prospérité économique relative a attiré en Côte d’Ivoire de nombreux étrangers dans un mouvement migratoire non réglementé. Aujourd’hui, ils représentent 26 % de la population ivoirienne. 48 pour % d’entre eux sont nés en Côte d’Ivoire. Cette forte présence des étrangers

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non, une perception nouvelle vous met en fiche, vous labellise et vous estampille : « Etranger » ! Celle-ci se met en place, en effet, par glissements successifs sur les plans sémiologique et lexical. Une partie de la société (en particulier les groupes dominants et influents) conçoit et diffuse l’idée qui, dès lors se répand par la force des médiats, de l’habitude et de la répétition, et gagne tous les compartiments sociaux, que la Côte d’Ivoire réelle n’est pas une nation intégrée, ni une citoyenneté soudée par des valeurs et des institutions, mais une structure duale, opposant d’une part, les « Ivoiriens » authentifiés par des critères extra-civils, comme le village d’origine ou le terroir par exemple, et de l’autre les « pseudoIvoiriens », c’est-à-dire tous ceux qui se disent, se considèrent ou se pensent Ivoiriens sans pouvoir l’étayer, ou qui sont civilement ivoiriens sans répondre aux critères de patronyme, de religion ou de localité d’origine. Ce qu’il y a de réel est tout entier dans la représentation et la perception, l’état d’esprit et l’inclination de la pensée en ce qu’ils se traduisent en actes, en attitudes et en comportements susceptibles d’évoluer, depuis le simple préjugé conventionnel et sans suite pratique jusqu’à l’acte discriminatoire, sinon les abus et les outrances de toutes sortes verbales, gestuelles ou autres, ainsi que Merton R K l’a établi depuis fort longtemps. D’où suit la chose suivante que bien avant de devenir un concept doté d’un mode d’emploi, l’Ivoirité a fonctionné comme un sentiment, certes diffus, mais pratique ; inconscient et hésitant. Incertain et évasif à ses débuts tout au moins, lorsque les futurs groupes-porteurs de cette attitude étaient encore en marge de la société véritable qui ne leur accordait que peu d’importance morale et politique, cette latence prend forme au gré des circonstances, jusqu’au jour où la même société, en proie au doute et à la crise, se mit à regarder, selon des prismes nouveaux, les conceptions qu’elle tenait pour fantasques, ubuesques ou irrévérencieuses. De fait, l’Ivoirité n’est pas sortie toute cuite de la tête des Intellectuels « ivoiritaires » ni de l’esprit de M. Bédié, mais elle demeure un produit social par excellence, c’est-à-dire une résultante de la société ivoirienne en prise à des mutations sociales rapides dont cette option rend compte sans toutefois les épuiser. Toute une propédeutique sociale la précède, en effet. Avant qu’elle ne sorte de sa boîte, pour prendre place, à l’effet d’orienter la pensée sociale, au milieu des gravats d’une société ivoirienne ancienne sur le point de rendre
dans notre pays pose à la fois un problème économique, social et politique ». Amani M. NGUESSAN, Ministre de la Défense, Secrétaire National du FPI chargé de la Chefferie traditionnelle et des communautés, « Comment le FPI peut-il construire la paix ?» In « Fête de la Liberté 2010 », Fraternité Matin, Collection n° 5, Juillet 2010, p. 73.

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l’âme, il a fallu que cette marginalité correspondît à un besoin et remplît une fonction (sociale). Pas plus qu’on ne saurait juger de l’Ivoirité d’après la conscience qu’elle présente d’elle–même, en particulier l’autochtonie et les mythes voisins de l’autochtonie, on ne saurait mettre entre parenthèses les faits sociaux récurrents vis-à-vis desquels l’Ivoirité n’est qu’une manière de réaction, en l’occurrence les rapports nouveaux de citoyenneté qui ont fait brèche dans la Côte d’Ivoire entre la période du boom économique amorcé au lendemain de la guerre de Corée et la fin des années 70 ; rapports sociaux qui en l’espace d’un demi-siècle, avaient subverti la vieille Côte d’Ivoire de l’économie des plantations et concentré entre les mains de nouvelles couches possédantes, en particulier d’origine étrangère, des leviers significatifs de l’économie foncière rurale et urbaine, habilité dans l’économie générale, l’éducation nationale et la fonction publique, l’armée comme la gendarmerie, - et ce, dans des proportions variables - une classe d’entrepreneurs et de fonctionnaires tous issus tout ou partie de l’émigration et des anciennes régions défavorisées, lesquels en se mêlant à la vie publique moderne, singulièrement le secteur des services, y avaient occupé des positions remarquées, avant de tourner leurs regards vers la politique et de tendre la main ou l’épaule, c’est selon, vers le pouvoir central. Crime abominable qui, chez certains milieux impréparés à cette révolution pourtant commencée depuis bien avant la deuxième guerre, appelaient des sanctions morales et politiques, institutionnelles et idéologiques, qui trouvèrent dans la théorie et la pratique de l’ivoirité, la dernière digue de protection contre l’engloutissement d’une Côte d’Ivoire ancienne par des mutations prévues et prévisibles qui n’ont pas encore produit tous leurs effets. Partant, entre l’ivoirité qui réduit l’espace moral, et par suite donc, social de la Côte d’Ivoire à une partie de ses populations et ressortissants, et l’africanité, qui postule un concept d’Etat plus large et plus inclusif, la différence n’est plus d’ordre conceptuel, ni juridique ou politique, mais d’ordre stratégique, en l’occurrence un pari sur la construction de l’Etat, une option sur la nature et les formes et le contenu de celui-ci. Il s’agit d’un choix d’Etat ente un redécoupage de la Côte d’Ivoire historique en une Côte d’Ivoire légitime seule pleinement éligible, d’une part, et d’autre part, une sorte de NonEtat-CEDEAO isomorphe, véritable bouillon de cultures, melting-pot impénitent et mosaïque indifférenciée où se retrouveraient pêle-mêle les recalés de la nationalité ivoirienne, les apatrides de haut vol comme les humbles en quête du minimum vital, les migrants sans papiers et les fils de migrants des pays voisins, les Ivoiriens de père

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étranger, les bougnoules des Lagunes, les métis, les ressortissants CEDEAO qui ne peuvent plus rentrer, les retraités sénégalo-guinéens et maliens et leurs enfants ivoiriens, les filhu di terra et les progénitures des flux migratoires successifs, etc. On le voit, le (re) découpage explicite de l’Etat par les groupes de ladite « Côte d’Ivoire utile », en l’occurrence celle de la côte atlantique et des zones forestière et pré-forestière, équivaut à un tour de force (mental, psychologique ou politique et idéologique, c’est selon) en vertu duquel une partie de ce pays s’arroge le droit exclusif de définir qui est Ivoirien et qui ne l’est pas, et par suite, dénie sans autre forme de procès, leur nationalité, et subséquemment leurs droits civiques, à des parties significatives de la population de Côte d’Ivoire. Qui d’étonnant dès lors que d’aucuns se retrouvent ainsi spoliés d’un jour à l’autre, par l’artifice d’un droit à la légitimité déficitaire, sans crier gare et sans voie de recours ? A-t-on seulement idée de la violence symbolique, administrative et politique ainsi convoquée pour abolir les liens de la citoyenneté et de la nationalité chez autant de personnes ainsi déprotégées et fragilisées, alors que précisément des théoriciens comme Rousseau tenaient encore le droit d’être membre d’un Etat comme le droit premier parmi tous les droits ? Etre déchu de la nationalité parce que l’on a cessé de la mériter, c’est une chose, mais ne plus en jouir parce que telle est la volonté de quelques-uns, c’est troublant. Qui plus est dans des conditions où des enjeux de type politique et social font penser à des mesures destinées à conférer l’avantage à des tiers dans des compétitions ouvertes pour l’allocation de l’autorité et du pouvoir en Côte d’Ivoire. Cela fait de la question de la nationalité en Côte d’Ivoire, le nœud gordien de la crise ivoirienne, et de cette façon particulière d’y répondre en distinguant des autres un groupe, sur la base de critères subjectifs politiques, religieux, linguistiques, ethniques, vestimentaires ou autres, à l’effet de restreindre ses droits, ce qui n’est pas une solution au problème, mais une manière d’évitement, qui aggrave la question au lieu de la résoudre, dès l’instant où la citoyenneté et le rapport de citoyenneté sont dénigrés et niés, au lieu d’être traités. De fait, s’en référer à l’Histoire (aux origines du peuplement de la Côte d’Ivoire) ou aux processus sociaux contemporains pour déterminer qui est Ivoirien et qui ne l’est pas, revient grosso modo, et respectivement, à la question de savoir si l’identité nationale était transmise ou construite ; ou les deux à la fois. Soit que l’on valorise, en effet, la transmission des identités eu égard à un passé lointain, réel ou mythique, en supposant des essences plus ou moins immuables ou si peu dans l’Histoire, soit que l’on tienne les

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mutations, les brassages et les recompositions comme autant de moments et d’occasions au travers desquels la société se donne une identité, et, subséquemment, change ? Et, dans ce changement, renouvelle son identité, qui dès lors, est une construction dans le temps et non une nature ou une essence posée à priori (originelle), laquelle se maintiendrait pure et immaculée au cours de l’Histoire. Aussi la question de la nationalité en Côte d’Ivoire constitue-telle, quant au fond, l’indice signalétique de mesure d’un degré d’intégration sociale limité, voire faible entre des groupes fonctionnant selon un modèle de pluralisme structurel10 (ce qui est loin d’être le cas en Côte d’Ivoire, au regard de l’histoire du pays, de ses élites de pouvoir et de son intelligentsia entre autres), soit l’expression des obstacles et freins multiples à la formation d’un rapport de citoyenneté qui aura progressé partout ailleurs en Afrique de l’Ouest – singulièrement dans des pays les moins prospères, mais où les structures sociales et les rapports politique et culturels sont autrement configurés et gérés. Ce qui est examiné ici, ce n’est pas la valeur axiologique de cette rationalisation en question, mais les causes et les effets de celle-ci, c’est-à-dire la crise ivoirienne proprement dite. Quant au fond, celle-ci n’est ni l’état de guerre, ni le statu quo ante, mais un processus de changement social bien plus complexe pouvant prendre toutes les formes : la séparation volontaire du Sud vis-à-vis du Nord, la sécession du Sanwi ou celle des pays beteh avec Kraghé Gnangbe, la séparation volontaire de tout ou partie du Nord vis-à-vis du Sud par l’entremise de la Zone de Confiance, etc. Mais la question est de savoir, dans l’un comme dans l’autre de ces cas de figure, ce qui relève d’une contrainte qui s’impose aux acteurs malgré leur volonté et ce qui est le fruit de leur liberté assumée, et jusqu’où. Car, en réalité, ce qui est nouveau ce n’est pas le fait de Rébellion en Côte d’Ivoire, - car il en avait existé bien d’autres dans un passé récent – quoique la dernière en date se soit révélée plus ample, plus profonde et plus spectaculaire par rapport aux expériences précédentes, mais le fait que la répétition des faits de rébellion témoigne que la question
10 Dans les zones de contact entre groupes ethniques, linguistiques, culturels, raciaux, différents ; on parle de pluralisme structurel lorsque chaque groupes possède ses lieux propres de culte, ses terrains de jeux, ses loisirs, ses croyances et ses habitudes, de manière à mener une vie séparée, dont le modèle caricaturé est donné par l’apartheid en Afrique du Sud et la ségrégation des Noirs aux USA. Dans les sociétés coloniales françaises d’Afrique (Dakar, Abidjan), il a existé des lieux d’habitation séparés par la loi, entre les colons blancs tubaab et les Africains autochtones, le Plateau qui est la ville des Blancs et la ville indigène (dénommée « Médina » (« ville indigène ») à Dakar, soit Adjamé, Treichville et Marcory pour Abidjan), au sein desquelles les frontières de race se confondaient à celles du statut.

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de l’intégration de la Côte d’Ivoire accuse le même retard d’Houphouët à Gbagbo, en passant par Bédié et Guéi, dès l’instant où les forces centrifuges qui sont à l’œuvre depuis avant l’Indépendance, au lieu de régresser, progressent. Espace, territoire, dynamiques de population11 et pouvoir Soit que tout ou partie du Sud se substitue au pays tout entier, ou que le Nord se comporte comme une République autonome, au-delà de la ligne de confiance, ou encore quand l’Ouest et le MPIGO suivent les traces du MPCI qui lui-même marche sur les pas du Sanwi ou de Kraghé Gnangbé, la donnée de base est la suivante : le pouvoir central n’a pas de prise sur les régions mais sur les territoires dont l’assemblage forme l’actuelle Côte d’Ivoire, dont la configuration actuelle ne date certainement pas de la formation de la colonie en 1893. Et pour cause ! S’il en fut, le décret en question portait sur un territoire qui n’existait pas12, sinon dans les plans de conquête du Ministère de la Marine, et qu’il fallait conquérir tant les résistances étaient fortes dans les zones forestières en pays akan : Baoulé, Agni, Abron ; chez les lagunaires : Ebrié, Adjoukrou, les forestiers : Beteh, dan, dida, Gouro, Koulango ; chez les Sénoufo et Lobi, sans parler de la résistance farouche offerte par les armées de Samory dans l’arc de cercle qui part du Libéria au Ghana en passant par la Guinée, le Mali, la Haute-Volta. À ce stade, l’unité de résistance est constitué soit par des formations économico-sociales et politiques dispersées sur de vastes territoires et n’ayant pas réalisé leur unification, soit par des pouvoirs de type militaire centralisés contrôlant des territoires plus vastes, à l’instar de Samory, ou encore de formations sociales du type des Etats guerriers de l’Ashanti ou les puissants Etats Mossi. Si la Côte d’Ivoire n’aura occupé ses frontières actuelles que vers 1925, et nullement en 1893, c’est à cette résistance farouche tous azimuts et multiformes qu’elle le doit. Autrement dit, si la
« L’une des caractéristiques majeures des sociétés africaines, c’est de n’avoir jamais vécu en vase clos, dans l’isolement. Au contraire, le continent africain a connu deux phénomènes importants : l’ampleur des échanges à longue distance et surtout la mobilité des populations, phénomène enregistré sur tout le continent au cours de la période pré-coloniale. En effet, les migrations, qu’elles se présentent sous forme de mouvements d’ensembles ou d’infiltrations progressives, à petite dose, n’y prennent fin qu’à l’époque coloniale, lorsque les Métropoles entreprennent de fixer les populations pour des raisons de police ou dans un but administratif ». Ekanza S.-P., « Origines, migration, peuplement. Le cas des populations ivoiriennes. Quelle méthodologie ? » www.afrique-histore.org. 12 Cf. Kipré P., Origines, In « Côte d’Ivoire, Cinquante ans d’Indépendance », Jeune Afrique Spécial n° 3, p. 26.
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violence militaire directe française de Binger à d’Angoulvant, soutenus par les Accords passés avec les congénères de la Conférence de Berlin, en particulier l’Angleterre, avaient réussi à vaincre les résistances, aidés en cela par les progrès technologiques en matière de transmission et de communication (télégraphe, téléphone), sans oublier le fusil Mauser et la mitrailleuse Maxim, sans compter le chemin de fer permis par l’acier à bon marché, les territoires conquis n’en devenaient pas pour autant, automatiquement des nations au sens bourgeois occidental du terme. Mais ils prenaient – du moins en apparence - l’allure de mosaïques de peuples juxtaposés les uns aux autres, et qui plus est, hiérarchisés arbitrairement, selon les méthodes de coercition administrative et militaro-policière ayant fait leurs preuves en Algérie après la conquête en 1830. En tout état de cause, le fait de conquête brise les dynamiques endogènes à l’œuvre entre les populations, les migrations, les échanges et perturbe les jeux et reconfigure les enjeux sociaux économiques et politiques, la gouvernance des Etats et le fonctionnement des sociétés. Dès lors, en lieu et place des rythmes et des délais de construction des consensus et des équilibres, ce sont le corset de fer et la trique, la domination et la perte de souveraineté qui préside dorénavant aux évolutions, aux changements et aux ruptures. Dieu ne veille plus sur l’Afrique ni les ancêtres et les fétiches ni le masque, mais c’est le Blanc qui a pris leur place, et avec ceci, la cage d’acier du capitalisme industriel et manufacturier qui s’abat sur les populations, affectant sensiblement sur le moyen et long terme, les trajectoires des hommes et des sociétés, de l’environnement et des institutions. Si nous avons bien compris la leçon des Historiens, l’unification sous quelque forme des populations, qui aura été réalisée chez les Mossi par exemple par le Moro Naba, chez les Akan du Ghana par les Ashanti, par les Bamanan au Mali, les Malinké en Guinée, eh bien, dans ce qu’il est convenu d’appeler Côte d’Ivoire, aucune des formations politico-étatiques ni aucune des communautés présentes, ne l’avait réalisée, sinon de manière très partielle et embryonnaire, dans des territoires limités dont aucun n’avait réussi à s’élever audessus des autres. D’où suit que, - ironie de l’Histoire ou ruse de la Raison ? -, c’est au colon qu’il échut, sans que l’on y prît garde, la fonction d’établir à sa façon, et selon ses méthodes et ses objectifs, le lien politico-administratif formel que les différents protagonistes de la future Côte d’Ivoire avaient tardé à réaliser par eux-mêmes. Au lieu

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de ces rapports de citoyenneté qui s’établissent, au cours de l’Histoire de l’Afrique et du monde, entre groupes, Etats et formations sociales, individus et communautés, et qui selon les cas prennent la forme d’Etats pluriethniques, de Cités, de Nations, de confédérations, etc., à l’instar du Tekrur, du Ghana des Akan, du Mali de Soundiata, du Songhaï, des pays Mossi et Yoruba, des Etats Haoussa, de l’Ethiopie impériale ou du Grand Jolof, etc. ; ici, le verdict historique est sans équivoque pour les retards accusés par l’Afrique de l’Ouest à réaliser son unification : Un lien de type administratif et coercitif externe, fondé sur une égalité négative, c’est-à-dire le pouvoir absolu du colon et la privation de droits de tous les Ivoiriens, en lieu et place de l’autodétermination des peuples et des nations, des communautés et des Etats. Non que l’Histoire de l’Afrique manque d’exemples de conquêtes et de domination, de colonisation et d’intervention étrangère, mais ici le choc proprement politique et militaire se double d’une conflictualité de race et de civilisation, qui fixe les enjeux culturels et économiques et encadre les rapports idéologiques et politiques.

Histoire sociale du changement et du mouvement qui éclaire certains aspects de la crise ivoirienne Se demander comment est née la crise ivoirienne, revient à questionner l’Histoire de la Côte d’Ivoire. Non seulement sous l’angle de la mise en valeur de la Côte d’ Ivoire par le Colon, ou de l’histoire du pays écrite par le vainqueur, mais à celui de l’historicité sociale du changement et du mouvement, dont la conquête coloniale et la domination étrangère ont modifié le cours sans en changer les termes ni les paramètres basiques, en particulier l’équation « migration et territoire, espace et pouvoir », qui n’a pas été résolue jusqu’ici13.

« [Plus près de nous] « dans l’espace et le temps, les migrations soudanaises conduites essentiellement par les populations du Mali, plus connues sous le nom de Dioula, et les Haoussa submergent toute la région méridionale couverte de savane et de forêt jusqu’au rivage de l’Atlantique, à la recherche des produits rares, tels que l’or, la kola et les esclaves. Ces vagues de migrations soudanaises vont se succéder du XIème siècle jusqu’ à nos jours. Quant aux Akan, sous la pression des événements politiques et militaires, ils déferlent de la Gold Coast voisine sur le territoire ivoirien, entre le XVIe siècle et la fin du XVIIIe siècle, afin de mettre à l’abri aussi bien leurs personnes que leurs biens. La migration représente donc un phénomène majeur, caractéristique du continent africain, qui vaut la peine, dans le cadre de l’analyse méthodologique, de retenir l’attention de l’historien. (…). Le débat sur les origines de cette fraction du peuple ivoirien, en lui-même, ne manque pas d’intérêt, quand on sait que la question des origines est toute brûlante d’actualité dans ce pays. (…). L’étude des origines des peuples

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Si la colonisation a un impact, c’est d’abord qu’elle redéfinit les rôles et assigne des fonctions nouvelles aux acteurs traditionnels. Des acteurs qui, par un côté, prennent place dans un format nouveau imposé par l’ordre nouveau, mais de l’autre, fonctionnent selon les logiques socio-politiques et idéologiques antérieures.

Aussi la question stratégique se laisse-t-elle formuler ainsi : Comment s’élabore la vie nouvelle dans la colonie de la Côte d’Ivoire et dépendances telle qu’elle est conditionnée par l’histoire antérieure ? Quelles sont les formes de conscience et de représentation qui se font jour dans cette situation nouvelle ? Comment fonctionne l’ordre nouveau ? Selon quelles hiérarchies, stratification et distinctions ? Les attitudes et les comportements des élites traditionnelles ? Quid des élites qui surgissent en rapport avec la mise en valeur du pays ? L’armée, l’école, la fonction publique, le commandement ; le diplôme et les avantages qu’il confère ; les images de la France et des Français de la Métropole et de la colonie ; les chefferies et les royautés traditionnelles ? Les idéologies et les croyances ? Les religions et les cultes ? Les indigènes et les coutumes ? La mise en valeur et les logiques d’accaparement des ressources, des hommes et de l’environnement ? Les luttes et les résistances ? Comment les peuples qui se touchaient à peine coexistent-ils dans le nouvel ensemble ? Quelles solidarités et quelles alliances ? Que devient l’ancienne conflictualité entre certaines formations économicosociales et politiques ? Quelle est la politique de l’administration en
d’Afrique et tout particulièrement de Côte d’Ivoire piétine. Les essais ne manquent pas, l’envie d’éclairer ce pan de l’histoire a toujours été, elle aussi, constante auprès des chercheurs jeunes et moins jeunes. Mais ce qui fait le plus souvent défaut, c’est le talent ». « Les pages qui suivent puiseront particulièrement dans l’histoire des origines des Akan de Côted’Ivoire, leurs migrations et peuplement en illustration à cet exposé qui se veut avant tout d’ordre méthodologique. Le débat sur les origines de cette fraction du peuple ivoirien, en lui-même, ne manque pas d’intérêt, quand on sait que la question des origines est toute brûlante d’actualité dans ce pays. Mais là n’est pas notre préoccupation. L’objectif visé se résume à l’approche méthodologique. L’étude des origines des peuples d’Afrique et tout particulièrement de Côted’Ivoire piétine. Les essais ne manquent pas, l’envie d’éclairer ce pan de l’histoire a toujours été, elle aussi, constante auprès des chercheurs jeunes et moins jeunes. Mais ce qui fait le plus souvent défaut, c’est le talent. En effet, pour débrouiller l’histoire des origines des diverses populations ivoiriennes au sujet de laquelle règne la plus grande confusion aussi bien dans les rares écrits de nos devanciers que dans les récits de tradition orale, le courage et la patience ne suffisent pas ». En effet, pour débrouiller l’histoire des origines des diverses populations ivoiriennes au sujet de laquelle règne la plus grande confusion aussi bien dans les rares écrits de nos devanciers que dans les récits de tradition orale, le courage et la patience ne suffisent pas ; il faut d’abord et avant tout de la méthode : définir avec précision l’objet et l’enjeu de la recherche, ensuite procéder l’un après l’autre à l’examen des différents points qui auront été déterminés. Ces deux principes devront présider à tous les travaux de recherche fondés sur les documents d’origine ». Ekanza S.P., ibidem.

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direction des segments sociaux ? Le nouvel ensemble génère-t-il de la cohésion ? Si oui, à partir de quels mécanismes et de quelles pratiques ? Quelles options et quelles stratégies pour quelles finalités ? L’impact des politiques coloniales sur les formes conscience et les pratiques de pouvoir ? Sur les stratifications antérieures à la colonisation ; l’inégalité de développement des régions en matière d’infrastructure ; l’économie de plantation et ses conséquences sur les rapports entre les principaux groupes des sociétés anciennes ? Les mutations : économie, société, motivation, nouvelle division du travail et les nouvelles formes de droit, de légitimité qui lui correspondent ; le salariat moderne et les rapports de citoyenneté dans la colonie ? Les mouvements sociaux urbains et ruraux ? Les rapports entre les élites des différents territoires ? La vie dans la colonie et la vie en métropole ; les modes et le style de vie ? Le boubou et le costume-cravate ? Le Faso dan ? Les quotidiennetés ivoiriennes, sénégalaises ou autres ? L’idéologie de la balkanisation ou balkanisation des Idéologies ; le Panafricanisme ? L’urbanisation et les nouvelles conduites sociales ? Bref, la société coloniale, sans mettre un terme aux processus endogènes antérieurs et aux rapports d’attraction ou de répulsion, de prudence ou d’inimitié entre les voisins, adverses ou ennemis, fixe à ces derniers un cadre efficient et contraignant qui entame, mais jusqu’où ? Et pour combien de temps ? Les relations sociales, morales, économiques, politiques et idéologiques, les nouvelles solidarités : syndicalisme, partis, associations civiles ; les religions révélées et les religions traditionnelles, etc. Toujours est-il que cette tension extrême entre un territoire artificiellement découpé par l’administration coloniale au hasard de ses cartes d’état-major et une dynamique de population multiséculaire qui avait donné naissance à un espace moral et culturel, social et économique bien plus vaste est le véritable point de départ de toute analyse rigoureuse de la crise ivoirienne. Ou si l’on veut encore, l’espace de l’échange et de l’interaction déborde en permanence le territoire, et par suite, butte sur les limites mesquines de celui-ci ; provoquant par un côté l’ire des groupes de petite envergure et de petite dimension que l’agoraphobie étouffe et que les jeux de pouvoir dans des espaces élargis rebutent au plus haut point, et de l’autre, le regain d’entrain des trends séculaires qui se déroulent en réalité non dans les limites exiguës de l’actuelle Côte d’Ivoire, mais dans un quadrilatère qui touche au Sénégal, à la Guinée, au Libéria, au Mali, à l’ex-HauteVolta (Burkina Faso), au pays des Lagunes et au Ghana, compte non tenu du Gabon où Samory est mort en déportation en 1900.

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