Où va le Liban ?

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C'est dans un contexte international de refonte du Moyen Orient qu'est intervenu l'assassinat de l'ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février 2005, ayant donné lieu à un mouvement populaire profond. Mouvement qui remet en cause un certain nombre de données de la politique au Liban mais qui dépend aussi d'enjeux géostratégiques qui le dépassent. S'il est indéniable que le départ de l'occupant syrien a ouvert une nouvelle page, on peut se demander si le pays est libéré de toute tutelle et s'il a la capacité de transformer l'essai pour construire positivement son avenir.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782336255378
Nombre de pages : 209
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CONFLUENCES
Méditerranée
REVUE TRIMESTRIELLE

56
Hiver 2005-2006

Publiée avec le concours du Fonds d’action et de soutien à l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD) et du Centre national du Livre (CNL).

EDITIONS L’HARMATTAN

CONFLUENCES Méditerranée est une revue trimestrielle dont l’ambition est d’aborder les
grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs, les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils. Les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation parce qu’ils sont convaincus que le dialogue est une philosophie de l’action politique. Ni l’ampleur des divergences, ni la gravité des oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences. Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue peut permettre de construire durablement de nouvelles formes de configurations politiques, à la fois équilibrées et fécondes. La création de cette revue à vocation internationale apparaît comme une contribution à l’ouverture d’un indispensable espace de confrontations des analyses et des opinions sur les problèmes qui façonneront l’avenir de cette région. Site Internet de Confluences Méditerranée : www.confluences-mediterranee.com Grâce à ce site vous pouvez retrouver les résumés de tous les articles parus dans la revue depuis sa création en 1991 (au moyen d’une recherche par dossier, par mot-clé ou par auteur) et dans leur intégralité les introductions des dossiers ainsi que quelques articles et entretiens choisis. Vous pouvez consulter notre revue de presse, notre page de numéros à paraître et celle des Cahiers de Confluences, la liste des librairies diffusant Confluences ainsi que celle des revues amies. Vous pouvez également vous abonner gratuitement à notre lettre d’information qui vous tient au courant, par courrier électronique, de toutes nos publications. Normes pour les envois de manuscrits Les textes soumis à la rédaction doivent lui être adressés par mail (en fichier joint sous fichier Word 5 ou 6) ou par courrier (tirage-papier + disquette informatique où figure le texte sous fichier Word). Ils doivent comporter un titre et des sous-titres. Les notes doivent figurer en fin d’article et doivent suivre une numérotation continue pour la totalité de l’article. Les références bibliographiques doivent respecter les conventions de la norme ISO 690-2 (février 1998). Les articles ne doivent pas dépasser 25 000 signes et ils doivent être fourni avec un résumé en français de 10 lignes maximum, ainsi que 4-5 mots clés. Nous demandons que les nom et prénom des auteurs des articles proposés soient accompagnés de leur titre, de leur adresse institutionnelle et de leurs coordonnées (destinées à la seule rédaction). Les articles et toute correspondance éditoriale sont à adressés à la rédaction de la revue.

En couverture : Immeuble en construction sur la place des Martyrs à Beyrouth durant la manifestation du 14 mars 2005. Photo AFP/Patrick BAZ

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Correspondants Anna Bozzo (Rome) G Jamal Al Shalabi (Amman) G Ghassan El Ezzi (Beyrouth) G Samia El Machat (Tunis) G Kolë Gjeloshaj (Bruxelles) G Roger Heacock (Jérusalem) G Jacques Bendelac (Jérusalem) G Gema Martin Muñoz (Madrid) G Rabeh Sebaa (Alger) G Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat) G Directeur de la Publication Denis Pryen © L’Harmattan ISSN : 1148-2664 / ISBN : 2-29600185-8

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Dossier préparé par Ghassan El Ezzi

Où va le Liban ?
LA
C R I S E E T S E S E N J E U X I N T E R N AT I O N A U X

GHASSAN EL EZZI
Printemps libanais ?

p.9 p.27 p.41

CHARLES ABDALLAH
Un printemps, oui, mais pour qui ?

WALID SAFI

D O S S I E R

Une nouvelle renaissance est-elle possible ?

PIERRE BLANC
De la tutelle à la coopération. La difficile transition des relations syro-libanaises

p.55 p.71 p.83 p.99

EVELYNE KESTLER
La tutelle change de main

SAMI SALHAB
La résolution 1559 du Conseil de sécurité et l’accord de Taëf

GEORGES CORM
Sortir du cercle vicieux et du statut d’Etat tampon ?

LES

FRAGILITES LIBANAISES

ABDO SAAD
Le système électoral majoritaire freine l’avancée démocratique

p.109 p.115

PIERRE BLANC
Développement régional et cohésion “nationale”

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Sommaire
HASSAN AYOUB
Déploiement géographique des banques commerciales et cohésion sociale

p.131 p.145

ALI KHALIFE
La place de la religion à l’école

G A c t u e l
GILBERT MEYNIER
Palestine : retourner au politique

p.163

LAURENT GESLIN
Dix ans après Dayton : la Bosnie Herzégovine à l’heure du bilan

p. 173

G I t i n é r a i r e
ROGER HEACOCK
Un internationaliste en Palestine (suite)

p. 185

G Notes de lecture

p. 203

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er ssi o

Dossier préparé par Ghassan El Ezzi

Où va le Liban ?

Dossier

Actuel

Itinéraire

Ghassan El Ezzi
Universitaire, politologue

Printemps libanais ?

C’est dans un contexte international de refonte du Moyen Orient où entre en jeu les différents intérêts des puissances occidentales, qu’est intervenu l’assassinat de l’exPremier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février dernier. Un Tsunami, un tremblement de terre, voire un «11 septembre libanais», aux dires des observateurs qui a donné lieu à un mouvement populaire qui a envahi le Liban. Outre le fait qu’il remet en cause un certain nombre de données de la politique au Liban, il dépend aussi d’enjeux géostratégiques qui le dépassent.
vec l’avènement de George W. Bush et des néo-conservateurs au pouvoir aux Etats-Unis, en février 2001, les crises ont commencé à se succéder sur la scène internationale : l’expulsion mutuelle des diplomates entre Washington et Moscou, l’épisode de l’avion espion avec Pékin, le bombardement, à deux reprises, de Bagdad, et l’envoi du nouveau secrétaire d’Etat Colin Powell au Moyen-Orient pour sonder l’opinion de ses dirigeants sur l’éventualité de renverser Saddam Hussein, manu militari le cas échéant, laissaient entrevoir le spectre d’une nouvelle guerre froide.

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C’est la «divine surprise», d’après les termes du professeur américano-français Stanley Hoffmann1, des attaques terroristes du 11 septembre 2001, qui fournira une opportunité inattendue aux néoconservateurs pour mettre en œuvre, une fois pour toutes, leur vision d’un ordre international dominé par les Etats-Unis2. Victimes du terrorisme partout dénoncé, ceux-ci jouirent alors d’une complaisance mondiale jamais vue auparavant. Le Monde alla jusqu’à intituler son éditorial le lendemain des attentats : «Nous sommes tous des Américains». L’OTAN se déclara solidaire, en vertu de l’article V du traité de Washington. L’intervention en Afghanistan reçut alors l’appui des alliés, des Nations Unies et même de Moscou, à travers le soutien à l’opposition afghane au régime des Talibans et la permission donnée aux troupes américaines de stationner dans des pays de l’Asie Centrale, pourtant région vitale pour la sécurité nationale russe. Dopée par sa victoire militaire en Afghanistan, l’Administration américaine se tourna aussitôt vers l’Irak, première étape d’un projet beaucoup plus vaste3. Les néo-conservateurs n’avaient-ils pas eu de cesse, dans les années 90, de réclamer aux présidents Bush père et Bill Clinton l’occupation de l’Irak soi-disant vitale pour les intérêts stratégiques américains après la guerre froide ? Une fois au pouvoir, ils n’allaient pas laisser fuir l’opportunité. Ils allaient même proposer de le faire en réplique aux attentats du 11/9/2001, mais la facilité et la légitimité de la cible afghane ont convaincu alors le président Bush de reporter la campagne irakienne en attendant de s’y préparer militairement et diplomatiquement. Le document de «La sécurité nationale» publié par la Maison Blanche le 20/9/20024 annonça l’avènement d’un nouveau principe dans les relations internationales : il s’agissait de la pre-emptive war (la guerre anticipatrice et non plus «préventive»), qui permet à Washington de juger sur les intentions, et non pas sur les faits, pour déclarer la guerre à un pays qui pourrait constituer une menace, avant que cette menace ne soit concrétisée. L’argument véhiculé auprès de l’opinion publique était d’aller combattre le terrorisme sur son territoire d’origine, sans attendre qu’il vienne sur le sol américain comme il l’avait fait le «mardi noir» du 11/9 en 2001.

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Printemps libanais ?

Actuel

Itinéraire

Fracture transatlantique
A part la Grande-Bretagne, traditionnellement alliée incontestable des Etats-Unis, et quelques autres Etats ayant leurs propres calculs et arrière-pensées, tout le monde ne l’entendait pas de cette oreille. Les contestations commencèrent à se faire entendre face à la gestion américaine du dossier irakien à travers la commission d’inspection des Nations unies qui était alors à la recherche des armes de destruction massive. Il devenait de plus en plus probable que les Américains avaient, de toute façon, décidé d’envahir l’Irak, les armes de destruction massive et les rapports présumés de Saddam avec Al-Qaida n’étant que des prétextes visant à obtenir l’aval et, si possible, le soutien de la communauté internationale. Plusieurs pays, la France en tête, ne cachant plus leur refus du projet guerrier contre l’Irak, multipliaient les appels à un monde multipolaire et multilatéral au lieu de l’unipolarité à l’américaine. Le «camp de la paix» (avec entre autres Paris, Berlin, Bruxelles, Moscou et Madrid plus tard) ainsi apparu s’opposa farouchement à la pax americana. La crise transatlantique atteignit son point culminant lorsque le président Chirac évoqua la possibilité d’user du droit de veto au Conseil de sécurité, devenu une arène de la polémique entre deux ministres des Affaires étrangères : le Français Dominique de Villepin, défendant une approche basée sur le droit international, et l’Américain Colin Powell, s’acharnant à obtenir une résolution octroyant le feu vert au projet guerrier de son pays. Qui plus est, une dizaine de chefs d’Etats nouvellement entrés dans l’Union européenne n’hésitèrent pas à signer une lettre soutenant la guerre américaine. La division de l’Europe atteignit alors son comble, et M.Rumsfeld qualifia la partie hostile à son projet de «vieille Europe», tout en faisant l’éloge de celle qui lui avait apporté son soutien. Mme Condoleezza Rice alla jusqu’à menacer de «punir la France, d’ignorer l’Allemagne et de pardonner à la Russie». La crise entre Paris et Washington5 fut sans précédent dans l’histoire de leurs relations depuis le retrait du général De Gaulle de l’organisation militaire de l’OTAN en 1966. Des Américains appelèrent au boycott des marchandises françaises. Robert Kagan ironisa sur le «pacifisme» de l’Europe6 et Thomas Friedmann annonça «The End of NATO» etc. De l’autre côté de l’Atlantique, en France notamment, on ne comptait plus les manifestations de l’antiaméricanisme dans la
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littérature politique et journalistique. Finalement, les Américains, soutenus par quelques alliés, particulièrement Londres, envahirent l’Irak en dépit des attitudes hostiles de millions de manifestants dans les grandes capitales du monde et des pétitions signées par des personnalités éminentes du monde entier, conjurant Washington de réviser sa décision. Le pays occupé fut aussitôt victime d’une destruction systématique de sa structure étatique : pillage massif des musées, des bâtiments publics et des ministères (à l’exception de celui du pétrole) avant la décision du nouveau gouverneur civil américain Paul Bremer de dissoudre l’armée régulière et l’administration irakiennes. L’opération de nation building fut esquissée, mais sur une base confessionnelle et ethnique rappelant la formule pratique aussi vieille que l’Histoire du «diviser pour régner». Bagdad devait être le point de départ d’un projet beaucoup plus ambitieux concernant toute la région du Moyen-Orient, conformément aux intérêts américains, aux dires du secrétaire d’Etat Colin Powell7.

Retour aux réalités
La victoire militaire de la «coalition» fut remportée sans coup férir contre une armée irakienne épuisée par les conséquences de ses guerres absurdes contre l’Iran et le Koweït et d’une longue décennie de blocus décrété par les Nations unies depuis avril 1991(résolution 1687). Il faut dire aussi que la population irakienne, bien que n’ayant pas reçu les conquérants avec des fleurs comme le prévoyaient des opposants irakiens rentrés aux pays, ne s’était pas montrée non plus enthousiaste pour défendre le dictateur bientôt déchu. Mais, installées dans le pays occupé, les troupes américaines ne tardèrent pas à devenir la cible privilégiée d’une résistance clandestine et inconnue ; ceci était prévisible selon les commentateurs puisque des «poches» baassistes, particulièrement dans la région nommée «triangle sunnite», ne voulaient pas croire à la nouvelle réalité. Toutefois le temps passant, l’Irak s’est transformé en véritable pépinière de résistance et de terrorisme. On ne comptait plus les victimes civiles de ce terrorisme aveugle à forte connotation religieuse. On ne comptait plus non plus les attaques anti-américaines.

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Actuel

Itinéraire

Powell fut même contraint de reconnaître que tout cela était complètement imprévisible. Sur le plan politique, la situation n’était pas meilleure, les élections ayant hissé au pouvoir à Bagdad des alliés chiites de l’Iran8 alors soupçonné de tenter la fabrication d’armes nucléaires et soumis aux pressions américaines. Aussi le pataugeage en Irak amena l’administration américaine à tenter un retour, quoique timide, aux Nations Unies. Les quelques résolutions émanant du Conseil de Sécurité en cette difficile année 2003 seront considérées par Washington comme une légitimation tardive de sa guerre, et par la France comme le retour de l’enfant gâté américain, poussé par la dure réalité sur le terrain, dans le giron de la légitimité internationale.

Le projet du Greater Middle East
Deux prétextes furent avancés par Washington pour justifier son offensive : la guerre contre le terrorisme, Saddam Hussein étant le commanditaire ou tout au moins le complice de Ben Laden, et la menace que constituerait la possession par Saddam d’armes de destruction massive. Un an d’occupation de l’Irak fut largement suffisant pour prouver que les informations données par les Américains et les Britanniques à ce sujet étaient mensongères. Il était donc nécessaire d’avancer un autre prétexte, plus convaincant celui-là : faire de l’Irak un modèle démocratique si séduisant qu’il servirait d’exemple pour tout le «Grand Moyen-Orient», région qui souffre d’absence de démocratie, de libertés et de bonne gouvernance. Le 13 février 2004 le journal arabe Al-Hayat publia le texte de la nouvelle initiative américaine qui proposait une série de mesures visant à combler les trois catégories de déficits mises en exergue par les rapports 2002 et 2003 du PNUD, en matière de libertés, de connaissance et d’émancipation des femmes. A vrai dire la lecture du texte ne pouvait qu’enchanter les vrais démocrates arabes. Mais émanant d’une administration aussi complaisante à l’égard d’Israël, le projet de démocratisation ne pouvait qu’engendrer du scepticisme. Il suffit de rappeler que M. Sharon avait profité des événements pour procéder à une liquidation, par le sang et le feu, des accords d’Oslo allant jusqu’à perpétrer des massacres dans les territoires
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palestiniens occupés : en particulier celui du camp de réfugiés de Jenine, le lendemain de la déclaration du sommet arabe de Beyrouth, en mars 2002, qui avait proposé une normalisation avec Israël, en contrepartie de son retrait des territoires arabes occupés en 1967, conformément aux résolutions de l’ONU. Il sera, malgré tout, qualifié d’«homme de paix» par le président Bush. Celui-ci, laissant les mains libres à son allié israélien pour régler à sa guise le conflit avec les Palestiniens, se gardait de toute médiation, ne serait-ce que pour freiner le «blitz» israélien en Cisjordanie et à Gaza. Qui plus est, les dirigeants américains, comme Cheney à Davos en 2004, Mme Rice ou M.Rumsfeld, ne cessaient d’expliquer, non sans simplisme et arrogance, qu’aucun lien n’était établi entre le conflit israélo-arabe et le phénomène terroriste qui puise ses racines dans une certaine culture et dans la corruption des régimes dictatoriaux arabes. En plus de ce doute envers la réalité du souci de justice américain, son «modèle» irakien n’était jalousé par personne, au contraire. Bref, le problème de l’initiative, outre son ambiguïté et le flou qui entoure la région nommée (du Maroc au Pakistan) constituée de sociétés et d’Etats très divers qu’on a voulu mettre sous la même bannière, souffre dès sa naissance de handicaps génétiques.

L’européanisation du projet américain
Aussitôt annoncé le plan américain, la France et l’Allemagne publièrent un «non-papier» contenant leur vision de la démocratisation du Moyen-Orient9. Les deux pays mettaient en exergue les accords de partenariat avec les pays arabes, la déclaration de Barcelone de 1995, la politique européenne de voisinage ainsi que la nécessité de régler le conflit régional et d’aider la démocratie à s’émanciper de l’intérieur, chaque pays à son rythme, sans l’imposer par la force extérieure. Le projet, avalisé par l’Union européenne, prenait en considération les soucis des chefs d’Etats arabes, Hosni Moubarak en tête qui, effrayés des intentions américaines, avaient fait le «pèlerinage» à Paris en ce printemps 2004, ainsi que les élites arabes qui s’étaient aussi mobilisées10. La vision européenne pourrait être résumée ainsi : une intervention

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démocratique à sens unique risquerait de transformer la scène internationale en une jungle où règne la loi du plus fort, ce qui ferait le lit du terrorisme qu’on cherche à éradiquer par ailleurs ; en outre, elle est en contradiction avec la légitimité et la loi internationales ainsi qu’avec le principe de souveraineté des Etats, en vigueur depuis le traité de Westphalie de 1648 ; les exemples de l’Allemagne et du Japon après la Deuxième Guerre mondiale et celui de l’initiative de Helsinki en 1975 n’étant pas pertinents, la réforme des pays arabes ne peut se faire qu’à travers la consultation et la coopération avec les sociétés concernées et de l’intérieur avec l’aide et l’assistance étrangères ; et, pour que cette réforme prenne, il est nécessaire de trouver un règlement juste et durable du conflit régionall1. Beaucoup d’encre a coulé ensuite, et des tournées diplomatiques ont été effectuées entre les capitales concernées en attendant le mois de juin 2004 où allaient se réunir trois sommets d’importance majeure pour l’avenir des relations transatlantiques, de la région du Moyen-Orient et, peut-être même, du monde : le sommet euro-américain à Dublin, celui du G8 à Sea-Island en Géorgie (USA) et celui de l’OTAN à Istanbul. Les pourparlers entre les dirigeants des grandes puissances, dans les coulisses de ces sommets, devaient réussir à aplanir plus d’un différend et à rapprocher des points de vue. Bien plus, le contentieux sur l’Irak allait être réglé, voire enterré, aux dires du chancelier Schröder, même si les désaccords persistaient, sur plus d’un point, d’après la conférence de presse donnée par M. Chirac, en marge du sommet du G8 le 9 juin. Paris, réalisme politique oblige, décida tout de même de travailler avec les Etats-Unis là où ce serait possible, notamment au Moyen-Orient région proche et vitale. Les Américains firent des concessions à maints égards. Ils s’accordèrent sur le fait que la démocratie devrait résulter des impulsions internes et non point être parachutée par les chasseurs-bombardiers, et que, d’autre part, le règlement du conflit israélo-arabe demeurait une nécessité quitte à commencer par «la feuille de route». L’OTAN qui avait déjà baptisé son sommet de Prague, en octobre 2003, sous le titre du «Grand Moyen-Orient» devrait être associé à ce projet, si besoin était. Washington décida de poursuivre sa recherche de nouveaux «partenaires» arabes après la Jordanie, Bahreïn, Qatar et le Maroc. La Libye apparaissait être un candidat plausible après la volte-face stratégique de Kadhafi devenu, brusquement, un «très
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fidèle allié» (!!!) de l’Occident. Tout poussait à croire qu’un certain rapprochement franco-américain était donc déjà sur les rails. Les Américains avaient appris de leur aventure irakienne qu’ils pouvaient aller dans n’importe quel endroit du monde et obtenir une victoire militaire, sans la permission de personne, mais que pour atteindre leurs objectifs, politiques tout au moins, ils avaient besoin des autres, à en croire Richard Haas ex-conseiller politique au Département d’Etat américain. La France est une puissance moyenne, disait Giscard d’Estaing, mais elle apparaissait désormais capable de nuire à l’hyper-puissance, voire même de présager la tournure des événements au MoyenOrient qu’elle avait appris à connaître mieux que les Américains ; à ce titre, l’affaire irakienne lui avait donné raison. Cependant, la France savait aussi que, dans cette région, elle ne peut avoir son mot à dire sans le consentement des USA. Sharon n’avait-il pas humilié les plus éminents représentants de l’Europe, Javier Solana etMiguelAngel Moratinos, en leur interdisant d’entrer à Ramallah pour rencontrer Arafat isolé dans son QG ? Et avant lui, en octobre 1991 à Madrid, l’Europe ne fut-elle pas exclue de la Conférence de paix israélo-arabe par le simple rejet de M. Shamir soutenu par Bush senior ?

Le nouveau couple franco-américain
Ainsi à peine deux mois après les sommets évoqués ci-dessus, et à la surprise voire l’étonnement des observateurs, le Conseil de Sécurité de l’ONU adopta la résolution 1559 sommant la Syrie de retirer ses troupes du Liban et le Hezbollah de désarmer (bien qu’ils ne soient pas nommés expressément). La surprise était venue de la France et de Jacques Chirac qui était jusqu’alors un des rares amis occidentaux de Damas. Rappelons ici qu’il était le seul président occidental à s’être déplacé pour participer aux funérailles de Hafez el-Assad en juin 2000, ce qui lui avait valu alors des critiques très virulentes aussi bien en France qu’aux Etats-Unis. Plus tard, c’est lui qui avait contribué à ouvrir les capitales européennes à Bechar el-Assad. D’autre part, le président Chirac s’opposait aux pressions américaines pour amener l’Europe à mettre le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes. Sur la

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question libanaise, il avait considéré, à maintes reprises12, que la présence des troupes syriennes dans le pays du cèdre restait légitime tant que persistait le conflit régional, sans oublier les aides octroyées à la Syrie en matière de développement et de coopération dans plusieurs domaines couronnés par la signature du partenariat dans le cadre euro-méditerranéen. Pourquoi donc ce reviremment à l’égard du régime syrien13 ? Plusieurs éléments peuvent expliquer ce changement de posture. D’abord, Damas a signé des contrats en matière d’énergie et de reconstruction avec des sociétés canadiennes, britanniques et surtout américaines mais pas françaises. Ensuite, la Syrie a été accusée d’avoir tenté inlassablement de bloquer les projets du Premier ministre libanais Rafic Hariri, ami indéfectible de Chirac et de causer l’échec de la conférence de Paris 2, en 2002, visant à alléger le poids des dettes libanaises. Damas ne répondant pas aux demandes de Paris de ménager son allié libanais, Chirac se sentait ainsi incapable de peser auprès des Syriens à qui il avait rendu des services inestimables. D’un autre côté, ceux-ci faisaient des concessions face aux pressions américaines estimant que les Etats-Unis peuvent tout, la France ou l’Europe rien. Dans ces conditions de désaveu pour la France, Damas imposa aux Libanais, le 3 septembre 2004, l’amendement de leur Constitution afin de proroger le mandat du président libanais Lahoud, faisant ainsi fi du désir de M. Hariri. Le président Chirac décida alors de passer à l’acte contre le régime baassiste de Damas et d’entamer ainsi un rapprochement avec Washington, qui avait déjà été recommandé par le sommet européen de Bruxelles en février 2004. Ce sommet avait décidé de coordonner avec les Américains les efforts de démocratisation du Moyen-Orient. Parallèlement, les Etats-Unis avaient entamé des pressions contre la Syrie accusée d’exporter, à travers ses frontières avec l’Irak, des terroristes et des candidats aux opérations-suicides. Les Américains n’avaient de cesse de sommer Damas de coopérer sur trois dossiers : le Liban en cessant de soutenir le Hezbollah, l’Irak en fermant les frontières aux combattants anti-américains, et la Palestine en expulsant les membres du Hamas et du Jihad mais aussi en fermant définitivement leurs bureaux dans la capitale syrienne. La Syrie faisait des concessions, apparentes tout au moins, sur tous les points, à l’exception de la question du Hezbollah, sa carte
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principale sans laquelle elle perdrait toute sa position stratégique régionale et donc toute capacité à mener des négociations éventuelles avec Israël et les Etats-Unis, qui plus est, tout cela sans contrepartie ni même la promesse d’une reprise éventuelle des négociations avec Israël sur le Golan quoique sans condition préalable. Renforcés par l’occupation de l’Irak, au moins à ses débuts, les Etats-Unis dont les troupes étaient arrivées tout près de la frontière syrienne, multipliaient les pressions contre Damas, et face à ses concessions en réclamaient davantage. Ainsi le Congrès adopta, le 12 décembre 2003, le projet de loi dit «Syrian Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act» qui permettait au président de prendre des mesures de boycottage économiques à l’égard de Damas qui, de son côté, laissait entendre que son économie très peu mondialisée ne serait pas gravement affectée par les sanctions américaines. Et, avec la tournure dramatique que prenaient pour Washington les événements irakiens, l’occupation était devenue non plus un atout mais plutôt un handicap, ses soldats se transformant en quelque sorte en otages de l’Iran. En effet, si les chiites irakiens devaient passer de la coopération à la résistance, le Vietnam ne serait rien comparé à l’Irak. Aussi fallait-il d’abord désarmer le Hezbollah qui pourrait répliquer aux Israéliens s’ils tentaient de réitérer en Iran l’opération menée, en juillet 1981, contre le site nucléaire irakien Osirak. Ceci explique la réticence américaine et israélienne à mettre en œuvre les menaces à l’égard de Téhéran accusé de procéder à la fabrication de l’arme nucléaire, sans oublier l’attitude de l’Europe qui préfère depuis longtemps l’approche diplomatique à l’attaque militaire. Au final, la France étant intéressée surtout par la libération du Liban du joug syrien et les Etats-Unis par le désarmement du Hezbollah et la fermeture des frontières syriennes avec l’Irak, le marché fut conclu et les dés jetés ; le Liban s’apprêta alors à ébaucher une nouvelle ère de son histoire mouvementée. En novembre 2004, le président Bush fut finalement réélu à quelques jours du décès de Yasser Arafat. Quelques semaines plus tard, l’Autorité palestinienne fut dotée d’un nouveau président (Mahmoud Abbas) élu au suffrage universel et accepté par Israël et la Maison blanche. C’était l’occasion à saisir pour Tony Blair qui obtint une promesse du président Bush de mettre, cette fois-ci, tout son poids dans le règlement du conflit israélo-palestinien en y

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associant l’Europe14. Mais la Conférence de Londres, en mars 2005, n’allait guère faire avancer le processus. Bush se vantait, malgré tout, d’avoir été l’instigateur du «printemps arabe» : des élections avaient eu lieu en Irak après l’Afghanistan puis en Palestine, en attendant celles du Liban, débarrassé de l’occupation syrienne, et de l’Egypte.

Le «printemps de Beyrouth»
La nouvelle entente entre les deux rives de l’Atlantique devait être concrétisée par les visites, en janvier 2005, de Rumsfeld à Munich où il retira son «adage» sur «la vieille Europe», et de Mme Rice à Paris où elle fit un discours «historique» devant le public de l’Institut d’études politiques de Paris. L’époque où elle menaçait de «punir la France» et appelait l’«avènement de l’ère de la diplomatie américaine» semblait révolue15. Le président Bush les suivra, en février, pour sceller l’alliance avec l’Union européenne. La nouvelle doctrine de Bush 2 (voir son discours d’investiture, le 20 Janvier 2005 puis celui sur l’état de la nation le 2 février) consiste en un multilatéralisme visant à alléger la lourde tâche de Washington à poursuivre ses intérêts. Il s’agit d’une nouvelle formule : «multipolaires quand on doit et unipolaires quand on peut». L’Europe a, d’ores et déjà, la conviction (ou plutôt l’illusion) qu’elle est devenue un partenaire des Etats-Unis sans abandonner sa propre vision de l’ordre international. Désormais, le Proche-Orient est la région où on pourrait vérifier les bonnes intentions des Américains, à en croire la déclaration du ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier. C’est dans ce contexte qu’intervient l’assassinat de l’ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février : un Tsunami, un tremblement de terre, voire un «11 septembre libanais», aux dires des observateurs. Immédiatement les doigts se pointent vers les services de sécurité syriens et leurs suppôts libanais. Cette accusation plonge ses racines dans l’histoire de la tutelle syrienne au Liban devenue si pesante et si impopulaire et sous laquelle régnaient toutes sortes de corruption, de répression et de clientélisme. Plusieurs personnalités politiques ayant en commun le fait d’être des opposants à la Syrie,
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Où va le Liban ?

depuis Kamal Joumblatt en mars 1976, ont été assassinées sans que des enquêtes sérieuses ne soient menées. Et avant que l’ancien Premier ministre ne succombe à cet attentat, l’ex-ministre Marwan Hamadé, un proche de Walid Joumblatt, fut victime lui aussi d’une tentative d’assassinat début octobre 2004. Sorti vivant de cette tentative de meurtre, il accusa ouvertement les services libano-syriens, ces services qui avaient jusqu’alors dominé de très près toute la vie politique et économique du pays et auxquels rien ne pouvait échapper. L’attentat contre M. Hariri est une grande opération demandant une professionnalisation et une préparation importantes ainsi qu’une bonne connaissance du terrain. En effet il avait fallu disposer de mille kilos de matières explosives. A ce moment-là, rappelons que l’ex-Premier ministre était en grave désaccord avec Damas et qu’il se préparait à remporter les élections législatives sur le fond de la résolution 1559 exigeant le retrait syrien du Liban. Si beaucoup tournent alors un regard accusateur vers la Syrie, le Hezbollah ainsi que de nombreux leaders venant de confessions diverses opinent que ces réactions contre la Syrie ne sont pas justifiées, car bien des services de sécurité sont capables de faire cette opération et y ont intérêt. Il n’est donc pas juste de ne prendre que les Syriens comme coupables présumés et d’oublier tout ce que le Mossad ou la CIA ont fait au Liban depuis des décennies. Malgré ces réserves émises par certains secteurs politiques libanais, sit-in et manifestations s’organisent, plus ou moins sporadiquement, devant une classe politique paralysée par le traumatisme. Le mouvement populaire envahit le Liban et surtout la place des Martyrs (rebaptisée place de la Liberté) à Beyrouth où la tombe de M. Hariri est devenue la Mecque de personnalités du monde entier et de Libanais, toutes confessions confondues. Les pro-Syriens s’organisent, eux aussi, et la manifestation du 8 mars dirigée par le Hezbollah dira « Merci à Damas qui a fait tant de sacrifices afin de stopper la guerre civile et de préserver l’unité du pays l’aidant même à se libérer de l’occupation israélienne»16. En fait le Hezbollah est visé par la résolution 1559 et son alliance avec Damas lui est plus que vitale pour se maintenir tout simplement, sur le plan militaire tout au moins. La Syrie est, pour lui, le sanctuaire indispensable à tout mouvement de résistance, aux dires des spécialistes de la guérilla17. Par la suite, l’axe Téhéran-Damas-

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